SIRE
« Nous venons aussi apporter à Votre Majesté les hommages et le tribut de respect et d'enthousiasme des habitants de notre ville, de votre ville d'Ajaccio.
« Ajaccio, Sire, était trop glorieuse d’avoir vu naître Votre Majesté dans son sein, pour qu’elle ne songeât pas à le manifester au monde par une grande décision.
« Sire, nous avons décidé que personne à l'avenir ne pourrait plus naître où vous avez vu le jour.
« Nous avons tous abandonné nos habitations et détruit notre ville; en ce moment nos frères des autres villes de Corse élèvent ces ruines volontaires en une hautc pyramide qui portera au ciel et aux temps à venir le témoignage de notre résolution.
« Au pied de cette pyramide on lira ces mots :
«AJACCIO où naquit NAPOLÉON.
«Sire, il vous aurait fallu voir cette joie unanime avec ‘laquelle nous quittâmes les maisons de nos pères ! avec quel enthousiasme nous assistions à leur destruction! Il n'y avait qu'une pensée, la vôtre, qui absorbait toutes les autres en enthousiasme et en amour.
«Sire, pendant que nous sommes tous à Paris, nos frères de Corse nous rebâtissent une autre ville, auprès de celle que nous avons fièrement et librement sacrifiée, et nous demandons à Votre Majesté qu’elle accorde à cette cité nouvelle le nom de Napoléon. »
L'empereur ne répondit pas d’abord, mais une larme brilla dans ses yeux. Il embrassa avec effusion le colo-
nel Fesch, et s’écria à haute voix : «Mes amis! mes compatriotes! je voudrais vous embrasser tous. »
En ce moment les rangs des habitants d’Ajaccio se rompirent, et ils se précipitaient aux pieds de l’empereur qui traversait cette foule avec un attendrissement qu’il ne pouvait plus maîtriser.
ll leur dit encore : «Vous m'avez donné une ville, je vous en donnerai une,autre, et elle sera digne de vous et de mon nom, que je lui donne.»
À ses ordres rapidement exécutés, la nouvelle Ajaccio, nommée Napoléon, s'éleva comme par un prodige, et au bout de quelque temps tous ses habitants quittèrent la France, comblés de faveurs et de présents de l’empereur, et entrèrent dans cette ville que Napoléon avait faif construire à ses frais et avec la plus grande magnificence.
Depuis cette époque Napoléon parut réconcilié avec la Corse, qu’il avait semblé oublier ou méconnafître jusquelà; mais ce grand témoignage de l'amour de ses compatriotes réveilla en lui les sentiments les plus vifs, et la Corse fut désormais une de ses provinces qu'il chérissait le plus.