NOMBRE DES OUVRAGES
LaMalinaison Trianon les Tuileries
Religion 15
Epiques 10
Théâtre 22
Poésie 25
Histoire :
Législation 18
Art militaire 11
Géographie & Voyages 85 Histoire proprem.
dite 195
Romans 0
Science et Arts 3
Littérature 18
Polygraphes, mélanges. 14
Dictionnaires (i) 10
Ces chiffres sont éloquents, surtout si l'on réfléchit que, à vrai dire, ils ont tous leur date de référence au 22 juin 1815. On est donc fixé par eux d'une manière définitive, et positive aussi,
(1) Toujours en quête, on le comprend, de moyens abréviatifs et de promptes ressources, Napoléon tenait particulièrement à s'entourer de " bons Dictionnaires " : j'emprunte sa propre expression; et c'est pour noter en passant ce trait, que j'ai cru devoir maintenir aux Dictionnaires, une division à part.
sur les goûts de Napoléon en matière de livres, ainsi que sur l'importance respective de ces goûts. Mais, pour peu que l'on descende dans le détail, le dépouillement des chiffres devient singulièrement intéressant et instructif :
Remarquons, d'abord, qu'il n'existe, dans aucun des trois Catalogues, ni ouvrage de philosophie proprement dite, ni œuvre de morale purement religieuse. Napoléon n'aimait guère les philosophes, ni les programmes philosophiques, — avec ou sans " système" — par haine du spéculatif: son esprit s'en tient, sur un tel sujet, aux idées reçues, au bon sens pratique, à une sorte de foi du charbonnier tout à fait antimétaphysique. Quant à la religion, son instruction religieuse fort rudimentaire, quoiqu'on en ait dit, fit de lui un autre " enfant... du siècle " de Voltaire et de V Encyclopédie.
Aussi, dans nos bibliothèques, ni traités de philosophie, ni Bourdaloue, m Massillon ; yiqh de Bossuet^ sinon la Défense de la Déclaration de 1682 (on sait pourquoi), et le Discours sur V Histoire Universelle^ qui^a naturellement trouvé grâce et se rencontre à la fois aux Tuileries et à Tria non.
D'autres partis pris régnent avec ceux-là : rien de Chateaubriand; rien de M""^ de Staël... (ah! mais si : Delphine! — du fait sans doute de Sa Gracieuseté, l'impératrice Joséphine); rien des Pères de l'Eglise, sauf Saint Jean Chrysostôme (homélies et lettres), à la Malmaison (encore Joséphine?...) Mais, par contre : dans cette même bibliothèque, le Koran^ traduit par Savary; à
Trianon, la Bible de Sacy, en 12 volumes, avec figures de Marillier, et la même édition en papier vélin à la Malmaison.
Ne nous étonnons point de ce dernier double emploi : il a bien sa signification. De plus, ce n'est pas un fait unique, — tant s'en faut : Corneille^ commenté par Voltaire; Racine, édité par Geoffroy, sont à la fois, « en mêmes éditions, » à Trianon et aux Tuileries ; le Molièi^e de Bret, à Trianon et à la Malmaison, et aussi Crébillon (évidemment!); enfin, si l'on trouve à Trianon un Machiavel^ et un autre à la Malmaison machiavéliquement dissimulé dans une banale reliure en veau racine, on trouve, en outre, et cette fois dans chacune des trois bibliothèques: d'abord, Plutarque ; ensuite, Jean -Jacques Rousseau et Voltaire, ces deux derniers en papier de choix, avec gravures et reliures presque somptueuses.
Dans la composition, comme dans l'organisation de ses bibliothèques privées, Napoléon apporte donc une très personnelle initiative, et, s'il y a, de ce fait, des exclusions systématiques, il y a également des admissions — prévues ou imprévues pour nous, — qui lui sont dictées ou par des goûts foncièrement enracinés, ou par l'intérêt du moment, ou (jjIus rarement) par une simple fantaisie. Comme l'a montré M. Guilloiç, la Correspondance générale nous renseigne amplement à ce sujet. Ainsi le 27 février 1810, l'Empereur fait placer dans une de ses bibliothèques particulières « l'ouvrage de d'Hozier sur les militaires distingués sous l ancien
régime (!) ; i> le 12 avril 1810, il réclame V Histoire de France àQ Toulongeon ; le 13 mars 1811, il bannit Fantin des Odoards^ qu'il avait demandé le 22 février 1810 : il veut « le remplacer par des histoires particulières de divers règnes des rois de France » de la branche moderne des Bourbons; enfin, le 2 mai 1811, il se fait remettre le Génie de Virgile par Malfilâtre. Je crois bien que, dans ce dernier choix, ce n'est pas le nom de Malfilâtre, mais plutôt celui de Virgile, qui a sollicité la fantaisie du bibliophile conquérant dont la passion pour les épopées, si nous l'ignorions, nous serait attestée par les bibliothèques de Trianon et de la Malmaison, où tous les grands poèmes héroïques, anciens et modernes, français et étrangers, se retrouvent sans exception.
Mais ce qu'attestent avec ensemble les trois collections, c'est d'abord la très exclusive faveur accordée à V Histoire Q'y reviendrai en détail : on comprend pourquoi), et, après l'histoire en général, à V Antiquité grecque et latine. Toutefois, qu'on le sache bien, ce n'est là que " le culte de latrie " : il y a dans les chapelles de la " divine bibliophilie " — comme ailleurs, — mille petites dévotions particulières, dont les adeptes les plus graves ne sont point exempts : sans ces minuscules servages dévotieux, on ne serait plus homme ! même les farouches et orgueilleux contempteurs de toute crédulité, n'ont-ils pas, au-dessous de leur idole athéiste, un tas de petits antifétichismes auxquels ils sont infiniment dévots ?
(1) Singulière, mais topique façon d'énoncer le point de vue d'où il entend considérer le fameux Armorialj et s'y intéresser.
Quelles traces de la dévotion bibliophiliqiie aperçoit-on sur les tablettes de nos trois bibliotbèques privées ? Je m'en fais le dénonciateur sans hésitation : il y a un trop réel intérêt à mettre bien en vue et en valeur ces particularités, avec le détail des renseignements capables d'en harmonier et d'en accentuer le coloris :
Quand l'Empereur partit pour l'île d'Elbe, j'ai dit qu'il n'oublia point ses provisions de voyage; il les prit dans les collections du palais de Fontainebleau. Le relevé complet et détaillé qu'il fît alors dresser des livres emportés, existe à la Bibliothèque Nationale. (Fonds franc, nouv. acq., n*^ 5212, f. 38 et sq.) sous ce titre : « Etat des livres « enlevés en 1814 par Napoléon, dans les deux « bibliothèques du château de Foiitainebleau. >
Que choisit-il ?
Voici la réponse; elle dit beaucoup : les Codes, le Bulletin des Lois, le Moniteur, les Traités de paix de Kock et Martin, — tout naturellement; mais aussi Virgile, le Tasse^ VAriosle, Polybe, Tucydide, César ^ Salluste, Tacite, Suétone, Plutarque. Voit-on au clair les grandes et chères dévotions de Napoléon?
Ces ouvrages ainsi emportés à l'île d'Elbe, " furent rapportés, au retour," et incorporés " à la bibliothèque desTuileries." (Guillois, l. /.p. 497). L'homme d'ordre apparaît dans ce dernier trait, déjà noté pour les volumes empruntés à Dresde, brûlés lors de la retraite de Russie, et qu'il prit tant de peine à restituer jusqu'au dernier, " sans ménager la dépense ".
Nous les retrouvons donc, non sans de mélan-
coliques réflexions, ces volumes un instant exilés, rangés de nouveau sur les rayons des Tuileries, où Barbier vient les calaloguer. Témoins des avant-dernières péripéties de la tragédie napoléonienne, eux-mêmes ne sont plus aujourd'hui qu'un fantomatique souvenir
Mais que de leçons à ne point oublier sortent de ces tablettes, primitivement si bien remplies; puis, dépareillées; recomplétées; et finalement vidées à tout jamais!
D'abord, notons ce fait de la " circulation " introduite, suivant le lieu et le moment, dans les collections impériales : les papiers inédits d'Antoine-Alexandre Barbier, et, parmi ces papiers, certaines lettres de Meneval renseignent très curieusement à ce sujet. La stabilité qui règne habituellement là, n'y sera dès lors pas plus constante que dans la vie du Maître, dont la volonté reste, jusqu'au bout, d'avoir en son voisinage immédiat, tous les ouvrages qu'il désire.
Ensuite, ceci : alors même que la bibliophilie de Napoléon se montre objectivement très cantonnée (je l'ai dit, et j'achèverai de le démontrer ci-après), il n'en est pas moins vrai que le champ assigné à la satisfaction de son goût, est encore un champ immense. Au dire de Barbier, l'ensemble des bibliothèques particulières de l'Empereur comprenait environ soixante mille volumes. Or, ces soixante mille volumes étaient répartis en petits groupes dont les trois collections favorites examinées ici, et qui ont entr'elles de si appertes ressemblances, présentent avec certitude, le " type " — ce qu'on pourrait appeler, sans abus, la " bibliothèque napoléonienne ".
Pourquoi l'Empereur, dans ses nombreuses résidences, avait-il multiplié ce type avec tant de complaisance, et créé, de la sorte, au total, un formidable bloc ? La réponse complète à cette question aura sa place plus loin; ce qu'il en faut retenir, pour l'heure, c'est ceci : en tout, même lorsqu'il semble ne s'occuper que de sa commodité. Napoléon vise à " l'immense", il se plaît à
paraître " immense " Notre phraséologie
irrévérencieuse aurait tôt fait de lui infliger l'épithète de " mégalomane ".Toute expression, avec lui, qui tend à le marquer d'une tare cérébrale, est fausse. Ce qui est certain, c'est que, pour justifier comment il avait réussi à enchaîner l'opinion à la glorification de son génie, il aurait pu dire, lui aussi, le mot célèbre : « Je n'ai rien négligé. » Ce qui est non moins certain, c'est sa profession de foi, dans une parole superbe, — et si caractéristique — en plein Conseil d'Etat : « Il « n'y a de beau que ce qui est grand. L'étendue « et Viminensité peuvent faire oublier bien des « défauts. »
Après l'examen des particularités qui se sont oifertes à nous, de prime abord, dans l'étude des trois collections dont nous avons les catalogues, il convient de passer à des observations d'ordre plus général, et de relever, dans chaque groupe, les points de détail qui sont de nature à nous intéresser.
La Poésie^ restée nombreuse à la Malmaison, singulièrement réduite à Trianon, a totalement disparu des Tuileries. Nous en savons le motif.
Une proscription aussi radicale n'a pas atteint le Théâtre. M""* de Montholon nous a montré combien le goût des choses et des œuvres théâtrales avait survécu en Napoléon. Dans nos " Cabinets ", en effet, — notamment dans celui de la Malmaison, — on retrouve tous les grands moiiuments, anciens et modernes, de l'art dramatique. Ce n'est pas que Napoléon fût particulièrement sensible à cetattrait du spectacle qui, parles yeux, par l'ouïe aussi et l'ébranlement des nerfs^ captive ou soulève ce qui de l'enfant subsiste en l'homme. Bonaparte consul, Napoléon empereur ne se laissent point gagner par là.
Ce qu'ils voient, ce qu'ils écoutent avec plaisir et passion sur la scène, c'est l'être humain agissant et parlant en une sorte de transposition de ses sentiments et de ses idées, dans " l'héroïque". Ce chef que tous les yeux contemplent avec admiration, et non sans anxiété ou terreur, au cours du gigantesque drame dont il est l'auteur et le principal personnage, il ambitionne de s'envelopper, devant tous, du prestige des héros de théâtre; il attend que la foule, subjuguée par les accents de la muse tragique et les illusions de la scène, fasse remonter jusqu'à lui son hypnotisa tion et ses idolâtries ; il vient chercher là un moyen d'obtenir sur la multitude, apte à subir l'émotion violente et peu rafhnée, l'empire qu'il veut fonder et l'omnipotence dont il veut jouir. Aussi ne va-t-il guère aux comédies ; mais il est assidu aux tragédies, qu'il relit quand il a cessé de les voir jouer. Au Théâtre Français, comme en ses bibliothèques, c'est Cinna qui a le pas; puis
Zaïre ^ puis la Mort de César ^ puis Phèdre, Mahomet, Rhadamisle. Le nouveau répertoire tragique l'intéresse presque à l'égal de l'ancien, principalement pour cette influence sur l'opinion, qu'il en espère : — témoin le fameux Hector de Luce de Lancival, qui valut à son auteur, dès la première représentation, une pension de six mille francs !
Enfin, si l'on considère l'importance de la place que Y Histoire, les voyages, la géographie et les sciences annexes de l'histoire, occupent dans les " Cabinets" où nous faisons nos ^' expériences", on ne peut manquer d'être frappé de l'extrême faveur que leur accorde Napoléon.
On en est frappé, on n'en peut être surpris : ici, c'est le militaire, c'est le conquérant qui exigent, qui enquêtent ou qui s'instruisent. Aussi les rayons de ces " Cabinets " si choyés, se militarisent, avec le temps, toujours davantage; les grands écrivains, les poètes surtout, sont bannis peu à peu, assurément "sans couronne de fleurs. " La place reste aux histoires générales et spéciales, aux vies des grands capitaines. La géographie, les voyages deviennent surabondants : ces derniers ouvrages sont recueillis comme documents ou comme moyens d'information sur la topographie et les mœurs.
L'histoire, constituée avec de semblables éléments, compte 309 ouvrages sur '426 à la Malmaison (à peu près les trois quarts) ; 248 sur 339 (la même proportion) à Trianon ; enfin, aux Tuileries, 333 sur 350, — la presque totalité.
C'est beaucoup, mais c'est ainsi. Et voici corn-
ment : dans les dernières années de l'Empire, le régime, si je puis dire, de la bibliophilie napoléonienne s'élait singulièrement modifié. Les bibliothèques privées de l'Empereur s'étaient converties, pour une large part, en dépôts, en fonds de réserve où il venait prendre ou rendre, pour l'entretien des " munitions" en livres qui l'accompagnaient dans ses voyages ou dans ses campagnes militaires. Les " bibliothèques de campagnes établies à si grands frais, avec tant de sollicitude, presque co?i a/nore, n'existaient plus. Le désastre de la retraite de Russie fut en même temps, pour l'Empereur, un désastre bibliophilique. Le feu, le pillage détruisirent les belles collections si bien aménagées qui avaient suivi jusque-là Bonaparte et Napoléon P"" de victoire en victoire. Ce fut leur fin ; elles ne devaient pas renaître de leurs cendres. Mais, comme l'a remarqué l'un de ses historiens, Napoléon était fanatique de régularité; de plus, " fidèle en tout à lui-même. " D'ailleurs, jeune, n'avait-il pas appris à vivre en " Spartiate", suivant l'expression de son temps? Dès qu'une utilité certaine ne lui conseillait plus l'apparat, il s'accommodait mieux de la simplicité, de l'austérité même, que du faste.
En cette aggravation de sa mauvaise fortune que fut, pour lui, la perte de collections si longtemps à son service. Napoléon ni ne cède à la destinée, ni ne s'insurge contre elle : ramené à sa vertu originelle de l'amour de la règle, à sa naturelle tendance vers les mesures d'économie, sans renoncer toutefois à ses " livres de campagne ", il change leur mode de recrutement et
leurs cadres. Le 18 février 1813-, il prescrit l'organisation d'un système de bibliothèque " circulante ", destiné à remplacer les anciennes bibliothèques " de campagne ", dont la composition sera, désormais, beaucoup plus simple, beaucoup plus spéciale : « Je n'ai pas besoin, écrit-il, qu'on « forme une nouvelle bibliothèque de voyage ; il <t faut seulement préparer quatre caisses pour les « in-douze et deux pour les in-dix-huit. Quelque « temps avant mon départ, on me remettra la « liste des livres de ces formats que j'ai dans 7na € bibliothèque^ et je désignerai les volumes qu'il « faut mettre dans les caisses. Ces volumes seront « successivement échangés contre d'autres de ma « bibliothèque, et le tout, sans qu'il soit néces- « saire de faire de nouvelles dépenses. » (Corresp. génér.J
Cet exemple " d'ordre et d'économie " nous le retrouverons dans l'étude que nous allons faire de la " condition " des livres à la Malmaison ; étude des plus attachantes, qui me fournira l'occasion de quelques touches nouvelles pour parachever ce portrait, encore intenté, où le " cherché " dès lors est d'autant, plus recevable.
Si dans un pareil dessein je ne m'adresse qu'à la bibliothèque de la Malmaison, c'est qu'elle est, à ma connaissance, la seule des collections napoléoniennes dont nous ayons la description bibliopégique; encore est-il regrettable que l'auteur du Catalogue ait été si sobre de détails. Le peu qu'il en donne, reste néanmoins une bonne fortune pour nous, puisque Barbier, cataloguant les collections des Tuileries et de Trianon, a
été plus pa?cimonieux encore, n'ayant rien mis du tout.
Cette dernière constatation nous fournit une preuve capitale de la très médiocre attention que notre impérial bibliophile accorde à la décoration extérieure du livre. J'en ai déjà fait la remarque. Cependant il n'est pas dépouillé de toute sollicitude à cet égard. Il a montré non-seulement que sa bibliophilie n'est point mutilée de ce côté, mais qu'il sait, quand naît l'occasion, céder à la délicate et charmante ^ exigence de la passion, qui veut parer ce qu'elle aime.
Il eut donc, parfois, lui aussi, le besoin, commun à toute la race bibliophilienne, de posséder en belle condition de papier, d'ornementation, de reliure, le livre hors rang, le livre de prédilection ou d'intérêt supérieur. — Il ne faut pas ajouter le livre rare, car la rareté, comme tout ce qui tient à la " curiosité ", ne touche nullement, nous l'avons observé. Napoléon bibliophile.
Mais il ne verse, là encore, dans aucun excès : la sobriété l'accompagne fidèlement ; elle le quitte une seule fois, — pour Voltaire !
Et, comme il se défend ici contre tout envahissement ! comme il est en éveil contre les entraînements de toute sorte ! On sait qu'il ne dédaignait pas (c'est une marque de la supériorité de son génie), les menus détails, ni même les détails " d'apparence futile ", étant de ceux qui estiment que les agents les plus chétifs ne sont point négligeables, qu'il s'agit uniquement de savoir s'en servir avec à propos. Dès lors, c'est chose qui paraît toute naturelle, s'il s'offre à nous incom-
plètement affranchi de celte particulière " puérilité", difficile à bien définir, plaisante, fine, ou plutôt nuancée de naïveté et de cautèle, dont les convaincus amis des livres se leurrent parfois eux-mêmes et qui est dans l'état d'âme de tout vrai bibliophile... Je n'appuie pas trop, car, reconnaissons-le, tout cela, en ce qui le concerne, est plutôt en surface et pour ainsi dire à fleur de peau.
Ceci dit, revenons au point précis où nous en étions et dont nous a écarté la nécessité de bien graduer les tons, de bien ménager les teintes, pour ne pas compromettre la ressemblance du portrait, alors surtout que j'ai à le produire dans un jour peu familier à beaucoup de ceux qui me suivent.
Les livres de la Malmaison étaient à peu près tous reliés. Voici, au point de vue bibliopégique, la rigoureuse répartition des 426 articles qui en forment le fonds principal :
1° Douze ouvrages brochés, — au nombre desquels : les Lettres de Cicéron, traduction Prévost, 1801; les Œuvres philosophiques et politiques de Hobbes, 1787; {Histoire militaire de Charles XII, par Adlerfeld, 1740 ; et les ouvrages en cours de publication, ou que leur récente apparition n'avait pas permis de relier avant 1815 : \ Histoire littéraire d'Italie^ 1811, t. 1 à 5; la Correspo7idance littéraire de Grimiyi, 1812; \di Littérature du midi de l'Europe^ par Sismondi, 1813; enfin un Plutarque (Vies des hommes illustres) de Dacier, 1811,15 volumes in-12,en "papier vélin",
qui est un second témoin, daiis la même bibliothèque, de l'amour que Napoléon porte à Plutarque.
2° Deux, cartonnés, dont : la fameuse Description de l'Egypte, 1809-1813.
3° Six en demi-reliure, la plupart des atlas; TCi^i^V Atlas des neuf départements des Pays-Bas réunis à la France^ in-f<^, qui avec un Recueil de Chansons historiques et critiques sous le règne de Louis XIV, 2 volumes in-4°, et un autre Recueil depièces de vers et chansons historiques, depuis la régence jusqu'en 1730, 1 vol. in-4° (ces deux derniers articles reliés en veau), forment les trois seuls manuscrits que l'on rencontre dans le " Cabinet" de la Malmaison. N'est-il pas à noter que Napoléon, si rigoriste, si peu novateur dans ses goûts pour le livre, ait devancé ici les méthodes de la critique moderne et adopté, sans nul doute comme pouvant fournir des contributions à l'histoire, deux recueils de chansons politiques ou satiriques? Que sont devenus ces deux recueils? Si je m'écoutais, je soulignerais la question.
En tous cas, je tiens à ne pas perdre cette occasion de signaler le caractère grave, invariablement sévère, des collections napoléoniennes : on n'y rencontre pas une seule œuvre sotadique, pas même ce conte Poi7ît de lendemain, sorti de la plume de Vivant Denon, l'artiste à l'élégant érotisme, si longtemps dans la familiarité de Napoléon qui en fit le Directeur général des Musées impériaux.
4° Les reliures pleines recouvrent quatre cent dix ouvrages, dont : 214 en veau jaspé ou veau
brun ; 64 en veau marbré ; 35 en veau fauve ; 23 en veau racine; 12 en veau écaille; 25 en simple basane.
Tout cela représente le gros des troupes; mais il y a l'élite et aussi l'étal-major : 33 volumes plus luxueusement traités, — ayant les tranches dorées, — dont quelques-uns en maroquin, et la plupart avec " filets dorés ".
Ces trente-trois derniers volumes, livres favoris sans nul doute, méritent une description à part. Les dimensions de cette étude ne me permettent de relater que les plus marquants d'entre eux, dans chaque groupe.
En dehors de \ Histoire de la maison de Bourbon^ par Désormaux, 1788, 5 volumes in-4°, en basane écaille avec filets, il y a une série de 21 ouvrages reliés en veau écaille, marbré on naturel, et une série de 11 ouvrages reliés en " maroquin".
Ces derniers sont la fleur de la collection.
Parmi les volumes en veau, je citerai : la Bible de Sacy, 1789, avec figures, papier vélin ; Pausanias, traduction Gédoyn, an II, 4 volumes in-8''; Y Histoire de Turenne, 1749, 4 volumes in-12; Ossian^ traduction Letourneur, 1777, 2 volumes in-8° ; VArioste, traduction Dussieux, 1776, 4 volumes grand in-8°, avec les figures de Cochin, avant la lettre ; le Théâtre de Crébillon, 1785, 3 volumes in-8° ; (ces trois derniers articles en veau écaille, avec filets) ; les Monumens de la Monarchie françoise de iMontfaucon, 5 volumes in-f»; Théocrlle, traduction Gail, 1792, in-8° ; Polybe^ 1727, iÇ volumes in-4o ; les Glorieuses Campagnes de Louis-le- Grand ^ s. d., 2 volumes gr.
iii-fo ; V Iliade, traduction Bitaubé, 1780, 6 volumes in-8°, veau racine ; Molière (même reliure, même rang d'honneur qw' Homère), 1788, 6 volumes in-8o, figures; les Conquêtes de Louis XIV, s. d., gr. in-f° (suite d'estampes comme les Glorieuses Campagnes sus mentionnées).
Des onze ouvrages en maroquin^ il faudrait tout citer : ce sont les " grands élus. " Deux en langue italienne, dont le premier est VHistoire de Florence de Varchi, sont reliés l'un en maroquin vert, le second en maroquin bleu ; tous les autres ont mérité la pourpre impériale. Parmi ces neuf privilégiés, il y a : encore les Vies de Plularque, traduction Dacier, 1735, 10 volumes in-12 ; le Code civil des Français^ édition originale de 1804, en grand papier vélin, in-4°; — j'ai le devoir d'ajouter qu'aux Tuileries, il y avait un Code Napoléon " imprimé sur peau vélin " (Barbier oublie de nous dire de quelle édition) ; c'est un exemple unique de ce genre de luxe dans les collections napoléoniennes — (1) ; Jean- Jacques Rousseau^ édition de 1788, avec les figures de Marillier et autres, papier vélin, 38 volumes in-8° ; enfin, dominant tout, comme la plus célèbre figure du cénacle des " illustres, " le Voltaire de Kehl, en grand papier vélin (dans cette prééminence, il n'y a certainement pas qu'une simple manifestation de la pensée et
(1) Comment ne retrouvons-nous pas dans les bibliothèques privées de Napoléon, ce monument typographique, cité avec honneur dans le beau Catalogue de la bibliothèque d'xm amateur (A. A. Reuouard), Paris, 1819, t. I", p. 142 : Code de A'apoléon-le-Grand, Florence, 1809, in-f°? La note du Catalogue porte : " Edition vraiment magnifique, tirée en tout à cent vingt-un 'exemplaires, dont 12 sur grand papier, avec portrait, " très belle pièce de gravure, " en deux états.
du goût de Napoléon ; il y a bien aussi un témoignage de l'opinion, non encore déclinante, du temps); cet exemplaire en 72 volumes in-8o, y compris les volumes de table, est ainsi décrit : « maroquin rouge, doublé de soie verte ; « filets à compartiments, tranches dorées »; et, cette fois, — par exception, — le catalogue ajoute : *' très bel exemplaire ! " (1).
Quel spectacle plus curieux que ces tablettes sur lesquelles nous avons surpris, avec tous ses caractères bien distincts, la bibliophilie napoléonienne! De même qu'en la pénombre fuyante de l'aube, les formes imprécises des choses et les lignes qui en déterminent les contours, émergeant de plus en plus à la lumière, finissent par se révéler en leur entière réalité; de même, ici, tout se dévoile ; et quand les ouvriers de l'heure subséquente viendront apporter de plus pleines ou de plus heureuses clartés sur ce sujet de Napoléon bibliophile, on aura un aspect plus saillant de la personnalité puissante du Grand Homme, avec une plus complète compréhension de son étrange et souverain génie.
Néanmoins, en cette circonstance, comme en toutes celles où il s'agit de constater les faits révélateurs de tel ou tel état de psychologie individuelle, — il ne faut rien exagérer, il ne faut rien pousser à l'absolu. Tout ce qui relève du " statut
(1) Le Gouverneur fie Ste-Hélène, ce boja détesté, si bien tenu à distance par l'FJmpereur, nous apporte une curieuse attestation de l'engouement de son prisonnier pour Voltaire ; • Le général Bonaparte, disait-il à O'Meara, n'a probablement pas connaissance d'une définition du mot caractère, contenue dans un des ouvrages de Voltaire, car il ne serait pas si passionné pour les œuvres de ce grand homme, d Compléin du Mémorial, 1824, t. I, p. 321).
personnel " humain, reste soumis aux contingences. Ce Napoléon bibliophile, que nous avons présenté comme un immarcessible et puissant exemplaire, sur lequel aucun souffle de sa passion livresque n'a de prise, il n'a pu se dérober entièrement à une influence à laquelle aucun de nous n'échappe : l'ambiance. Ses goûts, précisément parce qu'ils sont siens ^ se trouvent fortement empreints de tendances vers les livres de son temps où s'incarnent et par lesquels se propagent les idées, les ambitions, les prétentions et les préjugés contemporains, — tout ce qui constitue en définitive le principe vital de l'évolution contemporaine.
Il y a là une atmosphère faite non seulement de tous les éléments premiers dont elle se compose, par nature, mais aussi de toutes les saturations que lui reversent les organismes après y avoir puisé la vie : rien ne peut soustraire nos existences terriennes à ce double enchaînement ; c'est la loi, aussi inéluctable dans le monde moral et métaphysique, que dans le monde physique : il n'y a de dérogation que du plus au moins. Habituellement, cette influence est subie par nous à notre insu ; à notre insu, elle nous apporte la maladie ou la santé : " Remèdes ou poisons de l'âme," disait, des livres, un antique adage de l'antique pays de la sagesse. Et c'est ainsi que, dans les bibliothèques privées de Napoléon, où nous venons de voir le Maître si parfaitement incarné, il est facile de retrouver la part d'influence qu'ont exercé sur lui le temps et le milieu. Français de la fin du xviii* siècle, quoique Français à peine
de ravant-veille(4), il n'a pu s'abstraire complètement de celle influence, malgré son formel et constant vouloir de s'élever au-dessus de tout.
A ce point de vue, l'analyse de nos collections donne les résultats suivants :
I La Malmaison | Trianon
Les Tuileribs
Auteurs Grec»
Nombre Nombre Nombre
des Nature des Ouvrages des Nature des Ouvrages des Rature des Ouvragii Ouvrages Ouvrages Ouvrages
Latins
Trançili
tallens
Anolalt Divers
Dont : Homère, Euripide. Sophocle, Aristophane, Eschyle, Théocrite, Anacréon, Hérodote, Tucydide, Pausanias , f olybe , Plutarque.
Dont : Plaute, Térence, Virgile, Ovide, Lucaiu , Catulle , César , Salluste , Tite- Live.
Dont: Corneille, Racine, Molière , Re^nard, Crébillon ; Lafontaine , J.-B.
Rousseau. Télémaque , Buffon.
Trois ouvrag>»3 sur les Traités de Paix; L'Enci/clopédie, Duilos, Diderot, Montesquieu, Marmontel , Thomas , Chamfort , Voltaire et Rousseau.
Dont : LeTaî- 86, l'Arioste, Machiavel
Dont : Shakespeare , Ossian , Pope, Hobbes.
Dont : La Bible, lo Koran, le Zend-Av«sta, les Vedas , Chou- King.
Dont : Homère , Hérodote , Xénophon, Tucydide, Plutarque.
Dont : Virgile, Horace, Ovide,
Catulle Salluste Live.
César , Tite-
Dont: Corneille, Racine, Molière, Crébillon:
Lafoiitaine, J.-B.
Rousseau , Boileau , Delille , Kroissart , Bossuet, Mme de ^é- Tigné, Saint-Simon, Télémaque, BufiFon; L'Encyclopédie, Duclos,
Montesquieu, Thomas, Baynal, Voltaire et Rousseau.
Dont : Le Tasse , l'Arioste , Dante , Machiavel.
Dont : Milton, (Paradis perdu, i éditions).
Dont : La Bible, CamoSns.
Dont : Hérodote, Xénophon.
Tucydide , Pausanias, Polybe, Plutarque
Dont : Salluste, Tite-Live.
Dont: Corneille, Racine; Delille , Bossuet , Mme de Sé"\'i ■ gné , Saint-Simon ; Duclos ,
Montesquieu, Voltaire et Rousseau.
Dont
Dout : Hume.
Dont : Histoire de la Vie de J.-C.
par de Ligny.
(1) On sait que redit de réunion de la Corse à la France est du 15 août 1768, un an jour pour jour avant la naissance de Napoléon Bonaparte (je laisse ds côté la polémique «ur cette dernière date).
Ce tableau est diversement suggestif. Mais il n'aurait point toute sa valeur s'il s'éclairait au seul jour produit autour de lui par le temps et par les circonstances contemporaines. Je veux l'exposer à une autre lumière, moins vive, moins crue, et — chose risquée peut-être, — tout à fait rétrospective : que l'on ne me chicane pas sur ce darnier mot, avant d'avoir constaté les résultats. Au reste, l'originalité du procédé me fera, je l'espère, pardonner sa singularité.
Je vais donc tenter de produire une clarté nouvelle sur la question des effets de l'ambiance morale et intellectuelle, dans le domaine de la bibliophilie, en remontant, d'un coup, à quatre siècles en arrière.
Nous serons aidés en cela par les catalogues de deux collections princières et françaises, dont l'une subsistait, en partie du moins, dans le voisinage même de celles de Napoléon. Il s'agit : d'abord, de la bibliothèque des rois Charles V et Charles VI, au Louvre (qui fut, dans l'œuf, notre Bibliothèque Nationale) ; ensuite, de celle de leur frère et oncle, le duc Jean de Berry, à Mehunsur-Yèvre. Je vais donner un dépouillement de ces deux collections, analogue et parallèle à celui cidessus. Je n'entrerai dans aucun détail : le contraste ici saute aux yeux. Je ne dirai rien de la ** condition " des livres de ces illustres " librairies : " leur nature purement graphique, le faste de leur décoration intérieure, leurs somptuosités bibliopégiques, étant sans comparaison possible et d'ailleurs hors de notre but :
Bibliothèque des Rois | Bibliothèque du Duc Charles V et Charles VI Jean de Berry
Nombre Auteurs des
Ouvrages
Latins
Français
Nature des Ouvrages
87 Bibles , Eucologes , Saints Pères, dont Saint Avgnstin, Théologie
25 Médecine.
8 Science juridique.
234 Sciences diverses, As tronomie , Astrologie , Histoire naturelle, Mathématiques, Géométrie; Poètes , Philosophes , Compilateurs ; dont :
Ovide, Lucain, Socrate, l'ialon.
29 Bibles , Saints-Pères , dont : Saint Augustin.
39 Vies de Saints, Légendes, dont la Légende dorée
14 Eucologes, dont trois Ma nuels de Confession il).
32 Philosophes," Moralistes, dont : Senèque , Bo'ece.
81 Poésies diverses, chansons et poèmes, dont : le Renart (6 copies), le Reclus de Moléans (10 copies), le Roman de la Rose (4 copies).
46 Romans de Chevalerie.
54 Histoire "et Géographie, dont Tite-Live (2 copies).
33 Sciences juridiques.
19 Astronomie et Astrologie.
Nombre
des Ouvrages
Nature des Ouvrages
Bibles , Eucologes Saints-Pèr^s, Théologie
Ouvrage de droit.
Sciences diverses, Astrologie , Poésie , Histoire ; dont : Térence.
Bibles, Saints-Pères, Théologie, dont : Saint Augustin , Saint Grégoire, pape, Saint Anselme.
Vies de Saints, Légendes, dont la Légende dorée.
Eucologes.
Philosophes et Moralistes, dont : Aristote.
Poésies diverses, dont :
Térence, Ovide, le Renaît, le Roman de la Rose.
Romans de Chevalerie.
Histoire et Géographie, dont trois Cartes Mappemonde, le Miroir historial ( 8 copies ) , Froissart, Suétone, Tite- Live (4 copies).
Droit (Ouvrages de).
Astronomie et Astrologie.
(1) Pour l'étude intime des mœurs et même des idées, ce serait une révélation, à s'en tenir aux imprimés français (j'en juge par les explorations auxquelles je me suis livré), que ces " Confessionnaires " publiés dès les premiers temps de l'imprimerie, — par exemple la Confession générale, s. d. (vers 158U), in-4", goth. de 12 ff., — et ceux qui ont suivi, jusqu'à la Con/ession cow/^e'e du P. Leutebieuver, 1667, petit in-12, fig. Tous cent fois réimprimés, tous infiniment rares, on les a laissé périr sans soupçonner ce qu'ils contiennent de suc 'et de moelle.
Médecine etChirurgie. 0
Histoire naturelle. 0
Polygraphes et Mélan- 5
ges, dont : Cidrac, Bru-
netto Latini (4 copies).
Nota. — Il n'y a pas d'ouvrages en langues autres que la latine et la française, sauf un Roniant en gascoing (provençal), riwe, "fort vieil."
Polygraphes , Mélanges, dont : Cidrac, Brunetlo Latini.
Nota. — Pas de volume en langue étrangère, sauf un seul en langue espagnole, ouvrage de Magie.
N'est-il pas intéressant de placer ces tablettes royales et seigneuriales du commencement du xv* siècle (1), en regard des tablettes impériales du début du xixe?
Quel aperçu rapide et rare on a ainsi, non seulement du changement des esprits, mais encore de l'espace franchi ! Quels "jours " sur la vérité historique et sur la vérité morale ; sur la différence profonde des aliments intellectuels; — mais, par dessuç tout, sur le caractère autrementpersonne/de la bibliophilie napoléonienne ! Les ressemblances autant que les dissemblances font éclater tout cela.
Et cependant, ce n'est point aux oppositions, si complètes soient-elles, qui s'accusent ici entre les hommes, que notre observation doit s'arrêter : ce qu'il faut noter surtout, et retenir, c'est, dans ces
(1) J'ai sous les yeux en écrivant ceci, l'Inventaire de 1423, publié en 1867 par M. Douët d'Arcq, pour la Société des Bibliophiles français (in-8° de xl, iv, 318 pp. et 1 f bl.). Dans mon exemplaire, l'introduction a été méticuleusement annotée et corrigée par Paulin Paris, d'abord, et par Gaston Paris, ensuite. Ce dernier a apporté dans ce commentaire la haute science philologique qui s'associait si remarquablement en lui, au sens littéraire le plus exquis. L'inexorable et hautaine critique subie là par le consciencieux travail de Douët d'Arcq, ne change que peu de chose à l'exactitude des conclusions de celui-ci. Je le dis pour ceux qui s'intéresseraient à voir de près Vfnventairede 1423 ; l'excellence de l'œuvre d« l'éditeur se trouve confirmée par cette critique impitoyable.
oppositions, l'analogie des effets produits par les " moments " et les *' milieux ; " c'est le spectacle, rendu visible aux yeux non prévenus, de cette marche ascendante de l'être humain et de l'œuvre intellectuelle à travers le temps, dans une sorte de spirale qui, en les ramenant vers les mêmes points, fait, de ces retours, la condition même d'une élévation de plus en plus haute, d'une civilisation lentement perfectionnée.
Les crises que déterminent, au cours de l'évolution, les nouvelles forces intervenantes, masquent, parfois, l'étape prochaine. 11 n'importe : malgré les décadences partielles qui ne sont qu'un tournant de route, chaque nation et l'humanité, obéissant à une loi originelle, véritable cause des causes qui emporte invisiblement notre univers matériel et moral vers un but inconnu, — montent et s'avancent dans un progrès souvent insensible, pourtant indéniablement certain. Nous gravissons les escarpements de la montagne ; nous croyons voir le bout du chemin à chacun de ses contours ; mais le chemin se poursuit et s'élève, tandis que les horizons s'élargissent et changent; et la lumière se fait plus vive et se fera plus vive, jusqu'à ce que les races humaines aient atteint, au sommet, les symboliques refuges, but de repos et de félicité, que la sagesse des philosophes a appelés " les temples sereins " et la foi religieuse " les tabernacles du Dieu d'amour et de vérité. "
L'ère napoléonienne est une des crises rappelées ci-dessus, bientôt suivie du magnifique
épanouissement de la période " romantique. " Mais, sans sortir de noire champ d'observalion, et en le bornant à l'horizon restreint de la bibliophilie, la comparaison est facile à faire, entre deux époques si distantes, — le xv*" et le xvin* siècle, — au moyen des documents dont je viens de produire les résumés. Et cette comparaison n'est-elle pas topique, et ne met-elle pas à découvert, d'une façon langible, les conditions et la nature des changements, des progrès aussi, accomplis chez nous, — de l'aube, au midi des temps modernes ?
Je n'ai pas à insister ; mais, on l'a dit, '' un inventaire de livres, c'est l'inventaire des idées "; je veux ajouter : c'est, de plus, l'inventaire des goûts, l'inventaire des états de mentalité et de moralité; j'entends, en bloc, par ce dernier lerme, les mœurs, la religion, les coutumes. Or, cet inventaire abstrait et spéculatif, mis à côté de l'autre, nous dévoile non seulement le fond et la manière d'être du possesseur des livres, mais encore le fond et la manière d'être du temps où ce possesseur a vécu, du milieu dont il a subi l'influence. S'appelât-il Napoléon, nous ne devons pas oublier que, parfois, dupe de lui-même, il a sacrifié à cette influence, alors qu'il croyait faire des emprises.
Tout cela était à montrer et à dire, parce que tout cela reçoit une très certaine et fort intéressante application en Napoléon bibliophile.
A mesure que nos regards ont pénétré dans les trésors bibliographiques, dont il ne reste plus
guère que des inventaires imparfaits, en contemplant ces longues séries de volumes tous choisis avec un concours, habituellement si visible, de convenance entre l'œuvre choisie et l'âme qui l'a élue, nous ne saurions nous empêcher de remarquer combien les œuvres des grands écrivains sont généralement en petit nombre et en médiocre *' condition", dans les collections napoléoniennes. Il est impossible de passer devant cela sans rien dire; il faut tout avouer et essayer de tout expliquer : ce Napoléon qui " n'aime pas Buffon," il donne d'abord, et presque exclusivement, sa faveur à ce qui est, dans le livre, l'idée, le fond de l'œuvre. Il fait peu de cas de la forme ; il est peu touché par le style, quand la plus saillante qualité n'en est pas " la grandeur, " même une grandeur redondante et, avec cela, plutôt nue et d'une solennelle rigidité (je pourrais dire, aussi bien, frigidité!) Encore moins est-il enclin à admirer l'art d'enfermer les pensées dans le verbe et de lui donner par la recherche raffinée et la juste appropriation des termes, par la mélodie rythmique qui s'élève de l'association des mois rares et harmonieux, ce quelque chose, distinct du style et supérieur peut-être au style, que j'appellerai, sans scrupule, avec nos scribes, à la vérité trop souvent indigents de pensées, — la " divine écriture. " La forme littéraire, c'est une " monture de joaillerie " dont il n'a point la préoccupation ; elle ne lui dit rien sans " la pierre précieuse ; " elle l'offusque lorsqu'elle attire l'œil plus que la pierre qu'elle est destinée à enchâsser. Il est certain que Napoléon, soucieux, toujours
et avant tout, du but pratique, ne cherchant en ses livres, comme l'usage et le choix qu'il en a fait le démontrent, que la matière même et le but de l'œuvre, ne visent dans leur possession à aucun commerce quintescencié et de pur dilettantisme, à aucune occasion, aucun prétexte de délectation exclusivement intellectualiste et esthétique : il n'anticipe pas ; n'est ni dans son désir, ni dans son tempérament, de devancer son époque.
Si j'en fais la remarque, c'est que je suis en face d'une sorte démise en demeure à cet égard.
Tout cela éclate, je crois, en pleipe lumière, au front des trois bibliothèques dont je viens d'exhumer l'âme, comme cet autre chercheur avait subtilement déterré " l'âme du licencié Pierre Gardas. "
Et, toutefois (car il convient ici de bien accuser et de bien trancher la nuance), — ainsi cantonnée, ainsi dépouillée de tout ce qui fait que la bibliophilie confine à la bibliomanie, de tout ce qui en constitue la prédominante attirance pour la troupe des collectionneurs d'élite, comme pour le troupeau des collectionneurs vulgaires, — la bibliophilie reste pour Napoléon un plaisir tel qu'il le veut, une chose qui lui agrée et où il se complaît, parce qu'elle est telle qu'il a souhaité qu'elle fut faite, et peut-être parce qu'il l'a faite : etvidit quod esset bonum... Aussi, cette satisfaction nous rappelle et ramène en notre esprit, toute vivante, la mémorable parole qu'il écrivait un jour (le 2 février 1809), à Rœderer : « J'aime le pouvoir, « mais c'est en artiste que je Taime... Je l'aime
a comme un musicien aime son violon ; je l'aime € pour en tirer des sons, des accords, des harmo- « nies. >
Otez le mol pouvoir, remplacez-le par livre, et diles-moi si nous ne devons pas saisir ce trait, et noter ce quelque chose d'artiste, — mais d'ordre inférieur, — qui lui est assurément propre sans contredire, en rien, ce que nous savons de son médiocre sentiment du grand art et de la grande poésie. Sans doute, ce fond artiste, il n'apparaît pas toujours, enveloppé qu'il est sous triple voile dans l'âme du grand capitaine, de l'organisateur, du souverain ; mais il n'en existe pas moins, et il est l'explication de bien des choses restées mal ou point expliquées dans la psychologie napoléonienne. Oui, il y a en Napoléon un virtuose, et ce virtuose aime '' son instrument : " il l'aime, non parce qu'il est beau ou bien construit, mais parce qu'il est sien, mais pour les " sons, les accords, les harmonies " qu'il en tire! Et ce sont, en effet, des " harmonies, " aussi diverses que douces, qui, à certaines heures, s'élèvent en Napoléon bibliophile, au contact de ces livres bien groupés, parfaitement appropriés aux énergies, aux besoins et aux surhumaines facultés de celui qui s'en sert, moins pour la satisfaction, du reste, que pour le profit. Eh! bien sûr, — n'en doutons point, — parmi les volumes ci-dessus énumérés, plus d'un a inspiré les actes et les paroles qui ont marqué dans les destinées de leur Maître.
Mais je tiens à dire toute ma pensée sur cette virtuosité que je viens de constater. Entre la froide indépendance, déjà montrée avec insistance.
en Napoléon bibliophile, et le plaisir certain avec lequel il suit parfois sa fantaisie en artiste, il y a une évidente contradiction : elle doit être expliquée. Je ne m'en fierai pas à ma propre sagacité : j'emprunterai la lumière à un des maîtres qui ont le mieux disséqué l'âme humaine. Découvrant le mystère de l'insidieux empire qu'usurpe sur nous tout objet de nos amours, Pascal écrit ces merveilleuses paroles : c II y a un modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. > Ainsi la cause de nos sujétions passionnelles est loin de nous être extérieure, comme on serait tenté de le croire : son principal moteur, celui qui met tout en mouvement, il gît au centre de notre égoïsme. Et cela est aussi naturel qu'inévitable, en effet, — puisque cet égoïsme est la force impulsive destinée à produire et à assurer le développement et la transmission de la vie, celle psychique, autant que celle animale. Voilà comment 4 le modèle d'agrément et de beauté > qui nous inféode à nos passions, n'est au fond et en réalité que le résultat du rapport existant « entre notre nature telle qu'elle est, et la chose « qui nous plaît. » Nous sommes livrés à une sorte de vision réflexe où notre moi se recherche encore et se donne pour se retrouver. Cet égoïsme artificieux et subtil, mêle à la bibliophilie de Napoléon, — si souveraine et dominatrice qu'elle soit d'ordinaire, — des entraînements qui font de lui, à certains moments, un bibliomane comme un autre. Gela méritait d'être indiqué, d'abord
comme un trait bien vivant, ensuite comme un détail qui, si peu saillant et si contradictoire qu'il paraisse, s'impose à la conscience de celui qui veut reproduire fidèlement son modèle.
On s'étonnera peut-être de ce que, dans les développements où je suis entré au cours du présent chapitre, je n'ai nullement utilisé le catalogue de la vente des livres de la bibliothèque de Sainte-Hélène, faite à Londres, en 1823, — document fort rare, dont un exemplaire, à peu près unique, est conservé à la Bibliothèque Nationale. Voici les motifs de mon abstention :
J'observe, d'abord, que ce Catalogue n'offre qu'une faible partie des volumes qui se trouvaient à Longwood. J'ai déjà dit, avec lord Rosebery, que le Gouvernement britannique avait mis la main, dès le décès de Napoléon, sur les livres qui lui avaient appartenus. Mais il faut entendre que cette saisie n'a pu comprendre ni la collection destinée au Roi de Rome, dont je donnerai l'état détaillé, ni les ouvrages distribués par l'Empereur mourant à ses compagnons d'exil, — et jusqu'aux plus humbles, puisque Saint-Denis, son copiste et valet de chambre (le fameux Ali), en eut sa part.
Ce n'est pas tout. Le gouvernement britannique, après avoir commis son inconcevable vilenie, y mit le sceau en vendant les volumes saisis, dont un assez grand nombre couverts d'annotations autographes, étaient de véritables reliques historiques, — à un libraire français établi à Londres (un de ces frères Bossange qui s'étaient fait, à
Paris, une sorte de spécialité avec les publications napoléniennes). Bossange, d'après Quérard, commença par écrémer (j'emprunte l'expression) le résidu des collections de Sainte-Hélène; ce ne furent donc que les " derniers os " qu'on livra aux enchères, et qui font l'objet, par suite, du catalogue de 1823. Voir à ce sujet la très intéressante publication de M. Victor Advielle : La Bibliothèque de Napoléon à Sainte- Hélène; 1894, in-16 de 38 pp.
A ces considérations, je dois ajouter celle-ci, qui est prépondérante:
La bibliothèque de Sainte-Hélène, alors même que les éléments de sa composition subsisteraient en leur intégralité, resterait étrangère à notre cadre. Son inventaire complet ne pourrait légitimement documenter cette étude. En effet, nous connaissons le mauvais vouloir des Gouvernements tant français qu'anglais, l'un et l'autre appliqués, avec émulation — en 1815, et après, — à contrecarrer mesquinenœnt l'Empereur dans ses desiderata livresques. Le stupide Hudson Lowe mit son point d'honneur à perpétuer cette opposition avec une puérile et inexorable vigilance. On peut lire, dans \q Mémorial de Sainte-Hélène^ à la date du 20 octobre 1816, combien cette compression de garde-chiourme, a modifié l'allure et l'humeur de l'ancien " Maître " de Barbier, dans l'examen et l'admission des livres destinés à sa bibliothèque d'exil. Les collections de Sainte- Hélène ne furent donc pas de formation proprement napoléonienne; l'impérial exilé ne put y faire entrer, de par sa volonté, que peu de choses.
Il n'y eut là, pour lui, qu'une bibliothèque de rencontre et presque de hasard; l'empreinte de son sceau y est brouillée et a peu marqué : c'est que ses goûts ne conspirèrent point en liberté avec son autocratisme pour en remplir les rayons; son initiative n'y eut même qu'une part très limitée. Toutefois, si réduite que fût cette part, je tiens à faire la remarque suivante, qui, après ce que je viens de dire, témoigne d'autant mieux de la persistance de certaines prédilections de Napoléon notées en cette étude, et de la vérité de mes observations à ce sujet : dans le Catalogue of the library of the late Emperor Napoléon (1823), reproduit en fac-similé par M. Cornet, au premier volume de sa réimpression, en 1901, des Mémoires de Fleury de Chaboulon, on trouve encore que, sur les 103 articles de ce catalogue, l'Histoire en compte, 26; les Voyages, 20; les Romans, 21; les Sciences, 10; le Théâtre, 2 seulement, mais le Théâtre des Grecs de Brumoy et le Répertoire du Théâtre français de 1813 (50 vol.); — de plus, on y rencontre les œuvres complètes de M""" Riccoboni et de Voltaire (ce dernier en gr^and papier, édit. de 1803), la Correspondance deGrimm, Plutarque, Machiavel.., puis, — détail assurément curieux, — la traduction d'un poète jusque-là inédit, et pour cause, dans les collections napoléoniennes : Perse; — enfin (je le gardais pour la bonne bouche) le Tableau de Paris par l'auteur des Songes et Visions philosophiques, avec qui nous avons fait les premiers pas dans celte étude.
Pour achever de s'édifier sur les livres de
Sainte-Hélène, on lira dans la brochure de M. Ad vielle le lamentable sort qu'eurent ceux donnés au général Bertrand. Mais, puisque j'ai dû faire une halle devant les tristes épaves de la dernière des bibliothèques de Napoléon, qu'il me soit permis de dire ici ce que j'en ai vu, de mes yeux, conservé avec un soin jaloux par la digne gardienne , née à Sainte-Hélène , la comtesse de Rochon de Lapeyrouse, fille du général de Montholon, dont la grâce très fine et l'esprit causent encore une vive admiration chez tous ceux qui l'approchent. Les volumes donnés au général de Montholon font un parfait contraste avec ceux dont fut gratifié le général Bertrand. Si l'on en juge par ce qu'en a pu dire M. Advielle, c'est dans la série des romans et des contes que Napoléon paraît avoir surtout choisi pour Bertrand ; c'est dans les livres graves (art militaire, mathématiques, histoire) qu'il a puisé pour Montholon. La plupart des volumes advenus à ce dernier sont brochés ou cartonnés, plusieurs portent la signature autographe de l'Empereur; tous sont d'aspect modeste et plus que modeste, mais en parfait état : j'en parle, encore une fois, de visu. Je crois devoir, à ce propos, m'élever contre l'abus qu'on a fait d'une tradition qui attribue à Napoléon l'habitude d'ouvrir avec le doigt, les feuillets des brochures " non coupées ". Qu'il ait usé de ce procédé sommaire, cela n'est point douteux; mais la nature même des ouvrages qui en portent la trace, permet de ramener l'inculpation à la vérité précise. Cette exécution est tout à fait parallèle à celle, non moins incontestable, qui faisait passer
un volume par la porlière de la voilure de Napoléon ou dans la cheminée de son appartement, suivant le moment ou le lieu. C'est l'impatience qui déclanche en pareil cas, le ressort, — et l'impatience causée, le plus souvent, par le défaut de valeur ou l'inutilité du livre. Dans la petite collection religieusement gardée par la comtesse de Lapeyrouse, je n'ai constaté aucune brutalité de ce genre. Un pareil acte de promptitude antibibliophilique est naturel chez Napoléon; il est même, à mon sens, caractéristique de sa bibliophilie spéciale ; mais il ne s'est produit qu'exceptionnellement, et il n'a guère atteint que des ouvrages sans intérêt, et qui méritaient d'aller grossir le fonds des "rebuts".
L'étude des collections napoléoniennes, à s'en tenir aux seuls renseignements que j'ai essayé de réunir et de mettre en relief ici, n'esl-elle pas fort instructive? Mais son intérêt s'accroît encore, si Ton cherche, en dehors du sujet, des points de comparaison. Le contraste est grand, il va parfois jusqu'au disparate.
Je ne veux pas étendre aux dernières limites mon enquête. Il n'y a que les initiés, — et pas tous encore! — que de pareils développements pourraient satisfaire ; et pour écarter la lassitude^ des autres, il faudrait une main plus adroite et plus souple. ^
Je ne dirai donc qu'un mot de ce chapitre, restant à faire, où on se livrerait, pour la première fois sans doute, à un travail de bibliologie comparée entre les. bibliothèques de Napoléon Bonaparte et celles des grands bibliophiles du passé ou de son temps.
Confessons d'abord, avant deqailterces (ablelles fort curieuses, qu'elles ne sont pas sans droit à notre admiration.
Malgré leur aspect sévère, malgré l'inégalité, le manque de proportion de leur contenu, elles sont attrayantes parce qu'elles sont vivantes et parlantes. On y sent qu'une âme, et une âme peu vulgaire, a passé là et les a hantées comme un esprit famillier. Elles n'attestent pas l'homme d'une manie : elles disent les goûts, les habitudes, les partis pris parfois insoupçonnés d'un être d'exception ; elles montrent un côté par où le héros est humain, tout en gardant l'empire surses moins connus, de mêmequesurses plusdiscutés vouloirs.
Voilà ce que j'ai eu l'ambition de mettre au plein jour, quand j'ai aperçu ce nouveau point de vue d'où l'on pouvait étudier Napoléon, depuis qu'il n'y a plus de légende napoléonienne.
Ceci n'est pas, en effet, une légende, « Napoléon bibliophile» ; et nous savons maintenant que si Napoléon aime les livres, ce n'est ni à la façon des Grollier, des de Thou, des La Vallière des siècles révolus, ni d'après l'évangile des Delcro, des Boutourlin, des Mac-Garthy, des Méon même (en quittant les hauteurs), ses contemporains. Nous savons, de plus, que s'il vise au « choix » (le bon choix étant une « vertu essentielle » du bibliophile), si une belle « condition » lui agrée à ses heures, il n'est point, comme ces autres nommés ici, préoccupé des insignes particularités dont se pourléche la vanité bibliophilienne ou qui chatouille la convoitise du bibliomane.
C'est le cas de marquer et d'expliquer d'une
façon définitive le caractère très spécial de sa bibliophilie ; cette sorte de sécheresse, d'austérité quelque peu dure et glacée, non exemple souvent, de brutalité ou, du moins, d'une certaine rusticité, qui sont les conséquences, chez lui, d'une disposition naturelle et d'ordre général.
Comme ce qu'il aime, il l'aime <r pour lui », il brutalise à l'occasion ce qu'il aime, — et impitoyablement, suivant le cas. D'ailleurs Napoléon n'est pas un raffiné, un pourchasseur de sensations fines et déliées : il y a en lui, au lieu des grâces musquées dont sa jeunesse avait pu être encore le témoin, un vague résidu des sauvageries primitives de l'insulaire corse ; il est resté fruste en quelques points, et plus accessible à l'émotion violente qu'à la gradation étudiée des mouvements de l'âme. 11 est inélégant, et d'ailleurs sans aptitude à l'élégance, — qui suppose une recherche à laquelle il n'a ni le temps, ni la volonté de se livrer. « Lire un ouvrage excellent dans une co7idition paï^ faite », cet idéal du plus délicat, du plus. raffiné des bibliophiles classiques, Ustade de Sacy, n'était pas à l'usage de Napoléon : il n'en avait ni la curiosité, ni l'ambition. A celle proposition du maître le plus éminent de la science et du culte des livres, il aurait haussé les épaules, et il n'en aurait retenu que la première partie, encore avec amendement.
Ainsi, Napoléon n'a pas plus connu l'élégance que la curiosité, en bibliophilie. Il ne recherche nullement le livre comme objet de luxe. Il ne le recherche pas davantage comme objet d'amusement. Il ne voit point dans le livre un but déter-
miné et précis de déleclalion, un prétexte au pourchas de cette volupté spéciale qui attire et captive « l'amateur de livres ». C'est un bon chasseur, et il se plaît à la chasse, sans doute ; mais il n'y va pas avec l'unique objectif, ni même l'objectif principal de l'agrément qu'on y peut avoir. Il est indifférent à la rareté, à la beauté des < pièces » ; les difficultés du succès ne l'émoustillent en rien ; il songe qu'il aura pour sa table un aliment solide et nécessaire, voilà l'essentiel ; si l'aliment, par surcroît, est de haut goût, tant mieux ; mais ce dernier point est à peu près oiseux, ou tout à fait incident. Le mode de recrutement de ses livres, l'usage qu'il en fait, démontrent tout cela avec évidence. Là, encore, on se convainc, alors qu'on ne le saurait point d'une autre part, que Napoléon est une âme forte, d'une substance dense et serrée, au travers de laquelle ne s'insinue, aucun sybaritisme. 11 est indifférent à Y amusement ; il le fuit par une sorte de mouvement inconscient, ou plu lot instinctif, ici comme ailleurs. Son commerce avec, les livres, le montre tel que tous ses autres commerces : âme prodigieusement active, qui ne fait, ne poursuit rien qu'en vue de « l'action ». Gomme tous les êtres que la passion de la toute puissance inspire, comme les hommes de vaillance et d'indomptable énergie qui vont aux fatigues de leur labeur, comme les autres vont à leurs voluptés, il emprunte à sa passion maîtresse une cohérence qui le défend contre toute pénétration étrangère : à voir ses seuls livres, nous comprenons fpi'il n'est pas un « homme de plaisir » ; il ne sait pas trop.
par lui-même, ce que cela est, et il se soucie infiniment peu de le savoir : il agit au-dessus. Même dans une petite sphère comme est notre microscosme bibliopliilique, il évolue au-dessus^ VihYQment, sans attache de plaisir. Cela ne. veut pas dire qu'il combatte ou rejette irrémissiblement et toujours le plaisir, de parti pris ; mais il n'en prend, que ce que, sans engagement, la fantaisie lui dicte en passant, ou ce que lui inspire la nécessité d'en donner aux autres pour conquérir l'empire et garder la domination. On sait les véritables somptuosités qu'il a laites quelquefois, pour les livres, relativement assez nombreux, qu'il s'est plu à offrir en présent, aux grands dignitaires, aux souverains, à des membres de sa famille. Ajoutons qu'il prend aussi du plaisir ce qu'il est ulile d'en donner à la détente des nerfs, à la défense de l'âme contre l'idée fixe qui amène l'usure, contre l'émotion écrasante qui produit le trouble et la désiquilibrance.
Voilà ce que la bibliophilie napoléonienne me parait mettre au grand jour. Assurément ce n'est point sur ses uniques attestations que se démontre toute cette psychologie, mais elle apporte des témoignages qui contribueront à former un jour le faisceau des preuves « précises et concordantes »; au surplus, elle fournit ici, d'ores et déjà, des observations quelque peu inédites et indiscutables qui confirment, d'une façon peutêtre piquante, certainement neuve, ce qu'on savait d'ailleurs.
En tous cas, il doit rester acquis qu'en matière bibliopégique, par exemple, la foi de Napoléon
bibliophile n'esl pas de nature à s'exalter jamais jusqu'à la vision de la « reliure d'art ». Il est quelque peu puritain et son puritanisme va, avec une logique nue et rigoriste, au but de jouissance supérieure à atteindre par le livre.
Et c'est par où je touche, avec une satisfaction non dissimulée, aux conclusions que j'ai défendues chaque fois que j'en ai eu l'occasion, et qui sont celles d'un livre que j'écrivis avec une ferveur assurément convaincue, à la fin du règne de « la bibliophilie classique ».
Napoléon fut donc, en somme, bibliophile au meilleur sens du mot. Sa passion est froide, peu élégante ; mais elle est autrement vraie que celle du plus grand nombre des amateurs réputés. Il fut, lui, tout bonnement et en toute réalité un ami DES LIVRES : il les aima, bien plus pour la nourriture que a pour la gloire », — chose, ici, doublement frappante et originale.
Je ne lui connais guère qu'un émule, digne de lui être comparé, parmi ses illustres confrères. Aussi, j'en veux dire un mot : c'est également un pasteur d'hommes, — quoiqu'il ne fût pasteur qu'en sous-ordre. Esprit pénétrant et profond, prompt et compréhensif, âme active et volontaire, porté malgré sa naissance médiocre, aux plus hauts sommets de la puissance humaine par l'amour de la gloire, il fut, lui aussi, un organisateur hors pair. Nommons Colbert et disons, — car on a de la joie à rappeler ces choses, et à les entendre, — disons que son merveilleux génie était de ceux dont le regard plonge à travers le
temps et sait découvrir pour la sauvegarde de la vie sociale, des règles et des institutions, que ni le changement des idées, ni celui des mœurs, ne sauraient ruiner. Napoléon a renouvelé cet exemple. Seulement, l'auteur des Ordonnances de justice, civile, crimiîielle et de coynmerce (16é7, 1670 et 1673), de VEdit pour les eaux et forêts (1669), encore en vigueur sous d'autres textes, Golbert bibliophile, est plus pompeux, plus somptueux (1) que l'inspirateur du Code civil des Français el du Décret de Moscou (2).
On n'en finirait pas avec les Tablettes de la Malmaison , des Tuileries et de Trianon ; mais l'examen que nous en avons fait confirme définitivement les traits déjà relevés quand j'ai essayé de faire parler le bibliophile, avant d'interroger ses collections. La concordance est parfaite. Sans crainte des redites, parce que cette constatation est capitale et éclaire tout le sujet, je veux mettre
(1) Voir Leprince, Essai historique sur la Bibliothèque du Roi 1782, p. inl2, p. 46 et suivantes. Dans l'admirable livre île Pierre Clément: Histoire de la vie et de l'adininistratton de Colbert, 1846, in-8 de XIII et 520 pp., — il ne manque rien.... qu'un chapitre sur « Golbert bibliophile. » U y aurait là uu beau sujet, et bien -tentant, à peine effleuré par Leprince.
(2) Je ne veux pas me borner à citer ce décret merveilleux du 15 octobre 1812, qui subsiste encore, et qui est bien le plus extraordinaire exemple de sang-froid, en même temps que la plus irréfutable preuve de la prédilection de Napoléon pour les choses du théâtre. C'est surtout ce dernier point que je tiens à noter : car de sausj^-froid, en mêmes occurrences, il y aurait d'autres exemples à montrer, celui-ci en particulier, fort beau, et qui, au tond, ne s'écarte guère de notre sujet : le lendemain de Tilsit (9 juillet 1807), ce Napoléon que n'émouvaient pas plus les événements militaires heureux et l'enivrement des victoires, que les irréparables désastres, déclarait à l'Institut : « qu'il chargeait la Compagnie de lui rendre « compte des progrés accomplis en France dans les Sciences, les « Lettres et les Arts, depuis 1789. » Sa parole même suivait ici nettement, sans se laisser distraire, l'ordre de ses prédilections que nous connaissons maintenant : les sciences en première ligne, les arts à la ûa.
maintenant, bien en évidence, le point où convergent tous les détails de cette étude.
Dans la bibliophilie de Napoléon, il entre infiniment peu de monomanie. Tout s'y concentre dans un but unique, extérieur et défini. Ce but seul sollicite le désir et la volonté de notre bibliophile et fait « qu'il cherche exclusivement dans le livre ce pour quoi, avant tout, un livre est mis en lumière,» savoir: l'acquisition des notions qui font défaut à Tesprit, la rectification ou la confirmation ' des notions acquises.
Ce trait dominant de la véritable bibliophilie^ si profondément distincte de l'autre (ce sont les deux amours, au sens où les dévoile et les différencie le magique pinceau d'un grand artiste), — ce trait dominant est, sans erreur, celui même de la bibliophilie napoléonienne.
Napoléon bibliophile ne saurait donc être placé, — soyons-en définitivement convaincus, — dans le groupe auguste des princes et des princesses d'antan, ni dans le précieux cortège des amateurs de marque; encore moins dans le voisinage de ces reines de main gauche, la comtesse de Verrue, ou la divine marquise à Tintrépide devise, dont la capiteuse élégance semble vivre encore et s'exhaler discrètement des maroquins à leurs armes.
Le nom du grand Empereur bibliophile s'inscrira à part, comme sa souveraineté impériale. Ses livres ne seront jamais classés dans la catégorie fastueuse
des Fi^ançois I^^ et des Hemn II Amusante
contradiction des manies humaines, comme de la raison humaine : ses livres lurent pourtant bien SES LIVRES ! ils furent autrement siens que ne Font
été, pour leurs possesseurs, ceux des bibliothèques fameuses : il vécut avec eux et même d'eux; il les a sacrés pour le culte des futurs bibliophiles plus et mieux que ne font jamais été les bouquins réputés de " provenance illustre '\ hautement cotés et " inlus ", que se disputent les amateurspontifes.
Napoléon n'attachait aucun prix à ces grandes " pièces de Musée " pour lesquelles se sont passionnés les renommés bibliophiles, jusqu'à la fin du xixe siècle, — et un peu au-delà. (A l'heure qu'il est, le temple est rebâti; je n'ai pas la prétention de parler pour ceux qui y fréquentent.)
Observons, pour rester dans notre sujet, que les bibliophiles contemporains de Napoléon ont été peu ardents à la poursuite des livres de " haute bibliophilie"; il y aurait à rechercher si, comme le lui écrivait Barbier, la studieuse sévérité de l'Empereur aurait eu à cet égard une réelle influence. Je me permets d'en douter. Je constate le fait de Taustérité des goûts bibliophiliens sous le Consulat et TEmpire ; je constate, en outre, que Napoléon bibliophile n'a pas été un " bibliophile militant " et n'est guère sorti de sa " tour d'ivoire ".
Au surplus, pour épuiser avec Napoléon cette question des livres de provenance transcendante, il existe un témoignage qui a sa place nécessaire ici. L'un des plus précieux joyaux du Musée des Souverains est un in-folio, à miniatures, écrit sur vélin pourpre en lettres d'or par ordre de Charlemagne; c'est un livre d'Heures. Ces heures furent données à l'abbaye de Saint-Sernin, de Toulouse, par le grand monarquç, à Toccasion du baptême
de son fils Pépin, qui devait être fait " roi d'Italie" à cinq ans. Peu après la naissance du Roi de Rome, en 1811, sous l'inspiration d'une délicate et haute courtoisie qui, en cette circonstance, ramenait, à plus de neuf siècles de distance, une si curieuse analogie de faits et de personnages, — les admirables Heures de " l'Empereur d'Occident" furent offertes par la municipalité de Toulouse à " l'Empereur des Français ".
Eh bien, la Malmaison, Trianon, les Tuileries même, ne virent pas le vénérable et splendide volume prendre rang sur les tablettes impériales. Non 1 Pas même le nom prestigieux de Charlemagne,ne décidaNapoléonJer à placer les "heures" du neuvième siècle dans l'un de ses " Cabinets ". Il les fit remettre à la Bibhothèque du Louvre, — nullement par dédain, mais, au contraire, par un sentiment de respect admiratif que ne contrebalançait aucune sollicitation d'ordre bibliophilique. L'heureuse création du Musée des Souverains sauva ce " Kohi-Noor" bibliographique des barbares et idiotes folies des incendiaires de 1871 (Voyez L. Paris, Les Manuscrits de la Bibliothèque du Louvre^ brûlés dans la nuit du 23 au 24 mai 1871. Paris 1872, in-8o, no 1). Les volumes venus de Sainte-Hélène, qui, sous le second Empire, furent rendus à la France par le gouvernement britannique, et déposés à la même bibliothèque du Louvre, n'eurent pas une aussi bonne chance : les vandales de la Commune les livrèrent aux flammes dans la terrible nuit de mai, et le Catalogue de ce fonds napoléonien spécial a également péri dans l'incendie (Voir Rapport sur
les pertes éprouvées par les bibliothèques de Paris en 1870-1871 , adressé à M. le Ministre de l'Instruction publique, par M. Baudrillart; 1872, in-8o).
Je ne clorai pas le présent chapitre sans résumer les conclusions diverses qui se dégagent de tout ce qui précède, et que voici :
Ai-je bien ou mal suivi mon dessein? En tout cas, ce dessein était non pas de montrer un bibliophile en Napoléon^ mais d'expliquer pourquoi et comment la bibliophilie avait eu chez lui " droit d'habitation ", et le pli physique ou moral qu'elle avait pu lui faire contracter.
Les résultats de nos premières investigations nous ont révélé que la méthode d'observation applicable aux bibliophiles ordinaires, ne suffit pas avec celui-ci. Je me suis donc efforcé, en me bornant le plus souvent à mettre en évidence des faits isolés ou des séries de faits, à démontrer avec clarté, par voie de conséquence, découlant immédiatement et spontanément de ces faits, que Napoléon bibliophile, sujet actif, jamais passif, « âme nullement asservie à sa passion, mais tenant la passion enchaînée à son service, » est, en définitive, bibliophile dans une haute et presque nouvelle acception du mot; qu'il doit être mis, non au premier rang, mais " hors rang ", parmi les bibliophiles.
Du même coup, nous avons constaté que, dominant ainsi son propre goût et ses attractions particulières, faisant de la bibliophilie un puissant instrument à son usage, dans l'action, comme dans le repos, — le Grand Homme nous dévoile, en ce
commeree avec ses livres, un des traits les plus marqués et cependant les plus négligés de sa physionomie. De telle façon que cette bibliophilie napoléonienne, qui revêt une forme si peu banale, est un guide, aussi sûr que nouveau, pour nous faire pénétrer dans la psychologie de Napoléon.
Quand j'ai écrit en tête de cette étude : Napoléon bibliophile^ n'est-il pas vrai que j'ai paru, à quelques-uns, sacrifier au paradoxe, viser à une de ces gageures où se plaisent les esprits fatigués des choses redites, avides de nouveau quand même, poussés par leur prétention à expliquer tout, par la manie de porter leur outrance en tout?
Y avait-il, en elîet, un paradoxe dans cette " formule"? N'en sort-il pas, au contraire, je ne dis pas un Napoléon nouveau, mais toute une face nouvelle, " invue " du moins, de la personnalité de Napoléon? Sa psychologie (pour reprendre le mot qui garde ma pensée dominante), se dégage ici d'une manière nette, accentuant les reliefs déjà connus, faisant surgir des points de lumière piquants et imprévus, émettant, comme dit lord Rosebery "' de la clarté par mille facettes ". Cette clarté, si singulière qu'elle puisse paraître, n'en plaira pas moins, j'ose Tespérer, et, par surcroit, elle rendra visible pour ceux qui Tignorent, non seulement le charme intime de la vraie bibliophilie, mais, surtout, son utilité et le puissant concours qu'elle est en état de prêter à l'activité d'une intelligence large et incapable d'asservissement.
Le plus compétent des napoléographes (et Dieu sait s'ils sont nombreux!), — Monsieur Frédéric Masson a écrit : « Le portrait d'un homme tel que
(( Napoléon' ne se peint pas au premier coup. Une « étude n'y suffit point, ni une toile. » (Napoléon chez lui; s. d. (1894), in-8, p. 1). Cela est excellemment vrai.
Il y a dans ce personnage complexe, captivant, étonnamment fait pour déconcerter chaque fois qu'on l'étudié dans une perspective autre, ou une autre pose, — il y a, dans ce personnage, mille choses prêtes à donner le change, si celui qui lobserve n'est pas savamment attentif. Mais un œil exercé, retrouve vite le fond commun, les traits invariables qui produisent, dans leurs rapports avec les éléments extérieurs, les aspects divers sous lesquels le modèle apparaît, très fidèlement, alors même que le point de vue se déplace.
Ce n'est que par une suite de ces portraits fidèles, — comme j\I. Masson nous en a donné quelquesuns déjà, si parfaits, — que l'on arrivera à posséder la série cinématographique permettant de reconstituer, dans sa réalité concise et vivante, la personnalité napoléonienne.
Malheureusement, ici, la nature du sujet est si spéciale et la vue à prendre veut être embrassée, pour la précision, sous un angle si peu ^ouvert et auquel il faut si impérieusement garder sa juste ouverture, que je ne pouvais me donner libre carrière. Impossible de procéder par des touches hardies, ou de descendre dans une trop fine reproduction du détail : les vigueurs d\m Delacroix, les miracles de " minuité " d'un Meissonnier, sont autant d'écueils entre lesquels il convient de se diriger prudemment pour arriver à un résultat. Et pourtant le sujet est beau, et unique la lumière
qui s'en dégage. Mais que de difficultés pour tout exposer sans lacunes essentielles, pour tout bien expliquer, en évitant de rester en deçà du but ou d'aller au-delà! Bien souvent j'ai été sur le point d'abandonner h tâche, sentant mon impuissance à montrer I2 véritable intérêt et la valeur d'une étude de cette nature. J'aurai du moins signalé à d'autres ce petit point culminant d'où les gagneurs de bataille ont chance de triompher, avec les joies et les profits de la victoire ; car, n'oublions pas le mot de Stendhal :
« Plus la vérité tout entière sera connue, plus « Napoléon sera grand. »
En aucun temps, Napoléon n'avait rien fait au hasard; au moment de quitter tout, il ne laisse rien au hasard : il distribue, nous l'avons vu, la plus grande partie de sa bibliothèque à ses fidèles compagnons de gloire et d'exil, le général Bertrand et le général de Montholon.
Mais cette générosité touchante, qui achève le portrait de Napoléon bibliophile, ce ne fut pour l'Empereur que l'avant-dernière pensée. Il y eut la dernière, plus touchante encore, qui marque bien qu'au sens primitif du mot, avec tout ce qu'il renferme de noble et d'élevé, la bibliophilie fut pour Napoléon, non point un dilettantisme, ou la satisfaction d'un besoin accommodé à sa surhumaine activité, mais un culte conscient, sincère.
Cette ultime pensée, elle se tourna du côté où le banni , refoulé dans " l'ombre de la mort " par la méchanceté des hommes, espérait se survivre
et voir se renouer le fil de sa glorieuse destinée.
Il fit donc choisir dans sa bibliothèque d'exil, une série de quatre cents volumes (disons pour l'exactitude 399), à fintention de son fils, de ce prince éphémère qu'il avait décoré d'un nom sublime, roi sans royaume, qui ne devait guère recueillir de la haute fortune paternelle que cette singulière épave, — et encore!...
J'ai commencé cette étude par la mise en son vrai jour du cadeau de Pauline Bonaparte à son illustre frère : nous avons pu voir quels étaient, dès lors, les goûts du jeune général en matière de livres. Je termine avec le legs de bibliothèque fait à son propre fils par fEmpereur déchu qui, bien sûr, s'est mis là tout entier, et nous livre in extremis , sans calcul ni arrière-pensée, sa confession de bibliophile. Ce rapprochement n'est pas seulement curieux, il jette une lumière toute spéciale, à la fois pleine de charme et de vérité sur notre sujet.
On "fit, des ouvrages choisis par l'Empereur, six caisses contenant un nombre inégal de volumes. Puis-je mieux finir qu'en révélant la dernière œuvre de sélection accomplie là par Napoléon bibliophile? Elle a survécu, avec tous ses détails, dans un précieux document retrouvé parmi les papiers du général de Montholon. Ce document est de la main même de Saint-Denis, le plus fidèle des serviteurs de Napoléon (1), Fun de ceux qui briguèrent, en 1840, l'honneur d'aller reprendre à
Cl) Voir sur Saint-Denis la curieuse notice de M. Cornet dans riiitroduclioii de sa réimpression des Mémoires de M. llcury de Chaboulon (1901, t. 1, pp. xviij et 1).
Sainte-Hélène pour les rendre à la France, les cendres de cet étrange héros, dont la dépouille mortelle sembla, près de vingt ans, faire peur encore à la vieille Europe. A Sainte-Hélène, Saint- Denis avait eu surtout la charge des travaux d'écriture ou de mise au net (ainsi, c'est lui qui fit la copie du journal de Las Cases) et "la garde des livres " (1). C'est le même Saint-Denis qui a légué au Musée de la ville de Sens, non seulement les Mémoires annotés de Fleury de Chaboulon, mais tous les souvenirs qu'il tenait -de l'Empereur (2).
Je dois la communication de la précieuse pièce qui va suivre, à Madame la Comtesse de Lapeyrouse, née de Montholon.'
Voici le texte, rigoureusement transcrit sur l'original, en toute sa teneur :
CATALOGUE des Livres de l'Empereur Napoléon,
DESTINÉS AU Roi DE ROME.
Première Caisse
Lettres à Emilie sur la Mythologie, par De-
moustiers, in-18 3 vol.
Fables de la Fontaine, in-18 .... 2 »
Œuvres de Molière, in-18 8 »
(1) C'est l'expression même de Napoléon, dans l'un de ses codicilles.
(2) Ainsi, fidèle jusqu'au bout, Saint-Denis a été peut-être le seul qui ait voulu assurer la conservation des objets dont l'avait gratifié son maître. Il fut le second mameluk que Napoléon se donna, en 1811, sous le nom d'Ali (toujours le rêve oriental 1), et certes le " Grand Commandeur " n'erra pas en choisissant celui-ci.
Œuvres de Boileau, in-18 3 vol.
Id. de Bertin, in-18 2 »
Histoire romaine de Tile-Live, traduite en français par Guérin, in-12 . . 10 »
OEuvres de Tacite, traduites par La Bletterie et Dotteville, in-12 7 »
Les Vies des hommes illustres de Plutarque, par Dacier, in-12 15 »
Histoire générale des Goths, traduite du latin de Jornandès, in-12 1 »
Œuvres de Procope, de Gésaiiée, in-12 1 »
Histoire secrète du même, traduite par L. de M..., in-12 1 »
Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain^ traduite de l'anglais de Gibbon , par Septchênes , in-12 18 »
Total 71 vol.
Deuxième Caisse
Œuvres d Homère , traduction de Bitaubé, in-18 12 vol.
Opuscides d'Homère, traduction de Coupé, in-18 1 »
Poésies galliques d'Ossian, traduites de l'anglais de Macpherson, par Letourneur, in-18 3 »
Œuvres de Jean Racine, in-iS. . . 5 »
Abrégé de l'histoire grecque et
romaine, traduite du latin de Velleius Paterculus, par l'abbé Paul, in-12 ... 1 vol.
Abrégé de r histoire romaine de Florus, traduction de l'abbé Paul, in-12. 1 »
Les histoires de Salluste, traduites en français par Beauzée, in-12 .... 1 »
Histoire d Alexandre-le-Gra7id, de QuinteCurce,traduite par Beauzée, in-12. 2 »
Vie des grands capitaines de V Antiquité, de Cornélius Nepos, traduction de l'abbé Paul, in-12
Histoire ancienne, par Rollin, in-12.
Histoire romaine, par le même, in-12.
Histoiî^e des Empereurs romains, par Grevier (le 7^ volume perdu), in-12.
Total
Troisième Caisse
Roland furieux, de l'Arioste, traduction de Panckoucke et Framery, in-8 10 vol.
Jérusalem délivrée du Tasse, traduction nouvelle, in-18 5 »
Le Paradis Perdu de Milton, traduction de Boismorand, in-18 4 »
Voyage dAnacharsis^ par Barlhélémi (sic), in-18 9 d
Fo?/a9'ed'^n/enor,parLantier, in-18. 5 »
Bibliothèque des romans grecs, traduite en français, in-18 12 >
66 vol.
Mémoires de Grammoyit, par Hamilton, in-18 3 vol.
Contes, par le même, in-18 3 »
Histoire de Gil Blas, par Le Sage, in-18 4 »
Histoire de Cléveland^ par l'abbé Prévost, in-18 . 6 »
Le doyen de Killerine, par le même, in-18 4 »
Histoire de Manon Lescaut^ par le même, in-18 2 »
Romans et contes de Voltaire^ in-18. 6 »
La Nouvelle Héloïse^ par J.-J. Rousseau, in-18 4 >
Nouvelles de Floria7i, in-18 .... 2 »
Paid et Virginie, par Bernardin de Saint-Pierre, in-18 1 »
Acajou et Zirphile, \)arDiic\os,m-iS. 1 »
Le Caravenséraii , par Adrien de Sarrazin, in-18 3 »
Voyage sentimental de Sterne, traduction de Paulin de Grassous, in-18. . 3 »
Mémoires de la baronne de Staal^ in-18 3 »
Confessions de J.-J. Rousseau, avec un recueil de ses lettres, in-18 10 »
Total 100 vol.
Quatrième Caisse
La Sainte Bible, traduite en français sur la Vulgate, par Saci, in-18 .... 8 vol.
Discours de l'Histoire universelle ^ par Bossuet, in-18 4 vol.
Histoire des Révolutions romaines, par Vertot, in-18 4 »
Histoire de Suède, par le même, in-18 2 »
Histoire du Portugal^ par le même, in-18 i »
Précis de la Révolution française, par Rabaut et Lacretelle, in-18 .... 6 »
Histoire de Henri IV, par Péréfixe , in-18 1 »
Histoire de Charles XII, par Voltaire, in-18 1 »
Histoire de la Russie, sous Pierrele-Grand, par le même, in-18 .... 2 »
Vie des plus célèbres Marins, par Richer, in-18 13 »
OEiivreschùisies de Saint-Réal, in-i8. 4 »
Œuvres complettes f?>icj de Montesquieu, in-18 12 »
Lettres de Madame de Sévigné, in-iS. 12 »
Aventures de Télémaque, par Fénelon, in-18 4 »
Total 74 vol.
Cinquième Caisse
Histoire de France, par Velly, Villaret
et Garnier, in-12 30 vol.
Mémoires de Sully, in-i^ 8 »
YOl.
Histoire de Turenne, in -12
Vie du Maréchal de Villars, par Anquetil, in-12
Histoire deBoyiaparte,\" consul, in-l2.
Histoire de Thomas Koali-Kan, in-l:2.
Total
Sixième Caisse
Commentaires de César, in-12. ... 2 vol Essai sur les mœurs et esprit des Nations, par Voltaire, in-18 8 >
Mémorial de la Révolution de France,
par Lecomte, in-12 2 >
Histoire de l'anarchie de Pologne, par
Rulhière, in-12 4 »
Histoire de Louis XI, par Duclos,
in-12 4 >
Lettres du Cardinal deRichelieu, in-12. 2 » Mémoires du Cardinal de Retz, etc.
(le 2e vol. perdu), in-12 5 »
Histoire du Cardinal Mazarin, par
Aubri, in-12 4 »
Mémoires du Comte de Brienne, in-12. 3 >
Mémoires du général DumourieZfm-i^. 1 >
Histoire du général Pichegru, in-12. . 1 »
Histoire de Tamerlan, in-12 2 »
Total. . . . 38 vol.
Certifié conforme au Catalogue, à Sainte-Hélène,
St Denis.
Eh bien, la composition de cette petite bibliothèque n'o£fre-t-elle pas comme un abrégé pratique, un résumé tangible de tout ce que nous avons dit au cours de cette étude? A peu de chose près, en effet, c'en est la véritable synthèse : choix exclusif des petits formats, prédilection pour la littérature narrative (l'histoire d'abord, le roman ensuite), mince faveur accordée aux poètes, admission des épiques, exclusion de VEmile.
Toutefois, petite, fort petite est la place faite aux "tragiques" et aux " comiques", représentés uniquement par Racine, d'une part, et Molière de l'autre, tandis que l'on cherche vainement Corneille et le théâtre de Voltaire !
iMais ces lacunes invraisemblables avaient pour cause l'embargo mis par Hudson Lowe.
Et maintenant que faut-il penser?
N'est-ce pas une histoire pleine de détails imprévus, insoupçonnés, et aussi de haut intérêt, celle de la bibliophilie de l'extraordinaire César, chez qui tout, jusqu'aux moindres choses, étonne? Cette histoire, elle est certainement d'arrièreplan; elle se dérobe sous le triple voile des gloires de l'épopée impériale, des grandeurs du règne, et de l'anéantissement soudain de ces gloires et de ces grandeurs. Mais elle nous a fourni plus d'un trait qui manquait à la physionomie napoléonienne.
Au surplus, même dans cet ordre de faits purement bibliophiliques et, toutefois, moins secondaires qu'on ne serait tenté de le penser (car ils fourniraient matière à de fécondes et très neuves observations touchant les influences venues de ce
côté, sur la mentalité, l'action, la spontanéité en Napoléon), — les présentes recherches nous ont permis de discerner, une fois de plus :
D'une part, l'impériosité de son génie, et ce pouvoir, né de sa suprématie intellectuelle, fait à la fois de fascination et de suggestion, qui mettait irrésistiblement en ses mains les volontés de chacun pour en entraîner les énergies, infuses de son propre vouloir, au but conçu par son esprit lucide et dominateur : — c'est à tort (même en élargissant ou en élevant le champ de ces considérations) que l'on a dit de Napoléon qu'il " avait concentré en lui les volontés de tout un peuple"; c'est le çontre-pied de la. vérité et ce qui, dans les exemples rapportés en cette étude, — à cause précisément de leur mince importance objective et de leur nature concrète, — a pu être facilement vérifié.
D'autre part, et comme conséquence inévitable, l'œuvre d'absQi^ption de ces volontés à son service, même dans les choses spéciales, comme ici, et tendant, comme ici , à la satisfaction ou au profit individuels, — cette œuvre est accomplie invariablement par lui avec la préoccupation supérieure du résultat à atteindre et, sans nul doute aussi, avec Vidée fixe de l'intérêt ou de l'agrément « exclusivement personnels j».
Aussi, est-ce fort à propos que, rapportant les conclusions prises au sujet du grand Empereur par l'un des esprits les plus nets du siècle dernier, M. Victor Giraud, dans son beau livre sur Taine, s'est exprimé ainsi :
« Quand Hippolyte Taine en vint à Napoléon,
- oc. :
dans les Origines de la France contemporaine, au lieu d'admirer uniquement en lui, comme il n'y eût pas manqué jadis, l'un des exemplaires les plus accomplis du génie humain; au lieu de le faire bénéficier, lui et son œuvre de réorganisation et de " reconstitution ", de la même sympathie critique, de la même largeur d'indulgence qu'il avait autrefois si peu mesurées à Balzac et à
Shakespeare, il fut si scandalisé de voir un seul
homme "se faire centre" (1) de tout un monde, broyer des vies, froisser des A^olontés,.... qu'il ne trouva qu'un mot pour expliquer son caractère : '* l'égoïsme effréné et souverain ". Il serait difficile, avouons-le, de pousser plus loin la rigidité — peul-êlre excessive — de la préoccupation morale. » {Essais sur Taine, 3^ édit., 1902, p. 98.) Cette dernière phrase, atténuante et restrictive de la pensée du maître, osons ne pas la ratifier. Ayons plus de fermeté ; n'amortissons pas " la dureté " qui fut souvent Vheureuse faute de Taine. " L'égoïsme effréné et souverain ", c'est bien cela! Avec Napoléon, c'est l'exacte " formule ", — ce ^ que, dans son système de critique, l'auteur de VEssai sur Tite-Live aurait appelé, " la faculté maîtresse". Dès lors, à la réflexion affadissante, décolorante du savant professeur de l'Université de - Fribourg, opposons le mot âpre, mais franc de couleur, qui se dégage de partout au cours de notre petite dissection de bibliographe. Ce mot, il mettra,
(1) Cette expression de Taiue se trouve curieusement dans la bouche même de Napoléon, au cours de l'une de ses querelles avec Gourgaud : o Vous voudriez être le centre de tout ici... C'est moi qui » dois être le centre ! » Journal, 1. 1", p. 344.
à la place d'une pensée restrictive, la confirmation pure et simple du jugement si exact, si lumineux aussi, porté par celui en qui ses adversaires ont reconnu le critique " probe " par excellence. Rectifions donc et concluons, même en ce sujet de Napoléon bibliophile, — si spécial :
On a pu taxer Napoléon d'égoïsme effréné et souverain. L'accusation est dure. Mais « il serait difficile » à un juge froid, qui met la vérité audessus de ses admirations, " de ne pas pousser aussi loin, la rigidité de la préoccupation morale ".
Je ne me dissimule pas que tout ceci ne puisse revêtir une apparence d'exagération aux yeux de ceux à qui l'inhabileté de Fouvrier naura pas fait apparaître nettement, au cours de cette étude, l'intérêt du sujet et sa juste portée. Je n'en reste pas moins obstiné à poursuivre la mise en plein relief de la curieuse et instructive " contradiction" qui, sans détruire l'unité morale, a fait coexister en Napoléon le conquérant insatiable, le souverain exerçant son omnivigilance avec un soin jaloux, et le paisible bibliophile.
Mais cet autoritaire n'en était pas à une "antinomie " près ; et si Napoléon bibliophile nous offre un accouplement de mots surpris de se rencontrer ensemble ; si, de prime saut, on se résigne malaisément à se trouver en face d'un Napoléon qualifié de bibliophile, sans que l'on conçoive le soupçon qu'il y a, là, simplement 1' " instantané " d'un état d'âme transitoire, peut-être accidentel, — la suite et le groupement des faits ne démontrent pas moins la réalité de cette incarnation, si anormale à priori, de la personnalité napoléonienne.
Oui, Napoléon bibliophile, c'est encore Napoléon, et Napoléon comme il est en tout et partout : de son moi il imprègne ce qu'il touche. Par suite, avec un intérêt certain, et parfois supérieur, on peut chercher à^ découvrir dans la bibliophilie napoléonienne, ce moi présent aux moindres détails. Et, en effet, le succès suit la recherche. Seulement, ce n'est pas un bibliophile tout court que l'on découvre ; ce n'est pas l'amateur connu , plus ou moins esclave de sa passion, dévot plus ou
moins enthousiaste, plus ou moins candide Ici
l'imprégnation n'est pas de la passion dans le moi, mais du 7noi dans la passion, si j'ose dire.
C'est que Napoléon n'a point connu, et ne pouvait connaître, les alliciantes et tyranniques méticulosités de la manie livresque ; c'est que cet être exceptionnel, pétri d'individualisme, dont la formation et le développement psychiques avaient eu lieu sans aucune direction religieuse ou philosophique, — n'avait qu'une passion souveraine, qui se retrouve dans les plus petites manifestations, comme dans les plus vives des effervescences de son " action " ; une passion dominatrice à laquelle étaient puissamment enchaînées toutes les autres : " l'exaltation du moi "'; — mais, disons-le, pour être exact, — quoique cela déborde évidemment notre cadre : — V exaltation dans le rêve, dans la vision, plutôt, de " la gloire héroïque ".
Je n'insiste pas. Je tiens seulement à rappeler encore et à consacrer le souvenir des deux faits dominant cette petite histoire et qui en marquent d'une façon particulière, également touchante, les deux extrémités : le don charmant de Pauline
Bonaparte, qui jette de doux rayons sur les jeunes ambitions du futur souverain, et le legs de l'Empereur découronné au fils qui lui fut ôté avec sa couronne, et pour qui cette suprême pensée ne fut qu'une espérance décevante.
Détournons nos regards des caisses endeuillées destinées au Roi de Rome! Quel fut, du reste, leur sort définitif? On l'ignore. A cette ombre mélancolique, je veux substituer, dans une page inédite, le témoignage de l'attention, toujours fidèle, et vivante jusqu'au bout, de la donati-ice de 1798. Voici ce qu'elle écrivait, de Rome, le 20 novembre 1819, au frère tendrement aimé, d'un amour que tempère, de façon si saisissante, une légère et délicate nuance de déférence :
« Mon cher Frère,
« Les nouvelles que m'a données M^e de Mon- « tholon de V. M. sont bien affligeantes. Il n'y a « pas de chose au monde que je n'entreprisse pour « améliorer votre triste position ou soulager vos « souffrances. Vous n'avez quà ordonner, et vous « êtes bien sûr d'être obéi, en tout, très exactement.
« J'ai écrit à l'Impératrice pour la dotation du « comte Bertrand. Je ferai ce que je pourrai pour « que ma lettre puisse lui parvenir. Mais cest bien « difficile.
« J'ai écrit à M^e de Montholon qu'elle pouvait « compter sur tout ce qui dépendrait de moi pour « lui prouver mon désir de l'obliger.
« Nous avions toujours espéré que le sort de
« V. M. s'améliorerait. A chaque session du Parce lement, nous le croyons (sic). Mais maintenant « nous vo3'ons clairement qu'il ne faut rien espérer « de ce côté-là. C'est au grand courage de V. M. sur « lequel il faut compter , pour soutenir d'aussi « grandes épreuves.
« Votre fils devient tous les jours plus beau et € plus intéressant. Tout le reste de la famille se € porte bien. Je suis la seule dont la santé est bien « chancelante. Je souffre du foie, et le chagrin « bien cuisant que j'éprouve des peines de V. M., « n'est pas le moindre de mes maux.
« Je baise bien tendrement les mains de Votre « Majesté, avec tout le respect possible.
« Je suis la plus affectionnée des sœurs, toujours € la plus attachée.
Pauline (i).
a P. S. Votre médecin nous a donné de vos « nouvelles. Vous devriez bien avoir la bonté de
< m'en donner vous-même par un mot écrit de « votre main. J'attendrai vos ordres pour tout ce
< qui pourrait vous soulager dans votre vilain c pays. r>
Ainsi s'exprimait, un an à peine avant la mort de l'Empereur, celle qui avait collaboré à l'une de ses premières collections de livres.
(1) Cette lettre, inédite, fait partie de mes collections de manuscrits et de pièces autographes. L'original, de format petit in-8, comprend 2 ff. papier vélin, doré sur tranches, — particularité que présentent d'autres lettres de la même. Le texte occupe les trois premières pages; il est, tout entier, de la main de la princesse Borghèse, d'une écriture irrégulière, précipitée, mal formée, ayant une étroite parenté avec l'écrilure napoléonienne. La signature /'CMZine s'accompagne d'un petit paraphe vif, hardi, très féminin.
De tous les volumes maniés par le vaillant capitaine, par le puissant souverain, que reste-t-il?... Les grandes collections d'Etat qu'il avait fait former, ses collections privées aux Tuileries ou dans les résidences impériales, ses bibliothèques de voyage, les vastes conceptions bibliographiques combinées, élaborées avec Antoine-Alexandre Barbier, tout cela a été bouleversé, rendu aux abîmes anonymes de l'océan des livres !
Il ne reste guère d authentique, d'indiscutable que quelques volumes, par unités, égarés dans les bibliothèques publiques ou particulières, et le petit groupe des livres échappés à la curiosité de Thibaudeau. C'est peu ! Mais ces humbles volumes, la main impérieuse de l'homme de guerre et de génie gouvernemental les a tenus, ses yeux ont passé sur leurs feuillets, sa pensée s'est arrêtée sur leurs lignes, et tels qu'ils sont, avec leur extérieur auslère et quelque peu rêche, ils gardent précieusement l'empreinte du maître, le retlet, il semble, de son froncement de sourcil, et, en tout, son ineffaçable souvenir.
Les autres, ces amas de livres sans cesse remués ou reformés, comme les troupes des innombrables soldats dont il avait couvert l'Europe, faut-il essayer de les retrouver et d'en refaire les cadres? Mais où les prendre? Oii, ces volumes qui avaient partagé la gloire des armées triomphantes de Napoléon? Où, ceux qui ornaient les somptueuses demeures dans lesquelles l'Empereur et Roi logeait sa gloire? Où, ceux qui le suivirent dans lexil d'Elbe et dans l'exil de Sainte-Hélène ? Où, enfin, ceux qui devaient trouver un refuge chez le jeune
et défaillant prince qui, frappé par une inexorable destinée, ne devait rien recueillir, — pas même un seul volume peut-être, — de l'héritage paternel?
Un souffle mystérieux, ce souffle insensible auquel les plus grandes choses de ce monde ne résistent point, à tout dispersé ; ces livres, ils on tété éparpillés; ils ont été la paille de l'aire, jetée aux quatre vents du ciel; et la plupart, maintenant, comme on eût dit au temps de Napoléon, leur maître, ils sont
Où vont toutes choses, Où va la feuille des roses, Et la feuille du laurier.