‹ Napoléon amoureuxChapitre 2 sur 38 · A MADAME CAROLINE BRESSIEUX · texte numérisé non relu

A MADAME CAROLINE BRESSIEUX

Pont-de-Briqaes, 2 fructidor an XII (20 août 1804).

Madame, votre lettre m'a été fort agréable. Le souvenir de Madame votre mère et le vôtre m'ont toujours intéressé. Je saisirai la première circonstance pour être utile à votre frère. Je vois, par votre lettre, que vous demeurez près de Lyon; j'ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un grand plaisir à vous voir. Soyez persuadée du désir que j'ai de vous être agréable.

Peu de temps après, Mme de Bressieux fut nommée dame d'honneur de Mme Mère. « C'était, a dit la duchesse d'Abrantès, une femme spirituelle, bonne, d'un commerce à la fois doux et agréable. Je comprends très bien comment l'empereur allait

(1) De Coflon, Pre-iniÀres années de Napoléon, t. I, p.

(2) Cwres^ondan:e de Napoléon l<'', t. IX, p. 478, piè

pièce 7948.

cueillir des cerises à six heures du matin avec elle, sans penser à mal et se bornant à causer. Une particularité qui me frappa la première fois que je la vis, fut l'intérêt qu'elle paraissait porter aux moindres actions de l'empereur; elle le suivait de l'œil avec une attention qui venait de l'âme (1). »

Après ce premier séjour k Valence où son goût pour le monde le préserva de ces aventures vulgaires qui n'entravent que trop souvent la carrière et l'avenir des jeunes gens, Napoléon alla à Lyon où son régiment avait été envoyé pour la répression de quelques troubles. De là, il fut à Douai, puis il demanda un congé et alla le passer à Ajaccio.

11 traversa Marseille dans le courant du mois de février 4787. Est-ce là qu'il vit pour la première fois Mme Saint-Huberti, la célèbre cantatrice ? Mme d'Abrantès l'affirme et il semble qu'elle tient son information de M. Maret. Quoi qu'il en soit, Mme Saint-Huberti, qui devait peu de temps après épouser le comte d'Antraigues, agent secret des Bourbons pendant l'émigration, et mourir à Londres en 1812, assassinée avec son mari par un domestique italien, la Saint-Huberti jouait alors avec un immense succès le rôle de Dido?i. Le jeune lieutenant aurait été si remué par la voix de la cantatrice, qu'il lui aurait fait et adressé des vers. « La séduction théâtrale de la Saint-Huberti n'a pas seulement la gloire de faire revivre les premières imaginations d'amour du grand écrivain du xix° siècle (Chateaubriand), elle avait encore la fortune, à la suite d'une représentation de Didon, d'inspirer les seuls vers que peut-être ait jamais rimes, dit-on, le lieutenant

(1) Duchesse (rAIirantcp, Mémoires, t. M, p. l.S.

d'artillerie destiné à devenir Napoléon P' (1). » Ces vers, M. de Goncourtles a sans doute trouvés dans les Mémoires de Mme d'Abrantès : l'aimable duchesse peut, dit-elle,engarantir l'authenticité. Au reste, les voici.

Romains qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'oLi dépendait votre empire naissant :

Didon n'eut pas de charme assez puissant Pour arrêter la fuite où son amant s'obstine, Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux.

Eût été reine de Carlhage, Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux, Et votre beau pays serait encore sauvage (2).

Mme d'Âbrantès dit qu'elle tient ces vers de M. Maret, duc de Bassano. il faut le croire, puisqu'elle le dit. Mais on ne peut s'empêcher d'observer que, toute poétique que fût la nature de Napoléon, il n'est pas probable qu'il ait connu les règles de la prosodie française : il connaissait si mal celles de la grammaire! Quand on sait qu'il disait îles philipjyiques pour Philippines^ section pour session, point fnbninant pour point culminant^ rentes voyayères ^owYrentes viagères, armistice pour amyiistie, etc. (3), on se demande comment il aurait été tenté de rimer, malgré toute la poésie qu'il pouvait avoir au cœur. On trouve dans les Mémoires de Lucien une conversation entre les deux frères, qui ne laisserait aucun doute sur ce point, à savoir, que Napoléon, dans sa jeunesse a fait des vers. >< Si le citoyen consul, disait Lucien, avait voulu s'occuper de poésie, il y

(1) De Goncourt, La Saml-Huherli, p. 4.

(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. IX, p. 272.

(3) Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, p. 225

aurait brillé comme en tout ce qu'il a entrepris et pourrait entreprendre.

— Ah ! bien oui, la poésie ! Et le temps, le temps, mon cher Lucien? Et puis est-il vrai que vous vous souvenez de mes premiers essais?

— Je crois bien que je m'en souviens. Votre relation de notre curé de Gualdo nous charmait tous dans la famille, et dans le pays nos beaux esprits, par exemple les Pozzo di Borgo, les Barberi et autres bons roturiers... Combien de fois ne leur ai-je pas lu moi-même avec délices et orgueil... précisément votre curé de Gualdo (1) ! » Et, continuant la conversation, Napoléon répondait : « J'aurais eu plus de goût, comme vous le dites fort bien pour la poésie. Puisque vous vous souvenez de notre curé de Gualdo, oui, j'en conviens, ce n'était pas mal ; il y avait peut-être plus que de la poésie ; cela sentait son patriotisme. » Napoléon a donc fait des vers, mais il ne faut pas croire que ce fussent des vers français, non plus que des vers italiens : c'était de la poésie corse, comme en font encore dans l'île certaines voceratrke , par intuition, par inspiration, et sans avoir jamais étudié. Le titre de la pièce citée, te curé de Gualdo, les noms des auditeurs, tout prouve que c'étaient des vers en patois corse, comme on en trouve quelque échantillon dans la Colotnba de Prosper Mérimée. D'ailleurs, en Corse, beaucoup font, à l'occasion surtout d'événements de tamille, naissance, mariage, etc., ce qu'on appelle des soimetii ; iponr une mort, on dit des iamenti : pièces toutes d'inspiration, bizarres, chantantes, d'une richesse de couleurs incroyable,

(I) Juug, Lucien et ses Me>7ioires, t. II, p. 157.

On a, dans le pays, l'habitude de les faire imprimer sur des carrés de satin ou de taffetas roses, bleus, lilas, blancs, etc., avec des enluminures tout autour. Que Napoléon ait été amoureux quelques instants, quelques jours même, de la Saint-Huberti, c'est très possible : à son âge, n'est-on pas amoureux de toutes les femmes qu'on voit? Qu'il lui ait adressé les vers qu'on vient de lire, c'est moins probable. En tout cas, cet épisode n'a pas laissé la moindre trace dans sa vie, non plus que dans celle de la grande cantatrice. 11 est cependant certain que, tout ennemie qu'elle devint de Bonaparte, dès 1796, en Italie, après avoir été amie de Joséphine, elle n'eût point manqué, sinon de se vanter, du moins de parler de ce petit caprice du grand homme.

Napoléon était arrivé à Ajaccio au mois de mars 1787. 11 revint un peu plus tard sur le continent, s'arrêta quelques jours à Paris, obtint une prolongation de congé et retourna à Ajaccio. Il en repartit à la fin de janvier 1788 et rejoignit enfin son régiment à Auxonne.

S'il eut, pendant ces divers déplacements, quelque liaison ou intrigue amoureuse, l'histoire n'en a point gardé le souvenir. A Auxonne, où il arrive le 1" mai 1788, il ne trouve pas d'abbé de Saint-Ruff pour lui ouvrir les portes des salons de la ville ; aussi est-il moins mondain qu'à Valence. Il ne l'est même plus du tout. Il travaille, il se surmène, et, à ce régime, finit par compromettre sa santé.

Les distractions sont rares dans les petites villes de province. A Auxonne, les officiers organisaient parfois des fêtes et, comme ils aimaient beaucoup la danse, le jeune Bonaparte comme les autres,

« ils étaient obligés, pendant l'hiver, de donner des bals auxgriselLes » (1). Ces bals devaient forcément amener de petites aventures : on a beau aimer la danse, à vingt ans on aime encore mieux les danseuses. Il ne semble pas pourtant que Bonaparte ait esquissé le moindre petit roman pendant ce premier séjour à Auxonne. Et cependant, plus tard, des femmes ont dit avoir été, à cette époque, dans les termes les plus tendres avec lui. Ces femmes se vantaient : il n'y avait cependant pas de quoi. Tout ce qu'on sait, c'est que le jeune lieutenant montra une certaine inclination, sympathie bienveillante plutôt qu'amour, pour une jeune fille, fort jolie, a-t-on dit, et qui ne manquait pas d'admirateurs. C'était Mlle Manesca Pillet, belle-fille d'un certain M. Chabert à qui Bonaparte allait quelquefois faire visite, pas aussi souvent que l'eût, assure-t-on, désiré la jeune fille.

Mais un événement, fâcheux en lui-même, fut l'occasion pour Bonaparte de distractions un peu moins platoniques. «Lesderniersjoursdemars 1789, raconte le général de Thiard, le chargement d'un bateau de blé, à Seurre, pour le compte d'un négociant de Verdun, occasionna dans la première de ces deux villes une émeute populaire excitée par la crainte de la famine : il fallut recourir à la force armée.

« On envoya d'Auxonne un détachement du régiment de La Fère. Parmi les officiers était un jeune lieutenant, d'assez chétive apparence, qui employa /es loisirs delà garnison à faire des excursions dans les environs, particulièrement à Navilly où la construction du beau pont sur le Doubs l'intéressait,

(1) De Co8ton, Premières années de Napoléon, 1. 1, p. 153.

puis à deviser avec plus ou moins d'intimité avec une jeune personne de la maison dans laquelle il était logé. Bientôt le lieutenant quitta Seurre pour d'autres étapes... La demoiselle se maria, mais tout ne fut pas fini.

« En tête de liste des personnes d'élite qui briguaientlafaveur d'être présentées àl'empereur Napoléon à Chalon, M. de Tbiard (1) avait placé galamment le modeste nom d'une dame inconnue. A la vue de ce nom, un léger sourire effleura les lèvres pincées du nouveau César, qui dit à son cbambellan : « 11 paraît que vous connaissez mes aventures de (( garnison ; soyez discret et faites entrer. » La belle inconnue, accompagnée d'un fils d'une douzaine d'anné.es pour lequel elle obtint une bourse dans une école du gouvernement, sortit fort satisfaite de l'audience de l'empereur et roi qui n'était autre que le lieutenant d'artillerie de 1789 (2). »

Bonaparte s'était surmené pendant ce premier séjour à Auxonne. Sa santé était devenue mauvaise. Aussi demanda-t-il un congé de semestre qu'il alla passer en Corse. Il obtint plus tard une prolongation de congé pour prendre les eaux d'Orezza. Sa santé raffermie, il revint à Auxonne.

Il amenait avec lui sur le continent son frère Louis, âgé de treize ans. Tous deux vécurent dans un modeste appartement de deux pièces, faisant euxmêmes leur chétif ménage. La solde du lieutenant devait pourvoir à tout. On conçoit qu'avec d'aussi

(1) Conseiller général de Saône-et-Loire et candidat au Corp» législatif, chambellan de Napoléon et de service auprès de lui pendant son voyage en Italie pour aller prendre la couronne de fer.

(2) Général de Thiard.

maigres ressources, le chapitre de l'amour n'ait pas eu de colonne ouverte au budget de l'oflicier. Car, si l'argent est le nerf de la guerre, il est aussi le nerf de l'amour. La poésie ne va pas avec les poches vides. « Une chaumière et un cœur » est un dicton archi-faux, et l'amour a tôt fait de s'envoler quand il n'a qu'une chaumière pour s'abriter. Aussi, à la façon du renard de la fable qui trouve trop verts les beaux raisins qu'il ne peut atteindre, Bonaparte, après un échec dont il ne se vante pas, sans doute, déblatère contre l'amour et c'est évidemment dans un moment de mauvaise humeur qu'il écrit les lignes suivantes où le dépit suinte à chaque mot : Lisez ce petit dialogue ; il roule sur l'amour et n'oubliez pas que c'est l'œuvre d'un lieutenant de vingt-deux ans :

Des Mazis. — Comment, monsieur, qu'est-ce que l'amour? Eh quoi ! n êtes-vous donc pas composé comme les autres hommes?

Bonaparte. — Je ne vous demande pas la définition de l'amour. Je fus jadis amoureux, et il m'en est resté assez de souvenir pour que je n'aie pas besoin de ces définitions métaphysiques qui ne font jamais qu'embrouiller les choses. Je fais plus que nier son existence, je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que de bien, et que ce serait un bienfait d'une divinité protectrice que de nous en défaire et d'en délivrer les hommes (1).

Le pauvre garçon I 11 n'est pas assez riche pour acheter l'amour; il nie donc son existence. IN'est-ce pas le meilleur moyen de s'en passer? N'ayant pasr

(1) Th. Juug, Bonaparte et soti temps, t. 1, p. 15.

en 1795, de quoi se payer des gants, il dira, toujours, daprès le même système, qu'il n'en porte pas parce que c'est une dépense inutile.

Tout en écrivant ces aigreurs rancunières, sans la moindre conviction d'ailleurs, il continue à aller dans les maisons qui lui sont ouvertes. 11 va chez M. Naudin, commissaire des guerres, dont la femme le voit avec plaisir; chez M. Chabert, moins, sans doute, pour la satisfaction d'exposer devant lui des théories à perte de vue que pour celle de causer avec sa jolie belle-fille, Mlle Manesca Pillet qui le regardait d'un œil très bienveillant; on a même dit qu'il fut entre eux question de mariage (1).

Mais, au mois de mai 1791, le départ de Bonaparte met fin à ces relations. Nommé lieutenant en premier, il est envoyé de nouveau à Valence. Là, il reprend ses habitudes d'autrefois, mais il va moins dans le monde. Il s'occupe de l'instruction et de l'éducation de son frère. D'ailleurs, la Révolution vient d'éclater ; l'émigration, qui commence, a fermé bien des salons. Bonaparte brûle de toutes les ardeurs de sou âge et de son temps. « Le sang méridional, écrit-il à M. Naudin, coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône (2). » Cependant il coule en pure perte pour les passions amoureuses : on ne lui connaît nulle liaison à ce moment. Et puis, il ne reste que peu de temps à Valence. Il obtient un congé et va le passer en Corse. Il y ramène son frère et fait un long séjour à Ajaccio. Arrivé dans les pre-

(1) « On a peut-être encore dans la maison Chabeit des fiches en ivoire sur lesquelles le futur conquérant «le l'Europe avait écrit le nom de baptême de sa prétendue dont le salon lui était ouvert. » (De Coston, Premières aiméifs de Napoléon, t. I, p. 163). . (2) Ibid., p. 117.

miers jours d'octobre 1791, il y restera jusqu'en mai 1792.

("/est pendant ce séjour que, nommé capitaine d'artillerie, Bonaparte sollicita le grade de lieutenant-colonel des gardes nationales de la Corse. Il avait pour cela plus d'une raison : la première peutêtre, bien terre à terre, bien importante aussi pour unoflîciersans fortune, était la raison pécuniaire. Bon pour sa famille, il ne voulait pas cesser de lui donner des subsides : les revenus de la terre ne rentraient pas, par ces temps troublés, et la signora Letizia avait bien du mal à nourrir et habiller tout son petit monde. Une autre raison, c'est que le nouveau capitaine avait quelques amourettes et que ces fantaisies entraînent toujours à des dépenses plus ou moins considérables, même à Ajaccio. C'est là, du reste, le moindre de leurs inconvénients, et Napoléon ne tarda pas à en faire la cruelle expérience. Ne voulant donc abandonner ni sa famille, ni sa maîtresse, Napoléon aimait mieux être lieutenantcolonel de gardes nationales que capitaine d'artillerie, pour avoir une solde plus élevée. De cette façon il pouvait continuer à aider les siens et conserver sa maîtresse. Ah! l'amour, pour les jeunes gens sans fortune, en revient toujours à cette malheureuse question d'argent. Mais la pauvreté, si elle est ini obstacle à la satisfaction des goûts naturels du jeune homme, préserve en même temps du vice, qui n'est que la conséquence de la satisfaction répétée et prolongée de ces goûts naturels. Cette pauvreté a de plus un avantage pour les âmes fortes : c'est de leur donner une trempe que ne peuvent guère avoir celles qui n'ont pas eu d'obstacle à surmonter.

Napoléon, à Ajaccio, ne pouvait décemment rece-

voir sa maîtresse dans la maison de sa mère. lî avait donc loué un appartement pour elle. Cet appartement était dans une maison située à l'entrée d'Ajaccio, près la porte de mer, et appartenait à une vieille dame, la comtesse Rossi. La duchesse d'Abrantès dit qu'elle ignore pour quelle raison Napoléon, à cette époque, ne logeait pas chez sa mère (1); le baron Hippolyte Larrey, dans sa naïve et aveugle admiration pour tous les membres de la famille impériale, assure que c'était pour pouvoir recevoir plus à son aise ses partisans (2). « Cherchez la femme», cette vieille maxime d'investigation policière peut fructueusement aussi être appliquée comme procédé de recherche dans certains cas de l'histoire. Et le même baron Larrey donne, peutêtre sans s'en douter, la raison pour laquelle Napoléon n'habitait pas alors avec sa famille. « Il inquiéta sa mère, dit-il, à propos d'une intrigue amoureuse avec une femme fort éprise de lui et d'une extrême jalousie corse. Ayant acquis la certitude d'être délaissée pour une autre, elle résolut de se venger. Elle invita son volage amoureux à diner, versa du poison dans son verre et le fit boire d'un trait. Les accidents les plus graves survinrent dans la soirée en mettant la vie du jeune officier en péril. Sa mère, avertie à temps, se rendit auprès de lui à la hâte et lui assura les premiers soins en préparant, par sa sollicitude, les secours du médecin, nécessaires à la guérison (.3). »

Cette fois, Napoléon l'avait échappé belle. Il se trouvera sans doute des gens pour découvrir des

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p. 176. (•2) Baron H. Larrey, Madame Mère, t. L p. 186, (3) Ibid., p. 187.

circonstances atténuantes dans le crime de cette empoisonneuse : elle est excusable, dira-t-on, elle Taimait tant!... Toujours est-il que, à peine remisdes conséquences de sa mésaventure, Bonaparte fut mandé à Paris. Il dut justifier devant le ministre du supplément de congé qu'il s'était accordé de sa propre autorité, sans doute pour ne point s'éloigner d'une femme si aimante. Quoiqu'il en soit, il parvint à faire admettre les raisons qu'il donna; il obtint de plus l'autorisation de retourner en Corse et d'y reprendre le commandement des gardes nationales.

Il n'y revient qu'au mois de septembre, ramenant sa sœur Marianne, qu'il venait de retirer de la maison de Saint-Cyr, à la suite du décret qui ordonnait la fermeture de toutes les maisons royales d'éducation.

Pendant quelque temps, il sem ble qu'il y ait relâche dans les amours de Napoléon. Sa dernière aventure l'a sans doute refroidi à l'endroit de la galanterie. Et puis les temps seprêtentpeu aux légèretés et aux fantaisies de l'amour. La guerre civile règne en Corse. La famille Bonaparte est poursuivie, traquée par les partisans de Paoli, et c'est à grand' peioe que Napoléon parvient à s'embarquer avec elle à Calvi.

On débarque à Marseille en juin 1793.

La détresse de la famille Bonaparte était grande Les huit enfants de Mme Letizia, qui tous devaient s'asseoir sur des trônes, excepté Lucien dont le républicanisme intransigeant ne consentit à accepter de couronne princière que des mains du pape, les enfants de Mme Letizia ne possédaient alors pour tout bien que les vêtements qu'ils avaient sur le corps ; ils vivaient du pain de munition que leur

délivrait chaque jour le bureau de bienfaisance de Marseille.

Napoléon, cependant, reprenait son emploi de capitaine d'artillerie et, en bon fils, en bon frère, continuait à partager sa solde avec sa famille. La pauvreté ajournait de nouveau pour lui les amours. Mais elle n'empêchait pas les sentiments. Bonaparte revenu à Marseille après le siège de Toulon, et revenu général de brigade, ne tarda pas à ressentir une tendre inclination pour une jeune fille appartenant à une famille de négociants.

Mais il faut dire auparavant que son frère Joseph, qui venait d'être nommé commissaire des guerres, avait fait la connaissance d'un M. Clary, marchand de savon, à Marseille, et avait épousé l'aînée de ses filles. Il est à croire que la dot de Mlle Julie avait joué en cette affaire un rôle prépondérant, car, de beauté, il n'en était pas question. Barras dit qu' « elle était petite, couperosée au dernier point, aussi parfaitement laide et hideuse qu'on l'a vue depuis » (1). Et pourtant, que de femmes laides sans un sou, sont épousées pour leur beauté ! . . . Mme Joseph Bonaparte avait une sœur, nommée Désirée, qui attira l'attention de Napoléon. Aussi bien, en voyant le bonheur de sa belle-sœur, l'aisance qui régnait dans sa maison, était-il envahi par des idées matrimoniales. Et puis, pauvre comme il était, le mariage, pour lui, c'était la femme, la femme! ce rêve troublant de tout jeune homme à son entrée dans la vie. Il a eu beau écrire que « l'amour est nuisible au bonheur individuel des hommes », il a écrit aussi, peu de temps auparavant : « Le lierre s'embrasse au pre-

(1) Barras, Mémoires, t. I, p. 292.

NAPOLÉON AMOUREUX. 2i

mier arbre qu'il rencontre, c'est en peu de mots l'histoire de l'anioui . » N'est-ce pas un peu aussi son histoire? Napoléon en restera, dans la vie, sur cette impression de jeunesse : il agit, dans les choses de cœur, sans plus de réflexion que le lierre qui « s'embrasse au premier arbre qu'il rencontre ». 11 s'engoue de la petite Clary, comme il se coiffera plus tard de la veuve Beauharnais. Aussi bien la jeune Désirée était-elle « assez jolie, très coquette et très légère (1). » Napoléon semble avoir eu de tout temps un faible pour ces sortes de femmes : il prenait volontiers la coquetterie, chez la femme, pour de l'intelligence, mais seulement, comme les autres hommes, quand il était lui-même l'objet de cette coquetterie. Au reste, voici ce que dit d'elle la duchesse d'Abrantès : « C'est une bonne personne ; je la juge môme inoffensive, mais elle est totalement nulle. Son caractère n'a aucune couleur... Tout est mort dans ce cœur auquel vous faites un appel (2). » Si le caractère était nul, le cœur, chez Désirée, n'était pas aussi mort que le dit la duchesse d'Abrantès : le jeune Bonaparte n'eut pas besoin d'y faire deux appels, il répondit fort bien au premier. Il était même si peu mort, ce cœur, qu'après avoir fait du roman avec le petit général corse, la jeune fille se mit, ce qui cette fois était son droit, à aimer le général Duphot son fiancé, qu'elle eut l'affreuse douleur de voir massacrer sous ses yeux ; elle aima beaucoup, et c'était son devoir, le général Bernadotte son mari. Elle l'aimait tant, même, « que cet amour devint un véritable fléau pour ce pauvre

(1) Général de Ricard, Autour des Bonaparte, fragmeats de Mémoires, p. 114.

(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, 1. 1<"", p. 415.

Béarnais (1). » Tout cela ne l'empêcha pas d'aimer aussi, pendant la Restauration, — et ceci n'était ni son devoir, ni son droit, — le duc de Richelieu, et de le poursuivre de ses obsessions à travers toute l'Europe. Si c'est là un cœur mort, c'est à se demander ce que pourrait être un cœur bien vivant, — car il semble que malgré tous ces changements. Désirée demeura fidèle au souvenir de Bonaparte, et « on a cru que les restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné de quitter la France (2). »

Pour en revenir à Bonaparte et à son caprice pour la sœur de sa belle-sœur, il est certain qu'avant le 13 vendémiaire il désirait l'épouser. « 11 enviait, dit Bourrienne, le bonheur de Joseph qui venait d'épouser à Marseille, Mlle Clary, fille d'un riche négociant de cette ville, qui jouissait d'une bonne réputation. Qu'il est heureux, ce coquin de Joseph! C'était l'expression ordinaire de ce sentiment de petite envie qui se manifestait souvent chez lui (3). » Quant à Mlle Clary, coquette et légère comme elle était, très jeune aussi, il faut le dire, elle se prit d'un sentiment très vif pour le général. Celui-ci n'écrivait jamais à son frère sans le charger de ses souvenirs et de ses hommages pour elle. Qu'on ne croie point que c'était \b. une simple et banale politesse. S'il lui écrit, le 22 mai 1795 : « Souvenir à ta femme et à Désirée », un mois plus tard, le 25 juin, il dit : (f Désirée me demande mon portrait, je vais le faire faire; tu le lui donneras, si elle le désire encore, sans quoi tu le garderas pour toi. » Là-

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p. 415.

(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 131.

(3) Bourrieane, Mémoires, t. I, p. 72.

dessus, Désirée accompagne sa sœur et son beaufrère à Gènes ; les longueurs, la fatigue de la route, un peu de paresse aussi sans doute, rempcclient de prendre la plume, et Napoléon attribue à l'oubli le silence de son amie. « U faut, écrit-il à son frère, pour arriver à Gênes que l'on traverse le fleuve Léthé, car Désirée ne m'écrit plus depuis qu'elle est à Gènes. » Le silence des femmes est-il donc la leçon des hommes? En tout cas, c'est ce qui les pique le plus. Napoléon revient cà la charge le 19 juillet, et se plaint encore du manque de lettres : « Je n'ai pas non plus de lettre de Désirée, depuis qu'elle est à Gênes. » Et comme le 25 juillet, il n'en a pas encore reçu, il insiste auprès de son frère pour qu'on lui envoie de ses nouvelles : «Je crois, dit-il, que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée; je ne sais pas si elle vit encore. » Là-dessus, comme il a été sans doute question pour lui d'être envoyé à Nice, il se réjouit, car Nice, n'est pas bien loin de Gènes, et c'est là que se trouve Eugénie-Désirée : « Si je vais à Nice, dit-il, nous nous verrons, et avec Désirée aussi. » U s'impatiente de plus belle et écrit deux jours après : « Tu ne me parles jamais de Mlle Eugénie. » H est fâché de tant de mauvaise volonté de la part de son frère, de tant de négligence de la part de la jeune fille. N'est-ce pas pour cela qu'au lieu de dire Df'sirée, le nom par lequel on l'appelait en famille, il dit Eugénie^ Mlle Eugénie même?

Enfin, des lettres arrivent : la jeune fille a écrit. Bonaparte est enchanté, mais il ne peut s'empêcher de gronder son frère, qu'il rend responsable de tout retard et de toute négligence : « J'ai reçu une lettre de Désirée qui me parait fort ancienne ; tu ne m'en as jamais parlé. »

C'est à la suite de cette lettre qu'il reconnaît, à n'en pas douter, que la jeune Désirée partage ses sentiments : il n'a rien négligé d'ailleurs pour obtenir ce résultat. On va voir, dès lors, qu'il songe à l'épouser. Il commence à démasquer ses batteries. C'est naturellement Joseph, le diplomate de la famille, en même temps que le beau-frère de la jeune fille, qu'il charge de négocier l'affaire. Il lui écrit le S septembre : « Si je reste ici, il ne serait pas impossible que la folie de me marier ne me prît; je voudrais, à cet effet, un petit mot de ta part làdessus; il serait peut-être bon d'en parler au frère d'Eugénie ; fais-moi savoir le résultat, et tout est dit. » Un jour de réflexion le confirme dans sa détermination, car il mande le lendemain à son frère : « Continue à m'écrirc exactement; parle-moi de ce que tu veux faire ; vois d'arranger mon affaire de manière que mon absence n'empêche pas une chose que je désire... Il faut bien que l'affaire d'Eugénie se finisse ou se rompe. J'attends ta réponse avec impatience (1). »

Puis, plus de nouvelles. Le temps se passe et l'affaire entamée ne reçoit pas de solution. C'est que les idées matrimoniales de Bonaparte se modifient quelque peu au milieu de la vie de Paris ; il pense toujours à se marier, mais il trouve que la jeune fille à laquelle il a songé serait peut-être bien provinciale dans le milieu qu'il commence à fréquenter. 11 dit à Junot, son aide de camp, quilui demande la main de sa sœur Pauline, qu'il ne peut consentira lui voir épouser un officier sans fortune. C'est que maiitenant son horizon s'élargit : il va dans le

(1) Ces lettres se trouvent dans les Mémoires du comte de Sur vlUiers (roi Joseph), t. 1, passim.

monde mêlé du Luxembourg, il fait la cour à Barras, il va chez la belle citoyenne Tallien, chez les citoyennes Mailly de Châteaurenaiilt, deNavailles... L'ambition le prend; il voit qu'au moyen des relations qu'il a su se créer, il peut arriver à de hauts emplois militaires. La petite Clary, au milieu de toutes ces femmes élégantes, serait bien dépaysée, et puis ce mariage ne le mènerait lui-même à rien : dans sa situation, chacun de ses actes, chacune de ses paroles doit tendre à le mettre en évidence, et un mariage inlelligent le placera dans une situation dont il saura tirer tout le parti possible. C'est bien là son courant d'idées : n'a-t-il pas écrit précédemment à Fesch : « Envoyez-moi cent écus pour aller à Paris ; ce n'est là que l'on peut réussir. » Et il écrit encore :

« Ici seulement, de tous les lieux de la terre, les femmes méritent de tenir le gouvernail... Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû... » Et, quelque jours plus tard ; «Les femmies, qui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande affaire . »

Bonaparte est donc tout à l'enivrement d'avoir découvert Paris, et ses merveilles, et ses merveilleuses. Il étudie toutes ces choses, à peu près nouvelles pour lui ; mais, pauvre, puis destitué, sans solde, il cherche à se tirer d'affaire dans le présent tout en préparant son avenir. Comme il l'a écrit, il sait que c'est par les femmes qu'on obtient tout, quand on sait s'en servir. A Mme Tallien, il demande sa protection pour qu'on lui délivre du drap des magasins de rÉtat; il pourra ainsi se faire faire un uniforme neuf et paraître sans trop de désavantage dans les salons où il veut se faufiler. Puis, un ma-

riage achèvera de le poser. Tout en conservant un sentiment tendre pour Mlle Désirée Clary, il calcule que son intérêt n'est pas de l'épouser, qu'elle ne pourrait que l'arrêter, tout au moins l'entraver dans sa carrière ; que, même dans son intérêt à elle, il vaut mieux qu'il ne l'épouse pas. Et comme, de son côté, Désirée ne manifeste pas en ce moment un grand empressement pour lui, — le 13 vendémiaire n'a pas encore mis Bonaparte en évidence, — il portera ailleurs ses vœux et ses hommages. Il n'oublie cependant pas Désirée. A peine a-t-il réprimé, avec l'habileté et l'énergie que l'on sait, l'insurrection royaliste dans Paris, que, dans l'effusion de sa joie, il écrit à Joseph : « Le bonheur est pour moi; ma cour à Eugénie et à Julie. » Et, un peu après : « Embrasse ta femme et Désirée de ma Dart. »

Le souvenir de cette petite idylle ne s'effacera jamais du cœur de Bonaparte. Général illustre, consul, empereur, il conserva toujours un affectueux intérêt pour celle qu'il voulait épouser, et sa bienveillance ne lui fera jamais défaut. C'est ainsi que, du Caire, il écrira à Joseph, en apprenant que Mlle Clary est fiancée au général Bernadotte : « Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte; elle le mérite. » Plus tard, au milieu des grandeurs inouïes qui l'entourent, il ne l'oublie pas davantage et la traite, par les cadeaux qu'il lui fait, sur le même pied que les membres de sa famille. N'est-ce pas à l'influence de ce doux et tendre souvenir que ce frondeur de Bernadotte doit de ne pas être fusillé, tout au moins brisé, après ses équipées de Rennes, d'Auerstaedt, de Wagram... ?

L'on a beaucoup répété que M. Clary, père de

Mlle Désirée, aurait refusé nettement sa fille à Napoléon en disant : « C'est bien assez d'un Bonaparte dans ma famille ! » Il est certain que sa fille Julie n'avait guère à se louer d'avoir épousé Joseph, qui se montra bien vite un mari des plus iégers. Mais ce mot n'a pu être dit par M. Clary, comme nous l'apprend Joseph lui-même dans une de ses lettres : « Je me mariai, dit-il, en Provence : M. Clari (sic), père de ma femme, n'a jamais pu articuler les sottises que lui ont attribuées les libellistes, il était mort plusieurs années avant mon mariage et je ne Tai jamais connu (1). » Cependant le mot a dû être prononcé, car il se trouve non seulement dans tous les Mémoires des contemporains, mais il est répété aussi par le général de Ricard (2), neveu par alliance de Mme Clary, belle-sœur de Julie et de Désirée, par le mariage du frère de celles-ci avec la sœur de sa mère. Que conclure de tout ceci, si ce n'est que c'est Mme Clary, et non son mari, qui a dit ce joli mot?

Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière. En 1794, précisément l'année du mariage de Joseph Bonaparte avec Mlle Clary, Napoléon fut envoyé à l'armée des Alpes. Il y avait là deux représentants du peuple. L'un d'eux, Turreau, homme assez insignifiant, qui venait de se remarier avec la fille d'un chirurgien de Versailles, avait jugé à propos de se faire accompagner de sa femme pendant sa mission à l'armée. Grande imprudence ! C'était

(1) Lettre de l'ex-roi Joseph à M. le Qiajor Lee, reproduite par M. Jules Claretie dans VEmpire, les Bonaparte et La Cour, p. 206.

(2) Général de Ricard, Autour des Bonuparte, fragments de mémoires.

28 NAPOLÉOiN AMOUREUX.

s'exposer à de singuliers mécomptes, à une époque où la solidité des principes laissait fort à désirer, que de conduire dans les camps une femme jeune, fort jolie et aussi coquette qu'elle était jolie. 11 arriva ce qui devait arriver. La sémillante citoyenne Turreau, qui, comme toutes les coquettes, menait son mari, menait aussi la mission. Bonaparte, cela va sans dire, avait été, comme les autres officiers généraux, invité chez le représentant. Il avait plu à Turreau, davantage encoreàlacitoyenne Turreau. Le ménage s'engoua rapidement du « Corse aux cheveux plats ». On l'invita fréquemment à dîner, à de petites fêtes intimes. Bonaparte se laissait faire et trouvait doublement son compte à cette intimité : un représentant du peuple en mission était un gros personnage dont la protection pouvait être utile ; il était donc habile de se concilier ses bonnes grâces : la citoyenne Turreau était fort jolie, il pouvait être non moins profitable de se concilier les siennes. Le général obtint ce double résultat. 11 était même si bien avec la jeune femme que, dans son désir de reconnaître les bontés qu'elle avait pour lui, il lui offrit un jour le spectacle d'un combat d'avantpostes qu'il fit engager en son honneur, comme plus tard il fera tirer des feux d'artifice en l'honneur des souverains qu'il recevra à Paris. Il a raconté luimême cet épisode de sa jeunesse : « Promenant un jour Mme Turreau au milieu de nos positions, dans les environs du col de Tende, j'eus subitement l'idée de lui donner le spectacle de la guerre, et j'ordonnai une attaque d'avant-postes. Nous fûmes vainqueurs, il est vrai; mais évidemment il ne pouvait y avoir de résultat; l'attaque était une pure fantaisie et pourtant quelques hommes y restèrent. Toutes

Nap. Am.

ies fois que le souvenir m'en revient, je me reproche fort celte action (i). »

Napoléon avait raison de se la reprocher, cela nous dispense de la flétrir. Mais, ce qui pourrait peut-être excuser cette inexcusable fantaisie de payer de quelques existences humaines les faveurs d'une maîtresse, c'est que ce sont un peu les mœurs du temps. 11 ne faut jamais les séparer de l'étude du caractère d'un homme. Déjà, un peu avant la Révolution, le prince Charles de Nassau-Siegen ne s'é* tait-il pas avisé, certain jour, de donner à de?i dames le spectacle d'un bombardement? Il avait fait abattre devant elles, à coups de canon, deux grosses tours de son château de Sénarpont. A la vérité, la distraction était innocente puisque, en somme, les tours étaient à lui et qu'en faisant brèche à son château en même temps qu'à sa fortune, il ne faisait de mal à personne. Mais un autre amusement qui ne fut pas si innocent, est celui qu'offrit un jour Potemkin à ses nièces au siège d'Oczakoff : ceci ressemble assez à la distraction que donna Bonaparte à la citoyenne Turreau. 11 essaya de faire enlever à l'abordage un bâtiment turc, afin de donner à ces jeunes filles le spectacle, — qui n'aurait jamais dû être pour elles, — d'un combat naval. C'est encore Potemkin qui, au même siège d'Oczakoff, fit donner l'assaut avant que la brèche ne fût praticable, pour le simple plaisir d'offrir à sa maîtresse, Mme Dolgoroucki, un spectacle peu banal. La Russie y perdit huit ou dix mille hommes, mais cette femme fut satisfaite. Ce sont là des galanteries que le général républicain Bonaparte avait tort d'em-

(I) Stendhal, Vie de Napoléon, p. C9.

prunter aux mœurs de l'ancien régime, il a fait amende honorable, iln'y a pas à insister davantage.

Ce qu'on peut ajouter, c'est que, « devenu souverain, il revit un jour la belle représentante de Nice, d'ancienne et douce connaissance. Elle était bien changée, à peine reconnaissable, veuve, et tombée dans une extrême misère. L'empereur se plut à faire tout ce qu'elle demanda; il réalisa, dit-il, tous ses rêves, et même au delà (1). »

C'est ainsi que la vertu^ ici-bas, est toujours récompensée !

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t. 1, p. 125.

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