LES CENT-JOURS
Le 1er mars, à trois heures, la flottille mouilla au golfe Juan; à cinq heures, Napoléon mit pied à terre, et le bivac fut établi dans un bois d’oliviers, où l’on montre encore celui au pied duquel s’assit l’empereur. Vingt-cinq grenadiers et un officier de la garde furent, à l’instant même, envoyés à Àntibe» » pour tâcher de rallier à eux la garnison; mais, entraînés par leur enthousiasme , ils entrèrent dans la ville en criant : « Vive l’empereur ! » On ignorait le débarquement de Napoléon, on les prit pour des insensés; le commandant fît lever le pont et les vingt-cinq braves se trouvèrent prisonniers.
Un pareil événement était un échec véritable; aussi quelques officiers proposèrent-ils à Napoléon de marcher sur Antibes et de l’enlever de vive force, afin de prévenir le mauvais effet que pourrait produire sur l’esprit public la résistance de cette place.
Napoléon répondit que c’était sur Paris et non sur Antibes qu’il fallait marcher, et, joignant l’exemple à la parole, il leva le bivac? au lever de la lune.
La petite armée atteignit Cannes au milieu de la nuit, traversa Grasse vers les six heures du matin et fît halte sur une hauteur qui domine la ville. A peine Napoléon y était-il établi, qu’il fut entouré des populations environnantes, chez lesquelles le bruit de son miraculeux débarquement s’était déjà répandu ; il les reçut comme il eût fait aux Tuileries , écoutant les plaintes, recevant les pétitions, promettant de faire justice. L’empereur croyait trouver à Grasse une route qu’il avait commandée en 1813, mais la route n’était pas faite ; il fallut donc qu’il se décidât à laisser dans la ville sa voiture et les quatre petites pièces d’artillerie qu’il avait amenées de l’île d’Elbe. On prit par des sentiers de montagne encore couverts de neige, et, le soir, on alla coucher, après avoir fait vingt lieues, au village de Cérénon; le 3 mars, on arriva à Barème; le 4, à Digne; le 5 à Gap : dans cette ville, on s’arrêta le temps nécessaire à l’impression des proclamations, que, dès le lendemain, on répandit par milliers sur la route.
Cependant, l’empereur n'était pas sans inquiétude. Jusqu’alors, il n’avait eu affaire qu’aux populations, et leur enthousiasme n’était pas douteux; mais aucun soldat ne s’était présenté, aucun corps organisé ne s’était rallié à la petite armée, et c’était avant tout sur les régiments envoyés à sa rencontre
que Napoléon désirait que sa présence opérât. Le moment tant craint et tant désiré arriva enfin, entre la Mure et Vizille : le général Cambronne, marchant à l’avant-garde avec quarante grenadiers, rencontra un bataillon envoyé de Grenoble pour fermer la route; le chef du détachement refusa de reconnaître le général Cambronne, et celui-ci envoya prévenir l’empereur de ce qui arrivait.
Napoléon suivait la route, dans une mauvaise voiture de voyage que l’on s’était procurée à Gap, lorsqu’il apprit cette nouvelle : il fit aussitôt approcher son cheval, monta dessus et s’avança au galop jusqu’à cent pas, à peu près, des soldats qui formaient la haie, sans qu’un seul cri ni une seule acclamation saluassent sa personne.
Le moment de perdre oii de gagner la partie était venu. La disposition du terrain ne permettait pas de reculer : à gauche de la route, une montagne à pic ; à droite, une petite prairie, de trente pas de large à peine, bordée par un précipice ; en face, le bataillon sous les armes, s’étendant du précipice à la montagne.
Napoléon s’arrêta sur un petit monticule, à dix pas d’un ruisseau qui traverse la prairie; puis, se retournant vers le général Bertrand en lui jetant la bride de son cheval aux mains.
— On m’a trompé, lui dit-il; mais n’importe, en avant !
A ces mots, il met pied à terre* traverse le ruis-
seau, marche droit au bataillon, qui reste toujours immobile, et, s’arrêtant à vingt pas de la ligne, au moment où l’aide de camp du général Marchand tire son épée et ordonne de faire feu.
— Eh quoi ! mes amis, leur dit-il, ne me reconnaissez-vous point? Je suis votre empereur. S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, il le peut, me voilà.
Ces paroles étaient à peine prononcées, que le cri de « Vive l’empereur ! » s’élance de toutes les bouches. L’aide de camp ordonne une seconde fois de faire feu ; mais sa voix est étouffée au milieu des clameurs; en même temps, et tandis que quatre lanciers polonais se mettent à sa poursuite, les soldats se débandent, s’élancent en avant, entourent Napoléon, tombent à ses pieds, lui baisent les mains, arrachent la cocarde blanche, lui substituent la cocarde tricolore, et tout cela avec des cris, des acclamations, un délire qui font venir les larmes aux yeux de leur ancien général. Bientôt il se rappelle qu’il n’y a pas un instant à perdre, il ordonne de faire demi-tour à droite, prend la tête de la colonne, et, précédé de Cambronne et de ses quarante grenadiers, suivi du bataillon qu’on a envoyé pour lui fermer le passage, il arrive au haut de la montagne de Vizille, d’où il voit, une demi-lieue plus bas, l’aide de camp, toujours poursuivi par les quatre lanciers sur lesquels il gagne, grâce à son cheval frais, s’enfoncer dans la ville, puis bientôt reparaître à l’autre
extrémité, et ne leur échapper qu’en prenant un chemin de traverse où leurs chevaux, écrasés de fatigue, ne peuvent pas le suivre.
Cependant cet homme qui fuit et ces quatre hommes qui le poursuivent, en passant comme l’éclair à travers les rues de Vizille, ont tout dit par leur seule présence. Le matin, on a vu passer l’aide de camp à la tête de son hataillon, et voilà qu’il repasse seul et poursuivi ; ce qu’on a dit est donc vrai, Napoléon s’avance donc, entouré de l’amour du peuple et des soldats. Chacun sort, s’interroge, s’excite; tout à coup on aperçoit le cortège au milieu de la côte de la Mure; hommes, femmes, enfants, chacun s’élance au-devant de lui, la ville tout entière l’entoure avant qu’il soit arrivé à ses portes, tandis que les paysans descendent des montagnes, bondissant comme des chamois, et faisant retentir de rocher en rocher le cri de ü Vive l’empereur ! »
Napoléon fait halte à Vizille. Vizille est le berceau delà liberté française; 1814 n’a pas été parjure à 1789 : l’empereur est reçu par une population ivre de joie. Mais Vizille n’est qu’une ville sans portes, sans murailles, sans garnison; il faut marcher sur Grenoble; une partie des habitants accompagne Napoléon.
A une lieue de Vizille, on aperçoit sur la route un officier d’infanterie, qui accourt, tout couvert de poussière ; comme le Grec de Marathon, il est prêt à tomber de fatigue : il apporte de riches nouvelles. Vers deux heures de l’après-midi, le 7e régiment
d’infanterie, commandé par le colonel Labédoyère, est parti de Grenoble pour s’avancer contre l’empereur. Mais, à une demi-lieue de la ville, fe colonel, qui marchait à cheval en tête de son régiment, a fait tout à coup volte-face et a commandé une halte. Aussitôt un tambour s’est approché du colonel, lui présentant sa caisse ; le colonel y a plongé la main, en a tiré une aigle, et, se levant sur ses étriers, afin que tout le monde pût le voir :
— Soldats! s’est-il écrié, voici le signe glorieux qui vous guidait dans nos immortelles journées. Celui gui nous conduisit si souvent à la victoire s’avance vers nous pour venger notre humiliation et nos revers. Il est temps de voler sous son drapeau qui ne cessa jamais d’être le nôtre. Que ceux qui m’aiment me suivent ! Vive l’empereur!
Tout le régiment a suivi.
L’officier a voulu être le premier à apporter cette nouvelle à l’empereur, et il a pris les devants; mais le régiment tout entier est derrière lui.
Napoléon pique son cheval et pousse en avant ; toute sa petite armée le suit, criant et courant. Arrivé au haut d’une colline, il aperçoit le régiment de Labédoyère, qui s’avance au pas accéléré. A peine a-t-il été aperçu, que les cris de «Vive l’empereur!)) retentissent. Ces cris sont entendus par les braves de l’île d’Elbe, qui y répondent. Alors, personne ne conserve plus de rang, chacun court, chacun s’élance; Napoléon se jette au milieu du renfort qui lui arrive;
Labédoyère s’élance à bas de son cheval, pour embrasser les genoux de Napoléon; celui-ci le reçoit dans ses bras, le presse sur sa poitrine.
— Colonel, lui dit l’empereur, c’est vous qui me replacez sur le trône.
Labédoyère est fou de joie. Cet embrassement lui coûtera la vie, mais qu’importe? on a vécu un siècle quand on a entendu de telles paroles.
On se remet en route à l’instant, car Napoléon n’est pas tranquille tant qu’il n’est pas à Grenoble. Grenoble a une garnison qui, dit-on, doit tenir. Vainement les soldats répondent-ils à l’empereur de leurs camarades; l’empereur, tout en paraissant convaincu comme eux, ordonne de marcher sur la ville.
Napoléon arrive à huit heures du soir sous les murs de Grenoble.
Les remparts sont couverts par le 3e régiment du génie, composé de deux mille vieux soldats, par le 4e régiment d’artillerie de ligne, dans leqnel Napoléon a servi, par deux bataillons du 5e de ligne et par les hussards du 4e. Au reste, la marche de l’empereur a été si rapide, qu’elle a déjoué toutes les mesures ; on n’a pas eu le temps de couper les ponts ; mais les portes sont fermées et le commandant refuse de les ouvrir.
Napoléon comprend qu’un mouvement d’hésitation le perd; la nuit lui enlève lt- prestige de sa présence; tous les yeux le cherchent sans doute, mais personne
ne le voit. Il ordonne à Labédoyèrede haranguer les artilleurs; alors le colonel monte sur un tertre et crie d’une voix forte :
— Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles; c’est à vous de le recevoir et de répéter avec nous l’ancien cri de ralliement des vainqueurs de l’Europe : « Vive l’empereur! »
En effet, ce cri magique est à l’instant même répété, non-seulement sur les remparts, mais encore dans tous les quartiers delà ville; chacun alors se précipite vers les portes; mais les portes sont fermées, et le commandant en a les clefs. De leur côté, les soldats qui accompagnent Napoléon s’approchent : on se parle, on se répond, on se donne la main à travers les guichets, mais on n’ouvre pas. L’empereur frémit d’une impatience qui n’est pas sans inquiétude.
Tout à coup, les cris « Place ! place ! » se font entendre ; c’est la population tout entière du faubourg Très-Cloître, qui s’avance avec des poutres, pour enfoncer les portes. Chacun se range : les béliers commencent leur office; les portes gémissent, s’ébranlent, s’ouvrent : six mille hommes débordent à la fois.
Ce n’est plus de l’enthousiasme : c’est de la fureur, c’est de la rage. Ces hommes se précipitent sur Napoléon, comme s’ils allaient le mettre en pièces ; en un instant, il est enlevé de son cheval,
entraîné, emporté avec des cris frénétiques ; jamais, dans aucune bataille, iJ n’a couru danger pareil; tout le monde tremble pour lui, car lui seul peut comprendre que le flot qui l’emporte est tout d’amour.
Enfin, il -s’arrête dans un hôtel; son état-major le rejoint et l’entoure. A peine chacun commence-t-il à respirer, qu’on entend un nouveau tumulte : ce sont les habitants de la ville qui, ne pouvant lui en apporter les clefs, viennent lui en offrir les portes.
La nuit n’est qu’une longue fête pendant laquelle soldats, bourgeois et paysans, fraternisent ensemble. Celte nuit, Napoléon l’emploie à faire réimprimer ses proclamations. Le 8, au matin, elles sont affichées et répandues de tous côtés; des émissaires sortent de la ville et les portent sur tous les points, annonçant la prise de possession de la capitale du Dauphiné, et la prochaine intervention de l’Autriche et du roi de Naples. C’est à Grenoble seulement que Napoléon est certain d’arriver jusqu’à Paris.
Le lendemain, le clergé, l’état-major, la cour, les tribunaux et toutes les autorités civlies et militaires, 0 viennent offrir leurs félicitations à l’empereur. L’audience finie, il passe en revue la garnison, forte de six mille hommes, et s’achemine aussitôt sur Lyon.
Le lendemain, après avoir rendu trois décrets, qui signalent le retour entre ses mains du pouvoir impérial, il se remet en route, et va coucher à Bourgoin.
napoleo;n
Laloule et l'enthousiasme vont toujours augmentant; on dirait que la France tout entière l’accompagne, et s’avance avec lui vers la capitale.
Sur la route de Bourgoin à Lyon, Napoléon apprend que le duc d’Orléans, le comte d’Artois et le maréchal Macdonald veulent défendre la ville, et qu’on va couper le pont Morand et le pont de la Guillotière. Il rit de ces dispositions, auxquelles il ne croit pas, car il connaît le patriotisme des Lyonnais, et ordonne au 4e hussards de pousser une reconnaissance jusqu’à 1a. Guillotière. Le régiment est accueilli aux cris de «Vive l’empereur! » Ces cris arrivent jusqu’à Napoléon, qui le suit à la distance d’un quart de lieue à peu près; il met son cheval au galop, et arrive seul et confiant au moment où on l’attend le moins, au milieu de cette population, dont il change par sa présence l’exaltation en folie.
Dans le môme instant, soldats des deux partis se Jettent sur les barricades qui les séparent, et travaillent avec une égale ardeur à les démolir ; au bout d’un quart d’heure, ils sont dans les bras les uns des autres. Leduc d’Orléans et le général Macdonald sont forcés de se retirer; le comte d’Artois s’enfuit, ayant pour toute escorte un seul volontaire royal qui ne l’a point abandonné.
A cinq heures du soir, la garnison tout entière s’élance au-devant de l’empereur.
Une heure après, l’armée prend possession de la ville.
A huit heures, Napoléon fait son entrée dans la seconde capitale du royaume.
Pendant quatre jours qu’il y resta, il eut constamment vingt mille âmes sous ses fenêtres.
Le 13, l’empereur partit de Lyon et coucha à Mâcon. L’enthousiasme allait toujours croissant. Ce n’étaient plus seulement quelques individus isolés, c’étaient les magistrats qui venaient le recevoir aux portes des villes.
Le 17, ce fut un préfet qui le reçut à Auxerre : c’était la première autorité supérieure qui hasardât une pareille démonstration.
• Dans la soirée, on annonça le maréchal Ney : il venait, honteux de sa froideur en 1814, et de ses serments à Louis XVIII , demander une place dans les rangs des grenadiers. Napoléon lui ouvrit les bras, l’appela le brave des braves ! et tout fut oublié.
Encore un embrassement mortel.
Le 20 mars, à deux heures de l’après-midi, Napoléon arriva à Fontainebleau. Ce château gardait de terribles souvenirs : dans une de ses chambres, il avait pensé perdre la vie; dans l’autre, il avait perdu l’empire. IJ n’y fit qu’une halte d’un instant, et continua sa marche triomphale sur Paris.
Il y arriva le soir, comme à Grenoble, comme à Lyon, à la fin d’une de ses longues journées, et à la tête des troupes qui gardaient les faubourgs.il aurait
pu, s’il eût voulu, y rentrer avec deux million:» d’hommes.
A huit heures et demie du soir, il entra dans la cour des Tuileries. Là, on se précipite sur lui, ainsi qu’on a fait à Grenoble ; mille bras s’étendent, le saisissent, l’emportent, avec des cris et un délire dont on n’a point l’idée ; la foule est telle, qu'il n’y a pas moyen de la maîtriser; c’est un torrent auquel il faut laisser son cours. Napoléon ne peut dire que ces paroles :
— Mes amis, vous m’étouffez!
Dans les appartements, Napoléon trouve une autre foule, foule dorée et respectueuse, foule de courtisans , de généraux, de maréchaux. Ceux-là n’étouffent point Napoléon ; ils se courbent devant lui.
— Messieurs, leur dit l’empereur, ce sont les gens désintéressés qui m’ont ramené dans ma capitale; ce sont les sous-lieutenants et les soldats qui ont tout fait; c’est au peuple, c’est à l’armée que je dois tout.
La nuit môme, Napoléon s’occupa de tout réorganiser. Cambacérès fut nommé à la justice, le duc de Yicenceaux affaires étrangères, le maréchal Davoust à la guerre, le duc de Gaete aux finances, Decrès à la marine. Couché à la police, Carnot à l’intérieur ; le duc de Bassano fut replacé à la secrétairerie d’État; le comte Mollien rentra au trésor; le duc de Rovigo fut nommé commandant général delà gendarmerie;
M. de Montalivet devint intendant de la liste civile ; Letort et Labédoyère furent faits généraux ; Bertrand et Drouot furent maintenus dans leurs places de grand maréchal du palais et de major général de la garde; enfin, tous les chambellans, écuyers, maîtres des cérémonies de 1814 furent rappelés.
Le 26 mars, tous les grands corps de l’Empire furent invités à exprimer à Napoléon les vœux de la France.
Le 27 mars, on eût dit que les Bourbons n’avaient jamais existé, et toute la nation crut avoir fait un rêve !
En effet, la révolution avait été terminée en un jour et n’avait pas coûté une goutte de sang : nul n’avait, cette fois, à reprocher à Napoléon la mort d’un père, d’un frère ni d’un ami. Le seul changement visible qui se soit opéré, c’est que les couleurs flottant sur nos villes sont changées, et que les cris de «Vive l’empereur! » s’élèvent retentissants d’un bout à l’autre de la France.
Cependant, la nation est fière du grand acte de spontanéité qu’elle vient d’accomplir; la grandeur de l’entreprise qu’elle a si bien fondée semble effacer, par son résultat gigantesque, les revers de ces trois dernières années, et elle est reconnaissante à Napoléon de ce quïl est remonté sur le trône.
Napoléon examine position et la juge.
Deux voies sont ouvertes devant lui :
Tout tenter pour la paix, en se préparant à la
guerre; ou commencer la guerre par un de ces mouvements imprévus, par un de ces coups de foudre soudains, qui ont fait de lui le Jupiter Tonnant
de l’Europe.
Chacun de ces deux partis a ses inconvénients.
Tout tenter pour la paix, c’est donner le temps aux alliés de se reconnaître : ils compteront leurs soldats et les nôtres, et ils auront autant d’armées que nous de divisions; nous nous retrouverons un contre cinq. Qu’importe! nous avons quelquefois vaincu ainsi.
Commencer la guerre, c’est donner raison à ceux qui disent que Napoléon ne veut pas la paix. Puis l’empereur n’a sous la main que quarante mille hommes. C’est assez, il est vrai, pour reconquérir la Belgique et entrer à Bruxelles ; mais, une fois arrivé à Bruxelles, on se trouvera enfermé dans un cercle de places fortes qu’il faudra enlever les unes après les autres, et Maestricht, Luxembourg et Anvers, ne sont pas de ces bicoques que l’on emporte en un coup de main. D’ailleurs, laVendée remue, le duc d’Angoulême marche sur Lyon et les Marseillais sur Grenoble. Il faut prendre à temps cette inflammation d’entrailles qui tourmente la France, afin qu’elle se présente devant l’ennemi dans toute sa puissance et avec toute sa force.
Napoléon se décide donc pour le premier de ces deux partis. La paix, qu’il refusait à Châtillon en 4814, après l’envahissement de la France, peut être acceptée en 1815, après le retour de l’ile d’Elbe. On
peut s’arrêter quand on monte, jamais quand on descend.
Pour montrer son bon vouloir à la nation, il écrit donc cette circulaire aux rois de l’Europe :
« Monsieur mon frère,
» Vous aurez appris, dans le cours du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris, et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être maintenant connue de Votre Majesté : ils sont l’ouvrage d’une irrésistible puissance, l’ouvrage et la volonté unanime d’une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. L’attente qui m’avait décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée; je suis venu, et, du point où j’ai touché le rivage, l’amour de mes sujets m’a porté jusque dans ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d’affection par une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial étant nécessaire au bonheur des Français, ma plus douce pensée est de le rendre en même temps utile à l’affermissement du repos de l’Europe. Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès : une plus belle arène est aujourd’hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera
plus doux de ne connaître désormais d’autre rivalité que celle des avantages de la paix, d’autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît â proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour l’indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j’en ai l’heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour longtemps, et la justice, assise aux confins des États, suffit seule pour en garderies frontières. »
Cette lettre, qui propose une paix dont le résultat sera le respect le plus absolu pour l’indépendance des autres nations, trouve les souverains alliés en train de se partager l’Europe. Dans cette grande traite des blancs, dans cette publique adjudication des âmes, la Russie prend le grand-duché de Varsovie; la Prusse dévore une partie du royaume de Saxe, une partie de la Pologne, de la Westphalie, de la Franconie, et, comme un immense serpent dont la queue touche à Memel, espère allonger, en suivant la rive gauche du Rhin, sa tête jusqu’à Thionville; l’Autriche réclame son Italie, telle qu’elle était avant le traité de Campo-Formio, ainsi que tout ce que son aigle à double tête a laissé tomber de ses serres après les traités successifs de Lunéville, de Presbourg et de Vienne; le statbouder de Hollande, élevé au grade de
roi, demande que l’on confirme l’adjonction à ses États héréditaires, de la Belgique, du pays de Liège et du duché de Luxembourg; enfin, le roi de Sardaigne presse la réunion de Gênes à son État continental, d’où il est absent depuis quinze ans. Chaque grande puissance veut, comme un lion de marbre, tenir sous sa griffe, au lieu de boule, un petit royaume. La Russie aura la Pologne, la Prusse aura la Saxe, l’Espagne aura le Portugal, l’Autriche aura l’Italie; quant à l’Angleterre, qui fait les frais de toutes ces révolutions, elle en aura deux au lieu d’un : la Hollande et le Hanovre.
Le moment était, comme on le voit, mal choisi. Cependant, cette ouverture de l’empereur aurait peut-être pu avoir quelque résultat, si le congrès eût été dissous, et qu’on eût pu traiter avec les souverains alliés, un à un; mais, placés comme ils l’étaient en face les uns des autres, leur amour-propre s’exalta, et Napoléon ne reçut aucune réponse à sa lettre.
L’empereur ne fut point étonné de ce silence : il l’avait prévu, et ne perdait pas de temps pour se mettre en mesure de faire la guerre. Plus il entrait avant dans l’examen de ses moyei>s offensifs, plus il se félicitait de n’avoir pas cédé à son premier mouvement; tout était désorganisé en France : à peine restait-il un noyau d’armée. Quant au matériel militaire, poudre, fusils, canons, tout semblait avoir disparu.
Pendant trois mois, Napoléon travailla seize heures par jour- À sa voix, la France se couvrit de manufactures, d'ateliers, de fonderies, et les seuls armuriers de la capitale fournirent jusqu’à trois mille fusils en vingt-quatre heures, tandis que les tailleurs confectionnaient, dans le même intervalle, jusqu’à quinze et même dix-huit cents habits. En même temps, les cadres des régiments de ligne sont portés de deux bataillons à cinq; ceux de la cavalerie sont renforcés de deux escadrons; deux cents bataillons de gardes nationales sont organisés; vingt régiments de marine et quarante régiments de jeunes gardes sont mis en état de service ; les anciens soldats licenciés sont rappelés sous les drapeaux; les conscriptions de 1814 et de 1815 sont levées; les soldats et officiers en retraite sont engagés à rentrer en ligne. Six armées se forment, sous les noms d’armées du Nord, de la Moselle, du Rhin, du Jura, des Alpes, des Pyrénées, tandis qu’une septième, sous le nom d’armée de réserve, se réunit sous les murs de Paris et de Lyon, que l’on va fortifier.
En elfet, toute grande capitale doit être à l’abri d’un coup de main, et plus d’une fois la vieille Lutèce a dû son salut à ses murailles. Si, en 1805, Vienne eût été défendue, la bataille d’Ulm n’eût pas déCidé de la guerre; si, en 1806, Berlin eût été fortifrée, l’armée, battue à Iéna, s’y fût ralliée, et l’armée russe l’y eût rejointe; si, en 1808, Madrid eût été en état de défense, l’armée française n’eût point, même après
les victoires d’Espinosa, de Tudela, de Burgos et de Somma-Sierra, osé marcher sur cette capitale, en laissant derrière elle l’armée anglaise et l’arnrée espagnole, vers Salamanque et Valladolid ; enfin, si, en 1814, Paris eût tenu huit jours seulement, l’armée alliée était étouffée enîre ses murailles et les quatrevingt mille hommes que Napoléon réunissait à Fontainebleau.
Le général du génie Haxo est chargé de cette grande œuvre ; il fortifiera Paris. Le général Léry fortifiera Lyon.
Donc, si les souverains alliés nous laissent seulement jusqu’au 1er juin, l’effectif de notre armée sera porté de deux cent mille hommes à quatre cent quatorze mille hommes ; et, s’ils nous laissent jusqu’au 1er septembre, non-seulement cet effectif sera doublé, mais encore toutes les villes seront fortifiées jusqu’au centre de la France et serviront, en quelque sorte, d’ouvrages avancés à la capitale. Ainsi, 1815 rivalise avec 1793, et Napoléon a obtenu le même résultat que le Comité du salut public, sans avoir besoin de le presser avec les douze guillotines qui faisaient partie des bagages de l’armée révolutionnaire.
C’est qu’aussi il n’y a pas un instant à perdre : les alliés, qui se disputent la Saxe et Cracofie, sont restés l’arme au bras et la mèche allumée. Quatre ordres sont donnés, et l’Europe marche de nouveau contre la France. Wellington et Blücher rassemblent deux cent vingt mille hommes, Anglais, Prussiens,
Hanovriens, Belges et Brunswickois, entre Liégeet Courtray; les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois, se pressent dans le Palatinat et dans la forêt Noire; les Autrichiens s’avancent à marches forcées pour les rejoindre; les Russes traversent laFranconie et la Saxe, et, en moins de deux mois, seront arrivés de la Pologne aux bords du Rhin. Neuf cent mille hommes sont prêts; trois cent mille autres vont l’être. La coalition a le secret deCadmus; à sa voix, les soldats sortent de terre.
Cependant, à mesure que Napoléon voit grossir les armées ennemies, il sent de plus en plus le besoin de s’appuyer sur ce peuple qui lui a manqué en 1814. Un instant il hésite s’il ne laissera pas de côté la couronne impériale pour ressaisir l’épée du premier consul; mais, né au milieu des révolutions, Napoléon a peur d’elles; il craint l’emportement populaire, parce qu’il sait que rien ne le peut dompter. La nation s’est plainte de manquer de liberté, il lui donnera l’acte additionnel ; 1790 a eu sa fédération, 1815 aura son champ de mai : peut-être la France s’y trompera-t-elle. Napoléon passe en revue les fédérés, et, le 1er juin, sur l’autel du Champ de Mars, il fait serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le même jour, il ouvre les Chambres.
Puis, débarrassé de toute cette comédie politique qu’il joue à regret, il reprend son véritable rôle et redevient général. Il a cent quatre-vingt mille hommes disponibles pour ouvrir la campagne. Qu’en
fera-t-il? marchera-t-il au-devant des Anglo-Prussiens, pour les joindre à Bruxelles ouàNamur? attendra-t-il les alliés sous les murs de Paris ou de Lyon? sera-t-il Annibal ou Fabius?
S’il attend les alliés, Napoléon gagne jusqu’au mois d’août, et alors il aura complété ses levées, terminé ses préparatifs, organisé tout son matériel ; il combattra avec toutes ses ressources une armée affaiblie des deux tiers par les corps d’observation qu’elle aura été forcée de laisser derrière elle.
Mais la moitié de la France, livrée à l’ennemi, ne comprendra pas la prudence de cette manœuvre. On peut faire le Fabius quand on a, comme Alexandre, un empire qui couvre la septième partie du globe, ou lorsque, comme Wellington, on manœuvre sur l’empire des autres. D’ailleurs, toutes ces temporisations ne sont pas dans le génie de l’empereur.
Au contraire, en transportant les hostilités en Belgique, on étonnera l’ennemi, qui nous croit hors d’état d’entrer en campagne; Wellington et Blücher peuvent être battus, dispersés, anéantis, avant que le reste des troupes alliées ait eu le temps de les rejoindre. Alors, Bruxelles se déclarera, les bords du Rhin reprendront les armes, l’Italie, la Pologne et la Saxe se soulèveront; et ainsi, dès le commencement de la campagne, le premier coup, s’il est bien frappé, peut dissoudre la coalition.
Il est vrai aussi qu’en cas de revers, on attire l’ennemi en France dès le commencement de juillet,
c'est-à-dire près de deux mois plus tôt qu'il n’y viendrait de lui-même. Mais est-ce après sa marche triomphale du golfe Juan à Paris que Napoléon peut douter de son armée et prévoir une défaite?
De ces cent quatre-vingt mille hommes, l'empereur doit distraire un quart pour garnir Bordeaux, Toulouse, Chambéry, Béfort, Strasbourg, et comprimer la Vendée, ce vieux cancer politique mal extirpé par Hoche et par Kléber : il reste donc avec cent vingt-cinq mille hommes, qu'il concentre de Phiîippeville à Maubeuge. Il a deux cent mille hommes devant lui, c’est vrai; mais, s’il attend seulement six semaines encore, il aura à la fois l’Europe tout entière sur les bras. Le 12 juin, il part de Paris; le 14, il porte son quartier général à Beaumont, où il campe au milieu de soixante mille hommes, jetant à sa droite seize mille hommes sur Philippeville, et à sa gauche quarante mille hommes vers Solre-sur-Sambre. Dans cette position, Napoléon a devant lui la Sambre, à sa droite la Meuse, à sa gauche et derrière lui les bois d’Avesne, de Çhimay et de Gedine.
De son côté, l’ennemi, placé entre la Sambre et l’Escaut, s’échelonne sur an espace de vingt lieues, à peu près.
L’armée prusso-saxonne, commandée en chef par Blücher, forme l’avant-garde. Elle compte cent vingt mille hommes et trois cents bouches à feu. Elle se divise en quatre grands corps; le premier, commandé
parle général Ziethen, qui a son quartier général à Charleroi et Fleurus, et qui forme le point de concentration ; le second, commandé par le général Pirsch, cantonné aux environs de Namur; le troisième, commandé par le général Thielmann^tj’qui borde la Meuse aux environs de Dinant; le quatrième, commandé par le général Bulow, et qui, placé en arrière de? trois premiers, a établi son quartier général à Liège. Disposée ainsi, l’armée prusso-saxonne a la forme d’un fer à cheval dont les deux extrémités s’avancent, d’un côté, comme nous l’avons dit, jusqu’à Charleroi et de l’autre jusqu’à Dinant, et sont éloignées, l’une de trois lieues, l’autre d’une lieue et demie seulement de nos avant-postes.
L’armée anglo-hollandaise est commandée en chef par Wellington ; elle compte cent quatre mille deux cent hommes, et forme dix divisions : ces divisions sont séparées en deux grands corps d’infanterie et un corps de cavalerie. Le premier corps d’infanterie est commandé par le prince d’Orange, dont le quartier général est à Braine-le -Comte ; le second corps est commandé par le lieutenant général Hill, dont le quartier général est à Bruxelles; enfin la cavalerie, qui stationne autour de Grammont, est commandée par lord Uxbridge; quant au grand parc d’artillerie, il est cantonné à Gand.
La seconde armée présente la même disposition de lignes que la première; seulement, le fer à cheval est retourné, et, au lieu que ce soient les extré-
mités, c’est le centre qui se trouve le plus rapproché de notre front de bataille, dont il est entièrement séparé par l’armée prusso-saxonne.
Napoléon est arrivé dans la soirée du 14 à deux lieues des ennemis, sans qu’ils aient encore la moindre connaissance de sa marche; il passe une partie de la nuit courbé sur une grande carte des environs, et entouré d’espions qui lui apportent des renseignements certains sur les différentes positions de l’ennemi ; lorsqu’il les a entièrement reconnues, il calcule avec sa rapidité ordinaire qu’ils ont tellement étendu leurs lignes, qu’il leur faut trois jours pour se réunir; en les attaquant à l’improviste, il peut diviser les deux armées et les battre séparément. D’avance il a concentré en un seul corps vingt mille chevaux : c’est le sabre de cette cavalerie qui coupera par le milieu le serpent dont il écrasera ensuite les tronçons séparés.
Le plan de la bataille est tracé : Napoléon expédie ses différents ordres, et continue d’examiner le terrain et d’interroger les espions. Tout le confirme dans l’idée qu’il connaît parfaitement la position de l’ennemi, et que l’ennemi, au contraire, ignore complètement la sienne, quand tout à coup un aide de camp du général Gérard arrive au galop : il apporte la nouvelle que le lieutenant général Bourmont, les colonels Glouet et Willoutrey, du quatrième corps, sont passés à l’ennemi. Napoléon l’écoute avec la tranquillité d’un homme habitué aux trahisons;
puis, se retournant vers Ney, qui est debout près de lui :
— Eh bien, vous entendez, maréchal; c’est votre protégé, dont je ne voulais pas, dont vous m’avez répondu, et que je n’ai placé qu’à votre considération: te voilà passé à l’ennemi.
— Sire, lui répondit le maréchal, pardonnezmoi; mais je le croyais si dévoué, que j’en eusse répondu comme de moi-même.
— Monsieur le maréchal, reprend Napoléon en se levant et en lui appuyant la main sur le bras, ceux qui sont bleus restent bleus, et ceux qui soit blancs restent blancs.
Puis il se rassied, et fait à l’instant même à son plan d’attaque les changements que cette défection nécessite.
A la pointe du jour, ses colonnes se mettront en mouvemeut. L’avant-garde de la gauche, formée de la division d’infanterie du général Jérôme Bonaparte, repoussera l’avant-garde du corps prussien du général Ziethen, et s’emparera du pont de Marchiennes; la droite, commandée par le général Gérard, surprendra de bonne heure le pont de Châtelet, tandis que la cavalerie légère du général Pajol, formant i’avant-garde du centre, s’avancera, soutenue par le troisième corps d’infanterie, et s’emparera du pont de Charieroi. A dix heures, l’armée française aura passé la Sambre et sera sur le territoire ennemi.
Tout s’exécute comme Napoléon l’a ordonné. Jé-
rôme culbute Ziethen et lui fait cinq cents prisonniers; Gérard s’empare du pont de Châtelet et repousse l’ennemi plus d’une lieue au delà de la rivière ; il n’y a que Yandamme qui est en retard, et qui, à six heures du matin, a’a pas encore quitté son camp.
— Il nous rejoindra, dit Napoléon; chargez, Pajol, avec votre cavalerie légère ; je vous suis avec ma garde.
Pajol part, et culbute tout ce qui se présente : un carré d’infanterie veut tenir, le général Desmichels se précipite sur lui à la tête des 4e et 9e régiments de chasseurs, l’enfonce, l’écartelle, le taille en morceaux et lui fait quelques centaines de prisonniers. Pajol arrive, en sabrant, devant Charleroi, y entre au galop; Napoléon le suit. A trois heures, Vandamme arrive : un chiffre mal fait est cause de son retard; il a pris un quatre pour un six. Il est le premier puni de son erreur puisqu’il n’a point combattu. Le soir même, toute l’armée française a passé la Sambre; l’armée de Blücher est en retraite sur Fleurus, laissant entre elle et l’armée anglo-hollandaise un vide de quatre lieues.
Napoléon voit la faute et s’empresse d’en profiter : il donne à Ney l’ordre verbal de partir, avec quarante-deux mille hommes, par la chaussée de Bruxelles à Charleroi, et de ne s’arrêter qu’au hameau des Quatre-Bras, point important, situé à l’intersection des routes de Bruxelles, de Nivelles, de Char-
leroi et de Namur. Là, il contiendra les Anglais, tandis que Napoléon battra les Prussiens avec les soixante et douze mille hommes qui lui restent. Le maréchal part à l’instant même.
Napoléon, qui croit ses ordres exécutés, se remet en marche le 16 juin au matin, et découvre l’armée prussienne rangée en bataille entre Saint-Amand et Somhref, et faisant face à la Sambre : elle est composée des trois corps qui étaient cantonnés à Charleroi, à Namur et à Dinant. Sa position est détestable, car elle prête son flanc droit à Ney, qui, s’il a suivi les instructions reçues, doit être à cette heure aux Quatre-Bras, c’est-à-dire à deux lieues sur ses derrières. Napoléon fait ses dispositions en conséquence : il range son armée sur une même ligne que celle de Blücher, pour l’attaquer de front, et envoie un officier de confiance à Ney pour lui ordonner de laisser un détachement en observation aux Quatre- Bras, et de se rabattre en toute hâte sur Bry pour tomber sur les derrières des Prussiens. Un autre officier part en même temps pour arrêter le corps du comte d’Erlon, qui forme l’arri ère-garde et qui, par conséquent, ne doit être encore qu’à Villers-Perruin : il lui fera faire un à-droite et le ramènera sur Bry. Cette nouvelle instruction avance les affaires d’une heure et double les chances, puisque, si l’un manque, l’autre ne manquera pas, et que, si tous deux arrivent à la distance où ils doivent se suivre, l’armée prussienne tout entière est perdue. Les pro-
miers coups de canon que Napoléon entendra du côté de Bry ou de Vagnelée seront le signal de l’attaque de front. Ces dispositions prises, Napoléon fait
halte et attend.
Le temps s’écoule et Napoléon n’entend rien. Deux heures, trois heures, quatre heures de l’après-midi arrivent : même silence. Cependant la journée est trop précieuse pour qu’on la laisse se perdre ainsi; celle du lendemain peut amener une jonction; alors ce sera un nouveau plan à faire et une chance perdue à regagner; Napoléon donne l’ordre de l’attaque : d’ailleurs, la bataille occupera les Prussiens, et ils feront moins attention à Ney, qui arrivera sans doute au canon.
Napoléon entame le combat par un vaste attaque sur la gauche; il espère ainsi attirer de ce côté la majeure partie des forces de l’ennemi, et l’éloigner de sa ligne de retraite pour le moment où Ney arrivera par l’ancienne chaussée Brunehaut, qui est la route de Gembloux. Puis il dispose tout pour enfoncer son centre, et le couper ainsi en deux, en renfermant la plus forte partie de l’armée dans le triangle de fer qu’il a disposé dès la veille. Le combat s’engage et dure deux heures sans que l’on reçoive aucune nouvelle de Ney ni de d’Erlon; cependant ils ont dû être prévenus à dix heures du matin, et l’un n’avait que deux lieues, l’autre deux lieues et demie à faire. Napoléon sera obligé de vaincre seul. Il donne l’ordre d’engager ses réserves pour opérer sur le cen-
tre le mouvement qui doit décider du succès de la journée. En ce moment, on lui annonce qu’une forte colonne ennemie semontredansla plaine d’Heppignies menaçant son aile gauche. Comment cette colonne est-elle passée entre Ncy et d’Erlon? comment Blücher a-t-il exécuté la manœuvre que lui, Napoléon, avait rêvée? C’est ce qu’il ne peut comprendre. N’importe, il arrête ses réserves pour les opposer à cette nouvelle attaque, et le mouvement sur le centre est suspendu.
Un quart d’heure après, il apprend que cette colonne est le corps de d’Erlon, qui a enfilé la route de Saint-Amand au lieu de celle de Bry. Il reprend alors sa manœuvre interrompue, marche sur Ligny, l’emporte au pas de charge, et met l’ennemi en retraite. Mais la nuit arrive, et toute l’armée de Blücher défile par Bry, qui devrait être occupé par Ney et vingt mille hommes. Néanmoins la journée est gagnée : quarante pièces de canon tombent en notre pouvoir; vingt mille hommes sont hors de combat; et l’armée prussieune est tellement démoralisée, que, des soixante et dix mille hommes dont elle se compose, à peine si à minuit les généraux ont pu rallier trente mille*. Blücher lui-même a été renversé de cheval, et ne s’est échappé sur le cheval d’un dragon,
• <r C’en était fait de leur armée, dit Napoléon lui-même dans ses Mémoires, si je les eusse poussés durant la nuit, comme ils le firent à mon égard le 18 au soir, Je leur ai donné bien des leçons;
et couvert de meurtrissures, qu’à la faveur de l’obscurité.
Pendant la nuit, Napoléon reçoit des nouvelles de Ney; les fautes de 1814 recommencent en 1815 : Ney, au lieu de marcher dès le point du jour, comme il en a reçu l’ordre, sur les Quatre-Bras, qui ne sont occupés que par dix mille Hollandais, et de s’en emparer, n’est parti de Gosselies qu’à midi, de sorte que, comme les Quatre-Bras étaient désignés par Wellington pour le rendez-vous successif des différents corps d’armée, ces corps y étaient arrivés de midi à trois heures, et qu’ainsi Ney avait trouvé trente mille hommes au lieu de dix mille. Le maréchal, qui, en face du danger, retrouvait toujours son énergie habituelle, et qui, d’ailleurs, se croyait suivi des vingt mille hommes de d’Erlon, n’avait point hésité à attaquer. Son étonnement avait donc été grand lorsqu’il avait vu que le corps sur lequel il comptait ne venait point à son secours, et que, repoussé par des forces supérieures, il ne retrouvait pas sa réserve en étendant la main du côté où elle devait être. Il avait, en conséquence, fait courir après elle, et lui avait donné l’ordre positif de revenir. Mais, dans ce moment, il avait reçu lui-même l’avis de Napoléon. Il était trop tard .* le combat était engagé, il fallait
mais ils m’ont appris, à mon tour, qu’une poursuite de nuit, si dangereuse qu’elle paraisse pour le vainqueur, a bien aussi ses avantages. »
le soutenir. Néanmoins, il avait de nouveau fait courir au-devant du comte d’E^on, pour l’autoriser à continuer sa route sur Bry, et s’était retourné sur l’ennemi avec une nouvelle rage. Dans cet instant, un nouveau renfort de douze mille Anglais était arrivé, conduit par Wellington, et Ney avait été obligé de battre en retraite sur Frasne, tandis que le corps d’armée du comte d’Erlon, usant sa journée en marches et en contre-marches, s’était constamment promené entre deux canonnades sur un rayon de trois lieues, sans aucune utilité, ni pour Ney ni pour Napoléon.
Cependant, si la victoire était moins décisive qu’elle n’aurait pu l’être, ce n’en était pas moins une victoire. L’armée prussienne, en pleine Retraite, avait, en se retirant par sa gauche, démasqué l’armée anglaise, qui se trouvait alors la plus avancée. Napoléon, pour l’empêcher de se rallier, détache après elle Grouchy avec trente-cinq mille hommes, lui ordonnant de la presser jusqu’à ce qu’elle fasse tête. Mais Grouchy va faire, à son tour, la même faute que Ney ; seulement, les conséquences en seront terribles.
Si habitué que fût le général en chef anglais à la rapidité des coups de Napoléon, il avait cru arriver à temps aux Quatre-Bras pour faire sa jonction avec Blücher. En effet, le 15, à sept heures du soir, lord Wellington reçoit à Bruxelles un courrier du feldmeréchal, qui lui annonce que toute l’armée fran-
çaise est en mouvement et que les hostilités sont commencées : quatre heures après, au moment où il va monter à cheval, il apprend que les Français sont maîtres de Charleroi, et que leur armée, forte de cent cinquante mille hommes, marche en front de bandière sur Bruxelles , couvrant tout l’espace qui s’étend entre Marchiennes, Charleroi et Châtelet. Il se met aussitôt en route, ordonnant à toutes ses troupes de lever leurs cantonnements et de se concentrer sur les Quatre-Bras, où il arrive à six heures comme nous l’avons dit, pour apprendre que l’armée prussienne est battue. Si le maréchal Ney avait suivi les instructions reçues, il apprenait qu’elle était détruite *.
Au reste, la mort a fait un échange terrible : le duc de Brunswick a été tué aux Quatre-Bras, et le général Letort à Fleurus.
Voici la position respective des trois armées pendant la nuit du 16 au 17.
* « Dans les autres campagnes, dit Napoléon dans ses Mêmoir res, Ney eût occupé à six heures du matin la position en avant des Quatre-Bras, eût défait et pris toute la division belge, et il eût tourné l’armée prussienne, en faisant filer par la chaussée de Namur un détachement qui fût tombé sur les derrières de la ligne de bataille; ou, en se portant avec rapidité sur la chaussée de Jemmapes, il eût surpris en marche la division de Brunswick et la cinquième division anglaise, qui venaient de Bruxelles, et, de là, marché à la rencontre des première et troisième divisions anglaises qui arrivaient par la chaussée de Nivelles, l'une et l’autre sans cavalerie ni artillerie, et harassées de fatigue. »
Napoléon campa sur le champ de bataille; le troisième corps, en avant de Saint-Amand; !e quatrième, en avant de Vichy; la cavalerie du maréchal Grouchy, à Sombref; la garde, sur les hauteurs deBry; le sixième corps, derrière Ligny ; et la cavalerie légère, vers la chaussée de Namur, sur laquelle elle avait ses avant-postes.
Blücher, poussé mollement par Grouchy, qui, après une heure de poursuite, l’avait perdu de vue, avait fait sa retraite en deux colonnes et s’était arrêté derrière Gembloux, où l’avait rejoint le quatrième corps, commandé par le général Bulow et arrivant de Liège.
Wellington s’était maintenu aux Quatre-Bras, où les différentes divisions de son armée l’avaient successivement rejoint, accablées de lassitude, ayant marché toute la nuit du 15 au 16, toute la journée du 16, et presque toute la nuit du 16 au 17.
Vers les deux heures du matin, Napoléon envoie un aide de camp au maréchal Ney : l’empereur suppose que l’armée anglo-hollandaise suivra le mouvement rétrograde de l’armée prusso-saxonne, et ordonne au maréchal de recommencer son attaque sur les Quatre-Bras; le général comte Lobau, qui s’est porté sur la chaussée de Namur avec deux divisions du sixième corps, sa cavalerie légère et les cuirassiers du général Milhaud, le soutiendra dans cette attaque, pour laquelle, secondé ainsi, il doit être as-
sez fort, toutes les probabilités étant qu’il n’aura affaire qu’à l’arrière-garde de l’armée.
Au point du jour, l’armée française se remet en marche sur deux colonnes, l’une de soixante-huit mille hommes, commandée par Napoléon, et qui suit les Anglais; l’autre, de trente-quatre mille hommes, commandée par Grouchy, et qui poursuit les Prussiens.
Ney est encore en retard, et c’est Napoléon qui arrive le premier en vue de la ferme des Quatre-Bras, où il aperçoit un corps de cavalerie anglaise : il lance pour la reconnaître un corps de cent hussards, qui revient vivement repoussé par le régiment ennemi. Alors l’armée française fait halte et prend sa position de bataille : les cuirassiers du général Milhaud s’étendent sur la droite, la cavalerie légère s’échelonne à la gauche, l’infanterie se place au centre et en deuxième ligne, l’artillerie profite des mouvements de terrain et se met en position.
Ney n’a point encore paru; Napoléon, qui craint de le perdre, comme la veille, ne veut rien commencer sans lui. Cinq cents hussards sont lancés vers Frasne, où il doit être, pour se mettre en communication avec lui. Arrivé au bois Delhutte, qui est entre la chaussée de Namur et la chaussée de Charleros, ce détachement prend un régiment de lanciers rouges, appartenant à la division de Lefèvre-Desnouettes, pour un corps d’Anglais, et engage la fusillade. Au bout d’un quart d’heure, on se reconnaît
et on s’explique : Nev est à Frasne, comme l’a pensé Napoléon; deux officiers se détachent et vont le presser de déboucher sur les Quatre-Bras. Les hussards reviennent prendre leur rang à la gauche de l’armée française; les lanciers rouges restent à leur poste. Napoléon, pour ne pas perdre son temps, fait mettre en batterie douze pièces de canon qui engagent le feu; deux pièces seulement lui répondent: nouvelle preuve que l’ennemi a évacué les Quatre-Bras pendant la nuit, et n’y a laissé qu’une arrière-garde pour protéger sa retraite. Rien au reste, ne peut se faire que par instinct ou par appréciation, la pluie qui tombe par torrents bornant la vue à un horizon trèsétroit. Après une heure de canonnade, pendant laquelle il a les yeux sans cesse tournés du côté de Frasne, Napoléon, voyant que le maréchal tarde toujours, envoie ordres sur ordres. Alors, on vient lui dire que le comte d’Erlon paraît enfin avec son corps d’armée: comme il n’a encore donné ni aux Quatre- Bras ni à Ligny, Napoléon le charge de la poursuite de l’ennemi. Il prend aussitôt la tète de la colonne et marche au pas de charge sur les Quatre-Bras. Derrière lui, le deuxième corps paraît : Napoléon met son cheval au galop, traverse, avec une trentaine d’hommes seulement, l’espace qui s’étend entre les deux chaussées, arrive au maréchal Ney, auquel iî reproche non-seulement sa lenteur de la veille, mais encore celle de ce jour, qui lui a fait perdre deux heures précieuses pendant lesquelles, en la pressant
vivement, il eût peut-être changé la retraite de làrmée ennemie en déroute; puis, sans écouter les excuses du maréchal, il se porte à la tête de l’armée, où il trouve les soldats qui marchent dans les terres ayant de la boue jusqu’aux genoux, et ceux qui suivent la chaussée de l’eau jusqu’à mi-jambes : il juge que l’inconvénient est le même pour l’armée anglohollandaise, et qu’elle éprouve de plus tous les embarras d’une retraite. Il ordonne alors à l’artillerie volante de prendre les devants par la chaussée, où elle peut rouler en toute facilité, et de ne pas cesser un instant de faire feu, ne fut-ce que pour indiquer sa position et celle de l’ennemi; et les deux armées continuent de marcher dans ce marais, au milieu de la brume, se traînant dans la vase, pareilles à deux immenses dragons antédiluviens, comme en ont rêvé Brongniart et Cuvier, se renvoyant l’un à l’autre la flamme et la fumée.
Vers les six heures du soir, la canonnade se fixe et augmente. En effet, l’ennemi a démasqué une batterie de quinze pièces. Napoléon devine que son arrièregarde s’est renforcée, et que, comme Wellington doit être arrivé près de la forêt de Soignes, il va prendre pour la nuit position en avant de cette forêt. L’empereur veut s’en assurer : il fait déployer les cuirassiers du général Milhaud, qui font mine de charger, sous la protection de quatre batteries d’artillerie légère. L’ennemi démasque alors quarante pièces, qui tonnent à la fois. 11 n’y a plus de doute :
toute l'armée est là; c’est ce que Napoléon voulait savoir. Il rappelle ses cuirassiers, dont il a besoin pour le lendemain, prend position en avant de Planchenoit, établit son quartier général à la ferme du Caillou, et ordonne que, pendant la nuit, un observatoire soit dressé, du haut duquel il puisse, le lendemain matin, découvrir toute la plaine. Selon toutes les probabilités, Wellington accepte la bataille.
Pendant la soirée, on amène à Napoléon plusieurs officiers de cavalerie anglaise, faits prisonniers pendant la journée, mais desquels il ne peut tirer aucun renseignement.
A dix heures, Napoléon, qui croit Grouchy à Wavre, lui envoie un officier pour lui annoncer qu’il a devant lui toute l’armée anglo-hollandaise, en position en avant de la forêt de Soignes, ayant sa gauche appuyée au hameau de la Haie, et que, selon toute probabilité, il lui livrera bataille le lendemain ; en conséquence, il lui ordonne de détacher de son camp, deux heures avant le jour, une division de sept mille hommes, avec seize pièces d’artillerie, et d’acheminer cette division sur Saint-Lambert, afin qu’elle puisse se mettre en communication avec la droite de la grande armée , et opérer sur la gauche de l’armée anglo-hollandaise; quant à lui, aussitôt qu’il se sera assuré que l’armée prussosaxonne a évacué Wavre, soit pour se porter sur Bruxelles, soit pour suivre toute autre direction, il marchera avec la plus grande partie de ses troupes
dans la môme direction que la division qui lui servira d’avant-garde, et tâchera d’arriver avec toute sa puissance vers les deux neures de l’après-midi, moment où sa présence sera décisive. Au reste, Napoléon, pour ne pas attirer les Prussiens par sa canonnade, n’engagera l’action qu’assez avant dans la matinée.
Cette dépêche est à peine expédiée, qu’un aide de camp du maréchal Grouchy arrive avec un rapport écrit à cinq heures du soir, et daté de Gembloux. Le maréchal a perdu la voie de l’ennemi; il ignore s’il s’est porté sur Bruxelles ou sur Liège : en conséquence, il a établi des avant-gardes sur chacune de ces routes. Comme Napoléon visite les postes, il ne trouve la dépêche qu’en rentrant. Il expédie aussitôt un autre ordre pareil à celui qu’il a adressé â Wavre;
et, derrière l’officier qui l’emporte, arrive un second aide de camp porteur d’un second rapport écrit à deux heures du matin, et daté également de Gembloux. Grouchy a appris, vers six heures du soir, que Blücher s’est dirigé sur Wavre avec toutes ses forces; sa première intention était de l’y suivre à l’instant môme, mais ses troupes avaient déjà pris leur bivac et faisaient leur soupe; il ne partira donc que le lendemain matin. Napoléon ne comprend rien à cette paresse de ses généraux, qui cependant ont
eu, en 1814 et 1815, un an pour se reposer; il expédie au maréchal un troisième ordre plus pressant encore que les premiers.
Ainsi, pendant la nuit du 17 au 18, les positions des quatre armées sont celles-ci :
Napoléon, avec les premier, deuxième et sixième corps d’infanterie, la division de cavalerie légère du général Suberviè, les cuirassiers et les dragons de Milhaud et de Rellermann, enfin, avec la garde impériale, c’est-à-dire avec soixante-huit mille hommes et deux cent quarante pièces de canon, hivaque en arrière et en avant de Planchenoit, à cheval sur la grand’route de Bruxelles à Charleroi.
Wellington, avec toute l’armée anglo-hollandaise, forte de plus de quatre-vingt mille hommes et de deux cent cinquante bouches à feu, a son quartier général à Waterloo, et s’étend sur la crête d’une éminence depuis Braine-Laleud jusqu’à la Haie.
Blücher est à Wavre, où il a rallié soixante et quinze mille hommes, avec lesquels il est prêt à se porter partout où le canon lui indiquera qu’on a besoin de lui.
Enfin, Grouchy est à Gembloux, où il se repose, ‘après avoir fait trois lieues en deux jours.
La nuit s’écoule ainsi : chacun pressent bien qu’on est à la veille de Zama; mais on ignore encore lequel sera Scipion, et lequel Annibal.
Au poin* du jour, Napoléon sort inquiet de sa tente, car il n’espère pas retrouver Wellington dans sa position de la veille : il croit que le général anglais et le général prussien ont dû profiter de la nuit pour se réunir devant Bruxelles, et qu’ils l’attendent
à la sortie des défilés de la forêt de Soignes. Mais, au premier coup d’œil, il est rassuré : les troupes anglo-hollandaises couronnent toujours la ligne des hauteurs où elles se sont arrêtées la veille; en cas de défaite, leur retraite est impossible. Napoléon ne jette qu’un coup d’œil sur ses dispositions ; puis, se retournant vers ceux qui l’accompagnent :
■— La journée dépend de Grouchy, dit-il : et, s’il suit les ordres qu’il a reçus, nous avons quatre-vingtdix chances contre une.
A huit heures du matin, le temps s’éclaircit, et des officiers d’artillerie, queNapoléon a envoyés examiner la plaine, reviennent lui annoncer que les terres commencent à se sécher, et que, dans une heure, l’artillerie pourra commencer à manœuvrer. Aussitôt, Napoléon, qui a mis pied à terre pour déjeuner, remonte à cheval, se porte vers la Belle-Alliance et reconnaît la ligne ennemie; mais, doutant encore de lui-même, il charge le général Haxo de s’en approcher le plus près possible, pour s’assurer si l’ennemi n’est point protégé par quelque retranchement élevé pendant la nuit. Une demi-heure après, ce général est de retour : il n’a aperçu aucune fortification, et l’ennemi n’est défendu que par la nature même du terrain. Les soldats reçoivent l’ordre d’apprêter et de faire sécher leurs armes.
Napoléon avait d’abord eu l’idée de commencer l’attaque parla droite; mais, sur les onze heures du matin, Ney, qui s’est chargé d’examiner cette partie
du terrain, revient lui dire qu’un ruisseau qui traverse le ravin est devenu, par la pluie de la veille, un torrent bourbeux qu’il lui sera impossible de traverser avec de l’infanterie et qu’il sera forcé de sortir du village par files. Alors Napoléon change son plan : il évitera cette difficulté locale, remontera à la naissance du ravin, percera l’armée ennemie par le centre, lancera de la cavalerie et de l’artillerie sur la route de Bruxelles; et ainsi, les deux corps d’armée, tranchés par le milieu, auront toute retraite coupée, l’un par Grouchy, qui ne peut manquer d’arriver sur les deux ou trois heures, l’autre par la cavalerie et l’artillerie, qui défendront la chaussée de Bruxelles. En conséquence, l’empereur porte toutes ses réserves au centre.
Puis, comme chacun est à son poste et n’attend plus que l’ordre de marcher, Napoléon met son cheval au galop et parcourt la ligne, éveillant, partout où il passe, et les sons de la musique militaire, et les cris des soldats, manœuvre qui donne toujours au commencement de ses batailles un air de fête qui contraste avec la froideur des armées ennemies, où jamais nul, parmi les généraux qui les commandent, n’excite assez de confiance ou de sympathie pour éveiller un tel enthousiasme. Wellington, une lunette à la main, appuyé contre un arbre du petit chemin de traverse en avant duquel ses soldats sont rangés en ligne, assiste a ce spectacle imposant d’une armée tout entière qui jure de vaincre ou de mourir.
Napoléon revient mettre pied à terre sur les hauteurs de Rossomme, d’où il découvre tout le champ de bataille. Derrière lui, les cris et la musique retentissent encore, pareils à la flamme d’une traînée de poudre ; puis, tout rentre bientôt dans ce silence solennel qui plane toujours sur deux armées prêtes à combattre.
Bientôt, ce silence est rompu par une fusillade qui éclate vers notre extrême gauche, et dont on aperçoit la fumée au-dessus du bois du Goumont : ce sont les tirailleurs de Jérôme qui ont reçu l’ordre d’engager le combat pour attirer l’attention des Anglais de ce côté. En effet, l’ennemi démasque son artillerie, le tonnerre des canons domine le pétillement de la fusillade ; le général Reille fait avancer la batterie de la division Foy, et Reîlermann lance au galop ses douze pièces d’artillerie légère; en même temps, au milieu de l’immobilité générale du reste de la ligne, la division Foy s’ébranle et s’avance au secours de Jérôme.
Au moment où Napoléon a les yeux fixés sur ce premier mouvement, un aide de camp envoyé par le maréchal Ney, qui a été chargé de diriger l’attaque du centre sur la ferme de la Haie-Sainte par la chaussée de Bruxelles, arrive au galop et annonce que tout est prêt et que le maréchal n’attend plus que le signal; en effet, Napoléon voit les troupes désignées pour cette attaque échelonnées devant lui en masses profondes, et il va donner l’ordre, lorsque
tout à coup, en jetant un dernier coup d’œil sur l’ensemble du champ de bataille, il aperçoit au milieu de la brume comme un nuage qui s’avance dans la direction de Saint-Lambert. Il se retourne vers le duc de Dalmatie, qui, en sa qualité de major générai, est près de lui, et lui demande ce qu’il pense de cette apparition. Toutes les lunettes de l’état-major sont braquées à l’instant même de ce côté : les uns soutiennent que ce sont des arbres, les autres soutiennent que ce sont des hommes; Napoléon le premier reconnaît une colonne ; mais est-ce Groucby? est-ce Blücher? C’est ce qu’on ignore. Le maréchal Soult penche pour Grouchy; mais Napoléon, comme par pressentiment, doute encore : il fait appeler le général Domon et lui ordonne de se porter vers Saint- Lambert, avec sa division de cavalerie légère et celle du général Subervie, pour éclairrr oa droite, communiquer promptement avec les corps qui arrivent, opérer sa réunion avec eux si c’est le détachement de Groucby, et les contenir si c’est l’avant-garde de Blücher.
L’ordre est à peine donné, que le mouvement s’exécute. Trois mille hommes de cavalerie font un à-droite par quatre, se déroulent comme un immense ruban, serpentent un instant dans les lignes de l’armée, puis, s’échappant par notre extrême droite, se portent rapidement et se reforment comme à une parade, à trois mille toises à peu près de son extrémité.
A peine ont-ils opéré ce mouvement, qui par sa
précision et son élégance a un instant détourné l’attention des bois du Goumont, où l'artillerie continue de gronder, qu’un officier de chasseurs amène à Napoléon un hussard prussien qui vient d’être enlevé, entre Wavre et Planchenoit, par une reconnaissance volante. Il est porteur d’une lettre du général Bulow, qui annonce à Wellington qu’il arrive par Saint- Lambert, et lui demande ses ordres. Outre cette explication, qui lève tous les doutes relativement aux masses que l’on aperçoit, le prisonnier donne de nouveaux renseignements, qu’il faut croire, tout incroyables qu’ils paraissent; c’est que, le matin encore, les trois corps de l’armée prusso-saxonne étaient à Wavre, où Grouchy ne les a nullement inquiétés; c’est ensuite qu;ü n’y a aucun Français devant eux, puisqu’une patrouille de son régiment a poussé cette nuit même une reconnaissance jusqu’à deux lieues de Wavre sans avoir rien rencontré.
Napoléon se retourne vers le maréchal Soult.
— Ce matin, lui dit-il, nous avions quatre-vingtdix chances pour nous; l’arrivée de Bulow nous en fait perdre trente ; mais nous en avons encore soixante contre quarante, et, si Grouchy répare l’horrible faute qu’il a commise hier, de s’amuser à Gembloux, s’il envoie son détachement avec rapidité, la victoire en sera plus décisive, car le corps de Bulow sera entièrement perdu. Faites venir un officier.
Un officier d’état-major s’avance aussitôt : il est
chargé de porter à Grouchy la lettre de Bulow et de le presser d’arriver. D’après ce qu’il a dit lui-même, il doit, à cette heure, être devant Wavre. L’officier fera un détour et le joindra par ses derrières : c’est quatre ou cinq lieues à faire par d’excellents chemins; l’officier, qui est bien monté, promet d’être près de lui en une heure et demie. Au même instant, le général Domon envoie un aide de camp qui confirme la nouvelle : ce sont les Prussiens qu’il a devant lui, et, de son côté, il vient de lancer plusieurs patrouilles d’élite pour se mettre en communication avec le maréchal Grouchy.
L’empereur ordonne au général Lobau de traverser avec deux divisions la grande route de Charleroi, et de se porter sur l’extrême droite pour soutenir la cavalerie légère : il choisira une bonne position où il puisse avec dix mille hommes en arrêter trente mille. Tels sont les ordres que Napoléon donne, quand il connaît ceux auxquels il les adresse. Ce mouvement est exécuté sur-le-champ. Napoléon ramène ses yeux sur le champ de bataille.
Les tirailleurs viennent de commencer le feu sur toute la ligne, et cependant, à l’exception du combat qui continue avec le même acharnement dans le bois du Goumont, rien n’est sérieux encore. A l’exception d’une division que l’armée anglaise a détachée de son centre et fait marcher au secours des gardes, toute la ligne anglo-hollandaise est immobile, et, à son extrême gauche, les troupes de Bulow se reposent
et se forment en attendant leur artillerie, encore en» gagée dans îe défilé. En ce moment, Napoléon envoie au maréchal Ney l’ordre de faire commencer le feu de ses batteries, de marcher sur la Haie-Sainte, de s’en emparer à la baïonnette, d’y laisser une division d’infanterie, de s’élancer aussitôt sur les deux fermes de Papelotte et de la Haie et d’en débusquer l’ennemi, afin de séparer l’armée anglo-hollandaise du corps de Bulow. L’aide de camp porteur de cet ordre part, traverse la petite plaine qui sépare Napoléon du maréchal, et se perd dans les rangs pressés des colonnes qui attendent le signal. Au bout de quelques minutes, quatre-vingts canons éclatent à la fois et annoncent que l’ordre du chef suprême va être exécuté.
Le comte d’Erlon s’avance avec trois divisions, soutenu par ce feu terrible, qui commence à trouer les lignes anglaises, lorsque tout à coup, en traversant un bas-fond, l’artillerie s’embourbe. Wellington, qui, de sa ligne de hauteurs, a vu cet accident, en profite et lance sur elle une brigade de cavalerie qui se divise en deux corps et charge avec la rapidité de la foudre, partie sur la division Marcognet, partie sur les pièces éloignées de tout secours, et qui, ne pouvant manœuvrer, non-seulement ont cessé d’attaquer^ mais ne sont même plus en état de se défendre : l’infanterie, trop pressée, est enfoncée et deux aigles sontprises; l’artillerie est sabrée, les traits des canons et les jarrets des chevaux sont coupés : déjà sept
pièces de canon sont hors de service, lorsque Napoléon s’aperçoit de cette bagarre et ordonne aux cuirassiers du général Milhaud de courir au secours de leurs frères. La muraille de fer se met en mouvement, secondée par le 4e régiment de lanciers, et la brigade anglaise, surprise en flagrant délit, disparaît sous ce choc terrible, écrasée, écharpée, mise en pièces; deux régiments de dragons, entre autres, ont entièrement disparu : les canons sont repris et la division Marcognet est dégagée.
Cet ordre, si admirablement exécuté, a été porté par Napoléon lui-même, qui s’est élancé à la tête de la ligne, au milieu des boulets et des obus, qui tuent à ses côtés le général Devaux et blessent le général Lallemand.
Cependant Ney, quoique privé d’artillerie, n’en continue pas moins à s’avancer ; et, tandis que cet échec si fatal, quoique si promptement réparé, a lieu sur la droite de la chaussée de Charleroi à Bruxelles, il a fait avancer, par la grande route et dans les terres à gauche, une autre colonne qui aborde enfin la Haie- Sainte.
Là, sous le feu de toute l’artillerie anglaise, àlaquelle la nôtre ne peut plus répondre que faiblement, se concentre tout le combat. Pendant trois heures, Ney, qui a retrouvé toute la force de ses belles années, s’acharne à cette position, dont il parvient enfin à s’emparer, et qu’il trouve encombrée de cadavres ennemis. Trois régiments écossais y sont couchés côte à
côte, à leur rang, morts comme ils ont combattu, et la deuxième division belge, les cinquième et sixième divisions anglaises, y ont laissé un tiers de leurs hommes. Napoléon lance sur les fuyards les infatigables cuirassiers de Milhaud, qui les poursuivent, le sabre dans les reins, jusqu'au milieu des rangs de l’armée anglaise, où ils viennent mettre le désordre. De la hauteur où il est placé, l’empereur voit les bagages, les chariots et les réserves anglais, s’éloigner du combat et se presser sur la route de Bruxelles. La journée est à nous si Grouchy paraît.
Les yeux de Napoléon sont constamment tournés du côté de Saint-Lambert, où les Prussiens ont enfin engagé le combat, et où, malgré la supériorité de leur nombre, ils sont conteuus par les deux mille cinq cents cavaliers de Domon et de Subervie, et par les sept mille hommes de Lobau, qui lui seraient si utiles à cette heure pour soutenir son attaque du centre, vers laquelle il ramène les yeux, n’entendant rien, ne voyant rien qui lui annonce l’arrivée tant attendue de Grouchy.
Napoléon envoie l’ordre au maréchal de se maintenir, coûte que coûte, dans sa position. 11 a besoin de voir clair un instant sur son échiquier.
A l’extrême gauche, Jérôme s’est emparé d’une partie du bois et du château du Goumont, dont il ne reste plus que ies quatre murs, tous les toits ayant été enfoncés par les obus ; mais les Anglais continuent de tenir dans le chemin creux qui longe le verger ï
ce n’est donc, de ce côté, qu’une demi-victoire.
En face et vers le centre, le maréchal s’est emparé de la Haie-Sainte et s’y maintient, malgré l’artillerie de Wellington et ses charges de cavalerie, qui viennent s’arrêter sous le feu effroyable de notre mousqueterie. Il y a ici victoire complète.
A droite de la chaussée, le général Durutte est aux prises avec les fermes de Papelotte et de la Haie; et, là, il y a chance de victoire.
Enfin, à l’extrême droite, les Prussiens de Bulow, qui se sont enfin mis en bataille, viennent de s’établir perpendiculairement à notre -droite; trente mille hommes et soixante bouches à feu marchent contre les dix mille hommes des généraux Domon, Subervie et Lobau. C’est donc là que, pour le moment, est le véritable danger.
Le danger grandit encore des rapports qui arrivent : les patrouilles du générai Domon sont revenues sans avoir aperçu Grouchy. Bientôt on reçoit une dépêche du maréchal lui-même. Au lieu de partir de Gembloux au point du jour, comme il avait promis de le faire dans sa lettre de la veille, il n’en est parti qu’à neuf heures et demie du matin. Cependant, il est quatre heures et demie de l’après-midi , le canon gronde depuis cinq heures,* Napoléon espère encore que, obéissant à la première loi de la guerre, il se ralliera au canon. A sept heures et demie, il peut être sur le champ de bataille : il faut redoubler d’efforts jusque-là, et surtout arrêter les
progrès des trente mille hommes de Bulow, qui, si Grouchy débouche enfin, se trouveront, à cette heure, pris entre deux feux.
Napoléon ordonne au général Duhesme, qui commande les deux divisions de la jeune garde, de se porter sur Pîanchenoit , vers lequel Lobau, pressé par les Prussiens, exécute sa retraite en échiquier : Duhesme part avec huit mille hommes et vingt-quatre canons, qui arrivent au grand galop, se mettent en batterie, et commencent leur feu au moment où l’artillerie prussienne laboure de sa mitraille la chaussée de Bruxelles. Ce renfort arrête le mouvement progressif des Prussiens, et paraît même un instant les faire reculer. Napoléon profite de ce répit : l’ordre est donné à Ney de marcher au pas de charge vers le centre de l’armée anglo-hollandaise et de l’enfoncer; il appelle à lui les cuirassiers de Milhaud, qui chargent en tête pour ouvrir la trouée; le maréchal les suit, et bientôt couronne le plateau avec ses troupes. Toute la ligne anglaise s’enflamme, et vomit la mort à bout portant; Wellington lance tout ce qui lui reste de cavalerie contre Ney, pendant que son infanterie se forme en carré. Napoléon sent la nécessité de soutenir le mouvement, et envoie l’ordre au comte de Valrny de se porter avec ses deux divisions de cuirassiers sur le plateau, pour appuyer les divisions de Milhaud et Lefèvre-Desnouettes. Au même moment, le maréchal Ney fait avancer la grosse cavalerie du général Guyot ; les divisions Milhaud et
Lefèvre-Desnouettes sont ralliées par elle et ramenées à la charge; trois mille cuirassiers et trois mille dragons de la garde, c’est-à-dire les premiers soldats du monde, s’avancent au grand galop de leurs chevaux et viennent se heurter aux carrés anglais, qui s’ouvrent, vomissent /eur mitraille, et se referment. Mais rien n’arrête l’élan terrible de nos soldats. La cavalerie anglaise, repoussée, la longue épée des cuirassiers et des dragons dans les reins, repasse dans les intervalles, et va se reformer en arrière, sous la protection de son artillerie; aussitôt, cuirassiers et dragons se ruent sur les carrés, dont quelques-uns sont enfin entr’ouverts, mais meurent sans reculer d’un pas. Alors commence une terrible boucherie, qu’interrompent de temps en temps des charges désespérées de cavalerie, contre lesquelles nos soldats sont obligés de se retourner, et pendant lesquelles les carrés anglais respirent et se reforment, pour être rompus de nouveau. Wellington, poursuivi de carrés en carrés, verse des pleurs de rage en voyant poignarder ainsi sous ses yeux douze mille hommes de ses meilleures troupes; mais il sait qu’elles ne reculeront pas d’une semelle, et, calculant le temps matériel qui doit s’écouler avant que la destruction soit accomplie, il tire sa montre et dit à ceux qui l’entourent :
— Il y en a pour deux heures encore, et, avant une heure, la nuit sera venue ou Bluchcr.
Gela dure ainsi trois quarts d’heure.
Alors, de la hauteur d’où il domine tout le champ de bataille. Napoléon voit déboucher une masse profonde par re chemin de Wavre... Enfin Grouchy, qu’il a tant attendu, arrive, tard il est vrai, mais encore assez à temps pour compléter la victoire. A la vue de ce renfort, il envoie des aides de camp annoncer dans toutes les directions que Grouchy parait et va entrer en ligne. En effet, des masses successives se déploient et se mettent en bataille; nos soldats redoublent d’ardeur, car ils croient qu’ils n’uat plus qu’un dernier coup à frapper. Tout à coup, une formidable artillerie tonne en avant de ces nouveaux venus, et les boulets, au lieu d’être dirigés contre les Prussiens, nous emportent des rangs entiers. Chacun, autour de Napoléon, se regarde avec stupéfaction; l’empereur se frappe le front : ce n’est point Grouchy, c’est Blücher!
Napoléon juge du premier coup d’œil sa position: elle est terrible. Soixante mille hommes de troupes fraîches, sur lesquelles il ne comptait pas, sont tombés successivement sur ses troupes, écrasées par huit heures de lutte; l’avantage se maintient pour lui au centre, mais il n’a plus d’aile droite; s’acharner pour couper l’ennemi en deux serait maintenant chose inutile et même dangereuse. L’empereur conçoit et ordonne alors une des plus belles manœuvres qu’il ait jamais rêvées dans ses combinaisons stratégiques les plus hasardées : c’est un grand changement de front oblique sur le centre, et à l’aide duquel il fer-
face aux deux armées. D’ailleurs, le temps s’écoule, et la nuit, qui devait venir pour les Anglais, vient aussi pour lui.
Alors, il donne l’ordre à sa gauche de laisser derrière elle le bois du Goumont et les quelques Anglais qui tiennent encore à l’abri des murs crénelés du château , et de venir remplacer le premier et le deuxième corps, qui ont beaucoup souffert, en même temps qu’elle dégagera la cavalerie de Kelîermann et de Milhaud, trop engagée sur le plateau de Mont- Saint-Jean. Il ordonne à Lobau et à Duhesme de continuer la retraite et de venir se ranger en ligne au-dessus de Planchenoit, au général Pelet de tenir fortement dans ce village, afin d’appuyer le mouvement; le centre pivotera sur lui-même; en même temps, un aide de camp reçoit l’ordre de parcourir la ligne, et d’annoncer l’arrivée du maréchal Grouchy.
A cette nouvelle, l’enthousiasme se ranime : tout s’ébranle sur l’immense ligne; Ney, démonté cinq fois, met l’épée à la main; Napoléon prend la tête de sa réserve, et s’avance de sa personne par la chaussée. L’ennemi continue de plier à son centre : sa première ligne est percée; la garde la dépasse et enlève une batterie dételée. Mais, là, elle tombe sur la seconde ligne, qui se compose d’une masse terrible : ce sont les débris des régiments culbutés par la cavalerie française deux heures auparavant, et qui se sont reformés; ce sont les brigades des gardes
anglaises. le régiment beige de Chassé et la division de Brunswick. N’importe ! la colonne se déploie comme à une manœuvre; mais, tout à coup, dix pièces en batterie éclatent à portée de pistolet et emportent sa tête tout entière, tandis que vingt autres bouches à feu la prennent en biais, et plongent dans les masses entassées autour de la Belle-Alliance, que leur mouvement vient de mettre à découvert. Le général Friant est blessé ; le général Michel, le général Jamin et le général Mallet sont tués; les majors Augelet, Cardinal et Agnès tombent morts ; le général Guyot, en ramenant pour la huitième fois à la charge sa grosse cavalerie, reçoit deux coups de feu; Ney a ses habits et son chapeau criblés de balles; un moment d’hésitation se fait ressentir sur toute la ligne.
En ce moment, Blücher est arrivé au hameau de la Haie, et en a débusqué les deux régiments qui le défendent; ces deux régiments, qui ont tenu une demi-heure contre dix mille hommes, se mettent en retraite ; mais Blücher appelle à lui six mille hommes de cavalerie anglaise qui gardaient la gauche de Wellington, et qui sont devenus inutiles depuis que cette gauche est occupée par les Prussiens. Ces six mille hommes, qui arrivent pêle-mêle avec ceux qu’ils poursuivent, font une trouée horrible au cœur de l’armée même. Cambronne se jette alors, avec le deuxième bataillon du 1" régiment de chasseurs, entre la cavalerie anglaise et les fuyards, se forme en
carré, et soutient la retraite des autres bataillons de la garde. Ce bataillon attire à lui tout le choc; il est entouré, pressé, attaqué de tous les côtés... C’est alors que, sommé de se rendre, Cambronne répond, non pas la phrase fleurie qu’on lui a prêtée, mais un seul mot, un mot de corps de garde, il est vrai, mais auquel son énergie n’ôte rien de sa sublimité, et, presque aussitôt, tombe de son cheval, renversé par un éclat d’obus qui le frappe à la tête.
Au- même instant, Wellington fait avancer toute son extrême droite, dont il peut disposer, puisque, par notre mouvement, elle cesse d’être contenue, et, reprenant l’offensive à son tour, il la lance comme un torrent des hauteurs du plateau. Cette cavalerie tourne les carrés de la garde, qu’elle n’ose point attaquer, puis fait un à-droite et revient percer notre centre au-dessous de la Haie-Sainte. Alors on apprend que Bulow dépasse notre extrême droite, que le général Duhesme est blessé dangereusement, que Grouchy, enfin, sur lequel on comptait, ne vient pas. La fusillade et le canon éclatent à cinq cents toises sur nos derrières : Bulow nous a débordés. Le cri de Sauve qui peut l se fait entendre; la déroute commence. Les bataillons qui tiennent encore sont désorganisés par les fuyards ; Napoléon, au moment d’être enveloppé, se jette dans le carré de Cambronne avec Nev, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, Flahaut, Gourgaud et Labédoyère, qui se trouvent sans soldats. La
cavalerie multiplie ses charges; l’artillerie anglaise, de la crête de ses hauteurs, balaye toute la plaine ; la nôtre, qui n’a plus d’hommes pour la servir, reste muette; ce n’est plus un combat, c’est une boucherie.
En ce moment, il se fait une éclaircie de nuages; Blücher et Wellington, qui viennent de se joindre à la ferme de la Belle-Alliance, profitent de ce secours du ciel pour mettre leur cavalerie à la poursuite de nos troupes; les ressorts qui faisaient mouvoir ce corps gigantesque sont rompus, l’armée est dispersée ; seuls, quelques bataillons de la garde tiennent et meurent.
Napoléon tente en vain d’arrêter ce désordre : il se jette au milieu de la déroute, trouve un régiment de la garde et deux batteries en réserve derrière Planchenoit,|et essaye de rallier les fuyards : malheureusement, la nuit empêche de le voir, le tumulte de l’entendre. Alors, il descend de cheval, se jette l’épée à la main au milieu d’un carré ; Jérôme le suit, en disant :
— Tu as raison, frère, ici doit tomber tout ce qui porte le nom de Bonaparte.
Mais il est pris par scs généraux et ses officiers d’état-major, repoussé par ses grenadiers, qui veulent bien mourir, mais qui ne veulent pas que leur empereur meure avec eux : on le remet à cheval, un officier prend la bride et l’entraîne au galop; il passe
ainsi au milieu des Prussiens, qui Pont débordé de près d’une demie-lieue. Ni balles ni boulets ne veulent de lui. Enfin, il arrive à Jemmapes, s’y arrête un instant, renouvelle ses tentatives de ralliement» auxquelles la nuit, la confusion, la déroute générale, l’encombrement et, plus que tout cela, la poursuite acharnée des Prussiens, s’opposent encore. Puis, convaincu que, comme après Moscou, tout était fini une seconde fois, et que c’est seulement de Paris qu’il peut rallier l’armée et sauver la France, il continue sa route, fait une halte à Philippeville, et arrive le 20 à Laon.
Celui qui écrit ces lignes n’a vu Napoléon que deux fois dans sa vie, à huit jours de distance, et cela pendant le court espace d’un relai; la première fois lorsqu’il allait à Ligny, la seconde fois lorsqu’il revenait de Waterloo ; la première fois à la lumière du soleil, la seconde fois à la lueur d’une lampe; la première fois au milieu des acclamations de la multitude, la seconde fois au milieu du silence d’une population.
Chaque fois, Napoléon était assis dans la même voiture, à la même place, vêtu du même habit; chaque fois, c’était le même regard vague et perdu; chaque fois, c’était la même tête, calme et impassible; seulement, il avait le front un peu plus incliné sur la poitrine en revenant qu’en allant.
Était-ce d’ennui de ce qu’il ne pouvait dormir, ou de douleur d’avoir nerdu le monde?
Le 21 juin. Napoléon est de retour à Paris.
Le 22, la chambre des pairs et la chambre des députés se déclarent en permanence, et proclament traître à la patrie quiconque voudra les suspendre ou les dissoudre.
Le même jour, Napoléon abdique en faveur de son fils.
Le 8 juillet, Louis XVIII rentre à Paris.
Le 14, Napoléon, après avoir refusé l'offre du capitaine Baudin, aujourd'hui vice-amiral, qui lui propose de le conduire aux États-Unis, passe à bord du Belle rophon, commandé par le capitaine Maitland, et écrit au prince régent d’Angleterre :
a Altesse royale,
» En butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.
Le IG juillet, le Bellérophon ht voile pour l’Angleterre.
Le 24, il mouilla à Torbay, où Napoféon apprit que le général Gourgaud, porteur de sa lettre, n’avait pu communiquer avec la terre, et avait été forcé de se dessaisir de ses dépêches.
Le 26 au soir, le Bellérophon entra dans la rade de Plymouth. Là, les premiers bruits de déportation à Sainte-Hélène se répandirent : Napoléon ne voulut pas y croire.
Le 30 juillet, un commissaire signifia à Napoléon la résolution relative à sa déportation à Sainte- Hélène. Napoléon, indigné, prit une plume et écrivit :
« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m’est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par la force, de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Belléropnon ; je ne suis pas le prisonnier, je suis l’hôte de l’Angleterre. J’y suis venu à l’instigation même du capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir, et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela m’était agréable. Je me suis présenté de bonne foi, pour venir me mettre sous la protection des lois de l’Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon , je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir, ainsi que ma suite, n’a voulu
que tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon.
» Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient désormais parler de leur loyauté, de leurs lois et de leur liberté : la foi britan. nique se trouvera perdue dans J 'hospitalité du Bellérophon.
» J’en appelle à l’histoire : elle dira qu’un ennemi, qui fit longtemps la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois : quelle plus grande preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on, en Angleterre, à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi ; et, quand il se fut livré de bonne foi, on l’immola I
x» A bord du Bellérophon , en mer. *
Le 7 août, malgré cette protestation, Napoléon fut forcé de quitter le Bellérophon pour passer à bord du Northumberland. L’ordre ministériel portait d’ôter à Napoléon son épée; l’amiral Keith eut honte d’un pareil ordre et ne voulut pas le mettre à exécution.
Le lundi, 7 août 1815, le Northumberland appareilla pour Sainte-Hélène.
Le 16 octobre, soixante et dix jours ajorès son dé-
part de l’Angleterre, et cent dix jours après avoir quitté la France, Napoléon toucha le rocher dont il devait faire un piédestal.
Quant à l’Angleterre, elle accepta dans toute son étendue la honte de sa trahison : et, à compter du 46 octobre 1815. les rois eurent leur Christ et les peuples leur Judas.
L’empereur coucha le même soîr dans une espèce d’auberge où il se trouva fort mal. Le lendemain, à six heures du matin, il partit à cheval, avec le grand maréchal Bertrand et l’amiral Keith, pour Longwood, maison que ce dernier avait arrêtée pour sa résidence, comme la plus convenable de 111e. En revenant, l’empereur s’arrêta à un petit pavillon dépendant d’une maison de campagne qui appartenait à un négociant de l’île, nommé M. Balcombe. C’était son logis temporaire, et il devait demeurer là tant que Longwood ne serait pas en état de le recevoir. Il avait été si mal la veille, que, quoique ce petit pavillon fût presque entièrement dégarni, il ne voulut pas revenir à la ville.
Le soir, quand Napoléon voulut se coucher, il se trouva qu’une fenêtre, sans vitrages, sans contrevents et sans rideaux, donnait sur son lit. M. de
Las-Cases et son fils la barricadèrent du mieux qu’ils purent, et gagnèrent une mansarde, où ils se couchèrent chacun sur un matelas; les valets de chambre, enveloppés de leurs manteaux, s’étaient jetés en travers de la porte.
Le lendemain, Napoléon déjeuna sans nappe ni serviette, avec le reste du dîner de la veille.
Ce n’était que le prélude de la misère et des privations qui l’attendaient à Longwood.
Cependant, peu à peu cette position s’améliora : on fit venir du Northumberland le linge et l’argenterie ; le colonel du 53e avait fait offrir une tente, que l’on dressa en prolongement de la chambre de l’empereur; dès lors, Napoléon, avec sa régularité ordinaire, songea à mettre un peu d’ordre dans ses journées.
A dix heures, l’empereur faisait appeler M. de Las-Cases, pour déjeuner avec lui; le déjeuner fini, et après une demi-heure de conversation, M. de Las-Cases relisait ce qui lui avait été dicté la veille : cette lecture achevée, Napoléon continuait de dicter jusqu’à quatre heures. À quatre heures, il s’habillait et sortait, pour qu’on pût faire sa chambre, descendait dans le jardin, qu’il affectionnait beaucoup, et au bout duquel une espèce de berceau recouvert en toile, comme une tente, lui offrait un abri contre le soleil; il s’asseyait ordinairement sous ce berceau, où l’on avait apporté une table et des chaises; là, il dictait à celui de ses comnagnons oui arrivait de la
ville pour ce travail, jusqu’à l’heure du dîner, qui était fixée à sept heures. Le reste de la soirée, on lisait, ou du Racine, ou du Molière, car on n’avait pas de Corneille : Napoléon appelait cela aller à la comédie ou à la tragédie. Enfin, il se couchait !e plus tard qu’il pouvait, attendu que, lorsqu’il se couchait de bonne heure, il se réveillait au milieu de la nuit et ne pouvait plus se rendormir.
En effet, quel est celui des damnés de Dante qui eût voulu troquer son supplice contre les insomnies de Napoléon?
Au bout de quelques jours, il se trouva fatigué et malade. On avait mis trois chevaux à sa disposition, et, pensant qu’une promenade lui ferait du bien, il arrangea, avec le général Gourgaud et le général Montholon, une cavalcade pour le lendemain; mais, dans la journée, il apprit qu’un officier anglais avait ordre de ne pas le perdre de vue : aussitôt, il renvoya les chevaux, en disant que tout était calcul dans la vie, et que, dés que le mal d’apercevoir son geôlier était plus grand que le bien que pouvait procurer l’exercice, c’était un gain tout clair que de rester chez soi.
L’empereur remplaça cette distraction par des promenades de nuit qui duraient quelquefois jusqu’à deux heures du matin.
Enfin, le dimanche 10 décembre, l’amiral fit prévenir Napoléon que sa maison de Longwood était prête : et, le même jour, l’empereur s’y rendit à
cheval. L’objet qui lui causa le plus vif plaisir, dans son nouvel ameublement, fut une baignoire en bois, que l’amiral était parvenu à faire exécuter, sur ses dessins, par un charpentier de la ville, une baignoire étant un meuble inconnu à Longwood; le môme jour, Napoléon en profita.
Le lendemain, le service de l’empereur commença à s’organiser : il se divisait en trois séries, chambre, livrée et bouche, et se composait de onze personnes.
Quant à la hauts maison, tout fut à peu près réglé comme à l’île d’Elbe : le grand maréchal Bertrand conserva le commandement et la surveillance générale, M. de Montholon fut chargé des détails domestiques, le général Gourgaud eut la direction de l’écurie, etM. de Las-Cases surveilla l’administration intérieure.
Quant à la division de la journée, c’était à peu près la môme qu’à Briars. A dix heures, l’empereur déjeunait dans sa chambre sur un guéridon, tandis que le grand maréchal et ses compagnons mangeaient à une table de service, où ils étaient libres de faire des invitations particulières. Comme il n’y avait pas d’heure fixe pour la promenade, la chaleur étant très-forte le jour, l’humidité prompte et grande le soir, et que les chevaux de selle et la voiture, qui devaient toujours venir du Cap, n’arrivaient jamais, l’empereur travaillait une partie de la journée, soit avec M. de Las-Cases, soit avec le général Gourgaud ou le général Montholon. De huit à neuf heures , on
dînait rapidement, la salle à manger ayant conservé une odeur de peinture insupportable à l’empereur : puis on passait au salon, où était préparé le dessert. Là, on lisait Racine, Molière ou Voltaire, en regrettant de plus en plus Corneille. Enfin, à dix heures, on se mettait à une table de reversis, jeu favori de l’empereur, et auquel on restait ordinairement jusqu’à une heure du matin.
Toute la petite colonie était logée à Longwood, à l’exception du maréchal Bertrand et de sa famille, qui habitaient Hut’s-Gate, mauvaise petite maison située sur la route de la ville.
L’appartement de l’empereur était composé de deux chambres, chacune de quinze pieds de long sur douze de large et environ sept de haut : des pièces de nankin, tendues en guise de papier, les garnissaient toutes deux; un mauvais tapis en couvrait le plancher.
Dans la chambre à coucher était le petit lit de campagne où couchait l’empereur, un canapé, sur lequel il reposait la plus grande partie de la journée, au milieu des livres dont il était encombré; à côté, un petit guéridon sur lequel il déjeunait et dînait dans son intérieur, et qui, le soir, portait un chandelier à trois branches recouvert d’un grand abatjour.
Entre les deux fenêtres, et à l’opposite de la porte, était une commode contenant le linge de l’empereur, et sur laquelle était son grand nécessaire.
La cheminée, surmontée d’une fort petite glace, était ornée de plusieurs tableaux. A droite, était le portrait du roi de Rome, à cheval sur un mouton; à gauche, et en pendant, était un autre portrait du roi de Rome, assis sur un coussin et essayant une pantoufle ; au milieu de la cheminée, était un buste en marbre du même enfant royal ; deux chandeliers, deux flacons et deux tasses de vermeil, tirés du nécessaire de l’empereur, complétaient la garniture de la cheminée.
Enfin, auprès du canapé, et précisément en face de l’empereur quand il y reposait étendu, ce qui avait lieu une grande partie du jour, était le portrait de Marie-Louise, tenant son fils entre ses bras, peint par Isabey.
En outre, sur la gauche de la cheminée, et en dehors des portraits, était la grosse montre d’argent du grand Frédéric , espèce de réveille-matin pris à Postdam, et, en regard, la propre montre de l’empereur, celle qui avait sonné l’heure de Marengo et d’Austerlitz, recouverte en or des deux côtés, et portant la lettre B.
La seconde pièce, servant de cabinet, n’avait d’abord pour tout meuble que des planches brutes, posées sur de simples tréteaux, supportant un bon nombre de livres épars et les divers chapitres écrits par chacun des généraux ou secrétaires sous la dictée de l’empereur; ensuite, entre les deux fenêtres, une armoire en forme de bibliothèque; à l’opposite, un
lit, semblable au premier, et sur lequel l’empereur reposait parfois le jour et se couchait même la nuit, après avoir quitté le premier dans ses fréquentes et longues insomnies : enfin, dans le milieu était la table de travail, avec l’indication des places qu’occupaient ordinairement l’empereur, lorsqu’il dictait, et MM. de Montholon, Gourgaud ou de Las-Cases, lorsqu’ils écrivaient.
Tels étaient la vie et le palais de l’homme qui avait tour à tour habité les Tuileries, le Kremlin et l’Escurial.
Cependant, malgré la chaleur du jour, malgré l’humidité du soir, malgré l’absence des choses les plus nécessaires à la vie commune, l’empereur eût supporté avec patience toutes ces privations, si l’on n’avait pris à tâche de l’entourer, de le traiter, nonseulement comme prisonnier dans File, mais encore comme prisonnier dans sa maison. On avait décidé, nous l’avons déjà dit, que, lorsque Napoléon monterait à cheval, un officier l’accompagnerait toujours : Napoléon avait pris le parti de ne plus sortir. Alors sa constance avait lassé ses geôliers, et on avait levé cette consigne, pourvu qu’il demeurât dans certaines limites; mais, dans ces limites, il était enfermé par un cercle de sentinelles. Un jour, une de ces sentinelles coucha l’empereur en joue, et le général Gourgaud lui arracha son fusil au moment où probablement elle allait faire feu. Cette enceinte ne permettait guère, au reste, qu’une demi-lieue de course,
et, comme l’empereur ne voulait pas la dépasser, pour s’épargner la compagnie de son gardien, il prolongeait sa promenade en descendant, par des chemins à peine frayés, dans des ravins profonds où il est incroyable qu’il ne se soit pas dix fois précipité.
Malgré ce changement dans ses habitudes, la santé de l’empereur se maintint assez bonne pendant les six premiers mois.
Mais, l’hiver suivant, le temps étant devenu constamment mauvais, l’humidité et la pluie ayant envahi les appartements de carton qu’il habitait, il commença à éprouver de fréquentes indispositions, qui se manifestaient par des lourdeurs et des engourdissements. Au reste, Napoléon n’ignorait pas que l’air était des plus insalubres, et qu’il était rare de rencontrer dans l’île une personne ayant atteint l’âge de cinquante ans.
Sur ces entrefaites, un nouveau gouverneur arriva et fut présenté par l’amiral à l’empereur : c’était un homme d’environ quarante-cinq ans, d’une taille commune, mioce, maigre, sec; rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, avec des yeux obliques, se fixant à la dérobée, ne regardant que rarement en face, et recouverts de sourcils d’un blond ardent, épais et fort proéminents. Il se nommait sir Hudson Lowe.
A partir du jour de son arrivée, de nouvelles vexations commencèrent, qui devinrent de plus en plus
intolérables. Son début fut d’envoyer à l’empereur deux pamphlets contre lui. Puis il fit subir à tous les domestiques un interrogatoire, pour savoir d’eux si c’était librement et de leur pleine volonté qu’ils demeuraient avec l’empereur. Ces nouvelles contrariétés lui occasionnèrent bientôt une de ces indispositions auxquelles il devenait de plus en plus suj et ; elle dura cinq jours, pendant lesquels il ne sortit pas, mais continua néanmoins de dicter sa campagne d’Italie.
Bientôt, les vexations du gouverneur augmentèrent encore : il porta l’oubli des plus simples convenances jusqu’à inviter à dîner chez lui le général Buonaparte, pour le faire voir à une Anglaise de distinction qui avait relâché à Sainte-Hélène. Napoléon ne répondit pas même à l’invitation. Les persécutions redoublèrent.
Personne ne put désormais écrire sans avoir préalablement communiqué la lettre au gouverneur, et toute lettre donnant à Napoléon le titre d’empereur était confisquée.
On fit signifier au général Buonaparte que la dépense qu’il faisait était trop grande, que le gouvernement n’avait entendu lui donner qu’une table journalière de quatre personnes au plus, une bouteille de vin par jour pour chaque personne, et un dîner prié par semaine ; s’il y avait des dépenses excédantes, le général Buonaparte et les personnes de sa suite devaient les payer.
L’empereur fit briser son argenterie et l’envoya à la ville; mais le gouverneur fit dire qu’il entendait qu’elle ne fût vendue qu’à l’homme qu*Àl présenterait; l’homme qu’il présenta donna six mille francs du premier envoi qui avait été fait; c’étaient les deux tiers à peine de la valeur de cette argenterie estimée au poids.
L’empereur prenait un bain tous les jours ; on lui fit dire qu’il devait se contenter d’un bain par semaine, l’eau étant rare à Longwood. Il y avait quelques arbres sous lesquels il allait parfois se promener, et qui donnaient la seule ombre qu’il y eût dans la limite assignée à ses promenades : le gouverneur les fit abattre; et, comme l’empereur se plaignait de cette cruauté, il répondit qu’il ignorait que ces arbres fussent agréables au général Buonaparte, mais que, du moment qu’il les regrettait , on en planterait d'autres .
Alors, Napoléon avait parfois des mouvements d’emportement sublime. Cette réponse en excita un.
— Le plus mauvais procédé des ministres anglais, s’écria-t-il, n’est plus désormais de m’avoir envoyé ici, mais de m’y avoir placé en vos mains. Je me plaignais de l’amiral; mais, au moins, il avait du cœur, lui : vous, vous déshonorez votre nation, et votre nom restera une flétrissure.
Enfin, on s’aperçut, à la qualité de la viande, qu’on fournissait à la table de l’empereur des bêtes mortes
et non tuées. On fit demander à les avoir vivantes : cette demande fut refusée.
Dès lors, l’existence de Napoléon n’est plus qu’une lente et pénible agonie, qui cependant dure cinq ans : pendant cinq ans encore, le moderne Prométhée reste enchaîné sur le roc où Hudson Lowe lui ronge le cœur. Enfin, le 20 mars 1821, jour du glorieux anniversaire de la rentrée de Napoléon à Paris, Napoléon éprouva, dès le matin, une forte oppression à l’estomac et une sorte de suffocation fatigante à la poitrine; bientôt une douleur aiguë se fit sentir à l’épigastre, dans l’hypocondre gauche, et s’étendit sur le côté du thorax jusqu’à l’épaule correspondante» Malgré les premiers remèdes, la fièvre continua, l’abdomen devint douloureux au tact et l’estomac se tendit. Vers cinq heures de l’après-midi, il y eut un redoublement, accompagné d’un froid glacial, surtout aux extrémités inférieures, et le malade se plaignit de crampes. En ce moment, madame Bertrand étant venue lui faire une visite, Napoléon s’efforça de paraître moins abattu, et affecta même un peu de gaieté; mais bientôt, sa disposition mélancolique reprenant le dessus :
— Il faut nous préparer à la sentence fatale : vous, Hortense et moi, sommes destinés à la subir sur ce vilain rocher. J’irai le premier, vous viendrez ensuite, Hortense vous suivra. Mais nous nous retrou* verons tous les trois là-haut.
Puis il ajouta ces quatre vers de Zaïre :
Mais h revoir Paris je ne dois plus prétendre :
Vous voyez qu’au tombeau je suis prêt U descendre. Je vais au roi des rois demander aujourd’hui Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.
La nuit qui suivit fut agitée, les symptômes devinrent de plus en plus graves : une boisson émétisée les fît disparaître momentanément , mais ils reparurent bientôt. Une consultation eut lieu alors, presque malgré l’empereur, entre le docteur Antomarchi et M. Arnott, chirurgien du 20e régiment en garnison dans l’île. Ces messieurs reconnurent la nécessité d’appliquer un large vésicatoire sur la région abdominale, d’administrer un purgatif, et de verser d’heure en heure du vinaigre sur le front du malade. La maladie ne continua pas moins de faire des progrès rapides.
Un soir, un domestique de Longwood dit qu’il avait vu une comète : Napoléon l’entendit, et ce présage le frappa.
— Une comète ! s’écria-t-il, ce fut le signe précurseur de la mort de César.
Le 11 avril, le froid aux pieds devint excessif. Le docteur essaya des fomentations pour le dissiper.
— Tout cela est inutile, lui dit Napoléon; ce n’est point là, c’est à l’estomac, c’est au foie, qu’est le mal : vous n’avez point de remède contre l’ardeur qui me brûle, point de préparation, point de médicaments pour calmer le feu dont je suis dévoré#
Le 15 avril, il commença à rédiger son testament, et, ce jour-là, l’entrée de sa chambre fut interdite à tout le monde, excepté à Marchand et au général Montholon, qui restèrent avec lui depuis une heure et demie jusqu’à six heures du soir.
A six heures, le docteur entra; Napoléon lui montra son testament commencé et chaque pièce de son nécessaire étiquetée du nom de la personne à laquelle elle était destinée.
— Vous voyez, lui dit-il, je fais mes apprêts pour m’en aller.
Le docteur voulut le rassurer ; Napoléon l’arrêta.
— Plus d’illusion, ajouta-t-il; je sais ce qu’il en est, et je suis résigné.
Le 19 amena un mieux sensible qui rendit l’espérance à tout le monde, excepté à Napoléon. Chacun se félicitait de ce changement; Napoléon laissa dire; puis, en souriant :
— Vous ne vous trompez pas, je vais mieux aujourd’hui; mais je n’en sens pas moins que ma fin approche. Quand je serai mort, chacun de^ous aura la douce consolation de retourner en 4£urope. Vous reverrez les uns vos parents, les autres vos amis. Moi, je retrouverai mes braves au ciel... Oui, oui, ajoutat-il en s’animant et en élevant la voix avec un accent inspiré, oui, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murat, Masséna, Berthier, viendront à ma rencontre. Ils me parleront de ce que nous avons fait ensemble, je leur coûterai les derniers événements de ma vie ;
en me revoyant, ils redeviendront tous fous d’enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipion, les César, les Annibal, et il y aura plaisir à cela... A moins, continua-t-il en souriant, qu’on ne s’effraye là-haut de voir tant de guerriers ensemble.
Quelques jours après, il fit venir son chapelain Vignali.
— Je suis né dans la religion catholique, lui dit-il, je veux remplir les devoirs qu’elle impose et recevoir les sacrements qu’elle administre. Vous direz tous les jours la messe dans la chapelle voisine, et vous exposerez le saint sacrement pendant les quarante heures. Quand je serai mort, vous placerez votre autel à ma tête, dans la chambre ardente, puis vous continuerez à célébrer la messe. Vous ferez toutes les cérémonies d’usage, et vous ne cesserez que lorsque je serai enterré.
Après le prêtre, vint le tour du médecin.
— Mon cher docteur, lui dit-il, après ma mort, qui ne saurait être éloignée, je veux que vous fassiez l’ouverture de mon cadavre; mais j’exige qu’aucun médecin anglais ne mette la main sur moi. Je souhaite que vous preniez mon cœur, que vous le mettiez dans de l’esprit-de-vin, et que vous le portiez à ma chère Marie-Louise : vous lui direz que je l’ai tendrement aimée, et que je n’ai jamais cessé de l’aimer; vous lui raconterez tout ce que j’ai souffert;
vous lui direz tout ce que vous avez vu ; vous entrerez dans tous les détails de ma mort. Je vous recommande surtout de bien examiner mon estomac, et d’en faire un rapport précis et détaillé que vous remettrez à mon fils. Puis, de Vienne, vous vous rendrez à Rome ; vous irez trouver ma mère, ma famille ; vous leur rapporterez ce que vous avez observé relativement à ma situation ; vous leur direz que Napoléon, celui-là même que le monde a appelé le Grand, comme Charlemagne et comme Pompée, est mort dans l’état le plus déplorable, manquant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire. Vous leur direz qu’en expirant, il lègue à toutes les familles régnantes l’horreur et l’opprobre de ses derniers moments.
Le 2 mai, la fièvre arriva au plus haut degré- d’intensité qu’elle eût encore atteint; le pouls donna jusqu’à cent pulsations à la minute, et l’empereur eut le délire : c’était le commencement de l’agonie. Mais cette agonie eut encore quelques moments de relâche. Dans ces courts moments de lucidité, Napoléon revenait sans cesse à la recommandation qu’il avait faite au docteur Antomarchi.
— Faites avec soin, lui disait-il, l’examen anatomique de mon corps, de l’estomac surtout. Les médecins de Montpellier m’ont annoncé que la maladie du pylore serait héréditaire dans ma famille ; leur rapport est, je crois, dans les mains de Louis : demandez-le, comparez-le avec ce que vous aurez ob-
servé vous-même : que je sauve au moins mon enfant de cette cruelle maladie!...
La nuit fut assez bonne; mais, le lendemain, au matin, te délire reparut avec une nouvelle force. Cependant, vers les huit heures, il perdit un peu de son intensité; vers trois heures, le malade reprit sa raison. Il en profita pour appeler les exécuteurs testamentaires, et leur recommanda, dans le cas où il viendrait à perdre complètement connaissance, de ne laisser approcher de lui aucun médecin anglais autre que le docteur Arnott. Puis il ajouta, dans toute la plénitude de sa raison et dans toute la puissance de son génie :
— Je vais mourir; vous allez repasser en Europe; je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil, vous serez fidèles à ma mémoire, vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J’ai sanctionné tous les principes, je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes ; il n’y en a pas un seul que je n’aie consacré. Malheureusement, les circonstances étaient graves : j’ai été obligé de sévir, d’ajourner; ies revers sont venus, je n’ai pu débander l’arc, et la France a été privée des institutions libérales que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence, elle me tient compte de mes intentions, elle chérit mon nom, mes victoires; imitez-la. Soyez fidèles aux opinions quty vous avez défendues, à la gloire que nous avons acquise ; il n’y a hors de là que honte et confusion.
Le 5, au matin, le mal était parvenu à son comble : la vie n’était plus chez le malade qu’une végétation haletante et douloureuse; ia respiration devenait de plus en plus insensible; les yeux, ouverts dans toute leur grandeur, étaient fixes et atones. Quelques paroles vagues, dernière ébullition de son cerveau en délire, venaient de temps en temps mourir sur ses lèvres. Les derniers mots que l’on entendit furent ceux de tête et d'armée. Puis la voix s’éteignit, toute intelligence parut morte, et le docteur lui-même crut que le principe de la vie était éteint. Cependant, vers les huit heures, le pouls se releva; le ressort mortel qui fermait la bouche du moribond sembla se détendre, et quelques soupirs profonds et suprêmes s’exhalèrent de sa poitrine. A dix heures et demie, le pouls était anéanti; à onze heures et quelques minutes, l’empereur avait vécu...
Vingt heures après la mort de son illustre malade, le docteur Antomarchi procéda à son ouverture, ainsi que Napoléon le lui avait si souvent recommandé; puis il détacha le cœur, qu’il mit, selon les instructions reçues, dans de l’esprit-de-vin, afin de le rendre à Marie-Louise. Mais, en ce moment, les exécuteurs testamentaires survinrent avec le refus de sir Hudson Lowe de laisser sortir de Sainte-Hélène , non-seulement le corps, mais aucune partie du corps. Il devait rester dans l’ile. Le cadavre était cloué à l’échafaud.
On s’occupa dès lors de choisir la place de la sé-
pulture de l’empereur, et la préférence fut donnée 4 un lieu que Napoléon n’avait vu qu’une fois, mais dont il parlait toujours avec complaisance : sir Hudson Lowe consentit à ce que la tombe fût creusée en cet endroit.
L’autopsie terminée, le docteur Antorœarchi réunit par une suture les parties séparées, lava le corps, et l’abandonna au valet de chambre, qui le revêtit du costume que l’empereur avait l’habitude de porter, c’est-à-dire d’une culotte de Casimir blanc, de bas de soie blancs, de longues bottes à l’écuyère avec de petits éperons, d’un gilet blanc, d’une cravate blanche recouverte d’une cravate noire bouclée par derrière, du grand cordon de la Légion d’honneur, de l’habit de colonel des chasseurs de la garde décoré des ordres de la Légion d’honneur et de la Couronne de fer, enfin, du chapeau à trois cornes. Ainsi vêtu, Napoléon fut enlevé de la salle le 6 mai, à cinq heures trois quarts, et exposé dans la petite chambre à coucher, que l’on avait convertie en chapelle ardente. Le cadavre avait les mains libres; il était étendu sur son lit de campagne; son épée était à son côté; un crucifix reposait sur sa poitrine, et le manteau bleu de Marengo était jeté sur ses pieds. Il resta ainsi exposé pendant deux jours.
Le 8 au matin, le corps de l’empereur, qui devait reposer sous la colonne, et le cœur, qui devait être envoyé à Marie-Louise, furent déposés dans une caisse de fer-blanc, garnie d’une espèce de matelas et d’un
oreiller recouverts de satin blanc. Le chapeau ne pouvant, faute d’espace, rester à la tête du mort, fut placé à ses pieds. Autour de lui, on sema des aigles et des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie pendant le cours de son règne; on y déposa encore son couvert, son couteau, et une assiette à ses armes. Cette première caisse fut enfermée dans une seconde caisse en acajou, que l’on mit dans une troisième en plomb, laquelle fut enfin placée dans une quatrième caisse en acajou, pareille à la seconde, mais de plus grande dimension ; puis on exposa le cercueil à la même place où avait été exposé le corps.
A midi et demi, le cercueil fut transporté par les soldats de la garnison dans la grande allée du jardin, où le corbillard attendait : on le couvrit d’un velours violet, sur lequel on jeta le manteau de Marengo, et le cortège funèbre se mit en route dans l’ordre suivant :
L’abbé Vignali, revêtu des ornements sacerdotaux, ayant à ses côtés le jeune Henri Bertrand, portant un bénitier d’argent avec son goupillon ;
Le docteur Antomarcbi et le docteur Arnott;
Les personnes chargées de surveiller le corbillard; traîné par quatre chevaux conduits par des palefreniers, et escorté par douze grenadiers sans armes de chaque côté : ceux-ci devaient porter le cercueil sur leurs épaules dès que le mauvais état du chemin empêcherait le char d’avancer;
Le jeune Napoléon Bertrand et Marchand, tous les deux à pied et sur les côtés du corbillard;
Les comtes Bertrand et Montholon, à cheval, immédiatement derrière le corbillard;
Une partie de la suite de l’empereur;
La comtesse Bertrand, avec sa fille Hortense, dans une calèche attelée de deux chevaux conduits à la main par des domestiques, qui marchaient du côté du précipice;
Le cheval de l’empereur, conduit par son piqueur Àrchambaud ;
Les officiers de marine, à pied et à cheval ;
Les officiers de l’état-major, à cheval;
Le général Coffin et le marquis de Monchenu, h cheval ;
Le contre-amiral et le gouverneur, à cheval ;
Les habitants de i’île;
Les troupes de la garnison.
La tombe était creusée à un quart de mille, à peu près, au delà de Hut’s-Gate. Le corbillard s’arrêta près de la fosse, et le canon commença à tirer cinq coups par minute.
Le corps fut descendu dans la tombe pendant que l’abbé Yignali disait les prières ; ses pieds tournés vers l’Orient, qu’il avait conquis ; sa tête tournée vers l’Oceident, où il avait régné.
Puis une énorme pierre, qui devait servir à la nouvelle maison de l’empereur, scella sa demeure dernière, et passa du temps à l’éternité»
Alors on apporta une plaque d’argent sur laquelle était gravée l’inscription suivante :
nu A AJACCIO, LE 15 AOUT 1769