‹ Napoléon Chez LuiChapitre 1 sur 31 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Société d'éditions littéraires et artistiques LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 5o, CHAUSSÉE d’antin, 5o

Toai droit* réterréa.

T-Y'JT

Le portrait d’un homme tel que Napoléon ne se peint pas au premier coup. Une étude n’y suffit point ni une toile. Après un siècle presque écoulé, pour garder l’espoir qu’on présentera aux yeux, avec un air au moins de ressemblance, ce formidable modèle, il faut se pénétrer de lui sous tous les aspects où il se montre selon le jour et la lumière, ne négliger aucun des procédés matériels qui peuvent mener à acquérir une portion si mince soitelle delà réalité, étudier chaque ligne, détailler chaque ride, photographier, de la face, chacun des méplats et des angles, ne lâcher le morceau qu’après l’avoir poussé aussi loin que j permettent de le faire les artifices du métier et la plus scrupuleuse attention. Pour les accessoires et pour chacun d’eux, pareil travail : il taut les isoler et, un par un, chercher comme ils sont laits; les démonter, car il a peut-être

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mis en chacun quelque chose de lui-même, les grouper enfin, car il importe que le personnage soit placé dans son milieu et se meuve dans son atmosphère. Ce sont là les cartons qu’un peintre soucieux de la vérité doit remplir avant d’approcher de sa toile. Plus tard, tous ces morceaux épars et dispersés, il essaiera peut-être de les assembler pour construire le portrait qu’il rêve, mais ici la conscience et l’application ne lui suffiront point. Vainement s’efforcera-t-il de combiner ses études et jamais ne parviendra-t-il sans doute à dresser, telle qui l’entrevoit, illuminée par la gloire qui jaillit d’elle, l’image souveraine de Celui qui fut, entre les hommes, le plus près de ce que l’on nommait un Dieu. Peut-être ne le tentera-t-il même jamais, tant il sent son effort impuissant et sa valeur inégale, mais ces études qu’il a menées avec une pleine sincérité, il peut espérer qu’elles garderont, aux yeux du public, leur justesse et leur caractère, qu’elles fourniront plus tard, à quelque autre plus habile, des traits et des accents de nature et c’est pourquoi, sachant que la vie est brève, il les sort de son atelier et les montre.

Telle cette série de volumes. Ils n’ont nulle prétention de dire le dernier mot sur celui dont l’Histoire s’occupera sans cesse; seule-

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ment de marquer quelques points de repère et de relever certains faits caractéristiques. Avant tout essai de synthèse, c’est par des analyses successives et lentes, précises, minutieuses, qu’il faut procéder, et ce ne sont ici, selon le terme usité en Allemagne, que des contributions à r histoire.

Dans un premier livre, j’ai tenté de distinguer quel avait été, chez Napoléon, le goût et l’impulsion vers la femme, quelle part de lui prenaient les sens, comment ses sentiments aftcctifs avaient pu être modifiés, soit par l’éducation, soit par l’exercice de la puissance suprême; ce qu’avait été pour lui, extérieurement et intérieurement, la passion par excellence : VAinour. J’essaierai plus tard de déterminer quelles ont été en lui les notions héréditaires de l’esprit de famille, quelles applications il leur a données, comment il y a cédé ou résisté; car c’est là le sentiment qui, après l’amour, est le moins conventionnel, celui que l’homme tient le plus de la nature. Après, je rechercherai quelles formes il a adoptées vis-à-vis des êtres, des femmes en particulier, quel sort il leur a réglé, quel rôle il leur a tracé, quelles relations il a eues avec elles, hors de l’amour; car la femme est le lien premier de toute société civilisée et l’être social qu’est l’homme ne se comprend et se définit que par ses rapports avec les femmes.

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A côté — et c’est là le but d’une autre série d’investigations dont je publie ici le premier volume — je me propose de rendre un compte minutieux des habitudes et de la règle d’existence que s’est donnée Napoléon, de décrire avec exactitude son appartement, de l’y suivre tout un jour, du matin jusqu’au soir, en sorte que ce soit à des idées nettes qu’il soit permis de s’arrêter, lorsque l’on parle de lui, et qu’on puisse se le représenter, sinon tel qu’il fut réellement, du moins tel que, après un siècle, il est loisible de se l’imaginer. Le courant normal de cette existence ainsi décrit, il faudra plus tard montrer les fêtes et les plaisirs que l’Empereur donne à sa Cour bien plus qu’à lui-même : les spectacles, les concerts et les bals; puis, faire défiler les cortèges de représentation et déployer la pompe entière des cérémonies. Il faudra encore descendre aux menus détails de l’organisation de la Maison impériale, faire revivre le peuple des chambellans, des écuyers, des maîtres de cérémonies, des officiers de la vénerie et des préfets du Palais; montrer d’où viennent ces gens et où ils vont; comment ils se sont recrutés, ce qu’ils ont reçu d’argent et d’honneur, et de quelle façon ils ont payé leur dette de reconnaissance. Enfin, il faudra, hors de Paris, suivre la Cour dans les petits et les grands voyages à Fontainebleau, à Compiègne,

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à Rambouillet, puis en ces résidences lointaines que les Constitutions impériales ont fixées aux divers points de l’Empire ; il faudra rendre compte des façons et des êtres; décrire les ajustements et les plaisirs, et noter les formes dernières que la monarchie impériale a données aux villégiatures souveraines.

Telle est une partie de l’œuvre entreprise, celle qui, aujourd’hui, semble à l’auteur assez avancée pour qu’il ne soit point trop audacieux à lui d’en dire le plan. 11 ne s’en dissimule ni les difficultés, ni les embarras. Pour dégager chacun des points qu’il étudie successivement, il doit l’isoler et le regarder au microscope. De là, un grossissement sans doute démesuré qui peut mener le lecteur à prendre la partie pour le tout et à conclure avant que tous les éléments de conviction n’aient été fournis. En groupant étroitement des faits qui, dispersés sur toute une vie, n’y gardent qu’une importance médiocre, on leur prête une solennité et une suite qu’ils n’ont pas dans la réalité. Voici la chasse par exemple. Qu’on veuille, en un livre, raconter uniquement Napoléon chasseur : il faudra que l’auteur entre dans le détail de l’organisation de la vénerie ; qu’il ait recueilli les moindres événements de chaque laissercourre, qu’il conte par le menu chacun des hallalis; qu’il suive l’Empereur dans ses tirés

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en inscrivant chaque tableau avec les noms des invités et le nombre des pièces. Gela sera son sujet et il le devra épuiser. Mais arrivé à la fin du volume, le lecteur pourra s’imaginer que Napoléon, en toute sa vie, n’a fait que chasser, alors qu’il a fait peut-être quelque autre chose.

Là est le danger de ces monographies. Prises isolément, elles donnent du modèle une idée médiocrement exacte, bien que, en soi, chacun des faits allégués soit authentique. A l’ensemble, peut-être, les plans se trouveront rétablis, et l’accumulation des détails fera moins d’ombreàla figure. D’ailleurs, quel système adopter, en dehors de celui-ci, qui permette d’acquérir des notions précises et qui ne présente point des vices plus graves?

Pour apprendre Napoléon, on ne se contenterait point à présent d’un morceau de style, écrit de verve sur le coin d’une table. Certes, que sa vie fournisse une rare matière à développements poétiques, d’accord ; mais la génération qui a précédé la nôtre a excellé en cet art et, de Byron à Hugo, n’a guère laissé de thèmes à remplir. Le cycle n’est point fermé pour cela: en nos jours, des jeunes hommes, avec des mots vibrants et des images violentes se reprennent à traduire l’immortelle épopée ; mais, pour enflammée aue soit leur prose,

les idées dont ils se servent, et même les images ne peuvent être neuves. Ils transcrivent, en la langue d’aujourd’hui et de demain, les chants, aux formes incorrectes et vieillies, qui, durant un demi-siècle, ont consolé la Nation, l’ont relevée à ses propres yeux, lui ont rendu, dans les âges les pires qu’elle eût à traverser, l’orgueil d’elle-même et dont les rythmes à présent ne semblent usés que parce qu’ils ont traîné si longtemps au gosier du peuple. Les chants d’aujourd’hui auront-ils cette même gloire, éveilleront-ils les mêmes échos, nul ne le souhaite plus que moi ; mais, chanter est affaire aux jeunes et parce que la Légende doit maintenir ses droits sur l’âme de la France, est-ce à dire que l’Histoire doit abdiquer les siens?

Aussi bien, l’une servira l’autre : l’enquête que mènera l’Histoire n’aura nullement pour effet de détruire la Légende ; car la Légende n’est que la vérité historique, poétisée si l’on veut, agrandie et généralisée par des côtés, mais presque toujours singulièrement exacte. L’Histoire apportera des éléments nouveaux dont demain la Légende tirera parti, qu’elle sublimera à son gré, dont elle adoucira et estompera les contours, auxquels elle prêtera la poésie sublime dont seule l’imagination du peuple peut parer son héros.

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Mais il faut une histoire nette, précise, s’appuyant unicfucment sur des documents certains, une histoire qui descende à l’extrême détail et, autant qu’il est possible humainement, ne laisse nulle gerbe à glaner au champ qu’elle s’est tracé. 11 faut une histoire écrite sans autre préoccupation que la recherche de la vérité, hors de toute idée de parti, avec une indépendance entière, qui ait la sécheresse, la minutie d’une instruction judiciaire et qui, pour prouver l’impartialité de l’auteur, ne dissimule rien des défauts, n’atténue nulle des tares, aille sans jamais faiblir jusqu’au bout des informations recueillies. Toute autre manière de procéder serait futile, malhonnête et irait contre le but poursuivi. Le Héros doit apparaître tout entier, éclairé sur toutes ses faces par une implacable lumière; mil voile qui dérobe un morceau de lui; c’est affaire à d’autres de passer des chemises de zinc sur sa chair de marbre. Nulle restriction en l’exposé de ses actes, la vérité tout entière. On ne peut plus le louer avec des phrases : la vérité seule y peut suffire.

Et du même coup se trouveront réfutés à la fois les pamphlets haineux et les apologies imbéciles. Celles-ci, par leur niaiserie, sont pires que les libelles. Mesurer l’Empereur à la même aune qu’un commerçant adroit qui tient

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proprement ses livres et se contente d’un bénéfice modeste sur les produits qu’il débite; polir les arêtes sur sa médaille au point de la rendre pareille à ces pièces où l’on distingue encore l’effigie d’un souverain, sans qu’on puisse distinguer quel il est ; enlever à son caractère et à son esprit tous leurs excès pour ramener scs traits physiques et moraux à une formule bourgeoisement banale et honnêtement vulgaire, c’est comprendre moins encore sa nature que si on lui prêtait des vices extrêmes, des ambitions sans mesure, même des crimes sans exemple. Du moins on le laisserait grand : ce serait le génie du mal, mais ce serait encore un génie. Ce ne serait pas une sorte d’élève du Ghetto, mâtiné d’usure et de libéralisme.

Aux prétendus impartiaux qui en toute occasion abaissent leurs compatriotes devant fétranger, aux moralistes de cabinet qui semblent ignorer volontairement tous les dessous malpropres de l’existence humaine et appliquent à Napoléon une régie philosophique qu’ils n’ont sans doute point empruntée à leurs contemporains, les faits répondront.

Étant soupçonné de m’être hypnotisé sur Napoléon, je dois, plus que tout autre, m’abstenir de toute polémique et réserver, autant qu’il sera possible, mes appréciations personnelles. Je ne dirai que ce que j’ai trouvé dans

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les papiers et ne me sens pas en droit de présenter des conclusions. Si réservées qu’aient été celles d’un premier volume, elles ont attiré des critiques dont je reconnais la justesse. Ce que j’apporte est un fragment d’une enquête. Le jugement ne pourra être rendu que lorsque l’enquête entière sera sous les yeux du public.

Le système que j’ai adopté de n’indiquer aucune des sources où j’ai puisé a été vivement attaqué, non seulement en France, mais dans d’autres pays. Je m’y tiens pourtant. D’une part, il me semble inutile de faire participer le lecteur au travail très long et très complexe auquel je me suis livré. D’autre part, les indications que je fournirais n’apprendraient rien à personne, puisque la plupart des documents sur lesquels j’ai travaillé m’appartiennent ou dépendent d’archives privées. Prochainement, je serai en mesure de publier intégralement certains des textes dont je me suis servi : on verra alors s’ils sont ou non authentiques. D’ailleurs, sauf en des cas où le silence m’a été imposé, je suis prêt à donner aux travailleurs qui y prennent intérêt toutes les justifications qu’ils souhaiteront : c’est ainsi que j’ai déjà fait et les plus sévères en matière de documentation ont bien voulu se contenter de mes explications.

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Devant ce livre, paraissant moins de six mois après le premier tome de Napoléon et les Femmes, on dira peut-être que j’ai voulu pro fiter du süccès et m’attacher à la mode. C’est le présent volume qui, de fait, devait être publié d’abord. Une revue a imprimé, l’an der- ' nier, en mars et avril 1893, les trois articles qui en forment la trame. Si je les ai complétés, c’a été avec des notes recueillies de longue date ; je n’ai rien eu à emprunter à certains ouvrages de seconde main qui ont été mis en vente depuis lors et je tiens, pour des motifs qu’on appréciera, à établir, pour ces études, une priorité qui n’est point contestable.

Quant à la mode, je n’ai point le loisir de la suivre. Il me serait impossible d’improviser un livre qui, bon ou mauvais, est le résultat de vingt ans d’études. Ce n’était point la mode de se déclarer bonapartiste le jour où je me suis affirmé tel et, si la mode passe d’écrire sur l’Empire, je n’en continuerai pas moins mon œuvre. D’ailleurs, je ne crois pas qu’elle passe, parce que je ne crois pas que ce soit une mode.

A la fin du second Empire, ç’a été une mode d’attaquer Napoléon III au travers de Napoléon P'’, de contester l’origine de son pouvoir, de s’acharner à sa politique religieuse, de nier sa grandeur militaire, de mettre en scène ses dernières campagnes et de détailler sa défaite

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suprême. C’était un jeu d’opposition pareil 5 celui qui consistait à vêtir Napoléon III en Caracalla ou en Néron pour l’amusement de quelques lettrés d’ Académie. Où nous a menés cette haine de Napoléon, ce mépris de la gloire militaire, cette apologie de la paix à tout prix, on le sait. Mais, cela n’a point corrigé les pamphlétaires. L’Empire tombé, restait le principe d’autorité, le principe de gouvernement, le principe même d’unité : tout cela était Napoléon. Il fallait le démolir et on s’y empressa, Cela rapporta d’écrire contre l’Empereur, et les dédicaces de tels livres furent bien payées. D’ailleurs, nulle contre-partie, nulle riposte, soit qu’on craignît de se compromettre, soit plutôt que l’on ne sût pas. Dans le parti bonapartiste, où les militants étaient surtout d’anciens administrateurs, on était peu et mal préparé à ces études qui exigent une éducation spéciale et de longues recherches. La vie active les avait entraînés, et la révolution de Septembre leur faisait leurs premiers loisirs. Sans doute, instruits comme ils étaient de leur métier, en sachant toutes les ressources, en connaissant tous les dessous, ils auraient eu moins de peine que d’autres à remonter aux origines et à discerner quelle part y avait prise l’Empereur. Si, alors, dans ce personnel vraiment supérieur, il s’était trouvé quelques hommes de bonne volonté

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qui, en chacune des branches où s’éparpille l’activité humaine et où le gouvernement doit faire sentir son action, — ponts et chaussées, mines, administration préfectorale, financière et judiciaire, industrie, commerce, diplomatie, — eussent recherché documentairement qui en avait constitué rorganisme, qui en avait prévu et assuré le développement, qui y avait imposé la régie à la fois la plus prolitable aux particuliers et à l’État, de leurs livres se serait dégagée forcément l’idée la plus haute que l’on puisse prendre de Napoléon. Partout on eût rencontré ses idées, scs décrets, son esprit universel de classiflcation, cet inaltérable bon sens qui le préservait en môme temps des arguties des rhéteurs, des minuties des fiscaux et des exagérations des littérateurs.

Mais aux hommes qui réunissent la compétence, l’instruction et fexpérience dans une carrière cfonnéc, manquent souvent les idées générales, plus souvent encore le goût d’écrire ; ils sont habitués à ne rien laire que d’immédiatement utile et dont ils voient sur-le-champ paraître les résultats. Le dossier qu’on leur soumet les appelle au travail et ils y sont les bourreaux d’eux -mômes, mais ils reculent devant une œuvre spéculative et qui ne reçoit pas de sanction. De plus, dès qu’il s’agit pour eux d’écrire un livre, une sorte de timidité professionnelle arrête leur plume et paralyse leurs

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doigts. Ils craignent d’en trop dire et, à force d’être discrets, cessent d’être instructifs. Ce n’est pas qu’on n’ait vu à cette époque paraître quelques travaux honorables, mais ils ne sont point sortis d’un public spécial et très restreint, et on n’a voulu voir que de la politique de parti dans ces tentatives d’histoire.

Il n’était d’ailleurs réservé à aucun écrivain de métier de déterminer le courant qui, aujourd’hui, reporte tous les esprits vers Napoléon. Cela s’explique : La plupart des hommes qui font, par profession, des livres sortent du professorat, du journalisme ou du barreau, ces trois écoles où l’on enseigne la haine de Napoléon, où, par tradition, par métier, par intérêt, on est contraint de le détester.

Napoléon ne représente-t-il pas la gloire militaire, et les gens de guerre, grâce à lui, n’usurpent-ils pas une part de l’attention que les gens de lettres estiment que le'public doit uniquement à leurs œuvres? Abaisser l’armée par de quotidiennes insultes, par l’énoncé chaque jour répété des mêmes calomnies, en réclamer la suppression, exalter les Congrès de la paix, provoquer, par les associations internationales, l’oubli et le mépris de la Patrie, n’est-ce point là le travail où se sont empressés , les philosophes notoires et les écrivains en vogue, et n’est-ce point en s’inspirant de ces fécondes doctrines que, aujourd’hui, de nou-

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veaux moralistes exaltent les Sans-Patrie et apologient les anarchistes?

De plus, Napoléon représente l’autorité, et nulle classe dans l’État n’en supporte plus impatiemment la contrainte. Les lois impitoyables par lesquelles l’Empereur avait muselé les trois gueules de la Révolution, ne sont point de celles qui s’oublient. 11 avait obligé les avocats à défendre leurs clients sans insulter ni le gouvernement, ni les particuliers. 11 avait obligé les prolesseurs à enseigner à leurs élèves les matières qu’ils étaient payés pour exposer, sans leur prêcher l’athéisme ni le mépris des lois. Il avait obligé les gens de lettres à respecter le gouvernement légitime de leur pays, à ne point révéler aux ennemis les points faibles de la défense, à ne point corrompre l’imagination du peuple. Donc Napoléon, pour eux tous, est l’ennemi, lui, ses doctrines, son esprit, sa personne même, et il l’est demeuré.

Par conséquent, rien à attendre des écrivains de profession, tant que ceux-ci se sont recrutés dans ces milieux. Mais il était réservé à un homme qui n’était ni littérateur, ni professeur, ni avocat, de poser devant l’opinion la question sous son vrai jour.

Lorsque, au pamphletqu’il venait d’imprimer contre la France royale et révolutionnaire, M. H. T aine ajouta ce scandaleux portrait de

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l’Empereur qui portait les caractères décisifs du libelle, le Prince Napoléon, exilé, riposta par ce morceau d’histoire et d’éloquence qu’il intitula ; Napoléon et ses détracteurs. L’on sentit alors comme un frémissement dans le public. Enfin, quelqu’un osait tenir tête et reporter la guerre sur le territoire ennemi. Enfin, l’Empereur trouvait, en l’un de ses descendants, un avocat digne de sa cause. Mieux préparé que qui que ce fût à un tel travail, puisqu’il avait présidé à la publication de la Correspondance et que, depuis son extrême enfance, son esprit ne s’était nourri que des traditions et des souvenirs du grand homme, portant en lui-même des parties frappantes de son hérédité physique et morale, le Prince était de ceux dont la voix, lorsqu’elle s’élève, porte, malgré la clameur des foules, aux extrémités du forum. En une langue qui n’appartenait qu’à lui, qui dédaignait les procédés de rhétorique et ne sacrifiait jamais à la tournure d’une phrase la parcelle la plus infime de la pensée, il dit ce qu’il savait et ce qu’il pensait de l’Empereur, et ces quelques pages, passant par dessus la tête du professeur de rhétorique qui en avait fourni l’occasion, allèrent en bien des cœurs, éveiller la passion endormie pour le grand mort.

Aussi bien, les temps étaient arrivés. Les

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vingt générations qui, depuis 1871, avaient passé sous le drapeau, y avaient appris ce qu’on enseigne dans toutes les armées du monde : que Napoléon a été le plus grand homme de guerre de tous les temps. A mesure que nos jeunes officiers étudiaient l’histoire des grandes guerres, à mesure que leurs chefs se mettaient en mesure de la leur enseigner, l’admiration, le respect, la passion pour l’Empereur-chef d’armée absorbait tout autre sentiment. Ce n’était plus pour la légende qu’ils s’enthousiasmaient, c’était pour le réel et le tangible, car ils étudiaient de près, ils épluchaient chaque campagne, chaque opération, chaque détail d’organisation. La correspondance militaire de Napoléon était leur bréviaire. Non contents de ce qui était imprimé, ils voulaient apprendre, par les documents, comment, à la guerre, en dehors des grands coups qu’il portait, il éclairait, menait, nourrissait son armée; sur quelles informations il prenait ses décisions, comment il conduisait scs services de l’avant et de l’arrière; et, après chaque publication nouvelle, on était bien obligé de confesser que si la France a été vaincue, c’est parce qu’elle a déserté ses ordonnances et que les autres les ont adoptées.

Des officiers, cette vénération était descendue aux soldats. De quelle gloire leur parler

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