BONAPARTE PREMIER CONSUL
Le premier soin de Bonaparte, en arrivant à la suprême magistrature d’un État tout saignant encore de la guerre civile et étrangère, et tout épuisé de ses propres victoires, fut de tenter d’asseoir la paix sur des bases solides ; en conséquence, le 5 nivôse an vin de la République, mettant de côté toutes les formes diplomatiques dont les souverains enveloppent d’habitude leur pensée, il écrivit directement et de sa main au roi Georges III , pour lui proposer une alliance enlre la France et l’Angleterre. Le roi resta muet, Pitt se chargea de répondre : c’est dire que l’alliance fut refusée.
Bonaparte, repoussé par Georges III, se tourna vers Paul Ier. Connaissant le caractère chevaleresque de ce prince, il pensa qu’il fallait vis-à-vis de lui agir en chevalier; il rassembla dans l’intérieur de la France les troupes russes prises en Hollande et en
Suisse, il les fit habiller à neuf et les renvoya dans leur patrie, sans leur demander ni rançon ni échange. Bonaparte ne s’était pas trompé en comptant sur cette démarche pour désarmer Paul Ier. Celui-ci, en apprenant la courtoisie du premier consul, retira les troupes qu’il avait encore en Allemagne, et déclara qu’il ne faisait plus partie de la coalition.
La France et la Prusse étaient en bonne intelligence, et le roi Frédéric-Guillaume avait scrupuleusement observé les conditions du traité de 1795. Bonaparte envoya Duroc auprès de lui pour le déterminer à étendre le cordon de ses troupes jusque sur le bas Rhin, afin d’avoir une ligne moins considérable à défendre. Le roi de Prusse y consentit, et promit d’employer son intervention auprès de la Saxe, du Danemark et de la Suède , pour qu’ils observassent la neutralité.
Restaient donc l’Angleterre , l’Autriche et la Bavière. Mais ces trois puissances étaient loin d’être prêtes à recommencer les hostilités. Bonaparte eut donc le temps, sans les perdre de vue, de jeter les yeux sur l’intérieur.
Le siège du nouveau gouvernement était aux Tuileries. Bonaparte habitait le palais des rois, et peu à peu les anciens usages de la cour reparaissaient dans ces appartements d’où les avaient chassés les conventionnels; au reste, il faut le dire, le premier des privilège* de la couronne que s’arrogea Bonaparte, fut celui de faire grâce. M. Defeu, émigré français
pris dans le Tyrol, avait été conduit à Grenoble et condamné à mort. Bonaparte apprend cette nouvelle, fait écrire par son secrétaire sur un bout de papier : « Le premier consul ordonne de suspendre l’exécution du jugement deM.Defeu,» signe cet ordre laconique, l’expédie au général Férino, et M. Defeu est sauvé.
Puis commence à se faire jour cette passion, qui tient chez lui la première place après celle de la guerre, la passion des monuments. D’abord il se contente de faire balayer les échoppes qui encombrent la cour des Tuileries, bientôt, en regardant par une des fenêtres, offusqué qu’il est de l’interruption du quai d’Orsay, où la Seine, en débordant tous les hivers, empêche les communications avec le faubourg Saint-Germain, il écrit ces mots : « Le quai de l’École de Natation sera achevé dans la campagne prochaine, » et les envoie au ministre de l’intérieur, qui se hâte d’obéir. Le concours journalier des personnes qui traversent la Seine sur des batelets, entre le Louvre et les Quatre-Nations, indique en cet endroit la nécessité d’un pont : le premier consul envoie chercher MM. Percier et Fontaine, et le pont des Arts s’étend d’une rive à l’autre comme une construction magique. La place Vendôme est veuve de la statue de Louis XIV : une colonne fondue avec les canons conquis sur les Autrichiens, dans une campagne de trois mois, la remplacera. La halle au blé incendiée sera reconstruite en fer; des lieues entières de quai retiendront, d’un bout à l’autre de la capi~
taie, les eaux de la rivière dans leur lit; un palais sera bâti pour la Bourse; l’église des Invalides sera rendue a sa destination première, brillante comme au jour où elle étincela pour la première fois au feu du soleil de Louis XIV; quatre cimetières, qui rappelleront les nécropoles du Caire, seront placés aux quatre points cardinaux de Paris; enfin, si Dieu lui prête temps et puissance, une rue sera percée, qui s’étendra de Saint-Germain-l’Auxerrois à la barrière du Trône ; elle aura cent pieds de large ; elle sera plantée d’arbres comme les boulevards, et bordée d’arcades comme la rue de Rivoli; mais, pour cette rue, il faut qu’il attende encore, car cette rue doit s’appeler la rue Impériale.
Pendant ce temps, la première année du xix® siècle préparait ses merveilles guerrières ; la loi du recrutement s’exécutait avec enthousiasme, un nouveau matériel militaire s’organisait, les levées d’hommes, à mesure qu’elles s’opéraient, étaient dirigées depuis la rivière de Gênes jusqu’au bas Rhin. Une armée de réserve se réunissait au camp de Dijon, et se composait en grande partie de l’armée de Hollande qui venait de pacifier la Vendée.
De leur côté, les ennemis répondaient à ces préparatifs par des armements pareils. L’Autriche pressait l’organisatiou de ses levées, l’Angleterre prenait à sa solde un corps de douze mille Bavarois, et l’un de ses plus habiles agents recrutait pour elle dans la Souabe, dans la Franconie et dans l’Odenval; enfin
six mille Wurtembergeois, les régiments suisses et le corps noble d’émigrés sous les ordres du prince de Condé, passaient du service de Paul Ier à la solde de Georges III. Toutes ces troupes étaient destinées à agir sur le Rhin : l’Autriche envoyait ses meilleurs soldats en Italie; car c’était là que les alliés avaient l’intention d’ouvrir la campagne.
Le 17 mars 1800, au milieu d’un travail sur l’institution des écoles diplomatiques fondées par M. de Talleyrand, Bonaparte se retourne tout à coup vers son secrétaire, et, avec un sentiment de gaieté visible :
— Où croyez-vous que je battrai Mêlas? lui demande-t-il.
— Je n’en sais rien, lui répond le secrétaire étonné.
— Allez dérouler dans mon cabinet la grande carte d’Italie, et je vous le ferai voir.
Le secrétaire s’empresse d’obéir: Bonaparte se munit d’épingles à tête de cire rouge et noire, se couche sur l’immense carte, pique son plan de campagne, place sur tous les points où l’ennemi l’attend ses épingles à tête noire, aligne ses épingles à tête rouge sur toute la ligne où il espère conduire ses troupes; puis il se retourne vers son secrétaire, “qui l’a regardé faire en silence.
— Eh bien? lui dit-il.
— Eh bien, lui répond celui-ci, je n’en sais pas davantage.
— Vous êtes un nigaud î Regardez un peu. Méîas esté Alexandrie, où il a son quartier général ; il y restera tant que Gênes ne sera pas rendue. Il a dans Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son artillerie, ses réserves. (Indiquant le Saint-Bernard : ) Je passe les Alpes ici, je tombe sur ses derrières avant qu’il se doute que je suis en Italie, je coupe ses communications avec l’Autriche, je le joins dans les plaines de la Scrivia (plaçant une épingle rouge à San-Giuliano), et je le bats ici.
C’était le plan de la bataille de Marengo que le premier consul venait de tracer. Quatre mois après, il était accompli en tout point; les Alpes étaient franchies, le quartier général était à San-Giuiiano, Mêlas était coupé, il ùe restait plus qu’à le battre ; Bonaparte venait d’écrire son nom à côté de ceux d’Annibal et de Karl le Grand.
Le premier consul avait dit vrai. Il avait roulé du sommet des Alpes comme une avalanche : le 2 juin, il était devant Milan, où il entrait sans résistance, et dont incontinent il bloquait le fort. Le même jour, Murat était envoyé à Plaisance et Lannes à Montebello: tous deux allaient combattre, sans s’en douter encore, l’un pour une couronne, l’autre pour un duché.
Le lendemain de l’entrée de Bonaparte à Milan, un espion qui l’a servi dans ses premières campagnes d’Italie se fait annoncer; le général le reconnaît au premier coup d’œil : il est au service des Autrichiens, Mêlas l’envoie pour surveiller l’armée françaises
mais il veut en finir avec le métier dangereux qu’’l exerce, et demande mille louis pour trahir Mêlas; en outre, il lui faut quelques renseignements exacts à rapporter à son général.
— Qu’à cela ne tiennne, dit le premier consul ; peu m’importe que l’on connaisse mes forces et ma position, pourvu que je connaisse les forces et la position de mon ennemi ; dis-moi quelque chose qui en vaille la peine, et les mille louis sont à toi.
Alors l’espion lui dit le nombre des corps, leur force, leur emplacement, les noms des généraux, leur valeur, leur caractère; — le premier consul suii sa parole sur la carte qu’il crible d’épingles; — au reste, Alexandrie n’est pas approvisionnée, Mêlas est loin de s’attendre à un siège, il a beaucoup de malades et manque de médicaments. En échange, Ber~ thier remet à l’espion une note à peu près exacte sur la situation de l’armée française. Le premier consul voit clair dans la position de Mêlas, comme si le génie des batailles l’avait fait planer au-dessus des plaines de laScrivia.
Le 8 juin, dans la nuit, un courrier arrive de Plaisance; c’est Murat qui l’envoie. Il est porteur d’une lettre interceptée. La dépêche est de Mêlas; elle est adressée au conseil aulique de Vienne; elle annonce la capitulation de Gênes, qui a eu lieu le 4 : après avoir mangé jusqu’aux selles de ses chevaux, Masséna a été forcé de se rendre.
On réveille Bonaparte au milieu delà nuit, en vertu
de son précepte : «Laissez-moi dormir pour les bonnes nouvelles, réveillez-moi pour les mauvaises. »
— Bah! vous ne savez pas l’allemand, dit-il d’abord à son secrétaire.
Puis, forcé de reconnaître que celui-ci a dit la vérité, il se lève, passe le reste de la nuit à donner des ordres et à envoyer des courriers, et, à huitheures du matin, tout est prêt pour parer aux conséquences probables de cet événement inattendu.
Le même jour, le quartier général est transporté à Stradella, où il reste jusqu’au 12 et où Desaix le rejoint le 11. Le 13, en marchant sur la Scrivia, le premier consul traverse le champ de bataille de Moniebello, et trouve les églises encore pleines de morts et de blessés.
— Diable ! dit-il àLannes, qui lui sert de cicérone, il paraît que l’affaire a été chaude.
— Je crois bien, répond celui-ci, les os craquaient dans ma division, comme la grêle qui tombe sur les vitrages.
Enfin, le 13 au soir, le premier consul arrive à ïorre-di-Golifolo. Quoiqu’il soit tard et qu’il soit écrasé de fatigue, il ne veut point se mettre au lit qu’on ne se soit assuré si les Autrichiens ont un pont sur la Bormida. A une heure du matin, l’officier chargé de cette mission revient, et répond qu’il n’en existe pas. Cet avis tranquillise le premier consul; il se fait rendre un dernier compte de la posir
lion des troupes et se couche, ne croyant pas à un engagement pour le lendemain.
Nos Groupes occupaient les positions suivantes :
La division Gardanne et la division Chamberliae, formant le corps d’armée du général Victor, étaient campées h la cassine de Pedra-Bona, en avant de Marengo, et à distance égale du village et de la rivière.
Le corps du général Lannes s’était porté en avant du village de San-Giuliano, à droite de la grande route de Tortone, à six cents toises à peu près du village de Marengo.
La garde des consuls était placée en réserve derrière les troupes du général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ.
La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann, et quelques escadrons de hussards et de chasseurs, formaient la gauche, et remplissaient, sur la première ligne les intervalles des divisions Gardanne et Chamberliae.
Un seconde brigade de cavalerie, commandée par le général Champeaux, formait la droite et remplissait sur la seconde ligne les intervalles de l’infanterie du général Lannes.
Enfin le 12e régiment de hussards et le 21e régiment de chasseurs, détachés par Murat, sous les ordres du général Rivaud, occupaient le débouché de Sale, village situé à l’extrême droite de la position générale.
Tous ces corps, réunis et échelonnés obliquement, la gauche en avant, formaient un effectif de dixhuit ou dix-neuf mille hommes d’infanterie et de deux mille cinq cents chevaux, auxquels devaient se joindre, dans la journée du lendemain, les divisions Mounier et Boudet, qui, d’après les ordres du général Desaix, occupaient en arrière, et à dix lieues à peu près deMarengo, les villages d’Acqui et de Castel-Nuovo.
De son côté, pendant la journée du 13, le général Mêlas avait achevé de réunir les troupes des généraux Haddik, Kaim et Ott. Le même jour, il avait passé le Tanaro, et était venu bivaquer en avant d’Alexandrie, avec trente-six mille hommes d’infanterie, sept mille de cavalerie, et une artillerie nombreuse, bien servie et bien attelée.
A cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.
Au même instant, et comme il achevait de s’habiller, un aide de camp du général Lannes accourt, à grande course de cheval, et lui annonce que l’ennemi a passé la Bormida, qu’il a débouché dans la plaine, et que l’on se bat.
L’officier d’état-major ne s’était pas assez avancé : il y avait un pont sur la rivière.
Bonaparte monte aussitôt à cheval, et se rend en toute hâte sur le point où la bataille est engagée.
Il y trouve l’ennemi formé sur trois colonnes : l’une, celle de gauche, composée de toute la cavalerie et de l’infanterie légère, se dirige vers Castel-Ceriolo,
par le chemin de Sale, tandis que les colonnes du centre et de la droite, appuyées l’une à l’autre, et composées des corps d’infanterie des généraux Haddik, Kaim, O’Reilly, et de la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott, s’avancent par la route de Tortone et par le chemin de Fragarolo en remontant la Bormida.
Aux premiers pas que ces deux colonnes avaient faits, elles étaient venues se heurter aux troupes du général Gardanne, postées, comme nous l’avons dit, à la ferme et sur le ravin de Pedra-Buona. C’était le bruit de la nombreuse artillerie qui marchait devant elles, et à la suite de laquelle elles déployaient des bataillons trois fois supérieurs en nombre à ceux qu’elles attaquaient, qui avait réveillé Bonaparte, et qui attirait le lion sur le champ de bataille.
Il arrivait au moment où la division Gardanne, écrasée, commençait à se replier, et où le général Victor taisait avancer à son secours la division Chamberliac. Protégées par ce mouvement, les troupes de Gardanne opèrent leur retraite en bon ordre, et viennent couvrir le village de Marengo.
Alors [les troupes autrichiennes cessent de marcher en colonne, et, profitant du terrain qui s’élargit devant elles, se déploient en lignes parallèles, mais numériquement bien supérieures, à celles des généraux Gardanne et Chamberliac. La première de ces lignes était commandée par le général Haddik, la seconde par le général Mêlas en personne, tandis que
le corps de grenadiers du général Ott se formait un peu en arrière, à la droite du village de Castel-Ceriolo.
Un ravin, creusé comme un retranchement, formait un demi-cercle autour du village de Marengo. Le général Victor y établit en ligne les divisions Gardanne et Chamberliac, qui vont être attaquées une seconde fois. Elles sont à peine rangées en bataille, que Bonaparte leur fait donner l’ordre de défendre Marengo le plus longtemps possible; le général en chef avait compris que la bataille devait porter le nom de ce village.
Au bout d’un instant, l’action s’engage de nouveau sur le front de la ligne ; des tirailleurs se fusillent de chaque côté du ravin, et le canon gronde, se renvoyant la mitraille à portée de pistolet. Protégé par cette artillerie terrible, l’ennemi, supérieur en nombre, n’a qu’à s’étendre pour nous déborder. Le général Rivaud, qui commande l’extrême droite de la brigade Gardanne, se porte alors en avant, place hors du village, sous le feu le plus ardent de l’ennemi, un bataillon en rase campagne et lui ordonne de se faire tuer sans reculer d’un pas : c’est un point de mire pour l’artillerie autrichienne dont chaque boulet porte ; mais, pendant ce temps, le général Rivaud forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon protecteur, tombe sur trois mille Autrichiens qui s’avancent au pas de charge, les repousse, et, tout blessé qu’il est par un biscaïen, les force, après
les avoir mis en désordre, à aller se reformer derrière leur ligne; puis il vient se remettre en bataille à la droite du bataillon, qui est resté ferme comme une muraille.
En ce moment, la division du général Gardanne, sur laquelle s’épuise depuis le matin tout le feu de l’ennemi, est rejetée dans Marengo, où la première ligne des Autrichiens la suit, tandis que la seconde ligne empêche la division Chamberliac et la brigade Rivaud de lui porter du secours; d’ailleurs, repoussées elles-mêmes, elles sont bientôt forcées de battre en retraite de chaque côté du village. Derrière lui elles se rejoignent; le général Victor les reforme, et, leur rappelant l’importance que le premier consul accorde à la possession de Marengo, il se met à leur tête, pénètre à son tour dans les rues que les Autrichiens n’ont pas eu le temps de barricader, reprend le village, le reperd, le reprend une fois encore; puis enfin, écrasé sous la supériorité du nombre, il est forcé de l’abandonner une dernière fois, et, appuyé par les deux divisions de Lannes, qui arrive à son secours, il reforme sa ligne parallèlement à l’ennemi qui, à son tour, débouche de Marengo et se développe, présentant un immense front de bataille. Aussitôt Lannes, voyant les deux divisions du général Victor ralliées et prêtes à soutenir de nouveau le combat, s’étend sur la droite, au moment où les Autrichiens vont nous déborder. Cette manœuvre le met en face des troupes du général Kaim, qui vien-
nent d’emporter Marengo ; les deux corps, l’un exalté . par son commencement de victoire, l’autre tout frais de son repos, se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la double manœuvre des deux armées, recommence sur toute la ligne, plus acharné que jamais,
Après une lutte d’une heure, pied à pied, baïonnette à baïonnette, le corps d’armée du général Kaim plie et recule; le général Champeaux, à la tête du 1er et du 8e régiment de dragons, charge sur lui et augmente son désordre ; le général Watrin, avec le 6e léger, les 22e et 40e de ligne, se met à leur poursuite, et les rejette à près de mille toises derrière le ruisseau de la Barbotta. Mais le mouvement qu’il vient de fairel’a séparé de son corps d’armée, les divisions du général Victor vont se trouver compromises par sa victoire même, et il est obligé de revenir prendre le poste qu’il a laissé un instant découvert.
En ce moment, Kellermann faisait à l’aile gauche ce que Watrin venait de faire à l’aile droite; deux de ses charges de cavalerie avaient percé à jour la ligne ennemie; mais, après la première ligne, il en avait trouvé une seconde, et, n’osant s’engager, à cause de la supériorité du nombre, il avait perdu le fruit de cette victoire momentanée.
A midi, cette ligne, qui ondulait comme un serpent de flamme sur une longueur de près d’une lieue, fut enfoncée vers son centre, après avoir fait tout ce qu’il était humainement possible de faire, et se mit
en retraite, non pas vaincue, mais foudroyée par le feu de l'artillerie, et écrasée par le choc des masses. Le corps, en reculant, découvrait les ailes : les ailes furent donc forcées de suivre le mouvement rétrograde du centre ; et le général Watrin, d’un côté, le général Rellermann, de l’autre, donnèrent l’ordre à leurs divisions de reculer.
La retraite se fit aussitôt par échiquier, sous le feu de quatre-vingts pièces d’artillerie qui précédaient la marche des bataillons autrichiens. Pendant deux lieues, l’armée tout entière, sillonnée par les boulets, décimée par la mitraille, broyée par les obus, recula sans qu’un seul homme quittât son rang pour fuir, exécutant les divers mouvements commandés par le premier consul avec la régularité et le sangfroid d’une parade. En ce moment, la première colonne autrichienne, qui, ainsi que nous l’avons dit, s’était dirigée sur Castel-Ceriolo et n’avait point encore donné, parut, débordant notre droite. C’eût été trop d’un pareil renfort, Bonaparte se décida à utiliser la garde consulaire, qu’il avait gardée en réserve avec deux régiments de grenadiers. Il la fit avancer à trois cents toises de l’extrême droite, lui ordonna de se former en carré, et d’arrêter Elsnitz et sa colonne, comme une redoute de granit.
Le général Elsnitz fit alors la faute dans laquelle Bonaparte avait espéré qu’il tomberait. Au lieu de négliger ces neuf cents hommes, qui n’étaient pas à craindre sur les derrières d’une armée victorieuse, et
de passer outre pour venir en aide aux généraux Mêlas et Kaim, il s’acharna après ces quelques braves, qui usaient toutes leurs cartouches presque à bout portant, sans être entamés, et qui, lorsqu’ils n’eurent plus de munitions, reçurent l’ennemi sur la pointe de leurs baïonnettes.
Cependant, cette poignée d’hommes ne pouvait tenir longtemps ainsi, et Bonaparte allait leur donner ordre de suivre le mouvement rétrograde du reste de
l’armée, lorsque l’une des divisions de Desaix, celle du général Meunier, apparut sur le derrière de la ligne française. Bonaparte frémit de joie ; c’était la moitié de ce qu’il attendait. Aussitôt il échange quelques paroles avec le général Dupont, chef de l’étatmajor; le général Dupont s’élance au-devant d’elle, en prend le commandement, se trouve un instant en veloppé par la cavalerie du général Elsnitz, passe à travers ses rangs, va heurter d’une atteinte terrible la division du Kaim, qui commençait à entamer le général Lannes, pousse l’ennemi jusqu’au village de Castel-Ceriolo, y jette une de ses brigades aux ordres du général Carra Saint-Cyr, qui en débusque les chasseurs tyroliens et les chasseurs du loup, pris à l’improviste par cette brusque attaque, lui ordonne, au nom du premier consul, de se faire tuer là avec tous ses hommes plutôt que de reculer; puis, dégageant, au retour, le bataillon de la garde consulaire et les deux régiments de grenadiers qui ont fait aux yeux de toute S’armée une si belle défense.
il se joint au mouvement rétrograde qui continue de s’opérer avec le même ordre et la même précision.
Il était trois heures du soir. Des dix-neuf mille hommes qui avaient commencé à cinq neures du matin la bataille, il restait à peine, sur un rayon de deux lieues, huit mille hommes d’infanterie, mille chevaux et six pièces de canon en état de faire feu ; un quart de l’armée était hors de combat, et plus de l’autre quart, par le défaut de voitures, était occupé à transporter les blessés que Bonaparte avait donné l’ordre de ne pas abandonner. Tout reculait, à l’exception du général Carra Saint-Cyr, qui, isolé dans le village de Castel-Ceriolo, se trouvait déjà à plus d’une lieue du corps d’armée : une demi-heure encore, et il était évident pour tous que la retraite allait se changer en déroute, lorsqu’un aide de camp, envoyé au-devant de la division Desaix, sur laquelle repose à cette heure, non-seulement la fortune de la journée, mais les destinées de la France, arrive ventre à terre, annonçant que la tête de ses colonnes paraît à la hauteur de San-Giuliano. Bonaparte se retourne, aperçoit la poussière qui annonce son arrivée, jette un dernier coup d’œil sur toute la ligne, et crie :
— Halte!
Le mot électrique court sur le front de bataille s tout s’arrête.
En ce moment, Desaix arrive, devançant d’un quart d’heure sa division ; Bonaparte lui montre la plaine jonchée de morts, et lui demande ce qu’il
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pense de la bataille. Desaix embrasse tout d’un coup d’œil :
— Je pense qu’elle est perdue, dit-il.
Puis, tirant sa montre :
— Mais il n’est que trois heures et nous avons encore le temps d’en gagner une autre.
— C’est mon avis, répondit laconiquement Bonaparte, et j’ai manœuvré peur cela.
En effet, ici va commencer le second acte de la journée, ou plutôt la seconde bataille de Marengo, comme Desaix l’a appelée.
Bonaparte passe sur le front de la ligne, qui a pivoté en arrière, et qui s’étend maintenant de San- Giuliano à Castel-Ceriolo.
— Camarades, s’écrie-t-il au milieu des boulets qui soulèvent la terre sous les jambes de son cheval, c’est avoir trop fait de pas en arrière : le moment est venu de marcher en avant. Souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille.
Les cris de « Vive Bonaparte! vive le premier consul! » s’élèvent de tous côtés, et s’éteignent dans le bruit des tambours qui battent la charge.
Les différents corps d’armée étaient alors échelonnés dans l’ordre suivant :
Le général Carra Saint-Cyr occupait toujours, malgré les efforts que l’ennemi avait faits pour le reprendre, le village de Castel-Ceriolo, pivot de toute l’armée;
Après lui venait la seconde brigade de la division
Meunier, et les grenadiers et la garde consulaire, qui, pendant deux heures, avaient tenu seuls contre le corps d’armée tout entier du général Elsnitz ;
Puis les deux divisions de Lannes :
Puis la division Boudet, qui n’avait pas encore combattu, et à la tête de laquelle se trouvait le général Desaix, qui disait en riant qu’il lui arriverait malheur, les boulets autrichiens ne le connaissant plus depuis deux ans qu’il était en Égypte;
Enfin les deux divisions Gardanne et Chamberliac, les plus maltraitées de toute la journée, et dont il restait à peine quinze cents hommes.
Toutes ces divisions étaient placées diagonalement en arrière les unes des autres.
La cavalerie se tenait sur la seconde ligne, prête à charger entre les intervalles des corps ; la brigade du général Champeaux s’appuyait à la route de Tortone; celle du général Kellermann était au centre, entre le corps de Lannes et la division Boudet.
Les Autrichiens, qui n’ont pas vu les renforts qui nous sont arrivés, et qui croient la journée à eux, continuent d’avancer en bon ordre. Une colonne de cinq mille grenadiers, commandée par le général Zach, débouche par la grande route, et marche au pas de charge sur la division Boudet, qui couvre San-
Giuliano. Bonaparte fait mettre en batterie quinze pièces de canon qui viennent d’arriver et que masque la division Boudet; puis, par un même cri poussé sur une étendue d’une lieue, il ordonne à toute la
ligne de marcher en avant; c’est l’ordre général.
Voici les ordres particuliers ;
Carra Saint-Cyr quittera le village de Caslel-Ceriolo, renversera ce qui voudra s’opposer à lui, et s’emparera des ponts sur la Bormida pour couper la retraite aux Autrichiens; le général Marmont démasquera l’artillerie lorsqu’on ne sera plus qu’à portée de pistolet de l’ennemi ; Kellermann, avec sa grosse cavalerie, fera dans la ligne opposée une de ces trouées qu’il sait si bien faire ; Desaix, avec ses troupes fraîches, anéantira la colonne de grenadiers du général Zach; enfin Champeaux, avec sa cavalerie légère, donnera aussitôt que les prétendus vainqueurs battront en retraite.
Les ordres sont suivis aussitôt que donnés : nos troupes, d’un seul mouvement, ont repris l’offensive; sur toute laligne, la fusillade éclate et le canon gronde; le terrible pas de charge se fait entendre, accompagné de la Marseillaise; chaque chef parvenu sur le revers du défilé est prêt à entrer en plaine; la batterie démasquée par Marmont vomit le feu; Kellermann s’élance avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes; Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite éminence, et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa division le suit. Sa mort, au lieu de diminuer l’ardeur de ses soldats la double ; le général Boudet le remplace, s'élance sur la colonne de grenadiers, qui le reçoit à la baïonnette. En ce moment, Kellermann, qui, comme nous
l’avons dit, a déjà traversé les deux lignes, se retourne, voit la division Boudet aux prises avec cette masse immobile qu’elle ne peut faire reculer, la charge en flanc, pénètre dans son intervalle, t’ouvre, l’écartelle, la brise ; en moins d’une demi-heure, les cinq mille grenadiers sont enfoncés, culbutés, dispersés; ils disparaissent comme une fumée, foudroyés, anéantis ; le général Zach et son état-major sont faits prisonniers; c’est tout ce qu’il en reste.
Alors l’ennemi, à son tour, veut faire donner son immense cavalerie; mais le feu continuel de lamousqueterie, la mitraille dévorante et la terrible baïonnette, l’arrêtent court. Murat manœuvre sur ses flancs avec deux pièces d’artillerie légère et un obusier qui lui envoient la mort en courant. En ce moment, un caisson saute dans les rangs autrichiens et augmente le désordre; c’est ce qu’attend le général Champeaux avec sa cavalerie : il s'élance, cache son petit nombre par une manœuvre habile, et pénètre au plus profond des ennemis; les divisions Gardan ne et Chamberliac, qui ont la retraite de toute la journée sur le cœur, tombent sur eux avec toute l’ardeur de la vengeance ; Lannes se met à la tête de ses deux corps d’armée et les devance en criant :
— Montebello ! Montebello !
Bonaparte est partout.
Alors tout plie, tout recule, tout se débande : les généraux autrichiens veulent vainement soutenir la retraite-, la retraite se change en déroute, les divi-
sions françaises franchissent en une demi-heure la plaine qu’elles ont défendue pied à pied pendant quatre heures; l’ennemi ne s’arrête qu’à Marengo, où il se reforme sous le feu des tirailleurs que le général Carra Saint-Cyr a jetés depuis Castel-Ceriolo jusqu’au ruisseau de la Barbotta. Mais la division Boudet, les divisions Gardanne et Chamberliac, le poursuivent à son tour de rue en rue , de place en place, de maison en maison : Marengo est emporté; les Autrichiens se retirent vers la position de Pedra-Buona, où ils sont attaqués, d’un côté par les trois divisions acharnées après eux, et de l’autre par la demi-brigade de Carra Saint-Cyr. A neuf heures du soir, la Pedra-Buona est emportée, et les divisions Gardanne et Chamberliac ont repris leur poste du matin. L’ennemi se précipite vers les ponts pour passer la Bormida ; il y trouve Carra Samt-Cyr, qui l’y a précédé ; alors il cherche des gués, ti averse la rivière sous le feu de toute notre ligne, qui ne s'éteint qu’à dix heures du soir. Les débris de l’armée autrichienne regagnent leur camp d’Alexandrie ; l’armée française bivaque devant les retranchements de la tête du pont.
La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents morts, huit mille blessés, sept mille prisonniers, douze drapeaux et trente pièces d’artillerie.
Jamais peut-être la fortune ne s’était montrée dans la même journée sous deux faces si diverses :
à deux heures de l'après-midi, c’était une défaite et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, citait la victoire redevenue fidèle au drapeau d’Arcole et de Lodi ; à dix heures, c’était l’Italie reconquise d’un seul coup, et le trône de France en perspective.
Le lendemain matin, le prince de Lichtenstein se présenta aux avant-postes : il apportait au premier consul les propositions du général Mêlas. Elles ne convenaient pas à Bonaparte ; il dicta les siennes, que le prince remporta en échange. L’armée du général Mêlas devait sortir libre, et avec les honneurs de la guerre, d’Alexandrie, mais aux conditions que tout le monde connaît, et qui remettaient l’Italie tout entière sous la domination française.
Le prince de Lichtenstein revint le soir; les conditions avaient paru dures à Mêlas, qui, à trois heures, regardant la journée comme gagnée, avait abandonné le reste de notre défaite aux généraux, et était revenu se reposer à Alexandrie : mais, aux premières observations que fit l’envoyé, Bonaparte l’interrompit.
— Monsieur, lui dit-il, je vous ai dit mes dernières volontés; portez-les à votre général, et reve-
nez promptement, car elles sont irrévocables; songez que je connais votre condition aussi bien que vous; je ne fais pas la guerre depuis hier. Vous êtes bloqués dans Alexandrie, vous avez beaucoup de blessés et de malades, vous manquez de vivres et
de médicaments, j’occupe tous vos derrières, vous avez perdu, en tués ou en blessés, l’élite de votre armée; je pourrais exiger davantage, et ma position m’y autorise; mais je modère mes prétentions par respect pour les cheveux blancs de votre général.
— Ces conditions sont dures, monsieur, répondit le prince, surtout celle de rendre Gênes, qui a succombé il y a quinze jours à peine, après un si long siège.
— Que ce ne soit pas cela qui vous inquiète, reprit le premier consul en montrant au prince la lettre interceptée : votre empereur n’a pas su la prise de Gênes, et il n’y aura qu’à ne pas la lui dire.
Le même soir, toutes les conditions imposées par le premier consul étaient accordées, et Bonaparte écrivait à ses collègues :
» Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général Mêlas a fait demander aux avant-postes qu’il lui fût permis de m’envoyer le général Skal : ou a arrêté dans la journée la convention que vous trouverez ci-jointe. Elle a été signée dans la nuit par le général Berthier et le général
Mêlas. T’espère que le peuple français sera content
de son armée.
s Bonaparte. »
Ainsi se trouva accomplie la prédiction que le premier consul avait faite à son secrétaire, quatre mois auparavant, dans le cabinet des Tuileries.
Bonaparte revint à Milan, où il trouva la ville illuminée et dans la joie la plus vive. Masséna, qu’il n’avait pas vu depuis la campagne d’Égypte, l’y attendait, et reçut le commandement de l’armée d’Italie, en récompense de sa belle défense de Gênes.
Le premier consul revint à Paris au milieu des acclamations des peuples. Son entrée dans la capitale eut lieu le soir; mais, lorsque, le lendemain, les Parisiens apprirent son retour, ils se portèrent en masse aux Tuileries avec de tels cris et un si grand enthousiasme, que le jeune vainqueur de Marengo fut forcé de se montrer sur le balcon.
Quelques jours après, une nouvelle affreuse vint attrister la joie publique. Kléber était tombé au Caire, sous le poignard de Soliman-el-Alebi, le même jour où Desaix tombait dans les plaines de Marengo, sous les balles des Autrichiens.
La convention signée par Bertbier et le général Mêlas, dans la nuit qui suivit la bataille, avait amené un armistice conclu le 5 juillet, rompu le 5 septembre, et renouvelé après le gain de la bataille de Hohenlinden.
Pendant ce temps, les conspirations marchaient. Ceracchi , Aréna , Topino-Lebrun et Demerville , avaient été arrêtés à l’Opéra, où ils s’approchaient du premier consul pour l’assassiner. La machine
infernale avait éclaté, rue Saint-Nicaise, à vingt-cinq pas derrière sa voiture, et Louis XVIIJ écrivait à Bonaparte lettres sur lettres pour qu’il lui rendit son trône *.
* Une première lettre, datée du 20 février 1800, était ainsi conçue :
« Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous, monsieur, n’inspirent jamais d’inquiétude. Vous avez accepté une place éminente, et je vous en sais gré. Mieux que personne vous savez ce qu’il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d’une grande nation. Sauvez la France de ses propres fureurs, vous aurez rempli le vœu de mon cœur ; rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l’État pour que je puisse acquitter, par des places importantes, la dette de mon aïeul et la mienne.
» Louis. »
Cette lettre, étant demeurée sans réponse, fut suivie d’une autre que voici :
« Depuis longtemps, général, vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant h mes principes, je suis Français. Clément par caractère, je le serais encore par raison. Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de l’Égypte, ne peut pas préférer â la gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous , parce que j’ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu’il ne le pourrait sans moi. Général, l’Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre la paix a mon peuple
» Louis. »
Bonaparte répondit, le 24 septembre suivant :
« J’ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des
'Enfin, le 9 février 1801, le traité de Lunéville fut signé; il rappelait toutes les clauses du traité de Campo-Formio, cédait de nouveau à la France tous les États situés sur la rive gauche du Rhin, indiquait l’Adige comme la limite des possessions autrichiennes, forçait l’empereur d’Autriche à reconnaître les républiques cisalpine, batave et helvétique, et enfin abandonnait la Toscane à la France.
honnêtes que vous m’y dites. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j’apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à la tranquillité de votre retraite.
* Bonaparte. 9
Rappelons ici, pour compléter l’historique de ces négociations, la fameuse lettre par laquelle, trois ans plus tard, Louis XVIII maintenait ses prétentions au trône de France :
« Je ne confonds point M. Bonaparte avec ceux qui l’ont précédé; j’estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d’administration, car le bien qu’on fera h mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s’il croit m’engager a transiger sur mes droits : loin de l'a, il les établirait lui-même, s’ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment. J’ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi; mais je connais les obligations qu’il m’a imposées par le rang ou il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu’à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux, du moins, pouvoir dire comme lui : « Ne?» 7 avons tout perdu, fors l’honneur, s
La République était en paix avec le monde entier, excepté avec l’Angleterre, sa vieille et éternelle ennemie. Bonaparte résolut de lui imposer par une grande démonstration. Un camp de deux cent mille hommes fut réuni à Boulogne et une immense quantité de bateaux plats, destinés à transporter cette armée, furent rassemblés dans tous les ports du nord de la France. L’Angleterre s’effraya, et, le 25 mars 1802, le traité d’Amiens fut signé.
Pendant ce temps, le premier consul marchait insensiblement vers le trône, et Bonaparte se faisait peu à peu Napoléon. Le 15 juillet 1801, il signait un concordat avec le pape ; le 21 janvier 1802, il acceptait le titre de président de la république cisalpine ; le 2 août suivant, il était nommé consul à vie ; le 21 mars 1804, il faisait fusiller le duc d’Enghien dans les fossés de Yincennes.
Ce dernier gage donné à la Révolution, cette grande question fut posée à la France :
Napoléon Bonaparte sera-t-il empereur des Français ?
Cinq millions de signatures répondirent affirmativement, et Napoléon monta sur le trône de Louis XVI.
Cependant trois hommes protestaient au nom ue» lettres, cette éternelle république qui n’a pas de Césars, et ne reconnaît pas de Napoléons.
Ces hommes étaient Lemercier, Ducis et Chateaubriand.
Les derniers moments du Consulat avaient été employés à déblayer les avenues du trône, par des supplices ou par des grâces. Une fois arrivé à l’empire, Napoléon s’occupa de le réorganiser.
La noblesse féodale avait disparu : Napoléon créa une noblesse populaire; les différents ordres de chevalerie étaient tombés dans le discrédit : Napoléon institua la Légion d’honneur; depuis douze ans, la plus haute distinction militaire était le généralat: Napoléon créa douze maréchaux.
Ces douze maréchaux étaient les compagnons de ses fatigues : la naissance et la faveur ne furent pour rien dans leur nomination. Ils avaient tous pour père le courage et pour mère la victoire. Ces douze élus étaient Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Rellermann, Lefèvre, Pérignon et
Serrurier. Après un intervalle de trente-neuf ans, trois vivent encore, qui ont vu se lever le soleil de la République et se coucher l’astre de l’Empire : le premier est, à l’heure où nous écrivons ces lignes, gouverneur des Invalides, le second président du conseil des ministres, et le troisième roi de Suède : seuls et derniers débris de la pléiade impériale, les deux premiers se sont maintenus à leur hauteur et le troisième a grandi encore.
Le 2 décembre 1804, le sacre eut lieu dans l’église de Notre-Dame; le pape Pie VII était venu exprès de Rome pour poser la couronne sur la tête du nouvel empereur. Napoléon se rendit à l’église métropolitaine escorté par sa garde, traîné dans une voiture à huit chevaux, ayant près de lui Joséphine. Le pape, les cardinaux, les archevêques, les évêques et tous les grands corps de l’État, l’attendaient dans la cathédrale, sur le parvis de laquelle il s’arrêta quelques instants pour écouter une harangue et y répondre. La harangue terminée, il entra dans l’église et monta sur un trône préparé pour lui, la couronne en tête et le sceptre à la main.
Au moment désigné dans le cérémonial, un cardinal, le grand aumônier et un évêque, vinrent le prendre et le conduisirent au pied de l’autel ; le pape alors s’approcha de lui, et, lui faisant une triple onction sur la tête et sur les deux mains, il prononça à haute voix les paroles suivantes :
— Dieu tout-puissant, qui avez établi Hazaëlpour
gouverner la Syrie et qui avez fait Jéhu roi d’Israël en leur manifestant vos volontés par l’organe du prophète Élie, vous qui avez également répandu l’onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd’hui empereur en votre nom !
Alors le pape remonta lentement et majestueusement sur son trône. On apporta au nouvel empereur les saints Évangiles ; il étendit la main dessus, et prêla le serment prescritparla nouvelle constitution; puis, aussitôt le serment prêté, le chef des hérauts d’armes cria d’une voix forte :
— Le très-glorieux et très-auguste empereur des Français est couronné et intronisé. Vive l’empereur !
L’église retentit aussitôt du même cri; une salve d’artillerie y répondit de sa voix de bronze, et le pape entonna le Te Deum.
Tout était fini, à compter de cette heure, avec la République; la Révolution s' était faite homme.
Mais ce n’était pas assez d’une couronne : on eût cru que le géant, ayant les cent bras de Géryon, en avait aussi les trois têtes. Le 17 mars 1805, M. de Melzi, vice-président de la consulte d’État de la république cisalpine, vint lui offrir d’adjoindre le royaume d’Italie à l’empire français; et, le 26 mai,
fl alla recevoir à Milan, dans le dôme dont GaleasVisconti avait posé la première pierre et dont lui-même devait sculpter les derniers fleurons, la couronne de fer des vieux rois lombards qui avait été portée par Charlemagne et qu’il posa sur sa tête en disant:
— Dieu me l’a donnée, malheur à qui la touche !
De Milan, où il laisse Eugène avec le titre de viceroi, Napoléon se rend à Gênes, qui renonce à sa souveraineté, et dont le territoire réuni à l’Empire forme les trois départements de Gênes, de Montenotte et des Apennins. La république de Lucques, englobée dans ce partage, devient principauté de Piombino. Napoléon se prépare, en faisant un viceroi de son beau-fils et une prin cesse de sa sœur, à faire des rois de ses frères.
Au milieu de toute cette organisation de choses détruites, Napoléon apprend que, pour se soustraire à la descente dont elle est menacée, l’Angleterre a décidé de nouveau l’Autriche à faire la guerre à la France. Ce n’est pas tout. Paul Ier, notre chevaleresque allié, a été assassiné; Alexandre a hérité de la double couronne de pontife et d’empereur. Un de ses premiers actes comme souverain a été de faire, le 11 avril 1805, un traité d’alliance avec le ministère britannique ; et c’est à ce traité, qui soulève l’Europe pour une troisième coalition, que l’Autriche a accédé, le 9 août.
Cette fois encore, ce sont les souverains alliés qui ont forcé l’empereur de déposer le sceptre , et le gé-
néral de reprendre l’épée. Napoléon se rend au sénat le 23 septembre, obtient une levée de quatre-vingt mille hommes, part le lendemain, passe le Rhin le 1er octobre, entre le 6 en Bavière , délivre Munich le 12, prend Ulm le 20, occupe Vienne le 13 novembre, fait sa jonction avec l’armée d’Italie le 29, et, le 2 décembre, anniversaire de son couronnement, il est en face des Russes et des Autrichiens, dans les plaines d’Austerlitz.
Dès la veille, Napoléon avait reconnu la faute qu’avaient faite ses ennemis, en concentrant toutes leurs forces sur le village d’Austerlitz pour tourner la gauche des Français. Vers le milieu du jour, il était monté à cheval avec les maréchaux Soult, Bernadotte et Bessières, et, parcourant les rangs de l’infanterie et de la cavalerie de la garde qui étaient sous les armes, dans la plaine de Schlapanitz, il s’était avancé jusque sur la ligne des tirailleurs de la cavalerie de Murat, qui échangeaient quelques coups de carabine avec ceux de l’ennemi. De là, il avait observé, au milieu des balles, les mouvements des différentes colonnes; et, illuminé par une de ces révélations subites qui étaient une des facultés de son génie , il avait deviné le plan entier de Koutousof. Dès ce moment, Koutousof fut battu dans sa pensée, et, en rentrant dans la baraque qu’il s’était fai* construire au milieu de sa garde, sur un plateau qui dominait toute la plaine, il dit en se retournant et en jetant un dernier regard sur l’ennemi :
— Avant demain au soir, toute cette armée sera à moi.
Vers les linq heures de l’après-midi, la proclamation suivante fut mise à l’ordre de l’armée :
« Soldats,
» L’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée autrichienne d’Ulm : ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrün, et que, depuis, vous avez constamment poursuivis jusqu’ici. Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
» Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu, si avec votre bravoure accoutumée vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire était un moment indécise, vous verriez votre empereur s’exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter dans cette journée surtout, où il y va de i 'honneur de l’infanterie française , qui importe tant à l’honneur de toute la nation.
» Que, sous le prétexte d’emmener les blessés, on ne dégarnisse point les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée qu’il faut vaincre ces stipendiés de l’Angleterre, qui sont animés d’une si grande haine contre le nom français.
» Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d’hiver, où nous
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serons joints par les diverses armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »
Laissons maintenant parler Napoléon lui-même : écoutons César qui raconte Pharsale :
«Le 30, les ennemis bivaquè^ent à Hogieditz. Je passai cette journée à parcourir à cheval les environs. Je reconnus qu’il ne tenait qu’à moi de bien appuyer ma droite et de déjouer leurs projets, en occupant en force le plateau de Pralzen, depuis le Sanlon jusqu’à Kresenowitz, pour l’arrêter de front. Mais cela n’eût amené qu’un choc à chances égales, et je voulais quelque chose de mieux. La tendance des alliés à gagner ma droite était manifeste. Je crus pouvoir frapper à coup sûr en leur laissant la liberté de manœuvrer pour étendre leur gauche, et je ne plaçai sur les hauteurs de Pratzen qu’un détachement de cavalerie.
» Le 1er décembre, l’ennemi, débouchant d’Austerlitz, vint, en effet, se placer en face de nous dans la position de Pratzen, la gauche s’étendant vers Anjest. Bernadotte, arrivé de Bohême, entra en ligne, et Davoust atteignit l’abbaye de Raigern avec une de ses divisions; celle de Gudin bivaquaà Nicolsbourg.
j) Les rapports que je recevais de tous côtés, sur la marche des colonnes ennemies, me confirmèrent dans mon opinion. A neuf heures du soir, je parcourus ma ligne, autant pour juger la direction des feux
de l’ennemi que pour animer mes troupes. Je venais de leur faire lire une proclamation ; elle ne leur promettait pas seulement la victoire, elle leur expliquait même la manœuvre qui devait nous la procurer. C’était la première fois, sans doute, qu’un général mettait toute son armée dans la confidence de la combinaison qui devait lui assurer la victoire : je ne craignais pas que l’ennemi en fût instruit, il n’y aurait pas ajouté foi. Cette tournée donna lieu à un des événements les plus touchants de ma vie. Ma présence devant le front des corps d’armée communiqua de proche en proche un élan électrique qui gagna l’extrémité de la ligne avec la rapidité de l’éclair. Par un mouvement spontané, toutes les divisions d’infanterie, hissant des bottes de paille allumées au bout de grandes perches, me donnèrent une illumination, dont le coup d’œil, à la fois imposant et bizarre, avait quelque chose de majestueux : c’était le premier anniversaire de mon couronnement.
» L’aspect de ces feux me rappela le souvenir des fagots de sarment avec lesquels Annibal trompa les Romains, et les bivacs du camp de Liegnitz qui avaient sauvé l’armée de Frédéric en donnant le change à Daun et à Laudon. A mon passage devant chaque régiment, les cris de «Vive l’empereur!» retentissent, et, répétés de loin en loin par chaque corps à mesure que j’avançais, ils vont porter dans le camp ennemi les preuves de l’enthousiasme qui anime mes soldats. Jamais scènë guerrière ne nré-
senta une pompe plus solennelle, et chaque soldat partageait la confiance que son dévouement devait m’inspirer.
» Cette ligne, que je parcourus jusqu’à minuit, s’étendait depuis Kobelnitz jusqu’au Santon: le corps de Soult en formait la droite; placé entre Sokolnitz et Puntowitz, il se trouvait aussi en face du centre de l’ennemi; Bernadotte bivaquait derrière Girskowitz, Murat à gauche de ce village, et Lannes était à cheval sur la chaussée de Brunn ; mes réserves s’établirent en arrière de Soult et de Bernadotte.
» En plaçant ma droite sous les ordres de Soult, en face du centre ennemi, il était clair que ce serait sur lui que tomberait le plus grand poids de la bataille. Mais, pour que son mouvement obtînt le résultat que je m’en promettais, il fallait commencer par éloigner de lui les troupes ennemies qui débouchaient vers Blasowitz et par la chaussée d’Austerlitz; il était probable que les empereurs et le quartier général se trouvaient là, et qu’il fallait y frapper avant tout pour revenir ensuite sur leur gauche par un changement de front; c’était, d’ailleurs, le moyen de couper cette gauche de la route d’Olmütz.
» Je me décidai donc à seconder d’abord le mouvement du corps de Bernadotte sur Blasowitz avec jnes gardes et la réserve de grenadiers, pour refouler la droite de l’ennemi, et revenir ensuite sur la gauche, qui se trouverait d’autant plus compromise à mesure qu’elle s’avancerait au delà de Telnitz.
» Mon projet était bien arrêté dès la veille, puisque je l’annonçai à mes soldats : l’essentiel était de saisir le bon moment. J’avais passé la nuit au bivac ; les maréchaux s’étaient rassemblés autour de moi pour recevoir mes derniers ordres.
» Je montai à cheval à quatre heures du matin : la lune était couchée, la nuit froide et assez obscure, quoique le temps fût serein. II m’importait de savoir si l’ennemi n’avait fait aucun mouvement de nuit qui pût déranger mes projets. Les rapports des grandes gardes confirmaient que tout le bruit allait de la droite ennemie à sa gauche; les feux paraissaient plus étendus vers Anjest. Au point du jour, un brouillard léger obscurcit un peu l’horizon, surtout dans les bas-fonds. Tout à coup ce brouillard tombe ; le soleil commence à dorer de ses rayons les sommités des hauteurs, tandis que les vallons étaient encore enveloppés d’un nuage vaporeux; nous découvrions très-distinctement les hauteurs de Pratzen, naguère couvertes de troupes, et abandonnées actuellement par la gauche de l’ennemi. Il est constant qu’il a suivi son projet d’étendre sa ligne au delà de Telnitz; cependant je découvre avec la même facilité une autre marche, du centre vers la droite, dans la direction d’Holibitz ; dès lors rien de plus sûr que l’ennemi offre de lui-même son centre dégarni à tous les coups qu’il me^plaira de lui porter. Il était huit heures du matin; les troupes de Soult étaient massées sur deux lignes de bataillons en colonnes d’attaque, dans le
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fond de Puntowitz : je demande au maréchal combien de temps il lui faut pour gagner les hauteurs de Pratzen, il me promet d’y être en moins de vingt minutes.
» — Attendons encore, lui répondis-je. Quand l’ennemi fait un faux mouvement, il faut se garder de
l’interrompre.
» Bientôt la fusillade s’engage plus vivement du côté de Sokelnitz et de Telnitz; un aide de camp m’annonce que l’ennemi en débouche avec des forces menaçantes; c’était ce que j’attendais. Je donne le signal: aussitôt Murat, Lannes, Bernadotte, Soult, s’élancent au galop; je monte aussi à cheval pour me transporter au centre : en passant devant les troupes jeîes excite de nou veau en leur disant :
» — L’ennemi vient se livrer imprudemment à vos coups; terminez la campagne par un coup de tonnerre.
» Lescris de «Vive l’empereur! » attestent que l’on m a compris et deviennent le véritable signal de l’attaque. Avant de la raconter, voyons ce qui se passait à l’armée des alliés.
» S’il faut en croire la disposition projetée par Weyrother, leur dessein était d’agir tactiquement sur le même plan qu’ils auraient d’abord voulu exécuter par des manœuvres stratégiques, c’est-à-dire d’opérer un effort par leur gauche renforcée, pour gagner ma droite, me couper la route de Vienne et
me refouler, battu, sur Brunn. Bien que ma destinée ne fût pas attachée à cette route, et que je lui eusse préféré, comme je l’ai déjà dit, celle de Bohême, il est certain toutefois que ce projet ne laissait pas que d'offrir des chances en faveur des alliés; mais, pour qu’il réussît, il ne fallait pas isoler cette gauche agissante; il était essentiel, au contraire, de la faire suivre successivement par le centre et la droite, qui se fussent prolongés dans la même direction. Weyrother, ainsi qu’il l’avait fait à Rivoli, manœuvra par les deux ailes, ou du moins, si ce ne fut pas son projet, il agit de manière à le faire croire.
» La gauche , sous Buxhowden , composée de l’avant-garde de Kienmayer et des trois divisons russes Doctorof, Langeron et Pribitchefsky, comptait trente mille hommes : elle dut s’avancer en trois colonnes des hauteurs de Pratzen, par Anjest, sur Telnitz etSokelnitz, franchir le ruisseau qui forme deux jacs à la gauche, et se rabattre sur Turas.
» La quatrième colonne, sous les ordres de Koiowrath, avec laquelle marchait le quartier général, formait le centre; elle devait s’avancer par Pratzen vers Kobelnitz, un peu en arrière de la troisième; elle se composait de douze bataillons russes, sous Miioradovitch, et de quinze bataillons autrichiens de nouvelles levées.
» La cinquième, formée de quatre-vingts escadrons, sous le prince Jean de Lichtenstein, devait quitter la centre, derrière lequel elle avait passé la nuit, et
seconder la droite en marchant vers la chaussée de Brunn.
» La sixième, à l’extrême droite , composée de l’avant-garde de Bagration, comptait douze bataillons, quarante escadrons, destinés à attaquer, sur la grande route de Brunn, les hauteurs du Santon et de Bosenitz.
» La septième, composée des gardes, sous le grandduc Constantin, formerait la réserve de l’aile droite sur la chaussée de Brunn.
«On voit que l’ennemi voulait déborder ma droite, qu’il supposait étendue jusqu’à Melnitz, tandis que mon armée était massée entre Schlapanitz et la route de Brunn, prête à tout événement.
» D’après cette disposition, Buxhowden, déjà plus avancé que le reste de l’armée, s’était encore mis en mouvement avant les autres colonnes ; outre cela, la cavalerie de Lichtenstein avait remarché du centre vers la droite, en sorte que les hauteurs de Pratzen, clef de tout le champ de bataille, se trouvaient dégarnies.
» A l’instant où j’en donne le signal, toutes mes colonnes s’ébranlent : Bernadotte franchit le défilé de Girskowitz et s’avance sur Blasowitz, soutenu à gauche par Murat; Lannes marche, à la même hauteur, des deux côtés de la chaussée de Brunn; ma garde et mes réserves suivent à quelque distance le corps de Bernadotte, prêtes à donner sur le centre,, si l’ennemi veut y reporter ses forces.
» Soult part comme l’éclair, des ravins de Kobelnitz et de Puntowitz, à la tête des divisions Saint-Hilaire et Vandamme, soutenues par la brigade Levasseur. Deux autres brigades de la division Legrand sont laissées en flan queurs, pour masquer et disputer les défilés de Telnitz et de Sokelnitz à Buxhowden. Gomme il est évident qu’il les forcera, le maréchal Davoust reçoit l’ordre de partir de Raigern avec la division Friant et les dragons du général Bourcier, pour contenir les têtes de colonne russes, jusqu’à ce qu’il nous convienne de les attaquer plus sérieusement.
» A peine Soult a-t-il gravi la hauteur de Pratzen, qu’il donne inopinément sur la colonne de Kolowrath (la 4e), qui marchait au centre derrière la troisième et qui, se croyant garantie par celle qui la précédait, s’avançait en colonne de route par pelotons : l’empereur Alexandre, Koutousof et son état-major, sont avec elles. Tout ce qui arrive d’inattendu, au milieu d’un quartier général, étonne et déconcerte. Miloradovitch, qui marchait en tête, trouve à peine le temps de mener au combat les bataillons à mesure qu’ils se forment ; il est renversé, et les Autrichiens qui le suivent éprouvent le même sort. L’empereur Alexandre s’expose et montre du sang-froid, pour rallier les troupes; mais, grâce aux ridicules dispositions de Weyrother, il n’a pas sous la main une seule division disponible pour servir de réserve : les troupes alliées sont poussées jusque vers Hostiradeck. La
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brigade Kaminsky, qui appartenait à la troisième colonne assaillie ainsi sur son flanc droit, vient réunir ses efforts à ceux de Koutousof, et rétablir un instant les affaires : toutefois, le secours ne peut résister aux efforts combinés de Saint-Hilaire , de Vandamme et de Levasseur. La ligne de Kolowrath, menacée d’être précipitée dans le vallon marécageux de Birnbaun, se replie sur Waschau, comme le prescrivait la disposition : toute l’artillerie de cette colonne, embourbée dans la glaise à demi gelée, nous est abandonnée, et l’infanterie, privée de canons et de cavalerie, ne peut plus rien contre Soult victorieux.
» Au moment où ce coup décisif se frappait, les deux colonnes de droite de Buxkowden s’étaient croisées et encombrées autour de Sokelnitz, d’où elles débouchèrent néanmoins malgré les efforts de la division Legrand; Buxhowden lui-même débouchait également de Telnitz, les efforts de quatre bataillons seuls ne pouvant l’arrêter.
» Dans cet instant, Davoust arrivait de Raigern, et la division Friant repoussait sur Telnitz les avantgardes de l’ennemi. Le combat prenant une tournure plus sérieuse vers Sokelnitz, Davoust ne laisse sur Telnitz que les dragons deBourcier, et remonte le ruisseau jusqu’à Sokelnitz, avec la division Friant; un combat des plus chauds s’engage sur ce point; Sokelnitz, pris et repris, reste un moment aux Russes; Langeron et Pribitchefsky débouchent même contre
les hauteurs de Marxdorf. Nos troupes, disposées en croissant, chargent plusieurs fois leurs flancs avec succès; cette lutte, assez sanglante, n’est pourtant qu’accessoire ; il suffit de contenir l’ennemi sans le repousser; il n’y aurait même pas eu d’inconvénient à le laisser engager un peu plus.
n Tandis que les choses prenaient une tournure si favorable à notre droite, nous n’obtenions pas moins de succès au centre et à la gauche : il arriva ici au grand-duc et à la garde russe ce qui était arrivé au quartier général et à la quatrième colonne; ils devaient être en réserve, et se trouvèrent assaillis les premiers.
» Bagration s’étendait par la droite vers Dwaroschena, pour déborder et attaquer la position du Santon : la cavalerie de Lichtenstein, rappelée du centre pour le seconder, s’était croisée en route avec les autres colonnes, de sorte que le grand-duc et ses gardes, arrivant vers Krug avant elle, se trouvèrent en première ligne au moment où Bernadette s’avançait sur Blasowitz etLannes sur les deux côtés de la chaussée de Brunn : le combat s’engagea aussitôt avec vivacité.
» Arrivé enfin, après une longue promenade, à la droite du grand-duc, le prince de Lichtenstein commençait à se former, quand les houlans de la garde russe, entraînés par une valeur intempestive, se jetèrent entre les divisions de Bernadotte et de Lannes, pour atteindre la cavalerie légère de Kellermann, qui
se repliait devant eux : victimes de cette ardeur, ils furent chargés par les réserves de Murat, culbutés, et ramenés sous le feu de nos deux lignes d’infanterie, qui en coucha par terre la moitié.
» Cependant, nos progrès du côté de Pratzen avaient forcé Koutousof de rappeler Lichtenstein au secours de son centre ; et ce prince, également menacé à droite et à gauche, ne savait à qui entendre et où porter les premiers secours : il se hâta d’envoyer quatre régiments de cavalerie, qui arrivèrent pour être témoins delà défaite de Rolowrath; le général Ouvarof fut établi, avec trente escadrons, entre Bagration et le grand-duc ; le reste de la cavalerie se plaça à sa gauche.
» De son côté, le grand-duc, voyant les colonnes d’infanterie française pénétrer dans Blasowitz et en déboucher, prend le parti de descendre des hauteurs pour leur épargner la moitié du chemin : le mouvement lui semble nécessaire autant pour sa propre sûreté que pour dégager le centre, dont on commence à être inquiet.
» Tandis qu’un furieux combat d’infanterie s’engageait entre les gardes russes et la division d’Erlon, le grand-duc ordonne aux gardes à cheval de charger le Üanc droit de celui-ci, qui se trouvait formé par le 4e régiment de ligne détaché de la division Vandamme pour couvrir l’intervalle. Les cuirassiers russes se jettent sur ce régiment, enfoncent un bataillon, mais payent de leurs plus braves l’hon-
neur d’avoir enlevé l’aigle à ce bataillon. Cette échauffourée isolée n’était point dangereuse; toutefois, dans l’incertitude si l’ennemi la soutiendrait, je jugeai nécessaire de porter sur ce point le maréchal Bessières avec la cavalerie de ma garde. Il fallait en finir: je lui ordonne de charger. La ligne russe, après la plus honorable défense, est obligée de céder aux efforts réunis de Bernadotte et de Bessières. L’infanterie des gardes, hors d’état de résister plus longtemps, se replie sur Krzenowitz. Les chevaliers gardes, qui arrivaient en cet instant d’Austerlitz, se flattent en vain de rétablir les affaires; ce régiment d’élite ne pouvait plus rien; chargé luimême par mes grenadiers à cheval, que je lance sous les ordres de Rapp, il est enfoncé, et tout le centre prend alors le chemin d’Austerlitz.
» Sur ces entrefaites, Murat et Lannes avaient attaqué avec succès le corps de Bagration et la cavalerie d’Ouvarov qui le soutenait. Nos cuirassiers avaient enfoncé la gauche de cette ai-le, pressée par les divisions Suchet et Gaffarelli : partout la victoire couronnait nos combinaisons.
» Certain que Bernadotte, Lannes et Murat, seraient plus que suffisants pour achever l’ennemi de ce côté, je me rabattis à droite avec mes gardes et la réserve d’Oudinot, pour aider Soult à détruire l’aile gauche, prise à revers et compromise au milieu des lacs. Il était deux heures quand Soult, enflammé par notre approche, réunit les deux divisions Samt-
ho
Eiiaire et Legrand pour emporter Sokelnitz à revers, tandis que les troupes de Davoust l’assaillaient de front Vandamme, de son côté, se précipite sur Aujest; ma garde et mes grenadiers suivent, afin de renforcer au besoin ces différentes attaques.
» La division Pribitchefsky, entourée dans Sokelnitz, met bas les armes; quelques fuyards seulement portent la nouvelle de ce désastre. Langeron, poussé à son tour, n’est guère plus heureux, et la moitié de sa troupe seulement parvient à rejoindre Buxhowden. Celui-ci, qui avait perdu cinq ou six heures avec la colonne de Doctorof, dans une escarmouche inutile vers Telnitz, au lieu de se rabattre dès dix heures sur Sokelnitz, juge enfin qu’il est temps de songer à son propre salut : il se met en marche vers deux ou trois heures pour revenir sur Àujest, et sortir de la souricière où il se trouvait engagé, en longeant le fond entre les lacs et les hauteurs. 11 débouchait du village en colonne, lorsque Vandamme se jette avec impétuosité sur son flanc, pénètre dans Aujest et coupe la colonne en deux. Buxhowden, hors d’état de revenir sur ses pas, continue sa route avec les deux bataillons de sa tête, pour rejoindre Koutousof : mais Doctorof et Langeron, avec les vingt-huit bataillons restants, se trouvent pressés dans le gouffre, entre les /acs et les hauteurs couronnées par Saint-Hilaire, Vandamme et mes réserves. La tête de la colonne du côté d’Aujest, escortant l’artillerie, veut fuir à travers les canaux for-
Mi
més par le dessèchement du lac, le pont se rompt sous le poids des canons : ces braves gens, pour sauver leurs pièces, cherchent à traverser l’extrémité du lac gelé; mais la glace, sillonnée par nos boulets, enfonçant sous le poids de cette masse, engloutit hommes et canons : plus de deux mille se noyèrent. Doctorof n’avait qu’un parti à prendre, celui de longer, sous notre feu, la rive du lac jusqu’à Telnitz, et de gagner une digue qui sépare le lac de ce nom de celui de Melnitz : il parvint, non sans éprouver une perte énorme, à* gagner Satschann, protégé par la cavalerie de Kienmayer, qui fit des efforts dignes d’éloges. Ils prirent ensemble le chemin de Gzeitsch, à travers les montagnes, vivement poursuivis par les nôtres. Le peu d’artillerie que l’ennemi avait sauvé du centre et de la gauche fut abandonné dans cette retraite, exécutée par des chemins horribles, que la pluie de la veille et le dégel rendaient impraticables.
» La position de l’ennemi était cruelle : je l’avais gagné sur la route de Wischau, qu’il ne pouvait d’ailleurs pas suivre, parce qu’elle était déjà ravagée, et que les débris de sa gauche n’auraient plus été en état de l’atteindre : il fut donc forcé de prendre le chemin de la Hongrie; mais Davoust, dont une division arrivait à Nicolshourg, pouvait, par une marche de flanc, le devancer à Gading, tandis que nous le pressions vivement en queue. L’armée alliée, affaiblie de vingt-cinq mille hommes, tués, blessés
ou prisonniers, et de cent quatre-vingts pièces de canon, outre une quantité de fuyards isolés, se trouvait dans le plus grand désordre. »
Voilà le récit de Napoléon lui-même : il est clair, simple et grave, comme il convient à une pareille affaire. Ses prévisions ne Pavaient point trompé un instant : la bataille se déroula comme sur un échiquier, et un seul coup de tonnerre foudroya, comme il l’avait dit, la troisième coalition.
Le surlendemain, l’empereur d’Autriche vint en personne redemander cette paix qu’il avait rompue; l’entrevue des deux empereurs eut lieu près d’un moulin, à côté de la grande route et en plein air,
— Sire, dit Napoléon en s’avançant au-devant de François II, je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois.
— Vous tirez si bon parti de votre habitation, qu’elle doit vous plaire, répondit celui-ci.
Dans cette entrevue, on convint d’un armistice, et les principales conditions de la paix furent réglées; les Russes, que l’on pouvait écraser jusqu’au dernier, eurent part à la trêve sur la prière de l’empereur François, et sur la simple parole de l’empereur Alexandre qu’il évacuerait l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne. La convention fut suivie, et il se retira par journées d’étapes.
La victoire d’Austerlitz fut à l’Empire ce que celle de Marengo avait été au Consulat : la sanction du passé, la puissance de l’avenir. Le roi Ferdinand de
Naples, ayant violé, pendant la dernière guerre, le traité de paix avec la France, fut déclaré déchu de la royauté des Deux-Siciles, que Joseph reçut à sa place. La république batave, érigée en royaume, fut donnée à Louis; Murat reçut le grand-duché de Berg; le maréchal Berthier fut fait prince de Neuchâtel, et M. de Talleyrand prince de Bénévent; la Dalmatie, î’Istrie, le Frioul, Cadore, Conegliano, Bellune, Trévise, Feltre, Bassano, Yicence, Padoue et Rovigo, devinrent des duchés; et le grand empire, avec ses royaumes secondaires, ses fiefs, sa confédération du Rhin et sa médiation suisse, fut taillé en moins de deux années sur celui de Charlemagne.
Ce n'était plus un sceptre queNapoléon avait dans sa main, c’était un globe.
La paix de Presbourg dura un an, à peu près. Pendant cette année. Napoléon fonda l’université impériale et fit promulguer l’ensemble du code de procédure civile. Interrompu au milieu de ces travaux administratifs par l’attitude hostile de la Prusse, dont la neutralité pendant les dernières guerres avait laissé les forces intactes, Napoléon est bientôt obligé de faire face à une quatrième coalition. La reine Louise a rappelé à l’empereur Alexandre qu’ils ont juré sur le tombeau du grand Frédéric une alliance indissoluble contre la France, l’empereur Alexandre oublie son second serment pour ne se souvenir que du premier; et Napoléon reçoit l’ordre, sous peine de guerre, de faire repasser le Rhin à ses soldats.
Napoléon fait venir Berthier, et, lui montrant Fultimatum de la Prusse :
— On nous donne un rendez-vous d’honneur, dit-il, un Français n’y a jamais manqué; et, puisque une belle reine veut être témoin du combat, soyons courtois, et, pour ne pas la faire attendre, marchons sans nous cou-cher jusqu’en Saxe.
Et, cette fois, par galanterie, il renouvelle et dépasse en rapidité la campagne d’Austerlitz. Commencée le 7 octobre 1806, par les corps de Murat, de Bernadotte et de Davoust, celle-ci se continue les jours suivants par les combats d’Austaëd, de Schelitz, de Saalfeeld, et se termine le 14, par la bataille d’Iéna. Le 16, quatorze mille Prussiens mettent bas les armes à Erfurth : le 25, l’armée française fait son entrée â Berlin. Sept jours ont livré la monarchie de Frédéric à ce grand faiseur et défaiseur de trônes, qui a donné des rois à la Bavière, au Wurtemberg et à la Hollande, qui a chassé les Bourbons de Naples et la maison de Lorraine de l’Italie et de l’Allemagne.
Le 27, Napoléon, de son quartier de Postdam, adresse à ses soldats la proclamation suivante, qui résume toute la campagne :
« Soldats,
» Vous avez justifié mon attente et répondu dignement à la confiance du peuple français; vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de
courage que vous avez montré d’intrépidité et de sang-froid au milieu des combats; vous êtes les dignes défenseurs de l’honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple : tant que vous serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l’infanterie et l’artillerie, je ne sais désormais à quelle arme donner la préférence : vous êtes tous de bons soldats. Voici le résultat de nos travaux : une des premières puissances de l’Europe, qui osa naguère nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie; les forêts, les défilés de la Franconie, la Sale, l’Elbe, que nos pères n’eussent point passés en sept ans, nous les avons franchis en sept jours, et nous avons livré, dans l’intervalle, quatre combats et une grande bataille; nous avons précédé à Postdam et à Berlin la renommée de nos victoires; nous avons fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi lesquels ceux des gardes du roi de Prusse, six cents pièces de canon, trois forteresses, plus de vingt généraux; cependant, plus de la moitié de vous regrettent de n’avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces de la monarchie prussienne jusqu’à l'Oder sont en notre pouvoir. Soldats, les Russes se vantent de venir à nous, nous marcherons à leur rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin; ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé avec elle après cette bataille, où son empereur, sa cour,
les débris de son armée, n’ont dû leur salut qu’à la capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait lutter avec succès contre nous. Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles armées, formées dans l’intérieur de l’Empire, viennent prendre notre place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s’est levé, indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans leur délire, nous ont proposée ; nos routes et nos villes frontières sont remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne serons plus désormais les jouets d’une paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n’ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le continent et d’usurper le royaume des mers. Soldats, je ne puis mieux vous exprimer mes sentiments, qu’en vous disant que je vous porte dans mon cœur l’amour que vous me montrez tous les jours. j>
Pendant que le roi de Prusse, en vertu de l’armistice signé le 16 novembre, livre aux Français toutes les places qui lui restent, Napoléon fait halte, et se retourne vers l’Angleterre, qu’il frappe d’un décret à défaut d’autres armes. La Grande-Bretagne est déclarée en état de blocus; tout commerce et toute correspondance avec les îles Britanniques sont interdits; aucune lettre en langue anglaise n’a plus cours à la poste; tout sujet du roi Georges, de quelque état et
de quelque condition qu’il soit, trouvé en France, ou dan ^ les pays occupés par nos troupes et par celles de nos alliés, est déclaré prisonnier; tout magasin, toute propriété, toute marchandise, appartenant à un Anglais, sont reconnus de bonne prise ; le commerce des marchandises appartenant à l’Angleterre, ou provenant de ses fabriques ou colonies, est prohibé; enfin, aucun bâtiment venant d’Angleterre ou des colonies anglaises, ne sera reçu dans aucun port.
Puis, quand il a ainsi, pontife politique et suprême, frappé d’interdit un royaume tout entier, il nomme le général Hullin gouverneur de Berlin, conserve au prince d’Hazfeld son commandement civil, et marche au-devant des Russes, qui, comme à Austerlitz, accourent au secours de leurs alliés, et qui, comme à Austerlitz, arrivent quand ils sont anéantis. Napoléon ne prend que le temps d’envoyer à Paris, où ils sont déposés à l’hôtel des Invalides, l’épée du grand Frédéric, son cordon de l’Aigle noire, sa ceinture de général et les drapeaux que portait sa garde dans la fameuse guerre de sept ans; et, quittant Berlin le 25 novembre, il marche au-devant de l’ennemi.
En avant de Varsovie, Murat, Davoust et Lannes, rencontrent les Russes. Après un léger engagement, Benigsen évacue la capitale de la Pologne, et les Français y font leur entrée; le peuple polonais se soulève tout en faveur des Français, offre sa fortune, son sang, sa vie, et ne demande en retour que son
indépendance. Napoléon apprend ce premier succès à Posen, où il s’est arrêté pour faire un roi : ce roi est le vieil électeur deSaxe, dont il affermit la couronne.
L’année 1806 se termina par les combats de Pulstusk et de Golymin, et l’année 1807 s’ouvrit par la bataille d’Eylau. Bataille étrange et sans résultat, dans laquelle les Russes perdirent huit mille hommes et les Français dix mille; où chacun des deux partis s’attribua la victoire, et où le czar fit chanter un Te Deum pour avoir laissé entre nos mains quinze mille prisonniers, quarante pièces de canon et sept drapeaux. Mais aussi, c’était la première fois qu’il y avait lutte réelle entre lui et Napoléon. Il avait résisté ; donc, il était vainqueur.
Ce mouvement d’orgueil fut court. Le 26 mai, Dantzig est pris; quelques jours après, les Russes sont battus à Spanden, ù Domitten, à Altkirchen, à Wolfesdorff, à Gutstadt, à Heilsberg. Enfin, le 13 juin au soir, les deux armées se trouvent en bataille devant Friedland. Le lendemain matin, quelques coups de canon se font entendre, et Napoléon marche à l’ennemi en criant ;
— Ce jour est une époque heureuse : c’cst l’anniversaire de Marengo.
Comme à Marengo, en effet, la bataille fut suprême et définitive. Les Russes furent écrasés : Alexandre laissa soixante mille hommes, couchés sur le champ de bataille, noyés dans l’Albe ou pri-
sonniers : cent vingt pièces de canon et vingt cinq drapeaux furent les trophées de la victoire; et les débris
de l’armée vaincue, n’espérant par même résister, coururent se mettre à couvert en passant la Pregel, et en détruisant tous les ponts.
Malgré cette précaution, les Français passèrent la rivière le 16, et marchèrent aussitôt sur le Niémen,, dernière barrière qui restât à franchir à Napoléon pour porter la guerre sur le territoire même de l’empereur de Russie. Alors le czar s’effraye, le prestige des séductions britanniques s’évanouit. Il est dans la même position qu’après Austerlitz, sans espoir de^ recevoir de secours; il prend la résolution de s’humilier une seconde fois. Cette paix, qu’il a refusée si opiniâtrèment et dont il pouvait dicter les articles, il vient la demander lui-même, et recevoir les conditions de son vainqueur. Le 21 juin, un armistice est signé, et, le 22, la proclamation suivante est mise k l’ordre de l’armée : ♦
« Soldats î
» Le 5 juin, nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l’armée russe : l’ennemi s’est mépris sur les causes de notre inactivité; il s’est aperçu trop tard que notre repos est celui du lion : il se repent de l’avoir oublié.
» Dans les journées du Gutstadt, d’Heilsbergdans celle à jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne enün, nous avons pris cent
'vingt pièces de canon, soixante et dix drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers soixante mille Russes, enlevé à l’armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les bâtiments qui étaient dans son port, chargés de toute espèce de munitions, cent soixante mille fusils, que l’Angleterre envoyait pour armer nos ennemis.
» Des bords de la Vistule, nous sommes arrivés sur ceux du Niémen favec la rapidité de l’aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l’anniversaire du couronnement ; vous avez cette année dignement célébré celui de Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. Français, vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France, couverts de tous vos lauriers, et après avoir obtenu une paix qui porte avec elle la garantie de sa durée : il est temps que notre patrie vive en repos à l’abri de la maligne influence de l’Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute l’étepdue de l’amour que je vous porte. »
Dans la journée du 24 juin, le général d’artillerie La Riboissière fit établir sur le Niémen un radeau, et, sur ce radeau, un pavillon destiné à recevoir les deux empereurs : chacun d’eux devait s’y rendre de la rive qu’il occupait.
Le 25, à une heure de l’après-midi, l’empereur Napoléon , accompagné du grand-duc de Berg Murat, des marécl aux Berthier et Bessières, du général Du-
roc et du grand écuyer Caulaincourt, quitta la rive gauche du fleuve pour se rendre au pavillon préparé. En meme temps, l’empereur Alexandre, accompagné du grand-duc Constantin, du général en chef Benigsen, du prince Labanov, du général Ouvarov et de l’aide de camp général comte de Liéven, quitta la rive droite.
Les deux bateaux arrivèrent en même temps. En mettant le pied sur le radeau, les deux empereurs s’embrassèrent.
Cet embrassement était le prélude de la paix de Tilsitt, qui fut signée le 9 juillet 1807.
La Prusse paya les frais de la guerre : les royaumes de Saxe et de Westphalie furent érigés, comme deux forteresses, pour la surveiller; Alexandre et Frédéric-Guillaume reconnurent solennellement Joseph, Louis et Jérôme, comme leurs frères. Bonaparte premier consul avait créé des républiques, Napoléon empereur les changeait en fiefs. Héritier des trois dynasties qui avaient régné sur la France, il voulut augmenter encore la succession de Charlemagne ; et l’Europe fut forcée de le regarder faire.
Le 27 juillet de la même année, après avoir terminé cette splendide campagne par un trait de clémence, Napoléon était de retour à Paris, n’ayant plus d’ennemis, que l’Angleterre, sanglante et blessée, il est vrai, des défaites de ses alliés, mais toujours constante dans sa haine, mais toujours debout aux deux extrémités du continen t, en Suède et en Portugal.
Par le décret de Berlin sur le blocus continental, l’Angleterre avait été mise.au ban de l’Europe. Dans les mers du Nord, la Russie et le Danemark, dans l’Océan et dans la Méditerranée, la France, la Hollande etl’Espagne, lui avaient fermé leurs ports, et s’étaient engagées solennellement à ne faire aucun commerce avec elles. Restaient donc seulement, comme nous l’avons dit, la Suède et le Portugal ; Napoléon se chargea du Portugal et Alexandre de la Suède. Napoléon décida, par un décret en date du 27 octobre 1807, que la maison de Bragance avait cessé de régner, et Alexandre, le 27 septembre 1808, s’engagea à marcher contre Gustave IV.
Un mois après, les Français étaient à Lisbonne.
L’envahissement du Portugal n’était qu’un acheminement à la conquête de l’Espagne, où régnait Charles IV, tiraillé par deux pouvoirs opposés, le favori Godoy, et le prince des Asturies, Ferdinand. Offusqué d’un armement maladroit fait par Godoy, au moment de la guerre de Prusse, Napoléon n’avait jeté qu’un regard sur l’Espagne, regard rapide et inaperçu, mais qui lui avait suffi cependant pour y voir un trône à prendre. Aussi, à peine en possession du Portugal, ses troupes pénétrèrent dans la Péninsule, et, sous prétexte de guerre maritime et de blocus, occupèrent d’abord les côtes, puis les principales places, puis enfin formèrent autour ae Madrid un cercle qu’elles n’avaient qu’à resserrer pour être en trois jours maîtresses de la capitale. Sur ces
entrefaites, une révolte éclata contre le ministre, et le prince des Asturies fut proclamé roi, sous le nom de Ferdinand VII, à la place de son père : c’était tout ce que demandait Napoléon.
Aussitôt les Français entrent à Madrid; l’empereur accourt à Bayonne, appelle à lui les princes espagnols, force Ferdinand VII à rendre la couronne à son père et l’envoie prisonnier à Valençay. Bientôt le vieux Charles IV abdique en faveur de Napoléon et se retire à Compiègne : la couronne de Charles-Quint est décernée à Joseph par une junte suprême, par le conseil de Castille et par la municipalité de Madrid. Le trône de Naples est vacant par cette mutation : Napoléon' y nomme Murat. Il y a cinq couronnes dans sa famille, sans compter la sienne.
Mais, en étendant son pouvoir, Napoléon étendait sa lutte. Les intérêts de la Hollande compromis par le blocus, l’Autriche humiliée par la création des royaumes de Bavière et de Wurtemberg, Rome trompée dans ses espérances par le refus de restituer au saint-siège les provinces que le Directoire avait réunies à la république Cisalpine, enfin l’Espagne et le Portugal violentés dans leurs affections nationales, étaient autant d’échos où retentissait à la fois l’appel incessant de l’Angleterre. Une grande réaction s’organisa de tous les côtés en même temps, quoiqu’elle n’éclatât qu’à des époques différentes.
Ce fut Rome qui donna l’exemple : le 3 avril, le légat du pape quitta Paris. Aussitôt, le général MioL
NAPOLON
Iis reçut l’ordre d’occuper militairement Rome. Le pape menaça nos troupes d’excommunication, et nos troupes lui répondirent en s’emparant d’Ancône , d’Urbin, deMacerata et de Çamerino.
Puis l’Espagne: Séville, dans une junte provinciale, reconnut Ferdinand YII pour roi, et appela aux armes toutes les provinces espagnoles qui n’étaient pas occupées ; les provinces s’insurgèrent, le général Dupont mit bas les armes, et Joseph fut forcé de quitter Madrid.
Puis le Portugal : les Portugais se soulevèrent le 16 juin à Oporto; Junot, n’ayant pas assez de troupes pour conserver sa conquête, fut forcé de l'évacuer, par la convention de Cintra, et, derrière lui, Wellington l’occupa avec vingt-cinq mille hommes.
Napoléon jugea les choses assez graves pour nécessiter sa présence. Il savait bien que l’Autriche armait mystérieusement, mais elle ne pouvait pas être prête avant un an ; il savait bien que 1a Hollande se plaignait de la ruine de son commerce , mais, tant qu’elle se bornerait à se plaindre, il était décidé à ne pas s’occuper d’elle; il lui restait donc plus de temps qu’il ne lui en fallait pour reconquérir le Portugal et l’Espagne.
Napoléon parut aux frontières de la Navarre et de la Biscaye avec quatre-vingt mille vieux soldats venus de l’Allemagne : la prise de Burgos fut le signal de son arrivée. Elle fut suivie de la victoire de Tudela; puis les positions de la Somma-Sierra furent
emportées à la pointe de la lance; et, le4 décembre, Napoléon fit son entrée solennelle à Madrid, précédé de cette proclamation.
a Espagnols !
» Je ne me présente pas chez vous comme un maître, mais comme un libérateur. J’ai aboli le tribunal de l’inquisition, contre lequel le siècle et l’Europe réclamaient : les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens. J’ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des hôtelleries, des fours, des moulins, des madragues, des pêcheries, et donner un libre essor à son industrie : l’égoïsme, la richesse et la prospérité d’un petit nombre d’hommes nuisaient pius à votre agriculture que les chaleurs de la canicule. Comme il n’y a qu’un Dieu, il ne doit y avoir dans un État qu’une justice ; toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient contraires aux droits de la nation : je les ai détruites.La génération présente pourra varier dans son opinion, trop de passions ont été mises en jeu ; mais vos neveux me béniront comme votre régénérateur; ils placeront au nombre de vos jours mémorables ceux où j’ai paru parmi vous, et de ces jours datera la prospérité de l’Espagne. »
L’Espagne conquise était muette : l’i-nquisitien répondit par ce catéchisme :
« — Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?
» — Espagnol par la grâce de Dieu.
)) — Que veux-tu dire par là?
» — Homme de bien.
» — Quel est l’ennemi de notre félicité?
» — L’empereur des Français.
» — • Combien a-t-il de natures?
» — Deux: la nature humaine etla nature diabolique. » — Combien y a-t-il d’empereurs des Français?
» — Un véritable, en trois personnes trompeuses* » — Comment les nomme-t-on?
» — Napoléon, Murat et Manuel Godoy.
» — Lequel des trois est le plus méchant?
» — - Ils le sont tous trois également.
» — De qui dérive Napoléon?
» — Du péché.
» — Murat?
» — De Napoléon.
» — Et Godoy?
» — De la formation des deux.
» — Quel est l’esprit du premier?
» — L’orgueil et le despotisme.
» — Du second?
» — La rapine et la cruauté.
» — Du troisième?
» — La cupidité, la trahison et l’ignorance.
» — - Que sont les Français?
» — D’anciens chrétiens devenus hérétiques.
» — Est-ce un péché que de mettre un Français à mort?
i or?
» — Non, mon père : on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d’hérétiques.
» — Quel supplice mérite un Espagnol qui manque à ses devoirs?
» — La mort et l’infamie des traîtres.
» — Qui nous délivrera de nos ennemis?
j> — La confiance entre nous autres, elles armes. »
Cependant, l’Espagne, pacifiée en apparence, obéissait à peu près tout entière à son nouveau roi : les p réparatifs hostiles de l’Autriche rappelaient d’ailleurs Napoléon à Paris. De retour le 23 janvier 1809, il fit aussitôt demander des explications à l’ambassadeur autrichien, et, quelques jours après les avoir repoussées comme insuffisantes, il apprit que, le 9 avril, l’armée de l’empereur François avait passé Pliin et envahi la Bavière. Cette fois, c’était l’Autriche qui nous devançait et qui était prête avant la France : Napoléon fit un appel au sénat.
Le 14, le sénat répondit par une loi qui ordonnait une levée de quarante mille hommes; le 17, Napoléon était à Donawert au milieu de son armée; le 20, il avait gagné la bataille de Tann; le 21, celle d’Abtnsberg; le 22, celle d’Ekmühl; le 23, celle de Ratisbonne, et, le 24, il adressait cette proclamation à son armée ;
« Soldats!
* Vous avez justifié mon attente. Vous avez suppléé au nombre par votre bravoure; vous avez glo-
rieusement marqué la différence qui existe entre les légions de César et les cohues armées de Xerxès. En quatre jours, nous avons triomphé dans les batailles de Tann, d’Abensberg, d’Ekmühl, et dans les combats de Peyssing, de Landshutt et de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, voilà les résultats de la rapidité de votre marche et de votre courage. L’ennemi , enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous : son réveil a été prompt; vous lui avez apparu plus terribles que jamais. Naguère, il a traversé l’Inn et envahi le territoire de nos alliés ; aujourd’hui, défait, épouvanté, il fuit en désordre ; déjà mon avant-garde a dépassé l’Inn; avant un mois, nous serons à Vienne. »
Le 27, la Bavière et le Palatinat étaient évacués, le 3 mai, les Autrichiens perdaient le combat d’Elersberg; le 9, Napoléon était sous les murs de Vienne; le 11, cette ville ouvrait ses portes; le 13, Napoléon y faisait son entrée.
C’était encore le temps des prophéties.
Cent mille hommes, sous les ordres du prince Charles, s’étaient retirés sur la rive gauche du Danube : Napoléon les poursuit et les atteint le 21, à Essling, où Masséna échange son titre de duc contre celui de prince. Pendant le combat, les ponts du Danube sont emportées par une crue subite : en quinze jours, Bertrand y jette trois nouveaux ponts i
le premier, de soixante arches, sur lequel tiois voitures peuvent passer de front, le deuxième sur pilotis, et de huit pieds de largeur; le troisième enfin sur des bateaux ; et le bulletin du 3 juillet, daté de Vienne, annonce qu’il n’y a plus de Danube, comme Louis XIV avait annoncé qu’il n’y avait plus de Pyrénées.
En effet, le 4 juillet, le Danube est franchi; le 5, la bataille d’Enzersdorff est gagnée; enfin, le 7, les Autrichiens laissent quatre mille morts et neuf mille blessés sur le champ de bataille de Wagram, et vingt mille prisonniers, dix drapeaux, quarante pièces de canon, entre les mains de leurs vainqueurs.
Le il, le prince de Lichtenstein se .nrésenta aux avant-postes pour demander une suspension d’armes. C’était une ancienne connaissance : le lendemain de Marengo, il s’était déjà présenté, chargé d’une mission pareille. Le 12, cette suspension fut conclue à Znaïm. Aussitôt les conférences commencèrent : elles durèrent trois mois, pendant lesquels Napoléon habita Schœnbrunn, où il échappa comme par miracle au poignard de Staps. Enfin, le 14 octobre, la paix fut signée.
L’Autriche cédait à la France tous les pays situés à la droite de la Save, le cercle de Goritz, le territoire de Montefeltro, Trieste, la Carniole et le cercle de Villacb; elle reconnaissait la réunion des provinces illyriennes à l’empire français, ainsi que toutes les futures incorporations çue la conquête ou les com-
binaisons diplomatiques pourraient amener tant en Italie qu’en Portugal et en Espagne, et renonçait irrévocablement à l’alliance de l’Angleterre pour accepter le système continental avec toutes ses exigences.
Ainsi, tout commençait à réagir contre Napoléon, mais rien ne lui résistait encore : le Portugal avait communiqué avec les Anglais, il avait envahi le Portugal; Godoy avait manifesté des sentiments hostiles par un armement maladroit, mais peut-être inoffensif, il avait forcé Charles IY d’abdiquer; le pape avait fait de Rome le rendez-vous général des agents de l’Angleterre, il traita le pape comme un souverain temporel et le déposa; la nature refusait des enfants à Joséphine, il épousa Marie-Louise et eut un fils; la Hollande, malgré ses promesses, était devenue un entrepôt de marchandises anglaises, il déposséda Louis de son royaume et le réunit à la France.
Alors l’Empire eut cent trente départements : il s’étendit de l’Océan breton aux mers de la Grèce, du Tage jusqu’à l’Elbe, et cent vingt millions d’hommes, obéissant à une seule volonté, soumis à un pouvoir unique et conduits dans une même voie, crièrent : « Vive Napoléon ! » en huit langues différentes.
Le général est au zénith de sa gloire, et l'empereur à l’apogée de sa fortune. Jusqu’à ce jour, nous l’avons vu monter sans cesse. Il va faire une halte d’un an au sommet de ses prospérités; car il faut bien qu’il prenne haleine pour redescendre.
Le 1er avril 1810, Napoléon épousa Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche : onze mois après, cent et un coups de canon annoncèrent au monde la naissance d’un héritier du trône.
Un des premiers effets de l’alliance de Napoléon avec la maison de Lorraine fut d’amener un refroidissement entre lui et l’empereur de Russie, qui, s’il faut en croire le docteur O’Méara, lui avait fait offrir sa sœur la grande-duchesse Anne. Dès 1810, ce dernier, qui voyait l’empire de Napoléon s’approcher de lui comme un océan qui monte, avait augmenté ses armées et renoué ses relations avec la Grande-Bretagne. Toute l’année 1811 se passa en négociations infructueuses, qui, au fur et à mesure qu’elles échouaient, rendaient une guerre prochaine de plus en plus probable; aussi chacun, de son côté, en commença-t-il les préparatifs, avant même qu’elle fût déclarée. La Prusse, par traité du 24 février, et l’Autriche, par traité du 14 mars, fournirent à Napoléon, l’une vingt mille et l’autre trente mille hommes; de leur côté, l’Italie et la Confédération du Rhin coopérèrent à cette grande entreprise, l’une pour vingtcinq mille et l’autre pour quatre-vingt mille combattants. Enfin, un sénatus- consulte divisa la garde nationale en trois bans. pour, le service de l’intérieur : le premier de ces trois bans, affecté au service actif, mettait, outre l’armée gigantesque qui s’acheminait vers le Niémen, cent cohortes de mille hommes chacune, à la disposition de l’empereur.
Le 9 mars, Napoléon partit de Paris, ordonnant au duc de Bassano de faire attendre au prince Kourakine, ambassadeur du czar, ses passe-ports le plus longtemps possible : cette recommandation qui, au premier abord, avait l’apparence d’un espoir pacifique, n’avait d’autre but, dans le fait, que de laisser Alexandre incertain sur les véritables dispositions de son ennemi, afin que celui-ci pût le surprendre en tombant à l’improviste sur son armée. C’était la tactique habituelle de Napoléon, et, cette fois, comme toujours, elle lui réussit. Aussi le Moniteur se conlenta-t-il d’annoncer que l’empereur quittait Paris pour faire l’inspection de la grande armée réunie sur la Vistule, et que l’impératrice l’accompagnerait jusqu’à Dresde, pour voir son illustre famille.
Après y être resté quinze jours, et y avoir fait jouer, selon la promesse qu’il leur avait faite à Paris, Taima et mademoiselle Mars, devant un parterre de rois, Napoléon quitta Dresde et arriva à Thorn le 2 juin : le 22, il annonça son retour en Pologne par la proclamation suivante, datée du quartier général de Wilkowsky :
« Soldats,
» La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre, elle viole aujourd’hui ses serments; elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa dis-
crétion. Nous croit-elle donc dégénérés? ne serions-nous plus les soldats d’Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre, le choix ne saurait être douteux. Marchons en avant, passons le Niémen , portons la guerre sur le territoire de la Russie : elle sera glorieuse aux armées françaises. La paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l’Europe. »
L’armée à laquelle Napoléon adressait ces paroles était la plus belle, la plus nombreuse et la plus puissante à laquelle il eût jamais commandé. Elle était divisée en quinze corps, commandés chacun par un duc, par un prince ou par un roi, et elle formait une masse de quatre cent mille hommes d’infanterie, et de soixante et dix mille cavaliers et de mille bouches à feu.
Il lui fallut trois jours pour traverser le Niémen : les 23, 24 et 25 juin furent employés à cette opération.
Napoléon s’arrêta un instant, pensif et immobile sur la rive gauche de ce fleuve, où, trois ans auparavant, l’empereur Alexandre lui avait juré une amitié éternelle. Puis, le franchissant à son tour :
— La fatalité entraîne les Russes, dit-il ; que les destins s’accomplissent!
Ses premiers pas, comme toujours, furent ceux
d’un géant : au bout de deux jours d’une marche habile, l’armée russe, surprise en flagrant délit, était culbutée et voyait un corps d’armée tout entier séparé d’elle. Alors Alexandre, reconnaissant Napoléon à ces coups rapides, terribles et décisifs, lui fit dire que, s’il voulait évacuer le terrain envahi et retourner au Niémen, il était près à traiter : Napoléon trouva cette démarche si étrange, qu’il n’y répondit qu’en entrant le lendemain à Vilna.
Là, il resta une vingtaine de jours, y établit un gouvernement provisoire, tandis qu’une diète se réunissait à Varsovie, pour s’occuper de reconstruire la Pologne : puis il se remit à la poursuite de l’armée russe.
Au second jour de marche, il commença de s’effrayer du système de défense adopté par Alexandre. Les Russes avaient tout ruiné dans leur retraite, moissons, châteaux, chaumières. Une armée de cinq cent mille hommes s’avançait dans les déserts qui n’avaient pu nourrir jadis Charles XII et ses vingt mille Suédois. Du Niémen à la Willia, on marcha à la lueur de l’incendie, sur des cadavres et sur des ruines. Dans les derniers jours de juillet, l’armée arriva à Vitepsk, déjà étonnée d’une guerre qui ne ressemblait à nulle autre, dans laquelle on ne rencontrait pas d’ennemis, et où il semblait qu’on n’eût affaire qu’au génie de la destruction. Napoléon luimême, stupéfait de ce plan de campagne, qui n’avait pas pu entrer dans ses prévisions, ne voyait de-
vant lui que des déserts immenses dont il lui faudrait une année pour atteindre le bout, et où chaque étape qu’il faisait l’éloignait de la France, puis de ses alliés, puis enfin de toutes ses ressources.- En arrivant à Vitepsk, il se jeta accablé dans un fauteuil; puis, faisant venir le comte Daru :
— Je reste ici, dit-il : je veux m’y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée; et organiser la Pologne. La campagne de 4812 est finie; celle de 1813 fera le reste. Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici, car nous ne ferons pas la folie de Charles XIÏ.
Puis, s’adressant à Murat :
— Plantons nos aigles ici, ajouta-t-il; 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Saint-Pétersbourg : la guerre de Russie est une guerre de trois ans.
Ce fut, en effet, la résolution qu’il parut avoir prise; mais, effrayé à son tour de cette inaction, Alexandre lui montre enfin ces Russes, qui jusqu’alors lui ont échappé, pareils à des fantômes. Réveillé comme un joueur au bruit de l’or, Napoléon n’y peut tenir et s’élance à leur poursuite. Le 14 août, il les joint et les bat à Krasnoï; le 18, il les chasse de Smolensk, qu’il laisse en flammes, et, le 30, il s’empare de Viazma, dont il trouve tous les magasins détruits. Depuis qu’on a mis le pied sur le territoire russe, tous les symptômes d’une grande guerre nationale ont éclaté.
Enfin, Napoléon apprend dans cette ville que Par-
mée russe a changé de chef et s’apprête à livrer bataille dans une position qu’elle retranche à la hâte. L’empereur Alexandre, cédant à la voix publique, qui attribue les désastres de la guerre au mauvais choix de ses généraux, vient de déférer le commandement suprême au général Koutousof, vainqueur des Turcs. Si l’on en croit le bruit public, le prussien Pfahl a causé les premiers malheurs de la campagne, et l’étranger Barclay de Tolly, avec son système éternel de retraite, qui paraît suspect aux purs Moscovites, les a empirés. Dans une guerre nationale, c’est un Russe qu’il faut pour sauver la patrie, et tous sont d’accord, depuis le czar jusqu’au dernier serf, que le vainqueur de Roudschouk et le négociateur de Bucharest est seul capable de sauver la Russie. De son côté, le nouveau général, persuadé que, pour conserver sa popularité dans l’armée et dans la nation, il doit nous livrer une bataille avant de nous laisser arriver à Moscou, est résolu de l’accepter dans la position qu’il occupe, près de Borodino, et où il est joint, le 4 septembre, par dix mille miliciens de Moscou, à peine organisés.
Le même jour, Murat joint entre Gjatz et Borodino le général Konovitzine, chargé par Koutousof de tenir sur un vaste plateau que protège un ravin. Konovitzine suit strictement l’ordre donné, et tient jusqu’à ce que des masses, doubles des siennes, le poussent ou plutôt le fassent glisser en arrière : on suit sa trace sanglante jusqu’au couvent fortifié de Kolost-
ko! : là, il essaye encore de tenir un instant; mais, débordé de tous côtés, il est obligé de se remettre en retraite sur Golovino, à travers lequel il ne fait que passer. Notre avant-garde débouche de ce village presque pêle-mêle avec l’arrière-garde russe. Un instant après, Napoléon apparaît à cheval, et, de la hauteur où il est parvenu, domine toute la plaine: les villages saccagés, les seigles foulés aux pieds, les bois infestés de Cosaques, lui in&àquent que la plaine qui s’étend devant lui est choisie par Koutousof pour son champ de bataille. Derrière cette première ligne, trois villages sur une ligne d’une lieue ; leurs intervalles, coupés de ravins, semés de taillis, fourmillent d’hommes; toute l’armée russe est là qui attend, et la preuve, c’est qu’elle a fait construire une redoute en avant de sa gauche, près du village de Schvardino.
Napoléon embrasse l’horizon d’un coup d’œil. Il suit depuis quelques lieues les deux rives de la Kalouga : il sait qu’à Borodino cette rivière fait un coude à gauche, et, quoiqu’il ne voie pas les hauteurs qui la forcent à cette déviation, il les devine, et comprend -que là se trouvent les principales positions de l’armée russe. Mais la rivière, en protégeant l’extrême droite de l’ennemi, laisse à découvert son centre et à sa gauche : là seulement, il est vulnérable ; c’est donc là qu’il faut frapper.
Mais, d’abord, il est important de le débusquer de la redoute qui protège sa gauche comme un ouvrage
avancé; de là, on sera à même de mieux reconnaître sa position. Le général Compans reçoit l’ordre de l’enlever; trois fois il s’en empare, trois fois il en est repoussé; enlin, une quatrième fois, il y rentre et s’y établit.
C’est de là que Napoléon peut enfin embrasser, dans les deux tiers de son étendue à peu près, le champ de bataille où il va avoir à manœuvrer.
Le reste de ia journée du 5 est employée à des observations respectives : des deux côtés se prépare une bataille suprême. Les Russes la passent tout entière dans les pompes du culte grec, et invoquent par leurs chants le tout-puissant secours du vénéré saint Nievsky. Les Français, habitués aux Te Deum et non aux prières, rappellent leurs hommes détachés, serrent leurs masses, préparent leurs armes, disposent leurs parcs. Des deux côtés les forces numériques se balancent : les Russes ont cent trente mille hommes, et nous en avons cent vingt-cinq mille.
L’empereur campe derrière l’armée d’Italie, à la gauche de la grande route. La vieille garde se forme en carré autour de sa tente, les feux s’allument; ceux des Russes forment un demi-cercle vaste et régulier: ceux des Français sont faibles, inégaux, sans ordre; aucune place n’a encore été fixée aux différents corps, et le bois manque. Pendant toute la nuit, une pluie froide et fine tombe,! 'automne se déclare. Napoléon fait réveiller onze fois le prince de Neuchâtel pour lui donner des ordres, et, chaque fois, il lui d$-
mande si l’ennemi paraît toujours disposé à tenir; c’est que, plusieurs fois réveillé en sursaut par la crainte que les Russes ne lui échappent, il a cru entendre des bruits de départ : il s’est trompé, et la clarté du jour efface la lueur des bivacs ennemis.
À trois heures du matin, Napoléon monte à cheval, et, perdu dans le crépuscule, avec une faible escorte, il longe, à demi-portée de boulet, toute la ligne ennemie.
Les Russes couronnent toutes les crêtes ; ils sont à cheval sur la route de Moscou et le ravin de Gorka, au fond duquel coule un petit ruisseau, et enfermés entre la vieille route de Smolensk et la Moscova. Barclay de Tolly, avec trois corps d’infanterie et un de cavalerie, forme la droite, depuis la grande redoute bastionnée jusqu’à la Moscova ; Bagration forme la gauche, avec les septième et huitième corps, depuis la grande redoute jusqu’au bois taillis qui s’étend entre Semenofskoë et Oustiza.
Toute forte qu’elle était, cette position était défectueuse : la faute en était au général Benigsen, qui, remplissant les fonctions de major général de l’armée, avait porté toute son attention sur la droite, défendue naturellement, et négligé la gauche : c’était cependant le côté faible ; il était, il est vrai, couvert de trois redoutes, mais il y avait, entre elles et la vieille route de Moscou, un intervalle de cinq cents toises garni seulement de quelques chasseurs.
Voici ce que fera Napoléon :
Il gagnera avec son extrême droite, commandée par Poniatovsky, la route de Moscou, coupera Par-
mée en deux, et, tandis que Ney, Davoust et Eugène contiendront la gauche, il refoulera tout le centre et la droile dans la Moscova. C’est la même disposition qu’à Friedland ; seulement, à Friedland, la rivière se trouvait à dos de l’ennemi et lui coupait toute retraite, tandis qu’ici la Moscova borde sa droite, et il a derrière lui un terrain favorable s’il veut se retirer.
Ce plan de bataille reçut une modification dans la journée. Ce n’est plus Bernadotte, c’est Eugène, qui attaquera le centre; Poniatovsky, avec toute sa cavalerie, se glissera entre le taillis et la grande route, et attaquera l’extrémité de l’aile gauche en même temps que Davoust et Ney l’aborderont de face : Poniatovsky reçoit à cet effet, outre sa cavalerie, deux divisions du corps de Davoust. Cette distraction d’une partie de ses troupes met le comble à la mauvaise humeur du maréchal, qui est venu proposer un pian qu’il juge infaillible et qu’il a vu repousser. Ce plan consistait à tourner la position avant d’attaquer les redoutes, et à s’établir perpendiculairement sur l’extrémité de l’ennemi. La manœuvre était bonne, mais hasardeuse, en ce que les Russes, se voyant sur le point d’être coupés, ne se sentant point d’issue en cas de défaite, pouvaient décamper dans la nuit par la route de Mojaïsk, et ne nous laisser le lendemain qu’un champ de bataille désert, et des redoutes vi?
des ; or, c’était ce que Napoléon craignait à l’égal d’une défaite.
A trois heures, Napoléon sort une seconde fois à cheval pour s’assurer que rien n’est changé : il arrive sur les hauteurs de Borodino, et, la lunette à la main, recommence ses observations. Quoique peu de personnes l’accompagnent, il est reconnu : un coup de canon, le seul qui fut tiré dans toute cette journée, part des lignes russes, et le boulet vient ricocher à quelques pas de l’empereur.
A quatre heures et demie, l’empereur revient vers son campement : il y trouve M. de Beausset, qui lui apporte des lettres de Marie-Louise et le portrait du roi de Rome par Gérard. Le portrait est exposé devant la tente, et autour de lui s’est formé un cercle de maréchaux, de généraux et d’officiers.
— Retirez ce portrait, dit Napoléon; c’est lui montrer trop tôt. un champ de bataille.
Rentré dans sa tente, Napoléon dicte les ordres suivants :
« Il sera construit pendant la nuit deux redoutes, vis-à-vis de celles que l’ennemi a élevées, et qui ont été reconnues pendant la journée.
» La redoute de la gauche sera armée de quarantedeux bouches à feu , et celle de droite de soixante et douze.
» A la pointe du jour, la redoute de droite commencera à tirer. Celle de gauche commencera aussitôt qu’elle aura entendu tirer à sa droite.
» Le vice-roi jettera alors dans la plaine une masse considérable de tirailleurs^ qui fourniront une fusillade bien nourrie.
» Le troisième corps et le huitième, sous les ordres du maréchal Ney, jetteront aussi quelques tirailleurs en avant.
» Le prince d’Ekmühl restera en position.
» Le prince Poniatovsky, avec le cinquième corps, se mettra en route avant la pointe du jour, afin d’avoir, avant six heures du matin, débordé la gauche de l’ennemi.
» L’action engagée, l’empereur donnera ses ordres suivant l’exigence de la situation. »
Ce plan arrêté, Napoléon dispose ses masses de manière à ne pas trop éveiller l’attention de l’ennemi ; chacun reçoit ses instructions, les redoutes s’élèvent, l’artillerie se met en position; au point du jour, cent vingt bouches à feu accableront de boulets et d’obus les ouvrages que la droite sera chargée d’enlever.
A peine si Napoléon peut dormir une heure : à chaque instant, il fait demander si l’ennemi est toujours là; différents mouvements qu’il exécute font deux ou trois fois croire à sa retraite; il n’en est rien : seulement, il répare la faute sur laquelle Napoléon a bâti tout son plan de bataille, en faisant porter à sa gaucbe le corps entier de Touczkof, qui garnit tous les endroits faibles,
A quatre heures, Rapp entre dans la tente de l’em-
pereur, et le trouve le front appuyé entre ses deux mains; il relève la tête.
— Eh bien, Rapp? demande-t-il.
— Sire, ils sont toujours là.
— Ce sera une terrible bataille ! Rapp, croyez-vous à la victoire?
— Oui, sire, mais sanglante.
— Je le sais, répond Napoléon : mais j’ai quatrevingt mille hommes, j’en perdrai vingt mille, j’entrerai avec soixante mille dans Moscou ; les traînards nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu’avant la bataille.
On voit que, dans le nombre de ses combattants, Napoléon ne compte ni sa garde, ni sa cavalerie : dès ce moment, son parti est bien pris de gagner la bataille sans elles; ce sera une affaire d’artillerie.
En ce moment, des acclamations retentissent : le cri de « Vive l’empereur! » court sur toute la ligne; aux premiers rayons du jour, on vient de lire aux soldats la proclamation suivante, l’une des plus belles, des plus franches et des plus concises de Napoléon :
« Soldats !
» La voilà, cette bataille que vous avez tant désirée; désormais la victoire ne dépend que de vous : elle est nécessaire ; elle amènera l’abondance, et nous assurera de bons quartiers d’hiver et un prompt re-
tour vers la patr‘e. Soyez les hommes d'Austerlitz, de Friedland, de Vitepsk et de Smolensk, et que la Dostérité la plus reculée dise en parlant de nous : « Il s) était à cette grande bataille sous les murs de Mos- » cou! »
A peine les cris ont-ils cessé, que Ney, toujours impatient, fait demander la permission de commencer l’attaque. Tout prend aussitôt les armes ; chacun se dispose pour cette grande scène qui va décider du sort de l’Europe; les aides de camp partent comme des flèches dans toutes les directions.
Compans, qui a si bien préludé la surveille, se glissera le long du taillis , entamera l’affaire en enlevant la redoute qui défend l’extrême gauche des Russes, etDavoust le secondera en s’avançant à couvert dans le taillis même ; la division Friant restera en réserve. Dès que Davoust sera maître de la redoute, Ney s’avancera en échelons pour s’emparer de Semenofskoë : ses divisions ont beaucoup souffert à Valoutina, et comptent à peine quinze mille combattants , dix mille Westphaliens devront les renforcer et former la seconde ligne ; la jeune et la vieille garde formeront la troisième et la quatrième. Murat divisera sa cavalerie. A gauche de Ney, en face du centre ennemi, se trouvera le corps de Montbrun. Nansouli et Latour-Maubourg se trouveront placés de manière à suivre les mouvements de notre droite. Enfin ? Gxouchy secondera le vice-roi qui, renforcé par les
divisions Morand et Gérard, enlevées à Davoust, commencera par s’emparer de Borodino, y laissera la division Deîzons, et, passant avec les trois autres la Kalouga, sur les trois ponts jetés dans la matinée, attaquera la grande redoute du centre située sur la rive droite. Une demi-heure suffit pour porter tous ces ordres : il est cinq heures et demie du matin ; la redoute de droite commence son feu, celle de gauche lui répond, tout s’ébranle, tout marche, tout se porte en avant *.
Davoust s’élance avec ses deux divisions : la gauche d’Eugène, composée de la brigade Plausonne, qui devait rester en observation en se bornant à occuper Borodino, se laisse emporter, malgré les
• Napoléon a fait lui-même la critique de ce plan :
« Cette première disposition était une faute grave, dit-il, et fut cause de la tournure peu décisive que prit la bataille. Il eût fallu jeter Davoust, avec quatre de ses divisions, dans la trouée, entre la redoute de la gauche et le bois d’Oustiza, le faire suivre par Murat avec sa cavalerie, le faire appuyer par Ney et ses Westphaliens, en les dirigeant vers Semenofskoé, tandis que la jeune garde eût marché en échelons au centre des deux attaques, et que Poniatovsky, lié à Davoust, eût débordé la droite de Touczkof dans le bois d’Oustiza. Nous eussions tourné et accablé, dès le principe, la gauche de l’ennemi avec une masse irrésistible ; nous l’eussions forcé à un changement de front parallèle h la grande route de Moscou et h la Moscova, qu’il aurait eue à dos : il n’y avait dans cette trouée que quatre faibles régiments de chasseurs, embusqués duns le taillis, en sorte que le succès ne semblait pas douteux, etc.» (Jomim, Vie politique et militaire de Napoléon * t. v, p. 230 cî suiv.)
cris de son général, dépasse le village et va se heurter aux hauteurs de Gorky, où les Russes l’écrasent par un feu de front et de flanc : alors le 92e régiment accourt de lui-méme à l’aide du 106°, en recueille les débris et le ramène, mais détruit à moitié et ayant perdu son général.
En ce moment, Napoléon, jugeant que Poniatovsky a eu le temps d’opérer son mouvement, lance Davoust sur la première redoute : les divisions Gompans et Desaix le suivent, poussant trente canons devant elles. Toute la ligne ennemie prend feu comme une traînée de poudre.
L’infanterie marche, sans tirer ; elle se hâte pour arriver sur le feu de l’ennemi et l’éteindre. Gompans est blessé, Rapp accourt pour remplacer Compans; ii s’élance au pas de course et la baïonnette en avant; au moment où il touche à la redoute, il tombe atteint d’une balle : c’est sa vingt-deuxième blessure; Desaix le remplace et est frappé à son tour; le cheval de Davoust est tué par un boulet; le prince d’Ekmühi roule dans la boue, on le croit tué ; il se relève et remonte à cheval, il en est quitte pour une contusion.
Rapp se fait porter devant l’empereur.
— Eh quoi! Rapp, dit Napoléon, encore blessé?
— Toujours, sire ; Votre Majesté sait que c’est mou habitude.
— Que fait-on là-haut?
NAPOLEON i 47
— Des merveilles ! mais il faudrait la garde pour tout achever.
— Je m’en garderai bien, reprend Napoléon avec un mouvement qui ressemble à de l’effroi ; je ne veux pas la faire démolir; je gagnerai la bataille sans elle.
Alors Ney, avec ses trois divisions, se jette dans ia plaine, et, s’avançant par échelons, se porte, à la tête de la division Ledru, sur cette redoute fatale qui a déjà fait la division Compans veuve de ses trois généraux : il y entre par la gauche, tandis que les braves qui ont commencé l’attaque escaladent par la droite.
Ney et Murat lancent la division Razout sur les deux autres redoutes : elle est sur le point de s’en emparer, quand elle est chargée par les cuirassiers russes. Il y a un moment d’incertitude : cependant l’infanterie s’arrête, mais ne recule pas; la cavalerie de Bruyère vient à son aide; les cuirassiers russes sont repoussés; Murat et Razout s’élancent, les retranchements sont à eux.
Deux heures se sont passées à ces attaques : Napoléon s’étonne de ne pas entendre le canon de Poniatovsky, et de ne voir aucun mouvement qui annonce chez l’ennemi une diversion. Pendant ce temps Koutousof, qui a pu aisément découvrir les grosses masses prêtes à fondre sur sa gauche, y a fait filer le corps de Bagavout : une de ses divisions marche à Oustiza, l’autre se jette dans le taillis. En
ce moment, Poniatovsky revient, il n’a pas pu trouver de passage dans la forêt; Napoléon l’envoie former l’extrême droite de Davoust.
Cependant la gauche de la ligne russe est forcée et la plaine ouverte : les trois redoutes sont à Ney, à Murat et à Davoust ; mais Bagration continue de garder une attitude menaçante, et reçoit renfort sur renfort; il faut se hâter de le culbuter derrière le ravin de Semenofskoë, ou bien il pourra reprendre l’offensive. Tout ce qu’on peut traîner d’artillerie dans les redoutes y est amené, et va appuyer leur mouvement. Ney se jette en avant, suivi de quinze à vingt mille hommes.
Au lieu de l’attendre, Bragation, qui craint d’être refoulé par le choc, se précipite à la tête de sa ligne, et marche à lui baïonnettes basses. Les deux masses se rencontrent, la mêlée s’engage corps à corps, c’est un duel entre quarante mille hommes. Bragation est grièvement blessé; les troupes russes, privées un moment de direction, s’ébranlent pour fuir : Konovnitzine en prend le commandement, les ramène derrière le ravin de Semenofskoë, et, protégé par une artillerie bien placée, arrête l’élan de nos colonnes. Murat et Ney sont épuisés; tous deux ont fait des efforts surhumains; ils envoient demander des renforts à Napoléon. L’empereur ordonne à la jeune garde de marcher : elle se met en mouvement; mais presque aussitôt, en portant les yeux sur Borodino. et en voyant quelques régiments des soldats d’Eugène
ramenés par la cavalerie d’Ouvarov, il croit que tout le corps du vice-roi est en retraite, et ordonne à la jeune garde de s’arrêter. En place de la jeune* garde il envoie à Ney et à Murat toute l’artillerie de réserve : cent pièces de canon s’élancent au galop, pour prendre place sur les hauteurs conquises.
Voici ce qui s’est passé du côté d’Eugène.
Après avoir été tenu près d’une heure en suspens par l’échauffourée de la brigade Plausonne, le viceroi a passé la Kalouga sur quatre petits ponts jetés par le génie. A peine sur l’autre rive, il s’est hâté d’obliquer à droite pour enlever la grande redoute située entre Borodino et Semenofskoë, qui couvre le centre de l’ennemi. La division Morand débouche la première sur le plateau, lance le 30e régiment sur la redoute et s’avance, en colonnes profondes, pour le seconder : ceux qui les forment sont de vieux soldats, calmes au feu comme à la parade; ils s’avancent l’arme au bras, et, sans tirer un seul coup de fusil, ils pénètrent dans la redoute, malgré le feu terrible de la première ligne de Paschevitch. Mais celui-ci a prévu l’événement; il se jette avec la seconde ligne sur les flancs de la colonne; Yermolof s’avance, avec une brigade des gardes, pour le seconder. En voyant le secours qui lui arrive, la première ligne fait volteface ; la division Morand est prise dans un triangle de feu; elle recule, laissant dans la redoute le général Bonami et le 30e régiment; Bonami s’y fait tuer, la moitié du 30e tombe autour de lui. C’est en ce mo-
ment que Napoléon a vu quelques régiments repasser la Salouga; il a cru sa ligne de retraite menacée, et a retenu sa jeune garde.
Cependant, Koutousofa profité du moment d’hésitation qu’il a vu dans Ney et dans Murat : pendant qu’ils se roi dissent pour conserver leurs positions, le général ennemi appelle au secours de sa gauche toutes ses réserves et jusqu’à la garde russe. Grâce à tous ces renforts, Konovnitzine, qui a remplacé Bagration blessé, reforme sa ligne. Sa droite s’appuie à la grande redoute qu’attaque Eugène, sa gauche touche aux bois ; cinquante mille hommes s’amassent en bloc, et se mettent en mouvement pour nous refouler en arrière; leur artillerie éclate, leur fusillade pétillé, balles et boulets déchirent nos rangs; les soldats de Friant, placés en première ligne, assaillis par une grêle de mitraille, hésitent, se troublent, un colonel se rebute et commande la retraite; mais Murat, qui est partout, est derrière lui; Murat l’arrête, le saisit au collet, et, le regardant face à face ;
— Que faites-vous? lui dit-il.
— Vous voyez bien qu’on ne peut tenir ici, lui répond le colonel en lui montrant la terre couverte de ses hommes,
— Eh! f . ! j’y reste bien moi, répond Murat.
— C’est juste, dit le colonel; soldats, face en tôtep allons nous faire tuer.
Et il reprend, avec son régiment, son poste sous la mitraille.
En ce moment, nos redoutes s'enflamment, quatrevingts nouvelles bouches à feu éclatent à la fois : le secours qu’attendaient Murat etNey est arrivé ; seulement, il a changé de nature, mais il n’en est que plus terrible.
Néanmoins les masses épaisses et profondes, mises en mouvement, continuent de marcher, et l’on voit d:abord nos boulets faire dans leurs rangs de profondes trouées; n’importe, elles continuent. Mais aux boulets succède la mitraille : écrasées sous cet ouragan de fer, elles cherchent à se reformer, la pluie mortelle redouble : elles s’arrêtent, n’osent avancer davantage, et cependant ne veulent pas faire un pas en arrière. Ou elles n’entendent plus les commandements de leurs généraux, ou leurs généraux, inhabiles à manœuvrer de si grands corps, perdent la tête. Quoi qu’il en soit, quarante mille hommes sont là, qui se laissent foudroyer pendant deux heures : c’est un massacre effroyable, une boucherie sans fin : on vient dire à Ney et à Murat que les munitions s’épuisent. Ce sont les victorieux qui se lassent les premiers.
Ney se rejette en avant, étendant sa ligne droite, afin de tourner la gauche de l’ennemi; Murat et Davoust secondent ce mouvement; la baïonnette et la fusillade détruisent ce qui a échappé à l’artillerie ; la gauche de l’armée russe est anéantie. Les vain-
îsa
queurs, tout en appelant à grands cris la garde, se retournent vers le centre, et accourent à l’aide d’Eugène : tout se dispose pour l’attaque de la grande redoute.
Montbrun, dont le corps est placé directement en face du centre ennemi, marche sur lui au pas de charge; à peine a-t-il fait le quart du chemin, qu’il est coupé en deux par un boulet. Caulaincourt le remplace : il se met à la tête du 5e de cuirassiers, et se précipite sur la redoute, en même temps que les divisions Morand, Gérard et Bourcier, soutenues par les légions de la Yistule, l’attaquent de trois côtés à la fois. Au moment où il y pénètre, il tombe blessé mortellement : à l’instant même, son brave régiment, abîmé par le feu de l’infanterie d’Ostermann et de la garde russe, placées derrière l’ouvrage, est obligé de reculer, et va se reformer sous la protection de nos colonnes. Mais, en ce moment, Eugène l’aborde à son tour, à la tête de ses trois divisions, s’en empare et y prend le général Lichatschefs. Aussitôt, tout en s’y établissant, il lance le corps de Grouchy sur les débris des bataillons de Doctorof : les chevaliers gardes et la garde russe s’avancent audevant des nôtres : Grouchy est obligé de faire un mouvement rétrograde ; mais ce mouvement a donné le temps à Belliard de ramasser trente pièces d’artillerie, qui sont déjà en batterie dans la redoute.
Alors, les Russes se reforment avec la même opi-
NAPOEON
niâtreté qu’ils ont déjà montrée, leurs généraux les ramènent : ils se rapprochent en colonnes serrées, pour reprendre la redoute qu’ils nous ont fait payer si cher; Eugène les laisse approcher à portée de fusil, et démasque ses trente pièces; elles s’enflamment toutes à la fois : les Russes tourbillonent un instant et se reforment encore'. Cette fois, ils s’approchent jusqu’à la bouche des pièces, qui les écrasent en éclatant. Eugène, Murat et Ney envoient courriers sur courriers à Napoléon : ils demandent à grands cris la garde; l’armée ennemie tout entière est détruite, si Napoléon la leur accorde ; Belliard, Daru, Berthier le pressent.
— Et s’il y a une seconde bataille demain, répondil, avec quoi la livrerai-je?
La victoire et le champ de bataille sont à nous; mais nous ne pouvons pas poursuivre l’ennemi, qui se retire sous notre feu, sans discontinuer le sien, et bientôt s’arrête et se retranche dans une seconde position.
Alors, Napoléon monte à cheval, s’avance vers Semenofskoë, visite tout le champ de bataille, ou viennent encore, de temps en temps, ricocher quelques boulets perdus. Enfin, appelant Mortier, il lui ordonne de faire avancer la jeune garde, mais de ne pas dépasser le nouveau ravin qui le sépare de l’ennemi; puis il revient sous sa tente.
A dix heures du soir, Murat, qui se bat depuis six heures du matin, accourt pour annoncer que l’en-
nemi passe en désordre la Moscova, et va lui échapper de nouveau; il redemande encore cette garde qui n’a pas donné de la journée, et avec laquelle il promet de surprendre et d’achever les Russes. Mais, cette fois, comme les autres, Napoléon refuse, et laisse s’échapper cette armée qu’il avait si grande hâte de rejoindre. Le lendemain, elle avait entièrement disparu, laissant Napoléon maître du plus horrible champ de bataille qui ait jamais existé. Soixante mille hommes, dont un tiers nous appartenait, étaient couchés dessus ; nous avions neuf généraux tués, et trente-quatre blessés ! Nos pertes étaient immenses et sans résultats proportionnés. '
Le 14 septembre, l’armée entra à Moscou.
Tout devait être sombre dans cette guerre, jusqu’aux triomphes; nos soldats étaient habitués à entrer dans des capitales, et non dans des nécropoles ; Moscou semblait une vaste tombe, partout déserte et partout silencieuse. Napoléon s’établit au Kremlin, et l’armée se répandit dans la ville; puis la nuit vint.
Au milieu de la nuit, Napoléon fut éveillé par le cri « Au feu! » des lueurs sanglantes pénétraient jusqu’à son lit, Il courut à sa fenêtre : Moscou était en flammes. Érostrate sublime, Rostopchine avait à la fois immortalisé son nom et sauvé son pays.
Il fallut échapper à cet océan de flammes qui montait comme une marée. Le 16, Napoléon, entouré de ruines, enveloppé par l’incendie, fut forcé de quitter
le Kremlin et de se retirer au château de Peteroskoï. Là commence sa lutte avec ses généraux, qui lui conseillent de se retirer pendant qu’il en est temps encore et d’abandonner sa fatale conquête. Ace langage étrange et inaccoutumé, il hésite et tourne alternativement les yeux vers Paris etvers Saint-Pétersbourg: cent cinquante lieues seulement le séparent de l’une> huit cents lieues de l’autre; marcher sur Saint-Pétersbourg, c’est constater sa victoire ; reculer sur Paris, c’est avouer sa défaite.
Pendant ce temps, l’hiver arrive qui ne conseille plus, mais qui ordonne. Le 15, le 16, le 17 et le 18 octobre, les malades sont évacués sur Mojaïsk et Smolensk; le 22, Napoléon sort de Moscou; le 23, le Kremlin saute. Pendant onze jours, la retraite s’opère sans de trop grands désastres, quand tout à coup, le 7 novembre, le thermomètre descend de 5 degrés à 18 au-dessous de zéro ; et le vingt-neuvième bulletin, en date du 44, apporte à Paris la nouvelle de désastres inconnues auxquels les Français ne croiraient pas, s’ils ne leur étaient racontés par leur empereur lui-même.
A compter de ce jour, c’est un désastre qui égale nosplus grandes victoires : c’est Gambyse enveloppé dans les sables d’Ammon; c’est Xerxès repassant l’Hellespont dans une barque; c’estVarron ramenant à Rome les débris de l’armée de Cannes. De ces soixante et dix mille cavaliers qui ont traversé le Niémen, à peine peut-on former quatre compagnies de
cent cinquante “hommes chacune, pour servir d’escorte à Napoléon. C’est le bataillon sacré : les officiers y prennent le rang de simples soldats, les colonels y sont sous-officiers, les généraux capitaines. Il a un maréchal pour colonel, un roi pour général; et le dépôt qui lui est confié, le palladium qu’il conserve, c’est un empereur.
Quant au reste de l’armée, voulez-vous savoir ce qu’il devient dans ces vastes steppes détrempés, entre ce ciel de neige qui pèse sur sa tête et ces lacs glacés qui s’enfoncent sous lui?
Écoutez :
« Généraux, officiers et soldats, tous étaient dans le même accoutrement et marchaient confondus : l’excès du malheur avait fait disparaître tous les rangs : cavalerie, artillerie, infanterie, tout était pêle-mêle.
« La plupart avaient sur leurs épaules nne besace remplie de farine, et portaient, pendu à leur côté, un pot attaché avec une corde; d’autres traînaient par la bride des ombres de chevaux, sur lesquels étaient chargés l’attirail de la cuisine et les chétives provisions.
» Ces chevaux étaient eux-mêmes des provisions,' d’autant plus précieuses qu’on n’élait point obligé de les transporter, et que, lorsqu’ils succombaient, ils servaient de pâture à leurs maîtres. On n’attendait pas qu’ils eussent expiré pour les dépecer: dès qu’ils
tombaient, on se jetait dessus pour en enlever toutes les parties charnues.
» La plupart des corps de l’armée étaient dissous. 11 s’était formé de leurs débris une multitude de petites corporations, composées de huit ou dix individus, qui s’étaient réunis pour marcher ensemble, et chez lesquels toutes les ressources étaient en commun.
» Plusieurs de ces coteries avaient un cheval, pour porter leurs bagages, l’attirail de la cuisine et les provisions; oubien chacun des membres était muni d’un bissac destiné à cet usage.
» Ces petites communautés, entièrement séparées de la masse générale, avaient un mode d’existence isolé, et repoussaient de leur sein tout ce qui ne faisait pas partie d’elles-mêmes. Tous les individus de la famille marchaient serrés les uns contre les autres, et prenaient le plus grand soin de ne pas se diviser au milieu de la foule. Malheur à celui qui avait perdu sa coterie : il ne trouvait en aucun lieu personne qui prît à lui le moindre intérêt, et qui lui donnât le plus léger secours; partout il était maltraité et poursuivi durement; on le chassait sans pitié de tous les endroits où il voulait se réfugier; il ne cessait d’être assailli que lorsqu’il était parvenu à rejoindre les siens. Napoléon vit passer devant ses yeux cette masse, vraiment incroyable, de fugitifs et d’hommes désorganisés.
» Qu’on se figure, s’il est possible, cent mille mal-
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heureux, les épaules chargées d’un bissac, et soutenus par de longs bâtons, couverts de guenilles les plus grotesquement disposées, fourmillant de vermine, et livrés à toutes les horreurs de la faim. Qu’à ces accoutrements, indices de la plus affreuse misère, on joigne des physionomies affaissées sous le poids de tant de maux; qu’on se représente ces hommes pâles , couverts de la terre des bivacs , noircis par la fumée, les yeux caves et éteints, les cheveux en désordre, la barbe longue et dégoûtante; et l’on n’aura qu’un faible aperçu du tableau que présentait l’armée.
» Nous cheminions péniblement, abandonnés à nous-mêmes au milieu des neiges, sur des routes à peine tracées, à travers des déserts et d’immenses forêts de sapins.
» Ici, des malheureux, minés depuis longtemps par la maladie et par la faim, succombaient sous le poids de leur maux, et expiraient au milieu des tourments et en proie au plus violent désespoir. Là, on se jetait avec fureur sur celui à qui l’on soupçonnait des provisions, et on les lui arrachait, malgré sa résistance opiniâtre et ses affreux jurements.
» D’un côté, on entendait le bruit que faisait le broiement des cadavres, déjà morcelés, que les chevaux foulaient aux pieds ou qu’écrasaient les roues des voitures; de l’autre, les cris et les gémissements des victimes auxquelles les forces avaient manqué, et qui, gisant sur le chemin, et luttant avec effort
contre la plus effrayante agonie, mouraient dix fois en attendant la mort.
» Plus loin, des groupes réunis autour du cadavre d’un cheval, se battaient entre eux pour en disputer les lambeaux. Pendant que les uns coupaient les parties charnues extérieures, les autres s’enfonçaient jusqu’à la ceinture dans les entrailles, pour en arracher le cœur et le foie.
» De toutes parts , des figures sinistres , effrayées, mutilées par la congélation; partout, en un mot , la consternation , la douleur, la lamine et la mort.
» Pour supporter les atteintes de ces affreuses calamités qui pesaient sur nos têtes, il fallait être doué d’une âme pleine d’énergie et d’un courage inébranlable. Il était indispensable que la force morale s’accrût à mesure que les circonstances devenaient plus périlleuses. Se laisser affecter par la considération des scènes déplorables dont on était témoin, c’était se condamner soi-même : on devait donc fermer son cœur à tout sentiment de pitié. Ceux qui furent assez heureux pour trouver, au dedans d’eux-mêmes, une force de réaction suffisante pour résister à tan! de maux, développèrent la plus froide insensibilité et la fermeté la plus imperturbable.
» Au milieu des horreurs dont ils étaient environnés, on les voyait, calmes etintrépides, supporter les vicissitudes, braver tous les dangers, et, à force de voir la mort se présenter devant eux sous les formes
les plus hideuses, s’accoutumer, pour ainsi dire, à l’envisager sans effroi.
» Sourds aux cris de douleur qui, de toutes parts, retentissaient à leurs oreilles, si quelque infortuné succombait sous leurs yeux, ils les détournaient froidement, et, sans éprouver la moindre émotion, continuaient leur chemin.
» Ainsi, ces malheureuses victimes restaient abandonnées sur les neiges, se soulevant tant qu’elles avaient de force, puis retombant insensiblement, sans recevoir de qui que ce fût un mot de consolation, sans que personne se mît en devoir de leur porter le plus petit secours. Nous marchions constamment à grands pas, silencieux et la tête baissée et nous ne nous arrêtions qu’à la nuit fermée.
» Excédé de fatigue et de besoin, il fallait encore que chacun de nous alors s’occupât avec ardeur de trouver, sinon un logement, du moins un abri contre l’âpreté de la bise. On se précipitait dans les maisons, les granges, les hangars et tous les [bâtiments que l’on rencontrait. Au bout de quelques instants, on y était entassé de manière à ne pouvoir plus entrer ni sortir. Ceux qui ne pouvaient s’y introduire s’établissaient en dehors, derrière les murailles, et à proximité. Leur premier soin était de se procurer du bois et de la paille pour leur bivac : à cet effet, ils escaladaient toutes les maisons environnantes, et enlevaient d’abord les toitures ; puis, quand elles ne suffisaient pas, il arrachaient les solives des greniers,
les cloisons, et finissaient par démolir le bâtiment de toutes pièces, par le raser entièrement, malgré l’opposition de ceux qui s’y étaient réfugiés et qui le défendaient de tous leurs moyens. Si l’on n’était pas chassé de celte manière des chaumières où l’on cherchait un asile, on courait risque d’y être dévoré par les flammes; car très-souvent, quand on ne pouvait entrer dans les maisons, on y mettait le feu pour en faire sortir ceux qui s’y trouvaient. C’est surtout ce qui arrivait quand des officiers généraux s’en étaient emparés, après en avoir expulsé les premiers occupants.
» Il fallait donc se résoudre à se mettre au bivac. Aussi, au lieu de se loger dans les maisons, on avait pris l’habitude de les démolir de fond en comble, et d’en disperser les matériaux au milieu des champs, pour s’en construire des abris isolés. Dès qu’on s’était pourvu, autant que le permettaient les localités, on allumait du feu, et chacun des membres de la coterie s’empressait de concourir à la préparation du repas.
» Pendant que les uns s’occupaient de la confection d’une bouillie, les autres pétrissaient des galettes que l’on faisait cuire sous la cendre. Chacun tirait de son bissac les tranches de viande de cheval qu’il avait conservées, et les jetait sur les charbons pour les faire rôtir.
» La bouillie était la nourriture la plus ordinaire. Or, voici ce que c’était que cette bouillie. Comme il
était impossible de se procurer de Peau, parce que la glace couvrait toutes les sources et tous les marais, on faisait fondre dans une marmite une quantité considérable de neige pour produire le volume d’eau dont on avait besoin; on délayait ensuite, dans cette eau, qui était noire et bourbeuse, une portion de la farine plus ou moins grossière dont on était pourvu, et l’on faisait épaissir ce mélange jusqu’à la consistance de la bouillie ; ensuite on l’assaisonnait avec du sel, ou, à son défaut, on y jetait deux ou trois cartouches, qui, en lui donnant le goût de la poudre, lui ôtaient son extrême fadeur, et la coloraient d’une teinte foncée qui la faisait ressembler beaucoup au brouet noir des Spartiates.
» Pendant qu’on préparait ce potage, on surchargeait les charbons de chair de cheval, coupée en filets, qu’on saupoudrait également de poudre à canon. Le repas achevé, chacun s’endormait bientôt, accablé de fatigue et affaissé sous le poids de ses maux, pour recommencer le lendemain le même genre de vie.
a A la pointe du jour, sans qu’aucun instrument militaire donnât le signal du départ, la masse entière levait spontanément son bivac et reprenait son mouvement...*»
Vingt jours s’écoulèrent ainsi. Pendant ces vingt
4 Relation du sieur René Bourgeois.
jours, l'armée sema sur sa route deux cent mil le hommes, cinq cents pièces de canon; puis elle vint aboutir à la Bérésina, comme un torrent à un gouffre.
Le o décembre, tandis que les restes de l’armée agonisaient à Yiina, Napoléon, sur les instances du roi de Naples, du vice-roi d’Italie et de ses principaux capitaines, partit, en traîneau, de Smorgoni pour la France. Le froid avait alors atteint 27 degrés au-dessous de zéro.
Le 18, au soir, Napoléon se présentait dans une mauvaise calèche aux portes des Tuileries, qu’on refusa d’abord de lui ouvrir. Tout le monde le croyait encore à Vilna.
Le surlendemain, les grands corps de l’État vinrent le féliciter sur son arrivée.
Le 12 janvier 1813, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la guerre trois cent cinquante mille conscrits.
Le 10 mars, on apprit la défection de la Prusse.
Pendant quatre mois, la France tout entière fut une place d’armes.
Le 15 avril, Napoléon quittait de nouveau Paris, à la tête de toutes ses jeunes légions.
Le 1er mai, il était à Lutzen, prêt à attaquer l’armée combinée, russe et prussienne, avec deux cent cinquante mille hommes, dont deux cent mille appartenaient à la France, et dont cinquante mille étaient Saxons, Bavarois, Westphaliens, Wurtembergeois, et du grand-duché de Berg. Le géant, que
l’on croyait abattu, s’était relevé aussitôt: Antée avait touché la terre.
Comme toujours, ses premiers coups furent terribles et décisifs. Les armées combinées laissèrent sur le champ de bataille de Lutzen quinze mille hommes, tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs deux mille prisonniers. Les jeunes recrues s’étaient mises, du premier coup, au niveau des vieilles troupes. Napoléon s’était exposé comme un sous-lieutenant.
Le lendemain, il adressa à son armée la proclamation suivante :
« Soldats 1
» Je suis content de vous : vous avez rempli mon attente. La bataille de Lutzen sera mise au-dessus des batailles d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland et de la Moscova. Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots parricides de vos ennemis. Nous rejetterons les Tartares dans leurs affreux climats, qu’ils ne doivent pas franchir : qu’ils restent dans leurs déserts de glaces, séjour d’esclavage, de barbarie et de corruption où l’homme est ravalé à l’égal de la brute. Vous avez bien mérité de l’Europe civilisée. Soldats, l’Italie, la France, l’Allemagne vous rendent des actions de grâces. »
La victoire de Lutzen rouvre au roi de Saxe les portes de Dresde. Le 8 mai, l’armée française l’y pré-
cède; le 9, l’empereur fait jeter un pont sur l’Elbe, derrière lequel s’est retiré l’ennemi; le 20.il l’atteint et le force dans la position retranchée de Bautzen; le 21, il continue la victoire de la veille, et, dans ces deux jours, où Napoléon développe les plus savantes manœuvres de la stratégie, les Russes et les Prussiens perdent dix-huit mille hommes, tués ou blessés, et trois mille prisonniers.
Le lendemain dans une mauvaise affaire d’arrièregarde, le général Bruyère aies deux jambes emportées, le général de cavalerie Rirgener et Duroc sont tués du môme coup de canon.
L’armée combinée est en pleine retraite : elle a traversé la Neisse , la Queiss et la Bober, fouettée encore par le combat de Sprotteau, où Sébastiani lui prend vingt-deux canons, quatre-vingts caissons et cinq cents hommes. Napoléon la suit pied à pied, et ne lui donne pas un moment de relâche : ses camps de la veille sont nos bivacs du lendemain.
Le 29, le comte Schouvalov, aide de camp de l’empereur de Russie, et le général prussien Kieist se présentent aux avant-postes pour demander un armistice.
Le 30 une nouvelle conférence a lieu au château de Liegnitz, mais sans amener de résultat.
L’Autriche méditait un changement d’alliance. Afin de rester neutre le plus longtemps possible, elle se proposa comme médiatrice et fut acceptée ; le ré-
sultal de sa médiation fut un armistice conclu à Pleisswitz, le 4 juin.
Un congrès s’assembla aussitôt à Prague, pour né' gocier la paix; mais la paix était impossible. Les puissances confédérées demandèrent que l’empire fût restreint à ses frontières du Rhin, des Alpes et de la Meuse. Napoléon regarda ces prétentions comme une insulte : tout fut rompu, l’Autriche passa à la coalition, et la guerre, qui pouvait seule vider ce grand procès, recommença.
Les adversaires se présentèrent de nouveau sur le champ de bataille; les Français avec trois cent mille hommes, dont quarante mille de cavalerie, occupant le cœur de la Saxe, sur la rive droite de l’Elbe; les souverains alliés, avec cinq cent mille hommes, dont cent mille de cavalerie, menaçant sur les trois directions de Berlin, de la Silésie et de la Bohême. Napoléon, sans s’arrêter à calculer cette énorme différence numérique, reprend l’offensive avec sa rapidité ordinaire : il divise son armée en trois masses, pousse l’une sur Berlin, où elle doit opérer contre les Prussiens et les Suédois, laisse la seconde stationnaire à Dresde, pour observer l’armée nisse de Bohême, enfin, de sa personne, marche avec la troisième contre Blücher, en laissant une réserve à Litlaw.
Blücher est atteint et culbuté; mais, au milieu de la chasse qu’il donne à son ennemi, Napoléon apprend que tes soixante mille Français qu’il a laissés
à Dresde sont attaqués par cent quatre-vingt mille alliés : il détache de son corps d’armée trente-cinq mille hommes : tandis qu’on le croit à la poursuite de Blücher, il arrive, rapide comme l’éclair, mortel comme la foudre. Le 29 août, les alliés attaquent Dresde de nouveau et sont repoussés; le lendemain, ils reviennent à la charge avec toutes leurs masses ; leurs masses sont brisées, rompues, anéanties; toute cette armée, qui combat sous les yeux d’Alexandre, est un instant menacée d’une destruction totale, et ne parvient à se sauver qu’en laissant quarante mille hommes sur le champ de bataille.
C’est à cette bataille que Moreau a les deux jambes emportées par un des premiers boulets tirés par la garde impériale, et pointé parNapoléon lui-méme. Alors s’opère la réaction habituelle : le lendemain de cette terrible boucherie, un agent de l’Autriche se présente à Dresde, porteur de paroles amies. Mais, tandis qu’on échange les premières négociations, on apprend que l’armée de Silésie, qu’on a laissée à la poursuite de Blücher, a perdu vingt-cinq mille hommes; que celle qui marchait sur Berlin a été battue par Bernadotte; enfin, que presque tout le corps du général A/andamme, qui poursuit les Russes et les Autrichiens, avec une armée moindre d’un tiers que la leur, a été refoulé par cette masse, qui, s’étant arrêtée un instant dans sa fuite, a reconnu l’infériorité de son ennemi.
Ainsi, cette fameuse campagne de 1814, où Napo-
lcon doit être vainqueur partout où il sera, et vaincu partout où il ne sera pas, commence en 1813.
A ces nouvelles, les négociations sont rompues.
Napoléon, remis à peine d’une indisposition qul’on croit un empoisonnement, marche aussitôt sur Magdebourg; son intention est défaire une pointe sur Berlin, et de s’en emparer en repassant l’Elbe à Wittemberg ; plusieurs corps sont déjà arrivés dans cette ville, lorsqu’une lettre du roi de Wurtemberg annonce que la Bavière a changé de parti, et que, sans déclaration de guerre, sans avertissement préalable, les deux armées autrichienne et bavaroise, cantonnées sur les bords de l’Inn, se sont réunies ; que quatre-vingt mille hommes, sous les ordres du général Vrède, sont en marche vers le Rhin; enfin, que le Wurtemberg, toujours constant de cœur dans son alliance, mais contraint par une pareille masse, a été forcé d’y joindre son contingent. Dans quinze jours, cent mille hommes cerneront Mayence.
L’Autriche a donné l’exemple de la défection, et l’exemple est suivi.
Le plan de Napoléon, médité Jeux mois, et pour lequel tout était déjà disposé, forteresses et magasins, est changé en une heure : au lieu de rejeter les alliés entre l’Elbe et la Saale, en manœuvrant sous la protection des places et des magasins de Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg, d’établir la guerre entre l’Elbe et l’Oder, où l’armée française possède Glaugau, Custrin et Stettin, Napoléon se dé-
eide à se retirer sur le Rhin. Mais, auparavant, il faut qu’il batte les alliés, pour leur ôter la possibilité de le poursuivre dans sa retraite : aussi marche-t-il à eux au lieu de les fuir, et, le 16 octobre, il les rencontre à Leipzig. Les Français et les alliés se retrouvent en face, les Français avec cent cinquante-sept mille combattants et six cents pièces de canon, les alliés avec trois cent cinquante mille hommes et une artillerie double de la nôtre
Le même jour, on se bat huit heures : l’armée française est victorieuse; mais un corps d’armée qu’on attend de Dresde, pour compléter la défaite des ennemis, n’arrive pas ; nous n’en couchons pas moins sur le champ de bataille.
Le 17, l’armée russe et autrichienne reçoit un renfort.
Le 18, elle attaque à son tour.
Pendant quatre heures, le combat se soutient avec avantage ; mais tout à coup, trente mille Saxons, qui occupent une des positions les plus importantes de la ligne, passent à l’ennemi et tournent soixante bouches à feu. Tout semble perdu, tant la défection est inouïe, tant le changement est terrible.
Napoléon accourt avec la moitié de sa garde, attaque les Saxons, les chasse devant lui, leur reprend une partie de son artillerie, et les foudroie avec les canons chargés par eux-mêmes. Les alliés font un mouvement rétrograde : ils ont perdu dans ces deux journées centeinquante mille hommes de leurs meil-
leures troupes. Cette nuit encore, nous couchons sur le champ de bataille.
Le canon a, sinon établi un entier équilibre, du moins fait disparaître la grande disproportion, et une troisième bataille se présente avec toutes les chances favorables, lorsqu’on vient annoncer à Napoléon qu’il ne reste plus dans les parcs que seize mille coups à tirer ; on en a tiré deux cent vingt mille pendant les dernières batailles : il faut songer à la retraite. Le résultat des deux victoires est perdu ; on a sacrifié inutilement cinquante mille hommes.
A deux heures du matin, le mouvement rétrogade commence et est dirigé sur Leipzig : l’armée se retirera derrière l’Elster, afin de se trouver en communication avec Erfurth, d’où elle attend les munitions qui lui manquent. Mais sa retraite ne s’est pas opérée si mystérieusement que l’armée alliée ne s’éveille au bruit : elle croit d’abord qu’elle va être attaquée et se met sur ses gardes; mais bientôt elle apprend la vérité; les Français vainqueurs se retirent; elle ignore pour quelle cause, mais elle profite de leur retraite. Au point du jour, les alliés attaquent l’arrière-garde, pénètrent avec elle dans Leipzig. Nos soldats se retournent, font face à l’ennemi, combattent pied à pied, pour donner le temps à l’armée de passer le seul pont de l’Elster sur lequel s’effectue la retraite. Tout à coup une détonation terrible se fait entendre: on s’inquiète, on s’informe, et l’on apprend qu’un sergent, sans en avoir reûu l’ordre de son chef, a
fait sauter le pont. Quarante mille Français, poursuivis par deux cent mille Russes et Autrichiens, sont séparés de l’armée par une rivière torrentueuse : il faut qu’ils se rendent ou qu’ils se fassent tuer. Une partie se noie, l’autre s’ensevelit sous les décombres du faubourg de Ranstad.
Le 20, Farmée française arrive à Weissenfels et commence à se reconnaître. Le prince Poniatovsky, les généraux Yial, Dumoutier et Rochambeau, sont noyés ou tués; le prince de la Moscova, le duc de Raguse, les généraux Souham, Compans, Latour- Maubourg et Friedrichs, sont blessés; le prince Émile de Darmstadt, le comte de Hochberg, les géraux Lauriston, Delmas, Rozniecky, Krasinsky, Valory, Bertrand, Dorsenne, d’Etzko, Colomy, Bronikovsky, Sivovitz, Malakovsky, Rautenstrauch et Stockhorn, sont prisonniers; nous avons laissé dans l’Elster et dans les faubourgs ae la ville dix mille morts, quinze mille prisonniers, cent cinquante pièces de canon et cinq cents chariots.
Quant à ce qui restait encore de troupes delà confédération, elles avaient déserté dans le trajet de Leipzig à Valenciennes.
A Erfurth, où elle arriva le 23, l’armée française était réduite à ses propres forces, quatre vingt mille hommes, à peu près.
Le 28, en arrivant à Schluchtern, Napoléon obtient des renseignements positifs sur les mouvements de
l’armée austro-bavaroise : elle a fait des marches forcées, elle est arrivée sur le Mein.
Le 30, l’armée française la rencontre rangée en bataille devant Hanau, et interceptant le chemin de Francfort. Elle lui passe sur le ventre en lui tuant six mille hommes, et traverse le Rhin les 5, 6 et 7 novembre.
Le 9, Napoléon est de retour à Paris.
Là, les défections le poursuivent. De l’extérieur elles vont s’étendre à l’intérieur. Après la Russie l’Allemagne, après l’Allemagne l’Italie, après l’Italie la France.
La bataille d’Hanau avait donné lieu à de nouvelles conférences. Le baron de Saint-Aignan, le prince de Metternich|, le comte Nesselrode et lord Aberdeen s’étaient réunis à Francfort. Napoléon obtiendrait la paix en abandonnant la confédération du Rhin, en renonçant à la Pologne et aux départements de l’Elbe; la France resterait dans ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin; puis on discuterait en Italie une frontière qui nous séparât de la maison d’Autriche.
Napoléon souscrivit à ces bases, et fit mettre sous les yeux du sénat et du corps législatif les pièces relatives aux négociations, déclarant qu’il était disposé à faire les sacrifices demandés. Le corps législatif, mécontent de ce que Napoléon lui avait imposé un président, sans présentation de candidats, nomma
line commission de cinq membres pour examiner ces actes. Ces cinq rapporteurs, connus par leur opposition au système impérial, étaient MM, Lainé, Gallois, Flaugergues, Raynouard et Maine de Biran. Ils firent une adresse dans laquelle ils laissèrent reparaître, après onze ans d’oubli, le mot de liberté; Napoléon déchira l’adresse, et renvoya le corps législatif. Pendant ce temps, les véritables intentions des souverains alliés se faisaient jour, au milieu de leurs protocoles trompeurs. Ils n’avaient, comme à Prague, voulu que gagner du temps ; ils rompirent de nouveau les conférences, en indiquant un prochain congrès à Châtillon-sur-Seine. C’était à la fois un défi et une insulte. Napoléon accepta l’un, et s’apprêta, à se venger de l’autre; et, le 25 janvier 1814, il partit de Paris, laissant sa femme et son fils sous la protection des officiers de la garde nationale.
L’Empire était envahi par tous les points. Les Autrichiens s’avançaient en Italie; les Anglais avaient passé la Bidassoa et paraissaient sur la cime des Pyrénées; Schwartzemberg, avec la grande armée, forte de cent cinquante mille hommes, débouchait par la Suisse ; Blücher était entré par Francfort, avec cent trente mille Prussiens; Bernadotte avait envahi la Hollande et pénétrait en Belgique, avec dix mille Suédois et Saxons. Sept cent mille hommes formés, par leurs défaites mêmes, à la grande école de la guerre napoléonienne, s’avançaient au cœur de la France, négligeant toutes les places fortes, et se ré-
pondant Tes uns aux autres par un seul cri : «Paris! Paris! »
Napoléon reste seul contre te montre entier. 11 a cent cinquante mille hommes, à peine, à opposer à ces masses immenses. Mais il a retrouvé, sinon la confiance, du moins le génie de ses jeunes années: la campagne de 1814 sera son chef-d’œuvre stratégique.
D’un coup d’œil, il a tout vu, tout embrassé, et, autant qu’il est au pouvoir d’un homme, il a paré à tout. Maison est chargé d’arrêter Bernadotte en Belgique; Augereau marchera au-devant des Autrichiens, à Lyon; Soult maintiendra les Anglais derrière la Loire; Eugène défendra l’Italie; pour lui, il se chargera de Blücher et de Schwartzemherg.
Il se jette entre eux avec soixante mille hommes, court d’une armée à l’autre, écrase Blücher à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry et à Montereau. En dix jours, Napoléon a remporté cinq victoires, et les alliés ont perdu quatre-vingt-dix mille hommes.
Alors, de nouvelles négociations se renouent à Châtillon-sur-Seine : mais les souverains alliés, de plus en plus exigeants, proposent des conditions inacceptables. Ce n’était plus seulement les conquêtes de Napoléon qu’il s’agissait d’abandonner, c’étaient les limites de la République qu’il fallait échanger contre celles de la vieille monarchie.
Napoléon répondit par un de ces élans de lion qui
lui étalent si familiers. Il bondit de Mery-sur-Seine à Craonne, de Craonne à Reims, et de Reims à Saint- Dizier. Partout où il rencontre l’ennemi, il le chasse, le culbute, l’écrase. Mais, derrière lui, l’ennemi se reforme, et, toujours vaincu, avance toujours.
C’est que partout où Napoléon n’est pas, sa fortune est absente. Les Anglais sont entrés à Bordeaux; les Autrichiens occupent Lyon; l’armée de Belgique, réunie aux débris de l’armée de Blücher, reparaît sur ses derrières. Ses généraux sont mous, paresseux, fatigués. Chamarrés de cordons, écrasés de titres, gorgés d’or, ils ne veulent plus se battre. Trois fois les Prussiens, qu’il croit tenir à sa merci, lui échappent: la première fois, sur la rive gauche de la Marne, par une gelée subite qui raffermit les boues au milieu desquelles ils devaient périr; la seconde fois, sur l’Aisne, par la reddition de Soissons, qui leur ouvre un passage en avant au moment où ils ne peuvent plus reculer en arrière; enfin, à Craonne, par la négligence du duc de - Raguse, qui se laisse enlever une partie de son matériel par une surprise de nuit. Tous ces présages n’échappent point à Napoléon, qui sent que, malgré ses efforts, la France lui échappe des mains. Sans espoir d’y conserver un trône, il veut au moins y obtenir une tombe, et fait, mais inutilement, tout ce qu’il peut pour se faire tuer, à Arcissur-Aube et à Saint-Dizier. Il a fait un pacte avec les boulets et les balles.
Le 29 mars, il reçoit à Troyes, où il a poursuivi
Wintzingerode, la nouvelle que les Prussiens et les Russes marchent en colonnes serrées sur Paris.
Il part aussitôt, arrive le 1er avril à Fontainebleau, et apprend que Marmont a capitulé la veille, à cinq heures du soir, et que, depuis le matin, les alliés occupent la capitale.
Trois partis lui restaient à prendre.
Il avait encore à ses ordres cinquante mille soldats, les plus braves et les plus dévoués de Punivers. 11 ne s’agissait, pour être sûr d’eux, que de remplacer les vieux généraux, qui avaient tout à perdre, par les jeunes colonels, qui avaient tout à gagner : à sa voix encore puissante, la population pouvait s’insurger. Mais alors, Paris était sacrifié ; les alliés le brûlaient en se retirant; et il n’y a qu’un peuple comme les Russes que l’on puisse sauver par un pareil remède.
Le second était de gagner lTtalie, en ralliant les vingt-cinqmillehommes d’Augereau, lesdix-huitmille du général Grenier, les quinze . mille du maréchal Suchet, et les quarante mille du maréchal Soult. Mais ce parti n’amenait aucun résultat : la France restait occupée par l’ennemi, et les plus grands malheurs pouvaient résulter pour elle de cette occupation.
Restait le troisième, qui était de se retirer derrière la Loire, et de faire la guerre de partisans.
Les alliés vinrent fixer ses irrésolutions, en déclarant que l’empereur Napoléon était le seul obstacle à la paix générale.
Cette déclaration ne lui laissait plus que deux ressources : sortir de la vie à la manière d’Annibal; descendre du trône à la manière de Sylla.
Il tenta, dit-on, la première : le poison de Cabanis fut impuissant.
Alors, il se décida à recourir à la seconde; et, sur un chiffon de papier, aujourd’hui perdu, il écrivit ces lignes, les plus importantes peut-être qu’une main mortelle ait jamais tracées :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses héritiers au trône de France et d’Italie, parce qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à la France, n
Pendant un an, le monde sembla vide.
NAPOLÉON A t/lLE D’ELBE
Napoléon était roi de Pîle d’Elbe.
En perdant l’empire du monde, il avait voulu, d’abord, ne rien conserver que son malheur.
— Un petit écu par jour et un cheval, avait-il dit; voilà tout ce qui m’est nécessaire.
Aussi, forcé par les instances de ceux qui l’entouraient, lorsqu’il pouvait prendre l’Italie, la Toscane, la Corse, avait-il jeté les yeux sur le petit coin de terre où nous le retrouvons.
Mais, en négligeant ses intérêts, il avait longuement débattu les droits de ceux qui l’accompagnaient. C’étaient d’abord les généraux Bertrand et Drouot, l’un grand maréchal du palais, l’autre aide de camp de l’empereur; c’était le général Cambronne, major du 1er régiment de chasseurs de la garde; c’étaient le baron Jermanovsky, major des lanciers polonais, le chevalier Malet, les capitaines d’artillerie Cornuel et
Raoul, les capitaines d’infanterie Loubers, Lamourette, Hureau etCombi; enfin, les capitaines de lanciers polonais Balinsky et Schoultz.
Ces officiers commandaient à quatre cents hommes, pris parmi les grenadiers et les chasseurs à pied de la vieille garde, qui avaient obtenu la permission d’accompagner en exil leur ancien empereur. En cas de retour en France, Napoléon avait stipulé pour eux la conservation de leurs droits de citoyens.
Ce fut le 3 mai 1814, à six heures du soir, que la frégate the Undaunted mouilla dans la rade de Porto- Ferraïo.
Le général Dalesme, qui y commandait encore pour la France, se rendit à bord à l’instant même, pour rendre à Napoléon ses hommages respectueux.
Le comte Drouot, nommé gouverneur de l’île, se rendit à terre pour se faire reconnaître en cette qualité, et se faire rendre les forts de Porto-Ferraïo. Le baron Jermanovsky, nommé commandant d’armes de la place, l’accompagnait, ainsi que le chevalier Bâillon, fourrier du palais, pour préparer le logement de Sa Majesté.
Le soir même, toutes les autorités, le clergé et les principaux habitants, se rendirent d’eux-mêmes en députation à bord de la frégate, et furent admis en présence de l’empereur.
Le lendemain 4, au matin, un détachement de troupes porta dans la ville le nouveau drapeau que l’empereur avait adopté, et qui était celui de Pile,
c’est-à-dire d’argent à la bande de gueules avec trois abeilles d’or en la bande. Il fut aussitôt arboré su? le fo^ de l’Étoile, au milieu des salves d’artillerie * la frégate anglaise le salua à son tour, ainsi que tous les vaisseaux qui étaient dans le port.
Vers deux heures, Napoléon descendit à terre avoc toute sa suite. Au moment où il mit le pied sur le sol de l’île, il fut salué par cent un coups de canon tirés par l’artillerie des forts, et auxquels la frégate anglaise répondit par vingt-quatre coups et par les cris et les vivats de tout son équipage.
L’empereur portait l’uniforme de colonel des chasseurs à cheval de la garde; il avait substitué, à son chapeau, la cocarde rouge et blanche de l’île à la cocarde tricolore.
Avant d’entrer dans la ville, il fut reçu par les au* torités, le clergé et les notables, précédés du maire, qui lui présenta les clefs de Porto-Ferraïo, sur un plat d’argent. Les troupes de la garnison étaient sous les armes et formaient la haie : derrière elles était entassée la population tout entière, non-seulement de la capitale, mais des autres villes et villages, qui était accourue de tous les coins de Pile. Ils ne pouvaient croire qu’ils eussent pour roi, eux, pauvres pécheurs, l’homme dont la puissance, le nom et les exploits, avaient rempli le monde. Quant à Napoléon, il était calme, affable et presque gai.
Après avoir répondu au maire, il se rendit avec son cortège à la cathédrale, où l’on chanta un Te
JDeum : puis, à la sortie de l’église, il se rendit à l’hôtel de la mairie, provisoirement destiné à lui servir de demeure. Le soir, la ville et le port furent spon ta nément illuminés.
Le général Dalesme publia, le même joui, la proclamation suivante, rédigée par Napoléon :
« Habitants de l'Ue d’Elbe,
» Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l’empereur Napoléon : son propre choix vous le donne pour souverain. Avant d’entrer dans vos murs, votre nouveau monarque m’a adressé les paroles suivantes, que je m’empresse de vous faire connaître, parce qu’elles sont le gage de votre bonheur futur.
« Général, » m’a dit l’empereur, « j’ai sacrifié mes » droits à l’intérêt de la patrie, et je me suis réservé » la souveraineté et la propriété de l’île d’Elbe. Toutes » les puissances ont consenti à cet arrangement. En » faisant connaître aux habitants cet état de choses,
» dites-leur que j’ai choisi cette île pour mon séjour,
» en considération de la douceur de leurs mœurs et » de leur climat ; assurez-les qu’ils seront l’objet » constant de mon intérêt le plus vif. »
» Elbois, ces paroles n’ont pas besoin de commentaires ; elles formeront votre destinée. L’empereur vous a bien jugés : je vous dois cette justice, et je vous la rends.
)> Habitants de l’île d’Elbe, je m’éloignerai bientôt de vous, et cet éloignement me sera pénible; mais l’idée de votre bonheur adoucit l’amertume de mon départ, et, en quelque lieu que je puisse être, je conserverai toujours le souvenir des vertus des habitants de l’île d’Elbe.
» Dalesme. »
Les quatre cents grenadiers arrivèrent le 26 mai : ' le 28, le général Dalesme partit avec l’ancienne garnison. L’île était entièrement livrée à son nouveau
souverain.
Napoléon ne pouvait rester longtemps inactif. Après avoir consacré les premiers jours aux travaux indispensables de son installation, il monta à cheval le 18 mai et visita l’île tout entière : il voulait s’assurer par lui-même de l’état où se trouvait l’agriculture, et quels étaient les produits plus ou moins certains de l’île, comme commerce, pêche, extraction de marbres et de métaux : il visita surtout avec une attention particulière les carrières et les mines qui en sont la principale richesse.
De retour à Porto-Ferraïo, après avoir vu jusqu’au dernier village et avoir donné partout aux habitants des preuves de sa sollicitude, il s’occupa d’organiser sa cour, et d’appliquer les revenus publics aux plus pressants besoins. Ces revenus se composaient : des mines de fer dont on pouvait tirer un million par an; de la pêche du thon, qui était affermée de quatre
à cinq cent mille francs; des salines, dont l’exploitation, accordée à une société, pouvait rapporter à peu près la même somme; enfin, de l'imposition foncière et de quelques droits de douanes. Tous ces produits, réunis aux deux millions qu’il s’était réservés sur le grand livre, pouvaient lui constituer à peu près quatre millions et demi de revenu.
Napoléon dit souvent qu’il n’avait jamais été si riche.
Il avait quitté l’hôtel de la mairie pour une jolie maison bourgeoise qu’il appelait pompeusement son palais de ville. Cette maison était située sur un rocher, entre le fort Falcone et le fort de l’Étoile, dans un bastion appelé le bastion des Moulins; elle consistait en deux pavillons et un corps de logis qui les réunissait. De ses fenêtres, on dominait la ville et le port, couchés à ses pieds, de sorte qu’aucun objet nouveau ne pouvait échapper à l’œil du maître.
Quant à son palais des champs, il était situé à San- Martino. Avant son arrivée, ce n’était qu’une chaumière, qu’il avait fait reconstruire et meubler avec goût; au reste, l’empereur n’y couchait jamais, c’était un but de promenade et voilà tout. Située au pied d’une montagne très-élevée, côtoyée par un torrent, environnée d’une prairie, ..elle embrassait la ville placée en amphithéâtre devant elle, au pied de la ville le port, et à l’horizon, au delà de la surface vapo* reuse de la mer, les rivages de la Toscane.
Au bout de six semaines, madame mère arriva à Tîle d’Elbe, et, quelques .jours après, la princesse Pauline. Cette dernière avait rejoint l’empereur à Fréjus et avait voulu s’embarquer avec lui; mais elle était si souffrante alors, que le médecin s’y était opposé. Le capitaine anglais s’était alors engagé à revenir prendre la princesse à un jour fixé : ce jour s’étant écoulé et la frégate n’ayant pas paru, la princesse avait profité d’un navire napolitain pour faire sa traversée. A ce premier voyage, elle ne resta que deux jours, et partit pour Naples; mais, le 1er novembre, le brick V Inconstant la ramena de nouveau, pour ne plus quitter l’empereur.
On comprend qu’en retombant d’une activité si grande dans un repos si absolu, Napoléon avait eu besoin de se créer des occupations régulières. Aussi toutes ses heures étaient remplies. Il se levait avec le jour, s’enfermait dans sa bibliothèque et travaillait à ses Mémoires militaires jusqu’à huit heures du matin; alors il sortait pour inspecter les travaux, s’arrêtait pour interroger les ouvriers, qui presque tous étaient des soldats de sa garde; il faisait vers les onze heures un déjeuner très-frugal; dans les grandes chaleurs , lorsqu’il avait fait de longues courses ou beaucoup travaillé, il dormait après déjeuner une- heure ou deux, et ressortait habituellement sur les trois heures, ^oit à cheval, soit en calèche, accompagné par le grand maréchal Bertrand et par le général Drouot, qui, dans cette excursion,
ne le quittaient jamais; sur la route, il écoutait toutes les réclamations qu’on pouvait lui adresser, et ne laissait jamais personne sans l’avoir satisfait : à sept heures, il rentrait, dînait avec sa sœur, qui habitait le premier étage de son palais de ville, admettait à sa table, tantôt l’intendant de l’île, M. de Balbiani, tantôt le chambellan Yantini, tantôt le maire de Porto-Ferraïo, tantôt le colonel de la garde nationale, enfin, quelquefois, les maires de Porto-Longone et de Rio. Le soir, on montait chez la princesse Pauline.
Quant à madame mère, elle habitait une maison à part, que le chambellan Yantini lui avait cédée.
Cependant, l’île d’Elbe était devenue le rendezvous de tous les curieux de l’Europe; et bientôt l’affluence des étrangers fut si grande, que l’on fut obligé de prendre des mesures pour éviter les désordres inséparables de la réunion de tant d’individus inconnus, parmi lesquels se trouvaient bon nombre d’aventuriers venant chercher fortune. Les produits du sol furent bientôts insuffisants, et il fallut s’en procurer sur le continent : le commerce de Porto-Ferraïo s’en accrut, et cet accroissement améliora la situation générale. Ainsi, dans son exil même, la présence de Napoléon était une source de prospérité pour le pays qui le possédait; son influence s’était étendue jusqu’aux dernières classes de la société; une atmosphère nouvelle enveloppait l’île.
Parmi ces étrangers, les plus nombreux étaient des Anglais; ils paraissaient attacher le plus grand prix à le voir et à l’entendre. De son côté, Napoléon les recevait avec bienveillance. Lord Bentink, lord Douglas et plusieurs autres seigneurs de la haute aristocratie, rapportèrent en Angleterre un précieux souvenir de la manière dont ils avaient été reçus.
De toutes les visites que recevait l’empereur, les plus agréables étaient celles d’un grand nombre d’officiers de toutes les nations, Italiens, Français, Polonais, Allemands, qui venaient lui offrir leurs services. Il leur répondait qu’il n’avait ni places ni grades à leur donner.
— Eh bien, nous vous servirons comme soldats, disaient-ils.
Et, presque toujours, il les incorporait dans les grenadiers. Ce dévouement à son nom était ce qui le flattait le plus.
Le 15 août arriva : c’était la fête de l’empereur; elle fut célébrée avec des transports difficiles à décrire; et ce dut être, habitué comme il l’était aux fêtes officielles, un spectacle entièrement neuf pour lui. La ville donna un bal à l’empereur et à la garde: une vaste tente, élégamment ornée, fut construite sur la grande place, et Napoléon ordonna de la laisser ouverte de tous côtés, pour que le peuple entier prit part à la fête.
Ce que l’on entreprenait de travaux dans la ville et dans l’île était chose incroyable. Deux architectes
Maliens, MM. Bargini, Romain, etBettarini, Toscan, traçaient les plans des constructions arrêtées ; mais, presque toujours, l’empereur en changeaitles dispositions d’après ses idées, et devenait le seul créateur et le véritable architecte. Ainsi, il changea le tracé de plusieurs routes commencées, il alla chercher une fontaine dont l’eau lui paraissait de meilleure qualité que celle que l’on buvait à Porto-Ferraïo, et en dirigea le cours jusqu’à la ville.
Quoiqu’il suivît probablement de son regard d’aigle les événements européens, Napoléon était donc, en apparence, entièrement soumis à sa fortune. Personne même ne doutait qu’avec le temps il ne s’habituât à cette vie nouvelle, entouré comme il l’était par l’amour de tous ceux qui s’approchaient de lui ; lorsque les souverains alliés se chargèrent eux-mêmes de réveiller le lion, qui probablement ne dormait pas.
Napoléon habitait déjà depuis plusieurs mois son petit empire, s’occupant à l’embellir par tous les moyens que lui suggérait son génie ardent et inventif, lorsqu’il fut secrètement averti que l’on venait de débattre son éloignement. La France, par l’organe de M. de Talleyrand, réclamait à grande force, au congrès de Vienne, cette mesure, comme indispensable à sa sûreté, représentant sans cesse combien il était dangereux, pour la dynastie régnante, que Napoléon résidât si près des côtes d’Italie et de Provence. Elle faisait surtout remarquer au congrès que,
s’il se lassait de son exil, l’illustre proscrit pouvait en quatre jours passer à Naples, et, de là, avec l’aide de son beau-frère Murat, qui y régnait encore, descendre à la tête d’une armée dans les provinces de la haute Italie, déjà mécontentes, les soulever au premier appel, et renouveler ainsi la lutte mortelle qui venait à peine de se terminer.
Pour appuyer cette violation du traité de Fontainebleau, on arguait de la correspondance du général Excelmans avec le roi de Naples, correspondance qui venait d’être saisie, et qui faisait soupçonner une conspiration flagrante dont le centre était à l’île d’Elbe, et dont les ramifications s’étendaient en Italie et en France. Ces soupçons furent bientôt appuyés d’une autre conspiration que l’on découvrit à Milan, et dans laquelle se trouvaient impliqués plusieurs officiers généraux de l’ancienne armée italienne.
L’Autriche ne voyait pas non plus d’un œil tranquille ce dangereux voisinage : la Gazette d’Augsbour g, son organe, s’expliquait, au reste, ouvertement à cet égard; on y lisait textuellement ces paroles :
« Si inquiétant que soient les événements de Milan, on doit néanmoins se tranquilliser, en pensant qu’ils pourront peut-être contribuer à éloigner le plus tôt possible un homme qui, sur le rocher de l’île d’Elbe, tenait dans ses mains les fils de ces trames ourdies par son or, et qui, aussi longtemps qu’il resterait à proximité des côtes d’Italie, ne laisserait pas les sou-
verains de ces pays jouir tranquillement de leurs possessions. »
Cependant, le congrès, malgré la conviction générale, n’osait pas, sur des preuves si faibles, prendre une détermination qui se trouvait en contradiction manifeste avec les principes de modération si fastueusement émis par les souverains alliés : il décida que, pour n’avoir pas l’air de violer les traités existants, il serait fait des ouvertures à Napoléon, et qu’on tâcherait de le déterminer à quitter volontairement l’île d’Elbe, sauf, dans le cas où il s’y refuserait, à employer alors la violence. On s’occupa donc immément du choix d’une autre résidence. Malte fut désignée; mais l’Angleterre y vit des inconvénients : de prisonnier, Napoléon pouvait devenir grand maître.
Elle proposa Sainte-Hélène;
La première idée de Napoléon fut que ces bruits étaient répandus par ses ennemis eux-mêmes, afin de le porter à quelque acte de désespoir qui permît de violer vis-à-vis de lui les promesses faites. En conséquence, il fit partir à l’instant même pour Vienne un agent discret, adroit et fidèle, avec mission de découvrir quelle confiance il pouvait avoir dans les avis qu’on lui avait donnés. Cet homme était recommandé au princf Eugène Beaubarnais, qui, se trouvant alors à Vienne, et dans l’intimité de l’empereur Alexandre, devait savoir ce qui se passait au congrès. Cet agent
se procura bientôt tous les renseignements nécessaires, et les fit parvenir à l’empereur. En outre, il organisa une correspondance active et sûre, à l’aide de laquelle Napoléon devait être mis au courant de tout ce qui se passerait.
Outre cette correspondance avec Vienne, Napoléon avait conservé des communications avec Paris, et chaque nouvelle qui en arrivait lui indiquait une réaction puissante contre les Bourbons.
Cefut. alors, placé qu’il était dans cette double position, que lui vinrent les premières idées du projet gigantesque qu’il mit bientôt à exécution.
Napoléon fit pour la France ce qu’il avait fait pour
Vienne. Il envova des émissaires munis d’instructions %>
secrètes, pour s’assurer plus positivement de la vérité, et nouer, s’il y avait lieu, des intelligences avec ceux de ses amis qui lui étaient restés dévoués et avec ceux des chefs de l’armée qui, se trouvant les plus maltraités, devaient être les plus mécontents.
Ces émissaires, à leur retour, confirmèrent la vérité des nouvelles auxquelles Napoléon n’osait croire: ils lui donnèrent en même temps l’assurance qu’une sourde fermentation régnait dans le peuple et dans l’armée, que tous les mécontents, et le nombre en était immense, tournaient les yeux de son côté et imploraient son retour; enfin, qu’une explosion était inévitable, et qu’il était impossible aux Bourbons de lutter longtemps encore contre l’animadversion qu’a-
vaient soulevée l’impéritie et l’imprévoyance de leur gouvernement.
Il n’y avait donc plus de doute : d’un côté, le danger ; de l’autre, l’espérance : une prison éternelle sur un rocher au milieu de l’Océan, ou l’empire du monde.
Napoléon prit sa résolution avec sa rapidité habituelle; en moins de huit jours, tout fut décidé dans son esprit. Il ne s’agissait plus que d’aviser aux préparatifs d’une pareille entreprise sans éveiller les soupçons du commissaire anglais chargé de venir de temps à autre visiter l’île d’Elbe, et sous la surveillance indirecte duquel on avait placé toutes les démarches de l’ex-empereur.
Ce commissaire était le colonel Campbell, qui avait accompagné l’empereur lors de son arrivée. Il avait à sa disposition une frégate anglaise, avec laquelle il allait incessamment de Porto-Ferraïo à Gênes, de Gênes à Livourne, et de Livourne à Porto-Ferraïo. Son séjour dans cette dernière rade était ordinairement d’une vingtaine de jours, pendant lesquels le colonel descendait à terre, et allait faire, en apparence, sa cour à Napoléon.
Il fallait aussi tromper les agents secrets qui pouvaient se trouver dans i’île, détourner l’instinctive et clairvoyante sagacité des habitants; enfin, donner entièrement le change sur ses intentions.
A cet effet, Napoléon fit continuer avec activité les travaux commencés : il fit faire le tracé de plusieurs
nouvelles routes qu’il se proposait d’établir dans tous les sens, en travers et autour de l’île; il fit réparer et rendre propre au roulage celle de Porto-Ferraïo à Porto-Longone ; et, comme les arbres étaient fort rares dans l’île, il fit venir du continent une grande quantité de mûriers qu’il planta des deux côtés du chemin. Puis il s’occupa activement de faire achever sa petite maison de San-Martino, dont les travaux s’étaient ralentis; il commanda en Italie des statues et des vases, y acheta des orangers et des plantes rares; enfin, il parut y donner tous ses soins, comme à une demeure qu’il devait habiter longtemps.
A Porto-Ferraïo, il fit démolir les vieilles masures qui entouraient son palais et un long bâtiment qui servait de logement aux officiers, jusqu’à la hauteur d’une terrasse, dont les dimensions furent augmentées de manière à en faire une place d’armes, et à pouvoir y passer en revue deux bataillons. Une ancienne église abandonnée fut accordée aux habitants pour la construction d’un théâtre, où devaient venir les meilleurs acteurs d’Italie. Toutes les rues furent réparées. La porte de Terre n’était praticable que pour des mules: on l’élargit, et, à l’aide d’une terrasse, la route devint facile au transport de toutes sortes de charrois.
Pendant ce temps, et pour donner plus de facilités encore à l’exécution de son projet, il faisait faire au brick l’Inconstant, qu’il s’était réservé en toute propriété, et au chebec l’Étoile, qu’il avait acheté, da fréquents voyages à Gênes, à Livourne, à Naples, suî
les côtes de Barbarie et même en France, afin d’habituer à leur vue les croisières anglaise et française. En effet, ces navires parcoururent successivement, en tout sens et à plusieurs reprises, le littoral de la Méditerranée, avec le pavillon elbois, sans être aucunement inquiétés. C’était ce que voulait Napoléon.
Ce fut alors qu’ils s’occupa sérieusement des préparatifs de son départ. Il fit porter la nuit et avec le plus grand secret, à bord de V Inconstant, une grande quantité d’armes et de munitions ; il fit renouveler les habits de sa garde, son linge et sa chaussure ; il rappela les Polonais, qui se trouvaient détachés à Porto-Longone et dans la petite lie de la Pianosa, où ils gardaient le fort : il accéléra l’organisation et l’instruction du bataillon de chasseurs, qu’il formait avec des hommes recrutés seulement en Corse et en Italie. Enfin, dans les premiers jours de février, tout se trouva prêt pour profiter de la première occasion favorable qu’amèneraient les nouvelles que l’on attendait de France.
Ces nouvelles arrivèrent enfin : c’était un colonel de l’ancienne armée qui en était porteur. Il repartit presque aussitôt pour Naples.
Malheureusement, le colonel Campbell et sa frégate étaient en ce moment dans le port. Il fallut attendre, sans marquer la moindre impatience, et en l’entourant des égards ordinaires, que le temps de sa station habituelle s’écoulât. Enfin, dansl’après
midi du 24 février, il fit demander la permission de présenter ses hommages à l’empereur : il venait prendre congé de lui et demander ses commissions pour Livourne. Napoléon le reconduisit jusqu’à la porte, et les gens de service purent entendre ces derniers mots qu’il lui adressa .
— Adieu, monsieur le colonel : je vous souhaite un bon voyage. Jusqu’au revoir.
A peine le colonel était-il sorti, que Napoléon fit demander le grand maréchal : il passa une partie de la journée et de la nuit enfermé avec lui, se coucha à trois heures du matin, et se leva au point du jour.
Au premier coup d’œil qu’il jeta sur le port, il vit la frégate anglaise occupée à appareiller. Dès lors, comme si une puissance magique avait enchaîné son regard à ce bâtiment, il ne le quitta plus des yeux : il lui vit déployer les unes après les autres toutes ses voiles, lever son ancre, se mettre en marche, et, par un bon vent de sud-est, sortir du port et cingler vers Livourne.
Alors, il monta sur la terrasse avec une lunette, et continua de suivre la marche du bâtiment qui s’éloignait; vers midi, la frégate ne sembla plus qu’un point blanc sur la mer ; à une heure, elle avait disparu tout à fait.
Aussitôt, Napoléon donna ses ordres, Une des principales dispositions fut un embargo de trois jours, mis sur tous les bâtiments qui se trouvaient
dans le port : les plus petits bateaux furent assujettis à cette mesure, ‘qui fut exécutée à l’instant même.
Puis, comme le brick l'Inconstant et le chebec
l'Etoile n’étaient pas suffisants pour le transport, on traita avec les patrons de trois ou quatre navires marchands que l’on choisit parmi les meilleurs voiliers. Le soir même, tous les marchés étaient passés, et les bâtiments à la disposition de l’empereur.
Dans la nuit du 25 au 26, c’est-à-dire du samedi au dimanche, Napoléon convoqua les principales autorités et les plus notables habitants, dont il composa une espèce de conseil de régence ; puis, nommant le colonel de la garde nationale, Lapi, commandant de l’île, il confia la défense du pays à ses habitants, en leur recommandant sa mère et sa sœur; enfin, sans indiquer précisément le but de l’expédition qu’il allait tenter, il rassura d’avance ceux auxquels il s’adressait sur le succès qu’elle devait obtenir, promit, en cas de guerre, d’envoyer des secours pour défendre l’île, et leur enjoignit de ne jamais la rendre à aucune puissance que sur un ordre émané de lui.
Le matin, il pourvut à quelques détails concernant sa maison, prit congé de sa famille, et ordonna l’embarquement.
A midi, la générale battit.
A deux heures, le rappel lui succéda. Ce fut
alors que Napoléon annonça lui-même à ses vieux compagnons d’armes à quelles destinées nouvelles ils étaient appelés. Au nom de la France, a l’espoir d’un prochain retour dans la patrie, un cri d’enthousiasme retentit, des larmes coulèrent : les soldats rompirent leurs rangs, se jetant dans les bras les uns des autres, courant comme des insensés, et se jetant à genoux devant Napoléon comme devant un dieu.
Madame mère et la princesse Pauline regardaient, en pleurant, cette scène des fenêtres du palais.
A sept heures, l’embarquement était terminé.
A huit heures, Napoléon passa du port sur un canot; quelques minutes après, il était à bord de l’Inconstant . Au moment où il y mit le pied, un coup de canon se fit entendre : c’était le signal du départ.
Aussitôt la petite flottille appareilla, et, par un vent sud-sud-est assez frais, sortit de la rade, puis du golfe, se dirigeant vers le nord-ouest, et longeant à une certaine distance les côtes d’Italie.
Au moment même où elle mettait à la voile, des émissaires partaient pour Naples et Milan, tandis qu’un officier supérieur se dirigeait vers la Corse, afin d’y tenter un soulèvement qui préparerait un refuge à l’empereur , en cas de non-succès en France.
Le 27, au point du jour, chacun monta sur le pont, pour s’assurer du chemin qu’on avait fait pen-
dant la nuit. L’étonnement fut grand et cruel lorsqu’on s’aperçut qu’on avait fait tout au plus six lieues : à peine avait-on doublé le cap Saint-André que le vent avait molli, et qu’un calme désespérant lui avait succédé.
Lorsque le soleil eut éclairé l’horizon, on aperçut vers l’ouest, sur les côtes de la Corse, la croisière française, composée de deux frégates : la Fleur de Lis et la Melpomène.
Cette vue répandit l’alarme sur tous les bâtiments; elle fut si grande sur le brick V Inconstant, qui portait l’empereur, la position semblait tellement critique, le danger si imminent, que l’on commença d’agiter la question de retourner à Porto-Ferraïo et d’y attendre un vent favorable. Mais l’empereur fit à l’instant même cesser le conseil et l’indécision, en ordonnant de continuer là route, et en promettant que le calme cesserait. En effet, comme si le vent eût été à ses ordres, il fraîchit vers les onze heures, et, à quatre heures, on se trouva à la hauteur de Livourne, entre Capraïaetla Gorgone.
Mais alors une nouvelle alarme plus sérieuse que la première se répandit par toute la flottille : on découvrit tout à coup au nord, sous le vent, à cinq lieues environ, une frégate; une autre apparut en même temps sur les côtes de Corse; enfin, dans l’éloignement, on vit poindre un autre bâtiment de guerre qui venait vent arrière sur la flottille.
Il n’y avait plus à tergiverser, il fallait sur-le-champ
prendre un parti : la nuit allait venir et Pon pouvait, â la faveur de l’obscurité, échapper aux frégates; mais le bâtiment de guerre avançait toujours et l’on ne tarda point à le reconnaître pour un brick français. La première idée qui se présenta alors à l’esprit de tout le monde fut que l’entreprise avait été découverte ou vendue, et qu’on allait se trouver en face de forces supérieures. L’empereur seul soutint que le hasard avait rassemblé ces trois bâtiments, étrangers l’un à l’autre, dans une position qui semblait hostile; certain qu’il était qu’une expédition, conduite avec tant de mystère, ne pouvait avoir été prévue assez à temps pour qu’on eût pu mettre une escadre tout entière à sa poursuite.
Malgré-<iette conviction, il ordonna d’ôter les sabords et décida qu’en cas d’attaque on irait droit à l’abordage, bien certain qu’avec son équipage de vieux soldats il enlèverait le brick d’emblée, et pourrait ensuite continuer sa route tranquillement, en se dérobant par une contre-marche de nuit à la poursuite des frégates. Cependant, toujours dans l’espoir que c’était le hasard seul qui avait réuni sur ce point les trois bâtiments que l’on avait en vue, il ordonna aux soldats et à toutes les personnes qui pouvaient éveiller les soupçons, de descendre sous le pont; des signaux transmirent aussitôt le môme ordre aux autres navires. Ces dispositions prises, on attendit l’événement.
A six heures du soir, les deux bâtiments se trou-
vèrent en présence, et à portée de la voix : bien que la nuit commençât à descendre avec rapidité, on reconnut le brick français le Zèphiry capitaine Andrieux. Au reste, il était facile de voir à sa manœuvre qu’il se présentait avec des intentions toutes pacifiques : ainsi se vérifiaient les prévisions de l’empereur.
En se reconnaissant, les deux bricks se saluèrent selon l’usage, et, tout en commuant leur marche, échangèrent quelques paroles. Les deux capitaines se demandèrent réciproquement quel était le lieu de leur destination. Le capitaine Andrieux répondit qu’il allait à Livourne; la réponse de l’Inconstant fut qu’il allait à Gênes, et qu’il se chargerait volontiers de commissions pour le pays. Le capitaine Andrieux remercia, et demanda comment se portait l’empereur ; à cette question, Napoléon ne put résister au désir de se mêler à une conversation si intéressante pour lui, il prit le porte-voix des mains du capitaine Chotard, et répondit :
— A merveille !
Puis, ces politesses échangées, les deux bricks continuèrent leur route, se perdant réciproquement dans la nuit.
On continua de marcher sous toutes voiles, et par un temps très-frais, de sorte que, le lendemain 28, on doubla le cap Corse. Ce jour encore, on reconnut un bâtiment de guerre de 74, au large, et se dirigeant sur Bastia; mais celui-là ne causa aucune inquiétude;
dès le premier moment, on reconnut qu’il n’avait point de mauvaises intentions.
Avant de quitter l’île d’Elbe, Napoléon avait rédigé deux proclamations; mais, lorsqu’il voulut les faire mettre au net, personne, pas même lui, ne les put déchiffrer; il les jeta alors à la mer et en dicta aussitôt deux autres, l’une adressée à l’armée, l’autre au peuple français ; tous ceux qui savaient écrire furent aussitôt transformés en secrétaires, tout devint pupitre, tambouis, bancs, bonnets, et chacun se mit à l’ouvrage. Au milieu de ce travail, on aperçut les côtes d’Antibes ; elles furent saluées par des cris d’enthousiasme.