NAPOLÉON ET CORVISART
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formes, rien de plus. Aux jours de cérémonie, les grands-dignitaires et les grands-officiers de l’Empire entreront dans certains salons réservés, ils formeront le cortège du souverain ou entoureront son trône, mais ils ne sauraient ni diriger la Cour, ni présider aux divers services de la maison de l’Empereur et imprimer à chacun d’eux la dignité et l’éclat que souhaite Napoléon.
Il doit donc, à cet effet, avoir des Officiers particuliers qui seront les Grands-Officiers de la Couronne. Si ces grandes charges reçoivent de lui les mêmes désignations qu’elles portaient à la Cour des Bourbons, c’est que, en tout État monarchique, des fonctions analogues exigent des titres semblables. Partout, le grand-maître ou le grand-maréchal assume la direction générale de la maison; le grand -chambellan ordonne ce qui touche à la chambre et à la garde-robe ; le grandaumônier veille au spirituel; le grand-écuyer dirige les écuries; le grand-veneur mène les chasses.
Suivant les pays, d’autres charges accessoires sont créées selon les besoins du service ou les utilités de politique et de finance. — Ainsi, voyait-on de plus en France un grand-bouteiller, un grand - échanson, un grand -pannetier, un grand-fauconnier, un grand-louvetier, un grandqueux, un grand-maître des eaux et forêts; —
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mais, sauf le grand-veneur et le grand-aumônier qui, en plusieurs États ne se retrouvent pas, on rencontre partout ces trois charges essentielles à la décoration de la monarchie et à la majesté du trône : grand-maître, grand-chambellan et grand-écuyer.
Ce sont donc celles que, d’obligation. Napoléon doit rétablir. Point de grand-maître^ le titre est trop ambitieux, mais un grand -maréchal, comme en Allemagne; un grand-chambellan et un grand-écuyer comme partout. Il nomme un grand-aumônier parce que cela est d’usage en France, un grand-veneur pour la même raison, et, sur le même rang, un grand-maître des cérémonies dont la fonction est encore plus nécessaire qu’autrefois, car il s’agit d’enseigner à tous les nouveaux venus une étiquette que plusieurs ont oubliée et que la plupart n’ont jamais connue.
Napoléon se met donc en égalité d’apparat avec les autres souverains d’Europe ; il constitue essentiellement sa Cour des mêmes éléments qui composent les leurs ; bon gré, mal gré, il doit, puisque ces usages, partout semblables, sont aussi ceux des Bourbons, reprendre de ceux-ci une tradition nominale qui, seule, peut s’accommoder au temps où il vit, — car Charlemagne est vraiment un peu loin, — mais, les titres rétablis, quelles fonctions confiera- t-il aux titulaires? Comment par-
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viendra-t-il à concilier l’esprit moderne, l’esprit d’égalité, l’esprit de la Révolution, dont il est malgré tout le représentant, avec des cérémonies dont il sent l’odieux et le ridicule. Le but qu'il poursuit, ce n’est pas tant de surpasser en splendeur les rois ses prédécesseurs et les souverains ses contemporains; c’est surtout de rendre au principe d’autorité tout l’éclat dont il était entouré avant la Révolution; c’est d’attacher à son règne nouveau un nombre considérable d’ambitieux qui viendront d’eux-mêmes se placer dans les cases qu’il aura tracées et qui, pour reprendre les titres qu’ils ont portés ou recevoir des titres analogues, abandonneront leurs anciens maîtres; c’est d’amener, par les fêtes qu’il ordonnera, des dépenses utiles à l’industrie nationale; c’est de rétablir un centre d’où partira l’exemple de la politesse, des mœurs et du bon ton; c’est, enfin, d’augmenter la vénération des peuples par ces barrières multipliées, par cette distance mise entre l’Empereur et la multitude. Mais de là, à rétablir telles que sous les Bourbons, les fonctions des grands-officiers de la Couronne et des officiers de chacun de leurs services, de là, à ' reprendre l’étiquette suivie quatorze ans auparavant et à s’y conformer strictement, il y a loin. Le voudrait-il, il ne le peut pas.
L’étiquette dont les peuples qui se disent émancipés peuvent sourire, parce qu’ils ont perdu la
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notion des idées qu’elle symbolise, n’a point été, dans les vieilles monarchies, formulée d’un seul coup : elle est le produit de l’expérience des âges, l’application raisonnée de traditions dont plusieurs remontent aux fondateurs même des dynasties, dont quelques-unes sont plus anciennes que la dynastie même.
La France n’a eu ni le privilège ni le fardeau spécial de l’étiquette. L’étiquette y était la loi de la Cour comme elle est la loi à la cour de tout monarque de droit divin. La traiter en plaisanterie, la ridiculiser, l’abolir, cela donne une popularité d’un jour, mais cela fait crouler une monarchie de vingt siècles. Agir ainsi qu’a fait Louis XVI prouve la plus étrange méconnaissance qu’un roi puisse avoir et du caractère dont il est revêtu et des conditions qui lui permettent d’exercef son pouvoir.
La loi de l’étiquette, Louis XIV ne l’avait pas inventée, il l’avait seulement appliquée à son royaume en y introduisant, d’après les précédents, certaines formules; mais, quant au principe, s’il reçoit des applications diverses selon les usages des nations, il se retrouve identique en Espagne, en Angleterre, dans toutes les monarchies allemandes, en Turquie, en Perse, aux Indes on Chine, au Japon, partout où règne un mou i que qui prétend tenir son pouvoir de la Divinité.
Le souverain de droit divin ne peut être appro-
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ché que par ceux qui dans la nation sont les plus constitués en dignité. Ceux-ci sont ses témoins et ses serviteurs : ils assistent et participent à tous les actes de son existence. Ils répondent de lui à la nation et lui rendent des devoirs qui, serviles en soi, prennent le caractère d’honneurs suprêmes dès qu’il s’agit de sa personne. Ils ont l’obligation de les rendre, mais il en ont aussi le droit et le souverain ne peut s’y soustraire sans faillir à son caractère. Les deux termes sont inséparables.
Si c’est un privilège d’approcher du souverain — privilège chèrement acheté, car en dehors des questions de naissance et de qualité, toute charge, en France du moins, entraîne sa finance qui est grosse — il faut que la charge qui donne ce privilège soit exercée personnellement par son titulaire, et qu’elle le soit régulièrement, ponctuellement, si petite soit-elle ou si grande, afin que tout homme de la cour se tienne infiniment honoré de l’emploi qu’il y remplit, qu’il soit obligé par ses fonctions à la présence réelle, que par là il soit engagé si avant dans les intérêts du souverain qu’il ne puisse imaginer d’autre ambition que de le servir, concevoir d’autre désir que (le le contenter, ou former d’autre projet que de s’avancer dans ses bonnes grâces. 11 faut que cette foi en la monarchie se répande par chaque courtisan dans le public, que tout homme qui s’enrichit ou qui s’élève ne se tienne pas satisfait que
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lorsqu’il aura conquis par son argent ou son épée, pour lui-même ou pour ses descendants, quelque place où il serve personnellement le roi.
Pour que chacun des rites qui motivent la présence de chacun des officiers de la maison puisse s’accomplir, il faut que la vie du souverain soit réglée à la minute; que le souverain ne se lasse ni ne s’ennuie jamais d’être ainsi servi; qu'il éprouve h ce point le sentiment intime de sa mission quasi-divine que nulle de ces servitudes ne le fatigue ; qu’il y porte la conviction qu’il n’accomplit point là des cérémonies vaines, mais des actes d’une importance suprême. Ainsi, chacun y trouve son compte : le roi y puise cette force de la foi en lui-même; il en est plus respecté et ce respect le grandit à ses propres yeux; les officiers de sa maison se sentent honorés de le servir, se tiennent pour les premiers de l’État et, s’ils se livrent à des intrigues pour obtenir la faveur du souverain, ne sont point dangereux pour le trône ; la noblesse et la haute bourgeoisie ambitionnent des emplois qu’on peut multiplier à l’infini et qui sont une ressource inépuisable pour le trésor en même temps qu’ils sont un but pour toutes les ambitions; le peuple même, en sachant que le souverain est servi par les plus illustres familles de chaque province, en prend plus de vénération pour ce maître des maîtres.
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Pour que la monarchie héréditaire subsiste, il faut qu’elle réunisse ces trois éléments ; que le Souveraiü ait la certitude qu’il possède en luimême la plénitude du Droit; que ceux qui l’entourent aient la certitude que, le Souverain incarnant le Droit, l’approcher pour lui rendre les services les plus humbles constitue la distinction suprême; que les sujets, tous les sujets, aient la certitude que le Souverain ne peut être un autre, qu’il est parce qu’il est, qu’il n’a pour ainsi dire pas eu de commencement tant est ancienne sa dynastie et qu’il ne saurait avoir de fin tant l’hérédité en est assurée.
L’étiquette seule assure ces trois éléments : en enfermant dans la Cour la vie matérielle du souverain, elle l’environne d’un mystère sacré; c’est de ce mystère que dépend son pouvoir, et c’est pourquoi, peu à peu, sauf pour les plus grands, le souverain absolu devient inabordable; sa face ne doit plus être regardée; ceux même qui sont admis en sa présence ne doivent point lever les yeux sur lui. Tout se tient ici, tout s’enchaîne. Le despote d’Orient qui vit reclus dans son harem, que nul de ses sujets n’aperçoit, dont la présence n’est révélée aux ambassadeurs des peuples étrangers que par le rythme d’une musique traditionnelle ou par le bruit farouche des gongs d’airain, est seul conséquent. Il est l’envoyé de Dieu ou il est Dieu; on ne voit pas Dieu.
En Europe, parce que les dynasties y sont trop jeunes, et uniquement peut-être pour cette cause, les rois n’ont pas poussé la logique jusqu’à ce degré, mais ils y eussent été entraînés s’ils avaient duré. Déjà, en France, les rites avaient acquis une importance telle qu’ils accaparaient presque toutes les heures de la journée et chacun était nécessaire, non tant parce que la tradition le voulait ainsi que parce que l’existence du rite avait motivé la création de toute une série de charges qui n’eussent point été remplies, si le roi s’était dérobé. La Révolution ayant remboursé ou aboli les charges, le rite pouvait tomber en désuétude. Restait pourtant la tradition : était-on vraiment le souverain si on n’était pas entouré de la même foule qui jadis entourait le roi, si on n’accomplissait pas les mêmes cérémonies? Et comment, d’autre part, avoir le courage de s’y soumettre? Comment trouver en soi la constance de supporter, tous les jours, cette servitude? Comment se plier à cette série d’obligations qui accompagnaient par exemple, jusqu’aux derniers temps de la Monarchie bourbonienne, un acte aussi simple que le Lever?
. Le premier valet de chambre qui a couché dans la chambre du roi, faisant pénétrer les garçons de la chambre qui ouvrent doucement les volets et entrebâillent la porte aux entrées familières; puis, le Roi éveillé, l’appel de la grande entrée; le Roi sortant de son lit, le grand-chambellan ou
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le premier gentilhomme de la chambre lui passant la robe de chambre; puis, après des intervalles, tous réglés, le grand-maître de la garderobe lui mettant la camisole et le cordon bleu ; à chaque cérémonie de la toilette, une entrée correspondant : première entrée ou entrée des brevets, entrée des Ambassadeurs de famille, entrée de la chambre, cinquième entrée qui se fait quand le Roi a lavé ses mains, sixième entrée quand Sa Majesté a pris sa chemise. On dirait, ces Entrées, d’une pièce de Molière, d’un des divertissements d’entr’acte, . l’on voudrait que les courtisans s’avançassent dansant et faisant des grâces. En vérité, ils dansaient presque et toute cette cérémonie a comme un air de ballet, de ballet religieux, mesuré et très grave, comme en dansent les prêtres de toutes religions devant leurs idoles.
C’est une prérogative singulière de verser de l’esprit-de-vin sur les mains du Roi ou de lui présenter le bénitier, de défaire la manche droite ou gauche de sa camisole ; c’est un honneur de passer la chemise au Roi, un honneur qui échoit d’abord aux fils et aux petits-fils de France, |)uis aux princes du sang, puis aux princes légitimés, à leur défaut seulement au grand-chambellan et ensuite, en suivant la hiérarchie, au premier gentilhomme de la chambre, au grandmaître de la garde-robe, au maître de la garderobe, aux officiers de la garde-robe, chacun en son ordre; et cette chemise, chauffée, couverte
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d’un taffetas blanc, elle est, suivant le rang de celui qui la doit donner, présentée par tel ou tel dont c’est la charge, prise de telle ou telle façon, si bien que, derrière sa robe de chambre levée que deux valets de chambre soutiennent pour le dissimuler aux regards, le Roi peut grelotter durant que tel ou tel entrant dans la chambre, retire ses gants et se met en posture de le s ipvir.
Voit-on I\apoléon soumis à une telle contrainte et attendant ainsi sa chemise? Si son tempérament; lui permettait de subir de déliés minuties, où en prendrait-il le temps?
Sa vie est bien trop occupée par le travail pour qu’il puisse chaque jour en distraire des heures. D’ailleurs, dans ce palais, troué encore des boulets du Dix- Août, où des . feuilles de parquet sont rouges encore du sang des Suisses et des gentilshommes égorgés, comment songer à reprendre ainsi tout entière la défroque des rois? N’en est-il pas des morceaux qui, sur eux, gardaient une traditionnelle majesté, qui, sur un autre, sembleraient un déguisement de carnaval? Pour que ces cérémonies puissent émouvoir, provoquer le respect, assurer la dignité du trône, tout le moins demeurer sérieuses et être prises comme telles, il faut qu’elles aient un sens, qu’elles procèdent d’une tradition, qu’elles évoquent des souvenirs. Ici rien de tout cela ; nulle tradition hormis celle des Bourbons, nul souvenir hors du leur;
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rien qui appartienne en propre à la dynastie nouvelle.
Pour que le culte s’accomplisse, il faut qu’il trouve des prêtres, il faut que ces prêtres croient à la religion dont ils célèbrent les mystères. Or Napoléon lui-même ne peut avoir l’intime cerlitude de sa souveraineté comme l’avaient les rois descendants de Hugues Capet. Pour lui, l’étiquette est une nécessité de la monarchie, mais ne peut être un article de foi. Appliquée à sa personne, elle est une institution qu’il impose, une loi qu’il promulgue. Mais combien d’institutions tombées dans l’oubli en dix ans, combien de lois rapportées!... L’étiquette qu’il ordonne sera obéie parce qu’il est en possession de là force, mais elle ne saurait être vénérée. Les hommes qui viennent de la Révolution la prendront au sérieux lorsqu’il s’agira d’eux-mêmes, nullement quand il s’agira des autres; les hommes qui viennent de l’ancien régime n’y verront qu’une parodie du passé. Elle ne sera même point à leurs yeux une étiquette dans le sens propre, c’est-à-dire un code du cérémonial dont chaque article est constitué par un précédent, dont chaque prescription est justiliée par un exemple : seulement une consigne qui durera autant que celui qui l’a donnée.
A reprendre tout entier le cérémonial de la monarchie, il u’y a donc point à y songer, non que
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Napoléon craigne, en s’en alîublant, de se rendre ridicule (il n’a point le sens du ridicule; il a dit lui-même : « La puissance n’est jamais ridicule »), mais il ne veut point la restaurer parce qu’il en serait gêné, il ne le peut point surtout parce qu’il ne trouve point autour de lui la multitude qui lui serait nécessaire pour l’appliquer et pour que, en cela, il ne soit point inférieur aux anciens rois.
Ses compagnons de guerre ne sont point bons à de tels offices. Leurs chevauchées par l’Europe avec la mort en croupe ont rendu leurs reins trop peu souples pour des métiers d’antichambre. Ils ignorent comme on les remplit, et y commettraient de singulières balourdises. C’est de naissance qu’il faut tenir les usages et toute l’éducation doit y avoir été employée.
Même ceux, plus jeunes, qui ne sont point encore arrivés aux plus hauts grades et qui ont formé jusque-là la Famille consulaire, hommes de main et hommes de cerveau, y sont presque tous impropres. Sans regarder à leur origine, sans s’inquiéter de quelle souche ils sortaient ni de quel collège, Bonaparte les a recrutés au hasard des temps, sur leur bonne mine, parce qu’il les avait vus braves, intelligents et honnêtes, ceux-ci au siège de Toulon, ceux-là à la journée de Vendémiaire, les uns dans l’état-major de Berthier, les autres sur le champ de bataille de Marengo ; il en est de nobles, mais peu, encore de petite noblesse et qui n’ont jamais approché la Cour.
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Un seul est de bonne maison, mais c’est son nom justement, bien plus que sa réputation militaire, qui l’a fait appeler dans l’état-major aux derniers temps du Consulat.
Quant aux préfets du Palais que, vers la même époque, il a nommés pour faire les honneurs de ses réceptions, diriger le cérémonial et soigner le matériel, ce sont, la plupart, des bourgeois d’origine dont les mieux apparentés tiennent à quelque famille de finance, dont les mieux instruits de l’étiquette ont jadis, à la cour royale, exercé quelque charge infime, de celles qui savonnaient les vilains, leur permettaient d’ajouter au nom patronymique quelque nom de terre et, au bout de deux à trois générations, de parer d’un titre usurpé un nom de contrebande.
Pour les grands, vraiment d’ancienne noblesse et vraiment de haute race qui avaient été les grands-officiers de la couronne de France, il n’y fallait point songer. Ceux qui n’avaient point péri sur les échafauds demeuraient en exil religieuse ment fidèles à leur roi, dépossédé, non découronné. Le grand-aumônier de France, le cardinal de Montmorency-Laval vivait à Altona; du grandmaître, le prince deCondé, du grand-chambellan, le prince de Guéinéné, du grand-écuyer, le prince de Lambesc, du grand-veneur, le duc de Penthièvre, princes de la Maison royale ou de la Maison de Lorraine, inutile de parler. Le grand-
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bouteiller, le marquis de Verneuil, était mort, le grand-pannetier, le duc de Brissac, avait été massacré, le grand-fauconnier, le marquis de Vaudreuil, était près du Roi, le grand-louve tier, le comte d’Haussonville, rentrait à peine d’émigration. Il mourut en 1806 et ce fut seulement quatre années plus tard, en 1810, que son fils se présenta pour être chambellan.
Des premiers gentilshommes de la chambre, des capitaines des gardes, des gouverneurs de maisons royales, nul qu’on trouvât en l’an XII rôdant autour des Tuileries : ni Richelieu, ni Durfort, ni d’Aumont, ni Fleury, ni Noailles, ni Luxembourg, ni de Poix. Bien plus qu’on ne s’imagine, la haute noblesse est restée fidèle à ses maîtres ; pour avoir le semblant. Napoléon pourra plus tard recruter quelques cadets faméliques ; mais des chefs des noms et armes, de ceux qui ont la charge de leur maison, il n’en aura point de si tôt, si même il en a jamais.
Sans la participation assidue de cette foule illustre, le rétablissement de l’ancienne étiquette est impossible; seuls, ces hommes en possèdent les secrets, seuls, ils en connaissent les minuties.
! Seuls, ils ont pu, des siècles durant, s’interposer entre le roi et le peuple, sans que celui-ci en murmurât, parce qu’il connaissait leur illustration, et que pour lui l’éclat de leurs services rehaussait la majesté du trône.
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II est des raisons d’un autre ordre, qui, à défaut de Y impossible dont il n’a jamais voulu tenir compte, doivent se présenter à l’esprit de Napoléon et le déterminer.
La vieille monarchie reposait sur une fiction dynastique. La nouvelle est fondée toute sur l’idée que la nation a prise de son chef, La royauté capétienne se soutenait par le mystère, par l’ignorance où demeurait le peuple de ce que valait son roi : l’Empire vit par la communion v’^onstante entre l’Empereur et les soldats, par la conscience que tous les citoyens ont prise de son génie.
La France bourbonienne subsistait telle qu’elle étaiî, parce que des siècles après des siècles l’avaient ainsi constituée ; que chaque roi y avait mis sa pierre, que chaque reine y avait porté sa dot, que chacun des peuples qui la formaient en subissant, en acceptant, ou en réclamant la suzeraineté du roi, avait conservé ses institutions propres ; que ces petites nations dont le roi seul était le lien fédératif, gardaient leur vie particulière, leur esprit, leur langue, leurs coutumes, ne s’étaient jamais, quoiqu’on eût tenté, fondues en une seule et grande nation. Nul esprit commun, nul but semblable, nulles lois pareilles. Le roi de France, qui n’était au fait roi que de l’ile de France, aurait dû, comme d’autres souverains font encore, ajouter à son titre, s’il n’eût été,
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comme on disait, le plus haut après celui de Roi des Cieux, l’énumération des duchés et des comtés dont il était seigneur. Ainsi eût-il proclamé une vérité absolue. Lui seul donnait une cohésion apparente à ces éléments dissemblables ; en lui seul se confondaient des droits qu’il tenait bien moins de la conquête que de l’assentiment des principaux du peuple. A lui seul, non en tant que roi, mais en tant que duc et comte, remontait la hiérarchie féodale de chaque duché et de chaque comté.
Ébranler un chapiteau, c’était mettre tout l’édifice en péril, c’était en troubler toute l’économie. Il fallait vivre sur la foi des temps, tenant que ce qui avait mis six cents ans à s’organiser, et qui, depuis deux siècles, avait trouvé sa formule, durerait encore bien des règnes. La machine étant ainsi montée et marchant à peu près, il fallait la laisser fonctionner telle quelle, sans prétendre supprimer des rouages inutiles ou en remplacer d’usés par des neufs. Ainsi, chacun y avait sa place, ainsi, chaque institution, quelque surannée qu’elle parût, y avait sa raison d’être, son utilité, sa nécessité. 11 fallait, pour que les peuples en gardassent le respect, pour qu’ils n’en aperçussent point les crevasses, pour que, par un retour sur eux-mêmes, ils ne fussent point tentés de la démolir, que cette énorme et singulière mécanique, toute poussiéreuse et rouillée , fût en quelque façon noyée dans une sorte d’at-
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mosphère brumeuse et dorée, où les objets se confondissent, pour ne permettre d’entrevoir que la masse encore imposante et grandiose. Dès que les rois enlèvent quelque épaisseur au voile qui les couvre, le respect s’en va. Dès qu’ils touchent à leur machine pour la réparer ou la réformer, la machine s’arrête. Un temps, des roues folles tournent encore dans le vide, mais le grand ressort est brisé. Bientôt, tout cet amas de ferraille rongée et de bois pourri s’écroule comme de soi, au risque d’écraser la nation entière, et la terre, très loin, est toute jonchée de débris...
Mais le peuple se secoue, s’anime, se prend à vouloir vivre. De duché en duché, par dessus les barrières abolies, on se parle et l’on est surpris de se comprendre. Bientôt, on fait un pas les uns vers les autres, l’on se reconnaît et l’on s’embrasse. On a les mêmes haines, les mêmes besoins, les mêmes intérêts, le même idéal. Et, d’un bout à l’autre de ce royaume qui n’avait de commun que le roi, des hommes, de race diiïérente, qui s’expriment en des patois divers, sentent sur tout leur corps courir un frisson pareil. Ils veulent être une nation et ils sont la France.
De cette nation. Napoléon est l’élu. Sa machine à lui, il l’a construite lui -même, à son gré et au gré de la France. Elle est neuve et solide et ne perd rien à être regardée de près. Les ressorts
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d’acier qu’il a ramassés çà et là sur le sol, il les a retrempés pour son usage. Il les a combinés avec des rouages qui semblent nouveaux, mais que tous, la nation même lui a fournis. Il a eu soin de n’y rien mêler d’étranger, tenant que ce pays peut se suffire et ne doit point vivre d’emprunt. Il a fait sa machine assez haute et assez large pour qu’elle régisse le monde, assez délicate et sensible pour qu’elle se plie à tous les progrès et à tous les besoins nouveaux. Une roue cesse de fonctionner, — on l’enlève. Un ressort est usé, — on le change, et la machine marche toujours, La machine même est indépendante de lui. Il en est le suprême moteur ; il n’en est pas le moteur indispensable. Sans doute, pour qu’elle prenne tout son jeu, il faut que le chef de tous soit l’élu de tous, mais même si on la déplace de cette base; même si on lui enlève ce couronnement, la machine continue à marcher.
En ce qui le touche lui-même, il sent bien que c’est à ce principe unique, celui de la souveraineté nationale, qu’il doit d’être. Si par instants il veut confondre la dynastie qu’il établit avec celle des Bourbons, s’il accepte en quelque sorte leur succession, s’il s’efforce de donner à sa souveraineté une forme extérieure pareille, rien ne peut le soustraire à cette nécessité de demeurer en contact avec la nation. Aux heures où sa puissance lui paraît fondée de façon à défier tout orage, il peut multiplier les intermédiaires, n’ap-
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paraître plus devant le peuple qu’entouré d’une pompe glorieuse, en habits impériaux, épaissir lui aussi le mystère autour de sa personne et s’enfermer dans le harem. Mais, que viennent les jours mauvais où l’Europe coalisée le menace, il va de lui-même se retremper dans le peuple ; il se montre à lui en ses habits mililaires, il parcourt les rues et les places, il provoque la familiarité de la nation, tant il sent que « tout 'pouvoir émane du peuple et que rien de ce qui se fait sans lui nest légitime » .
Donc, puisqu’il considère que, comme pour les autres souverains, ceux qui l’ont précédé en France et ceux qui régnent autour de lui en Europe, il est nécessaire à son prestige qu’il organise une cour et institue une étiquette, puisqu’il sent en même temps que, aussi bien pour son tempérament qui ne s’y pliera point, que pour son travail qui en souffrira, et pour son pouvoir même qui en sera ébranlé, la restitution de l’ancienne cour et de l’ancienne étiquette, presque impossible par ailleurs, serait dangereuse et nuisible, il faut qu’il adopte ici comme ailleurs, un moyen terme, qu’il soit ici encore, comme il l'est dans la législation, dans l’administration intérieure et extérieure, dans le domaine spirituel, dans le régime de la propriété terrienne, dans l’organisation de la fortune mobilière, le conciliateur. 11 faut qu’il trouve une formule encore — et c’est peut-être, bien qu’il s’agisse aux yeux ae
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quelques-uns d’intérêts restreints, la plus difficile à rencontrer — une formule qui combine le passé avec le présent, et qui donne à la monarchie nouvelle qu’il organise, avec l’éclat qu’il recherche, avec la splendeur dont il prétend s’entourer, avec le recul qu’il lui croit nécessaire, une indépendance relative. Cette formule doit permettre au souverain de conserver la liberté de sa vie privée et de son travail public, doit le maintenir en contact permanent avec l’armée, doit lui laisser enfin, avec la nation, des relations assez fréquentes pour qu’il soit averti des grands courants qui s’y forment, qu’il reçoive les demandes particulières que les citoyens ont à lui adresser, et soit à même ainsi de réparer les injustices et les abus de ses agents.
Cette formule, Napoléon la trouve, et, peut-on dire, il la trouve sans tâtonner et du premier coup. 11 distingue en sa personne deux êtres : un être qui, dans l’ordre physique, intellectuel ou moral, a des besoins qui doivent être respectés et pour lesquels il faut une liberté entière ; puis, un être qui est assujetti à sa dignité et dirigé par le Grandmaître des cérémonies; un être de représentation et de pompe dont l’étiquette règle les démarches et qui, dès qu’il paraît en forme officielle, est soumis à tous les rites d’usage pour les monarques absolus. L’Homme garde son droit de penser, de travailler, de vivre à sa guise, de manger à sa fantaisie ; le Souverain conserve l’entourage né-
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cessaire à sa dignité, mais, de cet entourage, il ne reçoit que des services symboliques qui figurent seulement les devoirs réels pour lesquels, à l’origine des temps, toute charge a été instituée. C’est ce que Napoléon se plaisait à constater en disant « qu’il était le premier qui eût séparé le Service d'honneur (expression imaginée sous lui) du Service des besoins; qui eût mis de côté tout ce qui était réel et malpropre pour y substituer ce qui n’était que nominal et de pure décoration. »
11 appuyait cette innovation sur ce raisonnement : « Un roi, disait -il, n’est pas dans la nature, il n’est que dans la civilisation, il n’en est point de nu, il n’en saurait être que d’habillés. » Vraie pour lui, la théorie était fausse en ce qui touche les rois de droit divin. Ils ne sont point dans la nature, sans doute, mais parce qu’ils sont au-dessus de la nature. Leur puissance est surnaturelle par son origine et par sa transmission. C’est ainsi du moins qu’ils l’envisagent et qu’on la comprend autour d’eux. Qu’ils portent ou non les insignes de leur dignité, cela n’y fait rien : leur caractère est indélébile. Il est indépendant de l’exercice de leur pouvoir. Il ne tient point au sacre qu’ils ont, la plupart, reçu à Reims : le sacre, pour eux, n’est point une investiture, il n’est qu’une consécration. Nus, ils sont rois, tout autant qu’habillés, et les fonctions domestiques que les grands du royaume remplis-
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sent près d’eux pour les vêtir ou les dévêtir affirment sans réplique la permanence de leur fonction monarchique.
Pour Napoléon au contraire, son caractère est nouveau, il dépend d’une triple investiture militaire, nationale, et religieuse. Dans le passé, il se rattache à rien, dans l’avenir, il ne s’enchaîne à rien. Les devoirs qu’on lui rend s’adressent à la souveraineté dont il est revêtu, — souveraineté dont il doit porter les insignes — non à l’homme qui, lui, garde le droit d’avoir une vie privée, une vie non officielle, sans faillir à son devoir de souverain, sans manquer à la Royauté comme ont fait Louis XV et surtout Louis XVI.
Cette distinction peut ne s’être point présentée à l’esprit de Napoléon ou, plus vraisemblabl&ment, il n’a pas, même à Sainte-Hélène, voulu l’exprimer, parce que c’eût été l’aveu que son pouvoir était en cela inférieur à celui des Bourbons : mais elle résulte des faits et il ne pouvait s’y soustraire. Lorsqu’il dit : « Si j’avais été mon petit-fils !... » et qu’il envisage quelle eût été l’étendue de sou autorité s’il l’eût tenue de deux générations seulement, il affirme, et avec quelle singulière vigueur, à quel point la tradition lui a fait défaut en son édifice monarchique; à quel point, dès qu’il est sorti de la réalité du droit démocratique pour chercher à son pouvoir des origines de droit divin, il s’est trouvé inférieur à ceux qu’il a remplacés, parce que, là, lui qui ne reconnaît pas
l’étiquette
l’impossible, s’est heurté à quelque chose qui est hors de lui et au-dessus de lui : le Temps, qui seul consacre les dynasties et leur donne aux yeux des peuples un air de divinité.
Pour concilier ce qui fait la réalité de son pouvoir avec ce qui a été jusque-là la représentation, du pouvoir, Napoléon est donc obligé d’avoir deux existences : l’une, de parade, a pour théâtre V Appartement d’honneur^ et les Grands Appartements àei, Palais, la Chapelle, les Théâtres, le Corps législatif, le Sénat, Notre-Dame etl’llôtelde-Ville, toutes les scènes diverses où il doit jouer en public son rôle d’empereur : l’autre, sa vie vraie, sa vie personnelle, sa vie d’homme, sa vie de travailleur, sa vie de mari et d’amant s’écoule toute entre les murs de \ Appartement intérieur. Là, il est lui-même : il apparaît avec ses façons familières, ses méthodes de travail, ses manies d’ordre et de rangement. C’est là qu’il faut le voir d’abord si l’on prétend se représenter l’homme qu’il a pu être et si l’on veut prendre de son existence normale — celle qui lui a permis de sulTire à son œuvre et de remplir ses destinées — une notion qui s’approche par quelque côté de la vérité historique.