CHAPITRE XVII
Pendant que l'Espagne se calmait et s’organisait sous Joseph, qu’elle avait enfin accepté pour son roi, après le solennel abandon de la maison de Bourbon; tandis que le souverain pontife, enivré de sa marche triomphale en Espagne, retrouvait dans sa Rome les mêmes triomphes et les mêmes joies ; tandis que l’empereur abaissait les obstacles, les détruisant l’un par l’autre, et satisfaisait les sentiments et les passions des peuples, lui-même atteignait un but qui manquait à la dignité de sa famille et aux besoins de son cœur.
Lucien Bonaparte, le seul de cette famille impériale qui se nommât encore Bonaparte, à la suite de ses démélés avec Napoléon, avait cru devoir échapper à sa colère; il s'était réfugié à Londres avec sa femme et ses enfants. Là il déplorait peut-être en secret la position où le retenaient sa dignité blessée et ses anciennes opinions politiques, affaiblies par le temps qui avait marché si vite, et les catastrophes des empires. Cependant son amitié pour son frère subsistait encore ; Lucien était toujours l’homme supérieur qui, au 18 brumaire, dominant les orages, sauvait la vie à Napoléon et livrait la sienne ; mais c'était aussi un homme de cœur, qui n'avait pas voulu depuis sacrifier à la toute-puissance de son frère l’éloignement d'une femme chérie, dont les vertus lui sem-
blaient préférables aux grandeurs royales que l'empereur avait voulu lui imposer.
La double condition du divorce de Lucien et du mariage de sa fille aînée avec le roi Ferdinand avait été repoussée, et la crainte d’une vengeance facile l'avait fait fuir en Angleterre.
Il vivait très-retiré au milieu de sa famille, lui le second par le mérite parmi les frères de l’empereur; il cultivait les lettres, et les forces de ce génie comprimé se répandaient en poésie et en littérature ; il venait de publier un poëme épique de Charlemagne.
Malgré cette longue querelle, les deux frères se comprenaient et s’aimaient, et Napoléon sentit qu’il devait céder le premier, parce qu'il était le plus grand.
Une correspondance s'établit entre eux par l’intermédiaire de M de Las Cases qui lui porta les offres de Napoléon.
L'empereur reconnaissait le mariage de Lucien, et ajoutait à cet acte, qui satisfaisait le cœur de l’époux et dès lors aplanissait tout, les propositions suivantes :
Le royaume de Portugal était donné à Lucien.
Sa fille aînée devait épouser Ferdinand VII.
Les provinces de Braga et de Tras-los-Montes, sur la rive droite du Duero, étaient distraites du Portugal et réunies à la couronne d'Espagne.
L'Espagne, en compensation de cet accroissement, cédait la Catalogne à la France.
Lucien sentit s'éteindre les dernières lueurs de ses opinions démocratiques devant ces offres magnifiques : une lettre charmante de l’empereur à la femme du nouveau roi, où il la traitait à la fois de reine et de sœur, le toucha encore plus, et le décida tout à fait. Il répondit aussitôt à son frère qu’il acceptait avec reconnaissance ces propositions royales, et que, lié désormais d'amitié et de politique à la destinée de l’empereur, il ne pouvait
mieux le lui faire comprendre qu'en signant sa réponse de ses nouveaux noms de roi : Lucien-Napoléon.
Ce sacrifice du nom de Bonaparte était un hommage que l’empereur sentit vivement. Aussi, lorsque de retour en France, après avoir échappé à l’hospitalité surveillante de l'Angleterre, le nouveau roi de Portugal repa- , rut au milieu de cette famille dont il était depuis si longtemps séparé, il y reçut un accueil aussi royal que fraternel, et ce fut surtout pour la reine sa belleSœur que Napoléon dépensa les trésors de sa bonne grâce et de sa grandeur.
Après quelques jours de fêtes, le mariage de Ferdinand VII avec la fille de Lucien fut célébré à Rambouillet. Ce château et ses dépendances étaient donnés aux deux époux pendant leur résidence en France. Mais Ferdinand VII y demeura peu de temps, et conduisit sa nouvelle épouse à Venise, où il demeura habituellement dans le palais du vice-roi d'Italie.
Lucien-Napoléon partit bientôt lui-même, après la célébration de ce mariage, pour le Portugal. Il s'arrêta à Madrid, où il revit avec joie son frère Joseph. Ils signèrent dans cette ville le traité de délimitation de leurs territoires, conformément aux bases qui avaient été fixées par l’empereur. |
Le 15 janvier 1814, le roi Lucien-Napoléon et la reine de Portugal firent leur entrée dans Lisbonne, leur capitale, aux acclamations unanimes du peuple, car il y a toujours des acclamations pour les événements qui ont de la grandeur et de la nouveauté.
La réunion de la Catalogne à l'empire français ne produisit pas en Espagne l'effet pénible qu'on aurait pu attendre. L'acquisition des provinces portugaises accordées en échange flatta beaucoup l'orgueil espagnol. D’ailleurs la Catalogne, incessamment occupée depuis cinq années par les armées françaises, avait séparé sa politi-
que du reste de la Péninsule, et manifesté plus d’une fois son désir d'être réunie à la France. Pendant le court séjour de Napoléon à Barcelonne, cette manifestation s’était renouvelée avec le plus grand éclat. Napoléon n’avait pas tardé de satisfaire ce désir, car il allait bien à sa politique d’avoir un pied sur le seuil de tous les États de
« l'Europe.
La Catalogne fut divisée en cinq départements ; celui des Bouches-de-l’Ébre, qui contient en effet l'embouchure de ce fleuve, n’était pas le moins important.
La république d’Andorre, petit État oublié par ses voisins, par le temps et par les géographes eux-mêmes, s’éteignit dans ce remaniement des provinces; ses viguiers lui furent ôtés, elle rentra dans l’organisation générale: dix siècles d'indépendance et d’obscurité ne purent la mettre à l'abri du regard qui voyait tout et pliait tout.
Ainsi vainqueur du Nord, pacificateur de l’Espagne et du Portugal, en paix avec le saint-siége, réconcilié avec sa famille, ayant calmé les inquiétudes des peuples, Napoléon, libre désormais déces travaux accomplis, se trouva face à face avec sa véritable ennemie, et put se livrer tout entier à son unique pensée, l'Angleterre !