‹ NapoléonChapitre 3 sur 10 · ANCIENNE MAISON MICHEL LÉ Y Y FRÈRES 3, RUE AUBER · texte numérisé non relu

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉ Y Y FRÈRES 3, RUE AUBER

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NAPOLÉON DE BUONAPART2

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Le 15 août 1769, naquit à Ajaccio un enfant qui reçut de ses parents le nom de Buonaparle, et du

ciel celui de Napoléon.

Les premiers jours de sa jeunesse s’écoulèrent au milieu de cette agitation fiévreuse qui suit les révolutions; la Corse, qui, depuis un demi-siècle, rêvait l’indépendance, venait d’être moitié conquise, moitié vendue, et n’était sortie de l’esclavage de Gênes que pour tomber au pouvoir de la France. Paoli, vaincu h Ponte-Nuovo, allait chercher, avec son frère et ses neveux, un asile en Angleterre, où Alfieri lui dédiait son Timoléon. L’air que respira le nouveau-né était chaud des haines civiles, et la cloche qui sonna son baptême, toute frémissante encore du tocsin.

Charles de Buonaparte, son père, et Laetitia Ra~ moiino, sa mère, tous deux de race patricienne et originaires de ce charmant village de San-Miniato qui domine Florence, après avoir été les amis de Paoli, avaient abandonné son parti, et s’étaient rallias à l’influence française. Il leur fut donc facile d’obtenir de M. de Marbœuf, qui revenait comme gouverneur dans l’île où, dix ans auparavant, il avait abordé comme général, sa protection pour faire entrer le jeune Napoléon à l’école militaire de Brienne. La demande fut accordée, et, quelque temps après, M. Berton, sous-principal du collège, inscrivait sur ses registres la note suivante :

«Aujourd’hui, 23 avril 1779, Napoléon de Buona-

parte est entré à l’Ecole royale militaire de Briennele-Château, à l’âge de neuf ans, huit mois et cinq jours. »

Le nouveau venu était Corse, c’est-à-dire d’un pays qui, de nos jours encore, lutte contre la civilisation avec une force d’inertie telle, qu’il a conservé son caractère à défaut de son indépendance. Il ne parlait que l’idiome de son île maternelle ; il avait le teint brûlé du Méridional, l’œil sombre et perçant du montagnard. C’était plus qu’il n’en fallait peur exciter la curiosité de ses camarades et augmenter sa sauvagerie naturelle; caria curiosité de l’enfance est railleuse et manque de pitié. Un professeur, nommé Dupuis, prit en compassion le pauvre isolé, et se chargea de lui donner des leçons particulières de langue fran-

çaise : trois mois après, l’enfant était déjà assez avancé dans cette étude pour recevoir les premiers éléments de latinité. Mais dès l’abord se manifesta chez lui la répugnance qu’il conserva toujours pour les langues mortes, tandis qu’au contraire son aptitude pour les mathématiques se développa dès les premières leçons; il en résulta que, par une de ces conventions si fréquentes au collège, il trouvait la solution des •problèmes que ses camarades avaient à résoudre, et ceux-ci, en échange, lui faisaient ses thèmes et ses versions, dont il ne voulait pas entendre parler.

L’espèce d’isolement dans lequel se trouva pendant quelque temps le jeune Buonaparte, et qui tenait à l’impossibilité de communiquer ses idées , éleva entre lui et ses compagnons une espèce de barrière qui ne disparut jamais complètement. Cette première impression, en laissant dans son esprit un souvenir pénible qui ressemblait à une rancune, donna naissance à cette misanthropie précoce qui lui faisait chercher des amusements solitaires, et dans laquelle quelques-uns ont voulu voir les rêves prophétiques du génie naissant. Au reste, plusieurs circonstances, qui dans la vie de tout autre seraient restées inaperçues, donnent quelque fondement aux récits de ceux-là qui ont essayé de faire une enfance exceptionnelle à cette merveilleuse virilité. Nous en citerons deux.

Un des amusements les plus habituels du jeune Buonaparte était la culture d’un petit parterre en-

touré de palissades, dans lequel il se retirait habituellement aux heures des récréations. Un jour, un de ses jeunes camarades, qui était curieux de savoir ce qu’il pouvait faire ainsi seul dans son jardin, escalada la barricade, et le vit occupé à ranger dans des dispositions militaires une foule de cailloux dont la grosseur indiquait les grades. Au bruit que fit l’indiscret, Buonaparte se retourna, et, se voyant surpris, ordonna à l’écolier de descendre; mais celui-ci, au lieu d’obéir, se moqua du jeune stratégiste, qui, peu disposé à la plaisanterie, ramassa le plus gros de ses cailloux, et l’envoya au beau milieu du front du railleur, qui tomba aussitôt assez dangereusement blessé.

Vingt-cinq ans après, c’est-à-dire au moment de sa plus haute fortune, on annonça à Napoléon qu’un individu qui se disait son camarade de collège demandait à lui parler. Comme plus d’une fois des intrigants s’étaient servis de ce prétexte pour arriver jusqu’à lui, l’ex-écolier de Brienne ordonna à l’aide de camp de service d’aller demander le nom de cet ancien condisciple ; mais, ce nom n’ayant éveillé aucun souvenir dans l’esprit de Napoléon :

— Retournez, dit-il, et demandez à cet homme s’il ne pourrait pas me citer quelque circonstance qui me remît sur sa voie.

L’aide de camp accomplit son message, et revint en disant que le solliciteur, pour toute réponse, lui avait montré une cicatrice qu’il avait au front.

— Àh! cette fois, je me le rappelle, dit l’empereur; c’est un général en chef que je lui ai jeté à la tête !...

Pendant l’hiver de 1783 à 1784, il tomba une si grande quantité de neige, que toutes les récréations extérieures furent interrompues. Buonaparte, forcé malgré lui de passer au milieu des amusements bruyants et inaccoutumés de ses camarades, les heures qu’il donnait ordinairement à la culture de son jardin, proposa de faire une sortie, et, à l’aide de pelles et de pioches, de tailler dans la neige les fortifications d’une ville, qui serait ensuite attaquée par les uns et défendue par les autres : la proposition était trop sympathique pour être refusée. L’auteur du projet fut naturellement choisi pour commander un des deux partis. La ville, assiégée par lui, fut prise après une héroïque résistance de la part de ses adversaires. Le lendemain, la neige fondit; mais cette récréation nouvelle laissa une trace profonde dans la mémoire des écoliers. Devenus hommes, ils se souvinrent de ce jeu d’enfant, et ils se rappelèrent les remparts de neige que battit en brèche Buonaparte, en voyant les murailles de tant de villes tomber devant Napoléon.

A mesure que Buonaparte grandit, les idées primitives qu’il avait en quelque sorte apportées en germe se développèrent, et indiquèrent les fruits ^u’un jour elles devaient porter. La soumission de la Corse à la France, qui lui donnait à lui, son seul re-

présentant, l’apparence d’un vaincu au milieu de ses vainqueurs, lui était odieuse. Un jour qu’il dînait à la table du père Berton, les professeurs, qui avaient déjà plusieurs fois remarqué la susceptibilité nationale de leur élève, affectèrent de mal parler de Paoli. Le rouge monta aussitôt au front du jeune homme, qui ne put se contenir.

— Paoli, dit-il, était un grand homme, qui aimait son pays comme un vieux Romain; et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son aide de camp, d’avoir concouru à la réunion de la Corse à la France : il aurait dû suivre la fortune de son général et tomber avec lui.

Cependant, au bout de cinq ans, le jeune Buonaparte était en quatrième et avait appris de mathématiques tout ce que le père Patrault avait pu lui en montrer. Son âge était l’âge désigné pour passer de l’école de Brienne à celle de Paris : ses notes étaient bonnes, et ce compte rendu fut envoyé au roi Louis XVI par M. de Reralio, inspecteur des écoles militaires :

«M. de Buonaparte (Napoléon), né le 15 août 1769, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes, a fait sa quatrième; de bonne constitution, santé excellente; caractère soumis, honnête, reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait très-passablement son histoire et sa géographie ; il est assez faible pour les exercices d’agrément et pour le latin, où il n’a fait que sa quatrième. Ce sera un excellent marin.

Il mérite de passer à l’École militaire de Paris. »

En conséquence de cette note, le jeune Buonaparte obtint son entrée à l’École militaire de Paris; et, le jour de son départ, cette mention fut inscrite sur les registres ;

« Le 47 octobre 1784, est sorti de l’École royale de Brienne M. Napoléon de Buonaparte, écuyer, né en la ville d’Ajaccio, en l’île de Corse, le 15 août 1769, fils de noble Charles-Marie de Buonaparte, député de la noblesse de Corse, demeurant en ladite ville d’Ajaccio, et de dame Lœtitia Ramolino, suivant l’acte porté au registre, folio 31, et reçu dans cet établissement le 23 avril 4779. »

On a accusé Buonaparte de s’être vanté d’une noblesse imaginaire et d’avoir faussé son âge; les pièces que nous venons de citer répondent à ces deux accusations.

Buonaparte arriva dans la capitale par le coche de Nogent-sur-Seine.

Aucun fait particulier ne signale le séjour de Buonaparte à l’École militaire de Paris, si ce n’est un mémoire qu’il envoya à son ancien sous-principal, le père Berton. Le jeune législateur avait trouvé, dans l’organisation de cette école, des vices que son aptitude naissante à l’administration ne pouvait passer sous silence. Un de ces vices, et le plus dangereux de tous, était le luxe dont les élèves étaient entourés. Aussi Buonaparte s’élevait-il surtout contre ce luxe.

« Ail lieu, disait-il, d’entretenir un nombreux domestique autour des élèves, de leur donner journellement des repas à deux services, de faire parade d’un manège très-coûteux, tant pour les chevaux que pour les écuyers, ne vaudrait-il pas mieux, sans toutefois interrompre le cours de leurs études, les astreindre à se servir eux-mêmes, moins leur petite cuisine, qu’ils ne feraient pas ; leur faire manger du pain de munition, ou d’un autre qui en approcherait ; les habituer à battre leurs habits et à nettoyer leurs souliers et leurs bottes? Puisqu’ils sont pauvres et destinés au service militaire, n’est-ce pas la seule éducation qu’il faudrait leur donner? Assujettis à une vie sobre, à soigner leur tenue, ils en deviendraient plus robustes, sauraient braver les intempéries des saisons, supporter avec courage les fatigues de la guerre, et inspirer un respect et un dévouement aveugles aux soldats qui seraient sous leurs ordres. »

Buonaparte avait quinze ans et demi lorsqu’il proposait ce projet de réforme : vingt ans après, il fondait l’École militaire de Fontainebleau.

En 1785, après des examens brillants, Buonaparte fut nommé sous-lieutenant en second au régiment de la Fère, alors en garnison dans le Dauphiné. Après être resté quelque temps à Grenoble, où son passage n’a laissé d’autre trace qu’un mot apocryphe sur Turenne, il vint habiter Valence; là, quelques lueurs du soleil de l’avenir commencent à se glis-

ser dans le crépuscule du jeune homme ignoré. Buonaparte, on le sait, était pauvre; mais, si pauvre qu’il fût, il pensa qu’il pouvait venir en aide à sa famille, et appela en France son frère Louis, qui était de neuf ans plus jeune que lui. Tous deux logeaient chez mademoiselle Bon, Grande-Rue, n° 4. Buonaparte avait une chambre à coucher, et, audessus de cette chambre, le petit Louis habitait une mansarde. Chaque matin, fidèle à ses habitudes de collège, dont il devait se faire plus tard une vertu des camps, Buonaparte éveillait son frère en frappant le plancher d’un bâton, et lui donnait sa leçon de mathématiques. Un jour, le jeune Louis, qui avait grand’peine à se faire à ce régime, descendit avec plus de regret et de lenteur que de coutume; aussi Buonaparte allait-il frapper le plancher une seconde fois, lorsque l’écolier tardif entra enfin.

— Eh bien, qu’y a-t-il donc ce matin? 11 me semble que nous sommes bien paresseux ! dit Buonaparte.

— Oh! frère, répondit l’enfant, je faisais un si beau rêve !

— Et que rêvais-tu donc?

— Je rêvais que j’étais roi.

— Et qu’étais-je donc alors, moi?... empereur? dit en haussant les épaules, le jeune sous-lieutenant. Allons! à la besogne.

Et la leçon journalière fut, comme d’habituae,

prise par le futur roi et donnée par le futur empereur *.

Buonaparte était logé en face du magasin d’un riche libraire nommé Marc-Aurèle, dont la maison, qui porte, je crois, la date de 1530, est un bijou de la renaissance. C’est là qu’il passait à peu près toutes les heures dont son service militaire et ses leçons fraternelles le laissaient maître. Ces heures n’étaient point perdues, comme on va le voir.

Le 7 octobre 1808, Napoléon donnait à dîner à Erfurth ; ses convives étaient l’empereur Alexandre, la reine de Westphalie, le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le grand-duc Constantin, le prince primat, le prince Guillaume de Prusse, le duc d’Oldenbourg, le prince de Mecklembourg- Sehwerin, le duc de Weymar et le prince de Talleyrand. La conversation tomba sur la bulle d’or, qui, jusqu’à l’établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution et de règlement pour l’élection des empereurs, et le nombre et la qualité des électeurs. Le prince primat entra dans quelques détails sur cette bulle, et en fixa la date à 1409.

—■Je crois que vous vous trompez, dit en souriant Napoléon ; la bulle dont vous parlez a été proclamée en 1336, sous le règne de l’empereur Charles IV.

Cette scène se passa devant M. Parmentier, médecin du régiment où Buonaparte était lieutenant en second.

— C’est vrai, sire, répondit le prince primat, et je me le rappelle maintenant; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces choses-là?

— Quand j’étais simple lieutenant en second dans l’artillerie..., dit Napoléon.

A ce début, un mouvement d’étonnement si vif se manifesta parmi les nobles convives, que le narrateur fut forcé de s’interrompre; mais, au bout d’un instant :

— Quand j’avais l’honneur d’être simple lieutenant en second d’artillerie, reprit-il en souriant, je restai trois années en garnison à Valence. J’aimais peu le monde et vivais très-retiré. Un hasard heureux m’avait logé près d’un libraire instruit et des plus complaisants. J’ai lu et relu sa bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et je n’ai rien oublié, même des matières qui n’avaient aucun rapport avec mon état. La nature, d’ailleurs, m’a doué de la mémoire des chiffres; il m’arrive très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l’ensemble numérique de leurs comptes les plus anciens.

Ce n’était pas le seul souvenir que Napoléon eût conservé de Valence.

Parmi le peu de personnes que voyait Buonaparte à Valence était M. de Tardiva, abbé de Saint-ïtuf, dont l’ordre avait été détruit quelque temps auparavant. Il rencontra chez lui mademoiselle Grégoire du Colombier, et en devint amoureux. La famille de cette jeune personne habitait une campagne située

à une demi-lieue de Valence et appelée Bassîau; le jeune lieutenant obtint d’être reçu dans la maison et

fit plusieurs visites. Sur ces entrefaites se présenta de son côté un gentilhomme dauphinois, nommé M. de Bressieux. Buonaparte vit qu’il était temps de se déclarer, s’il ne voulait pas être gagné de vitesse; il écrivit, en conséquence, à mademoiselle Grégoire une longue lettre, dans laquelle il lui exprimait tous ses sentiments pour elle, et qu’il l’invitait à communiquer à ses parents. Ceux-ci, placés dans l’alternative de donner leur fille à un militaire sans avenir, ou bien à un gentilhomme possédant quelque fortune, optèrent pour le gentilhomme : Buonaparte fut éconduit, et sa lettre remise aux mains d’une tierce personne, qui voulut la rendre, ainsi qu’elle en avait été chargée, à celui qui l’avait écrite. Mais Buonaparte ne voulut pas la reprendre.

— Gardez-la, dit-il à la personne; elle sera un jour un témoignage à la fois et de mon amour et de la pureté de mes sentiments envers mademoiselle Grégoire.

La personne garda la lettre et la famille la conserve encore.

Trois mois après, mademoiselle Grégoire épousa M. de Bressieux.

En 1806, madame de Bressieux fut appelée à la cour avec le titre de dame d’honneur de l’impératrice, son frère envoyé à Turin en qualité de préfet,

et son mari nommé baron et administrateur des forêts de l’État.

Les autres personnes avec lesquelles Buonaparte se lia pendant son séjou. à Valence furent MM. de Montalivet et Bachasson , lesquels devinrent , 1 un ministre de l’intérieur, et l’autre inspecteur des approvisionnements de Paris. Le dimanche, ces trois jeunes gens se promenaient presque toujours ensemble hors delà ville, et, là, s’arrêtaient quelquefois à regarder un bal en plein air que donnait, moyennant deux sous par cavalier et par contredanse, un épicier de la ville, qui, dans ses moments perdus, exerçait l’état de ménétrier. Ce ménétrier était un ancien militaire qui, retiré en congé en Valence, s’y était marié et y exerçait en paix sa double industrie ; Ss comme elle était encore insuffisante, il sollicita et obtint, lors de la création des départements, une place de commis expéditionnaire dans les bureaux de l’administration centrale. Ce fut là que les premiers bataillons de volontaires le prirent, en 1790,

et l’entraînèrent avec eux.

Cet ancien soldat, épicier, ménétrier et commis expéditionnaire, fut depuis le maréchal Victor, duc de Bellune.

Buonaparte quitta Valence, laissant trois francs dix sous de dettes chez son pâtissier, nomme Co-

riol.

Que nos lecteurs ne s’étonnent point de nous \oîr rechercher de pareilles anecdotes : lorsqu’on écrit la

NAPOLË ON

biographie d’un Jules César, d’un Charlemagne ou d’un Napoléon, la lanterne de Diogène ne sert plus h chercher l’homme; l’homme est trouvé par la postérité, et apparaît aux yeux du monde, radieux et sublime: c’est donc le chemin qu’il a parcouru avant d’arriver à son piédestal qu’il faut suivre, et plus les traces qu’il a laissées en certains endroits de sa route sont légères, plus elles sont inconnues et, par conséquent, plus elles offrent de curiosité.

Buonaparte arrivait à Paris en môme temps que Paoli. L’Assemblée constituante venait d’associer la Corse au bénéfice des lois françaises; Mirabeau avait déclaré à la tribune qu’il était temps de rappeler les patriotes fugitifs qui avaient défendu l’indépendance de l’île, etPaoli était revenu. Buonaparte fut accueilli en fils par l’ancien ami de son père : le jeune enthousiaste se trouva en face de son héros ; celui-ci venait d’être nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse.

Buonaparte obtint un congé, et en profita pour suivre Paoli et revoir sa famille, qu’il avait quittée depuis six ans. Le général patriote fut reçu avec délire par tous les partisans de l’indépendance, et le jeune lieutenant assista au triomphe du célèbre exilé; l’enthousiasme fut tel, que le vœu unanime de ses concitoyens porta en même temps Paoli à la tête de la garde nationale et à la présidence de l’administration départementale. Il y demeura quelque temps en parfaite intelligence avec la Constituante; mais une

motion de l’abbé Charrier, qui proposait de céder la Corse au duc de Parme en échange du Plaisantin, dont la possession était destinée à indemniser le pape de la perte d’Avignon, devint pour Paoli i>ne preuve du peu d’importance qu’attachait la métropole à la conservation de son pays. Ce fut sur ces enfaites que le gouvernement anglais, qui avait accueilli Paoli dans son exil, ouvrit des communications avec le nouveau président; Paoli, au reste, ne cachait pas la préférence qu’il accordait à la constitution britannique sur celle que préparait la législature française. De cette époque date ia dissidence entre le jeune lieutenant et le vieux général; Buonaparte resta citoyen français, Paoli redevint général corse.

Buonaparte fut rappelé à Paris au commencement de 1792. Il y retrouva Bourrienne, son ancien ami de collège, lequel arrivait de Vienne, après avoir parcouru fa Prusse et la Pologne. Ni l'un ni l’autre des deux écoliers de Brienne n’étaient heureux ; ils associèrent leur misère pour la rendre moins lourde : l’un sollicitait du service à la guerre, l’autre aux affaires étrangères; on ne répondait à aucun des deux, et alors il rêvaiegt des spéculations commerciales, que leur défaut de fonds les empêchait presque toujours de réaliser. Un jour, ils eurent l’idée de louer plusieurs maisons en construction dans la rue Montholon, pour les sous-louer ensuite ; mais les prétentions des propriétaires leur parurent si exagérées, qu’ils furent forcés d’abandonner cette spéculation par le

même motif qui leur en avait fait abandonner tant d’autres. En sortant de chez le constructeur, les deux spéculateurs s’aperçurent non-seulement qu’ils n’avaient point dîné, mais encore qu’ils n’avaient point de quoi dîner. Buonaparte remédia à cet inconvénient en mettant sa montre en gage.

Sombre prélude du 10 août, le 20 juin arriva. Les deux jeunes gens s’étaient donné rendez-vous pour déjeuner chez un restaurateur de la rue Saint-Honoré: ils achevaient leur repas, lorsqu’ils furent attirés à la fenêtre par un grand tumulte et les cris de :< Ça ira ! Vive la nation ! Vive les sans-culottes ! A bas le véto ! » C’était une troupe de six à huit mille hommes, conduite parSanterre etle marquis de Saint- Hurugues, descendant des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, et se rendant à l’Assemblée.

— Suivons cette canaille, dit Buonaparte.

Et les deux jeunes gens se dirigèrent aussitôt vers les Tuileries, et s’arrêtèrent sur la terrasse du bord de l’eau; Buonaparte s’appuya contre un arbre et Bourrienne s’assit sur un parapet.

De là, ils ne virent point ce qui se passait ; mais ils devinèrent facilement ce qui s’étai^ passé, lorsqu’une fenêtre donnant sur le jardin s’ouvrit, et que Louis XVI parut coiffé du bonnetrouge qu’un homme du peuple venait de lui présenter au bout d’une pique.

— Coglione! coglione! murmura, en haussant les épaules, et dans son idiome corse, le jeune lieute-

nant, qui, jusque-là, était resté muet et immobile.

— Que voulais-tu qu’il fît? dit Bourrienne.

— Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, répondit Buonaparte, et le reste courrait encore.

Pendant toute la journée, il ne parla que de cette scène, qui avait fait sur lui une des plus fortes impressions qu’il eût jamais ressenties.

Buonaparte vit ainsi se dérouler sous ses yeux les premiers événements de la révolution française. 11 assista en simple spectateur à la fusillade du 10 août et aux massacres du 2 septembre ; puis, voyant qu’il ne pouvait obtenir de service, il résolut de faire un nouveau voyage en Corse.

Les intrigues de Paoli avec le cabinet anglais avaient pris, en l’absence de Buonaparte, un tel développement, qu’il n’y avait plus à se tromper sur ses projets. Une entrevue, que le jeune lieutenant et le vieux général eurent ensemble chez le gouverneur de Corte, se termina par une rupture ; les deux anciens amis se séparèrent pour ne plus se revoir que sur le champ de bataille. Le même soir, un flatteur de Paoli voulut dire devant lui du mal de Buonaparte :

— Chut! lui dit le général en portant le doigt à ses lèvres, c’est un jeune homme taillé sur l’antique !

Bientôt Paoli leva ouvertement l’étendard de la révolte. Nommé, le 26 juin 1793, par les partisans

de l’Angleterre , généralissime et président d’une consulte à Corte, il fut, le 17 juillet suivant, mis hors la loi par la Convention nationale. Buonaparte était absent : il avait enfin obtenu sa mise en activité tant de fois demandée. Nommé commandant de la garde nationale soldée, il se trouvait à bord de la flotte de l’amiral Truguet, et s’emparait, pendant ce temps, du fort Saint-Étienne, que les vainqueurs furent bientôt forcés d’évacuer. Buonaparte, en rentrant en Corse, trouva l’île soulevée. Salicetti et Lacombe Saint-Michel, membres de la Convention, chargés de mettre à exécution le décret rendu contre le rebelle, avaient été obligés de se retirer à Calvi : Buonaparte alla les y rejoindre et tenta avec eux sur Ajaccio une attaque qui fut repoussée. Le même jour, un incendie se manifesta dans la ville ; les Buonaparte virent leur maison brûlée; quelque temps après, un décret les condamna à un bannissement perpétuel. Le feu les avait faits sans asile, la proscription les faisait sans patrie : ils tournèrent les yeux vers Buonaparte, et Buonaparte tourna les siens vers la France. Toute cette pauvre famille proscrite s’embarqua sur un frêle bâtiment, et le futur César mit à la voile, protégeant de sa fortune ses quatre frères, dont trois devaient être rois, et ses trois sœurs, dont l’une devait être reine.

Toute la famille s’arrêta à Marseille, réclamant la protection de cette France pour laquelle elle était proscrite. Le gouvernement entendit ses plaintes :

Josepli et Lucien obtinrent de l’emploi dans l’administration de l’armée, Louis fut nommé sous-offfcier, et Buonaparte passa comme lieutenant en premier, c’est-à-dire avec avancement, dans le 4 e régiment d’infanterie; peu de temps après, il monta, par droit d’ancienneté, au grade de capitaine dans la deuxième compagnie du même corps, alors en garnison à Nice.

L’année au chiffre sanglant, 93, était arrivée; la moitié de la France luttait contre l’autre; l’Ouest et le Midi étaient en feu ; Lyon venait d’être pris, après un siège de quatre mois ; Marseille avait ouvert ses portes à la Convention ; Toulon avait livré son port aux Anglais.

Une armée de trente mille hommes, composée des troupes qui, sous le commandement de Kellermann, avaient assiégé Lyon, de quelques régiments tirés de l’armée des Alpes et de l’armée d’Italie, et de tous les réquisitionnâmes levés dans les départements voisins, s’avança contre la ville vendue. La lutte commença aux gorges d’Ollioules. Le général Dutheil, qui devait diriger l’artillerie, était absent; le général Dommartin, son lieutenant, fut mis hors de combat dans cette première rencontre; le premier officier de l’arme le remplaça de droit : ce premier officier était Buonaparte. Cette fois, le hasard était d’accord avec le génie, en supposant que. pour le génie, le hasard ne s’appelle point la Providence.

Buonaparte reçoit sa nomination, se présente à

l’état-major et est introduit devant le général Cartaux, homme superbe et doré des pieds jusqu’à la tête, qui lui demande ce qu’il j a pour son service ; le jeune officier lui présente le brevet qui le charge de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l’artillerie.

— L’artillerie, répond le brave général, nous n’en avons pas besoin; nous prendrons ce soir Toulon à la baïonnette, et nous le brûlerons demain.

Cependant, quelle que fût l’assurance du général en chef, il ne pouvait pas s’emparer de Toulon sans le reconnaître ; aussi eut-il patience jusqu’au lendemain; mais, au point du jour, il prit son aide de camp, Dupas, et le chef de bataillon Buonaparte, dans son cabriolet, afin d’inspecter les premières dispositions offensives. Sur les observations de Buonaparte, il avait, quoique avec peine, renoncé à la baïonnette et en était revenu à l’artillerie; en conséquence, des ordres avaient été donnés directement par le général en chef, et c’étaient ces ordres dont il venait vérifier l’exécution et hâter l’etîet.

Les hauteurs desquelles on découvre Toulon, couché au milieu de son jardin demi-oriental et baignant ses pieds à la mer, à peine dépassées, le général descend de cabriolet avec les deux jeunes gens, et s’enfonce dans une vigne au milieu de laquelle il aperçoit quelques pièces de canon rangées derrière une espèce d’épaulement, Buonaparte regarde autour de lui, et ne devine rien à ce qui se passe; le général jouit un

instant de l’étonnement de son chef de bataillon, puis, se retournant avec le sourire de la satisfaction vers son aide de camp :

— Dupas, lui dit-il, sont-ce là nos batteries?

— Oui, général, répond celui-ci.

— Et notre parc?

— Il est à quatre pas.

— Et nos boulets rouges?

— On les chauffe dans les bastides voisines.

Buonaparte n’avait pu en croire ses yeux, mais il

est obligé d’en croire ses oreilles. Il mesure l’espace avec l’œil exercé du statégiste, et il y a une lieue et demie au moins de la batterie à la ville. D’abord il croit que le général a voulu ce qu’on appelle, en termes de collège et de guerre, tâter son jeune chef de bataillon ; mais la gravité avec laquelle Gartaux continue ses dispositions ne lui laisse aucun doute. Alors il hasarde une observation sur la distance et manifeste la crainte que les boulets rcuges n’arrivent pas jusqu’à la ville.

— Crois-tu? dit Gartaux.

— J’en ai peur, général, répond Buonaparte; au reste, on pourrait, avant de s’embarrasser de boulets rouges, essayer à froid pour bien s’assurer de la portée.

Gartaux trouve l’idée ingénieuse, fait charger et tirer une pièce, et, tandis qu’ïl regarde sur les murailles de la ville l’effet que produira le coup, Buonaparte lui montre , à mille pas à peu près devant

lui, le boulet qui brise les oliviers, sillonne la terre, ricoche, et s’en va mourir, en bondissant, au tiers à peine de la distance que le général en chef comp~ tait lui voir parcourir.

La preuve était concluante; mais Cartaux ne voulut pas se rendre et prétendit que c'étaient « ces aristocrates de Marseillais qui avaient gâté la poudre. »

Cependant, comme, gâtée ou non, la poudre ne porte pas plus loin, il faut recourir à d’autres mesures. On revient au quartier général ; Buonaparte demande un plan de Toulon, le déplie sur une table, et, après avoir étudié un instant la situation de la ville et des différents ouvrages qui la défendent, depuis la redoute bâtie au sommet du montFaron, qui la domine, jusqu’aux forts Lamalgue etMalbousquet, qui protègent sa droite et sa gauche, le jeune chef de bataillon pose le doigt sur une redoute nouvelle, élevée par les Anglais, et dit avec la rapidité et la concision du génie :

— C’est là qu’est Toulon.

C’est Cartaux à son tour qui n’y comprend plus rien ; il a pris à la lettre les paroles de Buonaparte, et, se retournant vers Dupas, son fidèle :

— Il paraît, lui dit-il, que le capitaine Canon n’est pas fort en géographie. •

Ce fut le premier surnom de Buonaparte; nous verrons comment lui est venu depuis celui de petit caporal .

En ce moment, le représentant du peuple Gasparin entra : Buonaparte en avait entendu parler, non-seulement comme d’un vrai, loyal et brave pcttriote, mais encore comme d’un homme d’un sens juste et d’un esprit rapide. Le chef de bataillon va droit à lui.

— Citoyen représentant, lui dit-il, je suis chef de bataillon d’artillerie. Par l’absence du général Dutheil et par la blessure du général Dommartin, cette arme se trouve sous ma direction. Je demande que nul ne s’en môle que moi, ou je ne réponds de rien.

— Et qui es-tu pour répondre de quelque chose? demande le représentant du peuple, étonné en voyant un jeune homme de vingt-trois ans lui parler d’un pareil ton et avec une semblable assurance,

— Qui je suis? reprend Buonaparte en le tirant dans un coin et en lui parlant à voix basse. Je suis un homme qui sait son métier, jeté au milieu de gens qui ignorent le leur. Demandez au général en chef son plan de bataille, et vous verrez si j’ai tort ou raison.

Le jeune officier parlait avec une telle conviction, que Gasparin n’hésita pas un instant.

— Général, dit-il en s’approchant de Cartaux, les représentants du peuple désirent que , dans trois jours, tu leur aies soumis ton plan de bataille.

Tu n’as qu’à attendr trois minutes, répondit Cartaux, et je vais te le donner.

Eiïeclivement, le général s’assit, prit une plume et

écrivit sur une feuille volante ce fameux plan de campagne qui est devenu un modèle du genre. Le voici :

«Le général d’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, au bout desquels je l’attaquerai sur trois colonnes et l’enlèverai.

J) Cartaux. ))

Le plan fut envoyé à Paris, et remis aux mains du comité du génie. Le comité le trouva beaucoup plus gai que savant: Cartaux fut rappelé, et Dugommier envoyé à sa place.

Le nouveau général trouva, en arrivant, toutes les dispositions prises par son jeune chef de bataillon : c’était un de ces sièges où la force et le courage ne peuvent rien d’abord, et où le canon et la stratégie doivent tout préparer. Pas un coin de la côte où l’artillerie n’eût affaire à l’artillerie. Elle tonnait de tous côtés comme un immense orage dont se croisent les éclairs; elle tonnait du haut des montagnes et du haut des murailles; elle tonnait de la plaine et de la mer : on eût dit à la fois une tempête et un volcan.

Ce fut au milieu de ce réseau de flammes que les représentants du peuple voulurent faire changer quelque chose à une batterie établie par Buonaparte : le mouvement était déjà commencé lorsque le jeune chef de bataillon arriva et fit tout remettre en place ; les représentants du peuple voulurent faire quelques observations,

— Mêlez-vous de votre métier de député, leur répondit Buonaparte, et laissez-moi faire mon métier d’artilleur. Cette batterie est bien là, et je réponds d’elle sur ma tête.

L’attaque générale commença le 16. Dès lors le siège ne fut plus qu’un long assaut. Le 17 au matin, les assiégeants s’emparaient du Pas-de-Leidet et de la Croix-Faron; à midi, ils débusquaient les alliés de la redoute Saint-André, des forts des Pomets et des deux Saint-Antoine; enfin, vers le soir, éclairés à la fois par l’orage et par le canon, les républicains entraient dans la redoute anglaise ; et, là, parvenu à son but, se regardant comme maître de la ville, Buonaparte, blessé d’un coup de baïonnette à la cuisse, dit au général Dugommier, blessé de deux coups de feu, l’un au genou, l’autre au bras, et tombant à la fois d’épuisement et de fatigue :

— Allez vous reposer, général ; nous venons de prendre Toulon, et vous pourrez y coucher aprèsdemain.

Le 18, les forts de l’Éguiilette et de Balagnier sont pris, et des batteries dirigées sur Toulon. A la vue de plusieurs maisons qui prennent feu, au sifflement des boulets qui sillonnent les rues, la mésintelligence éclate parmi les troupes alliées. Alors les assiégeants, dont les regards plongent dans la ville et sur la rade, voient l’incendie se déclarer sur plusieurs points qu’ils n’ont pas attaqués : ce sont les Anglais qui, décidés à partir, ont mis le feu à l’arsenal, aux ma-

gasins de la marine et aux vaisseaux français qu’ils ne peuvent emmener. A la vue des flammes, un cri général s’élève : toute l’armée demande l'assaut; mais il est trop tard, les Anglais commencent à s’embarquer sous le feu de nos batteries, abandonnant ceux qui avaient trahi la France pour eux, et qu’ils trahissaient à leur tour. La nuit vient sur ces entrefaites. Les flammes qui se sont élevées sur plusieurs points s’éteignent au milieu de grandes rumeurs; ce sont les forçats qui ont brisé leurs chaînes, et qui étouffent l’incendie allumé par les Anglais.

Le lendemain 19, l’armée républicaine entra dans la ville, et, le soir, comme l’avait prédit Buonaparte, le général en chef couchait à Toulon.

Dugommier n’oublia pas les services du jeune chef de bataillon, qui, douze jours après la prise de la ville, reçut le grade de général de brigade.

C’est ici que l’histoire le prend pour ne plus le quitter.

Nous allons maintenant, d’un pas précis et rapide, accompagner Buonaparte dans la carrière qu’il a parcourue comme général en chef, consul, empereur et proscrit; puis, après l’avoir vu, rapide météore, reparaître et briller un instant sur le trône, nous le suivrons sur cette île où il est allé mourir, ainsi que nous avons été le prendre dans cette île où il était né.

LF. GÉNÉRAL BONAPARTE

Bonaparte avait été, comme nous venons de le dire, nommé général d’artillerie à l’armée de Nice, en récompense des services rendus à la République devant Toulon : ce fut là qu’il se lia avec Robespierre ïe jeune, qui était représentant du peuple à cette armée. Rappelé à Paris, quelque temps avant le 9 thermidor, ce dernier fit tout ce qu’il put pour décider le jeune général à le suivre, lui promettant la protection directe de son frère; mais Bonaparte s’y refusa constamment : le temps n’était pas encore venu où il devait prendre parti.

Puis peut-être aussi un autre motif le retenait-il, et cette fois encore était-ce hasard qui protégeait le génie ? S’il en était ainsi, le hasard s’était fait visible, et avait pris la forme d’une jeune et jolie représenlante du peuple, qui partageait à l’armée de Nice la mission de son mari. Bonaparte avait pour elle une

affection sérieuse, qu’il manifestait par des preuves d’une galanterie toute guerrière. Un jour qu’il se promenait avec elle daï»s les environs du col de Tende, il vint à l’idée du jeune général de donner à sa belle compagne le spectacle d’une petite guerre, et il ordonna une attaque d’avant-poste : une douzaine d’hommes furent victimes de ce divertissement; et Napoléon a plus d’une fois avoué a Sainte-Hélène que ces douze hommes, tués sans motif réel et par pure fantaisie, lui étaient un remords plus grand que la mort des six cent mille soldats qu’il avait semés dans les steppes neigeux de la Russie.

Ce fut sur ces entrefaites que les représentants du peuple près l’armée d’Italie prirent l’arrêté suivant :

« Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d’affaires de la république française, conférer avec le gouvernement de Gênes sur les objets portés dans ses instructions.

» Le chargé d’affaires près la république de Gênes le reconnaîtra et fera reconnaître par le gouvernement de Gênes.

» Loano, le 25 messidor an h de la République. »

Le véritable but de cette mission était de faire voir au jeune général, de ses propres yeux, les forteresses de Savone et de Gênes, de lui offrir les moyens

de prendre sur l’artillerie et les autres objets militaires tous les renseignements possibles, enfin de le mettre à même de recueillir tous les faits qui pouvaient déceler les intentions dn gouvernement génois relativement à la coalition.

Pendant que Bonaparte accomplissait cette mission, Robespierre marchait à l’échafaud, et les députés terroristes étaient remplacés par Albitte et Salicetti. Leur arrivée à Barcelonnette fut signalée par l’arrêté suivant; c’était la récompense qui attendait Bonaparte à son retour :

« Les représentants du peuple près l’armée des Alpes et d’Italie;

» Considérant que le général Bonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il a dernièrement fait à Gênes, arrêtent ce qui suit :

» Le général de brigade Bonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, est provisoiment suspendu de ses fonctions; il sera, par les soins et sous la responsabilité du général en chef de ladite armée, mis en état d’arrestation et traduit au comité de salut public de Paris sous bonne et sûre escorte ; les scellés seront apposés sur tous ses papiers et effets, dont il sera fait inventaire par des commissaires qui seront nommés sur les lieux par les représentants du peuple Salicetti et Albitte, et

so

Àlbitte, et tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects seront envoyés au comité de salut public.

» Faità Barcelonnette, le 19 thermidor an n de la république française, une, indivisible et démocratique.

» Signé : Albitte, Salicetti, Laporte.

t» Pour copie conforme, le général en chef de l’armée d’Italie,

n Signé : Dumerbion. »

L’arrêté fut mis à exécuiion : Bonaparte, conduit à la prison de Nice, y resta quatorze jours, après lesquels, par un second arrêté signé des mêmes hommes, il fut remis provisoirement en liberté.

Cependant Bonaparte ne sortit d’un danger que pour tomber dans un dégoût. Les événements de thermidor avaient amené un remaniement dans les comités de la Convention : un ancien capitaine, nommé Aubry, se trouva diriger celui de Sa guerre, et fit un nouveau tableau de l’armée, où il se porta comme général d’artillerie. Quant à Bonaparte, en échange de son grade qu’on lui prenait, on lui donnait celui de général d’infanterie dans la Vendée. Bonaparte, qui trouvait trop étroit le théâtre d’une guerre civile dans un coin de la France, refusa de se rendre à son poste, et fut, par un arrêté du comité de salut public, rayé de la liste des officiers généraux employés.

Bonaparte se croyait déjà trop nécessaire à la France pour n’êire point profondément frappé d’une

pareille innjustice; cependant, comme il n’était pas encore arrivé à l’un de ces sommets de la vie d’où l’on voit tout l’horizon qui reste à parcourir, il avait déjà des espérances, il est vrai, mais point de certitudes. Ces espérances furent brisées : il se crut, lui, plein d’avenir et de génie, condamné à une inaction longue, sinon éternelle; et cela dans une époque où chacun arrivait en courant. Il loua provisoirement une chambre dans un hôtel de la rue du Mail, vendit pour six mille francs ses chevaux et sa voiture, réunit le peu d’argent qu’il se trouvait posséder, et résolut de se retirer à la campagne. Les imaginations exaltées bondissent toujours d’extrême en extrême : exilé des camps, Bonaparte ne voyait plus rien que la vie rurale; ne pouvant être César, il se faisait Cincinnatus.

Ce fut alors qu’il se souvint de Valence, où il avait passé trois ans, si obscur et si heureux; ce fut de ce côté qu’il dirigea ses recherches, accompagné de son frère Joseph, qui retournait à Marseille. En passant à Montélimart, les deux voyageurs s’arrêtent : Bonaparte trouve le site et le climat de la ville à sa convenance, et demande s’il n’y a pas dans les environs quelque bien de peu de valeur à acheter. On le renvoie à M. Grasson, défenseur officieux, avec lequel il prend jour pour le lendemain : il s’agissait de visiter une petite campagne appelée Beauserret, et dont le seul nom, qui dans le patois du pays signifie Beauséjour, indique l’agréable si-

tuation. En effet, Bonaparte et Joseph visitent cette campagne; elle est en tout point à leur convenance : ils craignent seulement, en voyant son étendue et son bon état de conservation, que le prix n’en soit trop élevé ; ils hasardent la question, — trente mille francs, — c’est pour rien.

Bonaparte et Joseph reviennent à Montélimart en se consultant: leur petite fortune réunie leur permet de consacrer cette somme à l’acquisition de leur futur ermitage : ils prennent rendez-vous pour le surlendemain. C’est sur leslieux mêmes qu’ils veulent terminer tant Beauserret leur convient : M. Grasson les y accompagne de nouveau; ils visitent la propriété plus en détail encore que la première fois; enfin Bonaparte, étonné que l’on donne pour une somme si minime une si charmante campagne, demande s’il n’y a pas quelque cause cachée qui en ait fait baisser le prix.

— Oui, répondit M. Grasson, mais sans importance pour vous.

— N’importe, répond Bonaparte, je voudrais la connaître.

— Il v a eu un assassinat de commis.

— Et par qui?

— Par un fils sur son père.

— Unparricide! s’écria Bonaparte en devenant plus pâle encore que d’habitude. Partons, Joseph.

Et, saisissant son frère parle bras, il s’élança hors des appartements, remonta en cabriolet, et, arrivé à Montélimart, demanda des chevaux de poste et re-

partit à l’instant même pour Paris, tandis que Joseph continuait sa route pour Marseille.

Il y allait pour épouser la fille d’un riche négociant, nammé Clary, qui devint aussi depuis le beau-père de Bernadotte.

Quant à Bonaparte, repoussé encore une fois par le destin vers Paris, ce grand centre des grands événements, il y reprit cette vie obscure et cachée qui lui pesait tant : ce fut alors que, ne pouvant supporter son inaction, il adressa au gouvernement une note dans laquelle il exposait qu’il était de l’intérêt de la France, au moment où l’impératrice de Russie venait de resserrer son alliance avec l’Autriche, de faire tout ce qui dépendait d’elle pour accroître les moyens militaires de laTurquie; en conséquence, il s’offrait au gouvernement pour passer à Constantinople, avec six ou sept officiers de différentes armes, qui pussent former aux sciences militaires les milices nombreuses et braves, mais peu aguerries, du sultan.

Le gouvernement ne daigna pas même répondre à cette note, et Bonaparte resta à Paris. Que fût-il arrivé du monde, si un commis du ministère eût mis au bas de cette demande le mot accordé ? — Dieu seul le sait.

Cependant, le 22 août 1795, la constitution de l’a m avait été adoptée : les législateurs qui l’avaient rédigée y avaient stipulé que les deux tiers des membres qui composaient la Convention nationale feraient

partie du nouveau corps législatif : c’était la chute des espérances du parti opposé, qui espérait, par le renouvellement total des élections, l’introduction d’une majorité nouvelle représentant son opinion. Ce parti opposé était surtout soutenu par les sections de Paris, qui déclarèrent qu’elles n’accepteraient la constitution qu’autant que la réélection des deux tiers serait annulée. La Convention maintint le décret dans son intégrité : les sections commencèrent à murmurer; le 25 septembre, quelques troubles précurseurs se manifestèrent; enfin, dans la journée du 4 octobre (12 vendémiaire), le danger devint si pressant, que la Convention pensa qu’il était temps de se mettre sérieusement en mesure ; en conséquence, elle adressa au général Alexandre Dumas, commandant en chef de l’armée des Alpes, et alors en congé, la lettre suivante, dont la brièveté même démontrait l’urgence :

« Le général Alexandre Dumas se rendra à l’instant même à Paris pour y prendre le commandement de la force armée. »

L’ordre de la Convention fut porté à l’hôtel Mirabeau; mais le général Dumas était parti, trois jours auparavant, pour Villers-Cotterets, où il reçut la lettre le 13 au matin.

Pendant ce temps, le danger croissait d’heure en heure ; il n’y avait pas moyen d’attendre l’arrivée

de celui qui était mandé.* en conséquence , pendant la nuit, le représentant du peuple Barras fut nommé commandant en chef de l’armée de l’intérieur; il lui fallait un second : il jeta les yeux sur Bonaparte.

Le destin, comme on le voit, avait déblayé sa route : cette heure d’avenir qui doit sonner, dit-on, une fois, dans la vie de tout homme, était venue pour lui; le canon du 13 vendémiaire retentit dans la capitale.

Les sections, qu’il venait de détruire, lui donnèrent le nom de Mitrailleur ; et la Convention, qu’il venait de sauver, le titre de général en chef de l’armée d’Italie.

Mais cette grande journée n’allait pas influer seulement sur la vie politique de Bonaparte : sa vie privée devait en dépendre et en ressortir. Le désarmement des sections venait d’être opéré avec une rigueur que nécessitaient les circonstances, lorsqu’un jour, un enfant de dix ou douze ans se présenta à l’état-major, suppliant le général Bonaparte de lui faire rendre l’épée de son père, qui avait été générai de la République. Bonaparte, touché de la demande et de la grâce juvénile avec laquelle elle lui était faite, fit chercher l’épée, et, l’ayant retrouvée, la lui rendit. L’enfant, à la vue de cette arme sainte qu’il croyait perdue, baisa en pleurant la poignée qu’avait touchée si souvent la main paternelle : le général fut touché de cet amour filial, et témoigna tant de bienveillance

à l’enfant que sa mère se crut obligée devenir le lendemain lui faire une visite de remercîments.

L’enfant était Eugène, et la mère Joséphine.

Le 21 mars 1796, Bonaparte partit pour l’armée d’Italie, emportant dans sa voiture deux mille louis : c’était tout ce qu’il avait pu réunir, en joignant à sa propre fortune et à celle de ses amis les subsides du Directoire; c’est avec cette somme qu’il part pour aller conquérir l’Italie : c’était sept fois moins que n’emportait Alexandre allant conquérir l’Inde.

En arrivant à Nice, il trouva une armée sans discipline, sans munitions, sans vivres, sans vêtements. Dès qu’il est au quartier général, il fait distribuer aux généraux, pour les aider à entrer en campagne, la somme de quatre louis; puis aux soldats, en leur montrant l’Italie :

— Camarades, dit-il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers : jetez les yeux sur les riches plaines qui se déroulent à vos pieds, elles nous appartiennent : allons les prendre.

C’était à peu près le discours qu’Annibal avait tenu à ses soldats il y avait dix-neuf cents ans; et, depuis dix-neuf cents ans, il n’avait passé entre ces deux hommes qu’un seul homme digne de leur être comparé : — c’était César.

Les soldats à qui Bonaparte adressait ces paroles étaient les débris d’une armée qui, dans les roches stériles de la rivière de Gênes, se tenaient péniblement depuis deux ans sur la défensive, et qui avaient

devant eux deux cent mille hommes des meilleures troupes de l’Empire et du Piémont : Bonaparte attaque cette masse avec trente mille hommes à peine, et, en onze jours, il la bat cinq fois, àMontenotte, à Millesimo, à Dego, à Vico, à Mondovi ; puis, ouvrant les portes des villes d’une main, tandis qu’il gagne les batailles de l’autre, il s’empare des forteresses de Coni, de Tortone, d’Alexandrie et de la Geva; en onze jours, les Autrichiens sont séparés des Piémontais, Provera est pris, et le roi de Sardaigne est forcé de signer une capitulation dans sa propre capitale. Alors Bonaparte s’avance sur la haute Italie ; puis, devinant les succès à venir par les succès passés, il écrit au Directoire :

(«Demain, je marche sur Beaulieu, je l’oblige à repasser le Pô, je le passe immédiatement après lui, je m’empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j’espère être sur les montagnes du Tyrol, y trouver l’armée du Rhin et porter, de concert avec elle, la guerre dans la Bavière. »

En effet, Beaulieu est poursuivi ; il se retourne vainement pour s’opposer au passage du Pô, le passage est effectué; il se met à l’abri derrière les murs de Lodi, un combat de trois heures l’en chasse; il se range en bataille sur la rive gauche del’Adda, défendant de toute son artillerie le passage du pont qu’il n’a pas eu le temps de couper; l’armée française se forme en colonne serrée, se précipite sur le pont,

renverse tout ce qui s’oppose à elle, éparpille l’armée

autrichienne et poursuit sa marche en lui passant suf le corps. Alors Pavie se soumet, Pizzighitone et Crémone tombent, le château de Milan ouvre ses portes, le roi de Sardaigne signe la paix, les ducs de Parme et de Modène suivent son exemple, et Beaulieu n’a que le temps de se renfermer dans Mantoue.

Ce fut dans ce traité avec le duc de Modène que Bonaparte donna la première preuve de son désintéressement, en refusant quatre millions en or que le commandeur d’Este lui offrait au nom de son frère, et que Salicetti, commissaire du gouvernement auprès de l’armée, le pressait d’accepter.

Ce fut aussi dans cette campagne qu’il reçut le nom populaire qui lui rouvrit, en 1815, les portes de la France. Voici à quelle occasion. Sa jeunesse, lorsqu’il vint prendre le commandement de l’armée, avait inspiré quelque étonnement aux vieux soldats, de sorte qu’ils résolurent de lui conférer eux-mêmes les grades inférieurs dont il semblait que le gouvernement l’eût dispensé; en conséquence, ils se réunissaient après chaque bataille pour lui donner un grade, et, lorsqu’il rentrait au camp, il y était reçu par les plus vieilles moustaches, qui le saluaient de son nouveau titre. Ce fut ainsi qu’il fut fait caporal à Lodi. De là le surnom de petit eaporal qui resta toujours à Napoléon.

Cependant Bonaparte n’a fait qu’une halte d’un mstant, et, dans cette halte, l’envie l’a rejoint. Le Directoire, qui a vu dans la correspondance du soldat.

la révélation de l’homme politique, craint que le vainqueur ne se constitue l’arbitre de l’Italie, et s’apprête àlui adjoindre Kellermann.Bonaparterapprend, et écrit :

« Réunir Kellermann à moi , c’est vouloir tout perdre. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le meilleur tacticien de l’Europe; d’ailleurs, je crois qu’un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, une affaire de tact. »

Puis il fait son entrée solennelle à Milan, où, tandis que le Directoire signe à Paris le traité de paix, négocié par Salicetti à la cour de Turin, que les négociations entamées avec Parme se terminent, et que celles avec Naples et Rome s’ouvrent, il se prépare à la conquête de la haute Italie.

La clef de l’Allemagne, c’est Mantoue : c’est donc Mantoue qu’il faut enlever. Cent cinquante pièces de canon, prises au château de Milan, sont dirigées sur cette ville; Serrurier en emporte les dehors; le siège commence.

Alors le cabinet de Vienne sent toute la gravité de la situation : il envoie au secours de Beaulieu vingtcinq mille hommes sous les ordres de Quasdanovitch, et trente-cinq mille sous ceux de Wurmser. Un espion milanais est chargé des dépêches qui annoncent ce renfort, et s’engage à pénétrer dans la ville.

L’espiontombe dans une ronde de nuit comman-

dée par l’aide de camp Dermoncourt, et est amené au général Dumas. Vainement on le fouille, on ne trouve rien sur lui. On est prêt â lui rendre la liberté, lorsque, par une de ces révélations du destin^ le général Dumas devine qu’il a avalé ses dépêches. L’espion nie; le général Dumas ordonne qu’il soit fusillé : l’espion avoue ; il est remis à la garde de l’aide de camp Dermoncourt, qui, au moyen d’un vomitif administré par le chirurgien-major, devient possesseur d’une boulette de cire de la grosseur d’une bille de grès. Elle renferme la lettre de Wurmser, écrite sur parchemin avec une plume de corbeau. Cette lettre donne les plus grands détails sur les opérations de l’armée ennemie. La lettre est envoyée à Bonaparte. Quasdanovitch et Wurmser se sont divisés : le premier marche sur Brescia, le second sur Mantoue. C’est la même faute qui a déjà perdu Provera et d’Argentau. Bonaparte laisse dix mille hommes devant la ville, se porte avec vingt-cinq mille au-devant de Quasdanovitch, qu’il rejette dans les gorges du Tyroî après l’avoir battu à Salo et à Lonato; puis aussitôt se retourne vers Wurmser, qui apprend la défaite de son collègue par la présence de l’armée qui l’a vaincu. Attaqué avec l’impétuosité française, il est battu à Castiglione. En cinq jours, les Autrichiens ont perdu vingt mille hommes et cinquante pièces de canon. Cette victoire a donné le temps à Quasdanovitch de se rallier : Bonaparte revient à lui, le bat àSan-Marco, à Serravalle et à Roveredo; puis il re-

vient, après les combats de Bassano, de Rimolano et de Cavalo, mettre une seconde fois le siège devant Mantoue, où Wurmser est entré avec les débris de son armée.

Là, pendant que les travaux s’accomplissent, des États se forment autour de lui et se consolident à sa parole. Il fonde des républiques cispadane et transpadane, chasse les Anglais de la Corse, et pèse à la fois sur Gênes, Venise et le saint-siège, qu’il empêche de se soulever. C’est au milieu de ces vastes combinaisons politiques qu’il apprend l’approche d’une nouvelle armée impériale, conduite par Alvinzi ; mais il y a une fatalité sur tous ces hommes : la même faute commise par ses prédécesseurs, Alvinzi la commet à son tour. Il divise son armée en deux corps : l’un, composé de trente mille hommes qui, guidés par lui, doivent traverser le Véronais et gagner Mantoue; l’autre, composé de quinze mille hommes qui, sous le commandement de Davidovitch* s’étendra sur l’Adige. Bonaparte marche à Alvinzi, le joint à Arcole, lutte trois jours corps à corps avec lui, et ne le lâche qu’aprôs lui avoir couché cinq mille morts sur le champ de bataille, fait huit mille prisonniers et pris trente pièces de canon ; puis! tout haletant d’Arcole, il s’élance entre Davidovitch, qui sort du Tyrol, Wurmser, qui sort de Mantoue, rejette l’un dans ses montagnes, l’autre dans sa ville; apprend sur le champ de bataille qu’Alvinzi et Provera vont faire leur jonction, met Alvinzi en déroute

à Rivoli, réduit, par les combats de Saint-Georges et de la Favorite, Provera à rendre les armes; enfin, débarrassé de tous ses adversaires, revient vers Mantoue, la cerne, la presse, l'étouffe et la force de se rendre, au moment où une cinquième armée, détachée des réserves du Rhin, s’avance conduite par un archiduc. Aucun affront ne peut échapper à l’Autriche: les défaites de ses généraux vont remonter jusqu’au trône. Le 10 mars 1797, le prince Charles est battu au passage du Tagliamento : cette victoire nous ouvre les États de Venise et les gorges du Tyrol. Les Français s’avancent au pas de course par la voie qui leur est ouverte, triomphent à Lavis, à Trasmis et à Clausen, entrent dans Trieste, enlèvent Tarvis, Gradisca et Villach, s’acharnent à la poursuite de l’archiduc, qu’ils n’abandonnent que pour occuper les routes de la capitale de l’Autriche, et enfin pénètrent jusqu’à trente lieues de Vienne. Là, Bonaparte fait une halte pour attendre les parlementaires. Il y a un an qu’il a quitté Nice, et, dans cette année, il a détruit six armées, pris Alexandrie, Turin, Milan, Mantoue, et planté le drapeau tricolore sur les Alpes du Piémont, de l’Italie et du Tyrol. Autour de lui ont commencé de briller les noms de Masséna, d’Augereau, de Joubert, deMarmont, de Berthier. La pléiade se forme, les satellites tournent autour de leur asire, le ciel de l’Empire s’étoffe !

Bonaparte ne s’était pas trompé ; les parlementaires arrivent. Léoben est fixé pour le siège des né-

gociations. Bonaparte n'a plus besoin des pleins pouvoirs du Directoire. C’est lui qui a fait la guerre, c’est lui qui fera la paix.

«Vu la position des choses, écrit-il, les négociations, même avec l’empereur, sont devenues une opération militaire. »

Néanmoins cette opération traîne en longueur; toutes les astuces de la diplomatie l’enveloppent et le fatiguent. Mais un jour arrive où. le lion se lasse d’être dans un filet. Il se lève au milieu d’une discussion, saisit un magnifique cabaret de porcelaine, le brise en morceaux et le foule aux pieds; puis, se retournant vers les plénipotentiaires stupéfaits :

— C’est ainsi que je vous pulvériserai tous, leur dit-il, puisque vous le voulez.

Les diplomates reviennent à des sentiments plus pacifiques; on donne lecture du traité. Dans le premier article, l’empereur déclare qu’il reconnaît la république française :

— Rayez ce paragraphe, s’écrie Bonaparte; la république française est comme le soleil sur l’horizon: aveugles sont ceux-là que son éclat n’a point frappés !

Ainsi, à l’âge de vingt-sept ans, Bonaparte tient d’une main l’épée qui divise les États, et de l’autre la balance qui pèse les rois. Le Directoire a beau lui tracer sa voie, il marche dans la sienne : s’il ne commande pas encore, il n’obéit déjà plus. Le Directoire lui écrit de se rappeler que Wurmser est un émigré : Wurmser tombe entre les mains de Bonaparte, qui

a pour lui tous les égards dus au malheur et à la vieillesse ; le Directoire emploie vis-à-vis du pape des formes outrageantes : Bonaparte lui écrit toujours avec respect et ne l’appelle que le très-saint-père : le Directoire déporte les prêtres et les proscrit : Bonaparte ordonne à son armée de les regarder comme des frères et de les honorer comme des ministres de Dieu; le Directoire essaye d’exterminer jusqu’aux vestiges de l’aristocratie : Bonaparte écrit à la démocratie de Gênes pour blâmer les excès auxquels elle s’est portée à l’égard des nobles, et lui fait savoir que, si elle veut conserver son estime, elle doit respectes la statue de Doria.

Le 15 vendémiaire an vi, le traité de Campo-Formio est signé, et l’Autriche, à laquelle on laisse Venise, renonce à ses droits sur la Belgique et à ses prétentions sur l’Italie. Bonaparte quitte l’Italie pour la France; et, le 15 frimaire de la même année (5 décembre 1797), il arrive à Paris.

Bonaparte était resté absent deux ans, et, dans ces deux ans, il avait fait cent cinquante mille prisonniers, pris cent soixante et dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de canon, six cents pièces de campagne, cinq équipages de pont, neuf vaisseaux de soixante -quatre canons, douze frégates de trentedeux, douze corvettes et dix-huit galères; de plus, après avoir, comme nous l’avons dit, emporté de France deux mille louis, il y avait, à plusieurs reprises, envoyé près de cinquante millions : contre

toutes les traditions antiques et modernes, c’était l’armée qui avait nourri la patrie.

Avec la paix, Bonaparte avait vu arriver le terme de sa carrière militaire. Ne pouvant rester en repos, il ambitionna la place de l’un des deux directeurs qui allaient sortir. Malheureusement, il n’avait que vingt-huit ans : c’était \me violation si grande et si prompte de la Constitution de l’an m, qu’on n’osa pas même en faire la proposition. Il rentra donc dans sa petite maison de la rue Chantereine , luttant d’avance, par les combinaisons de son génie, contre un ennemi plus terrible que tous ceux qu’il avait combattus jusqu’alors, i’ouhli.

— On ne conserve à Paris le souvenir de rien, disait-il ; si je reste longtemps oisif, je suis perdu. Une renommée, dans cette grande Babylone, en remplace une autre ; et l’on ne m’aura pas vu plus de trois fois au spectacle qu’on ne me regardera même plus.

C’est pour cela qu’en attendant, mieux il se fit nommer membre de l’Institut.

Enfin , le 29 janvier 1798 , il dit à son secrétaire :

— Bourienne, je ne veux pas rester ici, il n’y a rien à faire; ils ne veulent entendre à rien. Je vois que, si je reste, je suis coulé dans peu. Tout s’use ici : je p-’ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas assez : c’est une taupinière. Il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient, où vivent six cent millions d’hom-

mes. Il faut aller en Orient, toutes les grandes renommées viennent de là.

Ainsi, il lui faut dépasser toutes les grandes renommées. 11 a déjà fait plus qu’Annibal, il fera autant qu’ Alexandre et César; et son nom manque aux Pyramides, où sont inscrits ces deux grands noms.

Le 12 avril 1798, Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Orient.

Il n’a déjà, comme on le voit, qu’à demander pour obtenir; en arrivant à Toulon, il va donner la preuve qu’il n’a qu’à commander pour être obéi.

Un vieillard de quatre-vingts ans vient d’être fusillé la surveille du jour où il arrive dans cette ville. Le 16 mai 1798, il écrit la lettre suivante aux commissions militaires de la neuvième division, établies en vertu de la loi du. 19 fructidor :

<; Bonaparte , membre de L’Institut national,

» J’ai appris , citoyens , avec la plus grande douleur, que des vieillards âgés de soixante et dix à quatre-vingts ans, de misérables femmes enceintes ou environnées d’enfants en bas âge, avaient été fusillés comme prévenus d’émigration.

» Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus des bourreaux?

» La pitié, qu’ils ont portée jusqu’au milieu des combats, serait-elle donc morte dans leurs cœurs?

» La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public* son intention a été d’atteindre les conspirateurs, et non de misérables femmes, et non des vieillards caducs.

» Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans, ou des femmes, de déclarer qu’au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes de vos ennemis.

» Le militaire qui signe une sentence contre une

personne incapable de porter les armes est une lâche»

» Bonaparte. »

Cette lettre sauva la vie à un malheureux compris dans cette catégorie. Bonaparte s’embarque trois jours après. Ainsi son dernier adieu à la France est l’exercice d’un acte royal., le droit de grâce.

Malte était achetée d’avance : Bonaparte se la fait livrer en passant; et, le 1er juillet 1798, il touche la

terre d’Egypte, près du fort Marabout, à quelque distance d’Alexandrie.

Dès qu’il apprit cette nouvelle, Mourad-Bey, que l’on venait chercher comme un lion dans son antre, appela à lui ses mamelouks, laissa aller au courant du Nil une flottille de djermes, de eanges et de chaloupes armées en guerre, et la fit suivre, sur les bords du fleuve, par un corps de doute à quinze cents cavaliers, que Desaix, qui commandait notre avantgarde, rencontra, le 14, au village de Minieh-Saïam.

C’était la première fois, depuis le temps des croisades, que l’Orient et l’Occident se retrouvaient face à

face.

Le choc fut terrible : cette milice , couverte d’or, rapide comme le vent, dévorante comme la f amme, chargeait jusque sur nos carrés, dont elle hachait les canons de fusil avec ses sabres trempés à Damas; puis, lorsque le feu partait de ces carrés comme d’un volcan, elle se déroulait, pareille à une écharpe d’or et de soie, visitait au galop tous ces angles de fer dont chaque face lui envoyait sa volée, et, lorsqu’elle voyait toute brèche impossible, elle fuyait enfin comme une longue ligne d'oiseaux effarouchés, laissant autour de nos bataillons une ceinture, mouvante encore, d’hommes et de chevaux mutilés , et elle allait se reformer au loin pour revenir tenter une nouvelle charge, inutile et meurtrière comme l’autre.

Au milieu de la journée, ils se rallièrent une dernière fois; mais, au lieu de revenir sur nous, ils prirent la route du désert et disparurent à l’horizon dans un tourbillon de sable.

Ce fut à Djizeh que Mourad apprit l’échec de Chébreiss : le même jour, des messagers furent envoyés au Saïd, auFayoum, au désert. Partout, beys, cheiks, mamelouks, tout fut convoqué contre l’ennemi commun; chacun devait venir avec son cheval et ses armes ; trois jours après, Mourad avait autour de lui six mille cavaliers.

Toute cette troupe, accourue au cri de guerre de

son chef, vint camper en désordre sur la rive du Nil, en vue du Caire et des Pyramides, entre le village d’Embabeh, où eLe appuyait sa droite, etDjizeh, la résidence favorite de Mourad, où elle étendait sa gauche; quant à celui-ci, il avait fait planter sa tente autour d’un sycomore gigantesque dont l’ombre couvrait cinquante cavaliers. C’est dans cette position qu’après avoir mis un peu d’ordre dans sa milice, il attendit l’armée française, qui remontait le Nil.

Le 23, au lever du jour, Desaix, qui marchait toujours à l’avant-garde, aperçut un parti de cinq cents mamelouks envoyés en reconnaissance, et qui se replièrent sans cesser d’être en vue. A quatre heures du matin, Mourad entendit de grandes acclamations : c’était l’armée tout entière qui saluait les Pyramides.

A six heures, Français et mamelouks étaient en présence.

Que l’on se figure le champ de bataille : c’était le même que Gambyse, l’autre conquérant qui venait de l’autre bout du monde, avait choisi pour écraser les Égyptiens. Deux mille quatre cents ans s’étaient écoulés; le Nil et les Pyramides étaient toujours là; seulement, le sphinx de granit, que les Perses mutilèrent au visage, n’avait plus que sa tête gigantesque hors du sable ; le colosse dont parle Hérodote était couché, Memphis avait disparu, le Caire avait surgi : tous ces souvenirs, distincts et présents à l’esprit des chefs français, planaient vaguement au-dessus de la tête des soldats , comme ces oiseaux inconnus qui

passaient autrefois au-dessus des batailles et qui présageaient la victoire.

Quant à l’emplacement, c’est une vaste plaine de sable, comme il en faut à des manœuvres de cavalerie ; un village, nommé Bekir. s’élève au milieu; un petit ruisseau la limite un peu en avant de Djizeh. Mourad et toute sa cavalerie étaient adossés au Nil , ayant le Caire derrière eux.

Bonaparte vit, à cette disposition du terrain et de ses ennemis, qu’il lui était possible, non-seulement de vaincre les mamelouks, mais encore de les exter-

miner. Il développa son armée en demi-cercle, formant de chaque division des carrés gigantesques, au centre desquels était placée l’artillerie. Desaix, habitué à marcher en avant, commandait le premier carré, placé entre Embabeh et Djizeh; puis venaient la division Régnier, la division Kléber, privée de son chef, blessé à Alexandrie, et commandée parDugua; puis la division Menou, commandée par Yial ; enfin, formant l’extrême gauche, appuyée au Nil et ia plus rapprochée d’Embabeh, la division du général Bon.

'fous les carrés devaient se mettre en mouvement ensemble, marcher sur Embabeh, et, village, chevaux, mamelouks, retranchements, tout jeter dans le Nil. /

Mais Mourad n’élait pas homme à attendre derrière quelques buttes de sable. A peine les carrés eurent-ils pris place, que les mamelouks sortirent

de leurs retranchements en masses inégales, et> sans choisir, sans calculer, se ruèrent sur les carrés qu’ils trouvèrent le plus près d’eux : c’étaient les divisions Desaix et Régnier.

Arrivés à la portée du fusil , les assaillants se divisèrent en deux colonnes : la première marchait tête baissée sur l’angle gauche de la division Régnier, la seconde sur l’angle droit de la division Desaix. Les carrés les laissèrent approcher à dix pas, puis ils éclatèrent : chevaux et cavaliers se trouvèrent arrêtés par une muraille de flammes ; les deux premiers rangs des mamelouks tombèrent comme si la terre eût tremblé sous eux; le reste de la colonne, emporté par sa course, arrêté par ce rempart de fer et de feu, ne pouvant ni ne voulant retourner en arrière, longea, ignorant qu’il était, toute la face du carré Régnier, dont le feu le rejeta sur la division Desaix. Celle-ci, se trouvant alors prise entre ces deux trombes d’hommes et de chevaux qui tourbillonnaient autour d’elle, leur présenta le bout des baïonnettes de son premier rang, tandis que les deux autres s’enflammaient, et que ses angles, en s’ouvrant, laissaient passer les boulets, impatients de se mêler à cette sanglante fête.

Il y eut un moment où les deux divisions se trouvèrent complètement entourées et où tous les moyens furent mis en œuvre pour ouvrir ces carrés impassibles et mortels. Les mamelouks chargeaient jusqu’à dix pas, recevaient le double feu de la fusillade et de

l’artillerie; puis, retournant leurs chevaux, qui s’effrayaient à la vue des baïonnettes, ils les forçaient d’avancer à reculons , les faisaient cabrer et se renversaient avec eux, tandis que les cavaliers démontés se traînaient sur leurs genoux , rampaient comme des serpents, et allaient couper les jarrets de nos soldats. 11 en fut ainsi pendant trois quarts d’heure que dura cette horrible mêlée. Nos soldats, à cette manière de combattre , ne reconnaissaient plus des hommes ; ils croyaient avoir affaire à des fantômes, à des spectres, à des démons. Enfin, mamelouks acharnés, cris d’hommes, hennissements de chevaux, flammes et fumée, tout s’évanouit, comme si un tourbillon l’emportait : il ne resta entre les deux divisions qu’un champ de bataille sanglant, hérissé d’armes et d’étendards, jonché de morts et de mourants se plaignant et se soulevant encore comme une houle mal calmée.

En ce moment, tous les carrés, d’un pas régulier comme celui d’une parade, avançaient enfermant Embabeh dans leur cercle de fer ; tout à coup la ligne du bey s’enflamma à son tour : trente-sept pièces d’artillerie croisèrent sur la plaine leurs réseaux de bronze. La flottille bondit sur le Nil, secouée parle recul des bombardes, etMourad, à la tête décroîs mille cavaliers, s’élança à son tour pour voir s’il ne pourrait pas mordre à ces carrés infernaux; alors, la colonne qui avait donné d’abord, et qui avait eu le temps de se reformer, le reconnut, et

de son côté aussi elle revint contre ses premiers et mortels ennemis.

Ce dut être une chose merveilleuse à voir, pour l’œil d’aigle qui planait au-dessus du champ de bataille, que ces six mille cavaliers, les premiers du monde , montés sur des chevaux dont les pieds ne laissent pas de trace sur le sable, tournant comme une meute autour de ces carrés immobiles et enflammés, les étreignant de leurs replis, les enveloppant de leurs nœuds, cherchant aies étouffer quand ils ne pouvaient les ouvrir, se dispersant, se reformant pour se disperser encore, changeant de face comme des vagues qui battent un rivage; puis, revenant sur une seule ligne, et, pareils à un serpent gigantesque dont on voyait parfois la tête, conduite par l’infatigable Mourad, se dresser jusqu’au-dessus des carrés. Tout à coup, les batteries des retranchements changèrent d’artilleurs, les mamelouks entendirent tonner leurs propres canons et se virent enlevés par leurs propres boulets, leur flottille prit feu et sauta; tandis que Mourad usait ses griffes et ses dents contre nos carrés, les trois colonnes d’attaque s’étaient emparées des retranchements, et Marmont, commandant la plaine, foudroyait, des hauteurs d’Embabeh, les mamelouks acharnés contre nous.

Alors Bonaparte ordonna une nouvelle manœuvre, et tout fut fini : les carrés s’ouvrirent, se développèrent, se joignirent et se soudèrent comme les anneaux d’une chaîne ; Mourad et ses mamelouks se

trouvèrent pris entre leurs propres retranchements et la ligne française. Mourad vit que la bataille était perdue; il rallia ce qui lui restait d’hommes, et, entre cette double ligne de feux, au galop aérien de ses chevaux, il s’élança tête baissée dans l’ouverture que la division Desaix laissait entre elle et le Nil, passa comme un tourbillon sous le dernier feu de nos soldats, s’enfonça dans le village de Djizeh, et reparut un instant après au-dessus de lui, se retirant

vers la haute Egypte avec deux ou trois cents cavaliers, restes de sa puissance.

11 avait laissé sur le champ de bataille trois mille hommes, quarante pièces d’artillerie, quarante chameaux chargés, ses tentes, ses chevaux, ses esclaves. On abandonna cette plaine couverte d’or, de cachemires et de soie, aux soldats vainqueurs, qui firent un butin immense; car tous ces mamelouks étaient couverts de leurs plus belles armures, et portaient sur eux tout ce qu’ils possédaient en bijoux, en or et en argent.

Bonaparte coucha le même soir à Djizeh, et, le surlendemain, il entra au Caire par la porte de la Victoire.

A peine est-il au Caire, que Bonaparte rêve, nonseulement la colonisation du pays dont il vient de s’emparer, mais encore la conquête de l’Inde par l’Euphrate. Il rédige pour le Directoire une note dans laquelle il demande des renforts - des armes, des équipages de guerre, des chirurgiens, des pharma-

ciens, des médecins, des fondeurs, des liquoristes, des comédiens, des jardiniers, des marchands de marionnettes pour le peuple, et une cinquantaine de femmes françaises ; il envoie à Typpo-Saeb un courrier pour lui proposer une alliance contre les Anglais; puis, bercé de cette double espérance, il se met à la poursuite d’ibrahim, le plus influent des beys après Mourad, le culbute à Saheley’h, et, pendant qu’on le félicite de cette victoire, un messager lui apporte la nouvelle de la perte entière de sa flotte. Nelson a écrasé Brueys ; la flotte a disparu comme dans un naufrage : plus de communications avec la France, plus d’espoir de conquérir l’Inde. Il faut rester en Égypte ou en sortir grands comme les anciens.

Bonaparte revient au Caire, célèbre l’anniversaire de la naissance de Mahomet et la fondation de la République. Au milieu de ces fêtes , le Caire se révolte, et, tandis qu’il le foudroie du haut du Mokattam, Dieu lui vient en aide et lui amène l’orage; tout s’apaise en quatre jours. Bonaparte part pour Suez: il veut voir la mer Rouge et mettre le pied en Asie à l’âge d’Alexandre. Il manque de périr comme le pharaon : un guide le sauve.

Maintenant, ses yeux se tournent vers la Syrie» L’époque d’un débarquement en Égypte est passée, et ne doit plus revenir qu’au mois de juillet suivant; mais il reste à craindre une expédition par Gaza et el Arich; car Djezzar- Pacha, surnommé le Boucher, vient de s’emparer de cette dernière ville. 11 faut dé-

truire cette avant-garde de la Porte Ottomane, renverser les remparts de Jaffa, de Gaza et d’Acre, ravager le pays et en détruire toutes les ressources, afin de rendre impossible le passage d’une armée par le désert. Voilà le plan connu; mais peut-être cachet-il quelqu’une de ces expéditions gigantesques comme Bonaparte en garde toujours au fond de sa pensée : nous verrons.

Il part à la tête de dix mille hommes, divise l’infanterie en quatre corps, qu’il met sous les ordres de Bon, de Kléber, de Lannes et de Régnier, donne la cavalerie à Murat, l’artillerie à Dammartin et le génie à Cafarelli-Dufalga. El Arich est attaqué et pris le 1er ventôse; le 7, Gaza est occupé sans résistance; le 17, Jaffa, emporté d’assaut, voit sa garnison, composée de cinq mille hommes, passée au fil de l’épée; puis la route continue triomphale; on arrive devant Saint-Jean-d’Acre, et, le 30 du même mois, la brèche est ouverte : c’est là que doivent commencer les revers.

C’est un Français qui commande la place, un ancien camarade de Napoléon ; examinés ensemble à l’École militaire, ils ont été le même jour envoyés à leurs corps respectifs. Attaché au parti royaliste, Phelippeaux fait évader Sydney-Smith de la prison du Temple, il le suit en Angleterre, et le précède en Syrie; c’est contre son génie bien plus que contre les remparts d’Acre que Bonaparte vient se heurter; aussi, au premier coup d’œil, il voit que la défense est con-

duite par un homme supérieur. Un siège en règle est impossible, il faut emporter la ville: trois assauts successifs sont donnés sans résultat. Pendant un de ces assauts, une bombe tombe aux pieds de Bonaparte; deux grenadiers se jettent aussitôt sur lui, le placent entre eux deux, élèvent leurs bras au-dessus de sa tête et le couvrent de toute part; la bombe éclate, et, comme par miracle, ses éclats respectent leur dévouement, personne n’est blessé. Un de ces grenadiers s’appelle Daumesnil : il sera générai en 1809, perdra une jambe à Moscou en 1812, et commandera Vincennes en 1814.

Cependant des secours arrivent de tous côtés à Djezzar; les pachas de Syrie ont réuni leurs forces et marchent sur Acre; Sydney-Smith accourt avec la flotte anglaise; enfin, la peste, cet auxiliaire plus terrible que tous les autres, vient en aide au bourreau de la Syrie. Il faut d’abord se débarrasser de l’armée de Damas. Bonaparte, au lieu de l’attendre ou de reculer à son approche, marche au-devant d’elle, la joint et la disperse dans la plaine du mont Thabor, puis revient tenter encore cinq autres assauts, inutiles comme les premiers. Saint-Jean d’Acre est pour lui la ville maudite, il ne la dépassera pas.

Chacun s’étonne qu’il s’acharne ainsi à la prise d’une bicoque, qu’il y risque chaque jour sa vie, qu’il y perde ses meilleurs officiers et ses plus braves soldats ; chacun le blâme de cet arcbarnement qui semble sans but; le but, le voici; il l’explique lui-

même, après un de ces assauts infructueux où Duroc a été blessé; car il a besoin que quelques grands cœurs comme le sien sachent qu’il ne joue pas un jeu d’insensé :

— Oui, dit-il, je vois que cette misérable bicoque m’a coûté bien du monde et pris bien du temps; mais les choses sont trop avancées pour ne pas tenter un nouvel effort. Si je réussis, je trouve dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes; je soulève et j’arme la Syrie, qu’a tant indignée la férocité de Djezzar, dont, à chaque assaut, la population demande la chute à Dieu ; je marche sur Damas et Alep ; en avançant dans le pays, je grossis mon armée de tous les mécontents; j’annonce au peuple l’abolition de la servitude et du gouvernement tyrannique des'pachas; j’arrive à Constantinople avec des masses armées, je renverse l’empire turc, je fonde dans l’Orient un nouvel et grand empire qui fixe ma place dans la postérité, et je reviens à Paris par Andrinople et par Vienne, après avoir anéanti la maison d’Autriche.

Puis, poussant un soupir, il continue :

— Si je ne réussis pas dans le dernier assaut que je veux tenter, je pars sur-le-champ; le temps me presse. Je ne serai point au Caire avant la mi-juin : les vents sont alors favorables pour aller du ^ord en Egypte : Constantinople enverra des troupes à Alexandrie et à Rosette, il faut que j’y sois. Quant à Cannée qui viendra plus tard par terre, je ne la crains pas

cette année. Je ferai tout détruire jusqu’à l’entrée do désert; je rendrai impossible le passage d’une armée d’ici à deux ans : on ne vit pas au milieu des ruines.

G est ce dernier parti qu’il est forcé de prendre. L’armée se retire sur Jaffa : Bonaparte y visite l’hôpital des pestiférés; ce sera la plus belle composition du peintre Gros. Tout ce qui est transportable est évacué, par mer, sur Damiette, et par terre sur Gaza et el Aricb : une soixantaine restent, qui n’ont plus qu’un jour à vivre, mais qui dans une heure tomberont aux mains des Turcs. La même nécessité au cœur de bronze, qui a fait passer au fil de l’épée la garnison de Jaffa, élève encore la voix. Le pharmacien R... fait distribuer, dit-on, une potion aux mourants : au lieu des tortures que leur réservent les Turcs, ils auront au moins une douce agonie.

Enfin, le 26 prairial, après une marche longue et pénible, l’armée rentre au Caire. Il était temps. Mourad-Bey, échappé à Desaix, menace la basse Égypte; une seconde fois, il atteint les Français au pied des Pyramides : Bonaparte ordonne tout pour une bataille; cette fois, c’est lui qui prend la position des mamelouks, et qui s’adosse au fleuve; mais, le lendemain au matin, Mourad-Bev a disparu. Bonaparte s’étonne; le même jour, tout lui est expliqué; la flotte qu’il avait devinée a débarqué à Aboukir',- juste à l’époque qu’il a prédite ; Mourad, par des chemins détournés, est allé rejoindre le camp des Turcs.

En arrivant, il trouve le pacha plein de hautaines

espérances : lorsqu’il a paru, les détachements français, trop faibles pour le combattre, se sont repliés pour se concentrer.

— Eh bien, dit Moustapha-Pacha au bey des mamelouks, ces Français tant redoutés, dont tu n’as pu soutenir la présence, je me montre, et les voilà qui fuient devant moi.

— Pacha, répondit Mourad-Bey, rends grâce au Prophète qu’il convienne aux Français de se retirer; car, s’ils se retournaient, tu disparaîtrais devant eux comme la poussière devant l’aquilon.

Il prophétisait, le fils du désert : à quelques jours de là, Bonaparte arrive; après trois heures de combat, les Turcs plient et prennent la fuite ; Moustapha- Pacha tend d’une main sanglante son sabre à Murat; deux cents hommes se rendent avec lui, deux mille restent sur le champ de bataille, dix mille sont noyés; vingt pièces de canon, les tentes, les bagages tombent entre nos mains; le fort d’Aboukir est repris; les mamelouks sont rejetés au delà du désert, et les Anglais et les Turcs ont cherché un asile sur leurs vaisseaux.

Bonaparte envoie un parlementaire au vaisseau amiral; il doit traiter du renvoi des prisonniers, qu’il est impossible de garder, et inutile de fusiller comme à Jaffa ; en échange, l’amiral envoie à Bonaparte du vin, des fruits et la Gazette de Francfort du 10 juin 1799.

Depuis le mois de juin 1798, c’est-à-dire depuis plus

d’un an, Bonaparte est sans nouvelles de France : il jette les yeux sur le journal, le parcourt rapidement, et s’écrie :

— Mes pressentiments ne m’ont pas trompé , l’Italie est perdue; il faut que je parte!

En effet, les Français en sont arrivés au point où il les désire, assez malheureux pour le voir arriver, non pas comme un ambitieux, mais comme un sauveur.

Gantheaume, appelé par lui, arrive aussitôt: Bonaparte lui donne l’ordre de préparer les deux frégates le Muiron et la Carrère , et deux petits bâtiments, la Revanche et la Fortune , avec des vivres pour quatre à cinq cents hommes et pour deux mois. Le 22 août, il écrit à l’armée :

« Les nouvelles d’Europe m’ont décidé à partir pour la France; je laisse le commandement au général Kléber : l’armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il m’en coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché; mais ce ne sera que momentanément. Le général que je leur laisse a la confiance de l’armée et la mienne. »

Le lendemain, il s’embarque sur le Muiron. Gantheaume veut prendre la Haute mer; Bonaparte s’y oppose.

— Je veux, dit-il, que vous longiez autant que possible les côtes d’Afrique : vous suivrez cette route jusqu’au sud de la Sardaigne. J’ai une poignée de braves; j’ai un peu d’artillerie; si les Anglais se pré-

sentent, je m’échoue sur les sables; je gagnerai par terre Oran, Tunis ou un autre port, et, là, je trouverai le moyen de me rembarquer.

Pendant vingt et un jours, les vents de l’ouest et du nord-ouest repoussent Bonaparte vers le port d’ou il vient de sortir. Enfin, on sent les premières brises d’un vent d’est, Gantheaume lui ouvre toutes ses voiles : en peu de temps, on dépasse le point où fut autrefois Carthage, on double la Sardaigne, dont on longe la côte occidentale ; le 1er octobre, on entre dans le port d’Ajaccio, où l’on change pour dix-sept mille francs de sequins turcs contre de l’argent français, — c’est tout ce que Bonaparte rapporte d’Égypte; — enfin, le 7 du même mois, on quitte la Corse et l’on fait voile pour la France, dont on n’est plus qu’à soixante et dir lieues. Le 8, au soir, on signale une escadre de quatorze vaisseaux; Gantheaume propose de virer de bord et de retourner en Corse.

— Non, s’écrie impérieusement Bonaparte; faites force de voiles; tout le monde à son poste; au nordouest, au nord-ouest, marchons !

Toute' la nuit se passe en inquiétudes ; Bonaparte ne quitte pas le pont ; il fait préparer une grande chaloupe, y met douze matelots, ordonne à son secrétaire de faire un choix de ses papiers les plus importants, et prend vingt hommes, avec lesquels il se fera échouer sur les côtes de la Corse. Au jour, toutes ces précautions deviennent inutiles, toutes les terreurs se dissipent, la Hotte fait voile vers le nord-est. Le

8 octobre, au point du jour, on aperçoit Fréjus; à huit heures, on entre en rade. Aussitôt le bruit se répand que l’une des deux frégates porte Bonaparte; la mer se couvre d’embarcations ; toutes les mesures sanitaires, que Bonaparte se proposait de violer, sont oubliées par le peuple; en vain lui fait-on observer le danger qui le menace:

— Nous aimons mieux, répond-il, la peste que les Autrichiens.

Bonaparte est conduit, entraîné, porté; c’est une fête, une ovation, un triomphe. Enfin, au milieu de l’enthousiasme, des acclamations, du délire, César met le pied sur cette terre où il n’y a plus de Brutus.

Six semaines après, la France n’a plus de directeurs, mais elle a trois consuls ; et, parmi ces trois consuls, il y en a un, au dire de Sieyès, qui sait tout qui fait tout, qui peut tout.

Nous sommes arrivés au 18 brumaire.

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