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Napoléon bibliophile

Je votis ai dû, Madame^ la première idée de ce travail. Permettez que je ne me borne pas à cet aveu et que je mette à vos pieds, avec la bonne grâce dont s'honorait jadis notre courtoisie de France, ces pages oii fai essayé de retrouver quelques-uns des linéaments que nous laissons de nous-même (ce grand empereur comme les autres)^ dans les choses aimées qui passent à travers nos vies, entre le sourire et les larmes.

<■<■ Clelte étude, alors même qu'elle n'aboutit à « aucun grand résultat, garde un invincible a attrait. Le caractère de Napoléon conti- >• nuera à tenter les alchimistes de la psy- '■<■ chologie. Il est si multiple et si lumineux, « qu'il émet de la clarté par mille facettes. »

liOKi) RosEBERY. \apoléon,lu dernière phrase.

NAPOLÉON BIBLIOPHILE (avec documents inédits)

La Revue Biblio- Iconographique (numéro de juillet-octobre 1901), a donné la Iraduction d'une étude sur le goût de Napoléon P'" pour les livres, publiée par M. Heinrich Stumcke, de Berlin, dans un périodique allemand, la Revue des Amis du Livre.

Celle étude, très sommaire, pourrait être aisément élargie et comporterait des développements d'un riche intérêt. Un volume entier n'épuiserait certainement pas la matière. On y verrait Napoléon improvisant, là encore, un fécond magistère; sachant découvrir en ses bibliothécaires, particulièrement chez l'un d'eux, d'incomparables organisateurs; et, — détail aussi extraordinaire que véridique et peu soupçonné du public, — dans tous les hasards de son existence si agitée, au milieu de son héroïque et légendaire destinée, jusqu'au dernier jour, vivant dans le voisinage et dans la fréquentation même des livres, ne les oubliant jamais, ayant en eux des hôtes assidus

et familiers, souvent de véritables compagnons de ses fortunes les plus diverses.

Je voudrais, en montrant tout cela, dans un jour et sous une forme propres à en assurer la vulgarisation, non pas faire le travail complet qui nous manque, mais en offrir une nouvelle esquisse plus avancée, dont le thème serait principalement emprunté à deux circonstances choisies l'une, au début, l'autre, au déclin de la carrière du grand homme : devant me borner, mon dessein, est démarquer surtout le point de départ et le point d'arrivée, dans ce curieux sujet.

Mais, avant toutes choses, disons un mot sur les sources d'une pareille étude.

Il faut noter, en premier lieu, que M. Stumcke n'a guère fait qu'utiliser le remarquable travail, connu des lecteurs du Bulletin du Bibliophile^ dont il existe un tirage à part, assez rare, qui se lit à la fin du second volume de l'ouvrage de M. Antoine Guillois : Napoléon^ l'homme, le politique, l'orateur, d'après sa correspondance et ses œuvres. (Paris, Perrinet Gie, 1889. 2 vol. in-8).

M. Guillois, de son côté, s'est documenté, à peu près exclusivement, chez M. Louis Barbier, fils aîné de l'illustre bibliothécaire de l'Empereur.

C'a été, du reste, pour lui, une bonne fortune : car M. Louis Barbier, mort depuis, a pu le renseigner de première main, lui dire ce qu'il avait vu de ses yeux et entendu de ses oreilles, ce que les papiers d'Antoine-Alexandre Barbier pouvaient à peu près seuls révéler. C'est ainsi que le fils de Barbier a pu communiquer à M. Guillois, qui les a imprimés à la suite de son ouvrage, deux

inestimables documents : le Catalogue de la Bibliothèque du " Cabinet particulier de S. M. l'Empereur et Roi " aux Tuileries, et le Catalogue des livres du " Cabinet de Trianon. "

Il faut remarquer toutefois que les témoignages ainsi livrés par feu Louis Barbier à M. Guillois, ne- sont, pour la plupart, que ceux-là mêmes qu'il avait consignés dans son excellente Notice sur son père. Il convient de revenir, aujourd'hui encore, à ce travail, cent fois mis à contribution, le plus souvent sans en nommer l'auteur : le principal de ce que l'on sait sur Napoléon bibliophile, est toujours là et ne peut, je crois, être pris que là. Moi-même je le citerai et l'utiliserai amplement.

Mais il y a d'autres sources d'informations, que des recherches patientes n'ont point abordées jusqu'ici, et qui livreraient, sans nul doute, de nombreux, de précieux renseignements : les correspondances et les mémoires du temps; les pièces d'archives des familles liées avec les Bonaparte, et celles des Conservatoires des bibliothèques publiques. J'ai fait, de ces divers côtés, des tentatives qui montreront suffisamment, dans leurs limites peu étendues, les aubaines, qu'on y peut rencontrer.

La genèse de noire sujet étant ainsi établie, j'aborde ce que j'en veux dire, à l'occasion d'une erreur de M. Stumcke qui réédite, en les accenttianl avec peu d'adresse, certaines allégations de M. Guillois, touchant la bibliothèque " de campagne " qui suivit Napoléon Bonaparte en Egypte.

C'est, en effet, à l'occasion de cette expédition d'Egypte, où il mena de front, à de doubles victoires, nos soldais et nos savants français, que se manifesle très nettement, pour la première fois, la bibliophilie de Napoléon.

J'emploie, bien entendu, ce terme de bibliophilie dans le sens restreint et tout relatif, qui se précisera dans le cours de cette élude, au fur et à mesure que la mise en lumière des témoignages découverts me permettra de m'en expliquer. Il est certain que ce n'est pas dans le sens où, d'ordinaire, on use de cette expression, que Napoléon fut un bibliophile : à proprement parler (et cela

se conçoit de reste), il n'y eut jamais en lui ce qu'on appelle un collectionneur. Il est non moins certain qu'ayant — et très vif — le goût des livres, le jeune général Bonaparte n'avait point contracté un tel goût dans les camps.

Nous verrons comment il en était tout imbu dès son adolesce^ice.

Mais on n'en connaît aucune manifestation explicite et digne de remarque, antérieurement au fait dont il est ici question et qui, pour ce motif, mérite que nous nous y arrêtions.

Or, c'est à l'occasion de ce fait que M. Stumcke écrit : « Une collection de livres à mentionner est « celle que Bonaparte a pu se procurer, en 1798, « après la campagne d'Italie. Les iniliales B. P., « enlacées au dos, furent une attention envers la « belle Joséphine, née la Page rie, qui pourtant <r n'estimait guère plus les livres que l'ordre dans « son ménage. »

Chaque mot, presque, est une inexactitude dans cette assertion du bibliographe berlinois, qui copie ici i\I. Guillois.

Napoléon n'eut point du tout à se préoccuper "de se procurer ", après la campagne d'Ilalie, les petits volumes décorés " des initiales B. P. enlacées ; " encore moins, ces initiales furentelles " une attention envers la belle Joséphine !... "

Tout cela est du domaine de la légende : l'histoire vraie est autrement attrayante et aimable.

En effet, les livres dont il est question ici n'étaient, d'abord, qu'w7ie partie de ceux qui fu-

rent emportés par Bonaparte ; ils lui venaient, ensuite, d'un don gracieux de sa sœur Pauline.

M. Antoine Guillois fait un peu fi de cette origine des petits volumes ornés des initiales qu'il lit, lui aussi, B.P. et qu'il faut, en réalité, lire P.B. (Pauline Bonaparte), comme je l'établirai ci-après.

C'est dans les Cartons d'un bibliothécaire^ publiés par M. Robert Reboul, qu'il a puisé sa méfiance. Je lui concède volontiers le peu de valeur des conclusions produites, sur le sujet qui nous occupe, dans cette œuvre de M. Reboul, notamment sur l'importance de l'endroit où les signets se sont trouvés placés dans l'intérieur des volumes. Mais il faut observer que, longtemps avant cette publication, un homme autorisé, feu Garpentin, dont je rapporterai plus loin les témoignages, avait constaté l'existence bien distincte et l'attribution à Pauline Bonaparte de la création de la petite collection intime qu'il faut se garder de confondre avec la bibliothèque complète, — officielle ou réglementaire, serais-je tenté de dire — qui suivit, en Egypte, le général Bonaparte.

Cette constatation et cette attribution étaient d'ailleurs corroborées par une tradition constante qui s'est transmise, de Conservateur en Conservateur, à la Bibliothèque de Marseille, et que j'ai recueillie de la bouche même de l'un d'eux, M. Jean-Baptiste-François-Joseph Reynier, mort le 4 août 1887, âgé de 91 ans, homme de grande valeur, particulièrement soucieux de Texactitude, et qui la tenait directement de C. F. Achard, le savant bibliothécaire, auteur de \a Description de Provence, lequel avait reçu, en personne, le dé-

pot des livres -rapportés de l'Orient, au retour de Napoléon.

J'étais bien aise d'établir de prime-saut tout cela, afin d'entrer en sécurité et les distinctions requises nettement faites, dans cette question des collections bibliographiques qui accompagnèrent l'expédilion d'Egypte.

Ces collections, qui furent de deux sortes, émanèrent de l'initiative de Napoléon, et de Napoléon bibliophile.

Redisons-le, en traçant les premiers contours de notre esquisse : Napoléon avait un goût naturel, presque inné, pour les livres. Il les aimait. Et ce n'était pas là, assurément, l'attrait un peu malajdif du collectionneur, l'auto-suggestion du biblio- .mane, mais l'entraînement, — naturel, encore une fois, — de l'homme qui, ayant les plus impérieux, les plus intenses de ses besoins dans l'intellect, appelle à soi le livre, à la fois comme outil de son travail intellectuel et comme délassement pour les heures de repos. Il aimait aussi, — et beaucoup, — la lecture en société, non seulement pour la détente, mais encore pour le divertissement de l'esprit.

J'apporterai, sur tout cela, quand il. sera temps, de copieux et topiques témoignages.

Pour le moment, je me borne à bien constater ceci : avoir des livres, avoir même une bibliothèque organisée, tout à sa portée, — à toute heure, — afin de subvenir aux nécessités, comme aux imprévus, dans les desseins formés et perpétuellement renouvelés par l'activité de son universelle intelligence vouée à la recherche des so-

lutions promptes et nettes, — ce fut pour Napoléon, dès l'origine, toujours, partout, jusqu'en ses courses militaires, une constante préoccupation, la seule habitude peut-être dont il ait subi la tyrannie.

Mais dans le fait particulier rappelé par M. Stumcke, nous nous trouvons en face de documents et de témoignages qui se réfèrent très distinctement : d'une part, au plus intime, au plus restreint, si j'ose dire, des goûts napoléoniens pour le livre; et, d'autre part, au souci que l'illustre capitaine eut, en tous temps, dans un but nullement littéraire, mais simplement pratique, d'avoir à la suite de ses armées une bibliothèque portative. De telle façon que nous surprenons ici, en son plein jour et avec des détails caractéristiques, qui réapparaîtront en d'autres circonstances, le double aspect de la passion du livre chez Napoléon Bonaparte.

En effet (j'y insiste et je prie que l'on retienne bien ceci, qui n'a été relevé ni par M. Stumcke, ni par M. Guillois), quand Napoléon partit pour Alexandrie, il emporta deux bibliothèques : l'une, indubitablement formée par lui-même, ou du moins sous son inspiration et par ses ordres; l'autre, de composition moins personnelle, moins étendue et qui fut, bien sûr, " une attention ", mais la délicate attention d'une âme amie, très au courant des goûts particuliers du jeune général et soucieuse de lui assurer, dans son éloignement chez les barbares, l'agréable tout près de l'utile.

C'était la réalisation complète du plan napoléo-

— ionien, en matière de " bibliothèque de campagne ": à côté des sources d'informations générales et des livres du soldat, Napoléon voulait que l'on n'omit jamais les œuvres de délassement et celles propres à lui procurer ce que, par une adaptation rétrospective d'expression, j'appellerai son hygiène intellectuelle.

Il est bon de noter un fait aussi frappant, et dont il n'existe aucun autre exemple.

Grâce à Achard et à sa notice : Livres qui ont élé apportés d Alexandrie et qui formaient la bibliothèque d'Egypte, nous savons de quels éléments se composait la bibliothèque, en quelque sorte "officielle " et de travail, qui suivit Bonaparte en Orient. Je vais reproduire le " plan-classement " de cette bibliothèque, d'après la rarissime brochure de Carpentin. Ce document se passe de tout commentaire :

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