‹ Napoléon amoureuxChapitre 27 sur 38 · AP. A. M · texte numérisé non relu

AP. A. M

SOUS prétexte peut-être que le sien n'allait pas bien, elle reçut le lendemain une verte semonce de l'impératrice ; Mme de Rémusat elle-même fut chargée de chapitrer cette enfant terrible. Elle le fit, et son sermon contribua à faire changer la conduite de la jeune grande-duchesse. Ce qui contribua non moins, sans doute, à cet heureux changement, c'est que l'empereur, qui n'était plus amoureux de sa fille adoptive, avait changé tout le cérémonial prescrit l'année précédente en son honneur. Il ne la considérait plus que comme une princesse de la Confédération du Rhin, et Stéphanie, qui se sentit diminuée en ne se voyant plus traitée à la cour impériale comme par le passé, devint enfin plus sérieuse. A dater de ce moment, elle commença à avoir quelques procédés pour son mari; elle retourna à Rade sans exprimer de regrets de quitter la France, et depuis elle n'eut plus d'aventures.

C'est elle qui, sous la présidence du prince Louis, venait à Paris faire aux invités de son cousin les honneurs de l'Elysée. Elle lui vit rétablir le trône impérial en France et mourut à Nice, chargée d'années, en J860.

La plupart du temps, l'empereur n'avait pas à se donner la peine de faire les premières avances aux femmes. Celles-ci savaient fort bien les lui épargner et lui laisser entendre que leur complaisance pour lui n'aurait pas plus de bornes que n'en avait leur admiration. Un jour, on parlait dans la petite colonie deLong-Wood, dit le Mémorial, « de la présentation des femmes à la cour, de leur embarras, de leurs secrètes dispositions, des vues, des espérances de quelques-unes. Mme de Montholon a dévoilé le secret

de certaines de sa connaissance, d'où il résultait que si, dans certains salons de Paris, on se récriait sur la brutalité des manières de l'empereur, la dureté de ses paroles, la laideur de sa personne, d'autres cœurs, mieux disposés, mieux informés, etbien différemment affectés, vantaient ailleurs la douceur de sa voix, la grâce de ses manières, la finesse de son sourire, et surtout sa fameuse main, belle, disait-on, jusqu'au ridicule.

« Ces petits avantages, observait-on, mêlés à beaucoup de puissance, àbeaucoupplus de gloire encore, pouvaient monter assez naturellement certaines têtes, créer certains romans. Aussi combien, aux Tuileries, cherchaient à faire partager un sentiment qu'on éprouvait peut-être réellement soi-même !

« L'empereur riait de nos observations et de nos conjectures; et puis il convenait qu'à travers ses nuages d'affaires et d'encens, il avait cru plus d'une fois s'en apercevoir. Les moins timides ou les plus vivementdisposées en avaient même parfois, disait-il, sollicité et obtenu des audiences. Nous en riions à notre tour, et disions que dans le temps elles avaient fourni matière à toute notre gaieté. Mais l'empereur nous protestait sérieusement que cela avait été tout à fait à tort (1). »

Il ne protesta pas toujours, et un soir que la conversation roulait sur le même sujet, il ne se défendit pas, tout en laissant paraître un petit air de vanité satisfaite, d'avoir été, malgré ses grandeurs, un homme à bonnes fortunes. Il aimait assez, du reste, à Sainte-Hélène, parler et entendre parler sur ces sujets un peu scabreux.

(l) Mémorial de Sainte-Hélène, t. III, p. 416.

— Sire, dit encore M. de Las Cases, on veut (ju'au moment de votre toute-puissance, vous vous soyez laissé imposer de douces chaînes; que vous vous soyez trouvé le héros d'un roman; que, dans une résistance qui vous surprenait, vous vous soyez attaché à une simple dame, que vous lui ayez bien écrit une douzaine de lettres ; qu'elle vous ait amené et contraint à vous soumettre au travestissement, à vouo rendre sciil. nuitamment, chez elle, dans sa propre demeure, au milieu de Paris.

— Mais comment l'aurait-on su? a-t-il dit en souriant; ce qui ne voulait pas dire non. Et on a ajouté sans doute, a-t-il continué, que c'était la plus grande imprudence de ma vie; car si elle n'eût pas été honnête femme, que ne pouvait-il pas m'arriver, seul et déguisé, dans les circonstances où je me trouvais, au milieu des embûches dont j'étais entouré? Mais que disait-on encore?

— Sire, on voulait que la postérité de Votre Majesté ne se bornât pas au roi de Rome ; la chronique secrète lui donnait deux aînés : l'un venu d'une belle étrangère que vous auriez fort aimée en pays lointain; l'autre, fruit d'une occupation plus voisine, au sein même de votre capitale. On voulait que tous deux fussent venus à la Malmaison avant notre départ, l'un amené par sa mère, l'autre introduit par son tuteur; tous deux les portraits vivants de leur père.

« L'empereur riait beaucoup de tant de science, disait-il;... et une fois en gaieté, il s'est mis à repasser franchement et dans un entier abandon ses premières années (1). »

(1) Mémorial de Suinte-Hélène, t l", p. 267.

Malgré ses amourettes avec Mme Gazzani, avec Mme de Barrai, peut-être encore avec d'autres (1), Napoléon était toujours amoureux de Mme Walewska. II le dit lui-même à son frère Lucien, dans la fameuse entrevue qu'il eut avec lui à Mantoue, à la fin de cette année 4807. Cette conversation répétée par Lucien, est assez curieuse et se rapporte trop à notre sujet pour ne pas être reproduite et commentée ici :

« 11 (Napoléon) me dit, qu'en effet, il n'avait pas eu d'enfants autrefois, mais qu'il en avait maintenant plusieurs, deux surtout dont il était sûr, qu'un de ces deux enfants était d'une jeune personne qui avait été avec Hortense chez Mme Campan, l'autre d'une belle Polonaise mariée à un vieux mari (impuissant, celui-là, « il en savait quelque chose, » m'ajouta-t-il d'un petit air satisfait); la pauvre femme avait été sacrifiée à Plutus.

« — C'est une femme charmante, un ange! Ah! c'est bien d'elle qu'on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! »

« Comme je souriais, il me dit :

'( — Vous riez de me voir amoureux; oui, je le suis en eff'et, mais toujours subordonnément à ma poli-

(1) « Dans un document émané de la police de la Restauration, j'ai trouvé que Mlle Cochelet avait été la maîtresse de iNapoléon Ie^ » (Ch. Nauroy, Les secrets des Bonaparte, p. 171.) La chose n'est pas probable. iMlle Cochelet, grande comme un tambour-major, était trop laide, ce semble, pour attirer les regards de Tempereur. A la cour de la reine Hortense, dont elle était la lectrice, on l'appelait Mlle Cochelaide. Elle épousa le commandant Parquin qui a laissé de si curieux Souvenirs.

Ou a dit aussi, avec quelque apparence de vérité, que Nanoléon avait enlevé à son frère Jérôme une de ses maltresses, à l;iqa'Mlt} celui-ci tt^nait infiniment. C'aurait été là un des plus graves sujets de brouille entre les deux frères. (Voir Diof/rdphie universelle de Michaud, Supplément, t. LXXYII, article Pigallt-Lebrun).

tique qui veut que j'épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse... »

11 y api us d'une observation à faire sur ce que rapporte Lucien. D'abord il fait une grosse erreur en contant que son frère lui a dit qu'il était père d'un enfant que lui aurait donné la belle Polonaise. Napoléon ne peut lui avoir dit cela, du moins en ce temps-là. En etïet, le fils qu'il eut de Mme Walewska, conçu en 1809, au château de Schœnbriinn, pendant la campagne de Wagram, naquit le 4 mai 1810 au château de Walewitz en Pologne (1). Napoléon ne peut donc avoir parlé, au mois de décembre 1807, d'un enfant qui ne vint au monde qu'en 1810. L'erreur est flagrante. Ensuite on peut remarquer que l'empereur n'avait pas fait grands progrès dans l'art de se choisir une femme : il eût songé, selon Lucien, à épouser Mme Walewska. Ce témoignage peut paraître suspect, car Lucien, à qui la vie n'apporta jamais d'expérience et qui, veuf, s'était remarié avec une autre maîtresse, prête peut-être ces mots à son frère pour excuser sa propre conduite. D'ailleurs Mme Walewska, à ce moment, n'était pas encore veuve. C'est égal. Napoléon s'aveuglait étrangement pour dire d'une femme, parce qu'elle avait abandonné son mari pour un amant, que « son âme était aussi belle que sa figure ». Si elle avait eu l'âme si belle, cette femme eût commencé par ne pas manquer à son devoir. Qu'on traite d'imbéciles, si l'on veut, d'esprits étroits, rabougris et arriérés ceux qui pensent ainsi, les plus subtils sophismes n'empêcheront pas que ce ne soit là la morale, la vraie morale, cet ensemble de principes qui doivent toujours diriger

(1) Et non pas à Paris comme le dit Mme de Rémusat dans ses Mémoires.

un esprit juste, un cœur sincère vers le bien en toutes choses; et le bien n'est autre chose que l'idéal de la morale. Tout le reste n'est que sophisme.

Il est certain que Napoléon fut très amoureux de Mme Walewska, et, après Joséphine et Marie-Louise, elle est la femme qu'il a le plus aimée. Cet amour cependant n'était pas exclusifet s'accommodait sans scrupule de fréquentes infidélités. Celui qu'il avait eu pour Joséphine, au contraire, jusqu'au jour où celle-ci lui brisa le cœur par ses propres infidélités, avait été absolument exclusif. Oui, c'était bien là le véritable amour qui vous empoigne et vous rend aveugle, qui ne vit que de la vie de la femme aimée, qui rapporte tout à elle, qui ne conçoit pas qu'une autre femme au monde puisse même être désirée. Si Napoléon, au lieu d'épouser Joséphine qui avait dix ans de plus que lui, — ce qui, tôt ou tard, devait presque forcément le livrer au démon de l'infidélité (1) — avait épousé une jeune fille honnête, d'un âge mieux assorti au sien, il est infiniment probable qu'il eût été un mari exemplaire, qu'il eijt aimé son intérieur, qu'il n'eût pas été plus malheureux pour cela, — ni la France non plus.

Rentré à Paris à la suite de son entrevue infructueuse avec son frère Lucien, l'empereur reprit son train dévie accoutumé. L'hiver était commencé. Il fut on ne peut plus brillant. Jamais on n'avait vu autant de bals à Paris. Les Tuileries donnaient l'exemple. On avait terminé la salle de spectacle que l'empereur avait fait construire et qui était magnifique. Des bals parés et masqués y furent

(1) 11 est pourtant piquant de remarquer que c'est sa femme qui lui donna l'exemple de l'infidélité et elle est très responsable de ce que Napoléon vécut si ravalé à ses sens, si aniiualisé.

donnés au milieu d'un luxe inouï. L'empereur s'y amusait comme un sous-lieutenant. « Masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu cependant par sa tournure particulière dont il ne pouvait se défaire, il parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les propos, et, s'il était attaqué lui-même et ne reconnaissait pas tout de suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains maris par des anecdotes vraies ou fausses sur leurs femmes (1)... » Malgré tout, les femmes rivalisaient entre elles pour attirer son attention ; n"y [larvenant pas toujours, elles se rabattaient sur les plus gros personnages et essayaient de troubler le repos de ces pauvres invités qui, du reste, ne demandaient pas mieux que de s'y prêter.

L'empereur, dans les bals masqués auxquels il se rendait, « était toujours sûr, rapporte le Mémorial, d'un certain rendez-vous qui ne lui manquait jamais : il s'y trouvait, disait-il, entrepris chaque année par un même masque, qui lui rappelait d'anciennes intimités et le sollicitait avec ardeur de vouloir bien le recevoir et l'admettre à sa cour. C'était une femme très aimable, très bonne et très belle, à qui beaucoup devaient certainement beaucoup. L'empereur, qui ne laissait pas que de l'affectionner, lui répondait toujours : « Je ne nie pas que vous soyez charmante; « mais voyez un peu quelle est votre demande ; jugez-

(1) Mme de Réinusat, Mémoires, t. II!, p. :îî3.

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« la vous-même, et prononcez. Vous avez deux ou « trois maris et des enfants de tout le monde. On « tiendrait à bonheur sans doute d'avoir été complice « de la première faute ; on se fâcherait de la seconde, « on la pardonnerait peut-être, mais ensuite, et puis, « et puis!... A présont, soyez l'empereur et jugez : « que feriez-voll^ . ma place?... Et moi qui suis tenu « à faire renaître un certain décorum ! » Alors la belle solliciteuse gardait le silence, ou lui disait : « Du « moins ne m'ôtez pas l'espérance, » et renvoyait à l'année suivante à être plus heureuse. « Et chacun « de nous deux, disait l'empereur, était exact à ce « nouveau rendez-vous (1). » Il est difficile de deviner de quelle femme veut parler Napoléon bien que ce soit un peu là le signalement de Mme Tallien. Ce n'est assurément pas cette personne que vise Mme Georgette Ducrest qui a raconté un autre épisode qui fait bien le pendant de celui-là : « Je crus renmrquer, dit-elle, à un bal masqué des Tuileries, un domino gris suivi de deux grandes figures noires qui me parurent là pour surveiller le maître^ et surtout ceux qui pourraient le trop approcher. Dès lors, je ne regardai plus que ce groupe, et j'acquis la certitude que je ne m'étais pas trompée.

« Le domino gris s'approcha d'une fort jolie dame couverte de diamants; elle était assise à quelques places de celle que j'occupais. Les bras croisés derrière le dos, Sa Majesté fut plusieurs minutes à la regarder attentivement sans prononcer une seule parole; elle rougissait, tremblait, et finit enfin par dire d'une voix tremblante à cet observateur incommode qu'elle ne croyait pas le connaître. Toujours

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t. III, p. 139.

NAPOLÉON AMOUKEUX. 285

môme silence de la part de l'inconnu, qui semblait cloué vis-à-vis de cette femme si troublée. Tout à coup elle se lève avec précipitation et s'écrie avec effroi : « L'empereur peut seul avoir ce regard. Que « je me repens d'être venue! » Elle sortit avec impétuosité, et l'on murmura autour de nous que cette dame, célèbre par une aventure d'éclat qui avait entraîné un divorce, n'avait point été invitée ; qu'avec une audace sans pareille elle s'était introduite à cette fête avec le billet de l'une de ses amies. Napoléon, qui la détestait après l'avoir beaucoup aimée, la força ainsi de quitter une assemblée dont il l'avait repoussée. La conscience de la coupable avait rendu le silence de l'empereur aussi éloquent qu'un ordre émané de lui (1). »

Si l'empereur cherchait à trouver des aventures dans les bals masqués, il lui arriva d'en trouver sans les avoir cherchées, une entre autres, que voici : il est vrai qu'il ne la noua que quelques jours après le bal où il avait remarqué celle qui en fut l'héroïne.

C'était chez la grande-duchesse de Berg, sa sœur. La fête avait été superbe. « L'opéra de la Vestale, a dit Constant, était alors dans sa nouveauté et fort à la mode; il donna l'idée d'un quadrille de prêtres et de vestales qui fit son entrée au son d'une musique délicieuse de flûtes et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des fiançailles tyroliennes, etc. (2). » Constant ajoute que tous les costumes étaient d'une richesse et d'une exactitude remarquables, et qu'on avait établi dans les appartements du palais un magasin de costumes tel que

(1) Mémoires sur Vvnpéralrici; Joséfjfiine, t. II, p. 65. (2] Constant, Mémoires, t. III, p. 17.

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les danseurs purent en changer quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'être renouvelé autant de fois.

Du reste, la grande-duchesse de Berg, qui voulait être aimable pour qu'on chantât partout ses louanges, et qui avait à se faire pardonner l'intrigue qu'elle avait nouée avec le général Junot pendant que l'empereur était en Pologne, s'évertuait à faire de son mieux les honneurs de chez elle. Dans la fêle dont parle Constant, il y eut un quadrille qu'on remarqua beaucoup et qui fut pendant quelques jours le sujet de toutes les conversations. La princesse l'avait conduit en personne après avoir dirigé les répétitions et choisi les costumes. Cette sorte de divertissement, qu'on appelait alors un quadrille, ressemblait assez à un ballet, mais en petit. Le quadrille, donc, était formé de seize paysannes : la comtesse Duchâtel, la comtesse Regnault de Saint-Jean-d'Angely, Mme de Colbert, Mlle de La Vauguyon, la baronne de Montmorency, etc. Toute cette paysannerie, à titres et à particules, était conduite par un bailli, qui était Mlle Adélaïde de Lagrange. Les hommes en étaient rigoureusement exclus. Mlle de Lagrange, à la tête de son petit troupeau enjuponné, portant une houlette blanche et une perruque monumentale, fît, au milieu de la soirée, une entrée à sensation. Les danses s'arrêtèrent pendant quelques instants pour reprendre ensuite de plus belle. Le bal battait son plein lorsqu'on entendit tout à coup comme un bruit d'altercation, puis des gros mots et une voix impérieuse et fortement accentuée qui disait : « Je veux qu'elle sorte de chez moi! »

On se regarde, étonné d'entendre de telles paroles

au palais de TÉlysée; l'étonnement augmente quand on reconnaît cette voix pour celle de la grandeduchesse de Berg. C'était elle en effet. La princesse parlait avec une grande animation à l'un de ses chambellans et lui ordonnait de chasser du bal une malheureuse jeune fille qui dirigeait le quadrille de la reine Hortense. Mais voici comment cette personne avait été introduite à TÉlysée :

La reine Hortense, qui s'était chargée d'organiser elle aussi un quadrille, avait imaginé d'habiller ses danseuses en vestales. L'opéra de la Vestale^ comme on Ta vu, faisait alors fureur et tout était à la vestale. La reine Hortense faisait partie de son (juadrille malgré un léger obstacle : elle était enceinte de huit mois (de celui qui devint plus tard Napoléon HI) et une grossesse ne faisait nullement partie du costume. Cette idée bouffonne d'une vestale dans un état de grossesse aussi accentuée, loin de l'arrêter, la séduisait au contraire beaucoup. « Ce sera très gai! » disait-elle. Et, pour que ce fût encore plus gai, elle voulut que le quadrille fût conduit par une Folie, avec grelots au bonnet et marotte à la main. Le secrétaire des commandements de la grandeduchesse de Berg lui parla, pour cet emploi, d'une jeune personne renommée pour danser avec la plus grande précision toutes les danses du temps. Cette jeune fille, Mlle Guillebeau, était proposée par sa mère dans les salons à la mode pour danser avec un tambour de basque. La reine Hortense fut enchantée de confier à une Jeune personne si versée dans les choses de la danse la direction de son quadrille de vestales. Elle seule, paraît-il, aurait accepté de se montrer sous le costume exact, — la reine Hortense y tenait par-dessus tout — d'une

Folie. Elle était du reste fort bien faite et le maillot couleur de feu qu'elle portait moulait à merveille la perfection de ses formes. Il paraît que le grand-duc deBerg, ce fou de Murât, avait voulu juger de trop près de la beauté plastique de la danseuse et que Mme Murât était survenue au moment où son volage époux à qui le maillot couleur de feu allumait sans doute les idées, faisait la folie d'embrasser celle qui devait diriger le quadrille. De là, colère de la grande-duchesse qui eut le mauvais goût de l'exprimer trop bruyamment: « Je n'entends pas, disait-elle, que cette créature vienne faire ses folies jusque dans mon palais. »

L'empereur, déguisé de façon à être méconnaissable, ét?.it venu à ce bal. Il causait avec une femme et, naturellement il ne parlait que d'amour. Il lui disait « que son amour pour elle était subordonné à une seule action, et que cette action consistait dans un acte du pouvoir.

— Je ne veux pas qu'on me nomme le petit Louis XIV, disait-il; je neveux pas qu'une femme m'expose à me voir devant les regards du monde comme un être faible et sans cœur.

— Eh ! c'est précisément le cœur qu'il faut laisser parler. . .

— Prrr! répondit l'empereur; le cœur! Vous voilà bien, vous comme toutes les autres, dans vos rêveries imbéciles. Le cœur! Que diable savezvous ce que c'est que votre cœur? C'est une portion de vous-même où passe une grosse veine dans laquelle le sang va plus vite quand vous courez (1). »

(1) Duchesse d'Abranlès, Mémoires, t. Vil, p. 222.

C'est à ce moment qu'il entendit les éclats de voix de la grande duchesse de Berg.

— Eh bien, qu'est-ce que cela? dit-il.

Et il se leva pour aller voir ce qui se passait. Sa partenaire le suivit.

En un instant il fut mis au courant de l'aventure et fut témoin des larmes et du désespoir de la belle Guillebeau, qui n'avait que sa marotte de Folie pour s'essuyer les yeux.

— Voyez ce que c'est que vos arrangements romanesques, dit l'empereur. Voilà une pauvre fille qui a cru à la parole doucereuse de ce beau-fils de Murât; elle est peut-être dans le cas de s'aller noyer. Hein? Qu'est-ce que vous dites?

Sa partenaire s'était mise à sangloter.

— Ma chère, lui dit l'empereur, je n'aime pas à voir pleurer Joséphine, elle que j'aime plus que toutes les femmes. C'est vous dire que vous perdez votre temps. Adieu, je viens au bal masqué pour m'amuser.

Cela dit, il s'en alla et se perdit dans la foule.

C'est un peu légèrement qu'il avait blâmé la conduite de Murât à l'égard de la jolie pleureuse, — quelque juste raison d'ailleurs qu'il ait eu de le faire, — car il n'allait pas tarder à suivre son exemple. Il ne connaissait pas non plus en ce moment la vertu facile sur laquelle il s'apitoyait. Mais, cela, pouvait-il le soupçonner?... Murât connaissait la petite Guillebeau pour l'aller voir chez elle, rue Basse-du-Rempart, et n'en était plus avec elle aux premières escarmouches de l'amour. Junot était aussi un de ses visiteurs; d'autres officiers généraux également. Bref, malgré ses larmes, ce n'est nullement à s'aller noyer que pensait la danseuse chassée

du bal, mais elle ne pensait pas non plus que cette scène serait pour elle l'origine d'une haute faveur.

La reine Hortense, qui s'était sentie atteinte dans sa dignité par l'acte de vigueur de la grande-duchesse de Berg, prit en main la cause de la danseuse et plaida énergiquement pour elle. C'est elle qui l'avait amenée, ne devait-elle pas la soutenir? La princesse lui répondit avec aigreur; des mots fâcheux lurent même échangés... Le résultat de tout ceci fut que, pour faire pièce à la princesse Caroline, l'impératrice Joséphine, conseillée par Hortense, proposa d'accorder une place de lectrice dans sa maison à la jeune Folie ; cela ferait enrager sa bellesœur. L'empereur, par pitié et par intérêt pour cette pauvre fille, trouvant que le moyen était bon pour mettre tout le monde d'accord, ayant peut-être aussi une arrière-pensée où la charité n'avait rien à voir, donna son consentement. Il partait quelques jours après pour Bayonne avec l'impératrice : Mlle Guillebeau fut du voyage.

La malheureuse enfant ne demeura pas longtemps au château de Marrac où étaient descendus les souverains. « Peu de jours après, a écrit le duc Victor de Broglie, qui avait vu passer aux Ormes la cour impériale se rendant à Marrac, peu de jours après nous vîmes repasser tout éplorée l'une de ces odalisques, et les curieux apprirent du valet qui l'accompagnait qu'elle venait d'être chassée pour avoir pris de trop grands airs (1). »

M. Victor de Broglie, qui fut auditeur au conseil d'État de l'Empire, n'est pas tendre en général pour Napoléon. La lectrice dont il parle, et qui n'était

(1) Duc de Broglie, Soîivenirs, t. 1, p. 58.

autre que la petite Guillebeau, l'avait été davantage. La croisant chaque jour dans les corridors étroits du petit château de Marrac, la rencontrant chaque soir chez l'impératrice, l'empereur s'était avisé de trouver, tout comme Murât, Junot et les autres, que la nouvelle lectrice avait un aussi joli minois que la petite Lacoste, à qui elle le faisait penser, et il ne put s'empêcher de remarquer que les couleurs naturelles de ses joues fraîches et roses valaient mieux que le blanc et le rouge artificiels que Joséphine mettait sur les siennes... Bref, Mlle Guillebeau ne fut pas plus cruelle à l'empereur qu'elle ne l'avait été à ses généraux, et de lectrice, elle devint le livre de lecture courante de l'empereur. Tout allait ainsi à merveille quand Joséphine surprit son volage époux en train de feuilleter avec sa lectrice les pages du livre d'amour. Ah ! celte fois, elle ne fut plus si fièrede son acquisition. Elle s'emporta, lit une scène à l'empereur, et la pauvre Folie, qui avait fait celle de ne pas être sage, fut chassée de Marrac comme elle l'avait été de l'Elysée. L'empereur cependant y mit plus de formes que sa sœur. Une femme qui lui accordait ses faveurs était, dès ce moment, regardée comme sacrée : de môme que la prêtrise, le fait de lui avoir appartenu imprimait, à ses yeux, à cette femme un caractère indélébile. Il ordonna donc d'écrire à la mère de la lectrice de venir la chercher. Mais, comme Joséphine était pressée de la voir s'éloigner et qu elle ne voulait point attendre, pour se priver des services de sa lectrice, l'arrivée de sa mère, elle obtint de l'empereur qu'elle serait reconduite à Paris. La Guillebeau futaussilôlembaliée dans une voiture avec une femme de chambre et expédiée à Paris sous l'escorle d'un valet de pied.

Eile rencontra sa mère en route et toutes deux mêlèrent leurs larmes en songeant à cet avenir qui s'était ouvert si brillant devant elles et qui s'était évanoui entre leurs mains, comme une bulle de savon aux brillantes couleurs, quand elles croyaient le tenir pour jamais.

On n'entendit plus parler de cette favorite de quelques jours pendant le reste du règne de Napoléon. On sait pourtant qu'elle épousa un M. Sourdeau, consul à Tanger. Mais, à la Restauration, de même que Wellington s'était affublé d'un lambeau de la défroque amoureuse de l'empereur en prenant la Grassini, le duc de Berry se pavoisa de la Guillebeau, cette épave de l'orgie amoureuse des sabreurs de la Grande Armée et de leur maître Napoléon. Mme d'Abrantès, en constatant le haut rang des amants de cette fille, dit que « cela faisait preuve d'une grande âme et d'un cœur élevé ». En vérité, c'est se méprendre étrangement sur les mobiles de la conduite de la danseuse, et donner aux mots un sens qu'ils n'ont pas. 11 n'était nullement question, avec la Guillebeau, de grandeur d'âme ni d'élévation de cœur. Plus avisée que la plupart de ses pareilles, dirigée d'ailleurs par une mère des plus rouées, elle trouvait plus intelligent de s'adresser aux bourses bien garnies des grands dignitaires de l'Empire, de l'empereur lui-même, du duc de Berry, héritier de la couronne de France, que de partager la misère d'un commis ou d'un laquais. Ayant fait litière de l'honneur, elle se montrait simplement moins bête que les autres impures de son temps. Mais pour Dieu! qu'on n'aille pas chercher dans cette conduite de la grandeur d'âme et de l'élévation de cœurl

Après avoir fait à Marrac cette vilaine besogne qui l'engagea dans l'injuste guerre d'Espagne, Napoléon rentra à Paris où il ne fit guère que toucher barres. 11 se remit bientôt en route pour l'Allemagne, eut avec l'empereur Alexandre la célèbre entrevue d'Erfurt et, tranquille du côté du Nord, alla prendre en personne le commandement de son armée d'Espagne.

C'eiît été pour lui un sacrifice au-dessus de ses forces que de demeurer fidèle à sa Joséphine pendant qu'il était dans le pays des yeux noirs, des petits pieds, des tailles souples et des hanches voluptueuses. Aussi voulut-il un jour se rendre compte par lui-même des mérites des Espagnoles et voir si elles avaient autant de charme que les Berlinoises, les Polonaises, les Génoises, les créoles et les Françaises.

Il était entré à Madrid depuis peu lorsque M. de Bausset, préfet du palais, dit un jour devant lui qu'il était allé la veille au Grand Théâtre et qu'il était encore sous la délicieuse impression que lui avait causée une actrice. Elle était toute jeune, celle-là, quinze ou seize ans au plus : l'œil noir et plein de feu, les cheveux noirs, la peau blanche et mate avec les transparences nacrées d'un pétale de camélia. Et avec cela vertueuse, oui, sérieusement, vertueuse comme une vieille nonne. Enfin, toutes les qualités.

Il est probable que le préfet courtisan ne disait tout cela devant son maître que pour lui laisser entendre, sans en faire nettement la proposition, que celte petite merveille était à sa disposition ; c'était une manière de s'attirer les bonnes grâces de l'empereur. « D'ailleurs, ajouta-t-il négligemment, il est

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impossible que cette jeune riite ne soit pas vertueuse; elle est élevée par une tante dépravée qui compte spéculer sur sa vertu, et la donner un beau jour contre de beaux ducats Bien sonnants à l'homme assez riche pour s'offrir ce morceau de roi. »

L'empereur avait écouté sans rien dire le monologue de M. de Bausset. Celui-ci ayant ajouté en forme de conclusion que la jeune actrice n'avait ni père ni mère, l'empereur lui dit en badinant qu'il ne seraitpas fâché de voir cette petite perfection. M. de Bausset, en sa qualité de courtisan, savait entendre les choses à demi-mot. Tout gros qu'il était, il courut chez la tante dépravée et lui fit part des bonnes dispositions de l'empereur envers sa vertueuse nièce. On tomba bientôt d'accord : le marché fut conclu, et, le soir venu, la respectable tante amenait au quartier-général de Napoléon la jeune Madrilène, il est bon de dire que, pour cette circonstance extraordinaire, cette lemme avait pomponné sa nièce à l'égal d'une mule des écuries d'Emmanuel Godoï, prince de la Paix, pour la procession de la iete de sainte Thérèse. Elle avait de plus, par un excès d'attention pour l'empereur, versé dans ses cheveux, dans son mouchoir, sur ses vêtements, — je ne sais où elle n'en avait pas versé — tous les parfums de l'Arabie heureuse.

L'empereur avait les odeurs en aversion : il ne supportait que celle de l'eau de Cologne. Aussi eut-il un mouvement de recul lorsque Constant introduisit dans sa chambre ce flacon de parfumerie habillé en femme. La pauvre fille, qui avait cru, comme sa tante, son triomphe assuré par cette débauche de suavités odoraïUes, fut pcinéc à en tomber sur place en voyant le désastreux effet des

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attractions qu'elle et sa tante avaient jugées irrésistibles. Cette déconvenue poignante, se traduisant aussitôt sur son visage, lui donna un air d'indécision si étrange, si attrayant en même temps, que Napoléon surmonta son dégoût pour les parfums et témoigna à la jeune Espagnole toutes les marques de sa sympathie.

Constant se retira. Il y avait bien deux heures qu'il s'était éloigné lorsque la sonnette de l'empereur se mit à sonner, mais d'une façon si nerveusCr si inquiétante, que le fidèle valet de chambre accourut, se demandant s'il n'était pas arrive un malheur : les femmes sont si fanatiques, en Espagne, que l'une d'elles avait peut-être trouvé ce moyen pour s'introduire auprès de l'empereur et, d'un coup de ce stylet qu'elles portent, dit-on, à la jarretière, débarrasser son pays de son inique envahisseur. II entra dans la chambre, prêt à tout. L'empereur n'y était pas. La jeune actrice le regardait, l'œil exalté et un peu hagard : il allait la questionner lorsqu'il entendit la voix de l'empereur qui, du cabinet de toilette voisin, lui criait : « Constant, emmenez vite cette petite hors d'ici ! Elle me fera mourir avec ses odeurs. Cela n'est pas supportable. Ouvrez toutes les fenêtres, les portes... mais surtout emmenez-la! Dépêchez-vous! »

Complètement rassuré. Constant essaya de faire comprendre à la charmante fille que les parfums dont elle était enveloppée faisaient mal à l'empereur. Il n'était pas très facile de le lui faire entendre, car elle ne savait pas le français, Enfin, par ses gestes et son expressive pantomime. Constant finit par en venir à bout. La pauvre fille se mit à fondre en larmes et supplia le valet de chambre de ne pas la faire

sortir ainsi, en pleine nuit. 11 ne fut pas aisé de lui persuader que toutes les précautions étaient prises pour sauvegarder son incognito^ qu'une voiture aux ressorts doux, comme l'usage auquel elle était destinée, et aux stores baissés, comme les paupières des femmes qu'elle amenait à l'empereur, était là à l'attendre. Elle pleurait de plus belle à tous les discours de Constant. Elle se calma enfin lorsque celui-ci, mieux inspiré que dans ses discours, posa sur la table les rouleaux d'or que l'empereur l'avait chargé de lui remettre.

Cependant Napoléon, assis dans le cabinet de toilette, se tenait la tête entre les deux mains. Enfin, quand l'air fut renouvelé et les fenêtres fermées, il rentra dans sa chambre en pestant après les femmes qui ont le mauvais goût de se couvrir d'odeurs et, tandis que Constant lui ôtait sa robe de chambre, il répétait : « J'allais me trouver mal... positivement... comme une petite maîtresse. »

Cette aventure le dégoûta d'en tenter d'autres de ce genre en Espagne. Aussi bien la guerre devenaitelle nationale et il pouvait craindre que le patriotisme exalté des Espagnols n'armât le bras d'une femme pour se débarrasser de lui. Et puis, il ne resta pas longtemps en Espagne. La conspiration de sa sœur Caroline, qui ne prétendait à rien moins qu'à le remplacer sur le trône de France par son mari Murât, qu'elle dominait, lui fut dévoilée par le fidèle La Valette (1). Il était sur le point d'écraser l'armée anglaise qui fuyait devant lui : il renonça aussitôt à ce succès assuré, qu'il avait préparé par ses habiles manœuvres, laissa le commandement

(1) Voir notre ouvrage sur Les sœurs de Nafjoléon, p. 450et8uivantes.

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au maréchal Soult et partit sur l'heure pour Paris. Aussi bien avait-il à s'occuper d'organiser une armée pour aller au-devant des Autrichiens qui voulaient profiter de ses embarras d'Espagne pour dénoncer le traité de Presbourg.

L'empereur resta quelques mois àParis et ses occupations furent si multiples qu'il n'eut guère le loisir de se livrera de nouvelles aventures galantes, ou, s'il le fit, ce fut avec tant de mystère et il leur donna si peu de temps, qu'elles passèrent inaperçues. 11 est probable cependant qu'il revint à Mme Gazzani et que celle-ci, dans la crainte d'être de nouveau délaissée, ne se borna plus à subir respectueusement les caprices de son auguste amant et essaya de prendre sur lui quelque empire. Toujours est-il qu'un matin il entra brusquement chez l'impératrice en lui disant : « Je ne veux plus voir chez vous Mme Gazzani ; il faut qu'elle retourne en Italie. » Joséphine, ravie de cet ordre qui lui prouvait que son mari avait rompu ou voulait rompre toute relation avec la belle Génoise, se mit alors à prendre la défense de celle qu'elle eût été si heureuse, deux ans avant, de voir renvoyer. Comme les bruits d'un prochain divorce de l'empereur avaient repris de plus belle, tant pendant le séjour de Napoléon en Espagne que depuis son retour, Joséphine y fit doucement allusion dans sa réponse à l'empereur : « Vous savez bien, mon ami, dit-elle, que le meilleur moyen que vous ayiez d'être délivré de la présence de Mme Gazzani, c'est de la laisser avec moi. Soutfrez donc que je la garde. Nous pleurerons ensemble ; elle et moi, nous nous entendrons bien. »

Ces mots étaient, sous leur apparente et mielleuse douceur, plus agressifs que résignés. Napoléon le

sentit mais ne voulut pas y répondre. Il se retira en disant simplement : « Eh bien, faites comme vous voudrez. »

Quelques jours après, il partait pour l'Allemagne.

La campagne fut laborieuse. Les occupations de l'empereur, la rapidité de sa marche, l'échec d'Essling, les travaux faits dans l'ile de Lobau pour le réparer, ne lui laissèrent pas tout d'abord le loisir de taire, par de nouvelles infidélités à sa femme, rai>prentissage du divorce auquel, depuis les conférences d'Erfurt, il était déterminé. Mais, après son entrée à Vienne, ce fut autre chose. Il alla demeurer au château de Schœnbrûnn et l'un de ses premiers soins fut de mander auprès de lui Mme Walewska. 11 fit louer pour elle une charmante villa, à peu près à égale distance de Vienne et de Scha?nbrunn. L'absence, les inlidélités, n'avaient nullement diminué l'amour de Napoléon pour la belle Polonaise. Ce retour donnait à la maîtresse retrouvée tout l'attrait de la nouveauté. Chaque soir, Constant quittait mystérieusement le château de Schœnbriinn dans une voiture fermée, très simple, sans armoiries, et se rendait à la villa de la belle Polonaise. 11 la ramenait à l'empereur, l'introduisait dans sa chambre et, le matin venu, il la reconduisait chez elle. Ces dérangements journaliers ne devaient pas être très agréables à Mme Walewska, mais, puisqu'elle les faisait, c'est que, pour sa fortune ou pour son amour, elle y trouvait son avantage. Cela dura pendant les trois mois que l'empereur passa à Schœnbrûnn.

Mme Walewska ne tarda pas à devenir enceinte. L'empereur fut on ne peut plus heureux en apprenant qu'il allait avoir un nouveau petit bâtard. Il

n'était donc pas impuissant, comme il l'avait craint longtemps, comme Joséphine et Mme Fourès avaient essayé de le lui faire croire. Depuis la naissance du petit Léon, fils de la lectrice de la grande-duchesse de Berg, il n'avait plus guère de doute sur ce point: la grossesse de Mme Walewska le confirma dans sa croyance et c'est de ce moment, on peut l'affirmer^ quesa résolution d'un divorce à bref délai fut prise. N'avait-il pas le devoir d'affermir les institutions qu'il avait données à la France relevée par lui de ses ruines, à cette France pétrie de ses mains, à cette France qui était son œuvre et qui marche encore à présent sur les roues qu'il lui a forgées? Il est capable d'avoir des enfants, sa destinée, son devoir ne lui commandent-ils pas d'en avoir de légitimes^ de fonder une dynastie qui, née de son œuvre gigantesque, sera indissolublement unie à elle et en sera la gardienne dans les siècles à venir?... Voilà les conséquences immenses de ce fait, bien petit et bien vulgaire en soi, la grossesse illégitime d'une femme qui le suivait dans ses campagnes.

L'empereur maintenant redoublait de soins et d'égards pour sa maîtresse. Mais, quand il se prépara à rentrer en France, une fois la paix signée avec l'Autriche, il ne la fit pas venir à Paris, contrairement à ce que disent Constant et Mme de Rémusat. Elle retourna en Pologne, et c'est là qu'elle mit au monde, le 4 mai 1810, au château de Walewitz, Tenfant qui fut plus tard, sous le règne de Napoléon III, le comte Walewski, président du Corps législatif.

Quand, après ses couches, Mme Walewska revint à Paris avec son fils, l'empereur lui fit acheter par le grand maréchal Duroc, à ce que raconte Constant

un joli hôtel dans la Chaussée-d'Antin. Cet hôtel, comme celui qu'il avait donné à Éléonore de la Plaigne, mère du petit Léon, était situé rue de la Victoire. C'est dans cette rue, ancienne rue Chantereine, qu'il avait aimé Joséphine; c'est là qu'il logeait ses nouvelles amours.

Mme Walewska était heureuse de se trouver à Paris. « Toutes mes pensées, disait-elle un jour à Constant en parlant de l'empereur, toutes mes inspirations viennent de lui et retournent à lui ; il est tout mon bien, mon avenir, ma vie. » Elle ne se montrait si familière, si confiante, que pour faire répéter tout cela à l'empereur, et Constant, qui semble avoir autant de bienveillance pour elle que pour Napoléon, ne s'en faisait pas faute.

Elle ne sortait guère de son hôtel « que pour venir aux Tuileries, dans les petits appartements. Quand ce bonheur ne lui était pas permis, elle n'allait point chercher de distractions aux spectacles, à la promenade ou dans le monde. Elle restait chez elle, ne voyant que fort peu de personnes, écrivant tous les jours à l'empereur... Elle éleva son fils chez elle et ne le quitta jamais. Elle le conduisait souvent au château, oîi je les faisais entrer par l'escalier noir. Quand l'une ou l'autre était malade, l'empereur leur envoyait M. Corvisart. Cet habile praticien eut une fois le bonheur de sauver le jeune comte d'une maladie dangereuse.

« Mme Walewska avait fait faire pour l'empereur une bague en or autour de laquelle elle avait roulé de ses beaux cheveux blonds. L'intérieur de l'anneau portait ces mots gravés : « Quand tu cesseras de m'aimer, n oublie pas que je t'aime. » L'empereur

ne lui donnait pas d'autre nom que Marie (1). » C'est peut-être pour cela que, plus tard, quand il épousa Marie-Louise, il ne l'appelait que Louise.

L'impératrice Joséphine, qui avait su en 1807 la liaison formée par l'empereur en Pologne, n'avait pas été longtemps sans apprendre, en 1810, l'arrivée de Mme Walewska et de son fils à Paris. Bien que le divorce l'eût alors séparée de l'empereur, elle eut l'inconcevable idée de voir la maîtresse de son mari et l'invita à venir à la Malmaison. Ce n'était pas la marque d'une âme digne et fière, mais Joséphine n'avait pas la prétentiond'avoir la sienne faite ainsi ; elle a de tout temps, du reste, montré une prédilection singulière pour les femmes d'une conduite ou d'une situation irrégulière. Ne fit-elle pas ses amies de ses anciennes rivales, Mme Duchâtel, Mme Gazzani ?.. Elle traitait ouvertement Mme Walewska avec une grande déférence — on peut se demander pourquoi — et l'accablait de cadeaux, elle et son fils. Tout cela était d'un mauvais etlet et les gens de cour ne manquaient pas de s'autoriser de cet exemple public pour justifier à leurs yeux et aux yeux du monde l'irrégularité de leur propre conduite.

Les livres de comptes du grand couturier Leroy publiés récemment(2) montrentque siMmeWalewska vivait dans une quasi retraite, elle y vivait au milieu du plus grand luxe : on peut citer, entre autres choses, ses mouchoirs à quatre-vingtseize francs pièce, et cela en 1815, pendant que l'empereur est à l'île d'Elbe, un grand habit de tulle blanc et une robe à trois rangs de guirlandes pour

(1) Constant, Mémoires, t. lî, p. 347.

(2) Henri Bouchot, La toilette à la cour de Napoléon.

neuf cent trente francs , des redingotes, des peignoirs, etc., le tout à l'avenant; elle dépensait, en toilettes, plus que les sœurs de l'empereur, qui n'ont jamais passé pour s'imposer des privations sur ce chapitre-là, non plus que sur les autres. Mais ne le fallait-il pas pour plaire à l'empereur ? Et ne fallait-il pas lui plaire pour continuer à mener cette vie opulente?

Si l'empereur fut heureux, à Schœnbrûnn, en apprenant la grossesse de Mme Walewska, cette grossesse fut cependant pour elle le commencement d'un certain abandon. Elle avait besoin de ménagements, l'empereur avait besoin de distractions : il se laissa aller à de nouvelles aventures galantes. « Elles ne lui manquaient pas », a dit Constant.

Il était allé un jour visiter Vienne et se promenait dans le Prater avec Duroc et une suite de quelques officiera seulement, lorsqu'il passa devant un groupe formé de plusieurs dames. Une jeune femme, en l'apercevant, s'écria aussitôt : « Tenez, m c'est lui! » L'empereur l'entendit, s'arrêta tout net et salua en souriant le groupe des promeneuses. La jeune femme qui avait parlé devint rouge comme une cerise. L'empereur devina qu'elle était la coupable : il la regarda longuement avec ces yeux de velours et cette expression caressante qu'il savait si bien prendre, la regarda encore et s'éloigna comme à regret.

Il s'entretint avec Duroc de la beauté de cette personne, et Duroc, empressé à servir son maître dans ses fantaisies d'alcôve comme dans les détails d'intendance aux Tuileries, eut bientôt fait d'envoyer un de ses officiers aux renseignements. Celui-ci revint bientôt et lui apprit que la personne en ques-

lion était la veuve d'un des plus riches négociants de Vienne : il lui donna en même temps le nom et l'adresse de cette dame, qu'il avait eu l'habileté de se procurer.

Il est probable que Duroc alla négocier lui-même auprès de cette négociante, et qu'il lui présenta les hommages et en même temps les vœux de son maître. Le succès fut prompt et un commerce des plus suivis s'établit entre le vainqueur de l'Autriche et la veuve du commerçant autrichien. Celte jeune coquette oublia, ce semble, bien facilement, les soulïrances et les humiliations de son malheureux pays, pour la sotte vanité de se voir, peut-être de se dire immatriculée dans le bataillon des femmes qui servaient à « amuser l'inamusable ». Son nom, malgré cela, n'est pas parvenu jusqu'à nous. On sait seulement que, pour ne pas se séparer du conquérant dont elle venait de faire la conquête, « Mme*** suivit l'armée en Bavière et vint ensuite habiter Paris, où elle mourut en 1812 » (1).

Un autre jour, se promenant, le matin, aux environs de Schœnbriinn, l'empereur remarqua une jeune fille à la physionomie charmante, à la tournure distinguée, qui passa tout près de lui. Napoléon aussitôt, comme le Kalife Haroun-al-Raschid à son fidèle Mesrour, d'ordonner à Duroc de rechercher le nom et la demeure de cette jeune fille et d'ol)fenir, sans plus de cérémonies, un rendez-vous pour le lendemain soir au château.

L'empereur devenait décidément bien volage; il avait une excuse : les Viennoises sont si jolies ! Et en somme, il n'était guère infidèle, en désirant de faire

(1) Constant, Mémoires, t. UI, p. 120.

cette nouvelle conquête, qu'à trois ou quatre femmes : à celle du négociant défunt qui, si elle l'avait été à feu son mari, ne l'était pas moins à ce qu'elle devait à son pays malheureux; il l'était à Mme Valewska, mais de quoi celle-ci se serait-elle plainte? N'avaitelle pas de son côté trahi son mari?. .. Il l'était enfin à Joséphine, mais, pour celle-là, la chose tirait moins à conséquence : c'était la femme légiLime... Dans les liaisons libres, on aurait tort d'exiger une fidélité réciproque : dès qu'on a rompu le lien de la foi conjugale, les autres ne comptent plus. Il faudrait être un triple sot pour les prendre au sérieux. On n'a plus, de part et d'autre, qu'à jouer, pour se distraire, la comédie de l'amour, jusqu'à ce que, lassé de celui ou de celle qui vous donne la réplique, on recommence un nouveau rôle sur un nouveau théâtre et surtout sur de nouveaux frais. On s'est pris pour le plaisir, on se quitte pour le plaisir de courir après un nouveau plaisir. C'est bien ainsi, du reste, que l'entend Napoléon, que l'entend Mme Valewska, car chacun tire de son partenaire ce que son goût l'engage à en tirer. Napoléon se paye en monnaie d'amour, sa maîtresse en avantages plus solides. Et cela est si vrai que, dès 1816, Mme Valewska qui vient de perdre son amant parti pour Sainte-Hélène et son mari parti pour l'autre monde, cherche de nouvelles distractions dans un nouveau mariage : elle épouse le comte Philippe-Antoine d'Ornano. Cela ne montre-t-il pas le peu de place que tenait le cœur dans le marché, malgré l'anneau qu'elle avait donné à son amant et qui portait ces mots gravés : « Quand tu cesseras de îrCaimer, n'oublie pas que je t'aime. »

NAISSANCE DU ROI DE ROME (20 m irs 1811)

L'empereur Napoléon présente son fils aux principaux personnages de la Cour :

d'après le tableau de Rouget (Galeries historiques de Versailles).

Nap. Am.

I NAPOLÉON AMOUREUX. 30o

Pour en revenir à la jeune fille que l'empereur avait rencontrée un matin, elle accueillit avec enthousiasme ridée d'être présentée à Tliomme extraordinaire qui faisait trembler toute l'Europe. L'histoire ne dit pas en quels termes lui furent apportées les propositions de l'empereur, ni si elle prit l'avis de ses parents avant d'accepter le rendez-vous qu'on lui demandait. Toujours est-il qu'elle y alla. C'était terriblement scabreux. Conduite par l'officier qui était allé la chercher— Duroc, sans doute : c'était là une de ses plus importantes fonctions — la jeune fille fut introduite par Constant dans la chambre de l'empereur. Napoléon l'attendait. 11 lui parla en français, mais la petite Viennoise répondit en italien qu'elle ne savait pas le français. On parla donc italien. Napoléon apprit ainsi, non sans surprise, que la jeune fille appartenait à une très honorable famille et que, si elle était quelque peu romanesque, elle était de la plus irréprochable honnêteté. Le désir de voir le plus grand homme de guerre dont l'histoire fasse mention, et aussi cette curiosité particulière à toutes les femmes, l'avaient seuls poussée à accepter le rendez-vous qui lui avait été proposé. Tout cela fut dit avec une grande franchise et une parfaite ingénuité, de sorte que l'empereur, comprenant qu'il avait devant lui une curieuse et non une effrontée, lui répondit avec une bonté toute paternelle, prit plaisir à parler avec elle et la fit enfin reconduire chez ses parents. Cette romanesque jeune fille n'eut qu'à se louer des procédés de l'empereur, qui, le lendemain, lui faisait porter ses compliments accompagnés d'une somme considérable qui devait, disait-il, être sa dot pour le jour de son mariage.

Cet épisode fait aisément oublier chez Napoléon

les vulgaires légèretés qu'on s'étonne de trouver •^r unies à un si vaste génie. Mais ne peut-on pas., appliquer à l'empereur mieux qu'à qui que ce soit ces paroles de Bossuet : « Dieu ne donne toutes ces lumières à l'homme que pour les autres, le laissant souvent dans les ténèbres pour sa propre conduite. »

On sait qu'à son retour en France, Napoléon tint Joséphine le plus qu'il put à l'écart. Il était décidé à la répudier, mais n'avait pas le courage de lui déclarer sa volonté (1). Enfin, à la suite de plusieurs incidents, il s'y détermina. Quoique celte situation fût pour lui assez pénible, peut-être même parce qu'elle l'était, il cherchait encore à ses ennuis des distractions galantes. L'on a prétendu qu'il était devenu, ou plutôt redevenu l'amant de sa propre sœur Pauline. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette imputation (2). L'empereur eut certainement alors un caprice, mais ce n'était point pour Pauline, c'était pour une dame de la maison de la princesse, Mme de Mathis. Elle était assez jolie, mais en détail, par morceaux seulement et non dans son ensemble. Elle était drôlement faite : d'abord, un buste d'une longueur démesurée monté sur des jambes de petite fille; ensuite une tête trop grosse pour son corps. D'ailleurs, une chevelure blonde admirable. Mme de Mathis résista longtemps avant d'agréer les hommages du souverain, mais la princesse Pauline lui fit de la morale ; elle lui représenta qu'on ne devait pas résister à un désir de l'empereur, elle la sermonna tant et si bien qu'elle

(1) \oir l'Impératrice Joséphine, -psige 155 et suivantes. ^j

(2) Les sœias de Napoléon, p. 205. M

finit par gagner la cause de son frère. La belle blonde» qui ne voulait sans doute qu'ajouter au prix de sa capitulation par un peu de coquetterie, céda. Songez donc, si l'empereur, lassé de l'attendre, était allé porter ses hommages à une autre I

On ne fut pas long, à la cour, à connaître le nouveau caprice de l'empereur. « Un de ces furets de cour qui déterrent les nouvelles scandaleuses, dit Stanislas Girardin, m'a parlé d'une nouvelle La Yallière qui a fixé les regards du monarque. C'est une Italienne attachée à la princesse Borghèse. E11& est, m'a-t-on dit, petite, blonde, ronde comme une boule et un peu moins fraîche qu'une rose. Comme^ Louis XIV, Tamant entre chez elle par une lucarne, et la princesse, en bonne petite sœur, introduit Sa Majesté impériale et royale (1). »

Le caprice pour cette petite boulotte ne dura pas longtemps. La politique ne tarda pas à mettre ordre à cela. Le divorce fut prononcé le io décembre et, si l'empereur avait mené, depuis que, revenu d'Egypte, il avait retrouvé sa femme, ce qu'on appelle « la vie de jeune homme », il fut, pendant la période de liberté qui s'écoula entre son divorce et son nouveau mariage, d'une sagesse exemplaire. Ne fallait-il pas, aux yeux du monde, porter un peu le deuil de l'impératrice qu'il venait de mettre à la retraite, et, à ceux de la future impératrice, quelle qu'elle pût être, paraître un homme sérieux?..

Sérieux, pourtant, on ne le croyait guère dans les salons de Paris. On l'avait vu, tant de fois, si volage I Et ne mettait-il pas encore les apparences contre

(1) Stanislas Girardiu, Journal et Souvenirs, t. Il, p. :}39. — 12 Doveiubre 1809. — Maréchal de Castellaue. Journal, t. !«',. p. 85.

308 NAPOLÉON AMOUHEUX.

lui? Ne disait-on pas, tout bas à la vérité, qu'il avait fait la conquête de la princesse de Carignan, cette jeune folle, honnête femme, qui à Turin, en 1798, courait les postes où son mari montait la garde et se faisait applaudir de toute la milice citoyenne? On chuchotait que c'était uniquement à cause du goût qu'il avait pris pour elle que le prince Charles- Albert, son fils, avait reçu de l'empereur cent mille francs de rente en compensation de ses biens confisqués qu'il réclamait, de plus un titre de comte qu'il ne demandait pas et une épaulette de lieutenant dont il se serait bien passé. Mais les cancans, cette fois, avaient tort, et M. Costa de Beauregard, qui les rapporte, se trompe lorsqu'il dit que l'empereur avait rencontré la princesse de Carignan chez Mme de Rémusat (i). Napoléon ne faisait pas de visites, et M. Paul de Rémusat, petit-fils de l'illustre dame du palais de Joséphine, nous a confirmé lui-même que l'empereur n'a jamais mis les pieds chez elle.

(1) Marquis Costa de Beauregard, La Jeunesse du roi Charles- Albert, p. 12.

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