‹ Napoléon (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · HA · texte numérisé non relu

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Los derniers inomens du consulat avaient été employés à déblayer los avenues du trône , par des supplices ou par des grâces. Une lois arrivé à l'empire, Napoléon s'occupa de le réorganiser.

La noblesse féodale avait disparu , Napoléon créa une noblesse populaire : les différent ordres de chevalerie étaient tombés dans le discrédit. Napoléon institua la Légion - d'Honneur : depuis douze ans, la plus haute distinction militaire était le généralat, Napoléon créa douze maréchaux.

Ces douze maréchaux étaient les compagnons de ses fatigues : la naissance et la laveur ne furent pour rien dans leur nomination. Ils avaient tous pour père le courage et pour mère la victoire.

Ces douze élus étaient Berthier, Murât , Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult. Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Kellermann, Lefevre, Pérignon et Serrurier. Après un intervalle de trente-neuf ans, trois vivent encore, qui ont vu se lever le soleil de la République et se coucher l'astre de l'Empire : le premier est , à l'heure où nous écrivons ces lignes , gouverneur des Invalides , le second président du Conseil des ministres, et le troisième roi de Suède: seuls et derniers débris de la pléiade impériale, les deux premiers se sont maintenus à leur hauteur el le troisième a grandi encore.

Le 2 décembre 1804 le sacre eut lieu dans l'église de Notre-Dame; le pape Pie VII était venu exprès de Rome pour poser la couronne sur la tête du nouvel empereur. Napoléon se rendit à l'église métropolitaine escorté par sa garde , traîné dans une voiture à huit chevaux, ayant près de lui Joséphine. Le pape, les cardinaux, les archevêques, les évêques et tous les grands corps de l'état, l'attendaient dans la cathédrale, sur le parvis de laquelle il s'arrêta quelques instans pour écouter une harangue el y répondn\ La harangue terminée, il entra dans

l'église et monta sur un trône préparé pour lui , la couronne en tête et le sceptre à la main.

Au moment désigné dans le cérémonial, un car dinal, le grand-aumônier et un évêque, vinrent le prendre et le conduisirent au pied de l'autel ; lo pape alors s'approcha de lui, et lui faisant une triple onction sur la tête et sur les deux mains , il prononça à haute voix les paroles suivantes :

— « Dieu tout-puissant , qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie et qui avez fait Jehu roi d'Israël en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie , vous qui avez également répandu l'onction sainte des rois sur la tête de Saùl et de David par le ministère du prophète Samuel , répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre ser viteur Napoléon, que malgré notre indignité personnelle nous consacrons aujourd'hui empereur en votre nom. »

Alors le pape remonta lentement et majestueu sèment sur son trône. On apporta au nouvel empereur les Saints -Évangiles; il étendit la* main dessus, et prêta le serment prescrit par la non velle constitution; puis, aussitôt le serment prêté,

IÎQ NAPOLEON EMPEREUR.

le chef des hérauts d'armes cria d'une voix forte :

« Le dès glorieux et très-auguste empereur des Français est couronné et intronisé.

« Vive l'empereur ! »

L'église retentit aussitôt du même cri; une salve d'artillerie y répondit de sa voix de bronze, et le pape entonna le Te Deum.

Tout était fini, à compter de cette heure, avec la république ; la révolution s'était faite homme.

Mais ce n'était assez d'une couronne : on eût cru que le géant ayant les cent bras de Gérion en avait aussi les trois têtes. Le 17 mars 1805, M. de Melzi , vice-président de la consulte d'État de la république cisalpine, vint lui offrir d'adjoindre le royaume d'Italie à l'empire français; et le 2(\ mai, il alla recevoir à Milan, dans le Dôme dont Galeas Visconti avait posé la première pierre et dont lui-même devait sculpter les derniers fleurons, la couronne de fer des vieux rois lombards qui avait été portée par Charlemagne et qu'il posa sur sa tête en disant : « Dieu me l'a donnée, malheur à qui la touche. »

De Milan, où il laisse Eugène avec le titre de vice-roi, Napoléon se rend à Gênes, qui renonce

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à sa souveraineté , et dont le territoire réuni à l'empire l'orme les trois départemens de Gènes , de Montenotte et des Apennins. La république de Lucques, englobée dans ce partage, devient principauté de Piombino : Napoléon se prépare, en faisant un vice-roi de son beau-fils et une princesse de sa sœur , à faire des rois de ses frères.

Au milieu de toute cette réorganisation des choses détruites, Napoléon apprend que, pour se soustraire à la descente dont elle est menacée , l'Angleterre a décidé de nouveau l'Autriche à faire la guerre à la France. Ce n'est pas tout. Paul 1", notre chevaleresque allié, a été assassiné ; Alexandre a hérité de la double couronne de pontife et d'empereur. Un de ses premiers actes comme souverain a été de faire, le 11 avril 1805, un traité d'alliance avec le ministère britannique ; et c'est à ce traité , qui soulève l'Europe pour une troisième coalition, que l'Autriche a accédé, le 9 août.

Cette fois encore, ce sont les souverains alliés qui ont forcé l'empereur de déposer le sceptre, et le général de reprendre fépée. Napoléon se rend

au sénat le 23 septembre, obtient une levée de

ni

80,000 hommes, pari le lendemain, passe le Rhin

le lrr octobre, entre le 6 en Bavière, délivre Munich le 12, prend Llm le 20, occupe Vienne le 13 novembre, fait sa jonction avec Tannée d'Italie le 29 , et le 2 décembre , anniversaire de son couronnement, il est en iace des Russes et des Autrichiens, dans les plaines d'Âustertitz.

Dès la veille, Napoléon avait reconnu la faute qu'avaient faite ses ennemis, en concentrant toutes leurs forces sur le village d'Austerlitz pour tourner la gauche des Français. Vers le milieu du jour , il était monté à cheval avec les maréchaux Soult , Bernadotte et Bessières , et parcourant les rangs de l'infanterie et de la cavalerie de la garde qui étaient sous les armes, dans la plaine de Schlapanitz , il s'était avancé jusque sur la ligne des tirailleurs de la cavalerie de Mural qui échangeaient quelques coups de carabine avec ceux de l'ennemi. De là il avait observé, au milieu des balles , les mouvemens des différentes colonnes ; et, illuminé par une de ces révélations subites qui étaient une des facultés de son génie, il avait deviné le plan entier de Kutusolf. Dès ce moment Kulusoif fut battu dans sa pensée, et en rentrant

dans la baraque qu'il s'était fait construire au milieu de sa garde, sur un plateau qui dominait toute la plaine, il dit en se retournant et en jetant un dernier regard sur l'ennemi : « Avant demain au soir toute cette armée sera h moi. »

Vers les cinq heures de l'après-midi, la proclamation suivante fut mise a l'ordre de l'armée :

« Soldats,

« L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne d'Ulm : ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabriïnn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici. Les positions que nous occupons sont formidables , et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite , ils me présenteront le tlanc.

« Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu, si avec votre bravoure accoutumée vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment indécise, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups; car la vie-

loire ne saurait hésiter dans cette journée surtout, où il y va de l'honneur de l'infanterie française . qui importe tant à l'honneur de toute la nation.

« Que sous le prétexte d'emmener les blessés on ne dégarnisse point les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée qu'il faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés dune si grande haine contre le nom français.

« Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les diverses armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »

Laissons maintenant parler Napoléon lui-même: écoutons César qui raconte Pharsale.

(( Le 30, les ennemis bivouaquèrent à Hogieditz. Je passai cette journée à parcourir à cheval les environs. Je reconnus qu'il ne tenait qu'à moi de bien appuyer ma droite et de déjouer leurs projets, en occupant en force le plateau de Pratzen , depuis le Santon jusqu'à Kresenowith , pour l'arrêter de front. Mais cela n'eut amené qu'un choc à chances égales, et je voulais quelque chose de mieux. La tendance des alliés à gagner

ma droite était manifeste. Je crus pouvoir frapper à coup sur en leur laissant la liberté de manœuvrer pour étendre leur gauche, et je ne plaçai sur les hauteurs de Pratzen qu'un détachement de cavalerie.

« Le 1er décembre, l'ennemi, débouchant d'Austerlitz, vint en etFet se placer en face de nous dans la position de Pratzen, la gauche s'étendant vers Anjest. Bernadotte , arrivé de Bohême , entra en ligne , et Davoust atteignit l'abbaye de Raigern avec une de ses divisions ; celle de Gudin bivouaqua à Nicolsbourg.

« Les rapports que je recevais de tous colés, sur la marche des colonnes ennemies , me confirmèrent dans mon opinion. A neuf heures du soir je parcourus ma ligne , autant pour juger la direction des feux de l'ennemi que pour animer mes troupes. Je venais de leur faire lire une proclamation ; elle ne leur promettait pas seulement la victoire , elle leur expliquait même la manœuvre qui devait nous la procurer. C'était la première fois, sans doute, qu'un général mettait toute son armée dans la confidence de la combinaison qui devait lui assurer la victoire : je ne craignais pas

que l'ennemi en lût instruit , il n'y aurait pas ajoute loi. Celte tournée donna lieu à undesévé nemens les plus touchans de ma vie. Ma présence devant le front des corps d'armée communiqua de proche en proche un élan électrique qui gagna l'extrémité de la ligne avec la rapidité de l'éclair. Par un mouvement spontané, toutes les divisions d'infanterie, hissant des bottes de paille allumées au bout de grandes perches , me donnèrent une illumination, dont le coup-d'œil, à la fois imposant et bizarre, avait quelque chose de majestueux : c'était le premier anniversaire de mon couronnement.

« L'aspect de ces feux me rappela le souvenir des fagots de sarmens avec lesquels Annibal trompa les Romains, et les bivouacs du camp de Liegnitz qui avaient sauvé l'armée de Frédéric en donnant le change à Dauun et à Laudon. A mon passage devant chaque régiment , les cris de vive l'empereur retentissent, et, répétés de loin en loin par chaque corps à mesure que j'avançais , ils vont porter dans le camp ennemi les preuves de l'enthousiasme qui anime mes soldats. Jamais scène guerrière ne présenta une pompe plus solennelle,

et chaque soldai partageait la confiance que son dévouement devait m'inspirer.

« Cette ligne, que je parcourus jusqu'à minuit, s'étendait depuis Kobelnitz jusqu'au Santon : le corps de Soult en formait la droite ; placé entre Sokolnitz et Ponlonitz, il se trouvait ainsi en face du centre de l'ennemi ; Bernadotte bivouaquait derrière Girskowitz, Murât à gauche de ce village, et Lannes était à cheval sur la chaussée de Brunn ; mes réserves s'établirent en arrière de Soult et de Bernadotte.

« En plaçant ma droite sous les ordres de Soult, en face du centre ennemi , il était clair que ce serait sur lui que tomberait le plus grand poids de la bataille. Mais, pour que son mouvement obtînt le résultat que je m'en promettais , il fallait commencer par éloigner de lui les troupes ennemies qui débouchaient vers Blasowitz et par la chaussée d'Austerlilz ; il était probable que les empereurs et le quartier général se trouvaient là , et qu'il fallait y frapper avant tout pour revenir ensuite sur leur gauche par un changement de front : c'était d'ailleurs le moyen de couper cette gauche de la route d'Ohnûtz.

u Je me décidai donc à seconder d'abord le nu m vement du corps de Bernadotte sur Blasowitz avec nies gardes el la réserve de grenadiers, pour refouler la droite de l'ennemi , et revenir ensuite sur la gauche, qui se trouverait d'autant plus compromise à mesure qu'elle s'avancerait au-delà de Telnitz.

« Mon projet était bien arrêté dès la veille, puisque je l'annonçai à mes soldats : l'essentiel était de saisir le bon moment. J'avais passé la nuit au bivouac, les maréchaux s'étaient rassemblés autour de moi pour recevoir mes derniers ordres.

« Je montai à cheval à quatre heures du matin : la lune était couchée , la nuit froide et assez obscure, quoique le temps fût serein. Il m'importait de savoir si l'ennemi n'avait t'ait aucun mouvement de nuit qui pût déranger mes projets. Les rapports des grands gardes confirmaient que tout le bruit allait de la droite ennemie à sa gauche : les feux paraissaient plus étendus vers Anjest. Au point du jour, un brouillard léger obscurcit un peu l'horizon , surtout dans les bas-fonds. Tout à-coup ce brouillard tombe ; le soleil commence à dorer de ses rayons les sommités des hauteurs . tandis

que les vallons étaient encore enveloppés d'un nuage vaporeux : nous découvrions très distinctement les hauteurs de Pratzen, naguères couvertes de troupes, et abandonnées actuellement par la gauche de l'ennemi. Il est constant qu'il a suivi son projet d'étendre sa ligne au-delà de Telnitz : cependant je découvre avec la même facilité une autre marche, du centre vers la droite, dans la direction d'Holibitz ; dès lors rien de plus sûr que l'ennemi offre de lui-même son centre dégarni à tous les coups qu'il me plaira de lui porter. Il était huit heures du malin, les troupes de Soult étaient massées sur deux lignes de bataillons en colonnes d'attaque , dans le fond de Puntowitz : je demande au maréchal combien de temps il lui faut pour gagner les hauteurs de Pratzen, il me promet d'y être en moins de vingt minutes. « Attendons encore , lui répondis-je.... quand l'ennemi fait un faux mouvement, il faut se garder de l'interrompre.»

« Bientôt la fusillade s'engage plus vivement du côté de Sokelnitz et de Telnitz; un aide de camp m'annonce que l'ennemi en débouche avec des forces menaçantes, c'était ce que j'attendais: je

donne le signal, aussitôt Murât, Lannes , Bernadette , Soult, s'élancent au galop; je monte aussi a cheval pour me transporter au centre : en passant devant les troupes je les excite de nouveau en leur disant : — « L'ennemi vient se livrer imprudemment à vos coups , terminez la campagne par un coup de tonnerre.)) Les cris de vive l'empereur attestent que l'on m'a compris et deviennent le véritable signal de l'attaque. Avant de la raconter, voyons ce qui se passait à l'armée des alliés.

« S'il faut en croire la disposition projetée par Weyrother, leur dessein était d'agir tactiquement sur le même plan qu'ils auraient d'abord voulu exécuter par des manœuvres stratégiques , c'està-dire , d'opérer un effort par leur gauche ren forcée, pour gagner ma droite, me couper la route de Vienne et me refouler, battu, sur Brunn. Bien que ma destinée ne fût pas attachée à celte route, et que je lui eusse préféré, comme je l'ai déjà dit, celle de Bohême, il est certain toutefois que ce projet ne laissait pas que d'offrir des chances en faveur des alliés *, mais, pour qu'il réussît, il ne fallait pas isoler cette gauche agissante, il

était essentiel, au contraire, de la faire suivre successivement par le centre et la droite qui se tussent prolongés dans la même direction : Wey rother, ainsi qu'il l'avait fait à Rivoli, manœuvra par les deux ailes , ou du moins , si ce ne fut pas son projet, il agit de manière à le faire croire.

(( La gauche , sous Buxhowden , composée de l'avant-garde de Kienmayer et des trois divisions russes Doctoroff, Langeron et Pribichefski , comptait trente mille hommes : elle dut s'avancer en trois colonnes des hauteurs de Pratzen, par Aujest, sur Telnitz et Sokelnitz , franchir le ruisseau qui forme deux lacs à la gauche , et se rabattre sur Turas.

a La quatrième colonne, sous les ordres de Kolowrath , avec laquelle marchait le quartier général , formait le centre ; elle devait s'avancer par Pratzen vers Kobelnitz , un peu en arrière de la troisième -, elle se composait de douze bataillons russes , sous Miloradowich , et de quinze bataillons autrichiens de nouvelles levées.

<( La cinquième , formée de quatre-vingts escadrons, sous le prince Jean de Lichtenstein, devait quitter le centre, derrière lequel elle avait

passé la nuit, et seconder la droite en marchant vers la chaussée de Brunn.

<( La sixième, à l'extrême droite, composée de lavant-garde de Bagration, comptait douze bataillons, quarante escadrons, destinés à attaquer, sur la grande route de Brunn, les hauteurs du Santon et de Bosenilz.

((La septième, composée des gardes, sous le grand -duc Constantin, formerait la réserve de l'aile droite sur la chaussée de Brunn.

« On voit que l'ennemi voulait déborder ma droite, qu'il supposait étendue jusqu'à Melnitz. tandis que mon armée était massée entre Schlapanitz et la route de Brunn , prête à tout événement.

« D'après cette disposition , Buxhowden, déjà plus avancé que le reste de l'armée, s était encore mis en mouvement avant les autres colonnes : outre cela, la cavalerie de Lichtenstein avait remarché du centre vers la droite, en sorte que les hauteurs de Pratzen , clé de tout le champ de bataille , se trouvaient dégarnies.

« A l'instant où j'en donne le signal . toutes mes colonnes s'ébranlent : Bernadotte Franchit le

défilé de Girskoviiz et s'avance sur Blasowilz, soutenu à gauche par Murât; Lannes marche, à la même hauteur, des deux côtés de la chaussée de Brunn ; ma garde et mes réserves suivent à quelque distance le corps de Bernadolte , prêtes a donner sur le centre , si l'ennemi veut y reporte r ses forces.

(( Soult part comme l'éclair, des ravins de Kohelnitz et Puntowitz , à la tète des divisions Saint- Hilaire et Vandamme, soutenues par la brigade Levasseur. Deux autres brigades de la division Legrand sont laissées en flanqueurs , pour masquer et disputer les défilés de Telnitz et de Sokelnitz à Buxhowden. Comme il est évident qu'il les forcera , le maréchal Davoust reçoit l'ordre de partir de Raygern avec la division Friant et les dragons du général Bourcier, pour contenir les tètes de colonne russes , jusqu'à ce qu'il nous convienne de les attaquer plus sérieusement.

« A peine Soult a-t-il gravi la hauteur de Pratzen , qu'il donne inopinément sur la colonne de Kolowrath (la 4e), qui marchait au centre derrière la troisième et qui , se croyant garantie

par celle qui la précédait, s'avançait en colonne de route par pelotons: l'empereur Alexandre. Rutusoff et son état-major, sont avec elles. Tout ce qui arrive d'inattendu, au milieu d'un quartier général, étonne et déconcerte. Miloradowich, qui marchait en tête , trouve à peine le temps de mener au combat les bataillons a mesure qu'ils se forment, il est renversé, et les Autrichiens qui le suivent éprouvent le même sort. L'empereur Alexandre s'expose et montre du sang-froid, pour rallier les troupes; mais, grâce aux ridicules dispositions de Weyrother, il n'a pas sous la main une seule division disponible pour servir de ré serve : les troupes alliées sont poussées jusque vers Hostiradeck. La brigade Kaminski, qui appartenait à la troisième colonne assaillie ainsi sur son flanc droit, vient réunir ses efforts à ceux de Kutusoff, et rétablir un instant les affaires : toutefois, le secours ne peut résister aux efforts combinés de Saint-Hilaire , de Vandamme et de Levas seur. La ligne de Kolowrath , menacée d'être précipitée dans le vallon marécageux de Birnbaun . se replie sur Waschau , comme le prescrivait la disposition : toute l'artillerie de cette colonne .

embourbée dans la glaise à demi gelée, nous est abandonnée, et l'infanterie, privée de canons et de cavalerie, ne peut plus rien contre Soidt vie torieux.

u Au moment où ce coup décisif se frappait , les deux colonnes de droite de Buxhowden s'étaient croisées et encombrées autour de Sokelnitz , d'où elles débouchèrent néanmoins malgré les efforts de la division Legrand ; Buxhowden lui - même débouchait également de Telnitz , les efforts de quatre bataillons seuls ne pouvant l'arrêter.

a Dans cet instant, Davoust arrivait de Raygern, et la division Friant repoussait sur Telnitz les avant-gardes de l'ennemi. Le combat prenant une tournure plus sérieuse vers Sokelnitz , Davoust ne laisse devant Telnitz que les dragons de Bourcier, et remonte le ruisseau jusqu'à Sokelnitz , avec la division Friant; un combat des plus chauds s'engage sur ce point-, Sokelnitz, pris et repris, reste un moment aux Russes ; Langeron et Pribichefski débouchent même contre les hauteurs de Marxdorf. Nos troupes, disposées en croissant, chargent plusieurs fois leurs flancs avec succès; cette lutte, assez sanglante, n'est pourtant qu'accessoire;

il suffit de contenir l'ennemi sans le repousser: il n'y aurait même pas eu d'inconvénient à le laisser engager un peu plus.

« Tandis que les choses prenaient une tournure si favorable à notre droite , nous n'obtenions pas moins de succès au centre et à la gauche : il arriva ici au grand-duc Constantin et à la garde russe ce qui était arrivé au quartier général et ii la quatrième colonne; ils devaient être en reserve, et se trouvèrent assaillis les premiers.

« Bagralion s'étendait par la droite vers Dwaroschena, pour déborder et attaquer la position du Santon : la cavalerie de Lichtenstein, rappelée du centre pour le seconder, s'était croisée en route avec les autres colonnes , de sorte que le grand duc et ses gardes , arrivant vers Krug avant elle, se trouvèrent en première ligne au moment où Bernadotte s'avançait sur Blasowilz et Lannes sur les deux côtés de la chaussée de Brunn : le combat s'engagea aussitôt avec vivacité.

« Arrivé enfin, après une longue promenade, à la droite du grand-duc, le prince de Lichtenstein commençait à se former, quand les hulans de la garde russe , entraînés par une valeur

intempestive , se jettèrenl entre les divisions de Bernadotte et de Lannes, pour atteindre la cavalerie légère de Kellerrnann qui se repliait devant eux : victimes de cette ardeur, ils furent chargés par les réserves de Murât, culbutés, et ramenés sous le feu de nos deux lignes d'infanterie qui en coucha par terre la moitié.

tt Cependant , nos progrès du côté de Pratzen avaient forcé Kutusoff de rappeler Lichtenstein au secours de son centre; et ce prince, également menacé à droite et à gauche , ne savait à qui entendre et où porter les premiers secours : il se hâta d'envoyer quatre régiments de cavalerie, qui arrivèrent pour être témoins de la défaite de Kolowrath; le général Ouvaroff fut établi, avec trente escadrons, entre Bagration et le grand-duc ; le reste de la cavalerie se plaça à sa gauche.

(( De son côté, le grand-duc, voyant les colonnes d'infanterie française pénétrer dans Blasowitz et en déboucher, prend le parti de descendre des hauteurs pour leur épargner la moitié du chemin : le mouvement lui semble nécessaire autant pour sa propre sûreté que pour dégager le centre, dont on commence à être inquiet.

138 N kPOLEOfl EMPEREUR

a Tandis qu'un furieux combat d'infanterie s'engageait entre les gardes russes et la division d'Erlon , le grand-duc ordonne aux gardes a die val de charger le flanc droit de celui-ci , qui se trouvait formé par le 4e régiment de ligne détaché de la division Vandamme pour couvrir l'intervalle. Les cuirassiers russes se jettent sur ce régiment, enfoncent un bataillon, mais paient de leurs plus braves l'honneur d'avoir enlevé l'aigle à ce bataillon. Cette échauffourée isolée n'était point dangereuse ; toutefois, dans l'incertitude si l'ennemi la soutiendrait , je jugeai nécessaire de porter sur ce point le maréchal Bessières avec la cavalerie de ma garde. Il fallait en finir : je lui ordonne de charger. La ligne russe, après la plus honorable défense , est obligée de céder aux efforts réunis de Bernadotte et de Bessières. L'infanterie des gardes, hors d'état de résister plus long-temps, se replie sur Krzenowitz. Les chevaliers gardes, qui arrivaient en cet instant d'Austerlitz , se flattent en vain de rétablir les affaires ; ce régiment d'élite ne pouvait plus rien; chargé luimême par mes grenadiers à cheval que je lance sous les ordres de Rapp, il est enfoncé, et tout

le centre prend alors le chemin d'Austerlilz.

« Dans ces entrefaites , Murât et Lannes avaient attaqué avec succès le corps de Bagration et la cavalerie d'Ouwarow qui le soutenait. Nos cuirassiers avaient enfoncé la gauche de cette aile, pressée par les divisions Suchet et Caffarelli : partout la victoire couronnait nos combinaisons.

« Certain que Bernadotte, Larmes et Murât, seraient plus que suffisans pour achever l'ennemi de ce côté, je me rabattis à droite avec mes gardes et la réserve d'Oudinot, pour aider Soull à détruire l'aile gauche prise à revers et compromise au milieu des lacs. Il était deux heures quand Soult, enflammé par notre approche, réunit les deux divisions Saint-Hilaire et Legrand pour emporter Sokelnitz à revers, tandis que les trou pes de Davoust l'assaillissaient de front, Van damme de son côté se précipite sur Aujest ; ma garde et mes grenadiers suivent, afin de renforcer au besoin ces différentes attaques.

(( La division Pribichefski , entourée dans So kelnitz, met bas les armes; quelques fuyards seulement portent la nouvelle de ce désastre. Lange ron, poussé à son tour, n'est guère plus heu

Ho NAPOLEON EMPEREUR.

reux, et la moitié de sa troupe seulement parvient a rejoindre Buxhowden. Celui-ci, qui avait perdu cinq ou six heures avec la colonne de Doctoroff , dans une escarmouche inutile vers ïelnitz , au lieu de se rabattre dès dix heures sur Sokelnitz , juge enfin qu'il est temps de songer à son propre salut : il se met en marche vers deux ou trois heures pour revenir sur Aujest, et sortir de la souricière où il se trouvait engagé, en longeant le fond entre les lacs et les hauteurs. Il débouchait du village en colonne , lorsque Vandamme se jette avec impétuosité sur son flanc, pénètre dans Aujest et coupe la colonne en deux. Buxhowden, hors d'état de revenir sur ses pas, continue sa route avec les deux bataillons de sa tète , pour rejoindre Kutusoff : mais Doctorofî et Langeron, avec les vingt-huit bataillons restans, se trouvent pressés dans le gouffre, entre les lacs et les hauteurs couronnées par Saint-Hilaire, Vandamme et mes réserves. La tète de la colonne du côté d'Aujest , escortant l'artillerie , veut fuir à travers les canaux formés par le dessèchement du lac , le pont se rompt sous le poids des canons : ces braves gens, pour sauver leurs pièces ,

cherchent à traverser l'extrémité du lac gelé ; mais la glace sillonnée par nos boulets , enfonçant sous le poids de cette masse, engloutit hommes et canons : plus de deux mille se noyèrent. Doctoroff n'avait qu'un parti à prendre , celui de longer, sous notre feu, la rive du lac jusqu'à ïelnitz, et de gagner une digue qui sépare le lac de ce nom de celui de Melnitz : il parvint, non sans éprouver une perte énorme , à gagner Satschann , protégé par la cavalerie de Kienmayer qui fit des efforts dignes d'éloges. Ils prirent ensemble le chemin de Czeitsch, à travers les montagnes, vivement poursuivis par les nôtres. Le peu d'artillerie que l'ennemi avait sauvé du centre et de la gauche fut abandonné dans cette retraite, exécutée par des chemins horribles , que la pluie de la veille et le dégel rendaient impraticables.

« La position de l'ennemi était cruelle : je l'avais gagné sur la route de Wischau, qu'il ne pouvait d'ailleurs pas suivre parce qu'elle était déjà ravagée, et que les débris de sa gauche n'auraient plus été en état de l'atteindre : il fut donc forcé de prendre le chemin de la Hongrie ; mais Davoust, dont une division arrivait à Nicolsbourg, pouvait, par

une marche de liane, le devancer à Gadiug, tandis que nous le pressions vivement en queue. L'armée alliée, affaiblie de 25,000 hommes, tués, blessés ou prisonniers, et de 180 pièces de canon, outre une quantité de fuyards isolés, se trouvait dans le plus grand désordre. »

Voilà le récit de Napoléon lui-même : il est clair, simple et grave, comme il convient à une pareille affaire. Ses prévisions ne l'avaient point trompé un instant : la bataille se déroula comme sur un échiquier, et un seul coup de tonnerre foudroya , comme il l'avait dit , la troisième coalition.

Le surlendemain , l'empereur d'Autriche vint en personne redemander cette paix qu'il avait rompue : l'entrevue des deux empereurs eut lieu près d'un moulin , à côté de la grande route et en plein air.

— « Sire, dit Napoléon en s'avançant au-devaut de François II , je vous reçois dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.

— Vous tirez si bon parti de votre habitation qu'elle doit vous plaire, répondit celui-ci. »

Dans cette entrevue, on convint d'un armistice,

et les principales conditions de la paix lurent réglées : les Russes, que l'on pouvait écraser jus qu'au dernier, eurent part à la trêve sur la prière de l'empereur François, et sur la simple parole de l'empereur Alexandre qu'il évacuerait l'Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne. La convention fut suivie , et il se retira par journées d'étapes.

La victoire d'Austerlitz fut à l'empire ce que celle de Marengo avait été au consulat : la sanction du passé , la puissance de l'avenir. Le roi Ferdinand de Naples , ayant violé pendant la dernière guerre le traité de paix avec la France , fut déclaré déchu de la royauté des Deux-Siciles, que Joseph reçut à sa place. La république Batave, érigée en royaume , fut donnée à Louis : Murât reçut le grand-duché de Berg : le maréchal Berthier fut fait prince de Neufchâtel , et M. de Talleyrand prince de Bénévent : la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Conegliano, Bellune , Trévise , Feltre , Bassano, Vicence , Padoue et Rovigo, devinrent des duchés ; et le grand empire , avec ses royaumes secondaires , ses fiefs , sa confédération du Rhin et sa médiation suisse , fut taillé en

144 \ VPOLEOiN EMPEREUR

moins de deux années sur celui de Gharlemagne.

Ce n'était plus un sceptre que Napoléon avait dans sa main, c'était un globe.

. La paix de Presbourg dura un an à peu près. Pendant cette année, Napoléon fonda l'Université impériale et fit promulguer l'ensemble du Code de procédure civile. Interrompu au milieu de ces travaux administratifs par l'attitude hostile de la Prusse , dont la neutralité pendant les dernières guerres avait laissé les forces intactes , Napoléon est bientôt obligé de faire face à une quatrième coalition. La reine Louise a rappelé à l'empereur Alexandre qu'ils ont juré sur le tombeau du grand Frédéric une alliance indissoluble contre la France , l'empereur Alexandre oublie son second serment pour ne se souvenir que du premier ; et Napoléon reçoit l'ordre , sous peine de guerre , de faire repasser le Rhin à ses soldats.

Napoléon fait venir Berthier et lui montre l'ultimatum de la Prusse.

— «On nous donne un rendez-vous d'honneur, lui dit-il , un Français n'y a jamais manqué ; et puisqu'une belle reine veut être témoin du combat , soyons courtois , et pour ne pas la faire

attendre, marchons sans nous coucher jusqu'en Saxe.»

Et cette fois , par galanterie , il renouvelle et dépasse en rapidité la campagne d'Austerlitz. Commencée le 7 octobre 1806, par les corps de Murât, de Bernadotte et de Davoust , celle-ci se continue les jours suivans par les combats d'Austaëd , de Schelitz , de Saalfeeld , et se termine le 1 4 par la bataille d'Iéna. Le 16, quatorze mille Prussiens mettent bas les armes à Erfurth ; le 25 , l'armée française fait son entrée à Berlin. Sept jours ont livré la monarchie de Frédéric à ce grand faiseur et défaiseur de trônes , qui a donné des rois à la Bavière , au Wurtemberg et à la Hollande , qui a chassé les Bourbons de Naples et la maison de Lorraine de l'Italie et de l'Allemagne.

Le 27 , Napoléon , de son quartier de Postdam, adresse à ses soldats la proclamation suivante qui résume toute la campagne :

« Soldats,

« Vous avez justifié mon attente et répondu dignement à la confiance du peuple français : vous avez supporté les privations et les fatigues

avec autant de courage que vous avez montre d'intrépidité et de sang-froid au milieu des combats , vous êtes les dignes défenseurs de l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple: lant que vous serez animés de cet esprit , rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l'infanterie et l'artillerie , je ne sais désormais à quelle arme donner la préférence : vous êtes tous de bons soldats. Voici le résultat de nos travaux : une des premières puissances de l'Europe, qui osa naguères nous proposer une honteuse capitulation , est anéantie ; les forets , les défilés de la Franconie, la Sale, l'Elbe, que nos pères n'eussent point passés en sept ans , nous les avons franchis en sept jours, et nous avons livré, dans l'intervalle , quatre combats et une grande bataille ; nous avons précédé à Postdam et à Berlin la renommée de nos victoires ; nous avons fait 60,000 prisonniers, pris 65 drapeaux , parmi lesquels ceux des gardes du roi de Prusse , 600 pièces de canon , 3 forteresses , plus de 20 gêné raux: cependant, plus de la moitié de vous regret tent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces de la monarchie prussienne

jusqu'à l'Oder sont en notre pouvoir. Soldats, les Russes se vantent de venir à nous , nous marcherons à leur rencontre , nous leur épargnerons la moitié du chemin ; ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé avec elle après cette bataille , où son empereur, sa cour, les débris de son armée, n'ont dû leur salut qu'à la capitulation que nous leur avons accordée , est une nation qui ne saurait lutter avec succès contre nous. Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes , de nouvelles armées , formées dans l'intérieur de l'empire , viennent prendre notre place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé, indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans leur délire, nous ont proposée : nos routes et nos villes frontières sont remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation , à renoncer au projet de troubler le continent et d'usurper le royaume des mers. Soldats,

148 \ VPOLEON EMPEREUR.

je ne puis mieux vous exprimer mes sentimens , qu'en vous disant que je vous porte dans mon cœur l'amour que vous me montrez tous les jours. »

Pendant que le roi de Prusse, en vertu de l'armistice signé le 16 novembre, livre aux Français toutes les places qui lui restent, Napoléon t'ait halte, et se retourne vers l'Angleterre, qu'il frappe d'un décret à défaut d'autres armes. La Grande- Bretagne est déclarée en état de blocus; tout commerce et toute correspondance avec les îles britanniques sont interdits, aucune lettre en langue anglaise n'a plus cours à la poste ; tout sujet du roi Georges, de quelque état et de quelque condition qu'il soit, trouvé en France, ou dans les pays occupés par nos troupes et par celles de nos alliés, est déclaré prisonnier ; tout magasin , toute propriété, toute marchandise, appartenant à un Anglais, sont reconnus de bonne prise ; le commerce des marchandises appartenant à l'Angleterre , ou provenant de ses fabriques ou colonies, est prohibé ; enfin, aucun bâtiment, venant d'Angleterre ou des colonies anglaises, ne sera reçu dans aucun pprt.

Puis, quand il a ainsi, pontife politique et suprême , frappé d'interdit un royaume tout entier, il nomme le général Hullin gouverneur de Berlin, conserve au prince d'Hazfeld son commandement civil, et marche au-devant des Russes, qui, comme à Austerlitz , accourent au secours de leurs alliés, et qui, comme à Austerlitz , arrivent quand ils sont anéantis. Napoléon ne prend que le temps d'envoyer à Paris, où ils sont déposés à l'Hôtel des Invalides , 1 epée du grand Frédéric , son cordon de l'aigle noire, sa ceinture de général et les drapeaux que portait sa garde dans la fameuse guerre de sept ans; et, quittant Berlin le 25 novembre, il marche au-devant de l'ennemi.

En avant de Varsovie, Murât, Davoust etLannes, rencontrent les Russes. Après un léger engagement Benigsen évacue la capitale de la Pologne, et les Français y font leur entrée; le peuple polonais se soulève tout en faveur des Français, offre sa fortune, son sang, sa vie , et ne demande en retour que son indépendance. Napoléon apprend ce premier succès à Posen , où il s'est arrêté pour faire un roi : ce roi est le vieil électeur de Saxe, dont il affermit la couronne.

L'année 1 80 G se termina par les combats de Pulstusk et de Golymin , et l'année 1807 s'ouvrit par la bataille d'Eylau. Bataille étrange et sans résultat, dans laquelle les Russes perdirent 8,000 hommes et les Français 10,000, où chacun des deux partis s'attribua la victoire , et où le tzar fit chanter un Te Deum pour avoir laissé entre nos mains 15,000 prisonniers , 40 pièces de canon et 7 drapeaux. Mais aussi, c'était la première fois qu'il y avait lutte réelle entre lui et Napoléon : il avait résisté, donc il était vainqueur.

Ce mouvement d'orgueil fut court. Le 26 mai , Danlzig est pris ; quelques jours après, les Russes sont battus à Spanden, à Domitten, a Allkirchen, a Wolfesdorff, à Guustadt, à Heilsberg. Enfin, le 13 juin au soir, les deux armées se trouvent en bataille devant Friedland. Le lendemain matin, quelques coups de canon se font entendre, et Napoléon marche à l'ennemi en criant : « Ce jour est une époque heureuse : c'est l'anniversaire de Marengo! »

Comme à Marengo , en effet, la bataille fut suprême et définitive. Les Russes furent écrasés: Alexandre laissa 60,000 hommes, couchés sur le champ de bataille, noyés dans l'Ai le ou prisonniers:

120 pièces de canon el 25 drapeaux furent les trophées de la victoire ; et les débris de l'armée vaincue, n'espérant pas même résister, coururent se mettre à couvert en passant la Pregel , et en détruisant tous les ponts.

Malgré cette précaution, les Français passèrent la rivière le 16 , et marchèrent aussitôt sur le Niémen, dernière barrière qui restât à franchir à Napoléon pour porter la guerre sur le territoire même de l'empereur de Russie. Alors le tzar s'effraie , le prestige des séductions britanniques s'évanouit. Il est dans la même position qu'après Austerlitz , sans espoir de recevoir de secours ; il prend la résolution de s'humilier une seconde fois. Cette paix, qu'il a refusée si opiniâtrement et dont il pouvait dicter les articles , il vient la demander lui-même, et recevoir les conditions de son vainqueur. Le 21 juin, un armistice est signé, et le 22, la proclamation suivante est mise à l'ordre de l'armée :

« Soldats !

« Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnemens par l'armée russe : l'ennemi s'est

1,V2 NAPOLEON GMPERE1 II.

mépris sur les causes de notre inactivité; il s'est aperçu trop tard que notre repos est celui du lion : il se repent de l'avoir oublié.

« Dans les journées de Guustadt , d'Heilsberg , dans celle à jamais mémorable deFriedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons pris 120 pièces de canon, 70 drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers 60,000 Russes, enlevé à l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Rœnigsberg , les bâtimens qui étaient dans son port, chargés de toute espèce de munitions, 100,000 fusils, que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis.

« Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement célébré celui de Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. Français, vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France , couverts de tous vos lauriers , et après avoir obtenu une paix qui porte avec elle la garantie de sa durée : il est temps que notre patrie vive en repos à l'abri de la maligne influence de

NAPOLEON EMPEREIK 153

l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute letendue de l'amour que je vous porte. »

Dans la journée du 24 juin, le général d'artillerie La Riboissière fit établir sur le Niémen un ra deau, et sur ce radeau un pavillon destiné à re cevoir les deux empereurs : chacun devait s'y rendre de la rive qu'il occupait.

Le 25, à une heure de l'après-midi, l'empereur Napoléon, accompagné du grand duc de Berg, Murat, des maréchaux Berthier et Bessières, du général Duroc et du grand -écuyer Caulaincourt , quitta la rive gauche du fleuve pour se rendre au pavillon préparé. En même temps , l'empereur Alexandre, accompagné du grand duc Constantin, du général en chef Benigsen, du prince Labanovv, du général Ouwarow et de l'aide de camp général comte de Liéven, quitta la rive droite.

Les deux bateaux arrivèrent en même temps. En mettant le pied sur le radeau, les deux empereurs s'embrassèrent.

Cet embrassement était le prélude de la paix deTilsitt, qui fut signée le 9 juillet 1807.

La Prusse paya les frais de la guerre : les royau-

mes de Saxe et de Westphalie furent érigés, comme deux forteresses, pour la surveiller: Alexandre et Frédéric Guillaume reconnurent solennellemen t Joseph, Louis et Jérôme, comme leurs frères. Bonaparte premier consul avait créé des républiques. Napoléon empereur les changeait en fiefs. Héritier des trois dynasties qui avaient régné sur la France , il voulut augmenter encore la succession de Charlemague : et l'Europe fut forcée de le regarder faire.

Le 27 juillet de la même année, après avoir terminé celte splendide campagne par un trait de clémence, Napoléon était de retour à Paris, n'ayant plus d'ennemie que l'Angleterre . sanglante et blessée il est vrai des défaites de ses alliés, mais toujours constante dans sa haine , mais toujours debout aux deux extrémités du continent, en Suède et en Portugal.

Par le décret de Berlin sur le blocus continental, l'Angleterre avait été mise au ban de l'Europe. Dans les mers du Nord , la Russie et le Danemark, dans l'Océan et dans la Méditerranée, la France, la Hollande et l'Espagne, lui avaient fermé leurs ports, et s'étaient engagées solennellement à

NAPOLEON EMPEREl R. 155

ne faire aucun commerce avec elle. Restaient donc seulement, comme nous l'avons dit, la Suède et le Portugal ; Napoléon se chargea du Portugal et Alexandre de la Suède. Napoléon décida, par un décret en date du 27 octobre 1807, que la maison de Bragance avait cessé de régner, et Alexandre , le 27 septembre 1808 , s'engagea à marcher contre Gustave IV.

Un mois après, les Français étaient à Lisbonne.

L'envahissement du Portugal n'était qu'un acheminement à la conquête de l'Espagne, où régnait Charles IV, tiraillé par deux pouvoirs opposés, le favori Godoy et le prince des Asturies, Fer dinand. Offusqué d'un armement maladroit fait par Godoy, au moment de la guerre de Prusse , Napoléon n'avait jeté qu'un regard sur l'Espagne, regard rapide et inaperçu, mais qui lui avait suffi cependant pour y voir un trône à prendre. Aussi, à peine en possession du Portugal, ses troupes pénétrèrent dans la Péninsule, et, sous prétexte de guerre maritime et de blocus, occupèrent d'abord les côtes , puis les principales places , puis enfin formèrent autour de Madrid un cercle qu'elles n'avaient qu'à resserrer pour être en trois jours

maîtresses de la capitale. Sur ces entrefaites, une révolte éclata contre le ministre, et le prince des Asturies fut proclamé roi, sous le nom de Ferdinand VII , ii la place de son père : c'était tout ce que demandait Napoléon.

Aussitôt les Français entrent à Madrid; l'empereur accourt à Bayonne, appelle à lui les princes espagnols, force Ferdinand Vil h rendre la couronne à son père et l'envoie prisonnier h Valençay. Bientôt le vieux Charles IV abdique en faveur de Napoléon et se relire à Compiègne : la couronne de Charles -Quint est décernée à Joseph par une junte suprême, par le conseil de Castille et par la municipalité de Madrid. Le trône de Naples est vacant par cette mutation : Napoléon y nomme Murât. Il y a cinq couronnes dans sa famille, sans compter la sienne.

Mais, en étendant son pouvoir , Napoléon étendait sa lutte. Les intérêts de la Hollande compromis par le blocus , l'Autriche humiliée par la création des royaumes de Bavière et de Wurtemberg, Rome trompée dans ses espérances par le refus de restituer au Saint-Siège les provinces que le directoire avait réunies a la république cisalpine,

eniin l'Espagne et le Portugal violentées dans leurs affections nationales, étaient autant d'échos où retentissait à la fois l'appel incessant de l'Angleterre. Une grande réaction s'organisa de tous les côtés en même temps, quoiqu'elle n'éclatât qu'à des époques différentes.

Ce fut d'abord Rome qui donna l'exemple : le 3 avril, le légat du pape quitta Paris. Aussitôt, le général Miollis reçut l'ordre d'occuper militairement Rome. Le pape menaça nos troupes d'excommunication, et nos troupes lui répondirent en s'emparant d'Ancône, d'Urbin, de Macerata et de Camerino.

Puis l'Espagne : Séville, dans une junte provinciale, reconnut Ferdinand VII pour roi, et appela aux armes toutes les provinces espagnoles qui n'étaient pas occupées; les provinces s'insurgèrent, le général Dupont mit bas les armes, et Joseph fut forcé de quitter Madrid.

Puis le Portugal : les Portugais se soulevèrent le 16 juin à Oporto ; Junot, n'ayant pas assez de troupes pour conserver sa conquête, fut forcé de l'évacuer, par la convention de Cintra, et derrière lui Wellington l'occupa avec 25,000 hommes

Napoléon jugea les choses assez graves pour nécessiter sa présence. Il savait bien que l'Autriche armait mystérieusement, mais elle ne pouvait pas être prête avant un an : il savait bien que la Hollande se plaignait de la ruine de son commerce, mais, tant qu'elle se bornerait a se plaindre , il était décidé à ne pas s'occuper d'elle ; il lui restait donc plus de temps qu'il ne lui en fallait pour reconquérir le Portugal et l'Espagne.

Napoléon parut aux frontières de la Navarre et de la Biscaye avec 80,000 vieux soldats venus de l'Allemagne : la prise de Burgos fut le signal de son arrivée. Elle fut suivie de la victoire de Tudella ; puis les positions de la Somma-Sierra tii rent emportées à la pointe de la lance ; et le 4 décembre, Napoléon fit son entrée solennelle à Madrid, précédé de cette proclamation.

(( Espagnols !

« Je ne me présente pas chez vous comme un maître, mais comme un libérateur. J'ai aboli le tribunal de l'inquisition, contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient : les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer aucune

juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens. J'ai supprimé les droits féodaux , et chacun pourra établir des hôtelleries, des fours, des moulins, des madragues, des pêcheries, et donner un libre essor à son industrie : legoïsme, la richesse et la prospérité d'un petit nombre d'hommes nuisaient plus à votre agriculture que les chaleurs de la canicule. Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit y avoir dans un état qu'une justice : toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient contraires aux droits de la nation : je les ai détruites. La génération présente pourra varier dans son opinion, trop de passions ont été mises en jeu : mais vos neveux me béniront,, comme votre régénérateur; ils placeront au nombre de vos jours mémorables ceux où j'ai paru parmi vous , et de ces jours datera la prospérité de l'Espagne. »

L'Espagne conquise était muette : l'inquisition répondit par ce catéchisme :

Dis-moi, mon enfant, qui es-tu? — Espagnol par la grâce de Dieu. — Que veux-tu dire par là? — Homme de bien. — Quel est l'ennemi de no tre félicité? — L'empereur des Français. — Com-

bien a-t-il de natures? — Deux : la nature humaine et la nature diabolique. — Combien y a-t-il d'empereurs des Français? — Un véritable, en trois personnes trompeuses. — Comment les nomme ton? — Napoléon, Murât et Manuel Godoy. — Lequel des trois est le plus méchant? — Ils le sont tous trois également. — De qui dérive Napoléon ?

— Du péché. — Murât? — De Napoléon. — Et Godoy? — De la formation des deux. — Quel est l'esprit du premier? — L'orgueil et le despotisme. Du second? — La rapine et la cruauté. — Du troisième? — La cupidité, la trahison et l'ignorance.

— Que sont les Français ? — D'anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché que de mettre un Français à mort? — Non, mon père : on gagne le Ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques.— Quel supplice mérite un Espagnol qui manque à ses devoirs ? — La mort et l'infamie des traîtres. — Qui nous délivrera de nos ennemis ?

— La confiance entre nous autres et les armes. Cependant , l'Espagne , pacifiée en apparence ,

obéissait à peu près tout entière à son nouveau roi : les préparatifs hostiles de l'Autriche rappe - I aient d'ailleurs Napoléon à Paris. De retour le 23

\ \POLEO\ EMPEREUR. 161

janvier 1809, il fit aussitôt demander des explications à l'ambassadeur autrichien, et, quelques jours après les avoir repoussées comme insuffisantes, il apprit que. le 9 avril, l'armée de l'empereur François avait passé l'Inn et envahi la Bavière. Cette fois, c'était l'Autriche qui nous devançait et qui était prête avant la France : Napoléon fil un appel au sénat.

Le 14, le sénat répondit par une loi qui ordonnait une levée de 40,000 hommes; le 17, Napoléon était à Donawert au milieu de son armée ; le 20 il avait gagné la bataille de Tann, le 21 celle d'Abensberg, le 22 celle d'Ekmuhl, le 23 celle de Ratisbonne, et le 24 il adressait cette proclamation à son armée :

« Soldats !

«Vous avez justifié mon attente. Vous avez suppléé au nombre par votre bravoure ; vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre les légions de César et les cohues armées de Xercès. En quatre jours nous avons triomphé dans les batailles de Tann, d'Abensberg, d'Ekmuhl. et dans les combats de Pevssing, de Landshutt et

\&2 NAPOLÉON EMPERE1 R

de Katisbonne. 100 pièces de canon, 40 drapeaux, 50,000 prisonniers, voilà les résultais de la rapidité de votre marche et de votre courage. L'ennemi . enivré par un cabinet parjure , paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous : son réveil a été prompt ; vous lui avez apparu plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le territoire de nos alliés : aujourd'hui, défait , épouvanté, il fuit en désordre; déjà mon avant-garde a dépassé l'Inn ; avant un mois, nous serons à Vienne. »

Le 27, la Bavière et le Palatinat étaient évacués; le 3 mai les Autrichiens perdaient le combat d'Ébersberg, le 9 Napoléon était sous les murs de Vienne, le 11 elle ouvrait ses portes, le 13 Napoléon y faisait son entrée.

C'était encore le temps des prophéties.

100,000 hommes, sous les ordres du prince Charles, s'étaient retirés sur la rive gauche du Danube : Napoléon les poursuit et les atteint le 21, à Essling, où Masséna échange son titre de duc contre celui de prince. Pendant le combat, les ponts du Danube sont emportés par une crue subite : en quinze jours Bertrand y jette trois nou-

MliàS ^HM

veaux ponts; le premier, de soixante arches, sur lequel trois voitures peuvent passer de Iront; le deuxième sur pilotis, el de huit pieds de largeur ; le troisième enfin sur des bateaux ; et le bulletin du 3 juillet, daté devienne, annonce qu'il n'y a plus de Danube, comme Louis XIV avait annoncé qu'il n'y avait plus de Pyrénées.

En effet, le 4 juillet le Danube est franchi, le 5 la bataille d'Enzersdorif est gagnée, enfin, le 7, les Autrichiens laissent 4,000 morts et 9,000 blessés sur le champ de bataille de Wagram, et 20,000 prisonniers, 10 drapeaux, 40 pièces de canon, entre les mains de leurs vainqueurs.

Le 11, le prince de Lichtenstein se présenta aux avant-postes pour demander une suspension d'armes : c'était une ancienne connaissance : le lendemain de Marengo, il s'était déjà présenté, chargé dune mission pareille. Le 12, cette suspen sion fut conclue à Znaïm. Aussitôt les conférences commencèrent : elles durèrent trois mois, pendant lesquels Napoléon habita Schœnbrunn, où il échappa comme par miracle au poignard de Staps. Enfin, le 14 octobre, la paix fut signée.

L'Autriche cédait à la France tous les pays m

tués à la droite de la Save, le cercle de Goritz, le territoire de Montefeltro, Trieste, la Carniole et le cercle de Villach : elle reconnaissait la réunion des provinces illyriennes à l'empire français, ainsi que toutes les futures incorporations que la conquête ou les combinaisons diplomatiques pourraient ame ner tant en Italie qu'en Portugal et en Espagne, et renonçait irrévocablement à l'alliance de l'Angleterre pour accepter le système continental avec toutes ses exigences.

Ainsi, tout commençait à réagir contre Napo léon, mais rien ne lui résistait encore : le Portugal avait communiqué avec les Anglais, il avait envahi le Portugal : Godoy avait manifesté des sentimens hostiles par un armement maladroit, mais peut-être inoffensif, il avait forcé Charles IV d'abdiquer : le pape avait fait de Rome le rendez-vous général des agens de l'Angleterre, il traita le pape comme un souverain temporel et le déposa : la nature refusait des enfans à Joséphine, il épousa Marie-Louise et eut un fils : la Hollande , malgré ses promesses, était devenue un entrepôt de marchandises anglaises, il déposséda Louis de son royaume el le réunit a la France.

Alors l'empire eut 130 départemens : il s'étendit de l'Océan breton aux mers de la Grèce, du ïage jusqu'à l'Elbe, et 120 millions d'hommes, obéissant à une seule volonté, soumis à un pouvoir unique et conduits dans une même voie, crièrent vive Napoléon! en huit langues différentes.

Le général est au zénith de sa gloire, et l'empereur à l'apogée de sa fortune. Jusqu'à ce jour nous l'avons vu monter sans cesse. Il va faire une halte d'un an au .sommet de ses prospérités ; car il faut bien qu'il prenne haleine pour redescendre.

Le 1er avril 1810, Napoléon épousa Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche: onze mois après, centun coups de canon annoncèrent au monde la naissance d'un héritier du trône.

Un des premiers effets de l'alliance de Napoléon avec la maison de Lorraine fut d'amener un refroidissement entre lui et l'empereur de Russie, qui , s'il faut en croire le docteur O'Méara , lui avait fait offrir sa sœur la grande-duchesse Anne. Dès 1810, ce dernier, qui voyait l'empire de Napoléon s'approcher de lui comme un océan qui monte , avait augmenté ses armées et renoué ses relations avec la Grande-Bretagne. Toute l'année

166 NAPOLEON KMPKKELR

1811 se passa en négociations infructueuses , qui. au fur et à mesure quelles échouaient , rendaient

une guerre prochaine de plus en plus probable: aussi chacun, de son côté, en commençât-il les préparatifs , avant même qu'elle lût déclarée. La Prusse, par traité du 24 lévrier, et l'Autriche, par traité du 14 mars, fournirent à Napoléon, lune 20,000 et l'autre 30,000 hommes : de leur côté . l'Italie et la Confédération du Rhin coopérèrent a cet te grande entreprise, l'une pour 25,000 et l'autre pour 80,000 combattans. Enfin, un sénat us-consulte divisa la garde nationale en trois bans, pour le service de l'intérieur : le premier de ces trois bans, affecté au service actif, mettait, outre l'armée gigantesque qui s'acheminait vers le Niémen, 100 cohortes de 1,000 hommes chacune, à la disposition de l'empereur.

Le 9 mars , Napoléon partit de Paris , ordonnant au duc de Bassano de faire attendre au prince Kourakin , ambassadeur du Czar, ses passeports le plus longtemps possible : cette recommanda lion qui , au premier abord . avait l'apparence d'un espoir pacifique, n'avait d'autre but. dans l< lait, que de laisser Alexandre incertain sur les

véritables dispositions de son ennemi , afin que celui-ci pût le surprendre en tombant à l'improviste sur son armée. C'était la tactique habituelle de Napoléon , et cette fois , comme toujours , elle lui réussit. Aussi le Moniteur se contenta-t-il d'annoncer que l'empereur quittait Paris pour faire l'inspection de la grande armée réunie sur la Vistule , et que l'impératrice l'accompagnerait jusqu'à Dresde , pour voir son illustre famille.

Après y être resté quinze jours , et y avoir fait jouer, selon la promesse qu'il leur avait faite à Paris, Talma et mademoiselle Mars, devant un parterre de rois , Napoléon quitta Dresde et arriva à Thorn le 2 juin : le 22 , il annonça son retour en Pologne par la proclamation suivante , datée du quartier général de Wilkowski :

« Soldats , la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l'Angleterre , elle viole aujourd'hui ses sermens ; elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite , que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin , laissant par là nos alliés à sa discrétion. Nous croit-elle donc dégénérés, ne serions-nous plus les soldats (i Austerlitz ? Elle nous place entre le déshonneur

et la guerre, le choix ne saurait être douteux. Marchons en avant , passons le Niémen , portons la guerre sur le territoire de la Russie : elle sera glorieuse aux armées françaises. La paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe. »

L'armée à laquelle Napoléon adressait ces paroles était la plus belle, la plus nombreuse et la plus puissante à laquelle il eût jamais commandé. Elle était divisée en quinze corps , commandés chacun par un duc, par un prince ou par un roi , et elle formait une masse de quatre cent mille hommes d'infanterie, de soixante et dix mille cavaliers et de mille bouches à feu.

Il lui fallut trois jours pour traverser le Niémen : les 23 , 24 et 25 juin furent employés à cette opération.

Napoléon s'arrêta un instant , pensif et immobile sur la rive gauche de ce fleuve, où, trois ans auparavant, l'empereur Alexandre lui avait juré une amitié éternelle. Puis , le franchissant à son tour : « La fatalité entraîne les Russes, dit-il ; que les destins s'accomplissent ! »

Ses premiers pas, comme toujours, furent ceux d'un géant : au bout de deux jours d'une marche habile , l'armée russe , surprise en flagrant délit , était culbutée et voyait un corps d'armée tout entier séparé d'elle. Alors Alexandre , reconnaissant Napoléon à ces coups rapides, terribles et décisifs, lui fit dire que, s'il voulait évacuer le terrain envahi et retourner au Niémen , il était prêt à traiter : Napoléon trouva cette démarche si étrange qu'il n'y répondit qu'en entrant le lendemain à Wilna.

Là, il resta une vingtaine de jours, y établit un gouvernement provisoire , tandis qu'une diète se réunissait à Varsovie , pour s'occuper de reconstruire la Pologne : puis il se remit à la poursuite de l'armée russe.

Au second jour de marche , il commença de s'effrayer du système de défense adopté par Alexandre. Les Russes avaient tout ruiné dans leur retraite , moissons , châteaux , chaumières. Une armée de 500,000 hommes s'avançait dans des déserts qui n'avaient pu nourrir jadis Charles XII et ses 20,000 Suédois. Du Niémen à la Willia , on marcha à la lueur de l'incendie , sur

des cadavres et sur des ruines. Dans les derniers jours de juillet, l'armée arriva à Witcpsk, déjà étonnée d'une guerre qui ne ressemblait à nulle autre , dans laquelle on ne rencontrait pas d'ennemis, et où il semblait qu'on n'avait affaire qu'aux génies de la destruction. Napoléon luimême, stupéfait de ce plan de campagne, qui n'avait pas pu entrer dans ses prévisions , ne voyait devant lui que des déserts immenses dont il lui faudrait une année pour atteindre le bout, et où chaque étape qu'il faisait Y éloignait de la France , puis de ses alliés , puis enfin de toutes ses ressources. En arrivant à Witepsk , il se jeta accablé dans un fauteuil ; puis, faisant venir le comte Daru : « Je reste ici, lui dit-il : je veux m'y reconnaître , y rallier, y reposer mon armée , et organiser la Pologne. La campagne de 1812 est finie, celle de 1813 fera le reste- Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici , car nous ne ferons pas la folie de Charles XII. — Puis, s'adressant à Murât : — Plantons nos aigles ici , ajouta-t-il; 1813 nous verra à Moscou , 1814 à Saint-Pétersbourg : la guerre de Russie est une guerre de trois ans. »

NAPOLEOJN EMPEREUR. 171

Ce lut en effet la résolution qu'il parut avoir prise ; niais, effrayé à son tour de cette inaction , Alexandre lui montre enfin ces Russes, qui jusqu'alors lui ont échappé , pareils à des fantômes. Réveillé comme un joueur au bruit de l'or, Napoléon n'y peut tenir et s'élance à leur poursuite: le 14 août, il les joint elles bat à Krasnoï ; le 18, il les chasse de Smolensk qu'il laisse en flammes , et le 30, il s'empare de Viazma dont il trouve tous les magasins détruits. Depuis qu'on a mis le pied sur le territoire russe , tous les symptômes d'une grande guerre nationale ont éclaté.

Enfin , Napoléon apprend dans cette ville que l'armée russe a changé de chef et s'apprête à livrer bataille dans une position qu'elle retranche à la hâte. L'empereur Alexandre , cédant à la voix publique , qui attribue les désastres de la guerre au mauvais choix de ses généraux , vient de déférer le commandement suprême au général Kutusoff, vainqueur des Turcs. Si l'on en croit le bruit public , le prussien Pfuhl a causé les premiers malheurs de la campagne , et l'étranger Barclay de-Tolly, avec son système éternel de retraite , qui paraît suspect aux purs Moscovites, les

a empires. Dans une guerre nationale c'est un Russe qu'il faut pour sauver la patrie , et tous sont d'accord, depuis le czar jusqu'au dernier serf, que le vainqueur de Roudschouck et le négociateur de Bucharest est seul capable de sauver la Russie. De son côté , le nouveau général, persuadé que, pour conserver sa popularité dans l'armée et dans la nation , il doit nous livrer une bataille avant de nous laisser arriver à Moscou , est résolu de l'accepter dans la position qu'il occupe , près de Borodino , et où il est joint le 4 septembre par 10,000 miliciens de Moscou , à peine organisés.

Le même jour, Murât joint entre Gjatz et Borodino le général Konowitzin, chargé par Kutusofî de tenir sur un vaste plateau que protège un ravin. Konowitzin suit strictement l'ordre donné, et lient jusqu'à ce que des masses, doubles des siennes, le poussent ou plutôt le fassent glisser en arrière : on suit sa trace sanglante jusqu'au couvent fortifié de Kolostkoï : là , il essaie encore de tenir un instant; mais, débordé de tous côtés, il est obligé de se remettre en retraite sur Golowino , à travers lequel il ne fait que passer. Notre avant -garde

débouche de ce village presque pêle-mêle avec l'arrière-garde russe. Un instant après Napoléon apparaît à cheval, et, de la hauteur où il est parvenu , domine toute la plaine : les villages saccagés , les seigles foulés aux pieds , les bois infestés de cosaques, lui indiquent que la plaine qui s'étend devant lui est choisie par Rutusolï pour son champ de bataille. Derrière cette première ligne, trois villages sur une ligne d'une lieue : leurs intervalles coupés de ravins , semés de taillis , fourmillent d'hommes : toute l'armée russe est là qui attend , et la preuve , c'est qu'elle a fait construire une redoute en avant de sa gauche , près du village de Schardino.

Napoléon embrasse l'horizon d'un coup d'œil. Il suit depuis quelques lieues les deux rives de la Kalouga: il sait qu'à Borodino cette rivière fait un coude à gauche, et, quoiqu'il ne voie pas les hauteurs qui la forcent à cette déviation, il les devine , et comprend que là se trouvent les principales positions de l'armée russe. Mais la rivière, en protégeant l'extrême droite de l'ennemi, laisse à découvert son centre et sa gauche : là seulement il est vulnérable ; c'est donc là qu'il faut le frapper.

Mais d'abord, il est important de te débusquer

de la redoute qui protège sa gauche comme un ouvrage avancé; de là, on sera à même de mieux reconnaître sa position. Le général Compans reçoit l'ordre de l'enlever ; trois lois il s'en empare, Irois fois il en est repoussé; enfin une quatrième lois il y rentre et s'y établit.

C'est de là que Napoléon peut enfin embrasser, dans les deux tiers de son étendue à peu près , le champ de bataille où il va avoir à manœuvrer.

Le reste de la journée du 5 est employé h des observations respectives : des deux cotés se prépare une bataille suprême. Les Russes la passent tout entière dans les pompes du culte grec , et invoquent par leurs chants le secours tout puissant de saint Niewski. Les Français, habitués aux Te Deum et non aux prières , rappellent leurs hommes détachés, serrent leurs masses, préparent leurs arnues , disposent leurs parcs. Des deux côtés les forces numériques se balancent : les Russes ont 130,000 hommes, et nous 125,000.

L'empereur campe derrière l'armée d'Italie . à la gauche de la grande roule. La vieille garde se

forme en carré autour de sa tente , les feux s'allument : ceux des Russes forment un demi-cercle vaste et régulier : ceux des Français sont faibles , inégaux, sans ordre ; aucune place n'a encore été Cixée aux différens corps, et le bois manque. Pendant toute la nuit une pluie froide et fine tombe , l'automne se déclare. Napoléon fait réveiller onze fois le prince de Neufchâtel pour lui donner des ordres , et chaque fois il lui demande si l'ennemi paraîl toujours disposé à tenir : c'est que plusieurs fois, réveillé en sursaut par la crainte que les Russes ne lui échappent, il a cru entendre des bruits de départ : il s'est trompé, et la clarté du jour efface seule la lueur des bivouacs ennemis.

A trois heures du matin, Napoléon monte à cheval, et, perdu dans le crépuscule, avec une faible escorte , il longe , a demi-portée de boulets, toute la ligne ennemie.

Les Russes couronnent toutes les crêtes, ils sont à cheval sur la route de Moscou et le ravin de Gorka, au fond duquel coule un petit ruisseau , et enfermés entre la vieille route de Smolensk et la Moskowa. Barclay-de-Tolly, avec trois corps d'infanterie et un de cavalerie, forme la droite, depuis

176 NAPOLÉON EMPEKEUR.

la grande redoute bastionnée jusqu'à la Moskowa : Bagralion forme la gauche, avec les septième et huitième corps , depuis la grande redoute jusqu'au bois taillis qui s'étend entre Semenofskouë et Ousliza.

Toute forte qu'elle était , cette position était défectueuse : la faute en était au général Benigsen qui , remplissant les fonctions de major-général de l'armée , avait porté toute son attention sur la droite, défendue naturellement , et négligé la gauche : c'était cependant le côté faible; il était, il est vrai, couvert de trois redoutes, mais il y avait, entre elles et la vieille route de Moscou, un intervalle de 500 toises garni seulement de quelques chasseurs.

Voilà ce que fera Napoléon :

Il gagnera avec son extrême droite, commandée par Poniatowski , la route de Moscou , coupera l'armée en deux, et, tandis que Ney, Davoust et Eugène contiendront la gauche, il refoulera tout le centre et la droite dans la Moskowa. C'est la même disposition qu'à Friedland : seulement à Friedland la rivière se trouvait à dos de l'ennemi et lui coupait toute retraite, tandis qu'ici

la Moskowa borde sa droite , et il a derrière lui un terrain favorable s'il veut se retirer.

Ce plan de bataille reçut une modification dans la journée. Ce n'est plus Bernadotte, mais Eu gène, qui attaquera le centre; Poniatowski, avec toute sa cavalerie, se glissera entre le taillis et la grand' route , et attaquera l'extrémité de l'aile gauche en même temps que Davoust et Ney l'aborderont de face : Poniatowski reçoit à cet effet, outre sa cavalerie, deux divisions du corps de Davoust. Cette distraction d'une partie de ses troupes met le comble à la mauvaise humeur du maréchal, qui est venu proposer un plan qu'il juge infaillible et qu'il a vu repousser. Ce plan consistait 3 tourner la position avant d'attaquer les re doutes, et à s'établir perpendiculairement sur l'extrémité de l'ennemi. La manœuvre était bonne, mais hasardeuse, en ce que les Russes, se voyant sur le point d'être coupés, ne se sentant point d'issue en cas de défaite, pouvaient décamper dans la nuit par la route de Mojaïsk, et ne nous laisser le lendemain qu'un champ de bataille désert , et des redoutes vides : or , c'était ce que Napoléon craignait à l'égal d'une défaite.

178 NAPOLEON RM PERE! I;

A trois heures. Napoléon sort une seconde l'ois à cheval pour s'assurer que rien n'est changé : il arrive sur les hauteurs de Borodino, et, la lunette à la main , recommence ses observations. Quoique peu de personnes l'accompagnent, il est reconnu: un coup de canon, le seul qui fat tiré dans toute cette journée, part des lignes russes, et le boulet vient ricocher a quelques pas de l'empereur.

A quatre heures et demie, l'empereur revient vers son campement : il y trouve M. de Beausset, qui lui apporte des lettres de Marie-Louise et le portrait du roi de Rome par Gérard. Le portrait est exposé devant la tente , et autour de lui s'est formé un cercle de maréchaux, de générapx et d'officiers.

« Retirez ce portrait, dit Napoléon, c'est lui montrer trop tôt un champ de bataille. »

Rentré dans sa tente, Napoléon dicte les ordres suivants :

— Il sera construit pendant la nuit deux redoutes , vis-a-vis de celles que L'ennemi a élevées, et qui ont été reconnues pendant la journée.

— La redoute de la gauche sera armée de 42 bouches à feu, et celle de la droite de 72.

— A la pointe du jour, la redoute de droite commencera à tirer. Celle de gauche commencera aussitôt qu'elle aura entendu tirer à sa droite.

— Le vice-roi jettera alors dans la plaine une masse considérable de tirailleurs, qui fourniront une fusillade bien nourrie.

— Le troisième corps et le huitième, sous les ordres du maréchal Ney, jetteront aussi quelques tirailleurs en avant.

— Le prince d'Ekmuhl restera en position.

— Le prince Poniatowski, avec le cinquième corps, se mettra en route avant la pointe .du jour, afin d'avoir, avant six heures du matin, débordé la gauche de l'ennemi.

— L'action engagée, l'empereur donnera ses ordres suivant l'exigence de la situation.

Ce plan arrêté, Napoléon dispose ses masses de manière à ne pas trop éveiller l'attention de l'ennemi : chacun reçoit ses instructions, les redoutes s'élèvent, l'artillerie se met en position : au point du jour, 120 bouches à feu accableront de bon-

ISO NAPOLEON EMPERE1 K.

lets et d'obus les ouvrages que la droite sera char née d'enlever.

A peine si Napoléon peut dormir une heure : a chaque instant il fait demander si l'ennemi esi toujours là ; différons mouvemens qu'il exécute font deux ou trois fois croire à sa retraite : il n'en est rien: seulement, il répare la faute sur laquelle Napoléon a bâti tout son plan de bataille, en faisant porter h sa gauche le corps entier de Touczkof, qui garnit tous les endroits faibles.

A quatre heures, Kapp entre dans la lente de l'empereur, et le trouve le iront appuyé entre ses deux mai us : il relève la tète.

« — Eh bien! Kapp? demande-t-il.

— Sue, ils sont toujours là.

— Ce sera une terrible bataille! Kapp. croyezvous à la victoire ?

— Oui, sire, mais sanglante.

— Je le sais, répond Napoléon : mais j'ai 80,000 hommes , j'en perdrai 20,000 , j'entrerai avec 00,000 dans Moscou; les traineurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu'avant la bataille. »

Ou voit que dans le nombre de ses combattans

Napoléon ne compte ni sa garde, ni sa cavalerie : dès ce moment, son parti est bien pris de gagner la bataille sans elles ; ce sera une affaire d'artillerie.

En ce moment, des acclamations retentissent: le cri de vive l'empereur! court sur toute la ligne: aux premiers rayons du jour, on vient de lire aux soldats la proclamation suivante, l'une des plus belles, des plus franches et des plus concises de Napoléon.

« Soldats !

« La voilà cette bataille que vous avez tant désirée : désormais la victoire ne dépend que de nous : elle est nécessaire : elle amènera l'abondance, et nous assurera de bons quartiers d'hiver et un prompt retour vers la patrie. Soyez les hommes d'Austerlitz, de Friedland , de Wilepsk et de Smolensk , et que la postérité la plus reculée dise en parlant de nous :

« Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou ! »

A peine les cris ont-ils cessé, que Ney, toujours impatient, fait demander la permission de corn

mencer l'attaque : tout prend aussitôt les armes ; chacun se dispose pour cette grande scène qui va décider du sort de l'Europe ; les aides de camp partent comme des flèches dans toutes les directions.

Compans, qui a si bien préludé la surveille, se glissera le long du taillis, entamera l'affaire en enlevant la redoute qui défend l'extrême gauche de Kapp, et Dessaix le secondera en s'avançant à couvert dans le taillis même : la division Friant restera en réserve. Dès que Davoust sera maître de la redoute, Ney s'avancera en échelons pour s'emparer de Semenofskoë : ses divisions ont beaucoup souffert à Valoutina, et comptent à peine 15,000 combattans; 10,000 Westphaliens devront les renforcer et former la seconde ligne :1a jeune et la vieille garde formeront la troisième et la quatrième. Murât divisera sa cavalerie. A gauche de Ney, en face du centre ennemi, se trouvera le corps de Montbrun. Nansouti et Latour-Maubourg se trouveront placés de manière à suivre les mouvemens de notre droite. Enfin Grouchy secondera le vice-roi qui , renforcé par les divisions Morand et Gérard , enlevées à Davoust ,

commencera par s'emparer de Borodino, y laissera la division Delzons, et, passant avec les trois autres la Kalouga, sur les trois ponts jetés dans la matinée, attaquera la grande redoute du centre située sur sa rive droite. Une demi-heure suffît pour porter tous ces ordres : il est cinq heures et demie du matin: la redoute de droite commence son feu, celle de gauche lui répond, tout s'ébranle, tout marche , tout se porte en avant *. Davoust s'élance avec ses deux divisions : la

* Napoléon a fait lui-même la critique de ce plan : « Cette première disposition était une faute grave , dit-il, et fut cause de la tournure peu décisive que prit la bataille. Il eût fallu jeter Davoust avec quatre de ses divisions dans la trouée, entre la redoute de la gauche et le bois d'Oustiza, le faire suivre par Murât avec sa cavalerie, le faire appuyer par Ney et ses Westphaliens en les dirigeant vers Semenofskoë, tandis que la jeune garde eût marché en échelons au centre des deux attaques et que Poniatowski , lie à Davoust, eût débordé la droite de Touczkof dans le bois d'Ousiiza. Nous eussions tourné et accablé, dès le principe, la gauche de l'ennemi avec une masse irrésistible, nous l'eussions forcé à un changement de front parallèle à la grande route de Mos kou et à la Moskowa, qu'il aurait eue à dos : il n'y avait dans cette trouée que quatre faibles régimens de chasseurs, embusqués dans le taillis, en sorte que le succès ne semblait pas douteux, etc. •> (Jomim. Vu politique et militaire de Napoléon, i \ , p. 250 et suiv,

184 \ IPOLÉON EMPERE1 11

gauche d'Eugène , composée de la brigade Plan sonne , qui devait rester en observation en se bornant à occuper Borodino , se laisse emporter, malgré les cris de son général , dépasse le village et va se heurter aux hauteurs de Gorki , où les Russes l'écrasent par un feu de front et de flanc : alors le 92e régiment accourt de lui-même à l'aide du 106e, en recueille les débris et le ramène, mais détruit a moitié et ayant perdu son généra!.

En ce moment, Napoléon, jugeant que Poniatowski a eu le temps d'opérer son mouvement , lance Davoust sur la première redoute : les divisions Compans et Dessaix le suivent , poussant 30 canons devant elles. Toute la ligne ennemie prend feu comme une traînée de poudre.

L'infanterie marche sans tirer, elle se hâte pour arriver sur le feu de l'ennemi et l'éteindre. Compans est blessé , Rapp accourt pour remplacer Compans ; il s'élance au pas de course et la bayon nette en avant ; au moment où il touche à la redoute , il tombe atteint d'une balle : c'est sa vingt-deuxième blessure : Dessaix le remplace et est frappé à son tour ; le cheval de Davoust est tué par un boulet; le prince d'Ekmùhl roule dans

la boue , on le croit tué ; il se relève et remonte à cheval, il en est quitte pour une contusion. Rapp se fait porter devant l'empereur.

« Eh quoi ! Rapp , dit Napoléon ; encore blessé.

Toujours , Sire , votre majesté sait que c'est mon habitude.

— Que fait- on là haut ?

— Des merveilles ! mais il faudrait la garde pour tout achever.

— Je m'en garderai bien , reprend Napoléon , avec un mouvement qui ressemble à de l'effroi ; je ne veux pas la faire démolir; je gagnerai la bataille sans elle.»

Alors Ney, avec ses trois divisions, se jette dans la plaine , et, s'avançant par échelons, se porte, à la tête de la division Ledru, sur cette redoute fa taie qui a déjà fait la division Compans veuve de ses trois généraux : il y entre par la gauche, tandis que les braves qui ont commencé l'attaque escaladent par la droite.

Ney et Murât lancent la division Razout sur les deux autres redoutes : elle est sur le point de s'en emparer, quand elle est chargée par les cui-

rassiers russes. Il y a un moment d'incertitude : cependant l'infanterie s'arrête , mais ne recule pas ; la cavalerie de Bruyère vient à son aide; les cuirassiers russes sont repoussés ; Murat et Razout s'élancent , les retranchemens sont à eux.

Deux heures se sont passées à ces attaques : Napoléon s'étonne de ne pas entendre le canon de Poniatowski , et de ne voir aucun mouvement qui annonce chez l'ennemi une diversion. Pendant ce temps Kutusoff, qui a pu aisément découvrir les grosses masses prêtes à fondre sur sa gauche , y a fait filer le corps de Bagawout : une de ses divisions marche à Oustiza, l'autre se jette dans le taillis. En ce moment Poniatowski revient, il n'a pas pu trouver de passage dans la forêt ; Napoléon l'envoie former l'extrême droite de Davoust.

Cependant la gauche de la ligne russe est forcée et la plaine ouverte : les trois redoutes sont à Ney, à Murât et à Davoust; mais Bagration continue de garder une attitude menaçante , et reçoit renfort sur renfort ; il faut se hâter de le culbuter derrière le ravin de Semenofskoë , ou bien il

pourra reprendre l'offensive. Tout ce qu'on peut traîner d'artillerie dans les redoutes y est amené, et va appuyer leur mouvement. Ney se jette en avant, suivi de 15 à 20,000 hommes.

Au lieu de l'attendre, Bagration, qui craint d'être refoulé par le choc , se précipite à la tète de sa ligne, et marche à lui bayonnettes basses. Les deux masses se rencontrent , la mêlée s'engage corps à corps, c'est un duel entre 40,000 hommes. Bagration est grièvement blessé; les troupes russes , privées un moment de direction , s'ébranlent pour fuir : Konownitzin en prend le commandement, les ramène derrière le ravin de Semé nofskoë, et, protégé par une artillerie bien placée, arrête l'élan de nos colonnes. Murât et Ney sont épuisés; tous deux ont fait des efforts surhumains ; ils envoient demander des renforts à Napoléon. L'empereur ordonne à la jeune garde de marcher : elle se met en mouvement ; mais presqu'aussitôl , en portant les yeux sur Borodino, et en voyant quelques régimens des soldats d'Eugène ramenés par la cavalerie d'Ouwaroff, il croit que tout le corps du vice -roi est en retraite , et ordonne à la jeune garde de s'arrêter. En place de la jeune

188 NAPOLÉON EMPEKfiUR.

garde, il envoie à NeyetàMurat toute l'artillerie de réserve : cent pièces de canon s élancent au galop, pour prendre place sur les hauteurs conquises.

Voici ce qui s'est passé du côté d'Eugène.

Après avoir été tenu près d'une heure en suspens par l'échauffourée de la brigade Plausonne, le vice-roi a passé la Kalouga sur quatre petits ponts jetés par le génie. A peine sur l'autre rive, il s'est hâté d'obliquer à droite pour enlever la grande redoute située entre Borodino et Seménofskoë, qui couvre le centre de l'ennemi. La di vision Morand débouche la première sur le plateau , lance le 30e régiment sur la redoute et s'a vance, en colonnes profondes, pour le seconder : ceux qui les forment sont de vieux soldats , calmes au feu comme à la parade ; ils s'avancent l'arme au bras, et, sans tirer un seul coup de fusil , ils pénètrent dans la redoute, malgré le feu terrible de la première ligne de Pasquewitch. Mais celui-ci a prévu l'événement ; il se jette avec la seconde ligne sur les flancs de la colonne : Jermolof s'avance, avec une brigade des gardes, pour le seconder. En voyant le secours qui lui arrive ,

la première ligne fait volte-face : la division Mo ranci esl prise dans un triangle de feu : elle recule , laissant dans la redoute le général Bonami et le 30e régiment; Bonami s'y fait tuer, la moitié du 30e tombe autour de lui. C'est en ce moment que Napoléon a vu quelques régimens repasser la Kalouga ; il a cru sa ligne de retraite menacée , et a retenu sa jeune garde.

Cependant, Kutusoff a profité du moment d'hésitation qu'il a vu dans Ney et dans Mural : pendant qu'ils se raidissent pour conserver leurs positions, le général ennemi appelle au secours de sa gauche toutes ses réserves et jusqu'à la garde russe. Grâce à tous ces renforts, Konownitzin , qui a remplacé Bagralion blessé , reforme sa ligne. Sa droite s'appuie à la grande redoute qu'attaque Eugène , sa gauche touche aux bois; 50,000 hommes s'amassent en bloc , et se mettent en mouvement pour nous refouler en arrière ; leur artillerie éclate , leur fusillade pétille, balles et boulets déchirent nos rangs; les soldats de Friant , placés en première ligne , assaillis par une grêle de mitraille , hésitent, se troublent, un colonel se rebute et commande la retraite; mais

190 INAPOLEOJN EMPEREUR.

Murât, qui est partout, est derrière lui; Mura! l'arrête, le saisit au collet , et le regardant face à face :

« — Que faites- vous? lui dit-il.

— Vous voyez bien qu'on ne peut tenir ici, lui répond le colonel , en lui montrant la terre couverte de ses hommes.

— Eh f..... ! j'y reste bien moi , répond Murât.

— C'est juste, dit le colonel; soldats, face en tète , allons nous faire tuer. «

Et il reprend, avec son régiment, son poste sous la mitraille.

En ce moment, nos redoutes s'enflamment, quatre-vingts nouvelles bouches à feu éclatent à la fois : le secours qu'attendaient Murât et Ney est arrivé, seulement il a changé de nature , mais il n'en est que plus terrible.

Néanmoins les masses épaisses et profondes , mises en mouvement , continuent de marcher, et l'on voit d'abord nos boulets faire dans leurs rangs de profondes trouées; n'importe, elles continuent. Mais aux boulets succède la mitraille : écrasées sous cet ouragan de fer, elles cherchent à se reformer, la pluie mortelle redouble : elles s'arrè-

lent, n'osent avancer davantage, et cependant ne veulent pas faire un pas en arrière. Ou elles n'entendent plus les commandemens de leurs généraux , ou leurs généraux , inhabiles à manœuvrer de si grands corps , perdent la tête. Quoi qu'il en soit, 40,000 hommes sont là, qui se laissent foudroyer pendant deux heures : c'est un massacre effroyable , une boucherie sans fin : on vient dire à Ney et à Murât que les munitions s'épuisent. Ce sont les victorieux qui se lassent les premiers.

Ney se rejette en avant , étendant sa ligne droite, afin de tourner la gauche de l'ennemi; Murât et Davoust secondent ce mouvement : la bayonnette et la fusillade détruisent ce qui a échappé à l'artillerie : la gauche de l'armée russe est anéantie. Les vainqueurs, tout en appelant à grands cris la garde, se retournent vers le centre, et accourent à l'aide d'Eugène : tout se dispose pour l'attaque de la grande redoute.

Montbrun, dont le corps est placé directement en face du centre ennemi , marche sur lui au pas de charge ; à peine a-t-il fait le quart du chemin , qu'il est coupé en deux par un boulet; Caulaincourt le remplace : il se met à la tête du 5e de

cuirassiers, et se précipite sur la redoute, en même temps que les divisions Morand, Gérard et Boureier, soutenues par les légions de la Vistule, l'attaquent de trois côtés à la fois. Au moment où il y pénètre, il tombe blessé mortellement : à l'instant même, son brave régiment, abîmé par le feu de l'infanterie d'Ostermann et de la garde russe, placées derrière l'ouvrage, est obligé de reculer, et va se reformer sous la protection de nos colonnes. Mais, en ce moment , Eugène l'aborde à son tour, à la tète de ses trois divisions, s'en empare et y prend le général Lichalscbefs. Aussitôt, tout en s'y établissant, il lance le corps de Grouchy sur les débris des bataillons de Doctoroff : les chevaliers gardes et la garde russe s'avancent au-devant des nôtres : Grouchy est obligé de faire un mouvement rétrograde : mais ce mouvement a donné le temps à Belliard de ramasser trente pièces d'artillerie, qui sont déjà en batterie dans la redoute.

Alors, les Russes se reforment avec la même opiniâtreté qu'ils ont déjà montrée, leurs généraux les ramènent : ils se rapprochent en colonnes serrées, pour reprendre la redoute qu'ils nous ont

fait payer si cher. Eugène les laisse approcher à portée de fusil, et démasque ses trente pièces; elles s'enflamment toutes à la fois : les Russes tourbillonnent un instant et se reforment encore : cette fois, ils approchent jusqu'à la bouche des pièces, qui les écrasent en éclatant. Eugène, Murât et Xey envoient courriers sur courriers à Napoléon : ils demandent à grands cris la garde : l'armée ennemie tout entière est détruite , si Napoléon la leur accorde : Belliard, Daru, Berthier le pressent. « Et s'il y a une seconde bataille demain, répond-il, avec quoi la livrerai-je? » La victoire et le champ de bataille sont à nous; mais nous ne pouvons pas poursuivre l'ennemi , qui se retire sous notre feu, sans discontinuer le sien, et bientôt s'arrête et se retranche dans une seconde position.

Alors , Napoléon monte à cheval , s'avance vers Semenofskoë, visite tout le champ de bataille, où viennent encore, de temps en temps, ricocher quelques boulets perdus. Enfin, appelant Mortier, il lui ordonne de faire avancer la jeune garde , mais de ne pas dépasser le nouveau ravin qui le sépare de l'ennemi ; puis il revient sous sa tente.

A dix heures du soir, Murât, qui se bat depuis six heures du matin , accourt pour annoncer que l'ennemi passe en désordre la Moskowa, et qu'il va lui échapper de nouveau; il redemande encore cette garde qui n'a pas donné de la journée , et avec laquelle il promet de surprendre et d'achever les Russes. Mais cette fois, comme les autres, Napoléon refuse , et laisse s'échapper cette armée qu'il avait si grande hâte de rejoindre. Le lendemain elle avait entièrement disparu , laissant Napoléon maître du plus horrible champ de bataille qui ait peut-être jamais existé. 60,000 hommes, dont un tiers nous appartenait, étaient couchés dessus; nous avions 9 généraux tués, et 34 blessés. Nos pertes étaient immenses et sans résultats proportionnés.

Le 14 septembre, l'armée entra à Moscou.

Tout devait être sombre dans cette guerre, jusqu'aux triomphes : nos soldats étaient habitués à entrer dans des capitales, et non dans des nécropoles: Moscou semblait une vaste lombe, partout déserte et partout silencieuse. Napoléon s'établit au Kremlin, et l'armée se répandit dans la ville : puis la nuit vint.

Au milieu de la nuit, Napoléon fut éveillé par le cri : au feu! des lueurs sanglantes pénétraient jusqu'à son lit. Il courut à sa fenêtre : Moscou était en flammes : Érostrate sublime , Rotopschin avait à la fois immortalisé son nom et sauvé son pays.

Il fallut échapper à cet océan de flammes qui montait comme une marée. Le 16, Napoléon, entouré de ruines, enveloppé par l'incendie, fut forcé de quitter le Kremlin et de se retirer au château de Peteroskoï. La commence sa lutte avec ses généraux , qui lui conseillent de se retirer pendant qu'il en est temps encore et d'abandonner sa fatale conquête. A ce langage étrange et inaccoutumé, il hésite et tourne alternativement les yeux vers Paris et vers St-Pétersbourg : cent cinquante lieues seulement le séparent de l'une, huit cents lieues de l'autre : marcher sur St-Pétersbourg, c'est constater sa victoire ; reculer sur Paris, c'est avouer sa défaite.

Pendant ce temps, l'hiver arrive qui ne conseille plus, mais qui ordonne. Le 15, le 16, le 17 et le 18 octobre, les malades sont évacués sur Mojaisk et Smolensk; le 22 Napoléon sort de Mos

cou ; le 23 le Kremlin saute. Pendant onze jours la retraite s'opère sans trop grands désastres, quand tout-à-coup, le 7 novembre, le thermomètre descend de 5 degrés à 18 au-dessous de la glace ; et le vingt-neuvième bulletin, en date du 14, apporte à Paris la nouvelle de désastres inconnus auxquels les Français ne croiraient pas, s'ils ne leur étaient racontés par leur empereur lui-même.

A compter de ce jour, c'est un désastre qui égale nos plus grandes victoires : c'est Cambyse enveloppé dans les sables d'Ammon; c'est Xerxès repassant l'Hellespont dans une barque ; c'est Vairon ramenant à Rome les débris de l'armée de Cannes. De ces 70,000 cavaliers qui ont traversé le Niémen , à peine peut-on former quatre compagnies de 150 hommes chacune, pour servir d'escorte à Napoléon. C'est le bataillon sacré : les officiers y prennent le rang de simples soldats, les colonels y sont sous-officiers, les généraux capitaines. Il a un maréchal pour colonel, un roi pour général; et le dépôt qui lui est confié, le palladium qu'il conserve, c'est un empereur.

Quant au reste de l'armée, voulez-vous savoir ce qu'il devient dans ces vastes steppes détrempées,

entre ce ciel de neige qui pèse sur sa tète et ces lacs glacés qui s'enfoncent sous lui ?

Ecoutez :

« Généraux , officiers et soldats , tous étaient dans le même accoutrement et marchaient confondus : l'excès du malheur avait fait disparaître tous les rangs : cavalerie, artillerie, infanterie, tout était pêle-mêle.

« La plupart avaient sur leurs épaules une besace remplie de farine, et portaient, pendu à leur côté , un pot attaché avec une corde : d'autres traînaient par la" bride des ombres de chevaux, sur lesquels étaient chargés l'attirail de la cuisine et les chétives provisions.

((Ces chevaux étaient eux-mêmes des provisions, d'autant plus précieuses qu'on n'était point obligé de les transporter , et que , lorsqu'ils succombaient, ils servaient de pâture à leurs maîtres. On n'attendait pas qu'ils eussent expiré pour les dépecer : dès qu'ils tombaient, on se jetait dessus pour en enlever toutes les parties charnues.

(( La plupart des corps de l'armée étaient dissous. Il s'était formé de leurs débris une multi-

tude de petites corporations, composées de huit ou dix individus, qui s'étaient réunis pour marcher ensemble, et chez lesquels toutes les ressources étaient en commun.

u Plusieurs de ces coteries avaient un cheval, poin; porter leurs bagages, l'attirail de la cuisine et les provisions : ou bien chacun des membres était muni d'un bissac destiné à cet usage.

« Ces petites communautés, entièrement séparées de la masse générale, avaient un mode d'existence isolé, et repoussaient de leur sein tout ce qui ne faisait pas partie d'elles-mêmes. Tous les individus de la famille marchaient serrés les uns contre les autres, et prenaient le plus grand soin de ne pas se diviser au milieu de la foule. Malheur à celui qui avait perdu sa coterie : il ne trouvait en aucun lieu personne qui prit à lui le moindre intérêt , et qui lui donnât le plus léger secours : partout il était maltraité et poursuivi durement ; on le chassait sans pitié de tous les feux auxquels il n'avait pas de droit, et de tous les endroits où il voulait se réfugier: il ne cessait d'être assailli que lorsqu'il était parvenu a rejoindre les siens. Napoléon vit passer devant ses yeux cette

masse, vraiment incroyable, de fugitifs et d'hommes désorganisés.

« Qu'on se figure , s'il est possible , cent mille malheureux, les épaules chargées d'un bissac, et soutenus par de longs bâtons, couverts de guenilles les plus grotesquement disposées, fourmillant de vermine, et livrés h toutes les horreurs de la faim. Qu'à ces accoutremens, indices de la plus affreuse misère, on joigne des physionomies affaissées sous le poids de tant de maux ; qu'on se représente ces hommes pâles, couverts de la terre des bivouacs, noircis par la fumée, les yeux caves et éteints, les cheveux en désordre, la barbe longue et dégoûtante; et l'on n'aura qu'un faible aperçu du tableau que présentait l'armée.

« Nous cheminions péniblement, abandonnés à nous-mêmes au milieu des neiges, sur des routes à peine tracées, à travers des déserts et d'immenses forêts de sapins.

« Ici, des malheureux, minés depuis long-temps par la maladie et par la faim, succombaient sous le poids de leurs maux, et expiraient au milieu des tourmens et en proie au plus violent désespoir. Là, on se jetait avec fureur sur celui à qui

l'on soupçonnait des provisions, et on les lui ai rachait, malgré sa résistance opiniâtre et ses al freux juremens.

a D'un côté, on entendait le bruit que faisait le broiement des cadavres , déjà morcelés, que les chevaux foulaient aux pieds ou qu'écrasaient les roues des voitures; de l'autre, les cris et les gémissemens des victimes auxquelles les forces avaient manqué, et qui, gisant sur le chemin, et luttant avec effort contre la plus effrayante agonie, mouraient dix fois en attendant la mort.

(( Plus loin, des groupes réunis autour du cadavre d'un cheval, se battaient entre eux pour en disputer les lambeaux. Pendant que les uns coupaient les parties charnues extérieures, les autres s'enfonçaient jusqu'à la ceinture dans les entrailles, pour en arracher le cœur et le foie.

«De toutes parts, des figures sinistres, effrayées, mutilées par la congélation ; partout, en un mot, la consternation, la douleur, la lamine et la mort.

« Pour supporter les atteintes de ces affreuses calamités qui pesaient sur nos têtes, il fallait être doué d'une âme pleine d'énergie et d'un courage inébranlable. 11 était indispensable que la force

NAPOLÉON EMPERECK. 201

morale s'accrût à mesure que les circonslances devenaient plus périlleuses. Se laisser affecter par la considération des scènes déplorables dont on était témoin, c'était se condamner soi-même : on devait donc fermer son cœur à tout sentiment de pitié. Ceux qui furent assez heureux pour trouver, au-dedans d'eux-mêmes, une force de réaction suffisante pour résister à tant de maux, développèrent la plus froide insensibilité et la fermeté la plus imperturbable.

« Au milieu des horreurs dont ils étaient environnés, on les voyait, calmes et intrépides, sup porter toutes les vicissitudes , braver tous les dangers, et, à force de voir la mort se présenter devant eux sous les formes les plus hideuses , s'accoutumer, pour ainsi dire, à l'envisager sans effroi.

« Sourds aux cris de la douleur qui, de toutes parts, retentissaient à leurs oreilles, si quelque infortuné succombait sous leurs yeux, ils les détournaient froidement , et, sans éprouver la moin dre émotion, continuaient leur chemin.

«Ainsi, ces malheureuses victimes restaient abandonnées sur les neiges, se soulevant tant qu'elles

avaient de force, puis retombant insensiblement, sans recevoir de qui que ce soit un mot de consolation, sans que personne se mit en devoir de leur porter le plus petit secours. Nous marchions constamment à grands pas, silencieux et la tête baissée, et nous ne nous arrêtions qu'à la nuit fermée.

« Excédé de fatigue et de besoin, il fallait encore que chacun de nous alors s'occupât avec ardeur de trouver, sinon un logement, du moins un abri contre l'âpre té de la bise. On se précipitait dans les maisons, les granges, les hangars et tous les bâtimensque l'on rencontrait. Au boul de quelques instans, on y était entassé de manière à ne pouvoir plus entrer ni sortir. Ceux qui ne pouvaient s'y introduire s'établissaient en dehors, derrière les murailles , et à proximité. Leur premier soin était de se procurer du bois et de la paille pour leur bivouac : à cet effet, ils escaladaient toutes les maisons environnantes, et enlevaient d'abord les toitures ; puis, quand elles ne suffisaient pas, ils arrachaient les solives des greniers, les cloisons, et finissaient par démolir le bâtiment de lou tes pièces, par le raser entièrement , malgré

l'opposition de ceux qui s'y étaient réfugiés et qui le défendaient de tous leurs moyens. Si l'on n'était pas chassé de cette manière des chaumières où l'on cherchait un asile, on courait risque d'y être dévoré par les flammes : car très-souvent, quand on ne pouvait entrer dans les maisons, on y mettait le feu pour en faire sortir ceux qui s'y trouvaient. C'est surtout ce qui arrivait quand des officiers généraux s'en étaient emparés, après en avoir expulsé les premiers occupans.

(( Il fallait donc se résoudre à se mettre au bivouac. Aussi, au lieu de se loger dans les maisons, on avait pris l'habitude de les démolir de fond en comble, et d'en disperser les matériaux au milieu des champs, pour s'en construire des abris isolés. Dès qu'on s'était pourvu, autant que le permettaient les localités, de ce qui était nécessaire pour établir ses bivouacs, on allumait du feu, et chacun des membres de la coterie s'empressait de concourir à la préparation du repas.

« Pendant que les uns s'occupaient de la confection d'une bouillie, les autres pétrissaient des galettes que l'on faisait cuire sous la cendre. Chacun tirait de son bissac les tranches de viande de

-20 i NAPOLEOJN EMPEREUR.

cheval qu'il avait conservées, et les jetait sur les charbons pour les faire rôtir.

« La bouillie était la nourriture la plus ordinaire. Or, voici ce que c'était que cette bouillie. Comme il élait impossible de se procurer de l'eau , parce que la glace couvrait toutes les sources et tous les marais, on faisait fondre dans une marmite une quantité suffisante de neige pour produire le volume d'eau dont on avait besoin : on délayait ensuite dans cette eau, qui était noire et bourbeuse, une portion de la farine plus ou moins grossière dont on était pourvu , et l'on faisait épaissir ce mélange jusqu'à la consistance de la bouillie : ensuite, on l'assaisonnait avec du sel, ou, à son défaut, on y jetait deux ou trois cartouches, qui, en lui donnant le goût de la poudre, lui étaient son extrême fadeur, et la coloraient d'une teinte foncée qui la faisait ressembler beaucoup au brouel noir des Spartiates.

« Pendant qu'on préparait ce potage, on surchargeait les charbons de chair de cheval, coupée en filets, qu'on saupoudrait également de poudre à canon. Le repas achevé, chacun s'endormait bientôt , accablé de fatigue et affaissé sous le

poids de ses maux, pour recommencer le lendemain le même genre de vie.

« A la pointe du jour, sans qu'aucun instrument militaire donnai le signal du départ, la masse entière levait spontanément son bivouac et reprenait son mouvement.... *, »

Vingt jours s'écoulèrent ainsi. Pendant ces vingt jours, l'armée sema sur sa route 200,000 hommes, 500 pièces de canon; puis elle vint aboutir à la Bérésina, comme un torrent à un gouffre.

Le 5 décembre, tandis que les restes de l'armée agonisaient à Wilna, Napoléon, sur les ins lances du roi de Naples, du vice-roi d'Italie et de ses principaux capitaines, parlit, en traîneau, de Smorgoni pour la France. Le froid avait alors atteint 27 degrés au-dessous de zéro.

Le 18, au soir, Napoléon se présentait dans une mauvaise calèche aux portes des Tuileries, qu'on refusa d'abord de lui ouvrir. Tout le monde le croyait encore à Wilna.

Le surlendemain , les grands corps de l'Étal vinrent le féliciter sur son arrivée.

* Relation du sieur René Bourgeois.

Le I S janvier 1813, un sénatus-consulte mil à la disposition du ministre de la guerre 350,000 conscrits.

Le 10 mars, on apprit la défection de la Prusse.

Pendant quatre mois, la France tout entière fut une place d'armes.

Le 15 avril, Napoléon quittait de nouveau Paris, à la tète de ses jeunes légions.

Le 1er mai, il était à Lutzen, prêt à attaquer l'armée combinée, russe et prussienne, avec 250,000 hommes, dont 200,000 appartenaient à la France, et dont 50,000 étaient Saxons, Bavarois , Westphaliens , Wurtembergeois , et du grand-duché de Berg. Le géant , que l'on croyait abattu, s'était relevé aussitôt : Antée avait touché la terre.

Comme toujours, ses premiers coups furent terribles et décisifs. Les armées combinées laissèrent sur le champ de bataille de Lutzen 15,000 hommes, tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs 2,000 prisonniers. Les jeunes recrues s'étaient mises, du premier coup, au niveau des vieilles troupes. Napoléon s'était exposé comme un sous-lieutenant.

Le lendemain, il adressa à son armée la pro- < lamation suivante :

« Soldats !

« Je suis content de vous : vous avez rempli mon attente. La bataille de Lutzen sera mise au dessus des batailles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland et de la Moscowa. Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots parricides de vos ennemis. Nous rejetterons les Tartares dans leurs affreux climats, qu'ils ne doivent pas franchir : qu'ils restent dans leurs déserts de glaces, séjour d'esclavage, de barbarie et de corruption, où l'homme est ravalé à l'égal de la brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée. Soldats, l'Italie, la France, l'Allemagne, vous rendent des actions de grâces »

La victoire de Lutzen rouvre au roi de Saxe les portes de Dresde. Le 8 mai, l'armée française l'y précède; le 9, l'empereur fait jeter un pont sur l'Elbe , derrière lequel s'est retiré l'ennemi ; le 20, il l'atteint et le force dans la position retranchée de Bautzen; le 21, il continue la victoire de la veille, et dans ces deux jours, où Napoléon

développe les plus savantes manœuvres de la stra tégie, les Russes et les Prussiens perdent 18,000 hommes, tués ou blessés, et 3,000 prisonniers.

Le lendemain , dans une mauvaise affaire d'arrière-garde , le général Bruyère a les deux jambes emportées , le général de génie Kirgener ei Duroe sont tués du même coup de canon.

L'armée combinée est en pleine retraite : elle a traversé la Neisse, la Queiss et la Bober, fouet tée encore par le combat de Sprotteau, où Sébastiani lui prend 22 canons, 80 caissons et 500 hommes. Napoléon la suit pied à pied , et ne lui donne pas un moment de relâche : ses camps de la veille sont nos bivouacs du lendemain.

Le 29 , le comte Schuwalow , aide de camp de l'empereur de Russie , et le général prussien Kleist se présentent aux avant-postes, pour demander un armistice.

Le 30 , une nouvelle conférence a lieu au château de Liegnitz , mais sans amener de résultat.

L'Autriche méditait un changement d'alliance. Afin de rester neutre le plus long-temps possible, elle se proposa comme médiatrice et fut acceptée :

le résultat de sa médiation fut un armistice conclu à Plesswitz, le 4 juin.

Un congrès s'assembla aussitôt à Prague, pour négocier la paix; mais la paix était impossible. Les puissances confédérées demandèrent que l'empire fût restreint à ses frontières du Rhin, des Alpes et de la Meuse. Napoléon regarda ces pré tentions comme une insulte : tout fut rompu , l'Autriche passa à la coalition, et la guerre, qui pouvait seule vider ce grand procès, recommença.

Les adversaires se présentèrent de nouveau sur le champ de bataille; les Français avec 300,000 hommes, dont 40,000 de cavalerie, occupant le cœur de la Saxe, sur la rive droite de l'Elbe; les souverains alliés, avec 500,000 hommes, dont 100,000 de cavalerie, menaçant sur les trois directions de Berlin, de la Silésie et de la Bohême. Napoléon , sans s'arrêter à calculer cette énorme différence numérique, reprend l'offensive avec sa rapidité ordinaire : il divise son armée en trois masses, pousse l'une sur Berlin, où elle doit opé rer contre les Prussiens et les Suédois, laisse la seconde stationnaire à Dresde , pour observer

l'armée russe de Bohème, enfin, de sa personne, marche avec la troisième contre Blùcher,en laissant une réserve à Littaw.

Bliïcher est atteint et culbuté; mais, au milieu <le la chasse quil donne à son ennemi, Napoléon apprend que les 60,000 Français qu'il a laissés à Dresde sont attaqués par 180,000 alliés : il détache de son corps d'armée 35,000 hommes: tandis qu'on le croit à la poursuite de Bliïcher, il arrive, rapide comme 1 éclair, mortel comme la foudre. Le 29 août, les alliés attaquent Dresde de nouveau et sont repoussés; le lendemain ils reviennent à la charge avec toutes leurs masses; leurs masses sont brisées, rompues, anéanties; toute cette armée, qui combat sous les yeux d'Alexandre,, est un instant menacée d'une destruction totale , et ne parvient h se sauver qu'en laissant 40,000 hommes sur le champ de bataille.

C'est à cette bataille que Moreau a les deux jambes emportées par un des premiers boulets tirés par la garde impériale , et pointé par Napoléon lui-même.

Alors s'opère la réaction habituelle : le lendemain de cette terrible boucherie, un agent de

L'Autriche se présente h Dresde, porteur de paroles amies. Mais, tandis qu'on échange les premières négociations, on apprend que l'armée de Silésie, qu'on a laissée à la poursuite de Blûcher, a perdu 25,000 hommes; que celle qui marchait sur Berlin a été battue par Bernadotte; enfin, que presque tout le corps du général Vandamme, qui poursuit les Russes et les Autrichiens, avec une armée moindre d'un tiers que la leur, a été refoulé par cette masse, qui, s'étant arrêtée un instant dans sa fuite, a reconnu l'infériorité de son ennemi.

Ainsi, cette fameuse campagne de 1814, où Napoléon doit être vainqueur partout où il sera, et vaincu partout où il ne sera pas, commence en 1813.

A ces nouvelles, les négociations sont rompues.

Napoléon, remis à peine d'une indisposition que l'on croit un empoisonnement , marche aussitôt sur Magdebourg : son intention est de faire une pointe sur Berlin, et de s'en emparer en repassant l'Elbe à Wiltemberg : plusieurs corps sont déjà arrivés dans cette ville , lorsqu'une lettre du roi de Wurtemberg annonce que la Bavière a changé

de parti, et que, sans déclaration de guerre, sans avertissement préalable , les deux armées autrichienne et bavaroise , cantonnées sur les bords de l'Inn, se sont réunies; que 80,000 hommes, sous les ordres du général de Vrède , sont en marche vers le Rhin; enfin, que le Wurtemberg, toujours constant de cœur dans son alliance, mais contraint par une pareille masse, a été forcé d'y joindre son contingent. Dans quinze jours, 100,000 hommes cerneront Mayence.

L'Autriche a donné l'exemple de la défection . et l'exemple est suivi.

Le plan de Napoléon, médité deux mois, et pour lequel tout était déjà disposé , forteresses et magasins , est changé en une heure : au lieu de rejeter les alliés entre l'Elbe et la Saale, en manœuvrant sous la protection des places et des magasins de Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg , d'établir la guerre entre l'Elbe et l'Oder, où l'armée française possède Glaugau, Custrin et Slétin , Napoléon se décide à se retirer sur le Rhin. Mais auparavant, il faut qu'il balte les alliés, pour leur ôler la possibilité de le poursuivre dans sa retraite : aussi marche t il à eux au

lieu de les fuir, et le 16 octobre, il les rencontre à Leipsick. Les Français et les alliés se retrouvent en face, les Français avec 157,000 combat tans et 600 pièces de canon, les alliés avec 350,000 hommes et une artillerie double de la nôtre.

Le même jour, on se bat huit heures : l'armée française est victorieuse ; mais un corps d'armée qu'on attend de Dresde , pour compléter la défaite des ennemis, n'arrive pas : nous n'en couchons pas moins sur le champ de bataille.

Le 17, l'armée russe et autrichienne reçoit un renfort.

Le 18 , elle attaque à son tour.

Pendant quatre heures le combat se soutient avec avantage : mais tout-à-coup, 30,000 Saxons, qui occupent une des positions les plus importantes de la ligne , passent à l'ennemi et tournent 60 bouches à feu. Tout semble perdu, tant la défection est inouïe, tant le changement est terrible.

Napoléon accourt avec la moitié de sa garde , attaque les Saxons, les chasse devant lui, leur reprend une partie de son artillerie , et les foudroie avec les canons chargés par eux-mêmes. Les alliés font un mouvement rétrograde: ils ont perdu dans

ces deux journées 150,000 hommes de leurs meilleures troupes. Celte nuit encore, nous couchons sur le champ de bataille.

Le canon a, sinon rétabli un entier équilibre . du moins fait disparaître la grande disproportion, et une troisième bataille se présente avec toutes chances favorables, lorsqu'on vient annoncer à Napoléon qu'il ne reste plus dans les parcs que 16,000 coups a tirer; on en a tiré 220,000 pendant les deux dernières batailles : il faut songer à la retraite. Le résultat des deux victoires est perdu: on a sacrifié inutilement 50,000 hommes.

A deux heures du matin, le mouvement rétrograde commence et est dirigé sur Leipsick : l'armée se retirera derrière l'Elster, afin de se trouver en communication avec Erfurth, d'où elle attend les munitions qui lui manquent. Mais sa retraite ne s'est pas opérée si mystérieusement que l'armée alliée ne s'éveille au bruit: elle croit d'abord qu'elle va être attaquée et se met sur ses gardes; mais bientôt elle apprend la vérité : les Français vainqueurs se retirent : elle ignore pour quelle cause , mais elle profite de leur retraite. Au point du jour, les alliés attaquent L'arrière-garde, pénè-

trenl avec elle dans Leipsick. Nos soldats se retournent, font face à l'ennemi, combattent pied à pied, pour donner le temps a l'armée de passer le seul pont de l'Elster sur lequel s'effectue la retraite. Tout-à-coup, une détonation terrible se fait entendre : on s'inquiète, on s'informe, et l'on apprend qu'un sergent , sans en avoir reçu l'ordre de son chef, a fait sauter le pont. 40,000 Français, poursuivis par 200,000 Russes et Autrichiens, sont séparés de l'armée par une rivière torrentueuse : il faut qu'ils se rendent ou qu'ils se fassent tuer. Une partie se noie , l'autre s'ensevelit sous les décombres du faubourg de Ranstadt.

Le 20, l'armée française arrive a Weissenfels et commence à se reconnaître. Le prince Poniatowski, les généraux Vial, Dumoutier et Rochambeau, sont noyés ou tués; le prince de la Moskowa, le duc de Raguse, les généraux Souham, Compans, La Tour Maubourg et Friedrichs, sont blessés; le prince Emile de Darmstadt , le comte de Hochberg, les généraux Lauriston, Delmas, Rozniecki, Rrasinski, Valory, Bertrand, Dorsenne, d'Etzko, Colomy, Bronikowski , Sliwowitz , Malahowski, Rautenstrauch et Stockhorn, sont prison-

niers; nous avons laissé dans l'Elster et dans les faubourgs de la ville 10,000 morts, 15,000 pri sonniers, 150 pièces de canon et 500 chariots.

Quant a ce qui restait encore de troupes de la confédération, elles avaient déserté dans le trajet de Leipsick à Veissenfels.

A Erfurth, où elle arriva le 23, l'armée française était réduite à ses propres forces, 80,000 hommes a peu près.

Le 28 , en arrivant à Schluchtern , Napoléon obtient des renseignemens positifs sur les mouvemens de l'armée austro-bavaroise : elle a fait des marches forcées, elle est arrivée sur le Mein.

Le 30, l'armée française la rencontre rangée en bataille devant Hanau, et interceptant le chemin de Francfort. Elle lui passe sur le ventre en lui tuant 6,000 hommes, et traverse le Rhin les 5, 6 et 7 novembre.

Le 9, Napoléon est de retour à Paris.

Là, les défections le poursuivent. De l'extérieur elles vont s'étendre à l'intérieur. Après la Russie l'Allemagne, après l'Allemagne l'Italie, après l'Italie la France.

La bataille d'Hanau avait donné lieu à de non

iNAPOLÉON EMPEREUR. 217

velles conférences. Le baron de St-Aignan , le prince de Metternich , le comte Nesselrode et lord Aberdeen, s'étaient réunis à Francfort. Napoléon obtiendrait la paix en abandonnant la Confédération du Rhin, en renonçant à la Pologne et aux départemens de l'Elbe : la France resterait dans ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin : puis on discuterait en Italie une frontière qui nous séparât de la maison d'Autriche.

Napoléon souscrivit à ces bases , et fit mettre sous les yeux du sénat et du corps législatif les pièces relatives aux négociations, déclarant qu'il (Hait disposé à faire les sacrifices demandés. Le corps législatif, mécontent de ce que Napoléon lui avait imposé un président, sans présentation de candidats, nomma une commission de cinq mem bres pour examiner ces actes. Ces cinq rappor tours, connus par leur opposition au système im périal, étaient MM. Laine, Gallois, Flaugergues, Raynouard et Maine de Birau. Ils firent une adresse dans laquelle ils laissèrent reparaître, après onze ans d'oubli, le mot de liberté : Napoléon déchira l'adresse, et renvoya le corps législatif. Pendant ce temps, les véritables intentions des souverains

alliés se faisaient jour, au milieu de leurs protocoles trompeurs. Ils n'avaient, comme à Prague, voulu que gagner du temps : ils rompirent de nouveau les conférences, en indiquant un prochain congrès à Châtillon-sur-Seine. C'était à la fois un défi et une insulte. Napoléon accepta l'un, et s'apprêta à se venger de l'autre; et , le 25 janvier 1814, il partit de Paris, laissant sa femme et son fils sous la protection des officiers de la garde nationale.

L'empire était envahi par tous les points. Les Autrichiens s'avançaient en Italie ; les Anglais avaient passé la Bidassoa et paraissaient sur la cime des Pyrénées ; Schwartzemberg , avec la grande armée, forte de 150,000 hommes, débouchait par la Suisse ; Blûcher était entré par Francfort, avec 130,000 Prussiens; Bernadotte avait envahi la Hollande et pénétrait en Belgique, avec 100,000 Suédois et Saxons. 700,000 hommes, formés, par leurs défaites même, à la grande école de la guerre napoléonienne, s'avançaient au cœur de la France, négligeant toutes les places fortes, et se répondant les uns aux autres par un seul cri : Paris ! Paris !

Napoléon reste seul contre le monde entier. Il

iNAPOLEON E31PEREUR 219

a 150,000 hommes, à peine, à opposer à ces mas ses immenses. Mais il a retrouvé , sinon la confiance, du moins le génie de ses jeunes années : la campagne de 1814 sera son chef-d'œuvre stratégique.

D'un coup-d'œil, il a tout vu, tout embrassé , et, autant qu'il est au pouvoir d'un homme, il a paré à tout. Maison est chargé d'arrêter Bernadotte en Belgique ; Augereau marchera au-devant des Autrichiens, à Lyon ; Soult maintiendra les Anglais derrière la Loire ; Eugène défendra l'Italie ; pour lui , il se chargera de Blûcher et de Schwartzemberg.

Il se jette entre eux avec 60,000 hommes, court d'une armée a l'autre , écrase Blûcher à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry et à Montereau. En dix jours, Napoléon a remporté cinq victoires, et les alliés ont perdu 90,000 hommes.

Alors, de nouvelles négociations se renouent à Chàtillon sur-Seine : mais les souverains alliés, de plus en plus exigeans, proposent des conditions inacceptables. Ce n'était plus seulement les conquêtes de Napoléon qu'il s'agissait d'abandonner,

c'était les limites de la république qu'il fallait échanger contre celles de la vieille monarchie.

Napoléon répondit par un de ces élans de lion qui lui étaient si familiers. Il bondit de Mery sur- Seine a Craone, de Craone a Reims, et de Reims à St-Dizier. Partout où il rencontre l'ennemi, il le chasse, le culbute, l'écrase. Mais, derrière lui, l'ennemi se reforme, et, toujours vaincu, avance toujours.

C'est que partout où Napoléon n'est pas, sa fortune est absente. Les Anglais sont entrés à Bordeaux; les Autrichiens occupent Lyon; l'armée de Belgique , réunie aux débris de l'armée de Blùcher, reparaît sur ses derrières. Ses généraux sont mous, paresseux, fatigués. Chamarrés de cordons , écrasés de titres, gorgés d'or, ils ne veulent plus se battre. Trois fois les Prussiens, qu'il croit tenir à sa merci, lui échappent; la première fois , sur la rive gauche de la Marne, par une gelée subite qui raffermit les boues au milieu desquelles ils devaient périr ; la seconde fois, sur l'Aisne, par la reddition de Soissons, qui leur ouvre un passage en avant au moment où ils ne peuvent plus reculer en arrière ; enfin, a Craone.

par la négligence du duc de Raguse, qui se laisse enlever une partie de son matériel par une surprise de nuit. Tous ces présages n'échappent point à Napoléon, qui sent que, malgré ses efforts, la France lui échappe des mains. Sans espoir d'y conserver un trône, il veut au moins y obtenir une tombe, et fait, mais inutilement, tout ce qu'il peut pour se faire tuer , à Arcis-sur-Aube et a St- Dizier. Il a fait un pacte avec les boulets et les balles.

Le 29 mars, il reçoit à Troyes , où il a poursuivi Wintzingerode , la nouvelle que les Prussiens et les Russes marchent en colonnes serrées sur Paris.

Il part aussitôt, arrive le 1er avril à Fontainebleau, et apprend que Marmont a capitulé la veille, à cinq heures du soir, et que, depuis le matin, les alliés occupent la capitale.

Trois partis lui restaient a prendre.

Il avait encore à ses ordres 50,000 soldats, les plus braves et les plus dévoués de l'univers. Il ne s'agissait, pour être sûr d'eux, que de remplacer les vieux généraux, qui avaient tout à perdre, par les jeunes colonels , qui avaient tout à gagner : a

sa voix, encore puissante, la population pouvait s'insurger. Mais alors, Paris était sacrifié ; les alliés le brûlaient en se retirant; et il n'y a qu'un peuple comme les Russes que l'on puisse sauver par un pareil remède.

Le second était de gagner l'Italie, en ralliant les 25,000 hommes d'Augereau, les 18,000 du général Grenier, les 15,000 du maréchal Suchet, et les 40,000 du maréchal Soult. Mais ce parti n'amenait aucun résultat : la France restait occupée par l'ennemi, et les plus grands malheurs pouvaient résulter pour elle de cette occupation.

Restait le troisième, qui était de se retirer derrière la Loire, et de faire la guerre de partisans.

Les alliés vinrent fixer ses irrésolutions, en déclarant que l'empereur Napoléon était le seul obstacle à la paix générale.

Cette déclaration ne lui laissait plus que deux ressources :

Sortir de la vie à la manière d'Annibal :

Descendre du trône à la manière de Sylla.

Il tenta, dit-on, la première : le poison de Ca banis fut impuissant.

Alors, il se décida à recourir a la seconde; et,

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sur un chiffon de papier, aujourd'hui perdu, il écrivit ces lignes, les plus importantes peut-être qu'une main mortelle ait jamais tracées :

« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon , fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses héritiers au trône de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à la France. »

Pendant un an le monde sembla vide.

gSL9 o SLSL2.SLSL fLfi.&AJLfij2 SL2.<L'tï*Vj£k 22.SL 5 SL2.9 A Q 0 J} J5.XLJlJJ.jJ JJ. r !fc3^/3^n?

ET

Napoléon était roi de l'île d'Elbe.

En perdant l'empire du monde, il n'avait voulu , d'abord, en rien conserver que son malheur. « Un petit écu par jour et un cheval , avait-il dit ; voilà tout ce qui m'est nécessaire. » Aussi , forcé par les instances de ceux qui l'entouraient , lorsqu'il pouvait prendre l'Italie , la Toscane , la Corse , avait-il jeté les yeux sur le petit coin de terre où nous le retrouvons.

Mais en négligeant ses intérêts , il avait longuement débattu les droits de ceux qui l'accompagnaient. C'étaient d'abord les généraux Bertrand et Drouot, l'un grand maréchal du palais, l'autre aide de camp de l'empereur; c'était le général

Cambronne , major du 1er régiment de chasseurs de la garde; c'étaient le baron Jermanowski, major des lanciers polonais , le chevalier Malet , les capitaines d'artillerie Cornuel et Raoul, les capitaines d'infanterie Loubers, Lamourette, Hureau et Combi ; enfin , les capitaines de lanciers polonais Balinski et Schoultz.

Ces officiers commandaient à 400 hommes, pris parmi les grenadiers et les chasseurs à pied de la vieille garde , qui avaient obtenu la permission d'accompagner en exil leur ancien empereur. En cas de retour en France, Napoléon avait stipulé pour eux la conservation de leurs droits de citoyens.

Ce fut le 3 mai 1814 , à six heures du soir, que la frégate The Undawtted mouilla dans la rade de Porto-Ferrajo.

Le général Dalesme, qui y commandait encore pour la France, se rendit a bord à l'instant même, pour rendre à Napoléon ses hommages respectueux.

Le comte Drouot, nommé gouverneur de l'île, se rendit à terre pour se faire reconnaître en celte qualité , et se faire rendre les forts de Porto-Fer-

rajo. Le baron Jermanowski , nommé commandant d'armes de la place , l'accompagnait , ainsi que le chevalier Bâillon, fourrier du palais, pour préparer le logement de sa majesté.

Le soir même , toutes les autorités , le clergé et les principaux habitans, se rendirent d'euxmêmes en députation à bord de la frégate, et furent admis en présence de l'empereur.

Le lendemain 4, au matin, un détachement de troupes porta dans la ville le nouveau drapeau que l'empereur avait adopté, et qui était celui de l'île, c'est-à-dire, d'argent à la bande de gueules avec trois abeilles d'or en la bande. Il fut aussitôt arboré sur le fort de l'Étoile , au milieu des salves d'artillerie : la frégate anglaise le salua à son tour, ainsi que tous les vaisseaux qui étaient dans le port.

Vers deux heures , Napoléon descendit à terre avec toute sa suite. Au moment où il mit le pied sur le sol de l'île, il fut salué par 101 coups de canon tirés par l'artillerie des forts , et auxquels la frégate anglaise répondit par 24 coups et par les cris et les vivats de tout son équipage.

L'empereur portait l'uniforme de colonel des

±>s NAPOLEON A L'ILE D'ELBE

chasseurs à cheval de la garde; il avait substitué, à son chapeau , la cocarde rouge et blanche de l'Ile à la cocarde Incolore.

Avant d'entrer dans la ville, il fut reçu par les autorités, le clergé et les notables, précédés du maire, qui lui présenta les clefs de Porto-Fer rajo, sur un plat d'argent. Les troupes de la garnison étaient sous les armes et formaient la haie : derrière elles était entassée la population tout entière, non-seulement de la capitale , mais des autres villes et villages, qui était accourue de tous les coins de l'île. Ils ne pouvaient croire qu'ils eussent pour roi , eux , pauvres pêcheurs , l'homme dont la puissance, le nom et les exploits, avaient rempli le monde. Quant à Napoléon x il était calme, affable et presque gai.

Après avoir répondu au maire, il se rendit avec son cortège à la cathédrale , où l'on chanta un Te Deum: puis, a la sortie de l'église, il se rendit à l'hôtel de la mairie , provisoirement destiné à lui servir de demeure. Le soir, la ville et le port furent spontanément illuminés.

Le général Dalesme publia, le même jour, la proclamation suivante, rédigée par Napoléon :

NAPOLEOiN A L1LE D'ELBE 239

« Habitons de Tîle d'Elbe,

« Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur Napoléon : son propre choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans vos murs , votre nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes , que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre bonheur futur.

« Général, m'a dit l'empereur, j'ai sacrifié mes droits à l'intérêt de la patrie, et je me suis réservé la souveraineté et la propriété de l'île d'Elbe. Toutes les puissances ont consenti à cet arrangement. En faisant connaître aux habitans cet état de choses , dites-leur que j'ai choisi cette île pour mon séjour, en considération de la douceur de leurs mœurs et de leur climat; assurez-les qu'ils seront l'objet constant de mon intérêt le plus vif. »

(( Elbois, ces paroles n'ont pas besoin de commentaires, elles formeront votre destinée. L'empereur vous a bien jugés : je vous dois cette justice, et je vous la rends.

« Habitons de l'île d'Elbe, je m'éloignerai bientôt de vous, et cet éloignement me sera pénible ; mais l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ, et, en quelque lieu que je puisse être, je conserverai toujours le souvenir des vertus des habitons de l'île d'Elbe.

« Dalesme. »

Les 400 grenadiers arrivèrent le 26 mai : le 28 , le général Dalesme partit avec l'ancienne garnison. L'île était entièrement livrée à son nouveau souverain.

Napoléon ne pouvait rester long- temps inactif. Après avoir consacré les premiers jours aux travaux indispensables de son installation , il monta a cheval le 18 mai et visita l'île tout entière : il voulait s'assurer par lui-même de l'état où se trouvait l'agriculture, et quels étaient les produits plus ou moins certains de l'île, comme commerce, pêche , extraction de marbres et de métaux : il visita surtout avec une attention particulière les carrières et les mines qui en sont la principale richesse.

De retour à Porto - Ferrajo , après avoir vu

jusqu'au dernier village et avoir donné partout aux habitans des preuves de sa sollicitude , il s'occupa d'organiser sa cour, et d'appliquer les revenus publics aux plus pressans besoins. Ces revenus se composaient : des mines de fer dont on pouvait tirer un million par an; de la pêche du thon, qui était affermée de quatre à cinq cent mille francs; des salines, dont l'exploitation accordée à une société pouvait rapporter à peu près la même somme ; enfin , de l'imposition foncière et de quelques droits de douanes. Tous ces produits, réunis aux deux millions qu'il s'était réservés sur le grand livre, pouvaient lui constituer, à peu près, quatre millions et demi de revenu.

Napoléon dit souvent qu'il n'avait jamais été si riche.

Il avait quitté l'hôtel de la mairie pour une jolie maison bourgeoise qu'il appelait pompeusement son palais de ville. Cette maison était située sur un rocher, entre le fort Falcone et le fort de l'Étoile , dans un bastion appelé le Bastion des Moulins ; elle consistait en deux pavillons et un corps de logis qui les réunissait. De ses fenêtres , on dominait la ville et le port, couchés à ses pieds,

de sorte qu'aucun objet nouveau ne pouvait échapper à l'œil du maître.

Quant à son palais des champs , il était situé à San-Martino. Avant son arrivée ce n'était qu'une chaumière , qu'il avait fait reconstruire el meubler avec goût : au reste, l'empereur n'y couchait jamais, c'était un but de promenade et voilà tout. Située au pied d'une montagne très élevée, côtoyée par un torrent , environnée d'une prairie , elle embrassait la ville placée en amphithéâtre devant elle, au pied de la ville le port, et à l'horizon , au-delà de la surface vaporeuse de la mer, les rivages de la Toscane.

Au bout de six semaines , Madame-Mère arriva à l'île d'Elbe , et quelques jours* après la princesse Pauline. Cette dernière avait rejoint l'empereur à Fréjus et avait voulu s'embarquer avec lui ; mais elle était si souffrante alors , que le médecin s'y était opposé. Le capitaine anglais s'était alors engagé à revenir prendre la princesse à un jour û\é : ce jour s'étant écoulé et la frégate n'ayant point paru , la princesse avait profité d'un navire napolitain pour faire sa traversée. A ce premier voyage , elle ne resta que deux jours ,

et partit pour Naples; mais, le 1er novembre, le brick Y Inconstant la ramena de nouveau , pour ne plus quitter l'empereur.

On comprend qu'en retombant d'une activité si grande dans un repos si absolu, Napoléon avait eu besoin de se créer des occupations régulières. Aussi toutes ses heures étaient remplies. Il se levait avec le jour, s'enfermait dans sa bibliothèque et travaillait à ses mémoires militaires jusqu'à huit heures du matin : alors il sortait pour inspecter les travaux, s'arrêtait pour interroger les ouvriers, qui presque tous étaient des soldats de sa garde : il faisait vers les onze heures un déjeû ner très-frugal : dans les grandes chaleurs , lorsqu'il avait fait de longues courses ou beaucoup travaillé , il dormait après déjeûner une heure ou deux, et ressortait habituellement sur les trois heures , soit à cheval, soit en calèche, accompagné par le grand-maréchal Bertrand et par le général Drouot, qui dans cette excursion ne le quittaient jamais ; sur la route il écoutait toutes les réclamations qu'on pouvait lui adresser, et ne laissait jamais personne sans l'avoir satisfait : à sept heures il rentrait, dînait avec sa sœur, qui habitait le

premier étage de son palais de ville, admettait à sa table, tantôt l'intendant de l'île, M. de Balbiani, tantôt le chambellan Vantini. tantôt le maire de Porto-Ferrajo , tantôt le colonel de la garde nationale, enfin, quelquefois, les maires de Porto- Longone et de Kio. Le soir, on montait chez la princesse Pauline.

Quant à Madame-Mère, elle habitait une maison à part, que le chambellan Vantini lui avait cédée.

Cependant, l'île d'Elbe était devenue le rendez-vous de tous les curieux de l'Europe; et bientôt l'afïluence des étrangers fut si grande que l'on fut obligé de prendre des mesures pour éviter les désordres inséparables de la réunion de tant d'individus inconnus, parmi lesquels se trouvaient bon nombre d'aventuriers venant chercher fortune. Les produits du sol furent bientôt insufïisans, et il fallut s'en procurer sur le continent : le commerce de Porto-Ferrajo s'en accrut, et cet accroissement améliora la situation générale. Ainsi, dans son exil même, la présence de Napoléon était une source de prospérité pour le pays qui le possédait : son influence s'était étendue jus

qu'aux dernières classes de la société : une atmosphère nouvelle enveloppait l'île.

Parmi ces étrangers, les plus nombreux étaient des Anglais ; ils paraissaient attacher le plus grand prix à le voir et à l'entendre. De son côté, Xapo léon les recevait avec bienveillance. Lord Bentink, lord Douglas et plusieurs autres seigneurs de la haute aristocratie, rapportèrent en Angleterre un précieux souvenir de la manière dont ils avaient été reçus.

De toutes les visites que recevait l'empereur, les plus agréables étaient celles d'un grand nombre d'officiers de toutes les nations, Italiens, Français, Polonais, Allemands, qui venaient lui offrir leurs services. Il leur répondait qu'il n'avait ni places , ni grades à leur donner. — « Eh bien ! nous servirons comme soldats, » disaientils. Et , presque toujours , il les incorporait dans les grenadiers. Ce dévouement à son nom était ce qui le flattait le plus.

Le 15 août arriva : c'était la fête de l'empereur : elle fut célébrée avec des transports difficiles à décrire; et ce dut être, habitué comme il Tétait aux fêtes officielles, un spectacle entière

136 NAPOLÉON A L'ILK D'ELBE

ment neuf pour lui. La ville donna un bal à l'empereur et à la garde : une vaste tente , élégamment ornée, fut construite sur la grande place, et Napoléon ordonna de la laisser ouverte de tous côtés , pour que le peuple entier prit pari à la fête.

Ce que l'on entreprenait de travaux de tous côtés élait chose incroyable. Deux architectes italiens, MM. Bargini, romain, et Bettarini, toscan, traçaient les plans des constructions arrêtées : mais, presque toujours , l'empereur en changeait les dispositions d'après ses idées , et en devenait le seul créateur et le véritable architecte. Ainsi, il changea le tracé de plusieurs routes commencées , il alla chercher une fontaine dont l'eau lui paraissait de meilleure qualité que celle que l'on buvait à Porto-Ferrajo . et en dirigea le cours jusqu'à la ville.

Quoiqu'il suivit probablement de son regard d'aigle les événemens européens , Napoléon était donc, en apparence, entièrement soumis à sa fortune. Personne même ne doutait qu'avec le temps il ne s'habituât a cette vie nouvelle, en touré comme il Tétait par l'amour de tous ceux

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NAPOLÉON A LILE D'ELBE. 237

qui s'approchaient de lui ; lorsque les souverains alliés se chargèrent eux-mêmes de réveiller le lion, qui probablement ne dormait pas.

Napoléon habitait déjà depuis plusieurs mois son petit empire, s'occupant à l'embellir par tous les moyens que lui suggérait son génie ardent et inventif, lorsqu'il fut secrètement averti que l'on venait de débattre son éloignement. La France, par l'organe de M. de Talleyrand , réclamait à grande force, au congrès de Vienne, cette mesure, comme indispensable à sa sûreté, représentant sans cesse combien il était dangereux, pour la dynastie régnante, que Napoléon résidât si près des côtes d'Italie et de Provence. Elle faisait surtout remarquer au congrès que, s'il se lassait de son exil, l'illustre proscrit pouvait en quatre jours passer à Naples, et, de là, avec l'aide de son beau-frère Murât qui y régnait encore , descendre à la tète dune armée dans les provinces de la haute Italie, déjà mécontentes, les soulever au premier appel, et renouveler ainsi la lutte mortelle qui venait à peine de se terminer.

Pour appuyer cette violation du traité de Fontainebleau , on arguait de la correspondance du gé

néral Excelmans avec le roi de Naples, correspondance qui venait d'être saisie, et qui Taisait soupçonner une conspiration flagrante dont le centre était à lîle d'Elbe, et dont les ramifications s'étendaient en Italie et en France. Ces soupçons furent bientôt appuyés d'une autre conspiration que l'on découvrit à Milan, et dans laquelle se trouvaient impliqués plusieurs officiers généraux de l'ancienne armée italienne.

L'Autriche ne voyait pas non plus d'un œil tranquille ce dangereux voisinage : la Gazette d'Augsbourg, son organe, s'expliquait, au reste, ouvertement à cet égard : on y lisait textuellement ces paroles :

« Si inquiétans que soient l'es événemens de Milan, on doit néanmoins se tranquilliser, en pensant qu'ils pourront peut-être contribuer à éloigner le plus tôt possible un homme qui , sur le rocher de l'île d'Elbe, tenait dans ses mains les fils de ces trames ourdies par son or, et qui, aussi long- temps qu'il resterait a proximité des côtes d'Italie , ne laisserait pas les souverains de ces pays jouir tranquillement de leurs possessions. »

Cependant , le congrès . malgré la conviction

générale, n'osait pas, sur des preuves si faibles, prendre une détermination qui se trouvait en contradiction manifeste avec les principes de modération si fastueusement émis par les souverains alliés : il décida que, pour n'avoir pas l'air de violer les traités existans, il serait fait des ouvertures a Napoléon, et qu'on tâcherait de le déterminer a quitter volontairement l'île d'Elbe, sauf, dans le cas où il s'y refuserait, à employer alors la violence. On s'occupa donc immédiatement du choix d'une autre résidence. Malte fut désignée, mais l'Angleterre y vit des inconvéniens : de prisonnier, Napoléon pouvait devenir grand-maître.

Elle proposa Ste-Hélène.

La première idée de Napoléon fut que ces bruits étaient répandus par ses ennemis eux-mêmes, afin de le porter à quelque acte de désespoir qui permit de violer vis-à-vis de lui les promesses faites. En conséquence , il fît partir à l'instant même pour Vienne un agent discret, adroit et fidèle, avec mission de découvrir quelle confiance il pouvait avoir dans les avis qu'on lui avait donnés. Cet homme était recommandé au prince Eugène Beauharnais, qui, se trouvant alors à Vienne,

et dans l'intimité de l'empereur Alexandre, devait savoir ce qui se passait au congrès. Cet agent se procura bientôt tous les renseignemens nécessaires, et les lit parvenir à l'empereur. En outre, il organisa une correspondance active et sûre , à l'aide de laquelle Napoléon devait être mis au courant de tout ce qui se passerait.

Outre cette correspondance avec Vienne, Napoléon avait conservé des communications avec Paris , et chaque nouvelle qui en arrivait lui indiquait une réaction puissante contre les Bourbons.

Ce fut alors, placé qu'il était dans cette double position, que lui vinrent les premières idées du projet gigantesque qu'il mit bientôt a exécution.

Napoléon fit pour la France ce qu'il avail fait pour Vienne. Il envoya des émissaires munis d'instructions secrètes, pour s'assurer plus positivement de la vérité, et nouer, s'il y avait lieu, des intelligences avec ceux de ses amis qui lui étaient restés dévoués et avec ceux des chefs de l'armée qui, se trouvant les plus maltraités, devaient être les plus mécontens.

Ces émissaires, à leur retour, confirmèrent

la vérité des nouvelles auxquelles Napoléon n'osait croire : ils lui donnèrent en même temps l'assurance qu'une sourde fermentation régnait dans le peuple et dans l'armée, que tous les mécontens, et le nombre en était immense, tournaient les yeux de son côté et imploraient son retour ; enfin , qu'une explosion était inévitable , et qu'il était impossible aux Bourbons de lutter longtemps encore contre l'animadversion qu'avaient soulevée l'impéritie et l'imprévoyance de leur gouvernement.

Il n'y avait donc plus de doute : d'un côté, le danger ; de l'autre, l'espérance : une prison éternelle sur un rocher au milieu de l'Océan , ou l'empire du monde.

Napoléon prit sa résolution avec sa rapidité habituelle : en moins de huit jours, tout fut décidé dans son esprit. Il ne s'agissait plus que d'aviser aux préparatifs d'une pareille entreprise sans éveiller les soupçons du commissaire anglais chargé de venir de temps à autre visiter l'île d'Elbe, et sous la surveillance indirecte duquel on avait placé toutes les démarches de l'ex -empereur.

m NAPOLÉON A L'ILE D'ELBE.

Ce commissaire était le colonel Campbell, qui avait accompagné l'empereur lors de son arrivée. Il avait à sa disposition une frégate anglaise, avec laquelle il allait incessamment de Porto-Ferrajo à Gênes, de Gènes à Livourne, et de Livourne à Porto-Ferrajo. Son séjour dans cette dernière rade était ordinairement d'une vingtaine de jours, pendant lesquels le colonel descendait à terre, et allait faire, en apparence, sa cour à Napoléon.

Il fallait aussi tromper les agens secrets qui pouvaient se trouver dans l'île, détourner l'instinctive et clairvoyante sagacité des habitans; enfin, donner entièrement le change sur ses intentions.

A cet effet, Napoléon fit continuer avec activité les travaux commencés : il fit faire le tracé de plusieurs nouvelles routes qu'il se proposait d'établir dans tous les sens, en travers et autour de l'île ; il fit réparer et rendre propre au roulage celle de Porto- Ferrajo à Porto-Longone ; et, comme les arbres étaient fort rares dans l'île, il fît venir du continent une grande quantité de mûriers qu'il planta des deux côtés du chemin. Puis, il s'occupa activement de faire achever sa petite maison de San-

Martino , dont les travaux s'étaient ralentis ; il commanda en Italie des statues et des vases, y acheta des orangers et des plantes rares; enfin, il parut y donner tous ses soins, comme à une demeure qu'il devait habiter long- temps.

A Porto-Ferrajo, il fît démolir les vieilles masures qui entouraient son palais et un long bâtiment qui servait de logement aux officiers, jusqu'à la hauteur d'une terrasse, dont les dimensions furent augmentées de manière à en faire une place d'armes, et à y passer en revue deux bataillons. Une ancienne église abandonnée fut accordée aux habitans pour la construction d'un théâtre, où devaient venir les meilleurs acteurs d'Italie. Toutes les rues furent réparées. La porte de Terre n'était praticable que pour des mules : on l'élargit, et, à l'aide d'une terrasse, la route devint facile au transport de toutes sortes de charrois.

Pendant ce temps, et pour donner plus de facilité encore à l'exécution de son projet, il faisait faire au brick V Inconstant, qu'il s'était réservé en toute propriété, et au chébec l'Étoile, qu'il avait acheté, de fréquens voyages à Gènes, à Livourne,

■2\i NAPOLEON A L'ILE I) ELBE.

à Naples, sur les côtes de Barbarie et même en France, afin d'habituer a leur vue les croisières anglaise et française. En effet . ces navires parcoururent successivement, en tous sens et a plusieurs reprises , le littoral de la Méditerranée . avec le pavillon elbois, sans être aucunement in quiétés. C'était ce que voulait Napoléon.

Ce lut alors qu'il s'occupa sérieusement des préparatifs de son départ. Il fit porter la nuit el avec le plus grand secret, à bord de l'Inconstant, une grande quantité d'armes et de munitions: il lit renouveler les habits de sa garde, son linge et sa chaussure : il rappela les Polonais, qui se trou ▼aient détachés a Porto-Longone et dans la petite ile de la Pianosa, où ils gardaient le fort : il accéléra l'organisation et l'instruction du bataillon de chasseurs, qu'il formait avec des hommes recrutés seulement en Corse et en Italie. Enfin, dans les premiers jours de février, tout se trouva prêt pour profiter de la première occasion favorable qu'amèneraient les nouvelles que l'on attendait de France.

Ces nouvelles arrivèrent enfin : c'était un colonel de l'ancienne année qui en était porteur. Il repartit presque aussi toi pour Naples.

Malheureusement, le colonel Campbell et sa frégate étaient en ce moment dans le port. Il fallut attendre, sans marquer la moindre impatience, et en l'entourant des égards ordinaires, que le temps de sa station habituelle s'écoulât. Enfin, dans l'après-midi du 24 février, il fît demander la permission de présenter ses hommages à l'empereur : il venait prendre congé de lui et demander ses commissions pour Livourne. Napoléon le reconduisit jusqu'à la porte, et les gens de service purent entendre ces derniers mots qu'il lui adressa : « Adieu, monsieur le colonel : je vous souhaite un bon voyage. Jusqu'au re voir. n

À peine le colonel était-il sorti que Napoléon fit demander le grand-maréchal : il passa une partie de la journée et de la nuit enfermé avec lui, se coucha à trois heures du matin, et se leva au point du jour.

Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur le port, il vit la frégate anglaise occupée à appareiller. IJès-lors, comme si une puissance magique avait enchaîné son regard à ce bâtiment, il ne le quitta plus des yeux : il lui vit déployer lune après

246 rSAPOLÉOJN A L'ILE D'ELBE

l'autre toutes ses voiles, lever son ancre, se met tre en marche, et, par un bon vent de sud est. sortir du port et cingler vers Livourne.

Alors, il monta sur la terrasse avec une lunette, et continua de suivre la marche du bâtiment qui s'éloignait : vers midi , la frégate ne sembla plus qu'un point blanc sur la mer; à une heure, elle avait disparu tout-à-fait.

Aussitôt, Napoléon donna ses ordres. Une des principales dispositions fut un embargo de trois jours, mis sur tous les bâtimens qui se trouvaient dans le port : les plus petits bateaux furent assujétis à cette mesure , qui fut exécutée à l'instant même.

Puis , comme le brick l'Inconstant et le chébec l'Etoile n'étaient pas suffisans pour le transport, on traita avec les patrons de trois ou quatre navires marchands que l'on choisit parmi les meilleurs voiliers. Le soir même, tous les marchés étaient passés, et les bâtimens à la disposition de l'empereur.

Dans la nuit du 25 au 26, c'est-à-dire du samedi au dimanche , Napoléon convoqua les principales autorités et les plus notables habitans.

dont il composa une espèce de conseil de régence ; puis, nommant le colonel de la garde nationale , Lapi , commandant de l'île , il confia la défense du pays à ses habitans, en leur recommandant sa mère et sa sœur : enfin, sans indiquer précisément le but de l'expédition qu'il allait tenter, il rassura d'avance ceux auxquels il s'adressait sur le succès qu'elle devait obtenir, pro mit, en cas de guerre, d'envoyer des secours pour défendre l'île, et leur enjoignit de ne jamais la rendre à aucune puissance que sur un ordre émané de lui.

Le matin, il pourvut à quelques détails concernant sa maison, prit congé de sa famille, et ordonna l'embarquement.

A midi, la générale battit.

A deux heures, le rappel lui succéda. — Ce fut alors que Napoléon annonça lui-même à ses vieux compagnons d'armes à quelles destinées nouvelles ils étaient appelés. Au nom de la France, à l'espoir d'un prochain retour dans la patrie, un cri d'enthousiasme retentit, des larmes coulèrent : les soldats rompirent leurs rangs, se jetant dans les bras les uns des autres , courant comme des

insensés, el se jetant à genoux devant Napoléon comme devant un Dieu.

Madame-Mère et la princesse Pauline regardaient, en pleurant, cette scène des fenêtres du palais.

A sept heures, l'embarquement était terminé.

A huit heures, Napoléon passa du port sur un canot: quelques minutes après, il était à bord de l'Inconstant. Au moment où il y mit le pied, un coup de canon se fit entendre : c'était le signal du départ.

Aussitôt la petite flottille appareilla, et, par un vent sud-sud-est assez frais , sortit de la rade , puis du golfe, se dirigeant vers le nord-ouest, el longeant à une certaine distance les côtes d'Italie.

Au moment même où elle mettait à la voile, des émissaires partaient pour Naples et Milan, tandis qu'un officier supérieur se dirigeait vers la Corse, afin d'y tenter un soulèvement qui préparerait un refuge à l'empereur, en cas de non-suc ces en France.

Le 27, au point du jour, chacun monta sur le pont, pour s'assurer du chemin qu'on avait fait pendant la nuit. L'étonnement fut grand et cruel

lorsqu'on s'aperçut qu'on avait fait tout au plus six lieues : à peine avait- on doublé le cap St- André que le vent avait molli , et qu'un calme désespérant lui avait succédé.

Lorsque le soleil eut éclairé l'horizon , on aperçut vers l'ouest, sur les côtes de la Corse , la croisière française , composée de deux frégates : la Fleur de Lys et la Melpomène.

Cette vue répandit l'alarme sur tous les bàtimens : elle fut si grande sur le brick V Inconstant, qui portait l'empereur, la position semblait tellement critique, le danger si imminent, que l'on commença d'agiter la question de retourner à Porto-Ferrajo et d'y attendre un vent favorable. Mais l'empereur fit à l'instant même cesser le conseil et l'indécision, en ordonnant de continuer la route, et en promettant que le calme cesserait. En effet, comme si le vent eût été à ses ordres, il fraîchit vers les onze heures, et. à quatre heures, on se trouva à la hauteur de Livourne, entre Capraja et la Gorgone.

Mais alors une nouvelle alarme plus sérieuse que la première se répandit par toute la flottille : on découvrit tout-à-coup au nord, sous le vent, à

cinq lieues environ, une frégate; une autre apparut en même temps sur les côtes de la Corse ; enfin, dans l'éloignement, on vit poindre un autre bâtiment de guerre qui venait vent arrière sur la flottille.

Il n'y avait plus à tergiverser, il fallait sur le champ prendre un parti : la nuit allait venir et l'on pouvait a la faveur de l'obscurité échapper aux frégates; mais le bâtiment de guerre avançait toujours et Ion ne tarda point à le reconnaître pour un brick français. La première idée qui se présenta alors à l'esprit de tout le monde fut que l'entreprise avait été découverte ou vendue, et qu'on allait se trouver en face de forces supérieures. L'empereur seul soutint que le hasard avait rassemblé ces trois bâtimens, étrangers l'un à l'autre, dans une position qui semblait hostile; certain qu'il était qu'une expédition, conduite avec tant de mystère, ne pouvait avoir été prévue assez à temps pour qu'on eût pu mettre une escadre tout entière à sa poursuite.

Malgré cette conviction, il ordonna doter les sabords et décida qu'en cas d'attaque on irait droit h l'abordage, bien certain qu'avec son équi

page de vieux soldats il enlèverait le brick d'emblée , et pourrait ensuite continuer sa route tranquillement, en se dérobant par une contre-marche de nuit à la poursuite des frégates. Cependant, toujours dans l'espoir que c'était le hasard seul qui avait réuni sur ce point les trois bâtimens que l'on avait en vue, il ordonna aux soldats et à toutes les personnes qui pouvaient éveiller les soupçons, de descendre sous le pont: des signaux transmirent aussitôt le même ordre aux autres navires. Ces dispositions prises, on attendit l'événement.

A six heures du soir les deux bâtimens se trouvèrent en présence , et à portée de la voix : bien que la nuit commençât à descendre avec rapidité, on reconnut le brick français le Zéphu\ capitaine Andrieux. Au reste, il était facile de voir à sa manœuvre qu'il se présentait avec des intentions toutes pacifiques : ainsi se vérifiaient les prévisions de l'empereur.

En se reconnaissant, les deux bricks se salue rent selon l'usage, et tout en continuant leur marche échangèrent quelques paroles. Les deux capitaines se demandèrent réciproquement quel était

le lieu de leur destination. Le capitaine Andrieux répondit qu'il allait à Livourne ; la réponse de l'Inconstant fut qu'H allait à Gènes, et qu'il se chargerait volontiers de commissions pour le pays. Le capitaine Andrieux remercia, et demanda comment se portait l'empereur : à cette question, Napoléon ne put résister au désir de se mêler à une conversation si intéressante pour lui, il prit le porte-voix des mains du capitaine Chotard , et répondit : à merveille. Puis, ces politesses échangées, les deux bricks continuèrent leur route, se perdant réciproquement dans la nuit.

On continua de marcher sous toutes voiles , et par un temps très-frais, de sorte que le lendemain, 28, on doubla le cap Corse. Ce jour encore, on reconnut un bâtiment de guerre de 74, au large, et se dirigeant sur Bastia : mais celui-là ne causa aucune inquiétude; dès. le premier moment, on reconnut qu'il n'avait point de mauvaises intentions.

Avant de quitter l'île d'Elbe , Napoléon avait rédigé deux proclamations ; mais lorsqu'il voulut les faire mettre au net, personne, pas même lui, ne les put déchiffrer: il les jeta alors à la mer et en dicta aussitôt deux autres, l'une adressée à

l'armée , l'autre au peuple français : tous ceux qui savaient écrire furent aussitôt transformés en secrétaires , tout devint pupitre , tambours , bancs , bonnets, et chacun se mit à l'ouvrage. Au milieu de ce travail , on aperçut les côtes d'Antibes : elles furent saluées par des cris d'enthousiasme.

Le 1er mars, à trois heures, la flottille mouilla au golfe Juan : à cinq heures Napoléon mit pied à terre, et le bivouac fut établi dans un bois d'oliviers, où l'on montre encore celui au pied duquel s'assit l'empereur. Vingt-cinq grenadiers et un ofli cier de la garde furent, à l'instant même, envoyés à Antibes, pour tacher de rallier à eux la garnison : mais , entraînés par leur enthousiasme , ils entrèrent dans la ville en criant vive l'empereur ! On ignorait le débarquement de Napoléon, on les prit pour des insensés, le commandant fit lever le pont et les vingt-cinq braves se trouvèrent prisonniers.

Un pareil événement était un échec véritable : aussi quelques officiers proposèrent-ils à Napoléon de marcher sur Antibes et de l'enlever de vive force , afin de prévenir le mauvais effet que pourrait produire sur l'esprit public la résistance de

cette place. Napoléon répondit que c'était sur Paris el non sur Antibes qu'il fallait marcher, et, joignant l'exemple à la parole, il leva le bivouac au lever de la lune.

La petite armée atteignit Cannes au milieu de la nuit, traversa Grasse vers les six heures du matin et fit halte sur une hauteur qui domine la ville. A peine Napoléon y était-il établi qu'il fut entouré des populations environnantes , chez lesquelles le bruit de son miraculeux débarquement s'était déjà répandu : il les reçut comme il eût fait aux Tuileries, écoutant les plaintes, recevant les pétitions, promettant de faire justice. L'empereur croyait trouver à Grasse une route qu'il avait commandée en 1813, mais la route n'était pas faite ; il fallut donc qu'il se décidât à laisser dans la ville sa voiture et les quatre petites pièces d artillerie qu'il avait amenées de l'île d'Elbe. On prit par des sentiers de mpntagnes encore couverts de neige, et le soir on alla coucher, après avoir fait vingt lieues, au village de Cérénon : le 3 mars, on arriva à Barème; le i, à Digne ; le 5, à Gap : dans cette ville on s'arrêta le temps ne cessaire à l'impression des proclamations, que.

dès le lendemain , on répandit par milliers sur la route.

Cependant , l'empereur n'était pas sans inquiétude. Jusqu'alors il n'avait eu affaire qu'aux populations, et leur enthousiasme n'était pas douteux; mais aucun soldat ne s'était présenté, aijcun corps organisé ne s'était rallié à la petite armée, et c'était avant tout sur les régimens envoyés à sa rencontre que Napoléon désirait que sa présence opérât. Le moment tant craint et tant désiré arriva enfin : entre Lamure et Vizille, le général Cam bronne, marchant à l'avant-garde avec 40 grenadiers, rencontra un bataillon envoyé de Grenoble pour fermer la route : le chef du détachement refusa de reconnaître le général Cambronne, et celui-ci envoya prévenir l'empereur de ce qui arrivait.

Napoléon suivait la route, dans une mauvaise voiture de voyage que l'on s'était procurée à Gap, lorsqu'il apprit cette nouvelle : il fit aussitôt approcher son cheval, monta dessus et s'avança au galop, jusqu'à cent pas à peu près des soldats qui formaient la haie , sans qu'un seul cri ni une seule acclamation saluassent sa personne.

Le moment de perdre ou de gagner la partie était venu. La disposition du terrain ne permettait pas de reculer : à gauche de la route , une montagne h pic ; à droite, une petite prairie, de trente pas de large à peine, bordée par un précipice; en face, le bataillon sous les armes, s'étendant du précipice à la montagne.

Napoléon s'arrêta sur un petit monticule,, à dix pas d'un ruisseau qui traverse la prairie, puis, se retournant vers le général Bertrand et lui jetant la bride de son cheval aux mains. — «On m'a trompé, lui dit-il; mais n'importe, en avant!» — A ces mots il met pied à terre , traverse le mis seau, marche droit au bataillon qui reste toujours immobile , et, s'arrètant à vmgt pas de la ligne, au moment où l'aide-de-camp du général Marchand tire son épée et ordonne de faire feu. — « Eh quoi ! mes amis, leur dit-il, ne me reconnaissez-vous point? je suis votre empereur. S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, il le peut, me voilà. » — Ces paroles étaient à peine prononcées, que le cri de vive l'empereur! s'élauce de toutes les bouches : l'aide-de-camp ordonne une seconde fois de faire feu, mais sa voix

NAPOLÉON A L'ILE D'ELIŒ. 257

est étouffée au milieu des clameurs : en même temps, et tandis que quatre lanciers polonais se mettent à sa poursuite , les soldats se débandent, s'élancent en avant, entourent Napoléon, tombent à ses pieds, lui baisent les mains, arrachent la cocarde blanche , lui substituent la cocarde tricolore, et tout cela avec des cris, des acclamations, un délire qui font venir les larmes aux yeux de leur ancien général. Bientôt il se rappelle qu'il n'y a pas un instant à perdre , il ordonne de faire demi-tour à droite, prend la tête de la colonne, et, précédé de Cambronne et de ses quarante gre nadiers, suivi du bataillon qu'on a envoyé poui lui fermer le passage , il arrive au haut de la mon lagne de Vizille d'où il voit , une demi-lieue plus bas, l'aide-de-camp, toujours poursuivi par les quatre lanciers sur lesquels il gagne, grâce à son cheval frais, s'enfoncer dans la ville, puis bientôt reparaître à l'autre extrémité, et ne leur échapper qu'en prenant un chemin de traverse où leurs chevaux, écrasés de fatigue, ne peuvent pas le suivre.

Cependant cet homme qui fuit et ces quatre boni mes qui le poursuivent, en passant comme l'éclair à

258 VAPOLEOH I L'ILE D'ELBE

travers les rues de Vizille , ont tout dit par leur seule présence : le malin on a vu passer l'aide- < le camp à la tète de son bataillon . et voilà qu'il repasse seul et poursuivi : ce qu'on a dit est donc vrai. Napoléon s'avance donc, entouré de l'amour (U\ peuple et des soldats : chacun sort, s'interroge, s'excite: tout à-coup on aperçoit le cortège au milieu de la côte de Lamure; hommes, femmes . enfans , chacun s'élance au-devant de lui. la ville tout entière l'entoure avant qu'il ne soit arrivé à ses portes, tandis que les paysans descendent des montagnes, bondissant comme des chamois , et faisant retentir de rocher en rocher le cri de rire l'empereur !

Napoléon fait halte à Vizille. Vizille est le berceau de la liberté française : 1814 n'a pas été parjure à 1789 : l'empereur est reçu par une population ivre de joie. Mais Vizille n'est qu'une ville sans porte, sans murailles, sans garnison ; il faut marcher sur Grenoble : une partie des habitai is accompagne Napoléon .

A une lieue de Vizille, on aperçoit sur la route un officier d'infanterie, qui accourt, tout couvert de poussière; comme le Grec de .Marathon, il esl

prêt à tomber de fatigue : il apporte de riches nouvelles,

Vers deux heures de l'après-midi, le 7e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Labédoyère, est parti de Grenoble pour s'avancer contre l'empereur. Mais", à une demi-lieue de la ville, le colonel , qui marchait à cheval en tète de son régiment, a l'ait tout-à-coup volte-face et a commandé une halte. Aussitôt un tambour s'est approché du colonel, lui présentant sa caisse : le colonel y a plongé la main, en a tiré une aigle, et, se levant sur ses étriers, afin que tout le monde pût le voir : «Soldats! s'est-il écrié, voici le signe glorieux qui vous guidait dans nos immortelles journées. Celui qui nous conduisit si souvent à la victoire s'avance vers nous pour venger notre humiliation et nos revers. Il est temps de voler sous son drapeau qui ne cessa jamais d'être le nôtre. Que ceux qui m'aiment me suivent! Vive l'empereur ! » — Tout le régiment a suivi.

L'officier a voulu être le premier à apporter cette nouvelle à l'empereur , et il a pris les devans; mais le régiment tout entier est derrière lui.

Jliu \ fcPOLÉON \ i:il,i: D'ELBE

Napoléon pique son cheval et pousse en avant ; toute sa petite armée le suit, criant et courant. Arrivé au haut d'une colline, il aperçoit le régiment de Labédoyère, qui s'avance au pas accéléré. A peine a-t-il été aperçu, que les cris de rive l'empereur! retentissent. Ces cris sont entendus par les braves de File d'Elbe, qui y répondent. Alors , personne ne conserve plus de rang, chacun court, chacun s'élance : Napoléon se jette au milieu du renfort qui lui arrive : Labédoyère s'élance à bas de son cheval , pour embrasser les genoux de Napoléon ; celui - ci le reçoit dans ses bras, le presse sur sa poitrine : « Colonel, lui dit L'empereur, c'est vous qui me replacez sur le trône. » Labédoyère est fou de joie. Cet embrassement lui coûtera la vie, mais qu'importe? on a vécu un siècle quand on a entendu de telles paroles.

On se remet en route à l'instant, car Napoléon 11 est pas tranquille tant qu'il n'est pas à Grenoble. Grenoble a une garnison qui , dit-on , doit tenir. Vainement les soldats répondent-ils à l'empereur de Leurs camarades; l'empereur, tout en parais sant convaincu comme eux, ordonne de marcher sur la ville.

Napoléon arrive à huit heures du soir sous les murs de Grenoble.

Les remparts sont couverts par le 3e régiment du génie, composé de 2,000 vieux soldats, par le i" régiment d'artillerie de ligne, dans lequel Napoléon a servi, par deux bataillons du 5e de ligne et par les hussards du 4°. Au reste, la marche de l'empereur a été si rapide qu'elle a déjoué toutes les mesures ; on n'a pas eu le temps de couper les ponts : mais les portes sont fermées et le commandant refuse de les ouvrir.

Napoléon comprend qu'un moment d'hésitation le perd : la nuit lui enlève le prestige de sa présence : tous les yeux le cherchent sans doute, mais personne ne le voit. Il ordonne à Labédoyère de haranguer les artilleurs : alors le colonel monte sur un tertre et crie d'une voix forte :

«Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles : c'est à vous de le recevoir et de répéter avec nous l'an cien cri de ralliement des vainqueurs de l'Europe : Vive l'empereur! »

En effet, ce cri magique est à l'instant même répété, non seulement sur les remparts, mais en

core dans tous les quartiers de la ville : chacun alors se précipite vers les portes; mais les portes sont fermées , et le commandant en a les ciels. De leur côté, les soldats qui accompagnent Napoléon s'approchent : on se parle, on se répond, on se donne la main a travers les guichets, mais on n'ouvre pas. L'empereur frémit d'une impatience qui n'est pas sans inquiétude.

Tout à coup , les cris place ! place ! se font en tendre : c'est la population tout entière du faubourg Très-Goitre, qui s'avance avec des poutres, pour enfoncer les portes. Chacun se range : les béliers commencent leur office; les portes gémis sent, s'ébranlent, s'ouvrent : 6,000 hommes débordent à la fois.

Ce n'est plus de l'enthousiasme : c'est de la fureur, c'est de la rage. Ces hommes se précipitent sur Napoléon , comme s'ils allaient le mettre en pièces : en un instant, il est enlevé de son cheval, entraîné , emporté avec des cris frénétiques; jamais, dans aucune bataille, il n'a couru danger pareil ; tout le monde tremble pour lui , car lui seul peut comprendre que le flot qui l'emporte est tout d'amour.

Enlin , il s'arrête dans un hôtel : son état-major le rejoint et l'entoure. A peine chacun commence-t-il à respirer qu'on entend un nouveau tumulte : ce sont les habitans de la ville qui, ne pouvant lui en apporter les clefs, viennent lui en offrir les portes.

La nuit n'est qu'une longue fête pendant laquelle soldats, bourgeois et paysans, fraternisent ensemble. Cette nuit, Napoléon l'emploie à faire réimprimer ses proclamations. Le 8, au matin, elles sont affichées et répandues de tous côtés ; des émissaires sortent de la ville et les portent sur tous les points,, annonçant la prise de possession de la capitale du Dauphiné , et la prochaine intervention de l'Autriche et du roi de Naples. C'est à Grenoble seulement que Napoléon est certain d'arriver jusqu'à Paris.

Le lendemain, le clergé, l'état-major, la cour, les tribunaux et toutes les autorités civiles et militaires, viennent offrir leurs félicitations à l'empereur. L'audience finie , il passe la garnison , forte de 6,000 hommes, en revue, et s'achemine aussitôt sur Lyon.

Le lendemain, après avoir rendu trois décrets,

J(ii NAPOLÉON A L'ILE D'ELBE.

qui signalent le retour entre ses mains «lu pou voir impérial, il se remet en route, et va coucher a Bourgoin. La foule et l'enthousiasme vont ton jours augmentant : on dirait que la France ton! entière l'accompagne, et s'avance avec lui vers la capitale.

Sur la route de Bourgoin a Lyon, Napoléon apprend que le duc d'Orléans, le comte d'Artois et le maréchal Macdonald, veulent défendre la ville, et qu'on va couper le pont Morand et le pont de la Guillotière. Il rit de ces dispositions auxquelles il ne croit pas , car il connaît le patriotisme des Lyonnais , et ordonne au 4e hussards de pousser une reconnaissance jusqu'à la Guillotière. Le ré giment est accueilli aux cris'de vive l'empereur ! Ces cris arrivent jusqu'à Napoléon , qui le suit à la distance d'un quart de lieue a peu près : il met son cheval au galop, et arrive seul et confiant au moment où on l'attend le moins, au milieu de cette population, dont il change par sa présence l'exaltation en folie.

Dans le même instant, soldats des deux partis se jettent sur les barricades qui les séparent, et Ira vaillent avec une égale ardeur à les démolir au

bout d'un quart d'heure, ils sont dans les bras l'un de l'autre. Le duc d'Orléans et le général Macdonald sont forcés de se retirer : le comte d'Artois s'enfuit , ayant pour toute escorte un seul volontaire royal qui ne l'a point abandonné.

A cinq heures du soir, la garnison tout entière s'élance au devant de l'empereur.

Une heure après, l'armée prend possession de la ville.

A huit heures , Napoléon fait son entrée dans la seconde capitale du royaume.

Pendant quatre jours qu'il y resta, il eut cou stamment vingt mille âmes sous ses fenêtres.

Le 13, l'empereur partit de Lyon et coucha à Mâcon. L'enthousiasme allait toujours croissant. Ce n'élaient plus seulement quelques individus isolés , c'étaient les magistrats qui venaient le recevoir aux portes des villes.

Le 17, ce fut un préfet qui le reçut à Auxerre : c'était la première autorité supérieure qui hasardât une pareille démonstration.

Dans la soirée, on annonça le maréchal Ney : il venait, honteux de sa froideur en 1814, et de

ses sermens à Louis XVIII, demander une place dans les rangs des grenadiers. Napoléon lui ouvrit les bras, l'appela le brave des braves, et tout fut oublié.

Encore un embrassement mortel.

Le 20 mars, à deux heures de l'après-midi, Napoléon arriva à Fontainebleau. Ce château gardait de terribles souvenirs : dans une de ses chambres, il avait pensé perdre la vie : dans l'autre, il avait perdu l'empire. Il n'y fit qu'une halte d'un instant, et continua sa marche triomphale sur Paris.

Il y arriva le soir, comme à Grenoble, comme à Lyon, à la fin d'une de ses longues journées, et à la tête des troupes qui gardaient les faubourgs. Il aurait pu, s'il eût voulu, y rentrer avec deux millions d'hommes.

A huit heures et demie du soir, il entra dans la cour des Tuileries. Là, on se précipite sur lui, ainsi qu'on a fait à Grenoble; mille bras s'étendent, le saisissent, l'emportent, avec des cris et un délire dont on n'a point d'idée: la foule est telle qu'il n'y a pas moyen de la maîtriser ; c'est un torrent auquel il foui laisser son cours. Napo

LES CENT JOUKS. 267

léon ne peut dire que ces paroles : « Mes amis , vous m'étouffez ! »

Dans les appartenons, Napoléon trouve une au tre foule, foule dorée et respectueuse, foule de courtisans, de généraux, de maréchaux. Ceux-là n'étouffent point Napoléon : ils se courbent devant lui.

«Messieurs, leur dit l'empereur, ce sont les gens désintéressés qui m'ont ramené dans ma capitale : ce sont les sous-lieutenans et les soldats qui ont tout fait ; c'est au peuple, c'est a l'armée que je dois tout. »

La nuit même, Napoléon s'occupa de tout réorganiser. Cambacérès fut nommé à la justice, le duc de Vicence aux affaires étrangères, le mare chai Davoust à la guerre, le duc de Gaëte aux finances, Decrès à la marine, Fouché à la police, Carnol à l'intérieur; le duc de Bassano fut replacé à la secrétairerie d'État, le comte Mollien rentra au trésor, le duc de Rovigo fut nommé commandant-général de la gendarmerie, M. de Montalivet devint intendant de la liste civile, Letort et La Bé~ doyère furent faits généraux, Bertrand et Drouoi lurent maintenus dans leurs places de grand ma-

réchal du palais el de major général de la garde; enfin, ions (es chambellans, écuyers, maîtres des cérémonies de 1814 furent rappelés.

Le 26 mars, tons les grands corps de l'empire

lurent appelés à exprimer a Napoléon les vœux de la France.

Le 27 mars, on eût dit que les Bourbons n'avaient jamais existé, et tonte la nation crut avoir l'ait un rêve!

En effet, la révolution avait été terminée en un jour et n'avait pas coûté une goutte de sang: nul n'avait, cette fois, h reprocher à Napoléon la mort d'un père, d'un frère ni d'un ami. Le seul changement visible qui se soit opéré, c'est que les couleurs flottantes sur nos villes sont changées, et que les cris de Vive l'empereur ! s'élèvent retentissans d'un bout à l'autre de la France.

Cependant, la nation est fière du grand acte de spontanéité qu'elle vient d'accomplir: la grandeur de l'entreprise qu'elle a si bien secondée semble effacer, par son résultat gigantesque, les revers de ses trois dernières années, et elle est reconnaissante h Napoléon de ce qu'il est remonté sur le trône.

Napoléon examine sa position et la juge.

Deux voies sont ouvertes devant lui :

Tout tenter pour la paix, en se préparant à la guerre;

Ou commencer la guerre par un de ces mouvemens imprévus, par un de ces coups de foudre soudains, qui ont fait de lui le Jupiter-Tonnant de l'Europe.

Chacun de ces deux partis a ses inconvéuiens.

Tout tenter pour la paix, c'est donner le temps aux alliés de se reconnaître : ils compteront leurs soldats et les nôtres, et ils auront autant d'armées que nous de divisions ; nous nous retrouverons un contre cinq. Qu'importe ! nous avons quelquefois vaincu ainsi.

Commencer la guerre , c'est donner raison à ceux qui disent que Napoléon ne veut pas la paix. Puis , l'empereur n'a sous la main que 40,000 hommes. C'est assez, il est vrai, pour reconquérir la Belgique et entrer à Bruxelles : mais, une fois arrivé à Bruxelles, on se trouvera enfermé dans un cercle de places fortes qu'il faudra enlever les unes après les autres, et

Maastricht, Luxembourg et Anvers, ne sont pas de ces bicoques que Ton emporte en un coup de main. D'ailleurs, la Vendée remue, le duc d'Angoulème marche sur Lyon et les Marseillais sur Grenoble. 11 faut prendre à temps cette inflammation d'enl railles qui tourmente la France , afin qu'elle se présente devant l'ennemi dans toute sa puissance et avec toute sa force.

Napoléon se décide donc pour le premier de ces deux partis. La paix, qu'il refusait à Châtillon en 1814, après l'envahissement de la France, peut être acceptée en 1815, après le retour de l'île d'Elbe. On peut s'arrêter quand on monte , jamais quand on descend.

Pour montrer son bon vouloir à la nation, il écrit donc cette circulaire aux rois de l'Europe :

« Monsieur mon frère,

« Vous aurez appris, dans le cours du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris, et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événemens doit être maintenant connue de Votre Majesté: ils sont l'ouvrage dune irrésistible puissance, l'ouvrage

et la volonté unanime d'une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. L'attente qui m'avait décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée : je suis venu , et du point où j'ai touché le rivage, l'amour de mes sujets m'a porté jusque dans ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection par une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial étant nécessaire au bonheur des Français, ma plus douce pensée est de le rendre en même temps utile à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès : une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains , et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître désormais d'autre ri- ' valité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique

sera le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations. Si tels sont , comme j'en ai l'heureuse confiance, les sentimens personnels de Notre Majesté , le calme général est assuré pour long-temps, et la justice, assise aux confins des états, suffit seule pour en garder les frontières. » Cette lettre , qui propose une paix dont le ré sultat sera le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations, trouve les souverains alliés en train de se partager l'Europe. Dans cette grande traite des blancs, dans cette publique adjudication des âmes, la Russie prend le grand duché de Varsovie; la Prusse dévore une partie du royaume de Saxe , une partie de la Pologne, de laWestphalie, de la Franconie, et, comme un immense serpent dont la queue touche àMemel, espère allonger, en suivant la rive gauche du Rhin, sa tête jusqu'à Thionville; l'Autriche réclame son Italie , telle qu'elle était avant le traité de Campo Formio, ainsi que tout ce que son aigle à double tète a laissé tomber de ses serres après les traités successifs de Lunéville, de Presbourg et devienne; le stathouder de Hollande, élevé au grade de roi, demande que l'on confirme l'ad-

jonction à ses états héréditaires , de la Belgique , du pays de Liège et du duché de Luxembourg ; enfin, le roi de Sardaigne presse la réunion de Gènes à son état continental, dont il est absent depuis quinze ans. Chaque grande puissance veut, comme un lion de marbre, tenir sous sa griffe, au lieu de boule, un petit royaume. La Russie aura la Pologne, la Prusse aura la Saxe, l'Espagne aura le Portugal, l'Autriche aura l'Italie: quant à l'Angleterre, qui fait les frais de toutes ces révolutions, elle en aura deux au lieu d'un, — la Hollande et le Hanovre.

Le moment était, comme on le voit, mal choisi. Cependant, cette ouverture de l'empereur aurait peut-être pu avoir quelque résultat, si le congrès eût été dissous, et qu'on eût pu traiter avec les souverains alliés , un à un : mais, placés comme ils l'étaient en face les uns des autres, leur amourpropre s'exalta, et Napoléon ne reçut aucune réponse à sa lettre.

L'empereur ne fut point étonné de ce silence : il l'avait prévu, et ne perdait pas de temps pour se mettre en mesure de faire la guerre. Plus il entrait avant dans l'examen de ses moyens offen-

274 LES CKNT JOURS

s'ils, plus il se félicitait de n'avoir pas cédé à son premier mouvement : tout était désorganisé en France : à peine restait-il un noyau d'armée. Quant au matériel militaire, poudre, fusils, canons, tout semblait avoir disparu.

Pendant trois mois , Napoléon travailla seize heures par jour. A sa voix , la France se couvrit de manufactures, d'ateliers, de fonderies, et les armuriers seuls de la capitale fournirent jusqu'à 3,000 fusils en vingt-quatre heures, tandis que les tailleurs confectionnaient, dans le même intervalle, jusqu'à 15 et même 1,800 habits. En même temps, les cadres des régimens de ligne sont portés de deux bataillons à cinq ; ceux de la cavalerie sont renforcés de deux escadrons ; deux cents bataillons de gardes nationales sont organisés ; vingt régimens de marine et quarante régimens de jeunes^ gardes sont mis en étal de service ; les anciens soldats licenciés sont rappelés sous les drapeaux; les conscriptions de 1814 et de 1815 sont levées; les soldats et officiers en retraite sont engagés à rentrer en ligne. Six armées se forment, sous les noms d'armées du Nord, de la Moselle, du Rhin, du Jura, des Alpes,

des Pyrénées , tandis qu'une septième , sous le nom d'armée de réserve, se réunit sous les murs de Paris et de Lyon, que l'on va fortifier.

En effet, toute grande capitale doit être à l'abri d'un coup de main, et plus d'une fois la vieille Lutèce a dû son salut a ses murailles. Si , en 1805, Vienne eût été défendue, la bataille d'Ulm n'eût pas décidé de la guerre; si , en 1806, Berlin eût été fortifiée , l'armée , battue à léna , s'y fût ralliée, et l'armée russe l'y eût rejointe; si, en 1808, Madrid eût été en état de défense, farinée française n'eût point, même après les victoires d'Espinosa, de Tudela, de Burgos et de Somma-Sierra, osé marcher sur cette capitale, en laissant derrière elle l'armée anglaise et l'armée espagnole, vers Salamanque et Valladolid; enfin, si, en 1814, Paris eût tenu huit jours seulement, l'armée alliée était étouffée entre ses murailles et les 80,000 hommes que Napoléon réunissait à Fou lainebleau.

Le général de génie Haxo est chargé de celle grande œuvre : il fortifiera Paris : le général Léry fortifiera Lyon.

Donc, si les souverains alliés nous laissent sen

lement jusqu'au l,r juin, l'effectif de notre aimée sera porté de 200,000 hommes à 414,000 hommes; et, s'ils nous laissent jusqu'au 1er septembre, non-seulement cet effectif sera doublé , mais encore toutes les villes seront fortifiées jusqu'au centre de la France et serviront, en quelque sorte, d'ouvrages avancés à la capitale. Ainsi, 1815 rivalise avec 1793, et Napoléon a obtenu le même résultat que le Comité de salut public, sans avoir besoin de le presser avec les douze guillotines qui faisaient partie des bagages de l'armée révolutionnaire.

C'est qu'aussi, il n'y a pas un instant à perdre: les alliés, qui se disputent la Saxe et Cracovie, sont restés l'arme au bras et la mèche allumée. Quatre ordres sont donnés , et l'Europe marche de nouveau contre la France. Wellington et Blùcher rassemblent 220,000 hommes, Anglais, Prussiens, Hanovriens, Belges et Brunswickois , entre Liège et Courtray ; les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois, se pressent dans le Palatinat et dans la Forêt-Noire-, les Autrichiens s'avancent à marches forcées pour les joindre; les Russes traversent la Franconie et la Saxe, et, en moins de

deux mois, seront arrivés de la Pologne aux bords du Rhin. 900,000 hommes sont prêts, 300,000 vont l'être. La coalition a le secret de Cadmus; à sa voix, les soldats sortent de terre.

Cependant, à mesure que Napoléon voit grossir les armées ennemies, il sent de plus en plus le besoin de s'appuyer sur ce peuple qui lui a manqué en 1814. Un instant il hésite s'il ne laissera pas de côté la couronne impériale pour ressaisir l'épée du premier consul : mais, né au milieu des révolutions , Napoléon a peur d'elles ; il craint l'emportement populaire, parce qu'il sait que rien ne le peut dompter. La nation s'est plainte de manquer de liberté , il lui donnera l'acte additionnel : 1790 a eu sa fédération, 1815 aura son champ de mai : peut-être la France s'y tromperat-elle. Napoléon passe en revue les fédérés, et, le 1er juin, sur l'autel du Champ-de-Mars , il fait serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le même jour, il ouvre les chambres.

Puis , débarrassé de toute cette comédie politique qu'il joue à regret, il reprend son véritable rôle et redevient général. Il a 180,000 hommes disponibles pour ouvrir la campagne.

Qu'en fera-t-il? marchera-t-il au-devant des Anglo- Prussiens, pour les joindre a Bruxelles ou à Namur/ altendra-t-il les alliés sous les murs de Paris ou de Lyon? sera-t-il Annibal ou Fabius?

S'il attend les alliés , Napoléon gagne jusqu'au mois d'août, et alors il aura complété ses levées, terminé ses préparatifs, organisé tout son matériel : il combattra avec toutes ses ressources une armée affaiblie des deux tiers par les corps d'observation qu'elle aura été forcée de laisser derrière elle.

Mais la moitié de la France, livrée à l'ennemi, ne comprendra pas la prudence de cette manœuvre. On peut faire le Fabius quand on a, comme Alexandre , un empire qui couvre la septième partie du globe, ou lorsque, comme Wellington, on manœuvre sur l'empire des autres. D'ailleurs, toutes ces temporisations ne sont pas dans le génie de l'empereur.

Au contraire , en transportant les hostilités en Belgique , on étonnera l'ennemi qui nous croit hors d'état d'entrer en campagne : Wellington et Blùcher peuvent être battus, dispersés, anéantis, avant que le reste des troupes alliés n'ait eu le

temps de les rejoindre. Alors, Bruxelles se déclarera , les bords du Rhin reprendront les armes, l'Italie, la Pologne et la Saxe se soulèveront; et ainsi, dès le commencement de la campagne, le premier coup, s'il est bien frappé, peut dissoudre la coalition.

Il est vrai aussi qu'en cas de revers, on attire l'ennemi en France dès le commencement de juillet, c'est-à-dire près de deux mois plus tôt qu'il n'y viendrait de lui-même. Mais, est-ce après sa marche triomphale du golfe Juan à Paris que Napoléon peut douter de son armée et prévoir une défaite?

De ces 180,000 hommes , l'empereur doit distraire un quart pour garnir Bordeaux, Toulouse, Chambéry, Béfort , Strasbourg, et comprimer la Vendée, ce vieux caucer politique mal extirpé par Hoche et par Kléber : il reste donc avec 125,000 hommes , qu'il concentre de Philippeville à Maubeuge. Il a 200,000 hommes devant lui, c'est vrai; mais s'il attend seulement six semaines encore, il aura à la fois l'Europe tout entière sur les bras. Le 12 juin il part de Paris; le 14, il porte son quartier général

à Beaumont, où il campe au milieu de 60,000 hommes, jetant à sa droite 16,000 hommes sur Philippeville , et a sa gauche 40,000 hommes vers Solre-sur-Sambre. Dans cette position , Napoléon a devant lui la Sambre, à sa droite la Meuse , à sa gauche et derrière lui les bois d'Avesne, de Chimav et de Gedine.

De son côté, l'ennemi, placé entre la Sambre et l'Escaut, s'échelonne sur un espace de vingt lieues à peu près.

L'armée prusso-saxonne, commandée en chef par Blùcher, forme l'avant-garde. Elle compte 120,000 hommes et 300 bouches à feu. Elle se divise en quatre grands corps ; le premier, commandé par le général Ziéthen, qui a son quartiergénéral à Charleroy et Fleurus , et qui forme le point de concentration ; le second , commandé par le général Pirsch , cantonné aux environs de Namur; le troisième, commandé par le général Thielmal, et qui borde la Meuse aux environs de Dînant; le quatrième, commandé par le général Bulow , et qui , placé en arrière des trois premiers, a établi son quartier général à Liège. Disposée ainsi, l'armée prusso-saxonne a la forme

d'un fer à cheval dont les deux extrémités s'avancent, d'un côté, comme nous l'avons dit, jusqu'à Charleroy, et de l'autre jusqu'à Dînant, et sont éloignées, l'une de trois lieues, l'autre d'une lieue et demie seulement de nos avant-postes.

L'armée anglo-hollandaise est commandée en chef par Wellington; elle compte 104,200 hom mes, et forme dix divisions : ces divisions sont séparées en deux grands corps d'infanterie et un corps de cavalerie. Le premier corps d'infanterie est commandé par le prince d'Orange, dont le quartier général est à Braine-le-Comte ; le second corps est commandé par le lieutenant-général Hill, dont le quartier général est à Bruxelles; enfin la cavalerie, qui stationne autour de Graminont, est commandée par lord Uxbridge ; quant au grand parc d'artillerie, il est cantonné à Gand.

La seconde armée présente la même disposition de lignes que la première : seulement le fer à cheval est retourné, et, au lieu que ce soient les extrémités, c'est le centre qui se trouve le plus rapproché de notre front de bataille, dont il est entièrement séparé par l'armée prusso-saxonne.

Napoléon est arrivé dans la soirée du 14 à

deux lieues des ennemis , sans qu'ils aient encore la moindre connaissance de sa marche: il passe

une partie de la nuit courbé sur une grande carte des environs, et entouré d'espions qui lui apportent des renseignemens certains sur les différentes positions de l'ennemi : lorsqu'il les a entièrement reconnues, il calcule avec sa rapidité ordinaire qu'ils ont tellement étendu leurs lignes, qu'il leur faut trois jours pour se réunir; en les attaquant a ['improviste, il peut diviser les deux armées et les battre séparément. D'avance il a concentré en un seul corps 20,000 chevaux : c'est le sabre de cette cavalerie qui coupera par le milieu le serpent dont il écrasera ensuite les tron çons séparés.

Le plan de bataille est tracé : Napoléon expédie ses ditFérens ordres , et continue d'examiner le terrain et d'interroger les espions. Tout le conlirme dans l'idée qu'il connaît parfaitement la position de l'ennemi, et que l'ennemi, au contraire, ignore complètement la sienne , quand tout-àcoup un aide-de-camp du général Gérard arrive au galop : il apporte la nouvelle que le lieutenant général Bourmont. les colonels Clouet et Willou-

trey, du quatrième corps, sont passés à l'ennemi. Napoléon 1 écoute avec la tranquillité d'un homme habitué aux trahisons; puis, se retournant vers Ney, qui est debout près de lui :

— « Eh bien ! vous entendez , maréchal ; c'est votre protégé , dont je ne voulais pas, dont vous m'avez répondu , et que je n'ai placé qu'à votre considération : le voilà passé à l'ennemi.

— Sire , lui répondit le maréchal . pardonnezmoi; mais je le croyais si dévoué, que j'en eusse répondu comme de moi-même.

— Monsieur le maréchal, reprend Napoléon en se levant et en lui appuyant la main sur le bras , ceux qui sont bleus restent bleus , et ceux qui sont blancs restent blancs.»

Puis il se rassied, et fait à l'instant même à son plan d'attaque les changemens que cette défection nécessite.

A la pointe du jour , ses colonnes se mettront en mouvement. L'avant-garde de la gauche, formée de la division d'infanterie du général Jérôme Bonaparte , repoussera l'avant - garde du corps prussien du général Ziéthen , et s'emparera du pont de Marchiennes : la droite , commandée par

!<i général Gérard, surprendra de bonne heure lé

pont du Cliàtelet. tandis que la cavalerie légère du général Pajol, formant lavant-garde du centre, s'avancera, soutenue par le troisième corps d'infanterie, et s'emparera du pont de Charleroy. A dix heures, l'armée française aura passé la Samhre et sera sur le territoire ennemi.

Tout s'exécute comme Napoléon l'a ordonné. Jérôme culbute Ziélhen et lui fait 500 prisonniers: Gérard s'empare du pont du Cliàtelet et repousse l'ennemi plus d'une lieue au-delà de la rivière; il n'y a que Vandamme qui est en retard, et qui, à six heures du matin , n'a pas quitté encore son camp. « Il nous rejoindra, dit Napoléon: chargez. Pajol, avec votre cavalerie légère; je vous suis avec ma garde.»

Pajol part, et culbute tout ce qui se présente : un carré d'infanterie veut tenir, le général Desmichels se précipite sur lui à la tète des V et 9" régi mens de chasseurs, renfonce, l'écartelle. !<■ taille en morceaux el lui fait quelques centaines de prisonniers. Pajol arrive en sabrant, devant Charleroy. y entre au galop : Napoléon le suit. A trois heures, Vandamme arrive : un chiffre mal

LES CENT JOURS. 28ô

fait est cause de son retard; il a pris un quatre pour un six. Il est le premier puni de son erreur puisqu'il n'a point combattu. Le soir même, toute l'armée française a passé la Sambre; l'armée de Bliicher est en retraite sur Fleurus, laissant entre elle et l'armée anglo-hollandaise un vide de quatre lieues.

Napoléon voit la faute et s'empresse d'en profiter : il donne à Ney l'ordre verbal de partir , avec 4*2,000 hommes, parla chaussée de Bruxelles à Charleroy , et de ne s'arrêter qu'au village des Ouatre-Bras, point important, situé à l'intersection des routes de Bruxelles, de Nivelle, de Charleroy et de Namur. Là, il contiendra les Anglais, tandis que Napoléon battra les Prussiens avec les 72,000 hommes qui lui restent. Le maréchal part à l'instant même.

Napoléon, qui croit ses ordres exécutés, se remet en marche le 16 juin au matin, et découvre l'armée prussienne rangée en bataille entre Saint- Amand et Sombref, et faisant face à la Sambre : elle est composée des trois corps qui étaient eau tonnés à Charleroy , à Namur et à Dînant. Sa position est détestable, car elle prèle sou flanc droit

à Ney, qui, s'il a suivi les instructions reçues, doit être à cette heure aux Quatre-Bras, c'est- à dire à deux lieues sur ses derrières. Napoléon fait ses dispositions en conséquence : il range son armée sur une même ligne que celle de Blùcher, pour l'attaquer de front, et envoie un officier de confiance à Ney pour lui ordonner de laisser un détachement en observation aux Quatre-Bras, et de se rabattre en toute hâte sur Bry pour tomber sur les derrières des Prussiens. Un autre officier part en même temps pour arrêter le corps du comte d'Erlon, qui forme l'arrière-garde et qui, par conséquent, ne doit être encore qu'à Villers- Perruin : il lui fera faire un à-droite et le ramènera sur Bry. Cette nouvelle instruction avance les affaires d'une heure et double les chances, puisque, si l'un manque, l'autre ne manquera pas, et que, si tous deux arrivent à la distance où ils doivent se suivre , larmée prussienne tout entière est perdue. Les premiers coups de canon que Napoléon entendra du côté de Bry ou de Vagnele seront le signal de l'attaque de front. Ces dispositions prises, Napoléon lait halte el attend. Cependant, le temps s'écoule et Napoléon n'en-

tend rien. Deux heures, trois heures, quatre heures de l'après-midi arrivent : même silence. Cependant la journée est trop précieuse pour la perdre ; celle du lendemain peut amener une jonction ; alors ce sera un nouveau plan à faire et une chance perdue à regagner : Napoléon donne l'ordre de l'attaque : d'ailleurs, la bataille occupera les Prussiens, et ils feront moins attention à Ney, qui arrivera sans doute au canon.

Napoléon entame le combat par une vaste attaque sur la gauche : il espère ainsi attirer de ce côté la majeure partie des forces de l'ennemi, et l'éloigner de sa ligne de retraite pour le moment où Ney arrivera par l'ancienne chaussée Brunehaut, qui est la route de Gembloux. Puis, il dispose tout pour enfoncer son centre , et le couper ainsi en deux, en renfermant la plus forte partie de l'armée dans le triangle de fer qu'il a disposé dès la veille. Le combat s'engage et dure deux heures sans que Ion reçoive aucune nouvelle de Ney ni de dErlon ; cependant ils ont dû être prévenus à dix heures du matin , et l'un n'avait que deux lieues, l'autre deux lieues et demie à faire. Napoléon sera obligé de vaincre seul. Il donne

l'ordre d'engager ses réserves pour opérer sur le centra le mouvement qui doit décider du succès de la journée. En ce moment on lui annonce qu'une forle colonne ennemie se montre dans la plaine d'Heppignies, menaçant son aile gauche. Comment celle colonne est elle passée entre Ne) ei d'Erlen , comment Bliïcher a-t-il exécuté la manœuvre que lui, Napoléon, avait rêvée, c'est ce qu'il ne peut comprendre. N'importe, il arrête ses réserves pour les opposer à celte nouvel I*' attaque, et le mouvement sur le centre est sus pendu.

Un quart -d'heure après, il apprend que celle colonne est le corps de d'Erlon. qui a enfilé la route de Saint Amand au lieu de celle de Bry. Il reprend alors sa manœuvre interrompue, marche sur Ligny, l'emporte au pas de charge, et met l'ennemi en retraite. Mais la nuit arrive, et toute l'armée de Blùcher défile par Bry, qui devrait être occupé par Ney et 20,000 hommes. Néanmoins la journée est gagnée : quarante pièces de canon tombent en notre pouvoir ; 20,000 hommes sont hors de combat ; et l'armée prussienne est tellement démoralisée, qui', des 70,000 boni-

mes dont elle se compose, à peine si à minuit les généraux ont pu rallier 30,000 *. Blûcher lui-même a été renversé de cheval, et ne s'est échappé sur le cheval d'un dragon, et couvert de meurtrissures, qu'à la faveur de l'obscurité.

Pendant la nuit, Napoléon reçoit des nouvelles de Ney : les fautes de 1814 recommencent en 1815: Ney, au lieu de marcher dès le point du jour, comme il en a reçu l'ordre, sur les Qua tre Bras, qui ne sont occupés que par 10,000 Hollandais, et de s'en emparer, n'est parti de (iosselies qu'a midi; de sorte que, comme les Qua Ire-Bras étaient désignés par Wellington pour le rendez-vous successif des diderens corps d'armée, ces corps y étaient arrivés de midi h trois heures, et qu'ainsi Ney avait trouvé 30,000 hommes au lieu de 10,000. Le maréchal, qui, en face du «langer, retrouvait toujours son énergie hahi

* « C'en était fait de leur armée, dit Napoléon lui-même dans sa Vie militaire, si je les eusse poussés durant la nuit , comme ils le firent à mon égard le 18 au soir. Je leur ai donné bien des leçons; mais ils mont appris à mon tour qu'une poursuite de nuit, si dan gereuse qu'elle paraisse pour le vainqueur, a bien aussi ses avantages

290 LES CKiNT JOURS

Luelle, et qui, d'ailleurs, se croyait suivi des 20,000 hommes de d'Erlon, n'avait point hésité ii attaquer. Son étonnement avait donc été grand lorsqu'il avait vu que le corps sur lequel il complaît ne venait point a son secours, et que, repoussé par des forces supérieures, il ne retrouvait pas sa réserve en étendant la main du côté où elle devait être. Il avait, en conséquence, fait courir après elle, et lui avait donné l'ordre positif de revenir. Mais, dans ce moment, il avait reçu lui-même l'avis de Napoléon. Il était trop tard : le combat était engagé, il fallait le soutenir. Néanmoins, i| avait de nouveau fait courir au-devant du comte d'Erlon, pour l'autoriser à continuer sa route sur Bry, et s'était retourné sur l'ennemi avec une nouvelle rage. Dans cet instant, un nouveau renfort de 12,000 Anglais était arrivé, conduit par Wellington, et Ney avait été obligé de battre en retraite sur Fraisne, tandis que le corps d'armée du comte d'Erlon, usant sa journée en marches et eti i contre-marches , s'était constamment promené entre deux canonnades sur un rayon de trois lieues, sans aucune utilité, ni pour Ney, ni pour Napoléon.

Cependant, si la victoire était moins décisive qu'elle n aurait pu l'être, ce n'en était pas moins une victoire. L'armée prussienne , en pleine re traite, avait, en se retirant par sa gauche, dénias que l'armée anglaise, qui se trouvait alors la plus avancée. Napoléon, pour l'empêcher de se rallier, détache après elle Grouchy avec 35,000 hommes, lui ordonnant de la presser jusqu'à ce qu'elle lasse tête. Mais Grouchy va faire, à son tour, la même faute que Ney : seulement, les conséquen ces en seront terrihles.

Si habitué que lut le général en chef anglais à la rapidité des coups de Napoléon , il avait cru arriver à temps aux Quatre-Bras pour faire sa jonction avec Blûcher. En effet, le 15, à sept heu res du soir, lord Wellington reçoit à Bruxelles un courrier du feld-maréchal , qui lui annonce que toute l'armée française est en mouvement et que les hostilités sont commencées : quatre heures après, au moment où il va monter à cheval, il apprend que les Français sont maîtres de Charleroy, et que leur armée, forte de 150,000 hommes, marche en iront de bandière sur Bruxelles, couvrant tout l'espace qui s'étend entre Mar-

■i\)-2 LES CENT JOURS.

chienne, Charleroy et Le Chàtelet. Il se met aussi tôt en route, ordonnant à toutes ses troupes de

lever leurs cantonnemens et de se concentrer sur les (Juatre-Bras, où il arrive à six heures, comme nous l'avons dit , pour apprendre que L'armée prussienne esl battue. Si le maréchal Ney avait suivi les instructions reçues, il apprenait quelle était détruite *.

Au reste, la mort a tait un échange terrible : le duc de Brunswick a été tué aux Quatre - Bras . et le général Lelort h Fleurus.

Voici la position respective des trois armées pendant la nuit du 16 au 17.

Napoléon campa sur le champ de bataille; le

- * « Dans les autres campagnes, dit Napoléon dans s.e> Mémoires, \ey eût occupé à six heures du matin la position en avant des Quatre- Bras, eût défait et pris toute la division belge, et il eùi tourné l'armée prussienne, en faisant filer par la chaussée de Namur un détachement qui fût tombé sur les derrières de la ligne de bataille; ou, en se portant avec rapidité sur la chaussée de Jemmapes, il eût surpris en marche la division de Brunswick et la cin quième division anglaise, qui venaient de Bruxelles, et, de là, marché à la rencontre des première et troisième divisions anglaises qui arrivaient par la chaussée de Nivelle, l'une et l'autre suis cavalerie ni artillerie, et harassées de Eatigue •

troisième corps, en avant de St-Amand ; le qua irième, en avant de Ligny ; la cavalerie du mare chai Grouchy, à Sombrel ; la garde, sur les hau leurs de Bry ; le sixième corps, derrière Ligny; ei la cavalerie légère, vers la chaussée de Namur, sur laquelle elle avait ses avant-postes.

Blûcher, poussé mollement par Grouchy, qui, après une heure de poursuite , l'avait perdu de vue, avait lait sa retraite en deux colonnes et s'était arrêté derrière Gembloux, où l'avait re joint le quatrième corps, commandé par le gêné rai Bulow et arrivant de Liège.

Wellington s'était maintenu aux Quatre-Bras , où les différentes divisions de son armée l'avaient successivement rejoint, accablées de lassitude, ayant marché toute la nuit du 15 au 16, toute la journée du 16, et presque toute la nuit du 16 au 17.

Vers les deux heures du matin , Napoléon envoie un aide-de-camp au maréchal Ney : l'empereur suppose que l'armée anglo-hollandaise suivra le mouvement rétrograde de l'armée prusso-saxonne, et ordonne au maréchal de recommencer son allaque sur les Quatre Bras : le général comte Lo

bau , qui s'est porté sur la chaussée de Nauiui avec deux divisions du sixième corps, sa cavalerie légère et les cuirassiers du général Milhaud, le soutiendra dans celte attaque , pour laquelle , secondé ainsi, il doit être assez fort, toutes les probabilités étant qu'il n'aura alFaire qu'à l'arrière garde de l'armée.

Au point du jour, l'armée française se remet en marche sur deux colonnes, l'une de 08,000 hommes, commandée par Napoléon, et qui suit les Anglais; l'autre, de 34,000 hommes, commandée par Grouchy, et qui poursuit les Prussiens.

Ney est encore en retard , et c'est Napoléon qui arrive le premier en vue de la ferme des Quatre-Bras, où il aperçoit un corps de cavalerie anglaise : il lance pour la reconnaître un corps de cent hussards , qui revient vivement repoussé par le régiment ennemi. Alors l'armée française fait halte et prend sa position de bataille: les cuirassiers du général Milhaud s'étendent sur la droite, la cavalerie légère s'échelonne à la gauche, l'infanterie se place au centre et en deuxième ligne, l'artillerie profite des mouvemens de terrain cl se met en position.

\ey n'a point encore paru : Napoléon , qui craint de le perdre, comme la veille, ne veut rien commencer sans lui. Cinq cents hussards sont lancés vers Fraisne, où il doit être, pour se mettre en communication avec lui. Arrivé au bois Delhutte 9 qui est entre la chaussée de Namur et la chaussée de Charleroy, ce détachement prend un régiment de lanciers rouges, appartenant à la division de Lefèvre - Desnouettes, pour un corps d'Anglais, et engage la fusillade. Au bout d'un quart d'heure , on se reconnaît et on s'explique : Ney est à Fraisne, comme l'a pensé Napoléon : deux officiers se détachent et vont le presser de déboucher sur les Quatre-Bras. Les hussards reviennent prendre leur rang a la gauche de l'armée française ; les lanciers rouges restent à leur poste. Napoléon, pour ne pas perdre son temps, fait mettre en batterie douze pièces de canon qui engagent le feu : deux pièces seulement lui répondent: nouvelle preuve que l'ennemi a évacué les Quatre-Bras pendant la nuit, et n'y a laissé qu'une arrière-garde pour protéger sa retraite. Rien, au reste , ne peut se faire que par instinct ou par appréciation , la pluie qui tombe par

(orrons bornant la vno à un horizon très-étroit. Après une heure de canonnade , pendant laquelle il a les yeux sans cesse tournés du côté de Fraisne, Napoléon voyant que le maréchal tarde toujours, envoie ordres sur ordres. Alors, on vient lui dire que le comte d'Erlon paraît enfin avec son corps d'année : comme il n'a encore donné ni aux Quatre-Bras , ni à Ligny, Napoléon le charge de la poursuite de l'ennemi. Il prend ans sitôt la tête de colonne et marche au pas de charge sur les Quatre-Bras. Derrière lui, le deuxième corps paraît : Napoléon met son cheval au galop, traverse, avec une trentaine d'hommes seulement, l'espace qui s'étend entre les deux chaussées, ar rive au maréchal Ney, auquel il reproche nonseulement sa lenteur de la veille, mais encore celle de ce jour, qui lui a fait perdre deux heures précieuses pendant lesquelles, en la pressant vivement, il eût peut-être changé la retraite de l'armée ennemie en déroute; puis, sans écouter les excuses du maréchal, il se porte à la tête de l'armée, où il trouve les soldats qui marchent dans les terres ayant de la boue jusqu'aux genoux , et ceux qui suivent la chaussée de l'eau jusqu'à mi-jambes:

Il juge que l'inconvénient est le même pour l'armée anglo-hollandaise, et qu'elle éprouve de plus tous les embarras d'une retraite. 11 ordonne alors à l'artillerie volante de prendre les devants par la chaussée , où elle peut rouler en toute facilité, et de ne pas cesser un instant de faire feu, ne fût ce que pour indiquer sa position et celle de l'ennemi; et les deux armées continuent de marcher dans ce marais, au milieu de la brume, se traînant dans la vase, pareilles à deux immenses dragons antédiluviens, comme en ont rêvé Bron gniart et Cuvier, se renvoyant l'un à l'autre la flamme et la fumée.

Vers les six heures du soir, la canonnade se fixe et augmente. En effet, l'ennemi a démasqué une batterie de quinze pièces. Napoléon devine que son arrière-garde s'est renforcée, et que, comme Wellington doit être arrivé près de la forêt de Soignes, il va prendre pour la nuit position en avant de cette forêt. L'empereur veut s'en assurer : il fait déployer les cuirassiers du général IMilhaud, qui font mine de charger, sous la protection de quatre batteries d'artillerie légère. L'ennemi démasque alors quarante pièces, qui

tonnent a la ibis. Il n'y a plus de doute : toute

l'armée est là ; c'est ce que Napoléon voulait savoir. Il rappelle ses cuirassiers , dont il a besoin pour le lendemain , prend position en avant de Hanehenois, établit son quartier - général a la ferme du Caillou, et ordonne que pendant la nuit un observatoire soit dressé, du haut duquel il puisse, le lendemain malin, découvrir toute la plaine. Selon toutes les probabilités . Wellington accepte la bataille.

Pendant la soirée, on amène à Napoléon plusieurs officiers de cavalerie anglaise, faits prisonniers pendant la journée, mais desquels il ne peut tirer aucun renseignement.

A dix heures, Napoléon, qui croit Grouchy devant Wavres . lui envoie un officier pour lui annoncer qu'il a devant lui toute l'armée anglohollandaise , en position en avant de la forêt de Soignes , ayant sa gauche appuyée au hameau de la Haie, et que , selon toute probabilité , il lui livrera bataille le lendemain : en conséquence , il lui ordonne de détacher de son camp, deux heures avant le jour, une division de sept mille hommes, avec seize pièces d'artillerie, et d'acheminer

cette division sur St-Lambert , afin quelle puisse se mettre en communication avec la droite de la grande armée, et opérer sur la gauche de l'armée anglo- hollandaise : quant à lui, dès qu'il se sera assuré que l'armée prusso-saxonne aura éva eue Wavres, soit pour se porter sur Bruxelles, soit pour suivre toute autre direction , il marchera avec la plus grande partie de ses troupes dans la même direction que la division qui lui servira d'avant-garde , et tâchera d'arriver avec toute sa puissance vers les deux heures de l'après-midi, moment où sa présence sera décisive. Au reste, Napoléon, pour ne pas attirer les Prussiens par sa canonnade , n'engagera l'action qu'assez avant dans la matinée.

Cette dépêche est à peine expédiée qu'un aide de camp du maréchal Grouchy arrive avec un rapport, écrit à cinq heures du soir, et daté de Gembloux. Le maréchal a perdu la voie de l'ennemi ; il ignore s'il s'est porté sur Bruxelles ou sur Liège : en conséquence , il a établi des avant-gardes sur chacune de ces routes. Comme Napoléon visite les postes, il ne trouve la dépêche qu'en rentrant, Il expédie aussitôt un autre ordre pa-

reil à celui qu'il a adressé à Wavres; et, derrière l'officier qui l'emporte, arrive un second aide de camp, porteur d'un second rapport écrit a deux heures du matin et daté également de Gembloux. Grouchy a appris, vers six heures du soir, que Blûcher s'est dirigé sur Wavres avec toutes ses forces : sa première intention était de l'y suivre à l'instant même , mais ses troupes avaient déjà pris leur bivouac et faisaient leur soupe ; il ne partira donc que le lendemain matin. Napoléon ne comprend rien a cette paresse de ses généraux, qui cependant ont eu, entre 1814 et 1815, un an pour se reposer ; il expédie au maréchal un troisième ordre plus pressant encore que les deux premiers.

Ainsi, pendant la nuit du 17 au 18, les positions des quatre armées sont celles-ci :

Napoléon, avec les premier, deuxième et sixième corps d'infanterie, la division de cavalerie légère du général Subervic, les cuirassiers et les dragons de Milhaud et de Kellermann, enfin , avec la garde impériale, c'est-a-dire avec 68,000 hommes et deux cent quarante pièces de canon, bivouaque en arrière et en avant de Planchenois, à

cheval sur ta graiid'roule de Bruxelles à Charleroy:

Wellington , avec toute l'armée anglo-hollandaise, forte de plus de 80,000 hommes et de deux cent cinquante bouches à feu, a son quartier-général à Waterloo, et s'étend sur la crête d'une éminence depuis Braine - Laleud jusqu'à La Haie :

Blùcher est à Wavres, où il a rallié 75,000 hommes, avec lesquels il est prêt à se porter partout où le canon lui indiquera qu'on a besoin de lui :

Enfin, Grouchy est à Gembloux, où il se repose , après avoir fait trois lieues en deux jours.

La nuit s'écoule ainsi : chacun pressent bien qu'on est h la veille de Zama ; mais on ignore encore lequel seraScipion, et lequel Annibal.

Au point du jour, Napoléon sort inquiet de sa tente, car il n'espère pas retrouver Wellington dans sa position de la veille : il croit que le général anglais et le général prussien ont dû profiter de la nuit pour se réunir devant Bruxelles , et qu'ils l'attendent à la sortie des défilés de la forêt de Soignes. Mais, au premier coup d'œil, il est rassuré : les troupes anglo-hollandaises couronnent toujours la ligne des hauteurs où elles se

sont arrêtées la veille : en cas de défaite, leur retraite est impossible. Napoléon ne jette qu'un coup d'œil sur ses dispositions : puis , se retournant vers ceux qui l'accompagnent : k La journée dépend de Grouchy, dit-il : et s'il suit les ordres qu'il a reçus, nous avons quatre-vingt-dix chances contre une. »

A huit heures du matin, le temps s'éclaircit, et des officiers d artillerie, que Napoléon a envoyés examiner la plaine , reviennent lui annoncer que les terres commencent à se sécher, et que, dans une heure, l'artillerie pourra commencer a manœuvrer. Aussitôt, Napoléon, qui a mis pied à terre pour déjeûner, remonte à cheval, se porte vers la Haie-Sainte, et reconnaît la ligne ennemie : mais, doutant encore de lui-même , il charge le général Haxo de s'en approcher le plus près possible, pour s'assurer si l'ennemi n'est point protégé par quelque retranchement élevé pendant la nuit. Une demi-heure après, ce général est de retour : il n'a aperçu aucune fortification , et l'ennemi n'est défendu que par la nature même du terrain. Les soldats reçoivent l'ordre d'apprêter et de faire sécher leurs armes.

Napoléon avait d'abord eu l'idée de commencer l'attaque par la droite : mais , sur les onze heures du matin, Ney, qui s'est chargé d'examiner cette partie du terrain, revient lui dire qu'un ruisseau qui traverse le ravin est devenu, par la pluie de la veille, un torrent bourbeux qu'il lui sera impossible de traverser avec de l'infanterie et qu'il sera forcé de sortir du village par files. Alors Napoléon change son plan : il évitera cette difficulté locale , remontera à la naissance du ravin, percera l'armée ennemie par le centre, lancera de la cavalerie et de l'artillerie sur la route de Bruxelles; et ainsi, les deux corps d'armée , tranchés par le milieu, auront toute retraite coupée, l'un par Grouchy , qui ne peut manquer d'arriver sur les deux ou trois heures, l'autre par la cavalerie et l'artillerie , qui défendront la chaussée de Bruxelles. En conséquence, l'empereur porte toutes ses réserves au centre.

Puis, comme chacun est à son poste et n'attend plus que l'ordre de marcher, Napoléon met son cheval au galop et parcourt la ligne, éveillant, partout où il passe , et les sons de la musique militaire , et les cris des soldats, manœuvre

qui donne toujours au commencement de ses ba tailles un air de fête qui contraste avec la froideur des armées ennemies , où jamais nul , parmi les généraux qui les commandent , n'excite assez de confiance ou de sympathie pour éveiller un tel enthousiasme. Wellington, une lunette à la main, appuyé contre un arbre du petit chemin de traverse en avant duquel ses soldats sont rangés en lignes, assiste à ce spectacle imposant d'une armée tout entière qui jure de vaincre ou de mou rir.

Napoléon revient mettre pied, à terre sur les hauteurs de Rossomme , d'où il découvre tout le champ de bataille. Derrière lui , les cris et la musique retentissent encore, pareils à la flamme d'une traînée de poudre; puis, tout rentre bientôt dans ce silence solennel qui plane toujours sur deux armées prêtes à combattre.

Bientôt, ce silence est rompu par une fusillade qui éclate vers notre extrême gauche, et dont on aperçoit la fumée au-dessus du bois de Goumont: ce sont les tirailleurs de Jérôme qui ont reçu l'ordre d'engager le combat pour attirer l'attention des Anglais de ce coté. En effet, l'ennemi

démasque son artillerie , et le tonnerre des canons commence à dominer le pétillement de la fusillade: le général Reille fait avancer la batterie de la division Foy, et Rellermann lance au galop ses douze pièces d'artillerie légère; en même temps , au milieu de l'immobilité générale du reste de la ligne , la division Foy s'ébranle et s'avance au secours de Jérôme.

Au moment où Napoléon a les yeux fixés sur ce premier mouvement, un aide-de-camp envoyé par le maréchal Ney, qui a été chargé de diriger l'attaque du centre sur la ferme de la Belle-Alliance par la chaussée de Bruxelles, arrive au galop et annonce que tout est prêt et que le maréchal n'attend plus que le signal : en effet, Napoléon voit les troupes désignées pour cette attaque échelonnées devant lui en masses profondes, et il va donner l'ordre, lorsque tout à-coup, en jetant un dernier coupd'œil sur l'ensemble du champ de bataille , il aperçoit au milieu de la brume comme un nuage qui s'avance dans la direction de Saint-Lambert. Il se retourne vers le duc de Dalmatie qui, en sa qualité de major-général, est près de lui, et lui demande ce qu'il pense de cette apparition. Toutes

les lunettes de l'état-major sont braquées à l'instant même de ce coté : les uns soutiennent que ce sont des arbres, les autres soutiennent que ce sont des hommes: Napoléon le premier reconnaît une colonne: mais, est-ce Grouchy ? est-ce Bliïcher? c'est ce qu'on ignore. Le maréchal Soult penche pour Grouchy; mais Napoléon, comme par pressentiment, doute encore : il fait appeler le général Domont et lui ordonne de se porter, avec sa division de cavalerie légère et celle du général Subervic , pour éclairer sa droite , communiquer promptement avec les corps qui arrivent, opérer sa réunion avec eux si c'est le détachement de Grouchy , et les contenir si c'est lavant-garde de Blucher.

L'ordre est à peine donné que le mouvement s'exécute. Trois mille hommes de cavalerie font un à droitç par quatre , se déroulent comme un immense ruban, serpentent un instant dans les lignes de l'armée , puis , s'échappant par notre extrême droite , se portent rapidement et se reforment comme à une parade , à trois mille toises à peu près de son extrémité.

A peine ont-ils opéré ce mouvement, qui par

sa précision et son élégance a un instant détourné l'attention des bois de Goumont , où l'artillerie continue de gronder, qu'un officier de chasseurs amène à Napoléon un hussard prussien qui vient d'être enlevé, entre Wavres et Planchenois, par une reconnaissance volante. Il est porteur d'une lettre du général Bulovv , qui annonce à Wellington qu'il arrive par Saint-Lambert, et lui demande ses ordres. Outre cette explication qui lève tous les doutes relativement aux masses que l'on aperçoit, le prisonnier donne de nouveaux renseignemens, qu'il faut croire, tout incroyables qu'ils paraissent ; c'est que , le matin encore , les trois corps de l'armée prusso-saxonne étaient à Wavres, où Grouchy ne les a nullement inquiétés; c'est ensuite qu'il n'y a aucun Français devant eux, puisqu'une patrouille de son régiment a poussé cette nuit même une reconnaissance jusqu'à deux lieues de Wavres sans avoir rien rencontré.

Napoléon se retourne vers le maréchal Soull : « Ce matin, lui dit-il, nous avions quatre-vingt-dix chances pour nous; l'arrivée de Bulovv nous en l'ait perdre trente : mais nous en avons encore soixante contre quarante, et si Grouchy répare

L'horrible faute qu'il a commise hier, de s'amuser à Gembloux, s'il envoie son détachement avec rapidité , la victoire en sera plus décisive, car le corps de Bulow sera entièrement perdu. Faites venir un officier.))

Un officier d'état-major s'avance aussitôt : il est chargé de porter à Grouchy la lettre de Bulow et de le presser d'arriver. D'après ce qu'il a dit lui-même, il doit, à cette heure, être devant Wavres. L'officier fera un détour et le joindra par ses derrières : c'esl quatre ou cinq lieues à faire par d'excellens chemins; l'officier, qui est bien monté, promet d'être près de lui en une heure et demie. Au même instant, le général Domont envoie un aide-de-camp qui confirme la nouvelle : ce sont les Prussiens qu'il a devant lui, et de son jcoté il vient de lancer plusieurs patrouilles d'élite pour se mettre en communication avec le maréchal Grouchy.

L'empereur ordonne au général Lobau de traverser avec deux divisions la grande route de Charleroy, et de se porter sur l'extrême droite pour soutenir la cavalerie légère : il choisira une bonne position où il puisse avec dix mille hommes

en arrêter 30,000. Tels sont les ordres que Napoléon donne quand il connaît ceux auxquels il les adresse. Ce mouvement est exécuté sur-lechamp : Napoléon ramène ses yeux sur le champ de bataille.

Les tirailleurs viennent de commencer le feu sur toute la ligne, et cependant, à l'exception du combat qui continue avec le même acharnement dans le bois de Goumont, rien n'est sérieux encore. A l'exception d'une division que l'armée anglaise a détachée de son centre et fait marcher au secours des gardes , toute la ligne anglo-hollandaise est immobile, et, à son extrême gauche, les troupes de Bulow se reposent et se forment en attendant leur artillerie, encore engagée dans le défilé. En ce moment, Napoléon envoie au maréchal Ney l'ordre de faire commencer le feu de ses batteries , de marcher sur la Haie-Sainte , de s'en emparer à la baïonnette , d'y laisser une division d'infanterie, de s'élancer aussitôt sur les deux fermes de la Papelotte et de la Haie et d'en débusquer l'ennemi , afin de séparer l'armée anglo-hollandaise du corps de Bulow. L'aide-decamp porteur de cet ordre part, traverse la petite

plaine qui sépare Napoléon du maréchal , et se perd dans les rangs pressés des colonnes qui attendent le signal. Au bout de quelques minutes , quatre-vingts canons éclatent à la fois et annoncent que l'ordre du chef suprême va être exécuté.

Le comte d'Erlon s'avance avec trois divisions, soutenu par ce feu terrible qui commence à trouer les lignes anglaises , lorsque tout-à-coup , en lia versant un bas -fond, l'artillerie s'embourbe. Wellington , qui , de sa ligne de hauteurs , a vu cet accident, en profite et lance sur elle une brigade de cavalerie qui se divise en deux corps et charge avec la rapidité de la foudre, partie sur la division Marcognet, partie sur les pièces éloignées de tout secours, et qui, ne pouvant ma nœuvrer, non-seulement ont cessé d'attaquer, mais ne sont même plus en état de se défendre : l'infanterie, trop pressée, est enfoncée et deux aigles sont pris ; l'artillerie est sabrée , les traits des canons et les jarrets des chevaux sont coupés : déjà sept pièces de canon sont hors de service , lorsque Napoléon s'aperçoit de celle bagarre et ordonne aux cuirassiers du général Milhaud de

courir au secours de leurs frères. La muraille de fer se met en mouvement, secondée par le 4e régiment de lanciers , et la brigade anglaise , surprise en flagrant délit, disparaît sous ce choc terrible, écrasée, écharpée, mise en pièces; deux régimens de dragons, entre autres , ont entièrement disparu : les canons sont repris et la division Marcognet est dégagée.

Cet ordre , si admirablement exécuté , a été porté par Napoléon lui-même , qui s'est élancé à la tête de la ligne , au milieu des boulets et des obus, qui tuent à ses côtés le général Devaux et blessent le général Lallemand.

Cependant, Ney , quoique privé d'artillerie, n'en continue pas moins à s'avancer; et, tandis que cet échec si fatal , quoique si promptement réparé, a lieu sur la droite de la chaussée de Charleroy à Bruxelles, il a fait avancer, par la grande route et dans les terres à gauche, une autre colonne qui aborde enfin la Haie-Sainte.

Là , sous le feu de toute l'artillerie anglaise , à laquelle la nôtre ne peut plus répondre que faiblement, se concentre tout le combat. Pendant trois heures, Ney , qui a retrouvé toute la force

de ses belles années, s'acharne à cette position, dont il parvient enfin à s'emparer, et qu'il trouve encombrée de cadavres ennemis. Trois régi mens écossais y sont couchés côte à côte, à leur rang , morts comme ils ont combattu , et la deuxième division belge, les cinquième et sixième divisions anglaises, y ont laissé un tiers de leurs hommes. Napoléon lance sur les fuyards les infatigables cuirassiers de Milhaud , qui les poursuivent , le sabre dans les reins, jusqu'au milieu des rangs de l'armée où ils viennent mettre le désordre. Oe la hauteur où il est placé, l'empereur voit les bagages, les chariots et les réserves anglais , s'éloigner du combat et se presser sur la route de Bruxelles. La journée est à nous si Grouchy paraît.

Les yeux de Napoléon sont constamment tournés du côté de Saint-Lambert , où les Prussiens ont enfin engagé le combat, et où, malgré la supériorité de leur nombre , ils sont contenus par les 2,500 cavaliers de Domont et de Subervic, et par les 7,000 hommes de Lobau, qui lui seraient si utiles à cette heure pour soutenir son attaque du centre, vers laquelle il ramène les

yeux, n'entendant rien , ne voyant rien qui lui annonce l'arrivée tant attendue de Grouehy.

Napoléon envoie l'ordre au maréchal de se maintenir, coûte que coûte, dans sa position. 11 a besoin de voir clair un instant sur son échiquier.

A l'extrême gauche, Jérôme s'est emparé d'une partie du bois et du château de Goumont, dont il ne reste plus que les quatre murs, tous les toits ayant été enfoncés par les obus; mais les Anglais continuent de tenir dans le chemin creux qui longe le verger : ce n'est donc, de ce côté, qu'une demi-victoire.

En face et vers le centre, le maréchal s'est emparé de la Haie-Sainte et s'y maintient, malgré l'artillerie de Wellington et ses charges de cavalerie, qui viennent s'arrêter sous le feu effroyable de notre mousqueterie. Il y a ici victoire complète.

A droite de la chaussée, le général Durutte est aux prises avec les fermes de la Papelotte et de la Haie ; et là, il y a chance de victoire.

Enfin, a l'extrême droite, les Prussiens de Bulow, qui se sont enfin mis en bataille, viennent de s'établir perpendiculairement à notre droite.

30,000 hommes el soixante bouches à feu marchent contre les 10,000 hommes des généraux Domonl, Subervic et Lobau. C'est donc là que, pour le moment, est le véritable danger.

Le danger grandit encore des rapports qui arrivent : les patrouilles du général Domonl sont revenues sans avoir aperçu Grouchy. Bientôt on reçoit une dépêche du maréchal lui-même. Au lieu de partir de Gembloux au point du jour, comme il avait promis de le faire dans sa lettre de la veille, il n'en est parti qu'à neuf heures et demie du malin : cependant, il est quatre heures et demie de l'après-midi; le canon gronde depuis cinq heures ; Napoléon espère encore, qu'obéis saut il la première loi de la guerre , il se ralliera au canon. A sept heures et demie, il peut être sur le champ de bataille : il faut redoubler (Tel forts jusque-là, et surtout arrêter les progrès des :U).000 hommes de Bulow. qui, si Grouchy débouche enfin, se trouveront, à celte heure, pris entre deux feux.

Napoléon ordonne au général Duhesme , qui commande les deux divisions de la jeune garde, de se porter sur Planchenois. vers lequel Lobau.

pressé par les Prussiens, exécute sa retraite en échiquier : Duhesme part avec 8,000 hommes et vingt-quatre canons, qui arrivent au grand galop, se mettent en batterie, et commencent leur feu au moment où l'artillerie prussienne laboure de sa mitraille la chaussée de Bruxelles. Ce renfort arrête le mouvement progressif des Prussiens, et parait même un instant les faire reculer. Napoléon profile de ce répit : l'ordre est donné à Ne y de marcher au pas de charge vers le centre de l'armée anglo-hollandaise et de l'enfoncer ; il appelle à lui les cuirassiers de Milhaud, qui chargent en tète pour ouvrir la trouée; le maréchal les suit, et bientôt couronne le plateau avec ses troupes. Toute la ligne anglaise s'enflamme, et vomit la mort à bout portant ; Wellington lance tout ce qui lui reste de cavalerie contre Ney, pendant que son infanterie se forme en carré. Napoléon sent la nécessité de soutenir le mouvement, et envoie l'ordre au comte de Yalmy de se porter avec ses deux divisions de cuirassiers sur le plateau, pour appuyer les divisions Milhaud et Lelevre Desnoue ttes. Au même moment, le maréchal Ney fait avancer la grosse cavalerie du général

(iuyol : les divisions Milhaud et Lefèvre-Desno nettes sont ralliées par elle et ramenées à la charge; 3,000 cuirassiers et 3,000 dragons de la garde . c'est-à-dire les premiers soldats du monde, s'avancent au grand galop de leurs chevaux et viennent se heurter aux carrés anglais, qui s'ouvrent, vomissent leur mitraille, et se referment. Mais rien n'arrête l'élan terrible de nos soldats. La cavalerie anglaise, repoussée, la longue épéik des cuirassiers et des dragons dans les reins, repasse dans les intervalles, et va se reformer en arrière, sous la protection de son artillerie : aussitôt, cui rassiers et dragons se ruent sur les carrés , dont quelques-uns sont enfin entrouverts, mais meurent sans reculer d'un pas. Alors commence une terrible boucherie, qu'interrompent de temps eu temps des charges désespérées de cavalerie, contre lesquelles nos soldats sont obligés de se retourner, et pendant lesquelles les carrés anglais respirent et se reforment, pour être rompus de nouveau. Wellington, poursuivi de carrés en car rés, verse des pleurs de rage en voyant poignarder ainsi sous ses yeux 12,000 hommes de ses meilleures troupes ; mais il sait quelles ne reculeront

pas d'une semelle, et, calculant le temps matériel qui doit s'écouler avant que la destruction soit accomplie, il tire sa montre et dit à ceux qui l'entourent : « Il y en a pour deux heures encore , et avant une heure la nuit sera venue, ou Blûcher.» Cela dure ainsi trois quarts d'heure.

Alors, de la hauteur d'où il domine tout le champ de bataille, Napoléon voit déboucher une masse profonde parle chemin deWavres... Enfin Grouchy, qu'il a tant attendu, arrive, tard il est vrai, mais encore assez à temps pour compléter la victoire. A la vue de ce renfort, il envoie des aidesde-camp annoncer dans toutes les directions que Grouchy paraît et va entrer en ligne. En effet, des niasses successives se déploient et se mettent en bataille : nos soldats redoublent d'ardeur, car ils croient qu'ils n'ont plus qu'un dernier coup à frapper : tout-à-coup, une formidable artillerie tonne en avant de ces nouveaux venus, et les boulets, au lieu d'être dirigés contre les Prussiens , nous emportent des rangs entiers. Chacun, autour de Napoléon , se regarde avec stupéfaction : l'empereur se frappe le Iront : ce n'est point Grouchy, c'est Blûcher.

Napoléon juge du premier coup d'œil sa position : elle est terrible. 60,000 hommes de trou pes fraîches, sur lesquelles il ne comptait pas, sont tombés successivement sur ses troupes, écrasées par huit heures de lutte : l'avantage se maintient pour lui au centre, mais il n'a plus d'aile droite: s'acharner pour couper l'ennemi en deux serait maintenant chose inutile et même dangereuse. L'empereur conçoit et ordonne alors une des plus belles manœuvres qu'il ait jamais rêvées dans ses combinaisons stratégiques les plus hasardées : c'est un grand changement de front oblique sur le centre, et à l'aide duquel il fera face aux deux années. D'ailleurs, le temps s'écoule, et la nuit, qui devait venir pour les Anglais, vient aussi pour lui.

Alors , il donne l'ordre à sa gauche de laisser derrière elle le bois de Goumont et les quelques Anglais qui tiennent encore à l'abri des murs crénelés du château , et de venir remplacer les premier et deuxième corps , qui ont beaucoup souffert, en même temps qu'elle dégagera la cavalerie de Kellermann et de Milhaud, Uop engagée sur le plateau du mont St Jean. II. ordonne à Lo-

bau et à Duhesme de continuer la retraite et de venir se ranger en ligne au-dessus de Planchenois, au général Pelet de tenir fortement dans ce village , afin d'appuyer le mouvement : le centre pivotera sur lui-même : en même temps un aidede-camp reçoit l'ordre de parcourir la ligne, et d'annoncer l'arrivée du maréchal Grouchy.

A cette nouvelle, l'enthousiasme se ranime : tout s'ébranle sur l'immense ligne : Ney, démonté cinq fois, met l'épée à la main : Napoléon prend la tête de sa réserve, et s'avance de sa personne par la chaussée. L'ennemi continue de plier à son centre : sa première ligne est percée; la garde la dépasse et enlève une batterie dentelée. Mais là , elle tombe sur la seconde ligne, qui se compose d'une masse terrible : ce sont les débris des régi mens culbutés par la cavalerie française deux heures auparavant, et qui se sont reformés : ce sont les brigades des gardes anglaises , le régiment belge de Chassé et la division de Brunswick. N'importe ! la colonne se déploie comme à une manœuvre: mais, tout-à-coup, dix pièces en batterie éclatent à portée de pistolet et emportent sa tête tout entière, tandis que vingt autres bouches

a feu la prennent en liais, et plongent dans les masses entassées autour de la Belle-Alliance,

que leur mouvement vient de mettre a découvert. Le général Friand est blessé; le général Michel, le général Jamin et le général Mallet sont tués ; les majors Augelet, Cardinal et Agnès tombent morts; le général Guyot, en ramenant pour la huitième fois à la charge sa grosse cavalerie . reçoit deux coups de feu ; Xey a ses habits et son chapeau criblés de balles ; un moment d'hésitation se fait ressentir sur toute la ligne.

En ce moment. Blûcher est arrivé au hameau de la Haie, et en a débusqué les deux régimens qui le défendent : ces deux régimens . qui ont tenu une demi-heure contre 10,000 hommes, se mettent en retraite ; mais Blûcher appelle à lui 0,000 hommes de cavalerie anglaise qui gardaient la gauche de Wellington, et qui sont devenus inutiles depuis que cette gauche est occupée par les Prussiens. Ces 6,000 hommes, qui arrivent pèle mêle avec ceux qu'ils poursuivent , l'ont une trouée horrible au cœur de l'armée même. Cambronne se jette alors avec le deuxième bataillon du Ie* régiment de chasseurs entre la cavalerie

anglaise et les fuyards, se forme en carré, et soutient la retraite des autres bataillons de la garde. Ce bataillon attire à lui tout le choc ; il est entouré, pressé, attaqué de tous les côtés : c'est alors que, sommé de se rendre, Cambronne répond, non pas la phrase fleurie qu'on lui a prêtée, mais un seul mot, un mot de corps-de-garde, il est vrai, mais auquel son énergie n'ôte rien de sa sublimité, et, presque aussitôt, tombe de son cheval, renversé par un éclat d'obus qui le frappe à la tète.

Au même instant Wellington fait avancer toute son extrême droite , dont il peut disposer , puisque, par notre mouvement, elle cesse d'être conte nue, et, reprenant l'offensive à son tour, il la lance comme un torrent des hauteurs du plateau. Cette cavalerie tourne les carrés de la garde, qu'elle n'ose point attaquer, puis fait un à-droite et revient percer notre centre au dessous de la Haie-Sainte. Alors on apprend que Bulow dépasse notre extrême droite, que le général Duhesme est blessé dangereusement, que Grouchy, enfin, sur lequel on comptait, ne vient pas. La fusillade et le canon éclatent à cinq cents toises sur nos derrières : Bulow nous a débordés. Le cri de sauve qui peut!

:m LES CENT JOURS.

se lait entendre ; la déroule commence. Les bataillons qui tiennent encore sont désorganisés par les fuyards: Napoléon, au moment d'être enveloppé, se jette dans le carré de Cambronne avec Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, Flabaut. Gourgaud et Labédoyère. qui se trouvent sans soldats. La cavalerie multiplie ses charges; l'artillerie anglaise, de la crête de ses hauteurs, balaie toute la plaine : la nôtre, qui n'a plus d'hommes pour la servir,, reste muette ; ce n'est plus un combat, c'est une boucherie.

En ce moment, il se fait un éclairci de nuages: Blucher et Wellington , qui viennent de se joindre à la ferme de la Belle- Alliance , profitent de ce secours du ciel pour mettre leur cavalerie à la poursuite de nos troupes ; les ressorts qui faisaient mouvoir ce corps gigantesque sont rompus, l'armée est dispersée; seuls, quelques bataillons de la garde tiennent et meurent.

Napoléon tente en vain d'arrêter ce désordre : il se jette au milieu de la déroute, trouve un régiment de la garde et deux batteries en réserve derrière Planchenois, et essaie de rallier les fuyards : malheureusement, la nuit empêche de le voir,

le tumulte de l'entendre. Alors, il descend de cheval, se jette l'épée à la main au milieu d'un carré; Jérôme le suit, en disant : « Tu as raison, frère, ici doit tomber tout ce qui porte le nom de Bonaparte. » Mais il est pris par ses généraux et ses officiers d'état-maior, repoussé par ses grenadiers, qui veulent bien mourir, mais qui ne veulent pas que leur empereur meure avec eux : on le remet à cheval, un officier prend la bride et l'entraîne au galop; il passe ainsi au mi lieu des Prussiens, qui l'ont débordé de près d'une demi lieue. Ni balles, ni boulets ne veulent de lui. Enfin, il arrive à Jemmapes, s'y arrête un instant, renouvelle ses tentatives de ralliement , auxquelles la nuit, la confusion, la déroute générale, l'encombrement et, plus que tout cela, la poursuite acharnée des Anglais, s'opposent encore. Puis, convaincu que, comme après Moscou, tout est fini une seconde fois , et que c'est seulement de Paris qu'il peut rallier l'armée et sauver la France, il continue sa route, fait une halte à Phi lippe vil le, et arrive le 20 à Laon.

Celui qui écrit ces lignes n'a vu Napoléon que deux fois dans sa vie, à huit jours de distance, et

324 LES CENT JOl US.

cela pendant le court espace d'un pelai; la première fois lorsqu'il allait à Ligny, la seconde fois lorsqu'il revenait de Waterloo ; la première fois à la lumière du soleil, la seconde fois à la lueur d'une lampe; la première fois au milieu des acclamations de la multitude, la seconde fois au milieu du sileuee d'une population.

Chaque fois Napoléon était assis dans la même voilure , à la même place, vêtu du même habit ; chaque fois c'était le même regard vague et perdu; chaque fois c'était la même tête, calme et impassible : seulement, il avait le front un peu plus incliné sur la poitrine en revenant qu'en allant.

Était-ce d'ennui de ce qu'il ne pouvait dormir, ou de douleur d'avoir perdu le monde?

Le 21 juin, Napoléon est de retour à Paris.

Le 22, la chambre des pairs et la chambre des députés se déclarent en permanence, et déclarent traître à la patrie quiconque voudra les suspendre ou les dissoudre.

Le même jour, Napoléon abdique en faveur de son fils.

Le 8 juillet, Louis XVIII rentre a Paris.

Le 14, Napoléon, après avoir refusé l'offre du

capitaine Baudin, aujourd'hui vice-amiral, qui lui propose de le conduire aux Étals-Unis , passe à bord du Bellérophon , commandé par le capitaine Maitland, et écrit au Prince-Régent d'Angleterre :

« Altesse royale,

« En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe , j'ai consommé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale, comme celle du plus puissant , du plus constant , du plus généreux de mes ennemis.

Le 10 juillet, le Bellérophon fit voile pour l'Angleterre.

Le 24, il mouilla à Torbay, où Napoléon apprit que le général Gourgaud , porteur de sa lettre , n'avait pu communiquer avec la terre , et avait été forcé de se dessaisir de ses dépêches.

Le 26 au soir, le Bellérophon entra dans la rade de Plvmouth. Là, les premiers bruits de dé-

portation a Ste- Hélène se répandirent : Napoléon ne voulut pas y croire.

Le 30 juillet, un commissaire signifia à Napoléon la résolution relative à sa déportation à Ste-Hélène. Napoléon, indigné, prit une plume et écrivit :

« Je proteste solennellement ici , à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m'est laite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par la force, de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon\ je ne suis pas le prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation même du capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir , et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne loi, pour venir me mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir, ainsi que ma suite, n'a voulu que tendre une embûche, il a forfait a l'honneur et flétri son pavillon.

« Si cet acte se consommait , ce serait en vain que les Anglais voudraient désormais parler de leur loyauté , de leurs lois et de leur liberté : la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon.

« J'en appelle à l'histoire : elle dira qu'un ennemi , qui fit long-temps la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois : quelle plus grande preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance ? Mais comment répondit-on , en Angleterre, à une telle magnanimité l On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi ; et quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola!

« A bord du Bellérophon, en mer. »

Le 7 août, malgré cette protestation, Napoléon fut forcé de quitter le Bellérophon pour passer à bord du Northumberland : l'ordre ministériel portait d oter à Napoléon son épée; l'amiral Keith eut honte d'un pareil ordre et ne voulut pas le mettre à exécution.

Le lundi, 7 août 1815, le JSorlhumberland appareilla pour Ste-Hélène.

Le 10 octobre, soixante-dix jours après son départ de l'Angleterre, et cent dix jours après avoir quitté la France, Napoléon toucha le rocher dont il devait faire un piédestal.

Quant à l'Angleterre , elle accepta dans toute son étendue la honte de sa trahison : et, à compter du 16 octobre 1815, les rois eurent leur Christ et les peuples leur Judas.

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XX c^X/ XX x X/ \/ \Xj|ll

L'empereur coucha le même soir dans une espèce d'auberge où il se trouva fort mal. Le len demain, à six heures du malin, il partit a cheval avec le grand-maréchal Bertrand et l'amiral Keith, pour Longwood, maison que ce dernier avait arrêtée pour sa résidence, comme la plus convenable de l'île. En revenant, l'empereur s'arrêta à un petit pavillon dépendant d'une maison de campagne qui appartenait à un négociant de l'île, nommé M. Balcombe. C'était son logis temporaire, et il devait demeurer là tant que Longvvood ne serait pas en état de le recevoir. Il avait été si mal la veille, que, quoique ce petit pavillon fût presque entièrement dégarni, il ne voulut pas revenir à la ville.

330 NAPOLKOIN A SAINTE-HÉLÈNE.

Le soir, quand Napoléon voulut se coucher, il se trouva qu'une Fenêtre, sans vitrages, sans contrevcns et sans rideaux, donnait sur son lit. M. de Las-Cases et son fils la barricadèrent du mieux qu'ils purent, el gagnèrent une mansarde, où ils se couchèrent chacun sur un matelas; les valets de chambre, enveloppés de leurs manteaux, s'étaient jetés en travers de la porte.

Le lendemain, Napoléon déjeuna sans nappe ni serviette, avec le reste du dîner de la veille.

Ce n'était que le prélude de la misère et des privations qui l'attendaient à Longwood.

Cependant, peu a peu cette position s'améliora : on flt venir du Norihumberkmd le linge et l'argenterie : le colonel du 53e avait fait offrir une tente , que l'on dressa en prolongement de la chambre de l'empereur; dès-lors, Napoléon, avec sa régularité ordinaire , songea à mettre un peu d'ordre dans ses journées.

A dix heures, l'empereur faisait appeler M. de Las-Cases, pour déjeûner avec lui : le déjeûner fini, et après une demi-heure de conversation , M. de Las -Cases relisait ce qui lui avait été dicté la veille : cette lecture achevée, Napoléon continuait

de dicter jusqu'à quatre heures. A quatre heures, il s'habillait et sortait, pour qu'on pût faire sa chambre, descendait dans le jardin, qu'il affectionnait beaucoup, et au bout duquel une espèce de berceau recouvert en toile, comme une tente, lui offrait un abri contre le soleil ; il s'asseyait ordinairement sous ce berceau, où l'on avait apporté une table et des chaises ; là, il dictait à celui de ses compagnons qui arrivait de la ville pour ce travail, jusqu'à l'heure du dîner, qui était fixée à sept heures. Le reste de la soirée, on lisait, ou du Hacine, ou du Molière , car on n'avait pas de Corneille : Napoléon appelait cela aller à la comédie ou à la tragédie. Enfin, il se couchait le plus tard qu'il pouvait , attendu que , lorsqu'il se couchait de bonne heure, il se réveillait au milieu de la nuit et ne pouvait plus se rendormir.

En effet, quel est celui des damnés de Dante qui eût voulu troquer son supplice contre les insomnies de Napoléon ?

Au bout de quelques jours, il se trouva fatigué et malade. On avait mis trois chevaux à sa disposition, et, pensant qu'une promenade lui

Ferait du bien, il arrangea, avec le général Gourgaud et le général Monlholon, une cavalcade pour le lendemain; mais, dans la journée, il apprit qu'un officier anglais avait ordre de ne pas le perdre de vue : aussitôt , il renvoya les chevaux, en disant que tout était calcul dans la vie, et que dès que le mal d'apercevoir son geôlier était plus grand que le bien que pouvait procurer IVxercice, c'était un gain tout clair que de rester chez soi.

L'empereur remplaça cette distraction par des promenades de nuit qui duraient quelquefois jusqu'à deux heures du matin.

Enfin, le dimanche 10 décembre, l'amiral fit prévenir Napoléon que sa maison de Longwood était prête : et, le même jour, l'empereur s'y rendit à cheval. L'objet qui lui causa le plus vif plaisir, dans son nouvel ameublement, fut une bai-

gnoire en bois, que l'amiral était parvenu à faire exécuter, sur ses dessins, par un charpentier de la ville, une baignoire étant un meuble inconnu à Longwood; le même jour, Napoléon en profita.

Le lendemain, le service de l'empereur coin

mença à s'organiser : il se divisait en trois séries, chambre, livrée et bouche, et se composait de onze personnes.

Quant à la haute maison, tout fut à peu près réglé comme à File d'Elbe : le grand-maréchal Bertrand conserva le commandement et la surveillance générale , M. de Montholon fut chargé des détails domestiques, le général Gourgaud eut la direction de l'écurie , et M. de Las-Cases surveilla l'administration intérieure.

Quant à la division de la journée, c'était a peu près la même qu'à Briars. A dix heures, l'empereur déjeûnait dans sa chambre sur un guéridon, tandis que le grand - maréchal et ses compagnons mangeaient à une table de service, où ils étaient libres de faire des invitations particulières. Comme il n'y avait pas d'heure fixe pour la promenade , la chaleur étant très -forte le jour, l'humidité prompte et grande le soir, et que les chevaux de selle et la voiture, qui devaient toujours venir du cap , n'arrivaient jamais , l'empereur travaillait une partie de la journée, soit avec M. de Las-Cases, soit avec le général Gourgaud ou le général Montholon. De huit à neuf heures on dînait rapi

dément, la salle à manger ayant conservé une odeur de peinture insupportable à l'empereur : puis on passait au salon, où était préparé le dessert. Là., on lisait Racine, Molière ou Voltaire, en regrettant de plus en plus Corneille. Enfin, à dix heures, on se mettait à une table de reversis, jeu favori de l'empereur, et auquel on restait ordinairement jusqu'à une heure du malin.

Toute la petite colonie était logée à Longwood, à l'exception du maréchal Bertrand et de sa famille, qui habitaient Hut's gâte, mauvaise petite maison située sur la route de la ville.

L'appartement de l'empereur était composé de deux chambres, chacune de quinze pieds de long sur douze de large et environ sept de haut : des pièces de nankin, tendues en guise de papier, les garnissaient toutes deux : un mauvais tapis en couvrait le plancher.

Dans la chambre à coucher était le petit lit de campagne où couchait l'empereur, un canapé, sur lequel il reposait la plus grande partie de la journée , au milieu des livres dont il était encombré ; à côté, un petit guéridon sur lequel il dé jeûnait et dînait dans sou intérieur, el qui , le

soir, portait un chandelier à trois branches recouvert d'un grand chapiteau.

Entre les deux fenêtres, et à l'opposite de la porte, était une commode contenant le linge de l'empereur, et sur laquelle était son grand nécessaire.

La cheminée, surmontée d'une fort petite glace, était ornée de plusieurs tableaux. A droite, était le portrait du roi de Kome, à cheval sur un mouton ; à gauche, et en pendant, était un autre portrait du roi de Rome , assis sur un coussin et essayant une pantouffle; au milieu de la cheminée, était un buste en marbre du même enfant royal ; deux chandeliers, deux flacons et deux tasses de vermeil, tirés du nécessaire de l'empereur, complétaient la garniture de la cheminée.

Enfin, auprès du canapé, et précisément en face de l'empereur quand il y reposait étendu, ce qui avait lieu une grande partie du jour, était le portrait de Marie-Louise, tenant son iîls entre ses bras, peint par Isabey.

En outre, sur la gauche de la cheminée, et en dehors des portraits ? était la grosse montre d'argent du grand Frédéric, espèce de réveil-ma

lin pris à Postdan^et, en regard, la propre montre de l'empereur, celle qui avait sonné l'heure de Marengo et d'Ans terlitz, recouverte en or des deux côtés, et portant la lettre B.

La seconde pièce, servant de cabinet, n'avait d'abord pour tout meuble que des planches brûles, posées sur de simples tréteaux, supportant un bon nombre de livres épars et les divers chapitres écrits par chacun des généraux ou secrétaires sous la dictée de l'empereur; ensuite , entre les deux fenêtres , une armoire en forme de bibliothèque; à lopposite, un lit, semblable au premier, et sur lequel l'empereur reposait parfois le jour et se couchait même la nuit, après avoir quitté le premier dans ses fréquentes et longues insomnies : enfin , dans le milieu était la table de travail, avec l'indication des places qu'occupaient ordinairement, l'empereur lorsqu'il dictait, et MM. de Montholon, Gourgaud ou de Las-Cases, lorsqu'ils écrivaient.

Tels étaient la vie et le palais de l'homme qui avait tour à tour habité les Tuileries, le Kremlin et l'Escurial.

Cependant , malgré la chaleur du jour, malgré

l'humidité du soir, malgré l'absence des choses les plus nécessaires à la vie commune, l'empereur eût supporté avec patience toutes ces privations si l'on n'avait pris à tâche de l'entourer, de le traiter, non seulement comme prisonnier dans l'île, mais encore comme prisonnier dans sa maison. On avait décidé, comme nous l'avons dit, que lorsque Napoléon monterait à cheval, un officier l'accompagnerait toujours : Napoléon avait pris le parti de ne plus sortir. Alors sa constance avait lassé ses geôliers, et on avait levé cette consigne , pourvu qu'il demeurât dans certaines limites; mais, dans ces limites, il était en terme par un cercle de sentinelles : un jour, une de ces sentinelles coucha l'empereur en joue, et le général Gourgaud lui arracha son fusil au moment où probablement elle allait faire feu. Cette enceinte ne permettait guère , au reste , qu'une demi-lieue de course, et comme l'empereur ne voulait pas la dépasser, pour s'épargner la compagnie de son gardien, il prolongeait sa promenade en descendant , par des chemins à peine frayés, dans des ravins profonds où il est incroyable qu'il ne se soit pas dix fois précipité.

Malgré ce changement dans ses habitudes , la santé de l'empereur se maintint assez bonne pendant les six premiers mois.

Mais l'hiver suivant, le temps étant devenu constamment mauvais , l'humidité et la pluie ayant envahi les appartenons de carton qu'il habitait, il commença à éprouver de fréquentes indispositions, qui se manisfestaient par des lourdeurs et desengourdissemens. Au reste, Napoléon n'ignorait pas que l'air était des plus insalubres, et qu'il était rare de rencontrer dans l'île une personne ayant atteint l'âge de cinquante ans.

Sur ces entrefaites, un nouveau gouverneur arriva et fut présenté par l'amiral à l'empereur : c'était un homme d'environ quarante-cinq ans, d'une taille commune, mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, avec des yeux obliques, se fixant à la dérobée, ne regardant que rarement en face, et recouverts de sourcils d'un blond ardent, épais et fort proéminens. Il se nommait sir Hudson Love.

A partir du jour de son arrivée, de nouvelles vexations commencèrent, qui devinrent de plus en plus intolérables. Son début fut d'envoyer à

l'empereur deux pamphlets contre lui. Puis il fit subir à lous les domestiques un interrogatoire, pour savoir d'eux si c'était librement et de leur pleine volonté qu'ils demeuraient avec l'empereur. Ces nouvelles contrariétés lui occasionnèrent bientôt une de ces indispositions auxquelles il devenait de plus en plus sujet : elle dura cinq jours, pendant lesquels il ne sortit pas, mais cependant continua de dicter sa campagne d'Italie.

Bientôt, les vexations du gouverneur s'augmentèrent encore : il porta l'oubli des plus simples convenances jusqu'à inviter à dîner chez lui le général Buonaparte, pour le faire voir à une Anglaise de distinction qui avait relâché à Ste-Hélène. Napoléon ne répondit pas même à l'invitation. Les persécutions redoublèrent.

Personne ne put désormais écrire sans avoir préalablement communiqué la lettre au gouverneur, et toute lettre donnant à Napoléon le titre d'empereur était confisquée.

On fît signifier au général Buonaparte que la dépense qu'il faisait était trop grande, que le gouvernement n'avait entendu lui donner qu'une la-

l>le journalière de quatre personnes au plus, une bouteille de vin par jour pour chaque personne , et un dîner prié par semaine : s'il y avait des dépenses excédantes, le général Buonaparte et les personnes de sa suite devaient les payer.

L'empereur fit briser son argenterie et l'envoya à la ville : mais le gouverneur lit dire qu'il entendait qu'elle ne lut vendue qu'à l'homme qu'il présenterait; l'homme qu'il présenta donna six mille lianes du premier envoi qui avait été fait : c'étaient les deux tiers à peine de la valeur de celte argenterie prise au poids.

L'empereur prenait un bain tous les jours : on lui fit dire qu'il devait se contenter d'un bain par semaine, l'eau étant rare à Longwood. Il y avait quelques arbres sous lesquels il allait parfois se promener, et qui donnaient la seule ombre qu'il y eût dans la limite assignée à ses promenades : le gouverneur les fit abattre ; et comme l'empereur se plaignait de celte cruauté, il répondit qu'il ignorait que ces arbres fussent agréables au général Buonaparte, mais que, du moment qu'il les regrettait, on en planterait d'autres.

Alors, Napoléon avait parfois des mouvemens

NAPOLÉON A SAINTE-HELENE. Ml

d'emportement sublime. Cette réponse en excita un.

«Le plus mauvais procédé des ministres anglais, s'écria-t-il, n'est plus désormais de m'avoir envoyé ici , mais de m'y avoir placé en vos mains. Je me plaignais de l'amiral ; mais , au inoins, il avait du cœur, lui : vous, vous déshonorez votre nation , et votre nom restera une flétrissure. »

Enfin , on s'aperçut à la qualité de la viande qu'on fournissait à la table de l'empereur des bêtes mortes et non tuées. On fit demander à les avoir vivantes : cette demande fui refusée.

Dès- lors , l'existence de Napoléon n'est plus qu'une lente et pénible agonie, qui cependant dure cinq ans : pendant cinq ans encore , le moderne Prométhée reste enchaîné sur le roc où Hudson- Love" lui ronge le cœur. Enfin, le 20 mars 1821 , jour du glorieux anniversaire de la rentrée de Napoléon à Paris , Napoléon éprouva, dès le matin, une forte oppression à l'estomac et une soi le de suffocation fatigante à la poitrine ; bientôt une douleur aiguë se fit sentir à l'épigastre, dans l'hypochondre gauche, et s'étendit sur le

coté du thorax jusqu'à l'épaule correspondante.

Malgré les premiers remèdes, la fièvre continua, l'abdomen devint douloureux au tact et l'estomac se tendit. Vers cinq heures de l'après-midi, il y eut un redoublement, accompagné d'un froid glacial. surtout aux extrémités inférieures, et le malade se plaignît de crampes. En ce moment, madame Bertrand étant venue lui faire une visite, Napoléon s'efforça de paraître moins abattu, et affecta même un peu de gaîté; mais bientôt, sa disposition mélancolique reprenant le dessus : « Il faut nous préparer à la sentence fatale : vous , Hortense et moi, sommes destinés à la subir sur ce vilain rocher. J'irai le premier , vous viendrez ensuite, Hortense vous suivra. Mais nous nous retrouverons tous les trois là haut. » Puis il ajouta ces quatre vers de Zaïre :

Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre :

\ ous voyez qu'au tombeau je suis prêt à descendre.

.le vais au roi des rois demander aujourd'hui

Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.

La nuit qui suivit fut agitée, les symptômes devinrent de plus en plus graves : une boisson

émétisée les fit disparaître momentanément, mais ils reparurent bientôt. Une consultation eut lieu alors, presque malgré l'empereur, entre le docteur Antomarchi et M. Arnott, chirurgien du 20e régiment en garnison dans l'île. Ces messieurs reconnurent la nécessité d'appliquer un large vésicatoire sur la région abdominale, d'administrer un purgatif, et de verser d'heure en heure du vinaigre sur le front du malade. La maladie ne continua pas moins à faire des progrès rapides.

Un soir, un domestique de Longwood dit qu'il avait vu une comète : Napoléon l'entendit , et ce présage le frappa. «Une comète! s'écria- t-i 1 , ce fut le signe précurseur de la mort de César. »

Le 1 1 avril, le froid aux pieds devint excessif. Le docteur essaya des fomentations pour le dissiper. « Tout cela est inutile, lui dit Napoléon, ce n'est point là, c'est à l'estomac, c'est au foie, qu'est le mal : vous n'avez point de remède contre l'ardeur qui me brûle, point de préparation , point de médicamens pour calmer le feu dont je suis dévoré. »

Le 15 avril, il commença à rédiger son testament, et ce jour -là l'entrée de sa chambre fut

interdite à tout le monde, excepté à Marchand et au général Montholon , qui restèrent avec lui depuis une heure et demie jusqu'à six heures du soir.

A six heures , le docteur entra : Napoléon lui montra son testament commencé et chaque pièce de son nécessaire étiquetée du nom des personnes auxquelles elles étaient destinées. « Vous voyez, lui dit il, je lais mes apprêts pour m'en aller. »> Le docteur voulut le rassurer : Napoléon l'arrêta : « Plus d'illusion, ajouta-l-il; je sais ce qu'il en est, et je suis résigné, n

Le 19 amena un mieux sensible qui rendit l'espérance à tout le monde, excepté à Napoléon : chacun se félicitait de ce changement : Napoléon nous laissa dire , puis , en souriant : « Vous ne vous trompez pas, je vais mieux aujourd'hui, mais je n'en sens pas moins que ma fin approche. Quand je serai mort, chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous re verrez les uns vos parens, les autres vos amis. Moi, je retrouverai mes braves au ciel. Oui, oui, ajouta- t-il, en s'animant et en élevant la voix avec un accent inspiré, oui, Kléber , Desaix ,

Bessières, Durée, \ey, Murât, Masséna, Berthier, viendront à ma rencontre. Ils me parleront de ce que nous avons fait ensemble , je leur conterai les derniers événemens de ma vie: en me revoyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipion, les César, les Annibal, el il y aura plaisir a cela... A moins, continua-t-il en souriant, qu'on ne s'effraie là - haut de voir tant de guerriers ensemble. »

Quelques jours après, il fit venir son chapelain Vignali. «Je suis né dans la religion catholique, lui dit-il, je veux remplir les devoirs qu'elle impose et recevoir les sacremens qu'elle administre. Vous direz tous les jours la messe dans la chapelle voisine, et vous exposerez le St- Sacrement pendant les quarante heures. Quand je serai mort, vous placerez votre autel à ma tète, dans la cham bre ardente, puis vous continuerez à célébrer la messe. Vous ferez toutes les cérémonies d'usage, et vous ne cesserez que lorsque je serai enterré. »

Après le prêtre, vint le tour du médecin. « Mon cher docteur , lui dit-il , après ma mort , qui ne saurait être éloignée, je veux que vous fassiez

346 NAPOLEON V SAIJNTMELENE.

l'ouverture de mon cadavre, mais j'exige qu'au cun médecin anglais ne mette la main sur moi. le souhaite que vous preniez mon cœur, que vous le mettiez clans de l'esprit de- vin, et que vous le portiez à ma chère Marie -Louise : vous lui direz que je l'ai tendrement aimée, que je n'ai jamais cessé de l'aimer : vous lui raconterez lout ce que j'ai souffert: vous lui direz tout ce que vous avez vu: vous entrerez dans tous les détails de ma mort. Je vous recommande surtout de bien examiner mon estomac, et d'en faire un rapport précis et détaillé que vous remettrez à mon fils. Puis, de Vienne, vous vous rendrez h Rome : vous irez trouver ma mère, ma famille : vous leur rapporterez ce que vous avez observé relativement à ma situation ; vous leur direz que Napoléon, celui-là même que le monde a appelé le Grand, comme Cbarlemagne et comme Pompée, est mort dans l'état le plus déplorable, manquant de tout, abandonné à lui-même et a sa gloire. Vous leur direz qu'en expirant, il lègue h toutes les familles régnantes l'horreur et l'opprobre de ses derniers momens. »

Le 2 mai , la fièvre arriva au plus haut degré

il intensité qu'elle eût encore atteint : le pouls donna jusqu'à cent pulsations à la minute, et I empereur eut le délire : c'était le commencement de l'agonie. Mais cette agonie eut encore quelques momens de relâche. Dans ces courts momens de lucidité, Napoléon revenait sans cesse à la recommandation qu'il avait faite au docteur Antomarchi : « Faites avec soin, lui disait-il, l'examen anatomique de mon corps, de l'estomac surtout. Les médecins de Montpellier m'ont annoncé que la maladie du pylore serait héréditaire dans ma famille ; leur rapport est , je crois , dans les mains de Louis: demandez-le, comparez-le avec ce que vous aurez observé vous-même : que je sauve au moins mon enfant de cette cruelle maladie !... )>

La nuit lut assez bonne; mais le lendemain, au malin, le délire reparut avec une nouvelle force. Cependant, vers les huit heures, il perdit un peu de son intensité ; vers trois heures, le malade reprit sa raison. H en profita pour appeler ses exécuteurs testamentaires, et leur recommanda, dans le cas où il viendrait à perdre coin plètement connaissance , de ne laisser approcher

348 \APOLEOIN A SAINTE-HELENE.

de lui aucun médecin anglais autre que le docleur Arnolt. Puis, il ajouta, dans toute la plénitude de sa raison et dans toute la puissance de son génie :

« Je vais mourir : vous allez repasser en Europe ; je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil, vous serez fidèles à ma mémoire, vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J'ai sanctionné tous les principes, je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes ; il n'y en a pas un seul que je n'aie consacré. Malheureusement, les circonstances étaient graves : j'ai été obligé de sévir, d'ajourner ; les revers sont venus, je n'ai pu débander l'arc, et la France a été privée des institutions libérales que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence , elle me tient compte de mes intentions, elle chérit mon nom, mes victoires; imitezla. Soyez fidèles aux opinions que vous avez défendues, à la gloire que nous avons acquise : il n'y a hors de là que honte et confusion. »

Le 5, au matin, le mal était parvenu à son comble : la vie n'était plus chez le malade qu'une végétation haletante et douloureuse; la

respiration devenait de plus en plus insensible ; les yeux, ouverts dans toute leur grandeur, étaient fixes et atones. Quelques paroles vagues, dernière ébullition de son cerveau en délire, venaient de temps en temps mourir sur ses lèvres. Les derniers mots que l'on entendit furent ceux de tête et d'armée. Puis, la voix s'éteignit, toute intelligence parut morte , et le docteur luimême crut que le principe de la vie était éteint. Cependant, vers les huit heures, le pouls se releva : le ressort mortel qui fermait la bouche du moribond sembla se détendre, et quelques soupirs profonds et suprêmes s'exhalèrent de sa poitrine. A dix heures et demie , le pouls était anéanti : à onze heures et quelques minutes, l'empereur avait vécu...

Vingt heures après la mort de son illustre malade, le docteur Àntomarchi procéda à son ouverture, ainsi que Napoléon le lui avait si souvent recommandé: puis, il détacha le cœur, qu'il mit, selon les instructions reçues, dans de l'esprit de vin, afin de le rendre h Marie-Louise. Mais en ce moment les exécuteurs testamentaires survinrent avec le refus de sir lludson Love de laisser sortir

de Sainte-Hélène, non-seulement Le corps, mais aucune partie du corps. Il devait rester dans lile. Le cadavre était cloué à 1 echaïaud.

On s'occupa dès-lors de choisir la place de la sépulture de l'empereur , et la préférence fut donnée à un lieu que Napoléon n'avait vu qu'une fois, mais dont il parlait toujours avec complaisance : sir Iludson Love consentit à ce que la tombe lut creusée en cet endroit.

L'autopsie terminée , le docteur Anlomarehi réunit par une suture les parties séparées , lava le corps, et l'abandonna au valet-de-chambre qui le revêtit du costume que l'empereur avait l'habitude de porter, c'est-à-dire, d'une culotte de casimir blanc . de bas de soie blancs , de longues bottes à récuyère avec de petits éperons, d'un gilel blanc, d'une cravate blanche recouverte d'une cravate noire bouclée par derrière, du grand cordon de la Légion-d'llonneur, de l'habit de colonel des chasseurs de la garde décoré des ordres de la Légion-d'llonneur et de la Couronne de fer, enfin, du chapeau à trois cornes. Ainsi vêtu , Napoléon lut enlevé de la salle, le (> mai, à cinq heures trois quarts, el exposé dans la

petite chambre à coucher, que l'on avait convertie en chapelle ardente. Le cadavre avait les mains libres ; il était étendu sur son lit de campagne; son épée était à son côté; un crucifix reposait sur sa poitrine, et le manteau bleu de Marengo était jeté sur ses pieds. Il resta ainsi exposé pendant deux jours.

Le 8 au matin, le corps de l'empereur, qui devait reposer sous la colonne, et le cœur, qui devait être envoyé à Marie- Louise, furent déposés dans une caisse de fer blanc, garnie d'une espèce de matelas et d'un oreiller recouverts de satin blanc. Le chapeau ne pouvant , faute d'espace , rester h la tête du mort, fut placé a ses pieds. Autour de lui on sema des aigles et des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie peu dant le cours de son règne : on y déposa encore son couvert, son couteau, et une assiette à ses armes. Cette première caisse fut enfermée dans une seconde caisse en acajou, que l'on mit dans une troi sième en plomb, laquelle fut enfin placée dans une quatrième caisse en acajou, pareille à la seconde, mais de plus grande dimension : puis, on exposa le cercueil h la mêmeplace où avait été exposé le corps.

A midi et demi, le cercueil fut transporté par les soldats de la garnison dans la grande allée du jardin, où le corbillard attendait: on le couvrit d'un velours violet, sur lequel on jeta le manteau de Marengo, et le cortège funèbre se mit en route dans l'ordre suivant :

L'abbé Vignali , revêtu des ornemens sacerdo taux, ayant à ses côlés le jeune Henri Bertrand . portant un bénitier d'argent avec son goupillon :

Le docteur Antomarchi et le docteur Arnott :

Les personnes chargées de surveiller le corbil lard, traîné par quatre chevaux conduits par des palefreniers, et escorté par douze grenadiers sans armes de chaque côté : ceux-ci devaient porler le cercueil sur leurs épaules dès que le mauvais état du chemin empêcherait le char d'avancer :

Le jeune Napoléon Bertrand et Marchand , tous les deux à pied et sur les côtés du corbil lard :

Les comtes Bertrand et Montholon , a cheval , immédiatement derrière le corbillard :

Une partie de la suite de l'empereur :

La comtesse Bertrand, avec sa fille Hortense . dans une calèche attelée de deux chevaux cou-

duits à la main par ses domestiques, qui marchaient du côté du précipice :

Le cheval de l'empereur, conduit par son piqueur Archambaud :

Les officiers de marine, à pied et à cheval :

Les officiers de l 'étal-major, à cheval :

Le général Coffin et le marquis de Monchenu, à cheval :

Le contre-amiral et le gouverneur, à cheval :

Les habitans de l'île :

Les troupes de la garnison.

La tombe était creusée à un quart de mille à peu près au-delà de Hut's Gâte. Le corbillard s'arrêta près de la fosse , et le canon commença à tirer cinq coups par minute.

Le corps fut descendu dans la tombe pondant que l'abbé Vignali disait les prières ; ses pieds tournés vers l'Orient, qu'il avait conquis; sa tête tournée vers l'Occident, où il avait régné.

Puis, une énorme pierre, qui devait servir à la nouvelle maison de l'empereur, scella sa demeure dernière, et passa du temps à l'éternité.

Alors, on apporta une plaque d'argent sur laquelle était gravée l'inscription suivante :

ar>4 NAPOLEON A SAINTE-HELENE

Mt A AJACCIO, LE 15 A OIT 1769, MORT A STE-HÉLENE, LE 5 MAI 1821.

Mais, au moment où on allait la clouer sur la pierre, sir Hudson Love s'avança et déclara, au nom de son gouvernement , que l'on ne pouvait mettre sur la tombe d'autre inscription que celle-ci :

LE GÉNÈR \L M ON \1WRTE.

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. , :A ^%5*?^iO ^SSç^» S8*S??8^to *»«Ji?îs7K»0 <***C»

: .xj y ^P "V ^P V^P y x r^f "V^ "V^ 'V'^ "V V1 'V'H' y x ^H3 ^^ (^yH> ^^-P ^^ ^iiP

Maintenant, détournons les yeux de cette tombe, où l'Angleterre ne permet pas que l'on cloue une inscription , et voyons ce que celui quelle renferme a l'ail, pendant un règne de dix ans, pour le bien-être présent des peuples, pour la grandeur ei la paix à venir du monde.

A son retour d'Egypte, Bonaparte trouva la France dans un état déplorable. Dans l'Ouest, la guerre civile : à Paris , aux armées, l'incapacité , l'immoralité, le brigandage. Les dernières res sources du pays allaient se perdre dans les coffres des fournisseurs, des faiseurs d'affaires. Le trésor public était vide, le crédit anéanti. Ni religion, ni lois. Les gpuvernemens qui s'étaient succédé

3")(i GOUVERNEMENT DK NAPOLÉON.

depuis 1792, assez occupés, d'ailleurs, à la défense des frontières, aux proscriptions, aux grandes mesures politiques, avaient peu l'ait pour l'ordre civil. Enfin, pardessus tout cela, notre gloire n'était pas moins chancelante au dehors que la paix et la prospérité au dedans.

Le premier soin de Bonaparte, en arrivant au pouvoir, est d'éteindre, autant que possible, les haines des partis , de tout concilier, de tout rapprocher. Le rappel des proscrits de fructidor, le retour des émigrés, la pacification de la Vendée, le concordat, c'est à dire la pacification de l'église, sont les résultats de cette politique large et féconde. Elle se montre dans les moindres choses. A côté des statues de Hoche, de Jouhertet de Marceau, il élève des mausolées à Condé. à Turenne. à Vauban : d'une main, il secourt la sœur de Robespierre .et la mère du duc d'Orléans , de l'autre il soutient la veuve de Bailly et la dernière descendante des Duguesclin.

En même temps, il coordonne notre informe législation; pour mieux dire . il la crée. Il traite lui-même, au milieu de son conseil, ces matières ardues qu'il n'a point apprises, mais devinées : il

cchiire , il étonne les Tronehet , les Portalis , les plus grands jurisconsultes. Un code tout entier est le fruit de ces admirables discussions : l'ordre civil est fondé en France. De même, l'administration sera remuée de fond en comble : à tout il portera la main , et l'ordre jaillira partout du chaos.

Quelle que soit la diversité des opinions sur l'organisation politique de l'empire, il n'y a qu'une voix sur la force et la grandeur de son administration. Au sommet de cette administration, Napoléon avait placé le conseil-d'Êtat, comme la clef de tout l'édifice. Il le présidait lui-même deux fois par semaine. C'était là que, sous ses yeux, sous sa fécondante parole, s'élaboraient tous les grands travaux de l'empire , tous les arrêts, toutes les lois : le corps législatif et le sénat ne faisaient que confirmer les mesures déjà délibérées et résolues dans le conseil. Rien n'échappait à sa direction ou à son contrôle. Préfectures, communes, corps judiciaires, corps enseignans, les ministères même, tout relevait de lui par quelque côté : en lui était l'unité de l'empire. C'est cette unité, c'est le mutisme de la représentation

nationale, qui ont permis à l'empereur d'accomplir en dix ans de règne des travaux que les assemblées délibérantes n'eussent point achevés en cinquante ans. Il y a là, peut-être, de quoi compenser l'absence des libellés publiques.

Mais, pour ne point l'appeler sérieusement à l'exercice des droits politiques, l'empereur n'oubliait pas le peuple. Son bien-être le préoccupait sans cesse. Dans une lettre écrite au ministre de l'intérieur, le 2 novembre 1807, il attache la plus haute idée de gloire à la destruction de la mendicité par tout l'empire. Souvent, il provoqua les avis des publicistes sur les moyens d'améliorer le sort des classes pauvres. Il créa les dépôts de mendicité ; il institua la société maternelle ; il rétablit les sœurs de charité ; il dota les hospices et leur fit rendre les biens qu'un décret de la Convention avait aliénés. Il voulait que les cérémonies de l'église fussent gratuites pour les pauvres, que l'inhumation du pauvre se fît décemment : (c On ne doit pas priver les pauvres , parce qu'ils sont pauvres , disait-il , de ce qui les console de la pauvreté. » El il ordonna que si l'église était tendue de noir pour un riche, on

ne la détendrait qu'après le service du pauvre.

Après cela, si Ton doutait encore de sa sollicitude et du bien-être qu'il avait procuré aux mas ses, en faudrait-il d'autre preuve que le parfait repos où demeurait l'empire, alors que les forces militaires étaient tout entières au dehors, et que toute répression eût été impossible au dedans? Dans les temps où nous vivons , ce n'est pas une chose sans gloire qu'un règne de dix années pur de guerres civiles et d'émeutes.

Quelque absolu qu'il fût, le gouvernement impérial ne craignait pas la lumière. Napoléon voulait, au contraire, que l'on éclairât les masses : « Il n'y a, disait-il, que celui qui veut tromper les peuples et gouverner à son profit , qui puisse vouloir les retenir dans l'ignorance : car, plus les peuples seront éclairés , plus il y aura de gens convaincus de la nécessité des lois, du besoin de les défendre , et plus la société sera assise, heureuse et prospère. Et s'il peut arriver jamais que les lumières soient nuisibles à la multitude, ce ne sera que quand le gouvernement , en hostilité avec les intérêts du peuple, l'acculera dans une position forcée , ou réduira la dernière

360 GOUVERNEMENT DK NAPOLEON.

classe h mourir de misère. » De là , l'impulsion , énorme qu'il donna à tous les degrés de l'instruction publique, surtout à l'enseignement des sciences physiques et mathématiques. Celles-ci jetèrent un vif éclat sur son règne. Laplace, Lagrange, Monge, Berlhollet, Olivier, Bichat, une foule de grands talens et de puissans génies placèrent la France à la tète du monde savant. Ce ne fut point non plus, quoi qu'on ait pu dire, une époque perdue pour les arts que celle où se rencontraient Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël, Béranger, Lemercier, ïalma, Méhul, Grétry, Gros, David, Canova, Prud'hon, où se formait Géricault. On a trop confondu, au poinl de vue artistique et littéraire, l'influence impériale avec l'influence agonisante du dix-huitième siècle; on n'a point assez réfléchi qu'une littérature ne se crée pas , que les arts ne se relèvent point en un jour : il ne suffit pas pour cela d'avoir des millions et la volonté, il y faut aussi le temps. Ce que l'on peut dire avec raison, c'est que l'impulsion fut donnée par l'empereur ; c'est que les vastes idées qu'il a semées sur son passage, la gloire , la grandeur qu'il a versées à flots sur

toute la nation, contribueront long-temps encore, même à notre insu , à la gloire et à la grandeur de nos arts et de notre littérature.

Un seul mot sur l'organisation financière du consulat et de l'empire. De 1802 à 1810, les dettes de l'état furent liquidées. A partir de 1803, chose unique en Europe, les recettes couvrirent les dépenses. Les arméniens extraordinaires et les désastres des trois dernières années de l'empire purent seuls interrompre cette prospérité : jusqu'en 1811, malgré l'état de guerre permanent, aucun budget n'avait atteint 800,000,000. Si Ion veut savoir à quels énormes travaux suffisaient ces ressources, les détails, encore incomplets, contenus dans l'exposé suivant, pourront en donner une idée.

Extrait de l'Exposé de la situation de l'Empire, présenté au corps législatif, dans la séance du 25 février 1813, par le comte Montalivet, ministre de l'intérieur.

Messieurs,

S. M. m'a ordonné de vous faire connaître la situation de l'intérieur de l'Empire dans les années 1811 et 1842.

Vous verrez avec satisfaction que, malgré les grandes armées que l'état de guerre maritime et continentale oblige de tenir sur pied, la population a continué de s'accroître ; que notre industrie

a fait de nouveaux progrès; que jamais les terres ifont été mieux cultivées, les manufactures plus florissantes; qu'à aucune époque de noire histoire la richesse n'a été plus répandue dans les diverses classes de la société.

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