‹ Napoléon (volume 2)Chapitre 1 sur 24 · Napoléon · texte numérisé non relu

Napoléon

Le 16 aoûl 17(U), naquit à Ajaccio un enfant qui reçut de ses parens le nom de Huonaparte, et flu ciel celui de Napoléon.

Les premiers jours de sa jeunesse s'écoulèrent au milieu de cette agitation fiévreuse qui suit les révolutions; la Corse, qui depuis un demi-siècle rêvait l'indépendance, venait d'être moitié conquise, moitié vendue et n'était sortie de l'esclavage de Gènes que pour tomber au pouvoir de la France. Paoli, vaincu à Ponte-Nuovo, allait chercher avec son frère et ses neveux un asile en Angleterre, où Alfieri lui dédiait son Timoléon. L'air que respira le nouveau-né était chaud des haines civiles, et la cloche qui sonna son baptême, toute frémissante encore du tocsin.

2 NAPOLEON DE BUOiN APARTE.

Charles de Buonaparte, son père, el Laetitia Ramolino, sa mère, tous deux de race patricienne et originaires de ce charmant village de San-Miniato, qui domine Florence, après avoir élé les amis de Paoli, avaient abandonné son parti, et s'étaient ralliés à l'influence française. Il leur fut donc facile d'obtenir de M. de Marbœuf , qui revenait comme gouverneur dans l'île où dix ans auparavant il avait abordé comme général, sa protection pour faire entrer le jeune Napoléon a l'école mi li taire de Brienne. La demande fut accordée, et, quelque temps après, M. Berton, sous-principal du collège , inscrivait sur ses registres la note suivante :

« Aujourd'hui, 23 avril 1779, Napoléon de Buonaparte est entré à l'École royale militaire de Brienne le-Chàleau , à l'âge de neuf ans, huit mois et cinq jours. »

Le nouveau venu était Corse, c'est-à-dire d'un pays qui, de nos jours encore, lutte contre la civilisation avec une force d'inertie telle, qu'il a conservé son caractère a défaut de son indépendance : il ne parlait que l'idiome de son île maternelle: il avait le teint brûlé du méridional, l'œil

sombre et perçant du montagnard. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter la curiosité de ses camarades et augmenter sa sauvagerie naturelle, car la curiosité de l'enfance est railleuse et manque de pitié. Un professeur, nommé Dupuis, prit en compassion le pauvre isolé, et se chargea de lui donner des leçons particulières de langue française : trois mois après il était déjà assez avancé dans cette étude pour recevoir les premiers élémeus de latinité. Mais dès l'abord se manifesta chez lui la répugnance qu'il conserva toujours pour les langues mortes, tandis qu'au contraire son aptitude pour les mathématiques se développa dès les premières leçons; il en résulta que, par une de ces conventions si fréquentes au collège, il trouvait la solution des problèmes que ses camarades avaient à résoudre, et ceux-ci, en échange, lui faisaient ses thèmes et ses versions, dont il ne voulait pas entendre parler.

L'espèce d'isolement dans lequel se trouva pendant quelque temps le jeune Buonaparte, et qui tenait à l'impossibilité de communiquer ses idées, éleva entre lui et ses compagnons une espèce de barrière qui ne disparut jamais complètement.

i NAPOLEON ]>K BUONAPARTE.

Cette première impression, en laissant dans son esprit un souvenir pénible qui ressemblait à une rancune, donna naissance à cette misanthropie précoce qui lui faisait chercher des amusemens solitaires, et dans laquelle quelques-uns ont voulu voir les rêves prophétiques du génie naissant. Au reste, plusieurs circonstances, qui dans la vie de tout autre seraient restées inaperçues, donnent quelque fondement aux récits de ceux-là qui ont essayé de faire une enfance exceptionnelle à cette merveilleuse virilité. Nous en citerons deux.

In des amusemens les plus habituels du jeune Buonaparte était la culture d'un petit parterre entouré de palissades, dans lequel il se retirait habituellement aux heures des récréations. Un jour, un de ses jeunes camarades, qui était curieux de savoir ce qu'il pouvait faire ainsi seul dans son jardin, escalada la barricade, et le vit occupé à ranger dans des dispositions militaires une foule de cailloux dont la grosseur indiquait les grades. Au bruit que tît l'indiscret, Buonaparte se retourna, et, se voyant surpris, ordonna à l'écolier de descendre; mais celui-ci, au lieu d'obéir, se moqua du jeune stratégisle, qui, peu

disposé à la plaisanterie, ramassa le plus gros de ses cailloux , et l'envoya au beau milieu du front du railleur, qui tomba aussitôt assez dangereusement blessé.

Vingt-cinq ans après, c'est-à-dire au moment de sa plus haute fortune, on annonça à Napoléon qu'un individu qui se disait son camarade de collège demandait à lui parler. Comme plus dune fois des intrigans s'étaient servis de ce prétexte pour arriver jusqu'à lui, l'ex-écolier de Brienne ordonna à l'aide-de-camp de service d'aller demander le nom de cet ancien condisciple ; mais ce nom n'ayant éveillé aucun souvenir dans l'esprit de Napoléon : « Retournez, dit-il, et demandez à cet homme s'il ne pourrait pas me citer quelque circonstance qui me remit sur sa voie. » L'aide-de-camp accomplit son message et revint en disant que le solliciteur, pour toute réponse, lui avait montré une cicatrice qu'il avait au front. « Ah! celte fois je me le rappelle, dit l'Empereur; c'est un général en chef que je lui ai jeté à la tète!....»

Pendant l'hiver de 1783 à 1784, il tomba une si grande quantité de ueige que toutes les récréa

0 NAPOLÉON DE BLONAPAKTE.

tions extérieures furent interrompues. Buonaparte, forcé malgré lui de passer les heures qu'il donnait ordinairement à la culture de son jardin, au milieu des amusemens bruyans et inaccoutumés de ses camarades, proposa de faire une sortie, et, à laide de pelles et de pioches, de tailler dans la neige les fortifications d'une ville, qui serait ensuite attaquée par les uns et défendue par les autres : la proposition était trop sympathique pour être refusée. L'auteur du projet fut naturel lement choisi pour commander un des deux partis. L'a ville, assiégée par lui, lut prise après une héroïque résistance de la part de ses adversaires. Le lendemain la neige fondit; mais cette récréation nouvelle laissa une trace profonde dans la mémoire des écoliers. Devenus hommes, ils se souvinrent de ce jeu d'enfant, et ils se rappelèrent les remparts de neige que battit en brèche Buonaparte, en voyant les murailles de tant de villes tomber devant Napoléon.

A mesure que Buonaparte grandit, les idées primitives qu'il avait en quelque sorte apportées en germe se développèrent , et indiquèrent les fruits qu'un jour elles devaient porter. La sou

mission de la Corse à la France, qui lui donnait à lui, son seul représentant, l'apparence d'un vaincu au milieu de ses vainqueurs , lui était odieuse. Un jour qu'il dînait a la table du père ficrton, les professeurs , qui avaient déjà plusieurs fois remarqué la susceptibilité nationale de leur élève, affectèrent de mal parler de Paoli. Le rouge monta aussitôt au front du jeune homme, qui ne put se contenir. — « Paoli, dit-il, était un grand homme, qui aimait son pays comme un vieux Romain; et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son aide-de-camp, d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la France : il aurait dû suivre la fortune de son général et tomber avec lui.»

Cependant, au bout de cinq ans, le jeune Buonaparte était en quatrième et avait appris de ma thématiques tout ce que le père Patrault avait pu lui en montrer. Son âge était l'âge désigné pour passer de l'école de Brienne à celle de Paris : ses notes étaient bonnes, et ce compte-rendu fut envoyé au roi Louis XVI par M. de Keralio, inspecteur des écoles militaires :

« M. de Buonaparte (Napoléon), né le 15 aoûl

8 NAPOLÉON DE BUOlN APARTE.

1769, taille de quatre pieds dix pouces dix ligues, a fait sa quatrième : de bonne constitution, santé excellente; caractère soumis, honnête, reconnaissant; conduite très-régulière; s'est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait très-passablement son histoire et sa géographie ; il est assez faible pour les exercices d'agrément et pour le latin, où il n'a fait que sa quatrième. Ce sera un excellent marin. Il mérite de passer à l'École militaire de Paris.»

En conséquence de cette note, le jeune Buonaparte obtint son entrée à l'École militaire de Paris; et le jour de son départ cette mention fut inscrite sur les registres :

« Le 17 octobre 1784, est sorti de l'École royale de Brienne M. Napoléon de Buonaparte, écuyer, né en la ville d'Ajaccio, en l'île de Corse, le 15 août 1769, fils de noble Charles-Marie de Buonaparte, député de la noblesse de Corse, demeurant en ladite ville d'Ajaccio, et de dame Laetitia Kamolino, suivant l'acte porté au registre, folio 31 , et reçu dans cet établissement le 23 avril 1779.))

On a accusé Buonaparte de s'être vanté d'une

noblesse imaginaire et d'avoir faussé son âge; les pièces que nous venons de citer répondent a ces deux accusations.

Buonaparte arriva dans la capitale par le coche de \ogent-sur-Seine.

Aucun fait particulier ne signale le séjour de Buonaparte à l'École militaire de Paris, si ce n'est un Mémoire qu'il envoya a son ancien sous-principal, le père Berton. Le jeune législateur avait trouvé, dans l'organisation de cette école, des vices que son aptitude naissante à l'administration ne pouvait passer sous silence. Un de ces vices, et le plus dangereux de tous, était le luxe dont les élèves étaient entourés. Aussi Buonaparte s'élevait-il surtout contre ce luxe : « Au lieu, disait-il, d'entretenir un nombreux domestique autour des élèves, de leur donner journellement des repas à deux services, de faire parade d'un manège très-coûteux, tant pour les chevaux que pour les écuyers , ne vaudrait-il pas mieux , sans toutefois interrompre le cours de leurs études, les astreindre à se servir eux-mêmes, moins leur petite cuisine, qu'ils ne feraient pas ; leur faire

manger du pain de munition, ou d'un autre qui

en approcherait: les habituer à battre leurs ha bits et à nettoyer leurs souliers et leurs bottes? Puisqu'ils sont pauvres et destinés au service militaire, n'est-ce pas la seule éducation qu'il faudrait leur donner? Assujettis a une vie sobre, à soigner leur tenue , ils en deviendraient plus robustes, sauraient braver les intempéries des saisons, supporter avec courage les fatigues de la guerre, et inspirer un respect et un dévouement aveugles aux soldats qui seraient sous leurs ordres. » Buonaparte avait quinze ans et demi lorsqu'il proposait ce projet de réforme : vingt ans après il fondait l'École militaire de Fontainebleau. En 1785 , après des examens brillans, Buonaparte fut nommé sous-lieutenant en second au régiment de La Fère, alors en garnison dans le Dauphiné. Après être resté quelque temps à Grenoble , où son passage n'a laissé d'autre trace qu'un mot apocryphe sur Turenne, il vint habiter Valence : Là, quelques lueurs du soleil de l'avenir commencent à se glisser dans le crépuscule du jeune homme ignoré. Buonaparte, on le sait, était pauvre; mais si pauvre qu'il fût, il pensa qu'il pouvait venir en aide à sa famille , et appela en

NAPOLEON DE BUONAPAKTE. il

France son frère Louis, qui était de neuf ans plus jeune que lui. Tous deux logeaient chez mademoiselle Bou, Grande-Rue, n° i. Buonaparte avait une chambre à coucher, et au-dessus de cette chambre le petit Louis habitait une mansarde. Chaque matin, fidèle à ses habitudes de collège , dont il devait se faire plus lard une vertu des camps, Buonaparte éveillait son frère en frappant le plancher d'un bâton, et lui donnait sa leçon de mathématiques. Un jour le jeune Louis, qui avait grand'peine a se faire à ce régime, descendit avec plus de regret et de lenteur que de coutume ; aussi Buonaparte allait-il frapper le plancher une seconde fois, lorsque l'écolier tardif entra enfin.

« Eh bien ! qu'y a-t-il donc ce matin , il me semble que nous sommes bien paresseux? dit Buonaparte.

— Oh! frère, répondit l'enfant, je faisais un si beau rêve.

— Et que rêvais -tu donc?

— Je rêvais que j'étais roi.

— Et qu'étais je donc alors, moi?., empereur? dit en haussant les épaules le jeune sous-lieutenant. Allons! a la besogne. «

i-2 napoléon ni: m onapakte

Et la leçon journalière lut, comme d'habitude,

prise par le futur roi et donnée par le Futur empereur *.

Buonaparte était logé en face du magasin d'un riche libraire nommé Marc Aurèle, dont la maison, qui porte, je crois, la date de 1530, est un bijou de renaissance. C'est là qu'il passait à peu près toutes les heures dont son service militaire et ses leçons fraternelles le laissaient maître. Ces heures n'étaient point perdues, comme on va le voir.

Le 7 octobre 1808, Napoléon donnait à dîner à Erfurth ; ses convives étaient l'empereur Alexandre, la reine de Westphalie, le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le grand duc Constantin, le Prince-Primat, le prince Guillaume de Prusse, le duc d'Oldenbourg, le prince de Meeklembourg-Sehwerin , le duc de Weymar et le prince de Talleyrand. La conversation tomba sur la bulle d'or, qui, jusqu'à l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi deconslitu-

* Cette scène se passa devant M. Partnentier, médecin du régi nient on Buonaparte était lieutenant en second.

tion et de règlement pour rélection des empereurs, et le nombre et la qualité des électeurs. Le Prince- Primat entra dans quelques détails sur cette bulle, et en fixa la date à 1409.

(de crois que vous vous trompez, dit en souriant Napoléon; la bulle dont vous parlez a été proclamée en 1336, sous le règne de l'empereur Charles IV.

— C'est vrai, Sire, répondit le Prince-Primat, et je me le rappelle maintenant; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces choses là?

— Quand j'étais simple lieutenant en second dans l'artillerie,» dit Napoléon...

A ce début, un mouvement d'étonnement si vif se manifesta parmi les nobles convives, que le narrateur fut forcé de s'interrompre ; mais au bout d'un instant :

« Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second d'artillerie, reprit-il en souriant, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu le monde et vivais très- retiré. Un hasard heureux m'avait logé près d'un libraire instruit et des plus complaisans. J'ai lu et relu sa bibliothèque pendant ces trois années de garni

son, et je n'ai rien oublié, même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature, d'ailleurs , m'a doué de la mémoire des chiffres ; il m'arrive très-souvent , avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble numérique de leurs comptes les plus anciens. »

Ce n'était pas le seul souvenir que Napoléon eût conservé de Valence.

Parmi le peu de personnes que voyait Buonaparte à Valence était M. de Tardiva, abbé de Saint- Ruf , dont l'ordre avait été détruit quelque temps auparavant. Il rencontra chez lui mademoiselle Grégoire du Colombier, et en devint amoureux. La famille de cette jeune personne habitait une campagne située à une demi-lieue de Valence et appelée Bassiau; le jeune lieutenant obtint d'être reçu dans la maison et y fit plusieurs visites. Sur ces entrefaites se présenta de son côté un gentilhomme dauphinois, nommé M. de Bressieux.

Buonaparte vit qu'il était temps de se déclarer , s'il ne voulait pas être gagné de vitesse; il écrivit en conséquence a mademoiselle Grégoire une longue lettre, dans laquelle il lui exprimait tous ses sentimens pour elle, et qu'il l'invitait h com-

niuniquer a ses parens. Ceux-ci , placés dans l'alternative de donner leur fille à un militaire sans avenir , ou bien à un gentilhomme possédant quelque fortune, optèrent pour le gentilhomme: Buonaparte fut éconduit, et sa lettre remise aux mains dune tierce personne, qui voulut la rendre, ainsi qu'elle en avait été chargée, à celui qui lavait écrite. Mais Buonaparte ne voulut pas la reprendre. « Gardez - la , dit-il à la personne , elle sera un jour un témoignage à la fois et de mon amour et de la pureté de mes sentimens envers mademoiselle Grégoire.» La personne garda la lettre et la famille la conserve encore.

Trois mois après mademoiselle Grégoire épousa M. de Bressieux.

En 1800, madame de Bressieux fut appelée à la cour avec le titre de dame d'honneur de l'impératrice, son frère envoyé à Turin en qualité de préfet, et son mari nommé baron et administrateur des forêts de l'état.

Les autres personnes avec lesquelles Buonaparte se lia pendant son séjour à Valence furent MM. de Montalivet et Bachasson, lesquels devinrent, l'un ministre de l'intérieur , et l'autre in-

specteur des approvisionnemens de Paris. Le dimanche, ces trois jeunes gens se promenaient presque toujours ensemble hors de la ville , et là s'arrêtaient quelquefois à regarder un bal en plein air que donnait, moyennant deux sous par cavalier et par contredanse, un épicier de la ville, qui, dans ses momens perdus, exerçait l'état de ménétrier. Ce ménétrier était un ancien militaire qui, retiré en congé a Valence, s'y était marié et y exerçait en paix sa double industrie : mais comme elle était encore in suffisante , il sollicita et obtint, lors de la création des départemens , une place de commis expéditionnaire dans les bureaux de l'administration centrale. Ce fut là que les premiers bataillons de volontaires le prirent, en 1790, et l'entraînèrent avec eux.

Cet ancien soldat , épicier , ménétrier et commis expéditionnaire , fut depuis le marécbal Victor , duc de Bellune.

Buonaparte quitta Valence, laissant trois francs dix sous de dettes chez son pâtissier, nommé Coriol.

Que nos lecteurs ne s'étonnent point de nous voir rechercher de pareilles anecdotes : lorsqu'on

NAPOLÉON DE BUOJNAPARTE. 17

écrit la biographie d'un Jules-César, d'un Charlemagne ou d'un Napoléon , la lanterne de Diogène ne sert plus à chercher l'homme; l'homme est trouvé par la postérité, et apparaît aux yeux du monde, radieux et sublime : c'est donc le chemin qu'il a parcouru avant d'arriver à son piédestal qu'il faut suivre, et plus les traces qu'il a laissées en certains endroits de sa route sont légères , plus elles sont inconnues et par conséquent plus elles offrent de curiosité.

Buonaparte arrivait à Paris en même temps que Paoli. L'Assemblée constituante venait d'associer la Corse au bénéfice des lois françaises; Mirabeau avait déclaré à la tribune qu'il était temps de rappeler les patriotes fugitifs qui avaient défendu l'indépendance de l'île, et Paoli était revenu. Buonaparte lut accueilli en fds par l'ancien ami de son père : le jeune enthousiaste se trouva en face de son héros : celui-ci venait d'être nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse.

Buonaparte obtint un congé, et en profita pour suivre Paoli et revoir sa famille, qu'il avait quittée depuis six ans. Le général patriote fut reçu avec délire par tous les partisans de l'indépendance, et

is VAPOLEOÏN DE Bl ON IPARTE.

le jeune lieutenant assista au triomphe du célèbre exilé : l'enthousiasme l'ut tel que le vœu unanime

de ses concitoyens porta en même temps Paoli à la tète de la garde nationale et à la présidence de

l'administration départementale. 11 y demeura quelque temps en parfaite intelligence avec la Constituante; mais une motion de l'abbé Char rier, qui proposait de céder la Corse au due de Parme en échange du Plaisantin, dont la poss< sion (;tait destinée à indemniser le pape de la perle d'Avignon, devint pour Paoli une preuve du peu d'importance qu'attachait la métropole à la conservation de son pays. Ce fut sur ces entre laites que le gouvernement anglais, qui avait ac cueilli Paoli dans son exil, ouvrit des communications avec le nouveau président; Paoli, au reste. ne cachait pas la préférence qu'il accordait à la constitution britannique sur celle que préparait la législature française. De cette époque date la dissidence entre le jeune lieutenant et le vieux général; Buonaparte resta citoyen français. Paoli redevint général corse.

Buonaparte fut rappelé à Paris au commencement de 179*2. Il v retrouva Bourrienne, son an

cien ami de collège, lequel arrivait de Vienne, après avoir parcouru la Prusse et la Pologne. Ni l'un ni l'autre des deux écoliers de Brienne n'étaient heureux; ils associèrent leur misère pour la rendre moins lourde: l'un sollicitait du service à la guerre, l'autre aux affaires étrangères; on ne répondait à aucun des deux, et alors ils rêvaient des spéculations commerciales, que leur défaut de fonds les empêchait presque toujours de réaliser. Un jour ils eurent l'idée de louer plusieurs maisons en construction dans la rue Monlholon, pour les sous-louer ensuite ; mais les prétentions des propriétaires leur parurent si exagérées qu'ils furent forcés d'abandonner cette spéculation par le même motif qui leur en avait l'ait abandonner tant d'autres. En sortant de chez le constructeur, les deux spéculateurs s'aperçurent non -seulement qu'ils n'avaient point diné, mais encore qu'ils n'avaient point de quoi dîner. Buonaparte remédia à cel inconvénient en mettant sa montre en gage.

Sombre prélude du 10 août, le 20 juin arriva. Les deux jeunes gens s'étaient donné rendez-vous pour déjeûner chez un restaurateur de la rue Saint-llonoré: ils achevaient leur repas, lorsqu'ils

20 \ \POLLO\ DE BUONAPARTE

forent attirés à la fenêtre par un grand tumulte el les cris de ça ira, vive la nation , vive les sansculottes, à bas le vélo! C'était une troupe de six à huit mille hommes, conduite par Santerre et le marquis de Saint-Hurugues, descendant des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, et se rendant à l'assemblée. « Suivons cette canaille, » dit Buonaparte, et les deux jeunes gens se dirigèrent aussitôt vers les Tuileries , et s'arrêtèrent sur la terrasse du bord de l'eau : Buonaparte s'appuya contre un arbre et Bourrienne s'assit sur un parapet.

De là ils ne virent point ce qui se passait; mais ils devinèrent facilement ce qui s'était passé, lorsqu'une fenêtre donnant sur le jardin s'ouvrit, el que Louis XVI parut coiffé du bonnet rouge qu'un homme du peuple venait de lui présenter au bout d'une pique.

« Coglione! coglione! » murmura en haussant les épaules , et dans son idiome corse , le jeune lieutenant, qui jusque-là était resté muet et immobile.

((Que voulais-tu qu'il fit? dit Bourrienne. -Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec

du canon, répondit Buonaparte , et le reste courrait encore. q

Pendant toute la journée il ne parla que de cette scène , qui avait fait sur lui une des plus fortes impressions qu'il eût jamais ressenties.

Buonaparte vit ainsi se dérouler sous ses yeux les premiers événemens de la révolution Iran çaise. Il assista en simple spectateur à la fusillade du 10 août et aux massacres du 2 septembre; puis, voyant qu'il ne pouvait obtenir de service, il résolut de faire un nouveau voyage en Corse.

Les intrigues de Paoli avec le cabinet anglais avaient pris, en l'absence de Buonaparte, un tel développement, qu'il n'y avait plus à se tromper sur ses projets. Une entrevue, que le jeune lieutenant et le vieux général eurent ensemble chez le gouverneur de Corte , se termina par une rupture : les deux anciens amis se séparèrent pour ne plus se revoir que sur le champ de bataille. Le même soir, un flatteur de Paoli voulut dire devant lui du mal de Buonaparte : «Chut! lui dit le général, en portant le doigt à ses lèvres, c'est un jeune homme taillé sur l'antique ! »

Bientôt Pâoli leva ouvertement l'étendard de la

révolte. Nommé, le 26 juin 1793, parles partisans de l'Angleterre, généralissime et président dune consulte à Corte, il fut, le 17 juillet suivant, mis hors la loi par la Convention nationale. Buonaparte était absent : il avait enfin obtenu sa mise en activité tant de lois demandée. Nommé commandant de la garde nationale soldée, il se trouvait à bord de la Hotte de l'amiral Truguet, «i s'emparait, pendant ce temps, du Tort Saint Etienne, que les vainqueurs lurent bientôt forcés d'évacuer. Buonaparte , en rentrant en Corse . trouva l'île soulevée. Salicetti et Lacombe Saint- Michel, membres de la Convention, chargés de mettre à exécution le décret rendu contre le rebelle , avaient été obligés de se retirer à Calvi : Buonaparte alla les y rejoindre et tenta avec eux sur Ajaccio une attaque qui fut repoussée. Le même jour un incendie se manifesta dans la ville : les Buonaparte virent leur maison brûlée ; quelque temps après , un décret les condamna à un bannissement perpétuel. Le feu les avait faits sans asile, la proscription les faisait sans patrie : ils tournèrent les yeux vers Buonapailo , et Buonaparte vers

la France. Toute cette pauvre famille proscrite s'embarqua sur un frêle bâtiment, et le futur Ce sar mit à la voile, protégeant de sa fortune ses quatre frères, dont trois devaient être rois, et ses trois sœurs, dont l'une devait être reine.

Toute la famille s'arrêta à Marseille , réclamant la protection de cette France pour laquelle elle étai t proscrite. Le gouvernement entendit ses plain tes : Joseph et Lucien obtinrent de l'emploi dans l'administration de l'armée, Louis fut nommé sous-officier et Buonaparte passa comme lieutenant en premier, c'est-à-dire avec avancement, dans le V régiment d'infanterie : peu de temps après il monta, par droit d'ancienneté, au grade de capitaine dans la deuxième compagnie du même corps, alors en garnison à Nice.

L'année au chiffre sanglant , 93 , était arrivée ; la moitié de la France luttait contre l'autre ; l'Ouest et le Midi étaient en feu ; Lyon venait d'être pris, après un siège de quatre mois ; Marseille avait ouvert ses portes à la Convention ; Toulon avait livré son port aux Anglais.

lue armée de trente mille hommes, composée des troupes qui, sous le commandement de Kel

24 NAPOLEON DE BUOIN APARTE.

lermann , avaient assiégé Lyon, de quelques réginiens tirés de l'armée des Alpes et de l'armée d'Italie, et de tous les réquisitionnaires levés dans les départemens voisins, s'avança contre la ville vendue. La lutte commença aux gorges d'Ollioules. Le général Dutheil, qui devait diriger l'artillerie, était absent; le général Dommartin , son lieutenant, fut mis hors de combat dans celte première rencontre ; le premier officier de l'armée le remplaça de droit : ce premier officier était Buona parte. Cette fois le hasard était d'accord avec le génie , en supposant que pour le génie le hasard ne s'appelle point la Providence.

Buonaparte reçoit sa nomination, se présente à l'état-major et est introduit devant le général Cartaux, homme superbe et doré des pieds jus qu'à la tête , qui lui demande ce qu'il y a pour son service : le jeune officier lui présente le brevet qui le charge de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l'artillerie : « L'artillerie , répond le brave général, nous n'en avons pas besoin ; nous prendrons ce soir Toulon à la baïonnette et nous le brûlerons demain. »

Cependant, quelle que fut l'assurance du gêné

val en chef, il ne pouvait pas s'emparer de Toulon sans le reconnaître ; aussi eut-il patience jusqu'au lendemain : mais au point du jour, il prit son aidede-camp, Dupas, et le chef de bataillon Buonaparte, dans son cabriolet, afin d'inspecter les premières dispositions offensives. Sur les observations de Buonaparte, il avait, quoique avec peine, renoncé a la baïonnette et en était revenu à l'artillerie ; en conséquence , des ordres avaient été donnés directement par le général en chef, et c'était ces ordres dont il venait vérifier l'exécution et hâter l'effet.

Les hauteurs desquelles on découvre Toulon , couché au milieu de son jardin demi -oriental et baignant ses pieds à la mer , à peine dépassées , le général descend de cabriolet avec les deux jeunes gens , et s'enfonce dans une vigne au milieu de laquelle il aperçoit quelques pièces de e;i non rangées derrière une espèce d'épaulement. Buonaparte regarde autour de lui, et ne devine rien à ce qui se passe : le général jouit un instant de l'étonnement de son chef de bataillon , puis se retournant avec le sourire de la satisfaction vers son aide-de-camp :

•20 NAPOLÉi» DE BUONAPARTE.

(( Dupas, lui dit-il, soot-ce là nos batteries?

— Oui, général, répond celui-ci.

— Et notre parc?

— Il est à quatre pas.

— Et nos boulets rouges ?

— On les chauffe clans les bastides voisines. » Buonaparte n'avait pu en croire ses yeux, mais

il est obligé d'en croire ses oreilles. Il mesure l'espace avec l'œil exercé du stratégiste, et il y a une lieue et demie au moins de la batterie a la ville. D'abord il croit que le général a voulu ce qu'on appelle, en termes de collège et de guerre , tâter son jeune chef de bataillon ; mais la gravité avec laquelle Cartaux continue ses dispositions ne lui laisse aucun doute. Alors il hasarde une observation sur la distance et manifeste la crainte que les boulets rouges n'arrivent pas jusqu'à la ville. « Crois-tu ? dit Cartaux.

— J'en ai peur , général , répond Buonaparte : au reste on pourrait, avant de s'embarrasser de boulets rouges , essayer à froid pour bien s'assurer de la portée. »

Cartaux trouve l'idée ingénieuse , fait charger et tirer une pièce , et tandis qu'il regarde sur les

ni u rai 11 es de la ville l'effet que produira le coup, Buonaparte lui montre, à mille pas à peu près devant lui , le boulet qui brise les oliviers , sillonne la terre , ricoche , et s'en va mourir , en bondissant, au tiers à peine de la distance que le général en chef comptait lui voir parcourir.

La preuve était concluante; mais Cartaux ne voulut pas se rendre et prétendit que c'étaient « ces aristocrates de Marseillais qui avaient gâté la poudre. »

Cependant, comme, gâtée ou non, la poudre ne porte pas plus loin, il faut recourir à d'autres mesures : on revient au quartier-général ; Buonaparte demande un plan de Toulon , le déplie sur une table, et, après avoir étudié un instant la situation de la ville et des différens ouvrages qui la défendent , depuis la redoute bâtie au sommet du Mont-Faron, qui la domine, jusqu'aux forts Lamalgue et Malbousquet, qui protègent sa droite et sa gauche, le jeune chef de bataillon pose le doigt sur une redoute nouvelle, élevée par les Anglais., et dit avec la rapidité et la concision du génie :

« C'est là qu'est Toulon. »

C'est Cartaux h son tour qui n'y comprend plus

28 NAPOLEOIN DE BUONAPARTE.

rien : il a pris à la lettre les paroles de Buona parte, et se retournant vers Dupas, son fidèle :

«Il paraît, lui dit-il, que le capitaine Canon n'est pas fort en géographie. »

Ce fut le premier surnom de Buonaparte; nous verrons comment lui est venu depuis celui de petit caporal.

En ce moment, le représentant du peuple Gasparin entra : Buonaparte en avait entendu parler, non-seulement comme d'un vrai, loyal et brave patriote , mais encore comme d'un homme d'un sens juste et d'un esprit rapide. Le chef de bataillon va droit à lui :

« Citoyen représentant, lui dit-il, je suis chef de bataillon d'artillerie. Par l'absence du général Dutheil et par la blessure du général Dommartin, cette arme se trouve sous ma direction. Je demande que nul ne s'en mêle que moi, ou je ne réponds de rien.

— Eh! qui es-tu pour répondre de quelque chose? demande le représentant du peuple , étonné en voyant un jeune homme de vingt- trois ans lui parler d'un pareil ton et avec une semblable assurance.

PCAPOLÉOW DE BLOAAPARTE. 29

— Qui je suis, reprend Buonaparte, en le tirant dans un coin et en lui parlant à voix basse ; je suis un homme qui sais mon métier, jeté au milieu de gens qui ignorent le leur. Demandez au général en chef son plan de bataille, et vous verrez si j'ai tort ou raison. »

Le jeune officier parlait avec une telle conviction que Gasparin n'hésita pas un instant : « Général , dit-il en s'approchant de Cartaux , les représentans du peuple désirent que dans trois jours tu leur aies soumis Ion plan de bataille.

— Tu n'as qu'à attendre trois minutes , répondit Cartaux, et je vais te le donner. »

Effectivement le général s'assit, prit une plume et écrivit sur une feuille volante ce fameux plan de campagne qui est devenu un modèle du genre. Le voici :

« Le général d'artillerie foudroiera Toulon pen- « dant trois jours , au bout desquels je l'attaque- (( rai sur trois colonnes et l'enlèverai. »

a Cartaux. »

Le plan fut envoyé à Paris, et remis aux mains du comité du ijénie. Le comité le trouva beaucoup

30 NAPOLÉON DE BUONAPAIITE.

plus gai que savant : Cartaux fut rappelé , el l)u-

gommier envoyé à sa place.

Le nouveau général trouva en arrivant toutes les dispositions prises par son jeune chef de ba taillon : c'était un de ces sièges où la force et le courage ne peuvent rien d'abord, et où le canon et la stratégie doivent tout préparer. Pas un coin de la côte où l'artillerie n'eût affaire à l'artillerie. Elle tonnait de tous côtés comme un immense orage dont se croisent les éclairs ; elle tonnait du haut des montagnes et du haut des murailles; elle tonnait de la plaine et de la mer : on eût dit à la fois une tempête et un volcan.

Ce fut au milieu de ce réseau de flammes que les représentons du peuple voulurent faire changer quelque chose a une batterie établie par Buonaparte : le mouvement était déjà commencé lorsque le jeune chef de bataillon arriva et fit tout remettre en place ; les représentons du peuple voulurent faire quelques observations : « Mêlezvous de votre métier de député, leur répondit Buonaparte, et laissez-moi faire mon métier d'artilleur. Cette batterie est bien là, et je réponds d'elle sur ma tête. »

L'attaque générale commença le 16. Dès-lors le siège ne fut plus qu'un long assaut. Le 17 au matin les assiégeans s'emparaient du Pas-de-Leidet et de la Croix-Faron ; à midi ils débusquaient les alliés de la redoute Saint-André, des forts des Pomets et des deux Saint-Antoine ; enfin, vers le soir, éclairés à la fois par l'orage et par le canon, les républicains entraient dans la redoute anglaise, et là, parvenu à son but, se regardant comme maître de la ville, Buonaparte , blessé d'un coup de baïonnette à la cuisse, dit au général Dugommier , blessé de deux coups de feu , l'un au genou, l'autre au bras, et tombant à la fois d'épuisement et de fatigue : « Allez vous reposer, général , nous venons de prendre Toulon , et vous pourrez y coucher après-demain. »

Le 18, les forts de l'Éguillette et de Balagnier sont pris, et des batteries dirigées sur Toulon : à la vue de plusieurs maisons qui prennent feu, au sifflement des boulets qui sillonnent les rues , la mésintelligence éclate parmi les troupes alliées. Alors les assiégeans,, dont les regards plongent dans la ville et sur la rade, voient l'incendie se déclarer sur plusieurs points qu'ils n'ont pas atta-

32 NAPOLÉON DE BUONÀPÀRTE.

qués : ce sont les Anglais qui , décidés à partir, ont mis le feu a l'arsenal, aux magasins de la marine et aux vaisseaux français qu'ils ne peuvent emmener. A la vue des flammes , un cri général s'élève : toute l'armée demande l'assaut; mais il est trop tard, les Anglais commencent à s'embarquer sous le feu de nos batteries, abandonnant ceux qui avaient trahi la France pour eux, et qu'ils trahissaient à leur tour. La nuit vient sur ces entrefaites. Les flammes qui se sont élevées sur plusieurs points s'éteignent au milieu de grandes rumeurs; ce sont les forçats qui ont brisé leurs chaînes , et qui étouffent l'incendie allumé par les Anglais.

Le lendemain 19, l'armée républicaine entra dans la ville, et le soir, comme l'avait prédit Bu<> uaparte, le général en chef couchait à Toulon.

Dugommier n'oublia pas les services du jeune chef de bataillon , qui, douze jours après la prise de la ville, reçut le grade de général de brigade.

C'est ici que l'histoire le prend pour ne plus le quiltei'.

Nous allons maintenant, d'un pas précis et rapide, accompagner Buonaparte dans la carrière

qu'il a parcourue comme général en chef, consul, empereur et proscrit : puis, après l'avoir vu , rapide météore, reparaître et briller un instant sur le trône, nous le suivrons sur cette île où il est allé mourir, ainsi que nous avons été le prendre dans cette île où il était né.

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Bonaparte avait été, comme nous venons de le dire, nommé général d'artillerie à l'armée de Nice, en récompense des services rendus à la république devant Toulon : ce fut là qu'il se lia avec Robespierre le jeune, qui était représentant du peuple à celle armée. Rappelé à Paris, quelque temps avant le 9 thermidor, ce dernier fît tout ce qu'il put pour décider le jeune général à le suivre, lui promenant la protection directe de son frère ; mais Bonaparte s'y refusa constamment : le temps n'était pas encore venu où il devait prendre parti.

Puis, peut-être aussi un autre motif le retenait il, et cette fois encore était-ce le hasard qui protégeait le génie? S'il en était ainsi , le hasard se

tait lait visible, et avait pris la forme d'une jeune et jolie représentante du peuple , qui partageait ii l'armée de Nice la mission de son mari. Bonaparte avait pour elle une affection sérieuse, qu'il manifestait par des preuves d'une galanterie toute guerrière. Un jour qu'il se promenait avec elle dans les environs du col de Tende , il vint à l'idée du jeune général de donner a sa belle compagne le spectacle d'une petite guerre, et il ordonna une attaque davant-poste : une douzaine d'hommes furent victimes de ce divertissement ; et Napoléon a plus d'une fois avoué à Sainte-Hélène que ces douze hommes, tués sans motif réel et par pure fantaisie, lui étaient un remords plus grand que la mort des six cent mille soldats qu'il avait semés dans les steppes neigeuses de la Rus sie.

Ce fut sur ces entrefaites que les représentons du peuple près l'armée d'Italie prirent l'arrêté suivant :

« Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d'affaires de la république française , conférer avec le gouver-

nenient de Gênes sur les objets portés dans ses instructions.

« Le chargé d'affaires près la république de Gênes le reconnaîtra et fera reconnaître par le gouvernement de Gênes.

« Loano, le 25 messidor an n de la république. »

Le véritable but de cette mission était de faire voir au jeune général , de ses propres yeux , les forteresses de Savone et de Gênes , de lui offrir les moyens de prendre sur l'artillerie et les autres objets militaires tous les renseignemens possibles, enfin de le mettre à même de recueillir tous les faits qui pouvaient déceler les intentions du gouvernement génois relativement à la coali tion.

Pendant que Bonaparte accomplissait cette mission, Robespierre marchait à l'échafaud, et les députés terroristes étaient remplacés par Albitte et Salicetti. Leur arrivée à Barcelonnette fut signalée par l'arrêté suivant : c'était la récompense qui attendait Bonaparte à son retour :

(( Les représentons du peuple près l'armée des Alpes et d'Italie ;

<( Considérant que le général Bonaparte , commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie , a totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu'il a dernièrement fait à Gênes, arrêtent ce qui suit:

«Le général de brigade Bonaparte, commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, est provisoirement suspendu de ses fonctions; il sera, par les soins et sous la responsabilité du général en chef de ladite armée, mis en état d'arrestation et traduit au comité de salut public de Paris sous bonne et sûre escorte : les scellés seront apposés sur tous ses papiers et effets , dont il sera fait inventaire par des commissaires qui seront nommés sur les lieux par les représentans du peuple Salicetti et Albitte, et tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects seront envoyés au comité du salut public.

« Fait à Barcelonnette , le 19 thermidor an n de la république française, une, indivisible et démocratique.

« Signé Albitte, Salicetti, Laporte.

Pour copie conforme, le général en chef de l'armée d'Italie,

« Signé Dumekbioïs. »

L'arrêté fut mis à exécution : Bonaparte , conduit à la prison de Nice, y resta quatorze jours, après lesquels, par un second arrêté signé des mêmes hommes , il fut remis provisoirement en liberté.

Cependant Bonaparte ne sortit d'un danger que pour tomber dans un dégoût. Les événemens de thermidor avaient amené un remaniement dans les comités de la Convention : un ancien capitaine, nommé Aubry, se trouva diriger celui de la guerre, et lit un nouveau tableau de l'armée, où il se porta comme général d'artillerie. Quant à Bonaparte, en échange de son grade qu'on lui prenait, on lui donnait celui de général d'infanterie dans la Vendée. Bonaparte, qui trouvait trop étroit le théâtre d'une guerre civile dans un coin de la France, refusa de se rendre à son poste , et fut , par un arrêté du comité du salut public , rayé de la liste des officiers généraux employés.

Bonaparte se croyait déjà trop nécessaire à la France pour n'être point profondément frappé d'une pareille injustice : cependant, comme il n'était pas encore arrivé à l'un de ces sommets de la vie d où Ion voit tout l'horizon qui reste à par

courir, il avait déjà des espérances, il est vrai, mais point encore de certitudes. Ces espérances furent brisées : il se crut, lui. plein d'avenir et de génie, condamné aune inaction longue, sinon éternelle; et cela dans une époque où chacun arrivait en courant. Il loua provisoirement une chambre dans un hôtel de la rue du Mail, vendit pour six mille francs ses chevaux et sa voiture, réunit le peu d'argent qu'il se trouvait posséder, et résolut de se retirer à la campagne. Les imaginations exallées bondissent toujours d'extrêmes en extrêmes : exilé des camps, Bonaparte ne voyait plus rien que la vie rurale; ne pouvant être César, il se lai sait Cincinnatus.

Ce fut alors qu'il se souvint de Valence , où il avait passé trois ans , si obscur et si heureux ; ce fut de ce côté qu'il dirigea ses recherches, accom pagné de son frère Joseph , qui retournait à Marseille. En passant à Montélimart , les deux voyageurs s'arrêtent : Bonaparte trouve le site et le climat de la ville à sa convenance, et demande s'il n'y a pas dans les environs quelque bien de peu de valeur à acheter. On le renvoie à M. Gras son, défenseur officieux, avec lequel il prend jour

LE GENERAL BONAPARTE. Ai

pour le lendemain : il s'agissait de visiter une petite campagne appelée Beauserret, et dont le seul nom, qui dans le patois du pays signifie Beauséjour, indique l'agréable situation. En effet, Bo imparte et Joseph visitent cette campagne ; elle est en tout point à leur convenance : ils craignent seulement, en voyant son étendue et son bon état de conservation, que le prix n'en soit trop élevé ; ils hasardent la question, — trente mille francs, c'est pour rien.

Bonaparte et Joseph reviennent à Montélimarl en se consultant : leur petite fortune réunie leur permet de consacrer cette somme h l'acquisition de leur futur ermitage : ils prennent rendez-vous pour le surlendemain. C'est sur les lieux mêmes qu'ils veulent terminer, tant Beauserret leur convient : M. Grasson les y accompagne de nouveau; ils visitent la propriété plus en détail encore que la première Ibis : enfin Bonaparte, étonné que l'on donne pour une somme si minime une si charmante campagne, demande s'il n'y a pas quelque cause cachée qui en ait fait baisser le prix.

« Oui, répond M. Grasson, mais sans importance pour vous.

— N'importe, répond Bonaparte, je voudrais la connaître.

— Il y a eu un assassinat de commis.

— Et par qui ?

— Par un fils sur son père.

— Un parricide ! s'écria Bonaparte en devenant plus pâle encore que d'habitude : partons, Joseph.))

Et, saisissant son frère par le bras, il s'élança hors des appartenons , remonta en cabriolet, et, arrivé à Montélimart , demanda des chevaux de poste et repartit à l'instant même pour Paris, tandis que Joseph continuait sa route vers Marseille.

Il y allait pour épouser la fille d'un riche négociant, nommé Clary, qui devint aussi depuis le beau-père de Bernadotte.

Quant à Bonaparte , repoussé encore une fois par le destin vers Paris, ce grand centre des grands événemens, il y reprit cette vie obscure et cachée qui lui pesait tant : ce fut alors que, ne pouvant supporter son inaction, il adressa une note au gouvernement, dans laquelle il exposait qu'il était de l'intérêt de la France, au moment où l'impératrice de Russie venait de resserrer son alliance

avec l'Autriche, de faire tout ce qui dépendait d'elle pour accroître les moyens militaires de la Turquie : en conséquence, il s'offrait au gouvernement pour passer àConstantinople, avec six ou sept officiers de différentes armes, qui pussent for mer aux sciences militaires les milices nombreuses et braves, mais peu aguerries, du sultan.

Le gouvernement ne daigna pas même répondre à cette note, et Bonaparte resta à Paris. Que fût-il arrivé du monde si un commis du ministère eût mis au bas de cette demande le mot « accordé »? — Dieu seul le sait.

Cependant, le 22 août 1795, la constitution de l'an m avait été adoptée : les législateurs qui l'avaient rédigée y avaient stipulé que les deux tiers des membres qui composaient la Convention na tionale feraient partie du nouveau corps législatif: c'était la chute des espérances du parti opposé , qui espérait, par le renouvellement total des élections, l'introduction d'une majorité nouvelle représentant son opinion. Ce parti opposé était surtout soutenu par les sections de Paris, qui déclarèrent qu'elles n'accepteraient la constitution qu'autant que la réélection des deux tiers serait annulée.

îi LE GENERAL BONAPARTE.

La Convention maintint le décret dans son Intégrité : les sections commencèrent a murmurer;

le 25 septembre quelques troubles précurseurs se manifestèrent; enfin , dans la journée du ï octobre (1*2 vendémiaire) le danger devint si pressant que la Convention pensa qu'il était temps de se mettre sérieusement en mesure : en conséquence, elle adressa au générai Alexandre Dumas, coin mandant en chef de Tannée des Alpes, et alors en congé, la lettre suivante, dont la brièveté même démontrait l'urgence :

« Le général Alexandre Dumas se rendra à l'instant même à Paris pour y prendre le commande ment de la force armée. »

L'ordre de la Convention fut porté à l'hôtel Mi rabeau; mais le général Dumas était parti trois jours auparavant pour Vïllers - Coterets, où il reçut la lettre le 13 au matin.

Pendant ce temps, le danger croissait d'heure en heure; il n'y avait pas moyen d'attendre l'arri vée de celui qui était mandé : en conséquence , pendant la nuit, le représentant du peuple Barras lut nommé commandant en chef de Tannée de

l'intérieur : il lui fallait un second ; il jeta les yeux sur Bonaparte.

Le destin, comme on le voit, avait déblayé sa route : cette heure d'avenir, qui doit sonner, diton, une fois, dans la vie de tout homme, était venue pour lui : le canon du 13 vendémiaire retentit dans la capitale.

Les sections, qu'il venait de détruire, lui donnèrent le nom de M tirailleur; et la Convention, qu'il venait de sauver, le titre de général en chef de l'armée d'Italie.

Mais cette grande journée n'allait pas influer seulement sur la vie politique de Bonaparte : sa vie privée devait en dépendre et en ressortir. Le désarmement des sections venait délie opéré avec une rigueur que nécessitaient les circonstances, lorsqu'un jour, un enfant de dix ou douze ans se présenta à l'état-major, suppliant le général Bonaparte de lui faire rendre l'épée de son père, qui avait été général de la république. Bonaparte , touché de la demande et de la grâce juvénile avec laquelle elle lui était faite, lit chercher l'épée, et, l'ayant retrouvée, la lui ren dit. L eulant , à la vue de cette arme sainte qu'il

croyait perdue, baisa en pleurant la poignée qu'avait touchée si souvent la main paternelle : le général fut touché de cet amour filial, et témoigna tant de bienveillance a l'enfant que sa mère se crut obligée de venir le lendemain lui faire une visite de remercimens.

L'enfant était Eugène , et la mère , Joséphine.

Le 21 mars 1796, Bonaparte partit pour l'armée d'Italie, emportant dans sa voiture deux mille louis : c'était tout ce qu'il avait pu réunir, en joi gnant à sa propre fortune et à celle de ses amis les subsides du Directoire ; c'est avec cette somme qu'il part pour aller conquérir l'Italie : c'était sept fois moins que n'emportait Alexandre allant conquérir l'Inde.

En arrivant à Nice , il trouva une armée sans discipline, sans munitions, sans vivres, sans vêtemens. Dès qu'il est au quartier-général, il fait distribuer aux généraux , pour les aider à entrer en campagne , la somme de quatre louis ; puis aux soldats , en leur montrant l'Italie : « Camarades, dit il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers : jetez les yeux sur les riches plaines qui se

déroulent à vos pieds, elles nous appartiennent : allons les prendre. »

C'était a peu près le discours qu'Annibal avait tenu à ses soldats il y avait dix-neuf cents ans : et depuis dix-neuf cents ans , il n'avait passé entre ces deux hommes qu'un seul homme digne de leur être comparé : — c'était César î

Les soldats à qui Bonaparte adressait ces paroles étaient les débris d'une armée qui, dans les roches stériles de la rivière de Gènes, se tenaient péniblement depuis deux ans sur la défensive , et qui avaient devant eux deux cent mille hommes des meilleures troupes de l'Empire et du Piémont : Bonaparte attaque cette masse avec trente mille hommes à peine , et en onze jours il la bat cinq fois, h Montenotte, à Millesimo, a Dego, à Vico et à Mondovi ; puis , ouvrant les portes des villes d'une main , tandis qu'il gagne les batailles de l'autre , il s'empare des forteresses de Coni , de Tortone, d'Alexandrie et de la Ceva : en onze jours, les Autrichiens sont séparés des Piémontais, Provera est pris , et le roi de Sardaigne est forcé de signer une capitulation dans sa propre capitale. Alors Bonaparte s'avance sur la haute Italie ; puis,

devinant les succès à venir par les succès passés, il écrit au Directoire : « Demain je marche sur Beaulieu, je l'oblige à repasser le Pô, je le passe immédiatement après lui , je m'empare de toute la Lombardie , et , avant un mois , j'espère être sur les montagnes du Tyrol , y trouver l'armée du Rhin et porter de concert avec elle la guerre dans la Bavière. «

En effet, Beaulieu est poursuivi : il se retourne vainement pour s'opposer au passage du Pô, le passage est effectué; il se met à l'abri derrière les murs de Lodi, un combat de trois heures l'en chasse : il se range en bataille sur la rive gauche de l'Adda, défendant de toute son artillerie le passage du pont qu'il n'a pas eu le temps de couper ; l'armée française se forme en colonne serrée , se précipite sur le pont, renverse tout ce qui s'oppose à elle, éparpille l'armée autrichienne et poursuit sa marche en lui passant sur le corps. Alors Pavie se soumet, Pizzighitone et Crémone tombent, le château de Milan ouvre ses portes, le roi de Sardaigne signe la paix, les ducs de Parme et de Modène suivent son exemple , et Beaulieu n'a que le temps de se renfermer dans Mantoue.

Ce fut dans ce traité avec le duc de Modèneque Bonaparte donna la première preuve de son désintéressement, en refusant quatre millions en or que le commandeur d'Est lui offrait au nom de son frère , et que Salicetti , commissaire du gouvernement auprès de Y armée , le pressait d'accepter.

Ce fut aussi dans celte campagne qu'il reçut le nom populaire qui lui rouvrit en 1815 les portes de la France. Voici à quelle occasion. Sa jeunesse. lorsqu'il vint prendre le commandement de l'armée, avait inspiré quelqu'étonnement aux vieux soldats, de sorte qu'ils résolurent de lui conférer eux-mêmes les grades inférieurs dont il semblait ([lie le gouvernement l'eût dispensé : en conséquence, ils se réunissaient après chaque bataille pour lui donner un grade, et lorsqu'il rentrait au camp, il y était reçu par les plus vieilles moustaches , qui le saluaient de son nouveau titre. Ce fut ainsi qu'il fut fait caporal à Lodi. De là le surnom de Petit-Caporal qui resta toujours à Napoléon.

Cependant Bonaparte n'a fait qu'une halle d'un instant, et, dans cette halte, l'envie l'a rejoint. Le

Directoire, qui a vu dans la correspondance du soldat la révélation de l'homme politique , craint que le vainqueur ne se constitue l'arbitre de l'Italie , et s'apprête à lui adjoindre Kellermaun. Bonaparte l'apprend, et écrit :

«Réunir Kellermann à moi, c'est vouloir tout perdre. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le meilleur tacticien de l'Europe : d'ailleurs, je crois qu'un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, une affaire de tact. »

Puis il fait son entrée solennelle à Milan, où, tandis que le Directoire signe à Paris le traité de paix, négocié par Salicetti à la cour de Turin, que les négociations entamées avec Parme se terminent , et que celles avec Naples et Rome s'ouvrent , il se prépare à la conquête de la haute Italie.

La clef de l'Allemagne, c'est Mantoue : c'est donc Mantoue qu'il faut enlever. Cent cinquante pièces de canon, prises au château de Milan, sont dirigées sur cette ville : Serrurier en emporte les dehors ; le siège commence.

Alors le cabinet de Vienne sent toute la gravité de la situation : il envoie au secours de Beaulieu

vingt-cinq niille hommes sous les ordres de Quas danowitch, et trente -cinq mille sous ceux de Wurmser. Un espion milanais est chargé des dé pèches qui annoncent ce renfort, et s'engage à pénétrer dans la ville.

L'espion tombe dans une ronde de nuit coin mandée par l'aide-de camp Dermoncourt , et est amené au général Dumas. Vainement on le fouille, on ne trouve rien sur lui. On est prêt à lui rendre la liberté, lorsque, par une de ces révélations du destin, le général Dumas devine qu'il a avalé ses dépèches : l'espion nie ; le général Dumas ordonne qu'il soit fusillé : l'espion avoue; il est remis à la garde de l'aide-de-camp Dermoncourt , qui , au moyen d'un vomitif administré par le chirurgien-major, devient possesseur d'une boulette de cire de la grosseur d'une bille de grès. Elle renferme la lettre de Wurmser, écrite sur parchemin avec une plume de corbeau. Cette lettre donne les plus grands détails sur les opérations de l'armée ennemie. La lettre est envoyée à Bonaparte. Ouasdanowitch et Wurmser se sont divisés : le premier marche sur Brescia, le second sur Man toue. C'est la même laute qui a déjà perdu Pro

vera et d'Argentan. Bonaparte laisse dix mille hommes devant la ville , se porte avec vingt-cinq mille au-devant dé Quasdanowitch , qu'il rejette dans les gorges du Tyrol après l'avoir battu a Salo et à Lonato; puis aussitôt se retourne vers Wurmser, qui apprend la défaite de son collègue par la présence de l'armée qui l'a vaincu. A t laqué avec l'impétuosité française , il est battu à Castiglione. En cinq jours les Autrichiens ont perdu vingt mille hommes cl cinquante pièces de canon. Cette victoire a donné le temps à Quasdanowitch de se rallier : Bonaparte revient à lui , le bat à San- Marco. à Serravalle et à Roveredo; puis il revient, après les combats de Bassano. de Rimolano et de Cavalo, mettre une seconde fois le siège devant Mantoue, où Wurmser est entré avec les débris de son armée.

Là , pendant que les travaux s'accomplissent , des états se forment autour de lui et se consolident à sa parole. Il fonde les républiques cispadane et transpadane , chasse les Anglais de la Corse , et pèse à la fois sur Gènes , Venise et le Saint-Siège, qu'il empêche de se soulever. C'est au milieu de ces vastes combinaisons poliiiques

qu'il apprend l'approche d'une nouvelle année impériale, conduite par Alvinzi; mais il y a une fatalité sur tous ces hommes : la même faute commise par ses prédécesseurs, Alvinzi la commet à son tour. Il divise son armée en deux corps : l'un, composé de trente mille hommes qui , guidés par lui, doivent traverser le Véronais et gagner Mantoue; l'autre, composé de quinze mille hommes qui, sous le commandement de Davidowich, s'étendra sur l'Adige. Bonaparte marche à Alvinzi, le joint h Arcole, lutte trois jours corps à corps avec lui, et ne le lâche qu'après lui avoir couché cinq mille morts sur le champ de bataille, fait huit mille prisonniers et pris trente pièces de canon ; puis , tout haletant d'Arcole, s'élance entre Davidowich, qui sort du Tyrol, et Wurmser, qui sort de Mantoue, rejette l'un dans ses montagnes, l'autre dans sa ville ; apprend sur le champ de bataille qu'Alvinzi et Provera vont faire leur jonction, met Alvinzi en déroute à Rivoli, réduit, par les combats de Saint- Georges et de la Favorite, Provera à rendre les armes ; enfin , débarrassé de tous ses adversaires, revient vers Mantoue, la cerne, la presse, l'étouffé et la force de se rendre , au moment où

une cinquième année, détachée des réserves du

Rhin, s'avance conduite par un archiduc. Aucun affront ne peut échapper à l'Autriche : les défaites

de ses généraux vont remonter jusqu'au trône. Le 10 mars 1797, le prince Charles est battu au passage du Tagliamento : celte victoire nous ouvre les états de Venise et les gorges du Tyrol. Les Français s'avancent au pas de course par la voie qui leur est ouverte, triomphent à Lavis, à Iras mis et à Clausen , entrent dans Trieste, enlèvent 1 arvis , Gradisca et Villach , s'acharnent à la poursuite de l'archiduc, qu'ils n'abandonnent que pour occuper les routes de la capitale de l'Autriche, et enfin pénètrent jusqu'à trente lieues de Vienne. Là, Bonaparte lait une halte pour attendre les parlementaires. Il y a un an quil a quitté Nice, et dans cette année il a détruit six armées, pris Alexandrie, Turin, Milan, Mantoue , et planté le drapeau tricolore sur les Alpes du Piémont, de l'Italie et du Tyrol. Autour de lui ont commencé de briller les noms de Masséna, d'Augereau, de Joubert , de Marmont , de Berthier. La pléiade se forme, les satellites tournent autour de leur astre, le ciel de l'empire s'étoile !

Bonaparte ne s'était pas trompé : les parlementaires arrivent. Léoben est fixé pour le siège des négociations. Bonaparte n'a pins besoin des pleins pouvoirs du Directoire. C'est lui qui a fait la guerre, c'est lui qui fera la paix, a Vu la position des choses, écrit-il , les négociations même avec l'empereur sont devenues une opération militaire. » Néanmoins cette opération traîne en longueur ; toutes les astuces de la diplomatie l'enveloppent et le fatiguent. Mais un jour arrive où le lion se lasse d'être dans un filet. Il se lève au milieu dune discussion, saisit un magnifique cabaret de porcelaine, le brise en morceaux et le foule aux pieds; puis,, se retournant vers les plénipotentiaires stupéfaits : « C'est ainsi que je vous pulvériserai tous, leur dit-il, puisque vous le voulez. » Les diplomates reviennent à des sentimens plus pacifiques ; on donne lecture du traité. Dans le premier article , l'empereur déclare qu'il reconnaît la république française : « Rayez ce paragraphe , s'écrie Bonaparte; la république française est comme le soleil sur l'horizon : aveugles sont ceux - là que son éclat n'a point frappés î »

Ainsi, à l'âge de vingt-sept ans, Bonaparte tient

d'une main l'épée qui divise les états, et de l'an tre la balance qui pèse les rois. Le Directoire a beau lui tracer sa voie, il marche dans la sienne : s'il ne commande pas encore, il n'obéit déjà plus. Le Directoire lui écrit de se rappeler que Wurmser est un émigré : Wurmser tombe entre les mains de Bonaparte, qui a pour lui tous les égards dus au malheur et à la vieillesse : le Directoire emploie vis-à-vis du pape des formes outrageantes, Bonaparte lui écrit toujours avec respect et ne l'appelle que le très Saint-Père : le Directoire déporte les prêtres et les proscrit, Bonaparte ordonne à son armée de les regarder comme des frères et de les honorer comme des ministres de Dieu : le Directoire essaie d'exterminer jusqu'aux vestiges de l'aristocratie, Bonaparte écrit à la démocratie de Gênes pour blâmer les excès auxquels elle s'est portée à l'égard des nobles , et lui fait savoir que, si elle veut conserver son estime, elle doit respecter la statue de Doria.

Le 1 5 vendémiaire an vi , le traité de Campo- Formio est signé, et l'Autriche , à laquelle on laisse Venise , renonce à ses droits sur la Belgique et à ses prétentions sur l'Italie. Bonaparte quitte l'Ila-

lie pour la France ; et le 15 frimaire de la même année (5 décembre 1797), il arrive à Paris.

Bonaparte était resté absent deux ans, et dans ces deux ans il avait fait cent cinquante mille prisonniers, pris cent soixante- dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de canon , six cents pièces de campagne , cinq équipages de pont , neuf vaisseaux de 64 canons, douze frégates de 32, douze corvettes et dix - huit galères : de plus , après avoir, comme nous l'avons dit, emporté de France deux mille louis , il y avait, à plusieurs reprises, envoyé près de cinquante millions : contre toutes les traditions antiques et modernes , c'était l'armée qui avait nourri la patrie.

Avec la paix, Bonaparte avait vu arriver le terme de sa carrière militaire. \e pouvant rester en repos, il ambitionna la place de l'un des deux directeurs qui allaient sortir. Malheureusement, il n'avait que vingt huit ans : c'était une violation si grande et si prompte de la Constitution de l'an m qu'on n'osa pas même en faire la proposition. Il rentra donc dans sa petite maison de la rue Chantereine , luttant d'avance , par les combinai

>s LE GÉNÉRAL BONAPARTE.

sons de son génie, contre un ennemi pins terrible que tous ceux qu'il avait combattus jusqu'alors , l'oubli. «On ne conserve à Paris le souvenir de lien, disait-il ; si je reste long-temps oisif, je suis perdu. Une renommée, dans cette grande Babylone , en remplace une autre; et l'on ne m'aura pas vu plus de trois fois au spectacle qu'on ne me regardera même plus. »

C'est pour cela qu'en attendant mieux il se fit nommer membre de l'Institut.

Enfin , le 29 janvier 1798 , il dit à son secrétaire : « Bourrienne, je ne veux pas rester ici , il n'y a rien à faire-, ils ne veulent entendre à rien. Je vois que , si je reste , je suis coulé dans peu. Tout s'use ici : je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas assez : c'est une taupinière, il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent six cents millions d'hommes. Il faut aller en Orient , toutes les grandes renommées viennent de là. »

Ainsi, il lui faut dépasser toutes les grandes renommées. Il a déjà fait plus qu'Annibal , il fera autant qu'Alexandre et César ; et son nom manque aux

Pyramides, où sont inscrits ces deux grands noms.

Le 12 avril 1798, Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Orient.

Il n'a déjà , comme on le voit , qu'à demander pour obtenir : en arrivant à Toulon, il va donner la preuve qu'il n'a qu'à commander pour être obéi.

Un vieillard de quatre-vingts ans vient d'être fusillé la surveille du jour où il arrive dans cette ville. Le 16 mai 1798, il écrit la lettre suivante aux commissions militaires de la neuvième division , établies en vertu de la loi du 19 fructidor:

(( Bonaparte, membre de l'Institut national.

« J'ai appris, citoyens, avec la plus grande douleur, que des vieillards âgés de soixante-dix à quatre-vingts ans, de misérables femmes enceintes ou environnées d'enfans en bas âge , avaient été fusillés comme prévenus d'émigration.

« Les soldats de la liberté seraient -ils donc devenus des bourreaux ?

« La pitié, qu'ils ont portés jusqu'au milieu des combats, serait elle donc morte dans leurs cœurs ?

« La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public ; son intention a été d'atteindre les conspirateurs , et non de misérables femmes , et non des vieillards caducs.

« Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans, ou des femmes, de déclarer qu'au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes de vos ennemis.

« Le militaire qui signe une sentence contre une personne incapable de porter les armes est un lâche.

« Bonaparte. »

Cette lettre sauva la vie à un malheureux compris dans cette catégorie. Bonaparte s'embarque trois jours après. Ainsi son dernier adieu à la France est l'exercice d'un acte royal , le droit de grâce.

Malte était achetée d'avance : Bonaparte se la fait livrer en passant; et, le 1er juillet 1798, il touche la terre d'Egypte , près du fort Marabou , à quelque distance d'Alexandrie.

Dès qu'il apprit cette nouvelle, Mourad-Bey.

LE GENERAL BONAPARTE. (il

que l'on venait chercher comme un lion dans son antre, appela à lui ses mamelouks, laissa aller au courant du Nil une flottille de djermes, de canges el de chaloupes armées en guerre, et la fît suivre sur les bords du fleuve par un corps de douze à quinze cents cavaliers , que Desaix , qui commandait notre avant-garde, rencontra le 14 au village de Minieh-Salam. C'était la première fois, depuis le temps des croisades, que l'Orient et l'Occident se retrouvaient face à face.

Le choc fut terrible : cette milice , couverte d'or, rapide comme le vent, dévorante comme la flamme, chargeait jusque sur nos carrés, dont elle hachait les canons de fusil avec ses sabres trempés à Damas; puis , lorsque le feu partait de ces carrés comme d'un volcan, elle se déroulait, pareille à une écharpe d'or et de soie , visitait au galop tous ces angles de fer dont chaque face lui envoyait sa volée, et, lorsqu'elle voyait toute brèche impossible, elle fuyait enfin comme une longue ligne d'oiseaux effarouchés , laissant autour de nos bataillons une ceinture, mouvante encore , d'hommes et de chevaux mutilés, et elle allait se reformer au loin pour revenir tenter une non

velle chaîne, inutile et meurtrière comme l'autre.

Au milieu de la journée , ils se rallièrent une dernière fois; mais, au lieu de revenir sur nous, ils prirent la route du désert et disparurent à l'horizon dans un tourbillon de sable.

Ce fut à Gyzeh que Mourad apprit l'échec de Chébreiss : le même jour des messagers furent envoyés au Saïd, au Fayoum, au désert. Partout, beys, cheiks, mamelouks, tout fut convoqué contre l'ennemi commun; chacun devait venir avec son cheval et ses armes : trois jours après , Mourad avait autour de lui six mille cavaliers.

Toute cette troupe , accourue au cri de guerre de son chef , vint camper en désordre sur la rive du Nil , en vue du Caire et des Pyramides, entre le village d'Embabeh , où elle appuyait sa droite , et Gyzeh , la résidence favorite de Mourad , où elle étendait sa gauche : quant à celui-ci, il avait fait planter sa tente auprès d'un sycomore gigantesque, dont l'ombre couvrait cinquante cavaliers. C'est dans celte position , qu'après avoir mis un peu d'ordre dans sa milice , il attendit l'armée française, qui remontait le Nil.

Le 23; au lever du jour, Desaix , qui marchait

toujours à lavant-garde, aperçut un parti de cinq cents mamelouks, envoyés en reconnaissance, et qui se replièrent sans cesser d'être en vue. A quatre heures du matin, Mourad entendit de grandes acclamations : c'était l'armée tout entière qui saluait les Pyramides.

A six heures, Français et mamelouks étaient en présence.

Que l'on se figure le champ de bataille : c'était le même que Cambyse , l'autre conquérant qui venait de l'autre bout du monde, avait choisi pour écraser les Égyptiens. Deux mille quatre cents ans s'étaient écoulés : le Nil et les Pyramides étaient toujours là : seulement le sphinx de granit, que les Perses mutilèrent au visage, n'avait plus que sa tète gigantesque hors du sable : le colosse dont parle Hérodote était couché, Memphis avait disparu, le Caire avait surgi : tous ces souvenirs, distincts et présens a l'esprit des chefs français , planaient vaguement au-dessus de la tète des soldats , comme ces oiseaux inconnus qui passaient autrefois au-dessus des batailles et qui présageaient la victoire.

Quant à l'emplacement , c'est une vaste plaine

de sable, comme il en faut à des manœuvres de cavalerie : un village , nommé Bekir , selève au milieu ; un petit ruisseau la limite un peu en avant de Gyzeh. Mourad et toute sa cavalerie étaient adossés au Nil, ayant le Caire derrière eux.

Bonaparte vit , à cette disposition du terrain et de ses ennemis, qu'il lui était possible, non seulement de vaincre les mamelouks , mais encore de les exterminer. Il développa son armée en demi-cercle, formant de chaque division des carrés gigantesques , au centre desquels était placée l'artillerie. Desaix , habitué à marcher en avant , commandait le premier carré, placé entre Kmbabeh et Gyzeh; puis venaient la division Régnier, la division Kléber, privée de son chef, blessé à Alexandrie, et commandée par Dugua; puis la division Menou , commandée par Vial ; enfin , for mant l'extrême gauche, appuyée au Nil et la plus rapprochée d'Embabeh, la division du général Bon.

Tous les carrés devaient se mettre en mouvement ensemble, marcher sur Embabeh, et, village, chevaux, mamelouks, retranchemens , tout jeter dans le Nil.

Mais Mourad n'était pas homme à attendre derrière quelques buttes de sable. A peine les carrés eurent-ils pris place que les mamelouks sortirent de leurs retranchemens en masses inégales, et, sans choisir, sans calculer, se ruèrent sur les carrés qu'ils trouvèrent le plus près d'eux : c'étaient les divisions Desaix et Régnier.

Arrivés à la portée du fusil, les assaillans se divisèrent en deux colonnes : la première marchait tête baissée sur l'angle gauche de la division Régnier, la seconde sur l'angle droit de la division Desaix. Les carrés les laissèrent approcher à dix pas, puis ils éclatèrent : chevaux et cavaliers se trouvèrent arrêtés par une muraille de flammes : les deux premiers rangs des mamelouks tombèrent comme si la terre eût tremblé sous eux ; le reslo de la colonne, emporté par sa course, arrêté par ce rempart de 1er et de feu, ne pouvant ni ne voulant retourner en arrière, longea, ignorant qu'il était, toute la face du carré Régnier, dont le feu le rejeta sur la division Desaix. Celle-ci, se trouvant alors prise entre ces deux trombes d'hom mes et de chevaux qui tourbillonnaient autour d'elle, leur présenta le bout des baïonnettes de son

premier rang, tandis que les deux autres s'enflam

niaient, et que ses angles, en s'ouvrant, laissaient passer les boulets impatiens de se mêler à cette sanglante fête.

Il y eut un moment où les deux divisions se trouvèrent complètement entourées et où tous les moyens furent mis en œuvre pour ouvrir ces carrés impassibles et mortels. Les mamelouks chargeaient jusqu'à dix pas, recevaient le double feu de la fusillade et de l'artillerie; puis, retournant leurs chevaux, qui s'effrayaient à la vue des baïonnettes, ils les forçaient d'avancer à reculons, les faisaient cabrer et se renversaient avec eux , tandis que les cavaliers démontés se traînaient sur leurs genoux, rampaient comme des serpens, et allaient couper les jarrets de nos soldats. Il en fut ainsi pendant trois quarts d'heure que dura cette horrible mêlée. Nos soldats, à cette manière de combattre, ne reconnaissaient plus des hommes; ils croyaient avoir affaire à des fantômes, à des spectres, à des démons. Enfin, mamelouks acharnés, cris d'hommes, hennissemens de chevaux, flammes et fumée , tout s'évanouit , comme si un tourbillon l'emportait : il ne resta entre les deux

divisions qu'un champ de bataille sanglant, hérissé d'armes et d'étendards, jonché de morts et de mourans se plaignant et se soulevant encore comme une houle mal calmée.

En ce moment, tous les carrés , d'un pas régulier comme celui dame parade, avançaient enfermant Embabeh dans leur cercle de fer : tout-àcoup la ligne du bey s'enflamma à son tour : trentesept pièces d'artillerie croisèrent sur la plaine leurs réseaux de bronze. La flottille bondit sur le Nil, secouée par le recul des bombardes , et Mourad , à la tète de trois mille cavaliers, s'élança à son tour pour voir s'il ne pourrait pas mordre à ces carrés infernaux : alors, la colonne qui avait donné d'abord, et qui avait eu le temps de se reformer, le reconnut, et de son côté aussi elle revint contre ses premiers et mortels ennemis.

Ce dut être une chose merveilleuse à voir, pour l'œil d'aigle qui planait au-dessus du champ de bataille, que ces six mille cavaliers , les premiers du monde, montés sur des chevaux dont les pieds ne laissaient pas de trace sur le sable, tournant comme une meute autour de ces carrés immobiles el enflammés, les étreignant de leurs replis, les

enveloppant de leurs nœuds, cherchant à lesétouf-

ïer quand ils ne pouvaient les ouvrir, se dispersant, se reformant pour se disperser encore, changeant de face comme des vagues qui battent un rivage; puis, revenant sur une seule ligne, et pareils a un serpent gigantesque dont on voyait paribis la tête, conduite par l'infatigable Mourad, se dresser jusqu'au-dessus des carrés. Tout-à-coup, les batteries des retranchemens changèrent d'artilleurs, les mamelouks entendirent tonner leurs propres canons et se virent enlevés par leurs propres boulets, leur flottille prit feu et sauta : tandis que Mourad usait ses griffes et ses dents contre uos carrés, les trois colonnes d'attaque s'étaient emparées des retranchemens, et Marmont, commandant la plaine, foudroyait, des hauteurs d'Einbabeh, les mamelouks acharnés contre nous.

Alors Bonaparte ordonna une dernière manœuvre, et tout fut fini : les carrés s'ouvrirent, se développèrent, se joignirent et se soudèrent comme les anneaux d'une chaîne ; Mourad et ses mamelouks se trouvèrent pris entre leurs propres retranchemens et la ligne française. Mourad vit que la bataille était perdue; il rallia ce qui lui restai 1

d'hommes, et entre cette double ligne de feux, au galop aérien de ses chevaux , il s'élança tête baissée dans l'ouverture que la division Desaix laissait entre elle et le Nil, passa comme un tourbillon sous le dernier feu de nos soldats, s'enfonça dans le village de Gyzeh , et reparut un instant après au dessus de lui, se retirant vers la Haute-Egypte avec deux ou trois cents cavaliers , restes de sa puissance.

Il avait laissé sur le champ de bataille trois mille hommes, quarante pièces d'artillerie, quarante chameaux chargés, ses tentes, ses chevaux, ses esclaves. On abandonna cette plaine couverte d'or, de cachemires et de soie, aux soldats vainqueurs, qui firent un butin immense , car tous ces mamelouks étaient couverts de leurs plus belles armures , et portaient sur eux tout ce qu'ils possédaient en bijoux, en or et en argent.

Bonaparte coucha le même soir à Gyzeh , et le surlendemain il entra au Caire par la porte de la Victoire.

A peine est-il au Caire que Bonaparte rêve, nonseulement la colonisation du pays dont il vient de s'emparer, mais encore la conquête de L'Inde par

l'Euphrate. 11 rédige pour le Directoire une note dans laquelle il demande des renforts, des armes, des équipages de guerre, des chirurgiens, des pharmaciens, des médecins, des fondeurs, des liquoristes, des comédiens, des jardiniers, des marchands de marionnettes pour le peuple, et une cinquantaine de femmes françaises ; il envoie à Typpo Saeb un courrier pour lui proposer une alliance contre les Anglais ; puis, bercé de cette double espérance, il se met à la poursuite d'Ibrahim, le plus influent des beys après Mourad, le culbute à Saheley'h, et, pendant qu'on le félicite de celte victoire, un messager lui apporte la nouvelle de la perte entière de sa flotte. Nelson a écrasé Brueys: la flotte a disparu comme dans un naufrage : plus de communications avec la France , plus d'espoir de conquérir l'Inde. Il faut rester en Egypte ou en sortir grands comme les anciens.

Bonaparte revient au Caire, célèbre l'anniversaire de la naissance de Mahomet et la fondation de la république. Au milieu de ces fêtes, le Caire se révolte, et, tandis qu'il le foudroie du liant du Mokattam, Dieu lui vient en aide et lui amène l'orage; tout s'apaise en quatre jouis. Bonaparte

pari pour Suez, il veut voir la mer Rouge et mel- Lre le pied en Asie à l'âge d'Alexandre. Il manque de mourir comme Pharaon : un guide le sauve.

Maintenant ses yeux se tournent vers la Syrie. L'époque d'un débarquement en Egypte est passée, et ne doit plus revenir qu'au mois de juillet suivant; mais il reste h craindre une expédition par Gaza et el Aryen, car Djezzar-Pacha , surnommé le boucher , vient de s'emparer de cette dernière ville. Il faut détruire cette avant-garde de la Porte Ottomane, renverser les remparts de Jaffa, de Gaza et d'Acre, ravager le pays et en détruire toutes les ressources, afin de rendre impossible le passage d'une armée par le désert. Voilà le plan connu ; mais peut-être cache-t-il quelqu'une de ces expéditions gigantesques comme Bonaparte en garde toujours au fond de sa pensée : nous verrons.

11 part à la tète de dix mille hommes, divise l'infanterie en quatre corps, qu'il met sous les ordres de Bon, de Kléber. de Lannes et de Régnier, donne la cavalerie à Murât, l'artillerie à Dammartin et le génie à Cafarelli-Dufalga. El Arych est attaqué et pris le 1" ventôse; le 7, Gaza est oc-

cupé sans résistance; le 17, Jall'a , emporte d'as saut, voit sa garnison, composée de cinq mille boni mes, passée au fil de l'épée ; puis la roule continue triomphale ; on arrive devant Sain t-Jean-d'Aere, et le 30 du même mois la brèche est ouverte : c'est là que doivent commencer les revers.

C'est un Français qui commande la place, un ancien camarade de Napoléon : examinés ensem Me à l'École militaire, ils ont été le même jour en voyés à leurs corps respectifs. Attaché au parti royaliste, Phelippeaux lait évader Sydney-Smith du Temple, il le suit en Angleterre, et le précède en Syrie : c'est contre son génie bien plus que contre les remparts d'Acre que Bonaparte vient se heur ter : aussi, au premier coup d'œil, il voit que la défense est conduite par un homme supérieur; un siège en règle est impossible , il faut emporter la ville : trois assauts successifs sont donnés sans résultat. Pendant un de ces assauts, une bombe tombe aux pieds de Bonaparte ; deux grenadiers se jettent aussitôt sur lui, le placent entre eux deux , élèvent leurs bras au-dessus de sa tête et le couvrent de toute part; la bombe éclate, et. comme par miracle, ses éclats respectent leur

dévouement , personne n'est blessé. Un de ces grenadiers s'appelle Daumesnil : il sera général en 1809, perdra une jambe à Moscou en 1812, et commandera Vincennes en 1814.

Cependant des secours arrivent de tous côlés à Djezzar; les pachas de Syrie ont réuni leurs forces et marchent sur Acre; Sydney-Smith accourt avec la flotte anglaise; enfin, la peste, cet auxi liaire plus terrible que tous les autres, vient en aide au bourreau de la Syrie. Il faut d'abord se débarrasser de l'armée de Damas. Bonaparte, au lieu de l'attendre ou de reculer à son approche, marche au-devant d'elle , la joint et la disperse dans la plaine du mont Thabor, puis revient tenter encore cinq autres assauts, inutiles comme les premiers. Saint-Jean-d'Acre est pour lui la ville maudite, il ne la dépassera pas.

Chacun s'étonne qu'il s'acharne ainsi à la prise d'une bicoque , qu'il y risque chaque jour sa vie , qu'il y perde ses meilleurs officiers et ses plus braves soldats; chacun le blâme de cet acharnement qui semble sans but : le but, le voici, il l'explique lui-même, après un de ces assauts infructueux où Duroc a été blessé , car il a besoin

([ne quelques grands cœurs comme le sien sachent qu'il ne joue pas un jeu d'insensé : « Oui , dit-il, je vois que cette misérable bicoque m'a coûté bien du monde et pris bien du temps, mais les choses sont trop avancées pour ne pas tenter un nouvel effort. Si je réussis, je trouve dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes; je soulève et j'arme la Syrie, qu'a tant indignée la férocité de Djezzar, dont, a chaque assaut, la population demande la chute à Dieu; je marche sur Damas et Alep; en avançant dans le pays, je grossis mon armée de tous les mécontens; j'annonce au peuple l'abolition de la servitude et du gouvernement tyranni que des pachas; j'arrive a Constantinople avec des masses armées , je renverse l'empire turc , je fonde dans l'Orient un nouvel et grand empire qui fixe ma place dans la postérité, et je reviens à Paris par Andrinople et par Vienne, après avoir anéanti la maison d'Autriche. » — Puis, poussant un soupir, il continue : — a Si je ne réussis pas dans le dernier assaut que je veux tenter, je pars sur le-champ; le temps me presse. Je ne serai point au Caire avant la mi-juin : les vents sont alors

favorables pour aller du nord en Egypte : Constantinople enverra des troupes à Alexandrie et à Rosette, il faut que j'y sois. Quant à l'armée qui viendra plus tard par terre, je ne la crains pas cette année. Je ferai tout détruire jusqu'à l'entrée du désert; je rendrai impossible le passage d'une armée d'ici à deux ans : on ne vit. pas au milieu des ruines.»

C'est ce dernier parti qu'il est forcé de prendre. L'armée se retire sur Jaffa : Bonaparte y visite l'hôpital des pestiférés; ce sera la plus belle composition du peintre Gros. Tout ce qui est transportable est évacué, par mer sur Damiette, et par terre sur Gaza et el Arych : une soixantaine restent , qui n'ont plus qu'un jour à vivre , mais qu dans une heure tomberont aux mains des Turcs. La même nécessité au cœur de bronze, qui a fait passer au fil de l'épée la garnison de Jaffa , élève encore la voix. Le pharmacien R... fait distribuer, dit-on, une potion aux mourans : au lieu des tortures que leur réservent les Turcs,, ils auront au moins une douce agonie. „

Enfin,, ïe 26 prairial, après une marche longue et pénible, l'armée rentre au Caire. Il était temps.

;<i LE GENERAL BONAPARTE.

Mourad-Bey, échappé a Desaix, menace la Basse- Egypte; une seconde fois il atteint les Français au pied des pyramides : Bonaparte ordonne tout pour une bataille; cette fois, c'est lui qui prend la position des mamelouks, et qui s'adosse au fleuve; niais le lendemain matin, Mourad-Bey a disparu : Bonaparte s'étonne ; le même jour, tout lui est expliqué ; la ilotte qu'il avait devinée a débarqué à Aboukir, juste à l'époque qu'il a prédite; Mourad, par des chemins détournés, est allé rejoindre le camp des Turcs.

En arrivant, il trouve le pacha plein de hautaines espérances : lorsqu'il a paru, les détachemens français , trop faibles pour le combattre , se sont repliés pour se concentrer. « Eh bien ! dit Mustapha-Pacha au bey des mamelouks , ces Français tant redoutés, dont tu n'as pu soutenir la présence , je me montre , et les voilà qui fuient devant moi.

— Pacha, répondit Mourad-Bey, rends grâce au prophète qu'il convienne aux Français de se retirer, car s'ils se retournaient, tu disparaîtrais devant eux comme la poussière devant l'aquilon.»

Jl prophétisait, le fils du désert : à quelques

jours de là Bonaparte arrive ; après trois heures de combat les Turcs plient et prennent la fuite ; Mustapha-Pacha tend d'une main sanglante son sabre a Murât; deux cents hommes se rendent avec lui, deux mille restent sur le champ de bataille, dix mille sont noyés; vingt pièces de canon , les tentes , les bagages tombent entre nos mains; le Tort d'Aboukir est repris; les mamelouks sont rejetés au-delà du désert , et les Anglais et les Turcs ont cherché un asile sur leurs vaisseaux.

Bonaparte envoie un parlementaire au vaisseau amiral ; il doit traiter du renvoi des prisonniers , qu'il est impossible de garder, et inutile de fusiller comme à Jaffa : en échange, l'amiral envoie à Bonaparte du vin, des fruits et la Gazelle de Francfort du 10 juin 1799.

Depuis le mois de juin 1798, c'est-à-dire depuis plus d'un an , Bonaparte est sans nouvelles de France : il jette les yeux sur le journal , le parcourt rapidement, et s'écrie : « Mes pressentimens ne m'ont pas trompé, l'Italie est perdue; il faul que je parte! » En effet, les Français en sont arrivés au point où il les désire, assez malheureux

pour le voir arriver, non pas comme un ambitieux, mais comme un sauveur.

Gantheaume appelé par lui arrive aussitôt : Bonaparte lui donne l'ordre de préparer les deux frégates le Muiron et la Carrère , et deux petits bâtimens, la Revanche et la Fortune, avec des vivres pour quatre à cinq cents hommes et pour deux mois. Le 22 août, il écrit à l'armée : « Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France; je laisse le commandement au général Kléber : l'armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. 11 m'en coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché; mais ce ne sera que momentanément. Le général que je leur laisse a la confiance de l'armée et la mienne. »

Le lendemain , il s'embarque sur le Muiron. Gantheaume veut prendre la haute mer; Bonaparte s'y oppose. «Je veux, dit-il, que vous longiez autant que possible les côtes d'Afrique : vous suivrez cette route jusqu'au sud de la Sardaigne. J'ai une poignée de braves; j'ai un peu d'artillerie; si les Anglais se présentent, je m'échoue sur les sables ; je gagnerai par terre Oran, Tunis ou

un autre port , et là je trouverai le moyen de me rembarquer. »

Pendant vingt-un jours , les vents de l'ouest et du nord-ouest repoussent Bonaparte vers le port d'où il vient de sortir. Enfin, on sent les premières brises d'un vent d'est, Gantheaume lui ouvre toutes ses voiles : en peu de temps on dépasse le point où fut autrefois Cartilage , on double la Sardaigne, dont on longe la côte occidentale; le 1er octobre, on entre dans le port d'Ajaccio, où l'on change pour 17,000 fr. de sequins turcs contre de l'argent français, — c'est tout ce que Bonaparte rapporte d'Egypte — ; enfin, le 7 du même mois, on quitte la Corse et l'on fait voile sur la France, dont on n'est plus qu'à soixante-dix lieues. Le 8 , au soir, on signale une escadre de quatorze vaisseaux ; Gantheaume propose de virer de bord et de retourner en Corse : « Non, s'écrie impérieusement Bonaparte , faites force de voiles ; tout le monde à son poste ; au nord-ouest, au nord-ouest, marchons ! » Toute la nuit se passe en inquiétudes; Bonaparte ne quitte pas le pont; il fait préparer une grande chaloupe , y met douze matelots , ordonne à son secrétaire de faire un choix de ses

papiers les plus importons, et prend vingt liom mes, avec lesquels il se fera échouer sur les côtes de la Corse. Au jour, toutes ces précautions deviennent inutiles, toutes les terreurs se dissipent, la flotte fait voile vers le nord-est. Le 8 octobre, au point du jour, on aperçoit Fréjus; à huit heures on entre en rade. Aussitôt le bruit se répand que l'une des deux frégates porte Bonaparte; la mer se couvre d'embarcations; toutes les mesures sanitaires que Bonaparte se proposait de violer sont oubliées par le peuple , en vain lui fait-on observer le danger qui le menace : « Nous aimons mieux, répond-il , la peste que les Autrichiens. » Bonaparte est conduit, entraîné, porté; c'est une fête, une ovation, un triomphe. Enfin, au milieu de l'enthousiasme , des acclamations , du délire, César met le pied sur cette terre où il n'y a plus de Bru tus.

Six semaines après, la France n'a plus de directeurs, mais trois consuls; et parmi ces trois consuls, il y en a un, au dire de Sieyès, qui sait tout, qui fait tout, qui peut tout.

Nous sommes arrivés au 1 8 brumaire.

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Le premier soin de Bonaparte , en arrivant à la suprême magistrature d'un état tout saignant encore de la guerre civile et étrangère, et tout épuisé de ses propres victoires, fut de tenter d'asseoir la paix sur des bases solides : en conséquence, le 5 nivôse an vin de la république, mettant de côté toutes les formes diplomatiques dont les souverains enveloppent d'habitude leur pensée, il écrivit directement et de sa main au roi Georges III , pour lui proposer une alliance entre la France et l'Angleterre. Le roi resta muet, Pitt se chargea de répondre : c'est dire que l'alliance fut refusée.

Bonaparte, repoussé par Georges III, se tourna

vers Paul I,r. Connaissant le caractère chevale-

îi

82 BONAPARTE PREMIER CONSl L

resque de ce prince , il pensa qu'il fallait vis-à-vis de lui agir en chevalier; il rassembla dans l'intérieur de la France les troupes russes prises en Hollande et en Suisse, il les fit habiller à neuf et les renvoya dans leur patrie, sans leur demander ni rançon , ni échange. Bonaparte ne s'était pas trompé en comptant sur cette démarche pour désarmer Paul Ier. Celui-ci , en apprenant la courtoisie du premier Consul , retira les troupes qu'il avait encore en Allemagne, et déclara qu'il ne faisait plus partie de la coalition.

La France et la Prusse étaient en bonne intelligence, et le roi Frédéric-Guillaume avait scrupuleusement observé les conditions du traité de 1795. Bonaparte envoya Duroc auprès de lui pour le déterminer a étendre le cordon de ses troupes jusque sur le Bas-Rhin , afin d'avoir une ligne moins considérable à défendre. Le roi de Prusse y consentit , et promit d'employer son intervention auprès de la Saxe , du Danemark et de la Suède, pour qu'ils observassent la neutralité.

Restaient donc l'Angleterre, l'Autriche et la Bavière. Mais ces trois puissances étaient loin d'être prêtes à recommencer les hostilités. Bona-

parte eut donc le temps , sans les perdre de vue, de jeter les yeux sur l'intérieur.

Le siège du nouveau gouvernement était aux Tuileries. Bonaparte habitait le palais des rois, et peu à peu les anciens usages de la cour reparais saient dans ces appartenons dont les avaient chassés les conventionnels : au reste , il faut le dire, le premier des privilèges de la couronne que s'arrogea Bonaparte fut celui de faire grâce. M. Defeu, émigré français pris dans le Tyrol, avait été conduit à Grenoble et condamné à mort. Bonaparte apprend cette nouvelle , fait écrire par son secrétaire sur un bout de papier : — Le premier Consul ordonne de suspendre le jugement de M. Defeu , — signe cet ordre laconique , l'expédie au général Férino, et M. Defeu est sauvé.

Puis commence à se faire jour cette passion , qui lient chez lui la première place après celle de la guerre, la passion des monuments. D'abord il se contente de faire balayer les échoppes qui encombrent la cour des Tuileries ; bientôt, en regardant par une des fenêtres, offusqué qu'il est de l'interruption du quai d'Orsay, où la Seine, en débordant tous les hivers , empêche les commit-

nications avec le faubourg Saint-Germain, il écrit ces mots : « Le quai de l'École de Natation sera achevé dans la campagne prochaine , » et les envoie au ministre de l'intérieur, qui se hâte d'obéir. Le concours journalier des personnes qui traversent la Seine sur des batelets, entre le Louvre et les Quatre-Nations , indique en cet endroit la nécessité d'un pont : le premier Consul envoie chercher MM. Percier et Fontaine, et le pont des Arts s'étend d'une rive à l'autre comme une construction magique. La place Vendôme est veuve de la statue de Louis XIV : une colonne fondue avec les canons conquis sur les Autrichiens, dans une campagne de trois mois, la remplacera. La halle au blé incendiée sera reconstruite en fer : des lieues entières de quais retiendront, d'un bout à l'autre de la capitale, les eaux de la rivière dans leur lit : un palais sera bâti pour la Bourse : l'église des Invalides sera rendue à sa destination première , brillante comme au jour où elle étincela pour la première fois au feu du soleil de Louis XIV : quatre cimetières, qui rappelleront les Nécropolis du Caire, seront placés aux quatre points cardinaux de Paris4. enfin, si Dieu lui prête

temps et puissance, une rue sera percée, qui s'étendra de Saint-Germain l'Auxerrois à la barrière du Trône ; elle aura cent pieds de large ; elle sera plantée d'arbres comme les boulevards, et bordée d'arcades comme la rue de Rivoli ; mais pour cette rue il faut qu'il attende encore, car cette rue doit s'appeler la rue impériale.

Pendant ce temps, la première année du dixneuvième siècle préparait ses merveilles guerrières ; la loi du recrutement s'exécutait avec enthousiasme , un nouveau matériel militaire s'organisait , les levées d'hommes , à mesure qu'elles s'opéraient , étaient dirigées depuis la rivière de Gènes jusqu'au Bas-Rhin. Une armée de réserve se réunissait au camp de Dijon , et se composait en grande partie de l'armée de Hollande qui venait de pacifier la Vendée.

De leur côté , les ennemis répondaient à ces préparatifs par des arméniens pareils. L'Autriche pressait l'organisation de ses levées , l'Angleterre prenait à sa solde un corps de douze mille Bavarois, et l'un de ses plus habiles agens recrutait pour elle dans la Souabe , dans la Franconie et dans l'Odenval : enfin six mille Wurtembergeois,

S6 BOINAPARTE PREMIER CONSUL.

les régimens suisses et le corps noble d'émigrés sous les ordres du prince de Condé, passaient du service de Paul Ier à la solde de Georges III. Toutes ces troupes étaient destinées à agir sur le Rhin : l'Autriche envoyait ses meilleurs soldats en Italie; car c'était là que l'intention des alliés était d'ouvrir la campagne.

Le 1 7 mars 1 800 , au milieu d'un travail sur l'institution des écoles diplomatiques fondées par M. de Talleyrand , Bonaparte se retourne lout-àcoup vers son secrétaire, et avec un sentiment de gai té visible :

f< Où croyez-vous que je battrai Mêlas , lui demande-t-il ?

— Je n'en sais rien , lui répond le secrétaire étonné.

— Allez dérouler dans mon cabinet la grande carte d'Italie, et je vous le ferai voir. »

Le secrétaire s'empresse d'obéir : Bonaparte se munit d'épingles à tètes de cire rouge et noire, se couche sur l'immense carte , pique son plan de campagne , place sur tous les points où l'ennemi l'attend ses épingles à tète noire, aligne ses épingles à tête rouge sur toute la ligne où il espère

conduire ses troupes, puis il se retourne vers son secrétaire, qui l'a regardé faire en silence : « Eh bien ! lui dit-il.

— Eh bien, lui répond celui-ci, je n'en sais pas davantage.

— Vous êtes un nigaud. Regardez un peu. Mêlas est à Alexandrie où il a son quartier général ; il y restera tant que Gênes ne sera pas rendue. Il a dans Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son artillerie, ses réserves ; — indiquant le Saint-Bernard , — je passe les Alpes ici , je tombe sur ses derrières avant qu'il ne se doute que je suis en Italie, je coupe ses communications avec l'Autriche, je le joins dans les plaines de la Scrivia, — plaçant une épingle rouge à San-Giuliano, — et je le bats ici. »

C'était le plan de la bataille de Marengo que le premier Consul venait de tracer. Quatre mois après, il était accompli en tout point; les Alpes étaient franchies , le quartier général était à San- Giuliano, Mêlas était coupé, il ne restait plus qu'à le battre ; Bonaparte venait d'écrire son nom à côté de ceux d'Annibal et de Karl-le-Grand.

Le premier Consul avait dit vrai. Il avait roulé

du sommet des Alpes comme une avalanche : le *2 juin il était devant Milan, où il entrait sans résistance, et dont incontinent il bloquait le fort. Le même jour Murât était envoyé à Plaisance et Lannes a Montebello : tous deux allaient combattre , sans s'en douter encore, 1 un pour une couronne, l'autre pour un duché.

Le lendemain de l'entrée de Bonaparte à Milan, un espion qui l'a servi dans ses premières campagnes d'Italie se fait annoncer : le général le reconnaît au premier coup-d'œil : il est au service des Autrichiens , Mêlas l'envoie pour surveiller l'armée française: mais il veut en finir avec Je métier dangereux qu'il exerce , et demande mille louis pour trahir Mêlas : en outre, il lui faut quelques renseignemens exacts à rapporter à son gé néral.

« Qu'à cela ne tienne , dit le premier Consul , peu m'importe que Ton connaisse mes forces et ma position, pourvu que je connaisse les forces et la position de mon ennemi : dis -moi quelque chose qui en vaille la peine, et les mille louis sont à toi. »

Alors l'espion lui dit le nombre des corps, leur

force, leur emplacement, les noms des généraux, leur valeur , leur caractère ; — le premier Consul suit sa parole sur la carte qu'il crible d'épingles; — au reste Alexandrie n'est pas approvisionnée, Mêlas est loin de s'attendre à un siège, il a beaucoup de malades et manque de médicamens. En échange, Berthier remet à l'espion une note à peu près exacte sur la situation de l'armée française. Le premier Consul voit clair dans la position de Mêlas, comme si le génie des batailles l'avait fait planer au-dessus des plaines de la Scrivia.

Le 8 juin, dans la nuit, un courrier arrive de Plaisance; c'est Murât qui l'envoie. Il est porteur d'une lettre interceptée. La dépêche est de Mêlas; elle est adressée au conseil aulique de Vienne ; elle annonce la capitulation de Gênes , qui a eu lieu le 4 : après avoir mangé jusqu'aux selles de ses chevaux, Masséna a été forcé de se rendre.

On réveille Bonaparte au milieu de la nuit , en vertu de son précepte, — laissez-moi dormir pour les bonnes nouvelles , réveillez-moi pour les mauvaises. — « Bah, vous ne savez pas l'allemand, » ditil d'abord à son secrétaire ; puis, forcé de reconnaître que celui-ci a dit la vérité, il se lève, passe

le reste de la nuit à donner des ordres et à envoyer des courriers , et à huit heures du matin tout est prêt pour parer aux conséquences probables de cet événement inattendu.

Le même jour le quartier-général est transporté à Stradella , où il reste jusqu'au 12 et où Desaix le rejoint le 11. Le 13, en marchant sur la Scrivia , le premier Consul traverse le champ de bataille de Montebello , et trouve les églises encore pleines de morts et de blessés.

« Diable, dit-il à Lannes qui lui sert de Cicérone, il paraît que l'affaire a été chaude. »

— « Je crois bien, répond celui-ci, les os craquaient dans ma division , comme la grêle qui tombe sur les vitrages. »

Enfin, le 13 au soir , le premier Consul arrive à Torre di Galifolo. Quoiqu'il soit tard et qu'il soit écrasé de fatigue, il ne veut point se mettre au lit qu'on ne se soit assuré si les Autrichiens ont un pont sur la Bormida. A une heure du matin l'officier chargé de cette mission revient , et répond qu'il n'en existe pas. Cet avis tranquillise le premier Consul ; il se fait rendre un dernier compte de la position des troupes et se couche, ne

croyant pas à un engagement pour le lendemain.

Nos troupes occupaient les positions suivantes :

La division Gardanne , et la division Chambarliac, formant le corps d'armée du général Victor, étaient campées à la cassine de Pedra-Bona, en avant de Marengo, et à distance égale du village et de la rivière.

Le corps du général Lannes s'était porté en avant du village de San Giuliano , à droite de la grande route de Tortone, à six cents toises à peu près du village de Marengo.

La garde des consuls était placée en réserve derrière les troupes du général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ.

La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann, et quelques escadrons de hussards et de chasseurs, formaient la gauche, et remplissaient sur la première ligne les intervalles des divisions Gardanne et Chambarliac.

Une seconde brigade de cavalerie, commandée par le général Champeaux , formait la droite et remplissait sur la seconde ligne les intervalles de l'infanterie du général Lannes.

Enfin le 12e régiment de hussards et le 21e ré-

<>•> BONAPARTE PREMIER CONSL'L.

giment de chasseurs, détachés par Murât, sous les ordres du général Rivaud, occupaient le débouché de Sale, village situé à l'extrême droite de la position générale.

Tous ces corps , réunis et échelonnés obliquement , la gauche en avant , formaient un effectif de dix-huit ou dix-neuf mille hommes d'infanterie et de deux mille cinq cents chevaux , auxquels devaient se joindre dans la journée du lendemain les divisions Mounier et Boudet qui, d'après les ordres du général Desaix , occupaient en arrière, et à dix lieues à peu près de Marengo, les villages d'Acqui et de Castel-Novo.

De son côté, pendant la journée du 13, le général Mêlas avait achevé de réunir les troupes des généraux Haddik , Kaim et Ott. Le même jour il avait passé le Tanaro, et était venu bivouaquer en avant d'Alexandrie, avec trente-six mille hommes d'infanterie, sept mille de cavalerie, et une artillerie nombreuse, bien servie, et bien attelée.

A cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.

Au même instant , et comme il achevait de s'habiller , un aide-de-camp du général Lannes

BOM APARTE PREMIER COJNSUL. 93

accourt , à grande course de cheval , et lui annonce que l'ennemi a passé la Bormida , qu'il a débouché dans la plaine , et que l'on se bat.

L' officier d'état - major ne s'était pas assez avancé : il y avait un pont sur la rivière.

Bonaparte monte aussitôt à cheval , et se rend en toute hâte sur le point où la bataille est engagée.

Il y trouve l'ennemi formé sur trois colonnes : l'une , celle de gauche, composée de toute la cavalerie et de l'infanterie légère, se dirige vers Cas tel-Ceriolo, par le chemin de Sale, tandis que les colonnes du centre et de la droite, appuyées l'une à l'autre, et composées des corps d'infanterie des généraux Haddik, Kaim, O'Reilly, et de la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott, s'avancent par la route de Tortone et par le chemin de Fragarolo en remontant la Bormida.

Aux premiers pas que ces deux colonnes avaient faits, elles étaient venues se heurter aux troupes du général Gardanne, postées, comme nous l'avons dit , à la ferme et sur le ravin de Pedra- Bona. C'était le bruit de la nombreuse artillerie qui marchait devant elles , et à la suite de la-

quelle elles déployaient des bataillons trois fois supérieurs en nombre à ceux qu'elles attaquaient, qui avait réveillé Bonaparte, et qui attirait le lion sur le champ de bataille.

Il arrivait au moment où la division Gardanne, écrasée , commençait à se replier , et où le général Victor faisait avancer à son secours la division Chambarliac. Protégées par ce mouvement , les troupes de Gardanne opèrent leur retraite en bon ordre , et viennent couvrir le village de Marengo.

Alors les troupes autrichiennes cessent de marcher en colonne, et, profitant du terrain qui s'élargit devant elles , se déploient en lignes parallèles, mais numériquement bien supérieures, à celles des généraux Gardanne et Chambarliac. La première de ces lignes était commandée par le général Haddik , la seconde par le général Mêlas en personne, tandis que le corps de grenadiers du général Ott se formait un peu en arrière , à la droite du village de Castel-Ceriolo.

Un ravin , creusé comme un retranchement , formait un demi-cercle autour du village de Marengo. Le général Victor y établit en ligne les divisions Gardanne et Chambarliac, qui vont être

attaquées une seconde fois. Elles sont à peine rangées en bataille que Bonaparte leur fait donner l'ordre de défendre Marengo le plus long -temps possible ; le général en chef avait compris que la bataille devait porter le nom de ce village.

Au bout d'un instant, l'action s'engage de nouveau sur tout le front de la ligne , des tirailleurs se fusillent de chaque côté du ravin , et le canon gronde, se renvoyant la mitraille à portée de pistolet. Protégé par cette artillerie terrible, l'ennemi , supérieur en nombre , n'a qu'à s'étendre pour nous déborder. Le général Rivaud, qui commande l'extrême droite de la brigade Gardanne, se porte alors en avant, place hors du village , sous le feu le plus ardent de l'ennemi, un bataillon en rase campagne et lui ordonné de se faire tuer sans reculer d'un pas : c'est un point de mire pour l'artillerie autrichienne dont chaque boulet porte; mais pendant ce temps le général Rivaud forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon protecteur, tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge, les repousse, et, tout blessé qu'il est par un biscayen, les force, après les avoir mis en désordre, à aller se refor-

mer derrière leur ligne; puis il vient se remettre en bataille à la droite du bataillon, qui est resté ferme comme une muraille.

En ce moment, la division du général Gardanne, sur laquelle s'épuise depuis le matin tout le feu de l'ennemi, est rejetée dans Marengo, où la première ligne des Autrichiens la suit, tandis que la seconde ligne empêche la division Chambarliac et la brigade Rivaud de lui porter du secours : d'ailleurs, repoussées elles-mêmes , elles sont bientôt forcées de battre en retraite de chaque côté du village. Derrière lui elles se rejoignent : le général Victor les reforme, et, leur rappelant l'importance que le premier Consul accorde à la possession de Marengo, il se met à leur tête, pénètre à son tour dans les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader, reprend le vil lage, le reperd, le reprend une fois encore, puis enfin, écrasé sous la supériorité du nombre, il est forcé de l'abandonner une dernière fois , et , appuyé par les deux divisions de Lannes qui arrive à son secours, il reforme sa ligne parallèlement à l'ennemi qui, à son tour, débouche de Marengo et se développe, présentant un immense front de ba-

BONAPAUTE PREMIER CONSC L. 97

taille. Aussitôt Larmes, voyant les deux divisions du général Victor ralliées et prêtes à soutenir de nouveau le combat , s'étend sur la droite, au moment où les Autrichiens vont nous déborder. Cette manœuvre le met en face des troupes du général Kaim qui viennent d'emporter Marengo : les deux corps, l'un exalté par son commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos, se heurtent avec rage , et le combat, un instant interrompu par la double manœuvre des deux armées, recommence sur toute la ligne, plus acharné que jamais. Après une lutte d'une heure, pied à pied, bayonnette à bayonnette , le corps d'armée du général Kaim plie et recule : le général Champeaux , a la tète du 1" et du 8e régimens de dragons, charge sur lui et augmente son désordre ; le général Watrin, avec le (>e léger, les 22e et 40e de ligne, se met à leur poursuite, et les rejette à près de mille toises derrière le ruisseau de la Barbolta. Mais le mouvement qu'il vient de faire l'a séparé de son corps d'armée, les divisions du général Victor vont se trouver compromises par sa victoire même, et il est obligé de revenir prendre le poste qu'il a laissé un instant découvert.

m BONAPARTE PREMIER COINS IL.

En ce moment Kellerinann faisait à 1 aile gau elie ce que Watrin venait de faire a l'aile droite : deux de ses charges de cavalerie avaient perce à jour la ligne ennemie; mais après la première ligne il en avait trouvé une seconde, et n'osant s'engager . à cause de la supériorité du nombre . il avait perdu le finit de cette victoire momentanée.

A midi , cette ligne , qui ondulait comme un serpent de flamme sur une longueur de près d'une lieue, fut enfoncée vers son centre, après avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire, et se mit en retraite, non pas vaincue, mais foudroyée par le feu de l'artillerie, et écrasée par le choc des masses. Le corps , en reculant , découvrait les ailes : les ailes furent donc forcées de suivre le mouvement rétrograde du centre: et le général Watrin, d'un côté, le général Kellermann, de l'autre, donnèrent Tordre à leurs divisions de reculer.

La retraite se fit aussitôt par échiquier, sous le feu de quatre-vingts pièces d'artillerie qui précédaient la marche des bataillons autrichiens. Pendanl deux lieues, l'armée tout entière, sillon-

née par les boulets , décimée par la mitraille , broyée parles obus, recula sans qu'un seul homme quittât son rang pour fuir, exécutant les divers mouvemens commandés par le premier Consul avec la régularité et le sang-froid d'une parade. En ce moment la première colonne autrichienne qui, ainsi que nous l'avons dit, s'élait dirigée sur Castel-Ceriolo et n'avait point encore donné , parut, débordant notre droite. C'eût été trop d'un pareil renfort, Bonaparte se décida à utiliser la garde consulaire qu'il avait gardée en réserve avec deux régi mens de grenadiers. Il la fît avancer à trois cents toises de l'extrême droite , lui ordonna de se former en carré, et d'arrêter Elsnitz et sa colonne, comme une redoute de granit.

Le général Elsnitz fit alors la faute dans laquelle Bonaparte avait espéré qu'il tomberait. Au lieu de négliger ces neuf cents hommes, qui n'étaient pas à craindre sur les derrières d'une armée victorieuse, et de passer outre pour venir en aide aux généraux Mêlas et Kaim , il s'acharna après ces quelques braves, qui usaient toutes leurs cartouches presquà bout portant, sans être entamés, el qui, lorsqu'ils n'eurent plus de munitions, reçu-

rent l'ennemi sur lu pointe de leurs bayonnettes. Cependant, cette poignée d'hommes ne pouvait tenir long-temps ainsi , et Bonaparte allait leur faire donner l'ordre de suivre le mouvement rétrograde du reste de l'armée , lorsque l'une des divisions de Desaix , celle du général Mounier , apparut sur le derrière de la ligne française. Bonaparte frémit de joie , c'était la moitié de ce qu'il attendait. Aussitôt il échange quelques paroles avec le général Dupont, chef de l'état-major; le général Dupont s'élance au-devant d'elle , en prend le commandement , se trouve un instant enveloppé par la cavalerie du général Elsnitz, passe à travers ses rangs, va heurler d'une atteinte terrible la division du général Kaim qui commençait à entamer le général Lannes, pousse l'ennemi jusqu'au village de Castel-Ceriolo, y jette une de ses brigades aux ordres du général Carra Saint- Cyr , qui en débusque les chasseurs tyroliens et les chasseurs du loup, pris à l'improviste par cette brusque attaque, lui ordonne, au nom du premier Consul , de se faire tuer là avec tous ses hommes plutôt que de reculer, puis, dégageant au retour le bataillon de la garde consulaire et les deux ré

BONAPARTE PREMIER CONSUL. tût

gimens de grenadiers qui ont fait aux yeux de toute l'armée une si belle défense , il se joint au mouvement rétrograde qui continue de s'opérer avec le même ordre et la même précision.

Il était trois heures du soir. Des dix-neuf mille hommes qui avaient commencé à cinq heures du matin la bataille , il restait à peine, sur un rayon de deux lieues, huit mille hommes d'infanterie, mille chevaux et six pièces de canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de combat, et plus de l'autre quart, par le défaut de voitures, était occupé à transporter les blessés que Bonaparte avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout reculait, à l'exception du général Carra Sainl- Cyr, qui, isolé dans le village de Castel-Ceriolo, se trouvait déjà à plus d'une lieue du corps d'armée : une demi-heure encore, et il était évident pour tous que la retraite allait se changer en déroute , lorsqu'un aide-de-camp, envoyé au-devant de la division Desaix, sur laquelle repose à cette heure, non-seulement la fortune de la journée , mais les destinées de la France, arrive ventre à terre, annonçant que la tête de ses colonnes paraît à la hauteur de San Giuliano. Bonaparte se retourne,

aperçoit la poussière qui annonce son arrivée , jette un dernier coup-d'œil sur toute la ligne , et crie — halte!

Le mot électrique court sur le front de bataille : tout s'arrête.

En ce moment Desaix arrive , devançant d'un quart- d'heure sa division : Bonaparte lui montre la plaine jonchée de morts , et lui demande ce qu'il pense de la bataille. Desaix embrasse tout d'un coup-d'œil : « Je pense qu'elle est perdue, » dit il; puis tirant sa montre; « mais il n'est que trois heures et nous avons encore le temps d'en gagner une autre.

— C'est mon avis, répondit laconiquement Bonaparte, et j'ai manœuvré pour cela. »

En etTet, ici va commencer le second acte de la journée, ou plutôt la seconde bataille de Marengo, comme Desaix l'a appelée.

Bonaparte passe sur le Iront de la ligne , qui a pivoté en arrière , et qui s'étend maintenant de San Giuliano à Castel-Ceriolo.

« Camarades, s'écrie-t-il au milieu des boulets qui soulevèrent la terre sous les jambes de son cheval, <Vst avoir hop lait de pas en arrière, le

moment est venu de marcher en avant : souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. »

Les cris de vive Bonaparte! vive le premier Consul ! s'élèvent de tous côtés, et s'éteignent dans le bruit des tambours qui battent la charge.

Les différent corps d'armée étaient alors échelonnés dans l'ordre suivant :

Le général Carra Saint- Cyr occupait toujours, malgré les efforts que l'ennemi avait faits pour le reprendre, le village de Castel-Ceriolo, pivot de toute l'armée :

Après lui venait la seconde brigade de la division Mounier, et les grenadiers et la garde cousu laire, qui, pendant deux heures, avaient tenu seuls contre le corps d'armée tout entier du général Elsnitz :

Puis les deux divisions de Lannes :

Puis la division Boudet, qui n'avait pas encore combattu, et à la tête de laquelle se trouvait le général Desaix, qui disait en riant qu'il lui arriverait malheur, les boulets autrichiens ne le connaissant plus depuis deux ans qu'il était en Egypte :

Enfin les deux divisions Gardanne et Chambar-

liste, les plus maltraitées de toute la journée, el

dont il restait à peine quinze cents hommes.

Toutes ces divisions étaient placées diagonale ment en arrière les unes des autres.

La cavalerie se tenait sur la seconde ligne, prête à charger entre les intervalles des corps; la brigade du général Champeaux s'appuyait à la route deTortone; celle du général Kellermann était au centre , entre le corps de Lannes et la division Boudet.

Les Autrichiens , qui n'ont pas vu les renforts qui nous sont arrivés, et qui croient la journée à eux, continuent d'avancer en bon ordre. Une colonne de cinq mille grenadiers, commandée par le général Zach , débouche par la grande route , et marche au pas de charge sur la division Boudet, qui couvre San Giuliano. Bonaparte l'ait met tre en batterie quinze pièces de canon qui viennent d'arriver et que masque la division Boudet : puis, par un même cri poussé sur une étendue d'une lieue , il ordonne à toute la ligne de marcher en avant : c'est l'ordre général; voici les ordres particuliers :

Carra Saint-Cyr quittera le village de Castel-O-

riolo, renversera ce qui voudra s'opposer à lui, et s'emparera des ponts sur la Bormida pour couper la retraite aux Autrichiens; le général Marmont démasquera l'artillerie lorsqu'on ne sera plus qu'à portée de pistolet de l'ennemi ; Kellermann, avec sa grosse cavalerie , fera dans la ligne opposée une de ces trouées qu'il sait si bien faire ; Desaix , avec ses troupes fraîches , anéantira la colonne de grenadiers du général Zach; enfin Champeaux, avec sa cavalerie légère, donnera aussitôt que les prétendus vainqueurs battront en retraite.

Les ordres sont suivis aussitôt que donnés : nos troupes, d'un seul mouvement, ont repris l'offensive ; sur toute la ligne la fusillade éclate et le canon gronde ; le terrible pas de charge se fait entendre, accompagné de la Marseillaise; chaque chef parvenu sur le revers du défilé est prêt à entrer en plaine ; la batterie démasquée par Marmont vomit le feu ; Kellermann s'élance avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ; Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite éminence , et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa division le suit. Sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de ses soldats, la dou

ble; le général Boudet le remplace, s'élance sur la colonne de grenadiers, qui le reçoit a la baïonnette. En ce moment Kellermann, qui, comme nous l'avons dit , a déjà traversé les deux lignes, se retourne , voit la division Boudet aux prises avec cette masse immobile qu'elle ne peut faire reculer , la charge en flanc , pénètre dans son intervalle, l'ouvre, lécartèle, la brise : en moins d'une demi-heure les cinq mille grenadiers sont enfoncés, culbutés, dispersés; ils disparaissent comme une fumée, foudroyés, anéantis; le général Zach et son état-major sont faits prisonniers , c'est tout ce qu'il en reste.

Alors l'ennemi à son tour veut faire donner son immense cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie , la mitraille dévorante et la terrible baïonnette, l'arrêtent court. Murât manœuvre sur ses flancs avec deux pièces d'artillerie légère et un obusier qui lui envoient la mort en courant. En ce moment un caisson saute dans les rangs autrichiens et augmente le désordre; c'est ce qu'attend le général Champeaux avec sa cavalerie : il s'élance, cache son petit nombre par une manœuvre habile, et pénètre au plus profond des

BOiN APARTE PREMIER CONSUL. 10?

ennemis : les divisions Gardanne et Chambarliac , qui ont la retraite de toute la journée sur le cœur, tombent sur eux avec toute l'ardeur de la vengeance : Larmes se met à la tète de ses deux corps d'armée et les devance en criant : Montebello! Montebello! Bonaparte est partout.

Alors tout plie , tout recule , tout se débande : les généraux autrichiens veulent vainement soutenir la retraite, la retraite se change en déroute, les divisions françaises franchissent en une demiheure la plaine qu'elles ont défendue pied à pied pendant quatre heures : l'ennemi ne s'arrête qu'à Marengo , où il se reforme sous le feu des tirailleurs que le général Carra Saint-Cyr a jetés de puis Castel-Ceriolo jusqu'au ruisseau de la Barbotta. Mais la division Boudel, les divisions Gardanne et Chambarliac , le poursuivent à son tour de rue en rue , de place en place , de maison en maison : Marengo est emporté; les Autrichiens se retirent vers la position de Pedra-Bona , où ils sont attaqués, d'un côté par les trois divisions acharnées après eux, et de l'autre par la demibrigade de Carra Saint-Cyr. A neuf heures du soir la Pedra-Bona est emportée, et les divisions Gar-

danne et Chambarliac ont repris leur poste du matin. L'ennemi se précipite vers les ponts pour passer la Bormida; il y trouve Carra Saint-Cyr qui l'y a précédé : alors il cherche des gués, traverse la rivière sous le feu de toute notre ligne . qui ne s'éteint qu'à dix heures du soir : les débris de l'armée autrichienne regagnent leur camp d'Alexandrie, l'armée française bivouaque devant les retrauchemens de la tète du pont.

La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents morts , huit mille blessés , sept mille prisonniers, douze drapeaux et trente pièces d'artillerie.

Jamais peut-être la fortune ne s'était montrée dans la même journée sous deux faces si diverses : à deux heures de l'après-midi, c'était une défaite et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c'était la victoire redevenue fidèle au drapeau d'Arcole et de Lodi ; à dix heures, c'était l'Italie reconquise d'un seul coup, et le trône de France en perspective.

Le lendemain matin le prince de Lichtenstein se présenta aux avant-postes : il apportait au premier Consul les propositions du général Mêlas.

Elles ne convenaient pas à Bonaparte , qui lui dicta les siennes , qu'il remporta en échange. L'armée du général Mêlas devait sortir libre , et avec les honneurs de la guerre, d'Alexandrie, mais aux conditions que tout le monde connaît, et qui remettaient l'Italie tout entière sous la domination française.

Le prince de Lichtenstein revint le soir ; les conditions avaient paru dures à Mêlas , qui , à trois heures, regardant la journée comme gagnée, avait abandonné le reste de notre défaite aux généraux , et était revenu se reposer à Alexandrie : mais aux premières observations que fît l'envoyé, Bonaparte l'interrompit.

«Monsieur, lui dit -il, je vous ai dit mes dernières volontés, portez-les à votre général, et revenez promptement , car elles sont irrévocables : songez que je connais votre condition aussi bien que vous; je ne fais pas la guerre depuis hier; vous êtes bloqués dans Alexandrie, vous avez beaucoup de blessés et de malades, vous manquez de vivres et de médicamens, j'occupe tous vos derrières, vous avez perdu, en tués ou en blessés, l'élite de votre armée ; je pourrais exiger davan

tage, et ma position m'y autorise ; mais je modère mes prétentions par respect pour les che veux blancs de votre général.

— Ces conditions sont dures, Monsieur , répondit le prince, surtout celle de rendre Gênes, qui a succombé il y a quinze jours à peine , après un si long siège.

— Que ce ne soit pas cela qui vous inquiète, reprit le premier Consul en montrant au prince la lettre interceptée, votre empereur n'a pas su la prise de Gènes, et il n'y aura qu'à ne pas la lui dire. »

Le même soir, toutes les conditions imposées par le premier Consul étaient accordées , et Bonaparte écrivait à ses collègues :

« Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens Consuls , le général Mêlas a lait demander aux avant-postes qu'il lui fut permis de m'envoyer le général Skal : on a arrêté dans la journée la convention que vous trouvez ci -jointe. Elle a été signée dans la nuit par le général Berthier et le général Mêlas. J'espère que le peuple français sera content de son armée.

» Bonaparte. »

Ainsi se trouva accomplie la prédiction que le premier Consul avait faite à son secrétaire , quatre mois auparavant , dans le cabinet des Tuileries.

Bonaparte revint à Milan , où il trouva la ville illuminée et dans la joie la plus vive. Masséna , qu'il n'avait pas vu depuis la campagne d'Egypte . l'y attendait, et reçut le commandement de l'armée d'Italie , en récompense de sa belle défense de Gènes.

Le premier Consul revint à Paris au milieu des acclamations des peuples. Son entrée dans la capitale eut lieu le soir: mais, lorsque, le lendemain, les Parisiens apprirent son retour , ils se portèrent en masse aux Tuileries avec de tels cris et un si grand enthousiasme que le jeune vainqueur de Marengo fut forcé de se montrer sur le balcon.

Quelques jours après, une nouvelle affreuse vint attrister la joie publique. Kléber était tombé au Caire , sous le poignard de Soliman-el-Alebi , le même jour où Desaix tombait dans les plaines de Marengo , sous les balles des Autrichiens.

La convention signée par Berthier et le général Mêlas, dans la nuit qui suivit la bataille, avait amené un armistice conclu le 5 juillet , rompu le 5

112 HO i\ APARTE PREMIER CONSUL.

septembre, et renouvelé après le gain de la bataille de Hohenlinden.

Pendant ce temps les conspirations marchaient. Ceracchi, Arena, Topineau-le-Brun et Demerville, avaient été arrêtés a l'Opéra , où ils s'approchaient du premier Consul pour l'assassiner. La machine infernale avait éclaté, rue Saint-Nicaise, vingtcinq pas derrière sa voiture, et Louis XVIII écrivait a Bonaparte lettres sur lettres pour qu'il lui rendît son trône *.

Une première lettre, datée du 20 février 1800, était ainsi courue : « Quelle que soit leur conduite apparente , des hommes tels que vous, monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez accepté une place éminente , et je vous en sais gré. Mieux que personne vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses propres fureurs , vous aurez rempli le vœu de mon cœur; rendezlui son roi , et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l'État pour que je puisse acquitter, par des places importantes, la dette de mon aïeul et la mienne. Signe Louis.» Cette lettre, étant demeurée sans réponse, fut suivie d'une autre que voici : « Depuis long-temps , général , vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place , fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français. Clément par caractère, je le serais encore par raison. Non, le

Enfin , le 9 février 1801 , le traité de Lnnéville fut signé; il rappelait tontes les clauses du traité

vainqueur de Lodi, de Castiglione , d'Arcole, le conquérant de l'Italie et de l'Egypte , ne peut pas préférer à la gloire une vainc célébrité. Cependant vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous , parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend , et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple. Signé Louis. » Bonaparte répondit, le 24 septembre suivant : « J'ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à la tranquillité de votre retraite. Signé Bonaparte. »

Rappelons ici, pour compléter l'histoire de ces négociations , la fameuse lettre par laquelle, trois ans plus tard, Louis XVIII maintenait ses prétentions au trône de France : « Je ne confonds point monsieur Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé ; j'estime sa valeur , ses talens militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration , car le bien qu'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits : loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment. J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je

de Campo-Formio , cédait de nouveau à la France tous les états situés sur la rive gauche du Rhin , indiquait l'Adige comme la limite des possessions autrichiennes, forçait l'empereur d'Autriche à reconnaître les républiques cisalpine , batave et helvétique, et enfin abandonnait la Toscane a la France.

La république était en paix avec le monde entier, excepté avec l'Angleterre, sa vieille et éternelle ennemie. Bonaparte résolut de lui imposer par une grande démonstration. Un camp de deux cent mille hommes lut réuni a Boulogne et une immense quantité de bateaux plats, destinés à transporter cette armée , furent rassemblés dans tous les ports du nord de la France. L'Angleterre s'effraya, et le 25 mars 1802 le traité d'Amiens fut signé.

Pendant ce temps, le premier Consul marchait

connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'.i mon dernier soupir ; fils de saint Louis, je saurai , à son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François 1er je veux du moins pouvoir dire comme lui : « Nous avons tout perdu, lors L'honneur.»

BOJN APARTE PREMIER CONSUL. 115

insensiblement vers le trône , et Bonaparte se taisait peu à peu Napoléon. Le 15 juillet 1801 , il si gnait un concordat avec le pape ; le 2 1 janvier 1 802, il acceptait le titre de Président de la république cisalpine; le 2 août suivant, il était nommé Cou sul à vie; le 21 mars 1804 , il faisait fusiller le duc d'Engbien dans les fossés de Vincennes.

Ce dernier gage donné à la révolution, cette grande question fut posée à la France :

Napoléon Bonaparte sera-t-il Empereur des Français ?

Cinq millions de signatures répondirent affirmativement , et Napoléon monta sur le trône de Louis XVI.

Cependant trois hommes protestaient au nom des lettres, cette éternelle république qui n'a pas de Césars , et ne reconnaît pas de Napoléons.

Ces hommes étaient Lemercier, Ducis et Châ teaubriand.

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