‹ Napoléon apocryphe, 1812-1832Chapitre 79 sur 154 · SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON

laisser une puissance, quelle qu'elle fût, hors de la portée et de l’action de la sienne.

11 manda l’abbé de Lamennais à Saint-Cloud.

Quand ces deux hommes furent en présence, ils se contemplèérent quelques instants en silence, car ils ne s'étaient pas encore vus jusque-là.

Napoléon, comme on le sait, avait, à cette époque, acquis un embonpoint qui rendait plus sensible l’exiguilté de sa taille. Il était en ce moment vêtu d’une redingote de couleur grise qu'il portait habituellement.

L'abbé de Lamennais, d’une taille encore plus petite, et d’une maigreur remarquable, n’avait pas cru, pour la cour elle-même, abdiquer ce droit de simplicité d’habillement qu’a tout ecclésiatique. Une cravate noire, liée corhme une corde autour de son cou, était, avec des bas de laine noirs, les seuls vêtements que laissait apercevoir une large redingote brune dont il était entouré.

L'empereur rompit le premier ce silence d'examen :

« Voici deux hommes d'assez petite taille qui peuvent changer la face de la terre, » dit-il avec un sourire; et comme regrettant d’avoir laissé trop au prêtre dans ces paroles : « 11 y en a un, au moins, ajouta-t-il avec fierté.

— Peut-être, » répondit froidement l'abbé de Lamennais; et ce mot fut dit de façon qu'on ne savait comment y démêler le doute ou la présomption.

Mais ce mot avait élargi la scène. L'empereur, sans pousser plus loin ces gracieux préliminaires, dévoila à l'abbé de Lamennais les mystères de sa politique ; comment il avait besoin de la religion pour l’affermfr ; comment cette puissance fondue dans la sienne la rendrait désormais infaillible. Il ajouta qu'il avait jeté les yeux sur lui pour l’aider dans une réformation universelle du christianisme ; qu’il n'ignorait pas de quelle force sa parole religieuse l'avait rendu le maître. Il lui dit qu'il le

L'ABBÉ DE LAMENNAIS. 157 ferait pape; mais, ajouta-t-il, il entendait que le pape ne fût que le second dans ce grand pouvoir, et qu’il ne devait pas penser à s’en arroger la moitié.

La véhémence du discours de l’empereur, et l’admirable éloquence qu’il avait lorsqu'il voulait convaincre et séduire, trouvèrent cependant M. de Lamennais froid et dans une respectueuse résistance. Pour lui, il était loin d’avoir une pareille magie de langage. Sublime dans ses livres, il avait l’improvisation difficile, et la conversation même embarrassée ; toujours débordé par sa pen sée, la parole était pour lui un instrument imparfait pour la recueillir. Toutefois, il s'était assez tracé une ligne invariable pour répondre à Napoléon qu'il y avait deux forces au monde, Dieu et l’empereur; que ces deux forces pouvaient s’aider, mais non se confondre ; que ce serait folie et sacrilêge de voir dans la religion un appui esclave ; et que, pour lui, il ne voyait dans cette alternative que l’homme qui dût aller à la remorque de la religion.

Ils ne s’entendaient plus.

Napoléon devint pressant, terrible même. M. de Lamennais, la tête baissée, était aussi calme devant la séduction que devant l’effroi.

Alors ils conversèrent ensemble sur les matières les plus élevées de la religion et de la politique ; mais l’histoire n’a rien su de la fin de cette conversation, aussi mystérieuse que les mystères qui y furent soulevés par ces deux grandes intelligences.

M. de Lamennais crut devoir en garder le secret, car il y a des idées qui sont trop fortes pour l'humanité.

Après cinq heures d’une entrevue animée, quelquefois même heurtée par la colère de l'empereur, ils se séparèrent étonnés et mal satisfaits l’un de l’autre.

Napoléon avait vu qu’il n’y avait rien à faire de l'abbé de Lamennais. Il sut au moins comprimer l'élan de ses

publications ; mais il le laissa lui-même tranquille et ne pensa pas à le persécuter.

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