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Napoléon amoureux

Le jeune Napoléon, sorti de l'École militaire, promène dans Paris son épaulette de sous-lieutenant. — Les filles du Palais-Royal.

— Enthousiasmes de jeunesse. — Bonaparte à Valence. — Mme du Colombier. —Mlle Caroline. —Bonaparte mange des cerises avec elle, par une belle matinée d'été. — Mme Saint-Huberti.

— Une légende. — Bonaparte faisant des vers. — Bonaparte à Auxonne. — Aventure de garnison. — Dialogue sur l'amour. — Bonaparte va en Corse comme lieutenant-colonel de la garde nationale. — Amours corses. — Mlle Désirée Clary : idylle de Bonaparte avec elle. — 11 voit les Parisiennes et renonce à Désirée. — Amourette avec la citoyenne Turreau.

Le jeune Napoléon de Buonaparte, élève du roi, venait de sortir de l'École militaire. Il avait seize ans, son brevet d'officier dans la poche, d'âpres désirs dans le cœur et pas mal d'illusions dans l'esprit. En attendant qu'il allât prendre possession de son emploi de lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment d'artillerie de La Fère, en garnison à Valence, il se promenait dans Paris.

Paris n'était pas alors la ville aux prestigieuses merveilles d'aujourd'hui ; la malpropreté y régnait plus encore que le luxe; mais, telle qu'elle était, sa réputation en Europe était immense et personne ne lui contestait le titre de capitale du monde. Napo-

2 NAPOLÉON AMOL'llEUX.

léon, jusqu'alors, n'avait fait que l'entrevoir; maintenant il la savourait à longs traits.

Qu'on se reporte par la pensée à cet âge, heureux âge, où le jeune liomme, mettant pour la première fois son épaulette d'officier, voit dans l'enivrement de SCS illusions d'enfant et de ses ambitions d"homme, la vie s'ouvrir devant lui toute grande ; qu'on pense à la pauvreté dans laquelle avait végété l'enfance de Bonaparte, à l'incertitude du lendemain pour sa famille, depuis la mort de son père, incertitude qui occupait seule les appréhensions de cet apprenti de la vie; qu'on multiplie tout cela par une imagination et une ardeur de cœur toutes corses, et à peine pourra-t-on se former une idée du bonheur avec lequel le fils de feu M. Charles de Buonaparte étrennait son épaulette d'or. Outre la satisfaction bien légitime de la porter et le noble orgueil de la devoir à son travail, il y avait surtout en lui le bonheur d'avoir maintenant son avenir assuré : si la guerre ne venait point favoriser son avancement, ou l'arrêter tout net, il serait, comme pis-aller, retraité avec le grade de capitaine d'artillerie et décoré de la croix de Sauit-Louis. Ce n'était assurément pas l'opulence, mais avec cela, en Corse, on pouvait encore vivre sur un certain pied, avoir même quelque influence dans les pièves du diocèse d'Ajaccio, et alors qui sait?... son père n'avait-ii pas été député de la noblesse de l'ile?

Le nouvel officier rêvait à tout cela. 11 supputait dans sa pensée qu'à l'avenir, non seulement il ne serait plus à charge à sa mère qui, la pauvre femme, avait peine avec ses modiques revenus à faire vivre sa nombreuse famille, mais qu'il pourrait encore l'aider de son argent. La solde d'un lieute-

nant en second d'artillerie était pourtant bien maigre : soixante et onze livres et cinq sols par mois! Mais, n'ayant jamais rien possédé, le jeune homme pensait alors que cette somme devait suffîre à tout.

Et, tandis qu'il faisait ses calculs et « disait ses menus suffrages », il regardait avidement Paris, essuyait les œillades des filles du Palais-Royal qui, aux galeries de bois, tenaient boutique de sourires, de plaisir et d'amour, toutes choses frelatées, flétries, à faire reculer les plus résolus, et qu'elles vendaient à beaux deniers comptants. Il sentait qu'il faisait acte d'homme en passant, indifférent en apparence, devant cet étalage de chair humaine, de bras nus, d'épaules et de poitrails découverts ; mais, comme les autres aussi, le jeune officier ne tardera pas à faire acte d'homme en cédant aux provocations de ces marchandes d'amour. N'est-ce pas sur un fumier, la plupart du temps, que va s'épanouir pour la première fois cette admirable fleur d'amour du jeune homme?

Napoléon ressentait avec une intensité que ne connaissent guère les âmes vulgaires ou les natures troides et mesurées du Nord tous les bouillonnements de ses seize ans. Les conversations de ses camarades n'étaient pas faites pour calmer ses sens. Ces diables de jeunes gens s'excitent toujours entre eux et c'est à qui fera le plus de folies : l'uniforme est loin d'être un frein à leur imagination galopante. Qui de nous ne connaît par lui-même, pour peu qu'il veuille bien se les rappeler, ces singuliers sentiments de la jeunesse^, faits d'exubérance de la vie, mais où un désir d'expansion, de dévouement, de sacrifice, un immense désir d'amour enfin, tourmente délicieusement le cœur du jeune homme,

le berce de ses vagues aspirations et lui fait entrevoir la vie comme un beau rêve? Mais, comme s'ils avaient honte de ces sentiments, les jeunes gens semblent se faire une gloire de les étouffer ; ils affichent en leur place un sensuel cynisme qui peu à peu tend à supplanter tout ce qu'ils avaient de bon dans le cœur, leur dessèche l'âme et leur flétrit l'esprit. Les moins corrompus traitent alors d'enfantillages ces impressions délicieuses de la jeunesse. Ils voudraient en sourire, plus tard, de ces enfantillages, quand l'expérience des hommes, celle des femmes aussi, a enlevé ce qui pouvait rester de poésie à leur vie et que la sécheresse du scepticisme est venue peu à peu remplacer ces divines illusions. Mais les cœurs « sensibles », comme on disait à la fin du siècle dernier, ne peuvent, sans une douloureuse émotion, faire ce retour sur leur passé : ce ressouvenir est parfois si intense, il nous fait sentir si cruellement les déceptions de la vie, que des larmes involontaires coulent alors de nos yeux. Des larmes! Était-ce donc là ce que la vie nous gardait ?

Napoléon quitta Paris vers le commencement d'octobre 1785. Il n'était pas seul : un de ses camarades de l'École militaire, le jeune Alexandre des Mazis, nommé aussi au régiment de La Fère, faisait route avec lui.

Un compagnon de route n'était pas à dédaigner en ces temps de voyages à pas de tortue. Aussi bien Bonaparte n'était pas alors le taciturne qu'il devint un peu plus tard et il n'était pas fâché d'avoir quelqu'un pour essuyer le feu de sa verve toute méridionale. Les deux jeunes gens bavardaient à qui mieux mieux, Bonaparte surtout, qui « développait

des théories à perte de vue » tout le long du chemin. De quoi parlaient ces deux jeunes gens ? Eh ! mon Dieu, ils parlaient d'amour, comme tous les hommes quand ils ne parlent ni politique, ni religion, ni affaires.

Ils arrivèrent à Lyon. Bonaparte alla voir un ami de sa famille, M. Barlet. Celui-ci, apprenant qu'il allait à la garnison de Valence, lui donna aimablement une lettre de recommandation pour l'abbé de Tardivon, ancien abbé général de Saint-Rufî, qui habitait cette ville.

On se tromperait étrangement si l'on s'imaginait cet abbé de Saint-RulT comme un prêtre d'à présent. C'était une manière de grand seigneur de province, moitié ecclésiastique, moitié laïc, assez lettré, mondain et aimant de préférence la société des femmes. 11 accueillit fort bien le jeune officier, le présenta dans plusieurs maisons de Valence (1), notamment chez Mme Grégoire du Colombier.

Mme du Colombier était une femme qui avait passé la cinquantaine et ne manquait pas de mérite. A cet âge, les femmes accueillent volontiers les tout jeunes gens : on dirait que le sentiment de maternité, inné chez elles, leur donne le besoin de protéger, de guider les premiers pas des jeunes gens dans le monde. Peut-être leur bonté veut-elle ainsi leur éviter d'acquérir à leurs dépens l'expérience de la vie; peut-être n'est-ce qu'un moyen de tirer vanité de celle qu'elles ont acquise elles-mêmes. Quoi qu'il en soit, Mme du Colombier ne fut pas longue à s'engouer du jeune lieutenant. Son verbiage

(1) Le Mémorial de SaiJite-Hélène dît que c'est Mme du Colombier qui présenta Bonaparte à l'abbé de Saint-Ruff. C'est une erreur.

lui plaisait. Elle prit plaisir à le faire causer et à modifier en lui plus d'une de ces idées fausses qu'ont, sur le monde, ceux qui n'y sont jamais allés. Elle lui tint un peu lieu de mère par les conseils qu'elle lui donnait. Dès que les beaux jours furent revenus, en 1786, elle l'invita à aller la voir à sa campagne des Basseaux, à deux lieues de Valence, et Bonaparte ne manqua point de s'y rendre.

Outre le plaisir qu'avait Mme du Colombier à causer avec le jeune officier et à l'entendre soutenir, avec sa verve méridionale, des thèses assez extraordinaires et des paradoxes bien inattendus, il y avait peut-être aussi chez elle un désir dont elle ne parlait point. Elle avait une fille, Mlle Caroline, qu'elle eût probablement vue avec satisfaction demandée par Bonaparte. « Sans être remarquablement jolie, a dit une femme qui l'a connue plus tard, elle avait dû être fort agréable. Elle est surtout fort bien faite et son abord, tout gracieux, devait lui donner une apparence de beauté que plus tard on ne cherchait pas à lui contester [i).» Mme d'Abrantès affirme, dans ses Mémoires, avoir entendu dire à Napoléon lui-même qu'il avait été question de mariage entre Mlle Caroline et lui. Mais le Mémorial de Sainte -Hélène contredit la brillante chroniqueuse : « Il est faux, y lit-on (2), ainsi que je l'avais entendu dire dans le monde, que la mère ait voulu ce mariage et que le père s'y soit opposé... » Il est probable que Mme du Colombier aurait accueilli avec plaisir la demande de la main de sa fille, il est probable que, de son côté. Napoléon se fût décidé

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires (éd. 1893, Garnier), t. VI p. 15.

(2) Mémurial de Sainte-IIélcne (éd. Garuier), t. I, p. \oi.

à faire cette démarche s'il était resté plus longtemps à Valence, car il avait beaucoup de sympathie pour Mlle Caroline, et le Mémorial dit ceci : '< Napoléon prit du goût pour Mlle du Colombier, qui n'y fut pas insensible. C'était leur première inclination a tous deux, et telle qu'elle pouvait être à leur âge avec leur éducation. « On n'eût pas pu être plus « innocent que nous, disait l'empereur; nous nous « ménagions de petits rendez-vous. Je me souviens « encore d'un, au milieu de l'été, au point du jour. « On le croira avec peine, tout notre bonheur se re- « duisit à manger des cerises ensemble (1). » Celui de Jean-Jacques avec Mlle Galley n'avait guère dépassé ce point-là non plus, et il est curieux d'observer que ces platoniques cerises tiennent une place assez importante dans l'histoire amoureuse de ces deux grands génies, dont l'un avait pressenti l'autre (2), et jetèrent une douce lueur sur leur vie tout entière : souvenir gracieux, chaste, idyllique, que des amours moins éthérés n'eftacèrent jamais. On ne sait si Mlle du Colombier mangea aussi des cerises, par les cristallines matinées de juin, avec M. de Bressieux, ancien capitaine au régiment de Lorraine et chevalier de Saint-Louis, mais c'est lui qu'elle épousa. Il était incontestablement moins jeune que le lieutenant d'artillerie, et il est probable que des regrets, de plus d'une sorte peut-être, se mêlèrent bientôt au souvenir que la jeune femme conserva de Bonaparte. Quant à lui, il n'oublia pas plus Mme de Bressieux qu'il n'avait oublié la chaste

(1) Mémorial de Saînle-Hélène, t. 1, P- 102. ., „ „ ,

(2) « J'ai quelque presscutimcut que cette petite lie (la Corse) étonnera TEurope. >. (J.-J. Uousseau, Contrat social, livre II, chap. X.)

et délicieuse idylle des cerises. Quand il revint d'Egypte et qu'il roula sur la route de Paris, « il voulait expédier aux dames du Colombier, qu'il croyait àBasseaux, un courrier chargé de leur présenter ses hommages, lorsqu'il apprit que ces dames étaient à Bressieux, près TuUins, petite ville du département de l'Isère, qu'habitait Mlle du Colombier depuis que, le 31 mars 1792, elle avait épousé M. Gamparet de Bressieux... » (1). Devenu empereur, Napoléon n'oublia pas davantage sa jeune et matinale amie, qui, du reste, sut très bien se rappeler à son souvenir. Nous trouvons, en effet, cette lettre, datée du camp de Boulogne, dans la Correspondance de Napoléon.

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