Napoléon devant ses contemporains
NAPOLÉON DEPUIS SA NAISSANCE JDSQTj'a SA NOMINATION AU COMMANDEMENT DE l'aRMÉe d'iTALIE.
Napoléon retiré à l'île d'Elbe excitait la vive attention de tous les gouvernemens alarmés de voir si près d'eux celui qui pouvait reprendre le sceptre de l'Europe plus facilement qu'il ne l'avait conquis ; sur le rocher de Sainte-Hélène, chacun des mouvemens de l'illustre captif donnait une secousse au continent; on eût dit à l'inquiétude des cabinets que, d'un moment à l'autre, il allait apparaître sur les côtes de France et se créer encore une armée en paraissant. Parler de Napoléon à ces deux époques , c'était encourir les soupçons et la haine des princes; en effet, après l'avoir renversé du trône , ils tremblaient encore à son seul nom , et auraient voulu pouvoir l'ensevelir dans un profond
oubli. Aujourd'hui les craintes n'ont plus mêinc de prétextes ; Napoléon a cessé de vivre ; il n'y a plus ni inconvénient, ni danger à retracer les actions de cet homme extraordinaire. Sans doute, on rie peut ni tout dire , ni tout savoir sur Napoléon ; mais sans avoir la prétention d'offrir aux lecteurs un tableau complet de sa vie, il convient de saisir, pour raconter les faits dont elle se compose , le moment où les contemporains , encore tout pleins de leurs souvenirs, peuvent approuver ou contredire l'écrivain.
Napoléon a laissé et devait laisser une impression profonde en France; avec lui^ nous étions montés au sommet de la gloire et de la puissance ; avec lui , on nous a vus tomber dans un abîme ; il est resté au fond ; nous nous sommes relevés parce qu'un peuple ne périt pas comme un homme, mais chaque jour nous rappelle notre chute et ses funestes conséquences ; ainsi, notre orgueil national et notre patriotisme nous entretiennent sans cesse de Napoléon ; mais d'autres causes encore expliquent comment sa mémoire reste gravée si avant dans les cœurs.
Dans ses premières campagnes d'Italie, il avait conquis la paix; après une absence ou un exil de deux années, il était revenu, couvert des lauriers d'Egypte, pour établir un gouvernement ferme et sage, et réparer les désastres qui nous avaient enlevé toutes les conquêtes que nous assurait le traité de Campo-Formio. Grâce à sa prudence et à sa lermeté, les partis, près de s'enlr'égorger de nouveau, s'étaient réconciliés; les ennemis déclarés d'autre-
fois ne se haïssaient plus, et goûtaient les fruits de la concorde. La France aurait préféré la liberté constitutionnelle à l'empire ; ses vœux étaient déçus sous le rapport politique, mais elle se plaisait du moins à reconnaître que Napoléon, qui la voulait grande , s'occupait sans relâche de la rendre florissante ; d'ailleurs le nouveau chef de l'Etat remplissait les devoirs d'un prince, avec une application et une constance qu'elle n'avait vues, peut-être au même degré, dans aucun de ses rois, Charlemagne et Louis XIV exceptés; encore Napoléon l'emporte-t-il sur tous deux, par la passion et la puissance du travail, et surtout parce qu'exempt des faiblesses de l'amour, il savait commander même à son goût pour les plaisirs. Si le pouvoir de Napoléon paraissait excessif à la Nation, si elle se voyait avec peine sous un maître, ce maître était du moins un grand homme; il régnait seul sur elle, et ne l'abandonnait, ni aux caprices des maîtresses, ni au pouvoir des favoris, ni à l'insolence des gens de guerre, ni à la tyrannie des ministres, ni à l'avidité des hommes de cour : plus ferme, plus réservé que Henri IV et deux de ses successeurs, il défendait le trésor public , sans avoir besoin d'un Sully pour le garder, et ne donnait pas le fruit des sueurs du peuple à des marquises de Verneuil, à des Montespan, à des Pompadour ou à des Dubarry. En administration, il avait des lumières ; il se montrait appliqué; il était ami de la justice, et beaucoup plus esclave des règles et des lois, qu'on ne l'aurait attendu de son caractère, et d'un penchant si mar-
({U('' pour la doiuinalion : mais ce qui caractérisail particulièrement le règne de .Napoléon, ce crue le peuple tout entier savait par une expérience plusélo- ([uente que de belles paroles, ce que l'on sentait avec reconnaissance, surtout dans les chaumières, c'est qu'il conservait, avec l'égalité si chère aux Français, tous les bienfaits réels d'une révolution à laquelle plusieurs millions d'hommes doivent des vètemens, une cabane, un champ, et du pain qui n'est plus trempé des sueurs ou des larmes de l'esclavage : aussi plus nous allons en avant; plus un système qui ne blesse pas moins les vrais intérêts du trône que ceux du peuple, acquiert de développement ; plus une conjuration habilement ourdie, mais qu'un seul acte de la volonté royale pourrait anéantir, s'applique et réussit à nous enlever les conquêtes de la révolution sur l'injuste système qui sacrifiait la majorité au petit nombre, et ravissait le nécessaire et les droits les plus sacrés à tant d'hommes, pour faire de quelques-uns des élus sur la terre, plus le nom de Napoléon devient populaire; il l'était déjà beaucoup plus qu'on ne pense communément , il le devient chaque jour davantage. Nous en sommes arrivés au point qu'écrire contre Napoléon, même au nom de la liberté qui l'accuse avec justice, paraît une chose hors de propos, et que le peuple français demande, au lieu des déclamations passionnées qui ont fatigué sa patience, un récit naïf et sincère de la vie d'un capitaine.' sous lequel il a dicté pendant vingt ans la loi à l'Europe ; d'un chef illustre, dont le génie ,
le règne, les créatious, les triomphes, les revers, appartiennent à l'histoire nationale, et en font une partie essentielle.
Ces considérations expliquent assez les motifs de notre entreprise; elles annoncent aussi le caractère particulier de l'ouvrage. Il sera simple et sans faste : mais surtout il dira la vérité. Convaincu que la vérité seule est bonne , nous ne chercherons ni à louer ni à blâmer Napoléon ; nous nous appliquerons à le montrer tel qu'il a été, mais non à le faire plus grand ou plus petit que nature, à le peindre meilleur on pire que l'Europe ne l'a vu; au lieu d'être panégyristes ou déprédateurs, nous nous efforcerons d'être peintres fidèles.
Napoléon Bonaparte naquit le quinze août 1769, à Ajaccio, dans l'île de Corse, réunie à la France en 1768. On a répandu le bruit que M. de Marbeuf était son père, mais on sait maintenant que le jeune Napoléon avait deux ans au moment où ce gouverneur passa pour la première fois en Corse. Napoléon devait le jour à Charles de Bonaparte , membre d'une cour souveraine, et àLaetitia Ramolino,son épouse. Les Bonaparte étaient originaires de San-Miniato en Toscane ; leur maison avait été souveraine à Trévise. L'avantage de la naissance, et surtout une grande protection, firent entrer Napoléon à l'école militaire de Brienne. « Ma vie a été si éton- »nante, dit-il lui-même quelque part, que les admi- » rateursde mon pouvoir ont pensé que mon enfance
» avait été extraordinaire, ils se sont trompés; mes pre- «mières années n'ont rien eu de singulier: je n'étais » qu'un enfant obstiné et curioux.» Il paraît que sa pauvreté lui fit éprouver des humiliations que sa fierté dévorait en silence, mais avec une espèce de rage, au milieu des élèves plus favorisés que lui par la fortune. Il eut aussi beaucoup à souflVir des bruits injurieux répandus, soit sur la liaison de sa mère avec M. de Marbeuf , soit sur la profession de son père qui, cependant, membre de la cour royale d'Ajaccio, comme nous l'avons dit j)ius haut, avait été encore choisi, en 1779, par les États de la Corse, pour représenter la noblesse dans une députation envoyée au roi de France. Ces outrages lui fournirent deux occasions de faire éclater jusqu'à la plus haute imprudence, mais avec beaucoup d'iionneur pour son caractère, la profonde indignation d'un fils attaqué dans ce qu'il a de plus cher au monde, les auteurs de ses jours. A dater de cette époque, il se fit, à son égard, un changement favorable dans l'esprit des maîtres et des élèves de l'école; les uns conçurent de l'estime, les autres presque du respect pour Bonaparte. Appliqué, laborieux, solitaire, renfermé en lui-même, il exerçait déjà sur ses condisciples l'influence d'un grand caractère; on lui obéissait déjà comme à un homme fait pour commander ; on subissait l'ascendaul de sa supériorité : pour lui, inllexiblc aver ses égaux, il paraissait docile à ses chefs, et respectait surtout les règles établies; jamais il ne se r»'\(»ll:i foiiire l'oidiiv On a remarfpu' (('k* tous se^
Jeux étaient des images de la guerre; il ne voyait que des camps, des fortifications, des armées en présence; il était déjà général. Exact à remplir tous ses devoirs d'élève de l'Ecole, les sciences exactes obtenaient cependant de lui une préférence exclusive ; elles convenaient à la sévérité de ses goûts^ à la rectitude de spn esprit ; la littérature, les beaux-arts, avaient peu d'attrait pour lui ; plus tard il leur donna de l'attention, et prit plaisir à converser avec les hommes distingués qui les cultivaient avec succès. Nous ne suivrons pas Napoléon, de Brienne à l'école militaire de Paris où il se fit aussi remarquer par la puissance de sa volonté, par ses heureuses dispositions, et par des promesses qui présageaient un brillant avenir. Au sortir de cette Ecole, Bonaparte ne soupçonnant pas et ne pouvant pas soupçonner sa haute destinée, reçut, en 1 786, le grade de sous-lieutenant d'artillerie, dans le régiment de La Fère, avec une joie inexprimable. «Le comble de mon ambition, dit- » il lui-même, se bornait alors à porter une épau- «lette à bouillons sur chacune de mes épaules; un » colonel de l'artillerie me paraissait le nec plus ultra » de la grandeur humaine. »
Nommé capitaine en 1789, ce ne fut qu'en 1792 que Bonaparte eut l'occasion de se faire connaître. 11 était le partisan déclaré de Paoli, alors fidèle à la France ; celui-ci, à son tour, avait de la prédilection pour le jeune officier dans lequel il voyait déjà un homme taillé à l'antique, un des grands hommes de Plutarque. Mais quand Paoli voulut déserter la
cause de la France, et vendre la Corse à l'Angleterre, Bonaparte l'abandonna d'une manière éclatante, et se mit à la tête d'une partie des bataillons de gardes nationales réunies pour défendre l'indépendance de leur patrie ; tel lut son début dans la carrière des armes. Les Corses, attaqués par des forces supérieures, trahis par Paoli, leur chef, succombèrent dans une lutte inégale, et virent brûler, par les ennemis, la ville d'Ajaccio où la maison de Bonaparte fut incendiée ; il courut alors des dangers de toute espèce qui le forcèrent à se réfugier à Marseille avec sa famille pour éviter la proscription ; il était , à cette époque et long-temps encore après , un ardent zélateur de la liberté ; il ne pouvait voir sans enthousiasme les grandes fêtes populaires qui célébraient nos triomphes sur la coalition. Il avait encore les mêmes principes en arrivant au commandement de l'armée d'Italie ; il les professa pendant toutes ses premières campagnes.
Nous ne rapporterons pas les premiers faits d'armes de Bonaparte , ils ne firent qu'annoncer en lui d'heureuses inspirations et une grande valeur; de plus brillans succès lui étaient réservés sous les remparts de Toulon. Des traîtres ont livré cette ville aux coalisés; les Anglais et les Espagnols occupent le port et les deux ra(l(\s ; les forts et les batteries environnantes sont en leur pouvoir. ]\îais l'audace et la conviction (ju'il n'est rien d'impossible à des soldais républicains régnaient alors dans les conseils ; plus une «Mifreprise présentait de diflicultés , plus les esprits
se sentaient disposés à la tenter. Le siège de Toulon est résolu précisément parceque Ja ville semblait imprenable par ceux qui ne 'pouvaient l'attaquer à la fois par mer et par terre. On envoie Bonaparte à Lyon pour obtenir des poudres ; il s'acquitte habilement de sa mission, transporte sous les murs de Toulon les munitions qu'il a rassemblées, et se rend au quartier- général où l'attendait le grade de chef de bataillon d'artillerie. On lui confie les divers travaux du siège; il examine les lieux, reconnaît les inconvéniens du plan adopté pour la réduction de laville^ en présente un autre qui triomphe des observations et de la résistance des anciens officiers , grâce à l'appui du représentant du peuple Gasparin , assez éclairé pour deviner le premier les talens du jeune homme destiné à devenir l'un des plus grands capitaines du monde. Actif à exécuter avec audace ce qu'il avait conçu avec génie , Napoléon s'empare du poste des Arènes, enlève le petit Gibraltar où nos soldats font des prodiges qui paraissent invraisemblables, même quand on connaît la vérité; se rend maître successivement des autres redoutes, et fait tomber Toulon aux acclamations de la Nation ; mais elle ne retint que le nom du brave et habile Dugommier qui avait , comme général en chef, la conduite supérieure du siège. Le grade de général de brigade, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, devint la récompense de Bonaparte. 11 s'en montra digne par de nouveaux services à la journée del Gairo, à la prise d'Oncille, du col de Tende, et d'Orniéa. 11 avait
coHçu dès lors le projet d'une invasion du Piémont, mais il ne put décider les représentans à profiler do la fortune , en adoptant une idée aussi hardie que juste. Bonaparte dirigea encore les mouvemens de cette même armée sur la Bormida , à l'action de Dégo et à la prise de Savone. En février i 795 , il commandait à Toulon l'artillerie de l'expédition maritime destinée d'abord pour la Corse, et ensuite pour Rome. A cette époque , et par le moyen de son influence sur les canonniers , il calma une insurrection à l'arsenal , et sauva la vie des représentans Mariette et Chambon.
JjSl reprise de Toulon, qui avait excité tanl d'enthousiasme en France , parce qu'elle était à la fois une vengeance exercée contre la plus insigne des trahisonSj et une victoire remportée sur le gouvernement anglais , alors le plus implacable de nos ennemis, et celui d'entre eux pour lequel la INation toute entière avait le plus de haine, devait encore avec ses autres services recommander Bonaparte à la reconnaissance de l'autorité ; mais bientôt après il €e vit , au contraire, suspendu de ses fonctions. Un conventionnel, nommé Aubry, s'appliquait alors à punir, par la réforme ou la destitution, les plus généreux déCenseurs delà patrie. Aubry qui avait déplacé Bonaparte , voulait bien lui conserver son grade, mais non pas l'y rétablir dans l'arme de l'artillerie. « Vous Mes trop jeun<' , lui disait-il, laissez passer les anciens. » «On vieillit bien vite sur le champ de bataille, répondit Bonapart»^ . et j'en arrive. > Obligé
de patienter et de supporter l'injustice , Bonaparte dut se résigner à rester dans l'inaction au milieu de Paris où il menait une vie assez triste , assez inquiète même, lorsque sur l'avis des représentans du peuple, qui avaient été à l'armée d'Italie, il fut mis en réquisition par le comité de salut-public, au comité topographique où il conseilla des dispositions qui nous firent conserver la rivière de Gênes.
Le 10 vendémiaire an 4> un mouvement destiné par les meneurs, à préparer le retour de la dynastie des Bourbons, éclata dans quelques sections de Paris. Barras, nommé général en chef de l'intérieur, et chargé de combattre les insurgés, prit pour adjoint Bonaparte, en qualité de général de division; ce mouvement, réprimé en quelques heures, ne coûta pas une perte considérable aux vaincus, mais c'est toujours un grand malheur que de verser le sang des hommes. Au reste , ce malheur doit retomber sur les imprudens qui excitèrent une insurrection si mal concertée, ou sur les lâches qui laissèrent dans le danger, sans y prendre part, des citoyens entraînés par des suggestions perfides, et presque tous étrangers au but secret de l'entreprise. La Convention, attaquée par des hommes armés, usa du droit d'une défense légitime; quant à Bonaparte, il ne fit qu'exécuter, comme militaire , sans aucune passion personnelle, et au contraire avec tous les ménagemens possibles, les ordres de l'autorité qui gouvernait la France, de l'autorité avec laquelle la Prusse et le$ Bourbons d'Espagne avaient traité do puissance à
puissance. Celle journée, dont les victimes devaient exciter les plus vifs regrets, eut du moins l'avantage de hâter ce que l'on voulait surtout empêcher^ rétablissement de la constitution de l'an 5, et la créalion d'un gouvernement régulier.
Sorti du sein de la Convention, le Directoire s'empressa de reconnaître les services de Bonaparte par la confirmation du grade de général de division et le commandement de l'armée de l'intérieur. Tout autre eût borné ses vœux à se maintenir dans un poste difficile, mais entouré d'un certain éclat; Bonaparte n'y vit qu'une dignité sans gloire, et se plaignait secrètement d'être condamné à une insupportable et stérile représentation.
L'amour pouvait seul faire diversion aux tourmens d'une ame ardente qui brillait de s'élancer dans la carrière de la gloire. Bonaparte rencontrait dans la société madame de Beauharnais; elle lui adressa des choses flatteuses sur ses talens militaires, et cet éloge l'enivra. Né avec un caractère sévère, d'ailleurs timide avec les femmes, parce qu'il n'avait pas vécu dans la sphère brillante où elles exercent leur empire, il fut attiré par la douceur, la grâce^ et un certain charme, qui étaient les dons particuliers de la veuve du général Bcauliarnais ; il sentit f|u'olle était nécessaire à son bonheur, et ne tarda poinlà s'unir avec elle. Heureux, si écoulant sa propre conviclion, et mieux conseillé par son co'uicjue par la polilicjue, il u'cùl pas délaissé ensuite une compagne qui semblait lui a\()ir appoilt' en <l(tl une prospérilé sans iiii'l.iniie !
INous étions en paix avec la Hollande, la Prusse et l'Espagne; la Russie, la Suède et le Danemarck ne se mêlaient pas de nosaflfaires: mais la Grande-Bretagne se maintenait en état d'hostilité ouvertecontre nous; et l'Autriche, qu'elle soutenait par des subsides, continuait à nous faire une guerre opiniâtre sur le Rhin; il fallait ébranler cette puissance par une diversion au-delà des Alpes. Bonaparte présenta cette idée au directoire; elle fut adoptée sans obstacle , et valut à son auteur le commandement de l'armée d'Italie. Carnot, en proposant cette nomination, cédait à sa haute estime pour les talens de Bonaparte, mais il était aussi l'interprète du vœu des officiers et des soldats qui avaient exécuté les plans du général d'artillerie à Toulon et dans le comté de Nice.
Arrêtons-nous ici , et regardons tous les prodiges qu'avait enfantés la Révolution française jusqu'au moment où un jeune homme dont le génie ne s'était encore révélé qu'à quelques observateurs attentifs, mais bien éloignés cependant de prévoir ce qu'il y avait d'avenir en lui, vint commencer lahaute fortunequi le rendit maître de l'Europe , et substituer son ascendant à celui de la République qui avait triomphé de toutes les coalitions formées contre elle.
La fm de l'année 1792 avait vu la chute du trône, l'invasion des Prussiens et des Autrichiens dans la Champagne, la levée des volontaires, la naissance de la République presque créée sous le canon des ennemis, la victoire de Valmy qui les renvoya de France; des succès du côté de l'ItaUe, la prise de Mayence
sur ie Rhin , l'héroïque résistance des habitans de Lille , la bataille de Jemraappes et la conquête de la Belgique. Cependant nous n'avions qu'une armée faible, sans accord , sans confiance, et pas un seul général de renom à l'ouverture de la campagne. Aussi la connaissance positive de notre situation à cette époque avait-elle fait naître les plus folles espérances dans le cœur des princes, des ministres et des généraux de l'Europe ; il ne s'agissait de rien moins que d'occuper toute la France, de châtier Paris, et d'éteindre la liberté dans le sang de ses plus habiles défenseurs; mais la Nation, que la politique étrangère ne comptait pour rien dans ses calculs, avait reçu depuis 1789 une impulsion forte ; elle était toute préparée à produire des prodiges par des inspirations sublimes : oa méconnut ce caractère en elle ; on l'irrita par la présence des armées ennemies; le duc de Brunswick et le téméraire Bouille commirent l'imprudence de l'insulter par d'insolentes menaces ; elle s'indigna de l'outrage , jura de se venger et tint parole. En quelques mois , cette France que l'on avait crue accablée , mais qui se relève si vite, même quand elle paraît dans une situation désespérée, devint l'étonnement , la terreur des princes qui l'avaient méprisée, l'espérance des peuples qui se félicitaient du succès de ses armes.
Les hostilités recommencèrent avec l'année suivante , et la fortune sembla d'abord nous sourire ; mais bientôt on vit la déroute d'Aix-la-Chafx'Ile, la perte de la bataille de Nerwinde, la chute de Mayen-
ce, Toulon et notre Hotte livrés aux Anglais, Landau bloqué, la perte de la bataille de Truillas, Perpignan investi , la guerre civile dans nos contrées méridionales , le volcan do la Vendée ouvert au cœur de la France , nos places du Nord occupées par l'ennemi , Maubeuge en danger, Paris menacé une seconde fois par une armée formidable et dont la retraite se trouvait assurée dans toutes les hypothèses, et enfin la Nation sous l'influence d'une espèce de fatalité qui enchaînait les malheurs aux revers; voilà notre situation pendant une partie de l'année 1795. Ce qui nous sauva peut-être fut la coalition de toutes les puissances de l'Europe contre nous ; elle fit sortir du sein de la France un million de soldats , et quatorze armées qui se présentèrent à l'ennemi comme une barrière invincible sur la vaste étendue de nos frontières. Alors, une suite inouïe de triomphes répara de grands désastres, et remplit d'un immortel éclat l'année 1 794. A ces temps se rapportent la défaite des Anglais à la bataille de Hondtschoote, la victoire de Watignies , les succès de Dugommier et de Masséna du côté de Nice, la ruine des armées royalistes dans la Vendée, la défaite des révoltés de Lyon et de Marseille, la délivrance de Landau jurée par nos soldats instruits de la reprise de Toulon , nos succès du côté des Alpes , dans le Piémont, et aux Pyrénées; alors vinrent successivement la bataille de Turcoing, l'un des plus beaux trophées militaires de la France républicaine, et l'immortelle victoire de Fleurus, qui nous valut la
reprise de nos places fortes du Nord, la possession de la Belgique, tout le pays en -deçà du Rhin ; et, par une conséquence inévitable de l'ascendant que nous avions obtenu, la conquête de la Hollande, dont la lloUe fut prise par notre cavalerie sur le l'exel. INos armes triomphaient également du côté de l'Espagne, surtout aux Pyrénées Orientales où Dugommier, malgré les efforts d'une armée de soixante raille combattans, faisait capituler une garnison de quinze mille hommes enfermés dans Bellegarde, et soutenait cette belle opération par la bataille de la Montagne-Noire, gagnée par nous, grâce à ses habiles dispositions, et à sa mort que nos soldats jurèrent de venger, comme une autre armée française voulut jadis venger la mort de Turenne. 11 faut encore rapporter ici l'affaire de Quiberon, la soumission de la Vendée, préparée par les sages mesures du général Iloche, la prise de Luxend)ourg. Quelques autres succès mêlés de revers dus à la conduite, aujourd'hui si bien connue, de Pichegru, qui abandonna Jourdan et trahit la France, marquèrent la fin du règne de la Convention et les commenceinens du Directoire exécutif. Dej)uis le 20 juin 1796 jusqu'au mois d'avril suivant, notre étoile avait un peu pâli, mais elle jetait encore beaucoup d'éclat et dominait sur l'horizon ; nos guerriers avaient éclipsé toutes les renommées militaires de l'Kurope.
Pendant le cours des quatre années que nous venons de parcourir, nos quatorze armées ressemblaient à des armées romaines qui avaient pour
chefs des Camilles et des Fabricius. Animées du même enthousiasme pour la liberté, pleines du même désintéressement, enfantant des prodiges par une génère use émulation, capables de résister aux plus grandes fatigues comme aux plus dures privations, occupées de la patrie et non pas d'elles-mêmes, ne demandant ni proie ni récompenses, elles offrent un spectacle unique dans l'histoire des peuples modernes. Nos soldats étaient, sans nul doute, les premiers soldats du monde pour le courage , mais surtout par des sentimens etdespensées qui rappelaient les plus belles époques des républiques anciennes. Les chefs, qui avaient grandi avec eux sur leschamps de bataille , avaient acquis une haute réputation que relevait encore la simplicité de leur vie. On remarquait à leur tête plusieurs hommes d'élite sortis presqu'à la fois des rangs de nos armées : Kellerman qui leur avait montré le chemin de la victoire, Dumouriez né avec du génie pour la guerre, mais infidèle à la gloire et à la patrie; Dugommier plein de talens et de vertus , mais enseveli dans l'un de ses triomphes; Pérignon son heureux successeur; le sage Moncey ; le modeste Jourdan qui a sauvé la France, et n'a jamais trompé personne; Pichegru qui, après avoir rendu de si grands services à son pays, allait flétrir ses lauriers en trahissant l'armée confiée à sa garde ; Moreau destiné à le surpasser en génie militaire , et à expier la faiblesse ou plutôt la nullité de son caractère politique, en mourant les armes à la main contre des Français, et sous les dra-
poaux de rétranger. De fous ces hommes à qui la liberté avait révélé leur génie et fourni un grand théâtre pour le développer, peut-être le plus étonnant était Lazare Hoche, le libérateur de l'Alsace, le pacificateur de la Vendée. Simple soldat avant la révolution , et général en chef à vingt-cinq ans, Hoche avait les talensd'un capitaine et ceux d'un homme d'état , mais la mort devait bientôt l'arrêter dans une carrière où il avait éclaté par des succès capables de le conduire au pouvoir, où peut-être il aurait pu se maintenir. Après ces vainqueurs des généraux de l'Europe , on distinguait au second rang des hommes dignes du premier : Desaix, né avec le génie de la guerre, à la fois audacieux et prudent, intrépide aux combats et habile dans le conseil ; Gouvion-Saint-Cyr, presque égal à Moreau ; Championnet digne de succéder à Jourdan; Kléber le bras droit de tous les généraux en chef et le seul qu'on osfit leur substituer en leur absence, Kléber si grand à la bataille d'Héliopolis; et enlinMasséna, le premier des généraux de division sous Dugommier, et qui comptait déjà les {)lus étonnans faits d'armes, avant de se placer à côté des capitaines du siècle par la bataille de Zurich. iNotre armée renfermait encore une foule de lieutenans habiles auxquels un général en chef pouvait confier le succès d'une entreprise en leur assignant le poste du talent et du danger; ils sont morts ou vivent couverts de j];loire. Les moins illustres d'entre eux avaient une renommée , quand Bonaparte arrivait , avec le secret
de son génie, au commandement. Presque inconnu de nos armées, excepté de celle d'Italie, il était ignoré de la France : sans appui que l'estime de Carnot et la bienveillance mobile de Barras, qui eux-mêmes ne pouvaient avoir beaucoup de confiance dans leur position ; étranger aux partis, quoiqu'il eût une opinion et qu'il parût avoir donné des gages à la révolution , il n'avait ni influence politique, ni moyen d'en acquérir que par des victoires, et ne possédait pour trésors que sa fortune et son épée.