AU PUBLIC
« Les Curieux et les Amateurs s'empresseront sans doute de se rendre à cette vente remarquable; les ouvrages y sont tous d'un bon choix, et d'une très belle condition. Cette bibliothèque fut faite pour l'usage particulier de NAPOLÉON, lorsqu'il n'était encore que consul. C'est dans ce local qu'il dictait ses ordres; c'est celui qu'il préférait lorsqu'il était à la Malmaison ; ainsi chacun des articles qui composent cette Bibliothèque, peuve (sicj servir de souvenir, et rappeler la Gloire et la chute du Grand Homme, comme aussi la bonté et les vertus de l'impératrice Joséphine.
« On a cru qu'il suffisait de faire une simple NOTICE, qui ne contiendrait que les Principaux ouvrages; les Amateurs sont donc invités à venir visiter les livres sur place. »
Enfin, après le " titre de départ ", il y a cette note :
« (N. B. Une grande quantité d'ouvrages qui
— Telle sont pas portés sur cette notice, quoique faisant partie de la Bibliothèque, seront vendus au commencement de chaque vacation). »
La Notice comprend 426 articles, dont 8 numéros bis (je laisse en dehors le no 391, composé de 40 volumes ou cahiers de musique de " très bons auteurs modernes ", qui provenaient assurément de Joséphine).
Ces 426 articles ne sont classés ni méthodiquement, ni alphabétiquement, mais " par vacation" et dans un pêle-mêle où n'apparaît que la préoccupation du résultai des enchères chez les gens d'affaires.
La science bibliographique, qui est restée absolument étrangère à la rédaction de ce catalogue imprimé, n'apparaît pas beaucoup plus dans les catalogues manuscrits des Tuileries et de Trianon, dus pourtant à Barbier. On en devine aisément la raison. S'il y a encore quelques traces ici, des méthodes classiques , inaugurées par Gabriel Martin et propagées par les de Bure, c'est que Barbier tient la plume; mais Napoléon dicte. Sans doute, Barbier ne parvient pas à changer complètement son écriture , tout comme nos anciens " Secrétaires du Roy " signant pour leurs augustes maîtres. D'ailleurs la volonté de l'Empereur est dominante; elle n'est jamais muette ; et il semble qu'on entende, là encore, un écho de la voix qui disait à Berthier (Corr. gén., 14 février 1806) : « Exécutez ponctuellement vos instructions. Moi seul je sais ce que je dois faire. » Le bibliographe s'incline, et il ne faut pas lui faire grief SI son œuvre paraît embarrassée, quelquefois
jusqu'à la gaucherie. Les prescriptions du maître, basées sur les habitudes et les besoins de celui-ci, le gênent visiblement : il est de ces savants que la dépendance n'assouplit pas, qu'elle fige, au contraire, dans une raideur maladroite. Voilà comment les Catalogues des Tuileries et de Trianon, publiés par M. Guillois, offrent des divisions à première vue arbitraires, multipliées ou défaillantes hors de propos. L'habit endossé par le pauvre Barbier fait des plis partout.
Au surplus, Barbier n'a pas seul toutes les responsabilités, et c'est le cas de rappeler quels furent les bibliothécaires de Napoléon.
Bipault, qui accompagna Bonaparte en Egypte et qui eut ses particulières prédilections, « avait fait la première organisation des bibliothèques des Tuileries, de Saint-Cloud, de Fontainebleau, de Rambouillet et des petites bibliothèques de toutes les résidences. » (F. Masson, Nap. chez lui, p. 157.) Or Ripault, qui avait succédé à Denina, le premier en date des bibliothécaires napoléoniens, garda ses fonctions jusqu'au 9 septembre 1807, époque de son remplacement par Barbier.
Tout cela est la vérité historique et documentaire. Il n'en est pas moins vrai (et cette vérité ressortira de considérations subséquentes) que les trois catalogues dont il est ici question présentent uniformément la particularité suivante : chacun d'eux constitue une application, aussi certaine et inappréciable que curieuse, de ce que je me permets d'appeler la méthode personnelle de Napoléon en pareille matière : car les divisions et subdivisions de ces catalogues, c'est la mise en
œuvre des classements généraux énoncés dans la lettre de Bayonne du 17 juillet 1808, rapportée ci-dessus.
Jevaism'inspirer,à mon tour, de cette "méthode napoléonienne ", tout empirique à coup sûr, mais qui, étant à l'usage exclusif de son auteur, offre d'autant plus d'intérêt et "émet d'autant plus de clarté", dès là qu'il s'agit d'étudier les groupements de livres formés par lui-môme.
Je ne m'en tiendrai pas servilement aux classifications suivies par Barbier. Au moyen d'une sorte de syncrétisme qui, sans altérer le fond, respectera jusqu'à l'économie de la forme, je ferai entrer dans le même cadre les trois collections de la Malmaison, de Trianon et des Tuileries. Ce sera comme un graphique, si j'ose dire, du concept, en pareil cas, de Napoléon bibliophile ; par surcroît, le tableau donné plus bas, offrira l'aspect général de chaque bibliothèque, en même temps qu'au regard un peu attentif, il s'en dégagera une leçon en raccourci, sans prétention, et d'ailleurs assez piquante, de bibliologie comparée. Les explications dont je vais faire précéder ce tableau, visent surtout à ce dernier résultat.
Donc, il y a 426 articles dans la bibliothèque vendue en 1829; le cabinet des Tuileries en contenait 350, celui de Trianon, 339.
Cela représentait : pour Trianon (Barbier a pris soin de nous le dire exactement), 1.928 volumes ; pour la Malmaison 2.426 (j'en ai fait moi-même le dénombrement); enfin, pour les Tuileries, en se basant sur les chiffres des deux autres collections, 1.990 volumes environ.
On a vu que, à la Mal maison, il y avait, en outre, une certaine quantité d'ouvrages non catalogués : bien sûr, ces livres étaient ou sans valeur intrinsèque, ou de médiocre " condition "; il devait se rencontrer, là, des "nouveautés", les livres entrés depuis la chute de l'Empire, peut-être aussi ces Romans dont l'absence totale semble peu explicable dans celle des " Bibliothèques parliculières " qui fut la plus familière à l'Empereur, la plus intimement aimée.
Il faut ajouter ceci : en même temps que les romans, les ouvrages de poésie et de littérature manquent également à Trianon.
Sur ces derniers chefs, il y a toutefois une observation qui a sa place nécessaire ici, non seulement parce qu'elle dévoile la cause des" trouées" que je viens de signaler, mais encore parce qu'elle montre comment l'impérial bibliophile en usait avec ses livres : il y a là un autre trait de sa bibliophilie à retenir.
A la veille de la colossale entreprise qu'il projetait du côté de la Russie, Napoléon, afin de s'entourer des dt)cuments propres à son dessein, fait écrire à Barbier, le 26 février 1812 : « L'Em- « pereur désire remplacer dans sa bibliothèque, « les romans et la plus grande partie àQ^ poésies, « par des ouvrages (ï histoire. Je prie M. Barbier 4 de rassembler un choix d'ouvrages de ce a genre. » Barbier n'y manque pas, et on va voir, par les chiffres du résumé synoptique qui suit, jusqu'à quel point les ordres du maître furent fidèlement exécutés.
Voici, en effet, dans le tableau récapitulatif déjà
annoncé, la classification et la consistance de chacune de nos trois bibliothèques. Ce tableau, où elles sont mises en concordance, permet aisément de les comparer. Je l'ai dressé, d'après ce que j'ai nommé plushaut " la méthode napoléonienne"; je prie qu'on n'accorde pas à ce mot plus de portée, ni une signification autre que celle, très limitée et particulière qu'il a dans dans ma pensée et en réalité :