‹ Napoléon amoureuxChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Second mariage de Napoléon. — Amour de l'empereur pour Marie-Louise. — Délicates attentions pour elle. — Son enthousiasme amoureux un peu enfantin. — Accroc à l'étiquette. — Douceur indifférente de Marie-Louise. — Confiance de Napoléon en sa femme. — Les souverains, esclaves de l'étiquette. — Retour de Russie : fausseté d'une légende. — Indifférence de l'impératrice pour l'empereur. — Napoléon à l'île d'Elbe. — ■ Marie-Louise ne répond pas à ses lettres. — Mme Walewska à l'île d'Elbe. — Les amours à l'île d'Elbe. — Waterloo. — Bonté d'Hortense. — Le Mémorial désir Uudson Lowe et les amours de Napoléon à Sainte-Hélène. — Aveuglement de l'empereur sur les mérites de Marie-Louise. — Disposition particulière du testament de Napoléon.

J'ai dit ailleurs les scènes de comédie amoureuse qui marquèrent, chez les deux conjoints démariés, la cérémonie du divorce ; j'ai dit le dernier baiser qui scella leur séparation définitive ; j'ai dit leur lune de miel de divorcés, avec les exagérations de sentiment, théâtrales et voulues, dont ils crurent devoir accompagner ce grand acte.

Je n'ai point à donner ici l'histoire du second mariage que la politique fit faire à Napoléon ; il faut seulement tracer l'état d'âme de ce puissant génie, au faîte des grandeurs, en cette circonstance unique dans l'histoire des nations.

L'orgueil de l'empereur était immensément flatté de ce mariage. De même que, le jour du couronnement, il avait dit à son frère : « Joseph, si notre

père nous voyait!.. » il devait se reporter dans son esprit à ces temps difficiles de son enfance où l'aisance ne régnait guère dans la maison paternelle ; à ces plaies cuisantes de l'amour-propre que lui valait sa pauvreté parmi ses camarades sans pitié de l'École militaire ; aux nobles privations qu'il s'imposait pour aider de sa maigre solde sa mère et ses sœurs dans la détresse. Bien qu'il soit parvenu à la plus prodigieuse fortune, bien qu'il ait ramassé ■les couronnes à la pointe de son épée comme un adroit cavalier enfile des bagues à la course, bien qu'il soit lui-même un amoncellement de génie et de gloire militaire, il est flatté de son alliance avec une princesse de la plus ancienne maison régnante de l'Europe. La vanité tient toujours une certaine place en son amour : n'avait-il pas été flatté, en 1796, cle s'unira la vicomtesse de Beauharnais? Marmont assure qu'il en fut plus fier que, plus tard, lorsqu'il épousa l'archiduchesse. Il est vrai qu'il croyait à Mme de Beauharnais, dans la société de l'époque, une situation bien supérieure à celle qu'elle avait réellement et puis, il lui semblait qu'en épousant la veuve du général de Beauharnais, ce mariage consolidait à ses yeux son propre grade de général. Mais dans l'une et l'autre union, l'orgueil joua un grand rôle. Ce n'est pas là un mal, au contraire : il hausse toujours d'un ton, chez l'homme comme chez la femme, la noblesse des sentiments, amoureux et autres. Qu'y aurait-il donc, bon Dieu ! dans certaines réunions, si l'orgueil et la vanité n'étaient pas de la partie? L'orgueil est peut-être ce qu'il y a de meilleur dans certains mariages. Au moins il demeure, tandis que le reste... L'amour naît des contrastes. En considérant le

portrait de la blonde archiduchesse, l'empereur, qui avait la peau brune et mate, observa que Marie-Louise l'avait blanche et rose et qu'elle jouissait déjà d'un embonpoint assez étolTé. C'était un contraste absolu avec les femmes de sa race, avec les femmes corses, qui sont brunes de peau, nullement plantureuses et ont presque toujours les cheveux noirs, si noirs même qu'à quatre-vingts ans c'est à peine s'ils commencent à grisonner. La fraîche Marie-Louise devait donc séduire Napoléon du premier coup. C'est ce qui arriva. Joignant à son prodigieux génie une certaine dose de naïveté sur le chapitre des femmes et de l'amour, l'empereur avait commencé par devenir amoureux de Marie-Louise, simplement parce qu'elle était archiduchesse : ensuite son amour s'augmenta parce qu'il lui vit, dans son portrait, de beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus et de belles joues roses. On a dit qu'en amour le pourquoi est superflu : on aime parce que l'on aime et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce sentiment. C'est possible, dans certains cas, et quand on se connait; et encore, si l'on se connaissait bien à fond, si l'on était assez perspicace et assez franc vis-à-vis de soi-même pour débrouiller les mobiles de l'amour que Ton a ou de celui dont on est l'objet, peutêtre s'aimerait-on moins ou choisirait-on mieux celui ou celle avec qui l'on veut chanter son duo. Mais quand on ne se connaît pas, il est intéressant de rechercher le pourquoi, surtout chez un homme comme Napoléon qui n'aurait plus dû conserver d'illusions sur les femmes, tant il en avait cueillies en faisant l'école buissonnière du mariage. L'orgueil, la conviction que l'archiduchesse était

une belle fille, l'espoit- de fonder une dynastie avecj les enfants que lui donnerait cette princesse, tou( cela le faisait vivre dans un état de douce exaltatioi auquel il se laissait aller avec un plaisir tout naïf « Vous ne croirez jamais, mon cher père, écrivail la reine de Westphalie, femme de Jérôme, au rof de Wurtemberg, combien l'empereur est amoureuî de sa femme future ; il en a la tête montée à ur point que je n'aurais jamais imaginé et que je ni puis assez vous exprimer ; chaque jour il lui envoii un de ses chambellans, chargé, comme MercureJ des missives du grand Jupiter; il m'a montré cinc de ces épitres qui ne sont pas tout à fait celles de saint Paul, il est vrai, mais qui sont réellement dignes d'avoir été dictées par un amant transi ; il ne m' a parlé que d'elle et de tout ce qui la conJ cerne, je ne vous ferai pas ici l'é numération des fêtes et des cadeaux qu'il lui prépare, dont il m'a fait le détail circonstancié; je me bornerai à vous rendre la disposition de son esprit en vous rendant ce qu'il m'a dit que, lorsqu'il serait marié, il donnerait la paix au monde et tout le reste de son temps à Zaïre (1)... »

Et, en effet, l'empereur, qui avait envoyé le prince de Wagram à Vienne (ce qui, par parenthèse, était un manque de tact) pour faire la demande officielle de la main de l'archiduchesse et l'épouser par procuration, lui avait dicté ces paroles que Berthier redit fidèlement à la jeune princesse : « Des considérations politiques peuvent avoir influé sur la détermination des deux souverains, mais c'est surtout

(1) Briefwecksel der Kônigvi Katkanna mit dem KÔnig Friedrich von Wurtemberg, t. I«r, p. 290. — Lettre citée par M. Arthur Lévy dans son bel ouvrage sur Napoléon intime.

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NAPOLEON AMOUliEUX. 313

de votre cœiH, Madame, que l'empereur Napoléoa veut vous obtenir. » Et, plus le moment approcliait où son auguste fiancée allait venir en France, plus Napoléon se sentait agite de ces délicieuses préoccupations qui ont fait dire assez justement que le temps des fiançailles est ce qu'il y a de meilletir dans le mariage. Il ne tenait pas en place ; il jetait cent fois par jour les yeux sur le portrait de l'archiduchesse; il se faisait faire par Léger, le tailleur à la mode, et cela d'après les conseils de sa sœur Pauline, experte en toutes les choses des hommes, même en leur toilette, un habit de fantaisie orné d'une broderie ; il s'amusait à le mettre et, après avoir contemplé les traits de la future impératrice, il se regardait lui-même à la glace avec une certaine complaisance et semblait se dire : Nec sum adeo informis ; eh! eh! mais je ne suis pas si laid !.. Que celui qui n'en a pas fait autant lui jette la première pierre.

11 avait aussi de prévoyantes attentions pour celle qui allait arriver. 11 faisait retirer de la galerie de Diane les tableaux qui rappelaient les guerres contre l'Autriche; il apprenait à valser et s'épongeait le front après avoir fait, lui bedonnant, deux ou trois fois le tour du salon avec une chaise dans les bras en guise de danseuse. Bref, il était amoureux et non par procuration. Il demandait aux officiers que le prince de Wagram lui expédiait chaque jour de Vienne, et qui avaient vu l'archiduchesse, les détails les plus précis. 11 alla même, le grand enfant, jusqu'à dire à l'un d'eux : « A-t-elle de cela?... Et puis de cela?... Dites, dites, dites tout (1). » N'est-il

(1) Général Lejeune, Mémoires, t. Il, p. 30.

pas toujours le même homme qui. arrivant à Nice pour prendre le commandement de l'armée d'Italie, montrait à ses divisionnaires le portrait de Joséphine et leur demandait comment ils la trouvaient?

Marie-Louise était alors âgée de dix-huit ans. Elle était bien en chair : pour parler avec la charmante familiarité de l'empereur, elle avait « de ça » et puis aussi « de ça ». Elle en avait même trop. A côté de cet embonpoint qui la faisait ressembler

une femme de Rubens, ses bras étaient trop frêles. Aussi manquait-elle absolument de grâce. On la disait blanche et rose, mais il fallait être courtisan ou amoureux, c'est-à-dire menteur ou aveugle, pour trouver rose le rouge intense qui couvrait ses joues et lui donnait l'air à tout moment de s'apercevoir qu'elle venait de dire une sottise. C'eût été se tromper que le croire, car, quand elle en disait, elle ne s'en apercevait pas. Elle était, en somme, une femme fort ordinaire, d'une beauté problématique, d'une intelligence à peu près endormie, d'un caractère nul. Si Napoléon n'en avait pas été amoureux d'avance, sur la recommandation de son titre d'archiduchesse et des roses de ses joues, idéalisées par la galanterie d'un peintre, il n'eût jamais songé à s'éprendre de cette insignifiante blonde, lui qui vivait au milieu d'une réunion de femmes justement renommées pour leur beauté.

II était donc amoureux et très amoureux. Il lui tallut cependant accorder son amour avec les exigences de l'étiquette, et jamais choses se sont si peu accordées. Comment ce qui est simple, naturel et tout de primesaut pourrait-il faire bon ménage avec les entraves imaginées pour le contraindre?

Napoléon régla donc tout un cérémonial auquel

il devait, comme les autres, se conformer. Mais, quand le moment arriva de l'exécuter, ce lut une autre affaire. L'amoureux prima l'empereur et enjamba rctiquotle.

Ce cérémonial, d'ailleurs, était fort compliqué et avait nécessité la collaboration de l'ambassadeur d'Autriche. Singulière ciiose que d'entourer de tant 4e lormalilés un acte ([ui, abstraction faite de l'apparat, sous le cbaume comme dans les palais, se lait toujours sans tant de cérémonies ! Et ce n'était pas une des choses les moins étonnantes de ce temps si lertile en grands et étranges événements, que de voir le maître de l'Europe discuter gravement en conseil la façon dont il s'y prendrait pour donner le premier baiser à sa femme. Il prouva lui-même l'enfantillage des dispositions arrêtées en les violant dès que le moment vint pour lui de mon« ter sur la scène.

Depuis que Marie-Louiso lui avait accordé sa main, Napoléon écrivait chaque jour à sa fiancée. Les choses étaient arrangées de telle façon qiie chaque matin un page arrivant de Paris lui remettait une lettre de l'empereur. L'archiduchesse écrivait sa réponse, — la reine de Naples, sa futuiv; belle-sœur, qui l'accompagnait, l'y aidait bien \m peu — et un autre page montait aussitôt en sello pour la porter à franc élrier à l'empereur.

On a dit que Marie-Louise prenait le plus grand plaisir à cette correspondance et attendait avec impatience les lettres de son fiancé (i). C'est possible. Mais on n'a pas dit assez avec quel bonheur d'enfant Napoléon voyait arriver les lettres de l'ar-

(1) Mme la générale DnraTid, Mémoires, p. 39.

chidiichesse. On eût juré un jeune homme, pomponné de toutes les illusions de la vingtième année, et recevant pour la première fois une lettre de femme. Tout son passé galant semblait aboli. On n'eût jamais reconnu, dans ce nouveau Bonaparte, celui qui avait presque fait métier d'un cynique et sensuel libertinage, et qui écrivait à son frère Jérôme qui ne Timitait que dans ses vices : « Faites comme moi, restez à table une demi-heure, n'ayez que des passades et point de maîtresses. » 11 avait absolument fait peau neuve et ne s'étudiait plus à dissimuler ses bons sentiments. Et comme son cœur battait, à la pensée de la prochaine arrivée de « sa » Louise ! « Ou l'entendit plusieurs fois maudire la cérémonie et les fêtes qui retardaient cette entrevue désirée, et qui devait avoir lieu à Soissons, où un camp avait été formé pour la réception de l'impératrice (1). »

L'empereur partit de Compiêgne pour aller au devant de Marie-Louise, pensant se soumettre aux formalités qu'il avait lui-même prescrites. Mais son impatience s'accommoda mal de tout ce cérémonial et, lorsqu'il apprit que sa fiancée n'était plus qu'à une douzaine de lieues, il monta en voiture avec le roi de Naples et se porta au-devant d'elle, sans suite. Il rencontra le cortège à Courcelles. Il mit alors pied à terre et s'approcha de la voiture de Marie-Louise. L'écuyer ne sachant ce que voulait faire Napoléon, ouvrit la portière en annonçant : l'empereur!

Napoléon, en véritable amoureux, « s'y précipita çlutôt qu'il n'y entra », et sa jeune fiancée fut

(1) M™e la générale Durand, Mémoires, p. 40.

quelque peu déconcertée de lui voir ainsi brusquer l'étiquette. Elle devait l'être bien davantage à la fin de la journée.

A peine la portière refermée, la voiture, sur l'ordre de l'empereur, se dirigea rapidement vers Corapiègne, passant cavalièrement par-dessus le cérémonial qu'il avait réglé lui-même avec tant de soin.

L'on arriva à Compiègne, à dix heures du soir. Un souper fut servi aux souverains. Le roi et la reine deNaples en étaient. Continuant à oublier l'étiquette devant les joues fraîches de Marie-Louise, l'empereur, avec une impatience de sous-lieutenant, supplia la rougissante impératrice, à mots à peine couverts et soulignés par des regards aussi tendres que pressants, de lui permettre de ne point se conformer aux prescriptions du programme et de lui éviter l'ennui d'aller, après le souper, coucher à l'hôtel de la chancellerie. Ne serait-il pas mieux au château? N'aurait-elle pas un peu pitié de lui?... La reine de Naples, toujours bonne camarade de son frère en ces sortes de choses, engagea fort l'impératrice à ne pas faire la méchante. Comme celle-ci, qui ne savait trop ce qu'on lui demandait, paraissait un peu troublée, l'empereur, pour vaincre ses scrupules, lit donner la grosse artillerie. « N'est-il pas vrai, monsieur le cardinal, dit-il à son oncle Fesch, n'estil pas vrai que nous sommes bien mariés? — Oui, Sire, d'après les lois civiles », répondit le cardinal, sans se douter des conséquences que l'on voulait tirer de sa réponse (1)... »

Marie-Louise, devantlaconsultation donnée gravement par l'inconscient cardinal, ne put qu'obéir à

(1) Baron Peyrusse, Mémorial, p. 62.

son époux et c'est ainsi que la dernière disposition du protocole se trouva éludée. Et le lendemain matin, l'empereur demanda à son valet de chambre, pendant qu'il l'habillait, si l'on s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme (4).

Si Napoléon avait été amoureux de Marie-Louise sur le simple vu de son portrait, il le fut bien davantage lorsqu'il eut fait pleine connaissance de l'original. Il découvrait chaque jour à sa femme des mérites nouveaux et des qualités inattendues. 11 reprenait auprès de ses joues rouges les illusions et les entraînements de ses jeunes années d'Italie auprès de Joséphine. Lui, si passionné jusqu'alors pour le travail et les affaires, sacrifiait tout cela maintenant à sa jeune femme et demeurait pour ainsi dire à ses pieds comme un chien favori. Il assistait à sa toilette, s'amusait à la tourmenter amicalement, lui pinçait les joues, le cou, etc. Alors Marie-Louise se fâchait, mais pas bien haut. Pour la faire taire, son heureux époux la prenait dans ses bras, la couvrait de baisers et l'appelait sa « grosse bête. )) Cela la calmait et alors il recommençait. D'autres fois, par exemple, il faisait son empereur, montait sur ses grands chevaux et entamait gravement un sujet bien léger : il parlait des dames de sa cour, de la dignité qu'il aimait à leur voir garder, et c'est à Marie-Louise qu'il dit un jour : « La chasteté est pour les femmes ce qu'est la bravoure pour les hommes; je méprise un lâche et une femme sans pudeur. »

C'était fort bien dit, mais, à ce compte, peu de femmes de sa cour auraient eu droit à autre chose

(l) Constant, A/émoïVea', t. 111, p. *J25,

qu'à son mépris. Aussi est-il douteux qu'il ait pu achever sans rire sa phrase sentencieuse. Mais telle est l'intluence d'une honnête leimne sur l'homme, que celui-ci répudie bien vite auprès d'elle toute pensée volage et légère, et ne songe plus qu'à ^ivre entièrement pour elle et pour son bonheur. Napoléon n'était pas autrement que les autres et subissait avec délices le charme de la jeunesse honnête de Marie-Louise. Au fait, tout cela était nouveau pour lui, car avec Joséphine... Ce second mariage avait mis (în décidément à la vie de garçon qu'il avait menée pendant la diirée du premier. On était étonné, à la cour, de le voir si changé. Les complaisantes de jadis mettaient maintenant leurs yeux dans leur poche ; les complaisants se tenaient sur une prudente réserve» dans l'espérance ((ue cela ne durerait pas et que l'empereur recommencerait bientôt ses galants papillonnages. D'autres se félicitaient sincèrement de le voir si bon mari et, sans la crainte respectueuse qu'il leur inspirait, ils l'en eussent iélicité lui-même. « Ce serait une entreprise inutile, écrivait le cardinal Maury à la femme d'un des généraux les plus en vue, que de tenter de vous faire comprendre combien l'empereur aime notre charmante impératrice. C'est de l'amour, mais de l'amour de bon aloi cette fois-ci. 11 est amoureux, vous dis-je, et amoureux comme il ne l'a jamais été de Joséphine, car, après tout, il ne l'a jamais connue jeune. Elle avait au delà de trente ans quand ils se sont mariés. Au lieu que celle-ci est jeune et fraîche conune le printemps. Vous la verrez, vous en serezencha]atée(l). »

(<1) Duchesse d'AbraJilès, Mémoires, t. VUI, p 212.

Le cardinal, en attendant, en était lui-même enclianté, et, s'il n'était pas bon juge en affaires' ecclésiastiques, en choses profanes il ne manquait pas d'une certaine expérience : aussi voyait-il clair dans le cœur de Tempereur.

Mais qu'avait-elle donc, cette Marie-Louise, pourfixer ainsi ce volage? Oh! pas grand'chose : nij esprit, ni cœur, d'abord : les hommes, on ne sait pourquoi, apprécient assez cela; ensuite, et ceci vaut mieux, un corps jeune et une peau blanche. Et voilà tout. Elle se laissait aller au plaisir de se voir adorer et Tempereur croyait qu'elle l'aimait parce qu'elle daignait agréer sans mauvaise humeur ses hommages et ses prévenances, qu'elle consentait à aller aux fêtes et aux spectacles de la cour... Mais le cœur, chez elle, n'était jamais de la partie. Un jour rentrant de la chasse, Napoléon, fatigué, fit prier Marie-Louise de venir le voir. Docile, elle vint. 11 alla à elle, l'entoura de ses bras ■et lui planta un gros baiser sur la joue. Marie-Louise alors de prendre son mouchoir et de s'essuyer la joue. « Eh bien, Louise, tu te dégoûtes donc de moi? lui dit l'empereur. — Non, c'est une habitude. » Napoléon parut contrarié de l'habitude et de la réponse. Mais il était plus contrarié encore quand, disant à sa femme : « Louise, couche chez moi », l'impératrice lui répondait : « ïl y fait trop chaud. » L'empereur, on le sait, aimait que ses appartements fussent très chauffés et Marie-Louise, dont la chaleur changeait les roses en pivoines, aimait mieux rester chez elle sans feu que de se laisser voir à son désavantage. Un amoureux trouve toujours le moyen de voir de l'amour dans l'indifférence, dans les mauvais procédés même de la femme qu'il

aime, mais on peut douter que ce refus de se rendre au désir de son mari ait plu beaucoup à celui-ci.

Elle aimait cependant l'empereur autant qu'elle était capable, en sa pauvreté de cœur, d'aimer quelqu'un, et elle proclamait hautement son bonheur. « Le Ciel a exaucé vos vœux à l'occasion de mon mariage, écrivait-elle un mois environ après son arrivée à Compiègne ; puissiez-vous jouir bientôt d'un bonheur pareil à celui quej'éprouve(l). » Dans une foule d'autres lettres, elle parle de son bonheur, des bontés de l'empereur pour elle, de ses attentions délicates et déclare bien haut qu'elle ne peut être heureuse qu'auprès de lui. Il est probable, par exemple, que ces lettres n'étaient pas écrites en hiver. De son côté, l'empereur disait parfois, dans les moments d'expansion qui suivaient une satisfaction que sa femme lui avait donnée : « Si la France connaissait tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux (2). » C'était s'aveugler comme un amoureux qu'il était, car, à part une certaine douceur due à l'indifférence plutôt qu'à la bonté de son cœur, 3Iarie-Louise n'avait pour tout mérite que la faculté singulière et bien inutile de « faire tourner son oreille sur ellemême (3) » et d'en donner le spectacle à ses dames. C'était peu de chose, et ce n'est assurément pas pour ce talent que Napoléon serait devenu jaloux; mais, se rappelant les « inconséquences » de Joséphine, et ne voulant pas s'exposer avec cette nouvelle inconsciente à de nouveaux mécomptes, il avait prescrit que Marie-Louise « ne devait voir

(1) Correspondance de Marie-Louise, p. 146.

(2) Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, p. 351.

(3) Duchesse d'Abraiitcs, Mémoires, t. VIII, p. 213.

322 NAPOLÉON AMOUMLX.

aucun homme dans son intéridur Paër était le seul excepté, parce qu'il était niôitre ae piano, et encore fut-il ordonné à la dame du palais de service ou bien à une dame d'annonce de ne jamais quitter Timpératrice (1). »

Un jour pourtant, en entrant chez sa femme, Psapoléon trouva un homme. Sa colère fut grande. Ce n'était pas par jalousie, c'était parce que ses ordres avaient été enfreints. La dame de service s'empressa de lui dire que cet homme n'était autre que Biennais, qui était venu expliquer le secret d'un petit meuble qu'il avait fait pour Sa Majesté. L'empereur fronça le sourcil et répliqua : « C'est égal, c'est un homme, et aux ordres que, j'ai donnés à cet égard il ne peut exister d'exceptions, ou bientôt il n'y aura plus de règle. »

Il ne faut pas voir de jalousie en tout cela, mais de simples mesures pratiques pour empêcher la jeune souveraine de compromettre, par des légèretés, la dignité de son rang. La petite aventure que voici, racontée par le prince de Metternich est bien une preuve qu'il n'entrait point de jalousie dans l'amour de Napoléon pour sa femme, que cet amour était tout confiant : « Je trouvai, dit-il, Napoléon chez l'impératrice. La conversation s'engagea sui' des lieux communs, quand Napoléon me dit : « Je veux que l'impé- « ratrice vous parle à cœur ouvert et qu'elle vous « confie ce qu'elle pense de sa position ; vous êtes un « ami, elle doit ainsi ne pas avoir de secrets pour « vous. » — En finissant cette phrase. Napoléon ferma la porte du salon, mit la elet dans sa poche et disparut par une autre porte . Je demandai à l'impératrice

(1) Duchesse d'Abrautès, Mémohrs, t. VJIÎ, p.. 214.

ce que cette scène devait représenter; elle m'adressa la même question. Voyant qu'elle n'avait point été préparée par Napoléon, je devinai qu'il voulait sans doute me mettre dans le cas de recueillir de la bouche de Timpératrice des notions suffisantes sur les relations de son intérieur, afin de m'engager à rendre un compte favorable à l'empereur son père. L'impératriceen jugea comme moi. Nousdemeuràmes enfermés pendant près d'une heure, quand Napoléon, rentrant en riant dans l'appartement : « Eh bien! nous dit-il, vous avez bien causé? L'impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? A-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte; ce sont vos secrets à vous deux qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fùt-il le mari... » Le lendemain, Napoléon chercha une occasion pour me parler. « Que vous a dit hier l'impératrice? me demandat-il. — Vous m'avez dit, lui répondis-je, que notre conversation ne regardait pas un tiers, permettezmoi d'en garder le secret. — L'impératrice vous aura dit, m'interrompit Napoléon, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à former. J'espère que vous le direz à votre empereur et qu'il vous croira plus que d'autres (1)... »

Non seulement, on le voit, Napoléon faisait son possible pour rendre heureuse Marie-Louise, qu'il aimait, mais il voulait que son père, que tout le monde la sût heureuse. El pour cela il n'avait pas hésité à l'enfermer pendant une heure avec M. de Metternich pour qu'elle lui fit sa confession et celle de son mari en toute liberté. Avec Joséphine, c'eût été imprudent, car Barras ne nous cache pas

(1) Metternich, Mémoires, t. I"", p. 105.

qu'elle ne pouvait se trouver en voiture avec un homme sans lui sauter au cou et Mme d'Abrantès avait déjà dit que son mari s'était vu dans la nécessité de jouer un peu avec elle le rôle de Joseph devant Mme Putiphar. Mais Napoléon, comme les autres amoureux, avait une entière confiance en ia femme qu'il aimait, et il n'ignorait pas que M. de Metternich, fort bien de sa personne, grand, distingué et de la meilleure tournure, passait à bon droit pour l'un des « mangeurs de cœurs » les plus redoutables de la cour.

Napoléon se laissait donc aller avec bonheur au charme d'aimer sans contrainte, sans inquiétude d'aucune sorte, sa blonde etplantureusejeune femme. Celle-ci ne le comprenait pas plus que ne l'avait compris Joséphine, mais sa douceur suffisait pour donner à Napoléon l'illusion de se croire aimé. Les illusions ne sont-elles pas la monnaie courante de l'amour! N'est-ce pas elles qui le font naître, elles qui le font vivre? Et ne remplacent-elles pas avec avantage la froide réalité?

D'ailleurs, le rêve de Napoléon, en amour, ne dépasse pas le rêve d'un amour bourgeois, bien bourgeois. S'il aime avec toute la fougue d'un sous-lieutenant, son amour n'est pas de ceux qui recherchent la solitude et se plaisent aux promenades à deux sur \is grèves ou au fond des bois, qui se gravent sur 1 ccorce des bouleaux et des platanes aussi bien que dans le cœur. Rien de romanesque cette fois. Point de lettres passionnées, comme jadis pour Joséphine; point de vers surtout. Il n'aspire pas, comme en Italie, à trouver chez sa femme un épanouissement de toutes ses facultés aimantes, dont il serait lui-môme le but en même temps que la

LA FAMILLE DE XAPOLEOX I" 1. SapoUon /". — 2. Le Roi de Rome. — 3. Louis Bonaparte. — 4. Eugène de Beauharnais. — 5. Reine Hortense. — 6. Joseph Bonaparte. — 7. Marie- Louise. — 8. Laetitia. — 9. Joséphine. — 10. Lucien Bonaparte. — 11. Elisa. — 12. Caroline. — 1.3. Xapoléon Louis. — 14. Murât. — 15. Pauline. — 16. Louis-X. Bonaparte. — 17. Louis-Lucien. — 18. Napoléon Bonaparte. — 19. Pierre-N. Bonaparte. — 20. Lucien Murât. — 21. Jérôme Bonaparte. — 22. Charles Bonaparte. — 23. Princesse Mathilde. (Cliché de M. Ossart, photographe à Rueil)

eause. Non, il ne demande plus qu'un amour de tout repos, un bon petit amour, bien calme, bien doux, bien capitonné, sans la moindre scène, surtout!.. Oh! les scènes de Joséphine! quel souvenir! quel cauchemar!.. Enfin un amour en pantoufles et de coin de feu, qu'on retrouve chaque soir après les affaires de la journée et qui vous en délasse. Il ne se faisait pas idée d'une vie plus désirable et le bon bourgeois qui était caché derrière l'homme de guerre incomparable, eût renoncé, plus volontiers qu'on ne pense, à quelques-unes des grandeurs de son Empire pour voir partager ses jouissances de cœur par celle qui les lui donnait, pour qu'elle les sentit comme il les sentait lui-même (1). Ne le surprenait-on pas, parfois, assis à son bureau et jouant avec le gant tout mignon de l'impératrice? Il le regardait avec un bonheur presque attendri, il le baisait, le portait à ses narines, en humait les parfums, ces parfums, ces subtils parfums qu'un amoureux seul sait savourer,et l'amour le lui faisait voir, ce gant, sous un jour qui lui dévoilait toute une longue suite de perfections humaines et de joies divines. C'étaient là ses bons moments, et si l'on venait lui demander une grâce, en ces moments, elle était accordée sur l'heure. C'est que, comme les autres hommes et malgré un cœur très exercé, plus exercé à coup sûr qu'expérimenté, il conservait sa naïveté première de sentiments; et ne sait-on pas que l'amour vrai, l'amour honnête rend bon et bienveillant? Un amoureux ne souhaite-t-il pas le bonheur de tout ce qui l'entoure? S'il est inquiet, violent, méchant, soyez-en

(1) M Ma seule faute dans cette alliance a été vraiment d'y apporfer un cœur trop bourgeois. » {Mémorial de Sainte- Hélène, t. II, p. 661.)

sûr, c'est que rameur, c'est que la femme à qui i* porte son amour plutôt, ne le rend pas heureux. De là la brusquerie de tant d'hommes.

Mais les affaires et surtout cette impitoyable étiquette qu'il avait su éluder à Compiégne et qui l'enserrait de ses mille fils tyranniques et journaliers aux Tuileries, cette étiquette qu'il avait créée pour les autres et dont il était maintenant plus victime que tout le monde, s'opposait à ce qu'il suivît franchement les impulsions de son cœur. Toujours des tiers entre sa femme et lui; jamais une petite partie fine à deux ou à quatre, jamais uti déjeuner en tête àtète, une causerie intime prolongée le soir au coin du feu ou le matin dans la douce chaleur du lit ; jamais de flâneries à pied dans ce Paris où chaque pas vous fait découvrir des merveilles, jamais de courses à la campagne. . . Comme il l'a souvent répété. Napoléon était victime de la nature des choses, mais, pour sa vie intime comme pour sa vie politique, la nature des choses^ c'est lui qui l'avait faite ainsi.

On eût pu croire, en lui voyant négliger la guerre d'Espagne par amour pour sa femme dont il ne voulait pas se séparer, que la paix allait enfin régner en Europe. Cette paix, c'est par la guerre de Russie qu'il voulut la conquérir. Mais ses calculs furent déjoués par quelques degrés de plus au thermomètre et Ton sait les terribles conséquences de cette gigantesque expédition.

Napoléon, pendant toute la durée de la campagne, garda à sa femme une fidélité exemplaire. Pour être juste, il n'avait pas à cela bien grand mérite. Les occasions manquaient; et puis l'homme qui voyait les spectacles dont il a dicté le récit dans le 29'' bulletin, de sinistre mémoire, ne pouvait avoir le cœur

à la joie. Il Tavait pourtant eu, en 1807, après Eylau! Mais, cette fois, les circonstances ne se prêtaient pas à la bagatelle. Et c'est à tort qu'on lui attribue ce billet daté de Mayence, le 14 décembre, et adressé à son premier valet de chambre : « Un bain, un souper et Walewska (î). » Car, à cette époque, son premier valet de chambre était en Russie; il l'avait laissé à Smorgoni et Constant n'arriva à Paris que six ou huit jours après l'empereur (2j. D'un autre côté, voici ce que dit Méneval sur ce point : « L'empereur arriva le 18 (décembre) fort tard aux Tuileries ; l'impératrice, triste et souffrante, venait de se mettre au lit, car Napoléon ne l'avait pas prévenue de son arrivée. Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui précédait sa chambre à coucher, Marie-Louise se levait pour en savoir la cause, quand elle vit entrer l'empereur qui se précipita vers elle et la serra dans ses bras. Le bruit extérieur qui avait un peu effrayé l'impératrice provenait d'un débat suscité par deux hommes encapuchonnés et enveloppés de manteaux fourrés, discutant avec la dame de service qui couchait dans la pièce voisine de la chambre de l'impératrice. Cette dame défendait l'entrée de l'appartement, comme c'était son devoir, quand l'un de ces hommes, en écartant son manteau, découvrit l'empereur à ses yeux stupéfaits (3). » 11 ressort évidemment de ces deux témoignages : d'abord que l'empereur n'a pas écrit ce billet tant cité, ensuite qu'il est entré chez l'impératrice, tel qu'il était, en tenue de voyage, dès

(1) Th. Jung, Lwien Bonaparte et ses Mémoires, t. III, p. 170; Ch. Nauroy, Les secrets des Bonaparte, p. 236.

(2) Constant, Mémoires, t, III, p. 473.

(3) Méneval, Mémoires, t. III, p. 102.

328 NAPOLEOiN AMOUREUX.

son arrivée aux Tuileries. Ces deux témoignages doivent être crus et s'accordent bien plus, d'ailleurs, avec la manière d'être de l'empereur depuis son mariage avec Marie-Louise, que le billet qu'on lui attribue. Et puis, aurait-il appelé « Walewska » tout court, dans un billet à un domestique, une femme qu'il aimait? N'y avait-il pas toujours de quoi souper aux Tuileries?

A peine rentré, loin de songer à reprendre avec la Polonaise les relations interrompues par son mariage en 1810, Napoléon se livre tout entier au travail de création d'une nouvelle armée. Il travaille en moyenne dix-huit heures par jour. On conçoit qu'avec ce labeur surhumain il pense peu aux maitresses. Il n'y pense même pas du tout et, s'il peut dérober un instant aux affaires, c'est auprès de Marie-Louise qu'il le passe. Il retrempe ses forces dans son intérieur de famille, entre sa femme et son iils.

Il part pour la glorieuse, mais désastreuse campagne de 1813. Si son génie, cette fois, paraît se voiler, son amour pour Marie-Louise est toujours entier. 11 cherche à lui éviter les inquiétudes qui l'obsèdent,

et il écrit à Cambacérès : « Les ministres ne

doivent pas parler à l'impératrice des choses qui pourraientrinquiéteroulapeiner(l).» Marie-Louise, de son côté, est-elle digne de cette affection si attentionnée? Hélas! elle mange, elle boit, elle dort, et ne s'occupe pas du reste. Les victoires, la brouille entre son père et son mari, les trahisons, les défaites, tout cela se succède sans l'émouvoir le moins du

(1) Correspondance de Napoléon /", t. XXV, p. 232, pièce 19910, au prince Cambacérès, archichancelier de l'Empire, Erfurt, le 26 avril 1813.

monde. « Toute gourmée, toute raide et toute étiquette, elle ne permettait qu'à la duchesse de Montebello d'approcher d'elle... Déjeuner, faire un signe de tête à son fils, montera cheval, faire delà tapisserie, manger de la crème, jouer tant bien que mal au piano, bavarder très peu royalement sur nos intérieurs : voilà à quoi l'impératrice s'occupait après les affaires de Dresde (1)... «Jamais l'horizon n'avait paru si chargé de nuages menaçants, et voilà la femme que Napoléon avait nommée régente de son Empire! Voilà la femme qu'il aimait!

Les revers se succèdent, la France est envahie... Napoléon se ressaisit et son génie reparaît. Il lutte pied à pied et défend par ses plus belles combinaisons, mais avec des effectifs trop faibles et trop jeunes, le sol sacré de la patrie. De même qu'il écrivait jadis à Joséphine entre deux victoires, il trouve au milieu de ses angoisses, le temps de penser à Marie-Louise. Il écrit de Nogent le 7 février 1814 : « Tenez gaie l'impératrice; elle se meurt de consomption (2). » En vérité, ce n'est pas à s'en aller de consomption que songeait cette grosse Allemande, et, si elle devait à ce moment mourir de quelque chose, l'indigestion eût été plutôt à craindre que la consomption.

Enfin l'Empire s'écroule : le colosse est abattu. Tandis que Napoléon se demande, à Fontainebleau, s'il ne doit pas tenter une attaque sur Paris ; tandis que, désespéré, il s'empoisonne, à quoi pense sa femme, cette impératrice qui voit son trône s'effondrer sous elle? Oui, à quoi ?... A une niaise coquet-

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. IX, p. 428.

(2) Correspondance d? Napoléon /«r, t. XXVII, p. 128, pièce 21205, au roi Joseph, à Paris.

terie. M. de Sainte-Aulaire, introduit un matin chez elle, à Blois, la trouve au lit; ses pieds déchaussés sortaient de dessous les couvertures. Il apportait à Marie-Louise des nouvelles terribles : celle de l'abdication de Tempereur, celle de sa tentative d'empoisonnement....

Et, pendant qu'il lui disait ces choses, il tenait les yeux baissés pour ne pas paraître observer sur son visage l'effet de ces affreux événements. Mais elle : « Ah ! vous regardez mon pied? On m'a toujours dit qu'il était joli (1). » Voilà toute l'impression que fit à cette souveraine la perte de sa couronne et la quasi perte de son mari, — et quel mari!

A ce moment, ce mari, encore tout raide de la mort qui ne l'avait pas trouvé mûr pour elle, disait : « A l'île d"Elbe, je puis encore être heureux avec ma femme et mon fils (2). »

Quelle diiïérence de cœur entre le mari et la femme !

A peine arrivé dans son île, la première pensée de Napoléon est pour Marie-Louise. Il ne doute pas qu'elle vienne le retrouver. N'a-t-il pas dit souvent : « Une bonne femme doit suivre son mari, c'est la loi de l'Évangile. » Et Marie-Louise n'est-t-elle pas, à ses yeux, une bonne femme? Tandis qu'on lui prépare son appartement, tandis qu'on peint sur le plafond de son salon, d'après l'idée qu'il en a donnée lui-même, deux colombes attachées à un même lien dont le nœud se resserre à mesure qu'elles s'éloignent, il lui écrit que tout sera prêt pour le jour où elle viendra le rejoindre. Ne recevant point de réponse, il croit que les alliés ou les Bourbons inter-

(1) D'HaussoDville, Ma jeunesse, p. 8?.

(2; Duc de Vicence, Souvenirs, t. I, p. i20.

ceptent ses lettres. Il en écrit d'autres. Même silence. Inquiet, il envoie alors des exprès, comme le prouve cette lettre qu'il adresse au général Bertrand, le 9 août : « Le colonel Leczinski, qui part aujourd'hui à deux heures pour se rendre à Livourne, ira de là à Aix, où il portera une lettre de moi à l'impératrice. Écrivez à Méneval pour lui faire connaître que j'attends l'impératrice à la fm d'août; que je désire qu'elle fasse venir mon fils, et qu'il est singulier que je ne reçoive pas de ses nouvelles, ce qui vient de ce qu'on retient les lettres (1).... »

Hélas ! le mois d'août se passe et les illusions de Napoléon ne se passent pas. Il continue de profiter de toutes les circonstances, comme le prouve sa Correspondance (2), pour faire passer des lettres à sa femme ; il la croit prisonnière de son père, tout au moins soumise à une étroite surveillance. Enfin tout ce qu'il est possible de faire pour correspondre avec elle, il le fait : il va même jusqu'à écrire au grand-duc de Toscane, oncle de Marie-Louise, et se fait tout humble, lui, le grand Napoléon, devant ce petit prince de rien du tout, pour le supplier de s'intéresser à lui; il lui demande des permissions! « Je prie Votre Altesse Royale de me faire connaître si elle veut permettre que je lui adresse tous les huit jours une lettre pour l'impératrice etm'envoyer en retour de ses nouvelles et les lettres de Mme de Montesquiou, gouvernante de mon fils. Je me flatte que, malgré les événements qui ont changé tant

(1) Corre.tpondance de Napoléon /"^'', t. XXVII, p. i()8, pièce 21604t au général Bertrand, grand maréchal du palais, Porto-Ferrajo» 9 août 1814.

(2) Voir le tome XXVII.

d'individus. Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié. Si elle veut bien m'en donner l'assurance, j'en recevrai une sensible consolation (1)...»

Des consolations, ce n'est pas plus du côté de ce principicule que du côté de Marie-Louise qu'il doit en attendre. Il finit sans doute par s'en convaincre, et une de ses anciennes maîtresses, soit par calcul intéressé, soit par bonté d'âme, soit même par une réelle affection, — avec les femmes tout est possible — , Mme Walewska vient un jour lui en apporter. Le lui avait-il demandé ? Ce n'est pas probable. Napoléon ne pensait, n'écrivait qu'à Marie- Louise. Illuifixait, on l'a vu, la fin d'août pour venit" le trouver; et c'est à peu près à cette époque que Mme Walewska débarquait à l'ile d'Elbe. Elle l'avait évidemment prévenu de son arrivée, mais ce n'est pas lui qui l'avait priée de venir. Il attendait sa femme, c'est la maîtresse qui parut.

« Le 1" septembre, a raconté un témoin de l'arrivée de cette femme àPorto-Ferrajo, Napoléon passa toute la journée sur la hauteur de Pomonte. Armé d'une longue-vue, il cherchait à découvrir et à reconnaître tous les bâtiments qui paraissaient en mer. A l'entrée de la nuit, il rentra à l'ermitage et enjoignit à son officier d'ordonnance de partir à l'instant à cheval pour porter aux écuries de Porto- Ferrajo l'ordre d'atteler, de faire seller trois chevaux, de se transporter sur le chemin qui conduit à la place Saint-Jean, et d'attendre là les ordres ultérieurs que lui donnerait le maréchal Bertrand.

« Vers les dix heures du soir, l'officier se trouvait

(1) Correspondance de Napoléon /«', t. XXVIT, p. 432, pièce. 21651, à FerdinaEd Joseph, grand-duc de Toscane, Porto-Ferrajo, le 10 octobre.

36 — N^AI» Ajf.

avec la voiture et les chevaux au point indiqué. Il faisait un très beau clair de lune. A ce moment, un bateau se dirigeait à force de rames vers le môle. Trois dames et un enfant s'y trouvaient. Ils descendirent à terre. Le maréchal courut à leur rencontre, les salua avec beaucoup de respect et les conduisit à la voiture. Deux d'entre elles et l'enfant s'y installèrent. La troisième, ainsi que le maréchal, l'officier d'ordonnance et quelques autres montèrent à cheval et on s'achemina sur la route qui conduit à Mariana. Arrivé à la traverse de Prochia, ce cortège fut rencontré par Napoléon monté sur un cheval blanc et suivi d'une troupe de lanciers et de mamelucks. La voiture s'arrêta. Sa Majesté descendit de cheval. On ouvrit la portière de droite et il monta seul au milieu du plus profond silence. Le cortège se remit en route et poursuivit jusqu'à la plage de Prochia. Là, la voiture ne pouvant plus avancer à cause du chemin impraticable, l'empereur, les deux dames et l'enfant descendirent et montèrent sur les chevaux amenés par l'officier d'ordonnance. L'enfant fut confié à la dame et l'empereur ordonna à l'officier de mettre pied à terre et de conduire par la bride le cheval de cette inconnue. Arrivé à la marine de Mariana, on tourna àgauche et on continua l'ascension aussi vite que l'obscurité de la nuit et la difficulté des chemins pouvaient le permettre. Lorsqu'on fut à la distance d'un tiers de mille de l'ermitage, l'empereur donna un coup d'éperon à son cheval et s'empressa d'arriver quelques instants avant le cortège à une tente qu'il avait fait dresser sous un arbre de châtaignier. Là, il attendait hors de la tente l'inconnue dont l'officier gardait le cheval. Celle-ci descendit et entra sous la tente avec lui

et l'enfant. Le maréchal Bertrand s'occupa de faire rafraîchir l'autre dame et les domestiques. Il les fit loger, une partie à l'ermitage et le reste sous les tentes qu'on avait dressées aux environs. Cela fait, il donna l'ordre de renouveler la garde des mamelucks aux deux issues des chemins qui conduisent à cette hauteur.

« L'inconnue a demeuré là deux jours et deux nuits, sans jamais se montrer. L'empereur ne sortit que deux fois pour donner des ordres. L'enfant se promenait avec un homme de la suite. Il paraissait âgé de quatre à cinq ans et il était habillé à la polonaise. Pendant le séjour de ces cinq personnages, l'accès de la hauteur fut interdit même à Madame Mère qui se trouvait logée à un mille dans un village voisin (1). »

L' « inconnue », que les habitants de l'île prirent pour Marie-Louise amenant son fils à Napoléon, — et c'était bien naturel de le penser — n'était autre que la comtesse Walewska. Elle était déjà allée, aux jours douloureux de l'efiTondrement, porter, à Fontainebleau, des consolations à son ancien amant (2). Mais Napoléon, respectueux de la foi jurée à Marie-Louise, ne l'avait pas voulu recevoir. A l'île d'Elbe, sa femme paraissant l'avoir oublié, ne lui ayant pas fait parvenir le moindre petit mot, Napoléon se départit de sa rigueur et accueillit au mieux Mme Walewska : ne lui amenait -elle pas d'ailleurs un rejeton de son sang, cet enfant conçu après la bataille de Wagram?

La jeune femme quitta l'île d'Elbe le 3 septembre et se rendit à Naples. Napoléon l'avait chargée

(1) Th. Jung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. III, p. 201.

(2) Générale Durand, Mémoires, p. 310.

d'un message confidentiel pour Murât. Elle partie, tout reprit dans l'île son calme accoutumé. L'empereur continua ses instances auprès de Marie-Louise et espérait toujours la voir venir partager son exil. « Voyez, écrivait-il le 28 décembre au général Bertrand, ce que coûterait la maison Lafargue et ce qu'il faudrait y dépenser pour la mettre en état. Si l'impératrice et le roi de Rome venaient ici, cette maison sera la seule convenable pour loger la princesse (1). »

Que faisait donc de si important Marie-Louise pour ne pas répondre à son mari, pour ne pas l'aller rejoindre, comme son devoir le plus élémentaire était de le faire, si l'amour, si l'affection ne l'y entraînaient pas irrésistiblement?... Eh! mon Dieu, elle prenait les eaux d'Aix-les-Bains, en compagnie de son chambellan et amant Neipperg, et, si elle songeait parfois à son mari, ce n'était que pour l'appeler Monsieur de Vile d'Elbe! L'histoire s'est prononcée sur Marie-Louise. Si la trahison est une déloyauté, elle est de plus, dans certaines circonstances, une lâcheté : l'abandon se joignant à la trahison est ce qu'il y a au monde de plus méprisable. Marie-Louise s'est couverte de cette double ignominie. Modèle des mauvaises épouses, une éternelle flétrissure restera attachée à son nom. So» manque d'intelligence, sa qualité d'autrichienne, sont ses seules excuses.

L'empereur était très affecté de ne recevoir aucune réponse de l'impératrice. Son amour avait beau attribuer ce silence prolongé à la surveillance

{\) ÇoiTespondance de Napoléon l'^ , t. XXVII, p. 439, pièce 21661, au général comte Bertrand, grand maréchal du palais, Porto-Ferrato, 28 décembre 1814.

de la police qui, croyait-il, ne laissaitpasser aucune de ses lettres, il savait bien qu'une femme de cœur ■ aurait passé par-dessus toutes les consignes et tous les ordres du monde pour rejoindre son mari malheureux. L'exemple de Mme de Lafayette, qui avait tout bravé, tout surmonté pour obtenir la faveur de partager la prison de son époux, n'était pas si ancien pour qu'il l'ait oublié, — puisque sa femme ne s'en souvenait pas. Aussi tâchait-il de prendre son abandon en patience. Sans nous arrêter à ce qui a été dit des soi-disant relations que Napoléon aurait eues à l'ile d'Elbe avec sa sœur Pauline, accusations dont nous avons parlé un peu plus haut et que nous avons réfutées ailleurs (1), il a été dit aussi que des dames romanesques essayèrent de prendre hypothèque sur le cœur de l'empereur exilé, entre autres une certaine comtesse de Jersey « dont le colonel Campbell parle à Mariotti, le consul de France à Livourne, dans une lettre inédite du 26 décembre, disant qu'elle n'a pu encore parvenir à se faire jeter le mouchoir » (2). Une autre, nullement comtesse» au dire de M. Marcelin Pellet, ou plutôt d'un agent secretde M. Mariotti dont il reproduisait le rapport, aurait été plus heureuse. Femme d'un membre de la junte d'Elbe, Mme Bigeschi aurait aidé l'empereur à passer agréablement le temps de son exil. Mais fautil croire les rapports de ce policier?

Enfin Napoléon s'échappe de l'ile d'Elbe avec la complicité inavouée de l'Angleterre. 11 avait plus d'une raison de fuir le rocher de fer auquel les

(1) Voir notre ouvrage sur Les sœurs de NapolâOii, p. 312 et suivantes.

(2) Marcelia Pellet, Napoléon à l'ile d'Elbe, p. 52.

puissances alliées l'avaient enchaîné, mais l'amour qu'il portait à sa femme et h sonlils, le désir de les reconquérir, n'étaient certainement pas étrangers à sa volonté de remonter sur le trône de France. A peine arrivé à Paris, il écrit à son beau-père : « ... Jfr connais trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle attache à ses alleclions de famille pour n'avoir pas l'heureuse confiance qu'elle sera empressée, quelles que puissent être d'ailleurs les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à accélérer l'instant de la réunion d'une femme avec son mari et d'un fils avec son père (4)... » Il est impossible de savoir si Napoléon croyait, comme il le dit, aux bons sentiments de son beaupère, mais dans son amour aveugle pour sa femme, il lui prétait des qualités qu'elle ne possédait nullement et ne pouvait s'imaginer qu'elle ne se hâterait pas, maintenant qu'il était remonté sur son trône, d'accourir auprès de lui. Il mettait sur le compte d'une surveillance tyrannique les relards qu'elle apportait à le faire. Enfin, ses lettres demeurant sans réponse, l'empereur envoie à Vienne M. de Montrond, oui, M. de Montrond qu'il avait exilé en 1811 pour s'être trop affiché comme amant de la princesse Pauline (2), avec mission de travailler à faire revenir auprès de lui l'impératrice Marie-Louise. Mais ce fut peine perdue. Cette femme, du haut du trône, avait roulé dans la boue ; elle prenait plaisir à s'y vautrer, sous l'œil bienveillant de son père, et ne voulait pas s'en dégager. Napoléon l'avait vue pour la dernière fois de sa vie à

1) Correspondance de Napoléon I", t. XX VIII, pièce 21753, à. François l^^, empereur d'Autriche, à Vienne, Paris, l^"" avril 1815, (2) Voir Les sœurs de Napoléon, p. 121)4 et suivantes.

Dresde, en 1813, lorsqu'il avait eu la délicate attention de Vy faire venir pour qu'elle pût embrasser «on père. C'est aussi pour la distraire qu'il avait mandé à Dresde les principaux acteurs de la Comédie-Française, et, de cette façon, elle jouissait chaque soir du plaisir du théâtre.

La fortune de l'empereur s'écroule une seconde fois : Waterloo engloutit tout. La reine Hortense donne des consolations au vaincu, et c'est là la seule belle page de la vie de la fille de Joséphine. Il part, pense aller en Angleterre et ne débarque qu'à Sainte-Hélène. Il croyait à la générosité du peuple anglais, et ne se défiait pas du gouvernement anglais. Au lieu de l'hospitalité qu'il avait loyalement demandée, on le traite comme prisonnier de guerre ; seulement, au lieu de le mettre sur un ponton, ou l'envoie sur un îlot perdu au milieu de l'Océan, dans un climat meurtrier pour les Européens et qui devait faire bonne justice de celui qui était encore si grand qu' on n'avait pas eu le courage de le faire exécuter franchement, au grand jour.

A Sainte-Hélène, les loisirs étaient longs. Pour tuer le temps, Napoléon avait bien le travail, mais l'homme ne peut pas travailler toujours; quand le ressort est trop tendu, il se brise ou tout au moins sa trempe se ramollit. Il faut des distractions au travailleur. N'ayant pas de théâtre à Sainte-Hélène, ne cultivant guère les fleurs, réduit à la seule société des Montbolon, de Gourgaud, des Bertrand et des Las Cases père et fils, les heures, les jours, les années lui paraissaient interminables. C'était au point que les vexations, les exigences inutiles et cruelles de sir Hudson Lowe pouvaient presque passer pour des distractions en ce lieu maudit, véritable antichambre

delà mort. Pourtant, à en croire le bourreau, rameur a plus d'une fois visité Napoléon en cette ile maudite, en cet enfer dont toute espérance était bannie. Pourquoi ne croirait-on pas Hudson Lowe ? Ses Mémoires ont un grand cachet de sincérité et il ne s'épargne pas plus qu'il n'a épargné, là-bas, son prisonnier géant. Et puis, ne s'aime-t-on pas partout? Ne s'cst-on pas aimé dans les prisons, sous le règne de la Terreur? Ne s'aimait-on pas jusque sous le couperet de la guillotine? L'amour n'est-il pas, après tout, le frère de la mort? Oui, l'empereur aurait aimé, à Sainte- Hélène, ou du moins il ne se serait pas refusé quelques distractions, de celles qu'il cueillait dans ses antichambres, au temps de sa toute-puissance. « Plus d'une dame, à Sainto-Ilélène, a écrit sir Lowe, fut accusée par les bisbigli et les commérages de l'ile, d'adoucir par ses faveurs les ennuis du captif, Certaines même, et des plus grandes, s'en cachèrent peu et le disent tout haut encore aujourd'hui. Si je voulais faire ici un éclatant scandale, qui du reste leur ferait peut-être grand plaisir et flatterait fort leur vanité, je pourrais tout aussi bien dire leurs noms, mais c'est inutile (1). »

Il est très possible que Napoléon ne se soiL pas refusé, s'il en a trouvé l'occasion, les amusements que les dames des Tuileries lui oifraient jadis avec un si bel empressement, mais quelles étaient les dames qui pouvaient l'approcher? Hors Mme de Montholon et Mme Bertrand, aucune femme n'avait accès auprès du grand exilé. On ne pouvait arriver jusqu'à Longwood qu'avec la permission écrite de Lowe, et sous bonne escorte : un double cordon de senti-

(1) Mémorial de sir Hudson Lowe, p. 2C8.

nelles veillait à l'exécution du règlement. Et c'est pour cela que Napoléon s'était refusé bien vite à recevoir qui que ce fût. De plus, Napoléon, qui ne pouvait sortir sans être suivi et gardé à vue, n'avait le droit d'entrer dans aucune maison sans être accompagné d'un officier anglais. D'après le Mémorial du gouverneur Lowe, les deux dames françaises semblent seules visées. Peut-être Napoléon eut-il quelques attentions particulières pour Mme Bertrand. Ces attentions, rapportées au gouverneur, grossies et commentées par le désœuvrement et la malignité, devinrent bien vite aux yeux des Anglais des relations plus qu'amicales. On sait que Mme Bertrand était fort jolie, « jeune, spirituelle, enfant gâtée, vive, impérieuse, mais bonne et rieuse malgré ses équipées enfantines (1). » Elle était créole, née de Dillon, et réunissait en elle toutes les séductions des créoles françaises ; mais elle avait, de plus, à ce qu'assure le général Paulin, qui fut aide de camp du général Bertrand, un attachement pour son mari et un amour du devoir qui, sans exclure le goût des amusements frivoles, la mettent à l'abri de tout soupçon d'infidélité.

On avait remarqué que l'empereur témoignait plus d'attentions à Mme Bertrand qu'à Mme de Montholon ; qu'il lui avait donné un phaéton, qu'il lui faisait de beaux cadeaux, qu'un jour même, son cuisinier étant ivre au point de ne pouvoir faire le dîner, Napoléon lui avait envoyé quelques plats de sa table. Puis un beau jour, l'intimité se brise et Napoléon fait défendre à Mme Bertrand de se présenter devant lui. Cet ordre ne fut jamais révoqué,

(1) Général baron Paulin, Souvenirs, p. 226.

NAPOLÉON AMOUREUX. 34t

malgré les prières de la pauvre femme et celles de son mari. Quand à Mme de Montholon, elle retourna en Europe sans qu'on en ait su le motif. Tout cela faisait causer, et Las Cases ne caclie pas, dans son Mémorial de Sai7ite- Hélène, que des dissensions intestines régnaient dans la petite colonie. Les caprices et les préférences de Napoléon, les jalousies de diverse nature qui en furent la suite, n'étaient-ils pas causes de ces tiraillements?

Mais ces distractions, si tant est que l'empereur les eut, ne l'empêchaient point de penser toujours à sa femme. Son amour pour elle ne subissait pas la moindre altération. « Napoléon parlait sans cesse de son fils et de Marie-Louise, a écrit un témoin peu suspect de partialité pour lui ; il les aimait passionnément, il les aimait de toute la puissance de cet amour que renforcent et activent l'éloignement et l'impossibilité de voir les objets aimés. » On a dit que l'amour et l'affection s'alTaiblissent et s'effacent par l'absence; c'est une grande erreur, disait Napoléon. Quand on aime bien, l'amour acquiert bien plus d'intensité par la privation de l'objet de cet amour. Alors toutes les pensées se rapportent à lui ; le vide qui nous entoure, nous le peuplons de ses images, partout nous le voyons, partout nous invoquons son nom et sa présence ; l'imagination s'en frappe, la mémoire s'en nourrit sans cesse ; nous le comparons à tout ce qui est devant nous, et, dans cette douce et continuelle occupation de toutes les puissances de notre âme, au moins jamais la satiété, la monotonie et l'ennui ne viennent poser leur main de glace sur notre cœur.

« Quant à moi, ajoutait-il en soupirant, j'aime ma bonne Louise ; et après cinq ans d'absence, je l'aime

plus encore que je ne l'eusse peut-être aimée si ;> nous étions restés ensemble aux Tuileries (1). » "'■ Il ne devait pourtant pas ignorer l'infamie de sa conduite : Hudson Lowe, sans en avoir l'air, avait su lui faire parvenir les livres et journaux qui en parlaient. Mais peut-être Napoléon, qui avait lu le misérable pamphlet de Lewis-Goldsmith, ne croyaitil point à une aussi noire trahison. Sans cela, se fût-il aveuglé au point de conserver, suspendu audessus de la cheminée de sa chambre, le portrait de sa « bonne » Louise? Se fût-il afifecté en lisant, au mois de mars 1817, au point de se le faire expliquer par trois fois, un article de gazette disant que Marie-Louise était tombée de cheval dans le Pô, et qu'on avait eu beaucoup de peine à la sauver? Eûtil écrit, le 23 juillet 1818, cette lettre qu'il remit au docteur O'Méara lorsque celui-ci quitta Sainte- Hélène : « Je prie mes parents et amis de croire tout ce que le docteur O'Méara leur dira relativement à la position où je me trouve et aux sentiments que je conserve. S'il voit ma bonne Louise, je la prie de permettre qu'il lui baise les mains. »

Enfin, et comme s'il était écrit qu'il y aurait du ridicule jusque dans les choses les plus lamentablement tristes. Napoléon, dans son testament, dit : « J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. » Et, n'avait-il pas, de plus, ordonné que son corps fût ouvert, qu'on en retirât le cœur pour le mettre dans de l'esprit de vin et qu'on l'envoyât à Marie- Louise ?

(1) Mémorial de sir Hudson Lowe, p. 2i6,

S'il avait connu la conduite de safemrae,il n'aurait pas prescrit cette disposition, car il se serait alors demandé ce que Marie-Louise et son Neipperg auraient fait de ce morceau de son corps.

Au fait, qu'est-ce qu'ils en auraient bien pu laire?

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