CHAPITRE II
CAMPAGNES d'iTALIE, JISQI''aV DÉPAUT POUR l'ÉCVPTE.
Bonaparte prit le couinianderaent de l'armée d'Italie le 20 mars 1796, époque dont l'anniversaire a été marqué pendant vingt ans par un si grand nombre d'événemens dans le cours de sa carrière. Cette armée, quoique renfermée long-temps sur un théâtre trop étroit pour elle, n'était ni sans gloire, ni sans enthousiasme; elle avait terminé une campagne heureuse par la brillante affaire de Loano où Schérer, fidèle au plan de Masséna, et admirablement secondé par cet intrépide général qui en eut presque tout l'honneur, fit perdre aux alliés /(Ooo hommes restés sur le champ de bataille, et 5ooo prisonniers, outre tout le pays occupé par les Sardes; mais ce succès n'avait point eu les conséquences utiles que nous aurions dû en retirer. Lorsque lîonaparle arriva, l'armée, éparsc dans les rochers qui bordent la rivière de Gènes, sans vivres, sans souliers, sans habits, sans armes, privée de solde, dépourvue d'artillerie , livrée à l'indiscipline, et composée de /|0,ooo hommesseulement, voyait devant elle 90,000 combaltans, abondamment pourvus de tout, secondés par la facilité des communications, retranchés dans des positions inexpugnables, et commandés
par un vieillard expérimenté. Bonaparte, après avoir pourvu aux besoins les plus pressans de l'armée , commença par se concilier l'esprit des généraux qui, comme Masséna, auraient pu s'offenser de la préférence qu'il venait d'obtenir sur eux (i). Il s'empara plus facilement de l'esprit des soldats, en leur montrant l'Italie comme le terme de leurs privations et la source de leur gloire. « Camarades, leur dit-il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers; jetez les yeux sur les riches contrées qui sont à vos pieds, elles nous appartiennent , allons en prendre possession. » A ces mots, toutes les voix répètent le cri français, le cri précurseur de la victoire; la conquête de l'Italie est jurée , chacun sera fidèle à son serment.
Bonaparte soumet ses opérations à un plan qu'il avait médité long-temps à l'avance, celui de séparer les armées autrichienne et piémontaise, commandées, la première par Beaulieu et Argentau, la seconde par Colli et Provéra. Argentau est attaqué, battu à Montenotte, puis rejeté sur Millésimo et jusqu'à Dégo, où il éprouve de nouvelles défaites. Beaulieu fuit, épouvanté, par Acqui et la vallée de Corba; Provéra, établi à Cossaria, se laisse envelopper, et se
(i) Cependant Masséna et Augereaii, à la première nouvelle de sa nomination au commandement en clief de l'armée d'ilalie, lui écrivirent l'un et l'autre pour le féliciter, en lui disanl :« Depuis p) long-temps, vous connaissez la justice que "je rends à vos talcns niililain;!^. n
met q la discrétion du vainqueur; Colli est chassé successivement de Montérémoto, de Cévaet de Mondovi m'en ne résiste à l 'inipétuosité de nos braves. En moins de six jours, ils ont pris vingt-un drapeaux et cinquante pièces de canon : ils ont mis 20,000 hommes hors de combat, et se sont emparés des forteresses de Coni, de Tortone, et d'Alexandrie. Le roi de Sardaigne, tremblant pour son trône, demande un armistice, nous abandonne ses places fortes, et renonce à la possession de Nice, de Beuil, et de la Savoie. Les Autrichiens s'étaient retirés dans la Lombardie, sans avoir rien fait pour empêcher la défection de celte contrée. Bonaparte, qui les suivait toujours sans leur laisser un moment de repos, écrivit au Directoire : « Je marche sur Beaulieu ; je l'oblige à repasser le Pô; je le passe, immédiatement après, je m'empare de toute la Lombardie, et avant un mois, j'espère être sur les montagnes du Tyrol, trouver l'armée du Rhin, et porter, de concert avec elle, la guerre dans la Bavière. Ce projet est digne de vous, de l'armée, et des destinées de la France. »
Ainsi se découvrait déjà le génie qui devait nous rendre maîtres de l'Allemagne, et dicter la paix dans les murs de Vienne. Ce que Bonaparte annonçait au Directoire, il l'exécute au moment même. Les plaines de la haute Italie lui sont ouvertes : il laisse derrière lui le Piémont, et s'élance vers la Lombardie. Beaulieu s'imagine que les Français vont passer le Pù à Valence, il concentre ses forces entre la Sésia r\ \v Tésiu. Une manœuvre simulée lui donne
le change; le Pu est traversé entre les bouches du ïésin et de l'Adda. Les Français occupent Plaisance, et débusquent un corps de l'armée impériale du poste de Fombio; et de toutes les rivières que Beaulieu avait mises entre eux et lui, il n'a plus que l'Adda pour sa défense. Il dégarnit Pavie, et ne laisse que 200O hommes dans la citadelle de Milan, rassemble ses troupes au pont de Lodi, et se décide à attendre son heureux rival. Tous les moyens de défense et une artillerie formidable protègent ce pont que le général Sebollendorf n'avait pas voulu couper, tant il regardait comme imprenable une position dont tout semblait nous défendre l'approche. Bonaparte, à peine arrivé, ne craint pas de donner le signal de l'atta- (|ue, quoique une partie de son armée n'ait pu le suivre; il s'avance sous une grêle de mitraille, place lui-même les deux batteries qui doivent balayer le pont et la rive opposée, et ordonne à Masséna de réunir ses grenadiers en colonne serrée pour forcer ce redoutable passage. Au milieu du pont, la mitraille qui vomit la mort de tous côtés, cause quelque hésitation dans la colonne; Berthier, Masséna, Cervoni, Dallemagne, l'intrépide Lannes, s'élancenl pour soutenir la valeur des soldats, et le pont est emporté avec beaucoup de gloire, mais au prix de beaucoup de sang. Cette bataille rappelle un trait de notre gaîté militaire. Les vieux soldats de l'armée d'Italie étaient dans l'usage de donner un nouveau grade à leur jeune général par chaque victoire; c'est ainsi qu'il fut fait caporal à Lodi, sergent à Casli-
glione ; de là le nom de petit caporal, terme d'affection que les troupes lui donnaient toujours, et qui exerçait sur elles un pouvoir magique. Partout où se trouvait le petit caporal, on faisait des prodiges ; les généraux ennemis, avertis tout-à-coup de sa présence par nos efforts, disaient : « Bonaparte est là. • La brillante journée de Lodi lejeta Beaulieu derrière le ^lincio, nous ouvrit les portes de Crémone, de PaviCj de Pizzighittone, et de Milan. Abandonné par rArchiduc, et enflammé par l'amour de la liberté, par les belles espérances que le vainqueur avait fait concevoir, Milan attendait en lui le libérateur de l'Italie : son entrée dans cette ville fut pour lui un triomphe aussi éclatant et plus touchant que ceux de César ou de Pompée ; elle fut une fête nationale pour les Italiens devenus les amis des soldats français, accueillis partout aux cris de vive la liberté. Le jour même de ce triomphe, le Directoire signait le traité de paix avec le roi de Piémont, et consacrait une fête solennelle aux victoires de la République; le lendemain, Bonaparte pressait le siège du château de Milan, dont la reddition mit à sa disposition une notnbreuse artillerie qui devait servir à la prise de Mantoue. Décidé à commencer promptement une nouvelle campagne , Bonaparte adresse à l'armée une proclamation qui respire, encore plus ([lie la première, cet enthousiasme de liberté auquel la France avait dû les prodiges de ses armes et sa glorieuse indépendance. On y lisait entre les belles paroles qui lirent tressaillir de joie lu
terre classique de la liberté : « L'heure de la vengeance a sonné; mais que les peuples soient sans inquiétudes, nous sommes les amis de tous les peuples. )' Le départ de Bonaparte suivit cette proclamation digne de l'éloquence militaire des anciens; il avait quitté Milan, au milieu des acclamations; trois heures après, le tocsin donne à toute la Lom- Lardie le signal d'une insurrection générale contre nous. On essaie d'arracher l'arbre de la liberté ; on foule aux pieds la cocarde tricolore; à Binasco et à Pavie, les nobles et les prêtres, unis pour égarer le peuple et le soulever, excitent les Italiens au massacre des Français. L'existence de l'armée dépend d'une mesure prompte et sévère ; Bonaparte ne donne pas au mal le temps de s'étendre. Binasco disparaît dans les flammes, et Pavie, sourde aux représentations de l'archevêque Visconti, expie sa rébellion au milieu des horreurs du pillage; il n'y eut de respecté que l'université, immortel ouvrage de Joseph n.
Le calme renaît, l'ordre se rétablit; les Italiens se prononcent en faveur de l'indépendance nationale. Le général en chef règle le gouvernement de la Lombardie, fonde à Milan la république Cisalpine, et continue sa marche victorieuse.
Obligé de passer sur le territoire de Venise, il cherche à la neutraliser, et même à se la rendre favorable. Séduites par une proclamation entraînante, les autorités vénitiennes se prêtent aux vues du général ; il s'avance, se porte èi Brescia, dirige en appa-
rence toutes ses forces vers la pointe supérieure du lac Garda, pour y forcer le passage du Mincio; renouvelle à Borghetto les merveilles du pont de Lodi; atteint Beaulicu à Valleggio et à Villa-Franca, le contraint de gagner les défilés du ïyrol, et vient camper devant Mantoue où le général vaincu était parvenu à jeter i5,ooo hommes, l'élite de son armée.
Bonaparte presse le siège de Mantoue, avec toute l'ardeur de son caractère et toute la force de sa volonté. La place est vigoureusement attaquée; aussi, malgré un admirable système de défense, malgré 4oo bouches à feu, qui ne cessaient de tonner, malgré une garnison aguerrie et commandée par des généraux expérimentés qui avaient tenté même des sorties heureuses , le boulevard de la haute Italie va tomber entre nos mains; il faut renoncer à cette conquête : le maréchal Wurraser accourt des gorges du Tyrol , avec 60,000 hommes qu'il vient réunir aux forces de Mêlas, successeur de Beaulieu ; ainsi nous aurons plus de 100,000 combaltans à vaincre, avec moins de 4o,ooo. Après une défense héroïque, Masséna, dont la position était entre Vérone et Rivoli, Masséna, attaqué par des forces immenses, avait été obligé de se replier sur Pavésano, pour ne pas compromettre le salut de sa division, et peut-être celui de l'armée ; autant en avait fait le général Sauret, à Salo; et Brescia était au pouvoir des Autrichiens. Bonaparte apprend ces premiers succès de rcniicmi; il ordonne à Aiig«'n'au de se retirer à Kéverbello; lève, avec une habilolé pleine d'audace.
le siège de Mantoue ; abandonne son artillerie, sûr de la reprendre après la victoire, ou dans les murs de cette forteresse. Wurmser venait d'entrer dans cette ville, aux acclamations de joie de la garnison et des habitans; mais au lieu d'attaquer notre armée avec vigueur et célérité dans la position hasardeuse où elle se trouvait, il s'arrêtait à faire rentrer avec appareil tout l'équipage de siège que nous avions laissé devant Mantoue. Bonaparte ne perd pas un moment; sesmouvemens sont rapides comme ses pensées. L'ennemi nous trouve à Salo et à Lonato; nous courons à Brescia;Quasdanowich est battu sur plusieurs points; Wurmser vient au secours des siens à Goïto, en poussant ses avant-postes jusqu'à Castiglione ; nous y marchons, l'ennemi cède à la vigueur de nos attaques sur ce point, comme à Lonato, maisWurmser s'avance de nouveau avec 25,000 hommes pour donner la main à Quasdanowich : d'habiles manœuvres séparent ce général de Wurmser; sur le point d'être enlevé dans son camp de Gavardo, il perd la position de Lonato où Bonaparte, n'ayant avec lui que 1,200 hommes, dut à sa présence d'esprit, à son audace, et à sa fortune, la capitulation d'un corps d'armée considérable qui le sommait de se rendre. Alors éclate la bataille de Castiglione, le p^us beau des trophées militaires d'Augereau, et l'une de ces grandes journées que Moreau, déjà porté aux faiblesses de la jalousie, enviait au génie de Bonaparte. Dans cette campagne de cinq jours, l'Autriche perdit 70 pièces de canon, tous ses caissons d'infanterie, 20,000 hommes, et
l'Italie dont une victoire immortelle nous assurait la possession.
Bonaparte ne laisse pas reposer la fortune; dès le lendemain de la bataille nous marchons; nouveaux échecs pour ^\urmser; il est forcé de quitter la ligne du Mincio; son avant- garde est chassée de Vérone, lui-même éprouve encore des revers dans de brillantes actions qui complétèrent les victoires de Lonato et de Casliglione, et servirent de prélude à d'autres triomphes.
Le héros d'Italie, libre de suivre toutes les inspirations de son génie, profitait habilement de ce privilège réservé pour lui seul ; mais sur le Rhin hi division du commandement changeait des succès en délaites; le vainqueur de Fleurus avait d'abord marché en vainqueur jusque sur les bords de la JNab, mais, mal secondé par Moreau, il reculait devant l'archiduc Charles ; à deux reprises, l'armée de Sambre-et-Meuse fut sur le point de périr, deux fois elle fut sauvée par la sagesse et l'activité de Jourdaii, habile à profiter de la lenteur du prince Chailos qui pouvait nous perdre, soit h Achteu, soit dans le défilé de Peignitz. Moreau fut plus heureux ; il remporta des victoires, et soutint avec honneur les désavantages d'une marche rétrograde qui convient si peu au caractère dos Français; copondant le délaul de concerl dans les opérations force enlin à une retraite diflicilc des armées qui auraient pu marcher de front jusqu'à Vienne. Nos soldats étaient les mêmes quVii Italie; il se fil des prodiges d'héroïsme à
^9 l'armée de Sambrc-el-Meuse, au milieu des revers; le Rhin vit aussi notre armée digne des faveurs qu'elle sut arracher à la fortune, mais le génie et surtout le caractère de Bonaparte manquait à nos défenseurs sur cette partie du théâtre de la guerre. Au défaut d'un Bonaparte, il fallait du moins que le gouvernement sût imprimer une direction forte aux deux généraux, et les forcer à mettre de l'ensemble dans leurs opérations; l'autorité montra de la prévention contre Jourdan, une faveur déclarée pour Moreau, et de la mollesse envers tous deux.
Pendant que nos deux armées de la Sambre et du Rhin perdaient en vains efforts tant de courage, de talent et d'héroïsme même, l'armée d'Italie, renforcée par quelques troupes venues de l'intérieur, se préparait à d'autres triomphes , en déconcertant les nouveaux projets de l'ennemi ; Bonaparte les avait devinés. Wurmser devait nous attaquer avec vigueur sur l'Adige , et s'efforcer de rétablir les communications avec Mantoue , tandis que le général Davidowich défendrait le ïyrol, à la tête de vingt mille hommes , et secondé des milices du pays. Bonaparte se décide à marcher au devant de ce dernier ennemi auquel les combats de Rovérédo et de Caliano enlèvent 8000 soldats, vingt pièces de canon, des drapeaux et beaucoup de munitions; la seule division Masséna avait pris part à l'action'et dissipé tout un corps d'armée. C'est après la journée de Rovérédo, que Carnot écrivait au général en chef: « Quelle gloire pour vous, immortel Bonaparte !» Mas-
oo
séna était enfin dans la ville de Trente; une nouvelle action avec l'ennemi, retranché derrière le torrent de Lavis, rappelle le courage et les succès du vainqueur de Lodi, et continue nos succès de ce côté. Maintenant W urmser appelle notre attention ; il est battu sur la Erenta par des troupes qui avaient fait vingtdeux lieues en deux jours pour le rejoindre sur ce point ; il manque d'être pris à Bassano , il se dirige vers Mantoue , tandis que Davidowich est forcé de se jeter dans le Frioul. Un pont que l'on avait négligé de couper retarda la ruine de Wurmser en lui permettant de se retirer sur Mantoue dont il ne sortira plus que pour être battu ou prisonnier. Tranquille désormais sur les tentatives de l'ennemi, et sur les dispositions prises pour le contenir et l'aflamer, Bonaparte se rend à Milan pour consolider les conquêtes de la République, non moins menacée par les artifices de la politique la plus dangereuse, que par la force des armes.
Il est impossible d'énumérer les preuves d'audace , d'activité , de vigueur et de talent que firent alors nos soldats et leurs chefs : quant à Bonaparte , jamais il ne se montra plus grand homme de guerre : les marches de César et de Frédéric II n'ont rien de pareil à celles de nos troupes dans cette circonstance; les savantes combinaisons de Turenne , unies aux illuminations soudaines du grand Condé, ne donneraient ici qu'une faible idée des opérations de leur jeune rival. L'étonnement auguiente lorsqu'on voit, d'un côté, l'état critique, la faiblesse, souvent le
Jl
dénuement de notre armée, sans cesse décimée par la victoire, et réduite à suppléer au nombre par des prodiges. De même, en lisant la correspondance de Bonaparte avec le Directoire, en voyant le général qui expose avec tant de force lès périls qui peuvent ensevelir les Français en Italie, trouver en lui assez de génie et de constance pour triompher de tous les obstacles, on ne peut s'empêcher d'admirer un tel phénomène. Cependant, celui qui conduisait de front tant et de si vastes opérations militaires, tenait encore dans ses mains tous les fils de la politique : il lui fallait ménager et contenir Gênes; gagner ou effrayer Venise; intimider Naples et Rome; conduire des négociations avec les gouvernemens d'Italie ; suivre toutes les intrigues ourdies dans la Péninsule, en couper la trame sans cesse renouée ; déconcerter le fanatisme, réprimer les insurrections; veiller à la fois sur la mer comme sur la terre, et enfin se ménager, soit avec le Directoire exécutif, soit avec les amis de la liberté en France, qui, quoique divisés d'opinion, étaient d'accord dans leurs alarmes secrètes de l'essor que prenait une telle renommée. La garnison de Mantoue , découragée par des défaites successives, chaque jour plus étroitement resserrée dans la place , s'affaiblissait rapidement par les maladies et la mortalité, conséquences naturelles de la disette. Le vieux Wurmser était abattu par la cruelle perspective de succomber, faute de secours qu'il n'osait plus espérer après la perte de deux armées envoyées pour délivrer Mantoue. Mais
le cabinet autrichien attachant, avec raison, lapins haute importance à la conservation de cette forteresse, profitait de nos revers d'Allemagne pour faire passer une quatrième armée en Italie. Déjà elle a traversé le Tyrol, sous les ordres de Davidowich et d'Alvinzy; ils amènent 45, ooo hommes sur l'Adige ; lîonaparte n'en a que 33, ooo, la guerre et les maladies endémiques ont réduit nos forces à ce point. Placé entre l'armée qui marchait sur lui et la garnison de Mantoue qu'un mouvement heureux de l'ennemi pouvait délivrer, le général français veut battre d'abord Alvinzy et se jeter ensuite sur Davidowich; mais les événemens ayant contrarié ce plan, nécessitent, après de sanglans combats et des succès divers, l'une des plus terribles actions de la guerre, une bataille de trois jours.
Aréole, situé au milieu de marais vastes et profonds, entrecoupé de ruisseaux et de lorrens, est hérissé de canons et barricadé. Les grenadiers français tentent le passage; mais nous sommes arrêtés pendant deux jours. Béliard, Lannes, Masséna, Augereau, se surpassent eux-mêmes en héroïsme de courage; Augereau saisit un drapeau et s'avance sur le pont, une colonne se précipite avec lui, mais aussitôt la tête de cette colonne est renversée par le feu des ennemis. Bonaparte anivo et s'éci le: «Grenadiers, n'êles-vous plus les vainqueurs de Lodi? Suivezmoi. » Il (lil, cl prenant en main un drapeau, il s'avance à leur têle. Son aide-do-canjp est tué à ses cotés; lui-même nedoitson salut qu'au dévouement
de son état-major; ses ofTiciers l'environnent, et lui font un rempart de leurs corps. Il monte à cheval à l'extrémité du pont; une décharge à mitraille renverse ceux qui l'enlouraient ; son cheval, effrayé, se jette avec lui dans un marais. Au milieu des ennemis, les grenadiers voient le danger, ils s'écrient tous ensemble : « En avant pour sauver le général ! » Et aussitôt ils reviennent au pas de charge sur l'ennemi, le repoussent au-delà du pont et sauvent Bonaparte. Il se relève, se détermine à suspendre l'attaque, tente le passage à l'embouchure de l'Alpon, allume des feux sur la digue d'Arcole, afin de dérober sa marche à ses ennemis, et bientôt se trouve prêt à les combattre.
Il joint Alvinzi , l'attaque, lui enlève trente pièces de canon, 8,000 prisonniers, et le repousse au-delà de Vicence. Ensuite il court à Davidowich qui nous avait fait éprouver des échecs. Ce général était perdu par suite de nos manœuvres, si l'avis de la défaite de son général en chef ne l'eût engagea rentrerpromptement dans le Tyrol. Prévenu dans tous ses mouvemens, Wurmser tente vainement de venir au secours d'Alvinzy, et se voit forcé de rentrer dans Mantoue. La nouvelle de nos succès, portée à Paris,ycausa un enthousiasme général, mais ils avaient été achetés par bçaucoup de sang français que l'on pouvait peut-être éviter de répandre. Bonaparte ressemble trop ici au prince de Condé si prodigue de la vie de nos héroïques soldats. Dans l'année de ces merveilles, les vents seuls empêchèrent le 'j:,cn6--
rai Hoche de descendre avec une armée en Irlande, et de porter peut-être un coup morte! à l'Angleterre. On se rappellera long-temps l'héroïsme du général llumberl et de ses i 5oo compagnons, seuls devant une armée de 5o,ooo. hommes, et obtenant la plus honorable capitulation.
■ Les rigueurs de la saison suspendirent les combats en Italie; l'armée française avait besoin de repos. Bonaparte ne restait cependant pas inactif : il organisait les républiques cispadane et transpadane; méditait ralfranchissement de sa patrie que Paoli avait livrée aux Anglais; purgeait les Alpes des bandes de barbets qui en infestaient les passages, et veillait avec la plus sévère attention sur les besoins de notre armée , à laquelle il se rappelait sans cesse par des actions et par des paroles toutes dirigées vers un grand but. On le trouvait partout. Dans la nuit du 17 au 18 novembre, visitant les avant-postes, il aperçoit un factionnaire endormi, il s'approche, prend le fusil, et continue la faction de la sentinelle. Le soldat se réveille, reconnaît son général, et se croit perdu. « Rassure-loi, lui dit Bonaparte; après tant de fati- » gués, il est bien permis à un brave de s'abandonner »au sommeil; mais une autre fois choisis mieux ton » temps. »
Excitée par ses succès sur le Rhin, soutenue par la constante opiniâtreté de la volonté qui préside toujours à ses conseils, quel que soit le prince qui la gouverne, l'Autriche ne pouvait tarder à repn'udre l'oflensivc. Un mouvement national avait élé iuipri-
mé à la monarchie autrichienne. La jeunesse de Yienne elle-même accourait se ranger en Italie sous des drapeaux brodes des mains de l'impératrice et donnés par elle. Depuissans renforts avaient été envoyés au général Alvinzi. Il devait combiner ses opérations avec celles Je l'armée papale, et marcher avec le gros de ses troupes sur l'Adige et le lac de Garda, afin d'occuper l'armée française vers Rivoli, tandis que le général Provéra s'avancerait avec un corps de 8000 hommes sur Mantoue vers Legnago. Cette conception vicieuse et les rapides combinaisons de Bonaparte perdirent l'ennemi. Après des attaques où l'avantage nous resta, Joubert avait cependant été obligé de se replier ; x\lvinzi s'attendait à le trouver seul sur le bas Adige, mais Bonaparte était présent derrière la position de Rivoli, et Masséna manœuvrait sur la gauche. Alvinzi ignore ces mouvemens ; il fait des fautes, et nous en profitons. Au moment où s'étant emparé du plateau de Rivoli qu'il avait tourné, il croit la division Joubert forcée de poser les armes, une colonne de son armée, coupée tout à coup, est réduite à se rendre. Le corps du prince de Lusignan éprouve aussi de grandes pertes. Vainqueur d'Alvinzi, Bonaparte charge Joubert d'achever la défaite de ce général, et s'élance avec la division Masséna au-devant de Provéra qui se dirigeait à marches forcées sur Mantoue. Malgré leurs fatigues, l|;urs combats, et 5ooo prisonniers à garder, nos soldats, guidés par leur général en chef, arrivent sous les murs de cette ville presqu'aussitot que
les colonnes autrichiennes. Provéra ne peut soutenir notre premier choc, son avant-garde est détruite, toutefois il échappe ; mais grâces aux précautions de Bonaparte, il clierche en vain à enlever le fort St. -Georges élevé devant Mantoue. Cependant il parvient à combiner avec le général Wurmser une attaque sur la Favorite ; cette attaque échoue dans une bataille célèbre qui force le vieux maréchal à rentrer dans la citadelle. Provéra resté seul, entouré de tous côtés, dépose une seconde fois les armes aux pieds du général français. Délivré de toute inquiétude sur ce point par la réduction du corps de Provéra, Bonaj>arte poursuit les restes de l'armée d'Alvinzi, et leur livre une suite de combats victorieux. Enfin, le 2 février, Mantoue, l'imprenable Mantoue, est obligée de capituler. Du 7 janvier, jour où commença le mouvement de l'armée ennemie, jusqu'au moment de la reddition de la forteresse, l'Autriche perdit /jôooo hommes tués ou prisonniers, six cents bouches à feu, des magasins immenses, deux généraux rendus à discrétion, leur commandant en chef resté à la merci du vainqueur, soixante drapeaux qu'Augercau fut chargé de présenter au Directoire. \\ urmser reçut, dans une capitulation honorable, le prix de son courage et la preuve éclatante de l'eslime de Bonaparte dont la conduite fut aussi généreuse que politique, et produisit beaucoup d'eflet à Vienne. Ou<'l([M<'S jours après, le vieux niaréchal avertit Bonaparte d'un projet d'empoisonnement formé contre lui. Le traité de Tolenlino, conclu avec le pape ,
couronna cette campagne digne d'une éternelle renommée. C'est le jour même de son entrée à Ancone, que Bonaparte médita les grands travaux qu'il a fait exécuter depuis dans ce port.
Un nouvel adversaire se présente à nous en Italie ; c'est un prince de la maison impériale, l'archiduc Charles, illustré par des victoires récentes en Allemagne; mais l'armée d'Italie ne pouvait alors être vaincue par personne. Les victoires du Tagliamento et de St.-Michel ouvrent aux Français la province de Gorishia, laCarniole,ristrieetlaCarinthie. Les ports de Fiume et de Trieste sont occupés, et la maison d'Autriche tremble dans Vienne. La rapidité des revers du prince Charles fut telle qu'on pouvait lui appliquer, avec un léger changement, le mot de César : Je suis venu^j'ai vUjj'al été vaincu. En efl'et, ce fut en moins d'un mois, après l'ouverture de la campagne, que l'Autriche, qui avait orgueilleusement refusé les propositions de paix du vainqueur, se vit contrainte à la demander. Dans le moment où Bonaparte réduisait ainsi à la terreur notre ennemie infatigable, Hoche, à la tête de l'armée de Sambreet-Meuse, gagnait la bataille de Neuwied, et menaçait la ville de Vienne, où peut-être il espérait arriver avant le général de l'armée d'Italie; il fut arrêté dans le cours de ses succès, ainsi que Moreau, par la nouvelle de la signature des préliminaires de paix à Léoben.
Tandis que Bonaparte s'occupe de faire cesser l'elfusion du sang humain, on lève tout à coup l'étendard
de la révolte en l'absence de notre armée. Ancône , Sénaglia, le duché d'Urbin, retentissent de fanatiques déclamations. Les princes d'Italie apj3ellent la population aux armes, et la soulèvent contre les Français. Le sénat vénitien, sous le voile d'une aslucieuse neutralité, seconde leurs efforts, et veut fermer le retour de l'Italie au vainqueur qui travaillait autant pour elle que pour la France. Le signal du massacre est donné; le sang coule à Vicence, à Padoue, à Bergame. La seconde fête de Pâques voit massacrer nos soldats dans les hôpitaux de Vérone, et Venise a ses vêpres siciliennes. De pareilles atrocités ne restèrent pas long-temps impunies, et l'on saisit l'occasion de déclarer la guerre à Venise. Environnés de troupes françaises, craignant le juste ressentiment de Bonaparte, ne pouvant pas réprimer une insurrection populaire qui les menaçait de leur ruine, les patriciens , réduits à implorer notre secours, consentirent au sacrifice de leurs prérogatives ; et, après cinq siècles de proscriptions, la démocratie vint s'asseoir sur les ruines de l'aristocratie d'un petit nombre de familles. Gènes suivit l'exemple de son ancienne rivale, et s'honora du titre de république ligurienne. En môme temps nos victoires et notre politique affermissaient aussi la république Cisalpine reconnue par l'Autriche dans le traité de Campo-Formio qui ne fut signé que le 17 octobre
Dans l'intervalle de l'armistice à la signature du traité de paix avec l'Autriche, avait éclaté la journée
du 18 fructidor, entreprise inconstitutionnelle du Directoire et des Conseils, contre une partie de leurs membres accusés d'un complot pour la ruine de la République. L'esprit de réaction, que la Convention avait encoui-agé pard'imprudens exemples, et que le Directoire n'avait pas su arrêter par la sagesse et la fermeté ; les élections avaient amené dans le sein du Corps législatif beaucoup de royalistes qui voulaient le rétablissement de la monarchie, et conspiraient pour elle au mépris de leurs sermens : ils ont avoué, depuis, leursvœux et leurs complots ; ils en ont reçu la récompense éclatante. Mais, comme il arrive toujours dans les mesures arbitraires, il y eut des victimes, et la déportation frappa de dignes amis de la liberté constitutionnelle. Ce malheur n'aurait pas eu lieuj si la machine politique avait eu dans ses élémens un moyen légal de dissoudre le Corps législatif. L'événement, quoiqu'inévitable , n'en porta pas moins un coup funeste à la constitution de l'an IIÏ, et à la puissance civile qui, travaillant à sa propre ruine sans le prévoir, se servait imprudemment de la force militaire. Pichegru fut convaincu enfin de manœuvres avec les émigrés, par la découverte de sa propre correspondance ; et Moreau, par une dénonciation tardive contre son général, eut le double malheur d'altérer sa gloire, et de se rendre très-suspect auxamis de la liberté. Aussi se vit-il dans la positionlapluséquivoqueet la plus embarrassée quand il vint de l'armée à Paris. Bonaparte , sans cesse en butte à la haine et aux attaques d'une faction
ennemie du nouvel ordre des choses soutint, par ses proclamations etparrentremise d'Augereau, la journée du 18 fructidor qui lui révéla sans doute la faiblesse du Directoire. Ainsi il se trouva.en opposition déclarée avec Carnot, son ami, que frappait cette journée. S'il eiit connu à cette époque lessentimens secrets d'Augereau, il n'aurait pas été trahi à Lyon parce général vain et jaloux, qui faisait le républicain, et n'était qu'un homme aussi brave sur un champ de bataille qu'incapable et timide dans les aflaires, sans principes comme sans caractère. On assure que Bonaparte blâma beaucoup la mesure de la déportation, et qu'il aurait voulu seulement un décret d'accusation contre quelques-uns des chefs. La gloire de Bonaparte, déjà si grande à cette époque, s'accrut encore par la défection de Pichegru, par l'éclipsé de la gloire de Moreau ; mais la mort inattendue de Hoche, qui aurait eu la volonté, peutêtre la force, de lui disputer le pouvoir, le laissa vraiment sans comj)étiteur. Il avait d'ailleurs eflacé se» rivaux comme capitaine; il avait levé cent vingt millions de contributions en Italie, dont la moitié avait servi à nourrir l'armée, et l'autre moitié à pourvoir aux besoins de l'intérieur et à ceux de l'armée du llhin ; il s'était montré homme d'Ktat ; il avait institué des républiques; il avait imposé la pa\\ à l'AuLi iche ; il fut reçu à Paris avec une espèce de ponipc militaire, niais non pas avec une reconnaissance sentie par le Directoire qui se garda bien de lui donner une fête populaire. Bonaparte avait es-
péré rentrer à Paris au milieu de tous les monumens des arts, fruits glorieux et légitimes de ses triomphes en Italie, et recueillis avec des soins religieux par une commission de savans et d'artistes, à la tête desquels étaient Monge et Berlhollet. Sa présentation au Directoire, dans la cour du Luxembourg préparée pour cette cérémonie, eut lieu le lo novembre 1797. Il était accompagné de Schérer et de Talleyrand-Périgord. A côté de lui, marchait le général Joubert, portant le drapeau de l'armée d'Italie. Les deux ministres prennent la parole; leurs discours n'excitent qu'une légère attention. Joubert prononce une courte harangue, et se jette avec abandon dans les bras de son général. Bonaparte reste debout ; il va parler. Tous les yeux sont fixés sur lui:
« Citoyens directeurs, dit-il, le peuple français, «pour être libre, avait des rois à combattre.
» Pour obtenir une constitution fondée sur la «raison, il avait dix-huit siècles à vaincre.
))La constitution de l'an 3 et vous, avez triomphé »de tous les obstacles; la religion, la féodalité et le » royalisme, ont, depuis vingt siècles, gouverné l'Eu- » rope; mais de la paix que vous venez de conclure » date l'ère des gouvernemens représentatifs.
«Vous êtes parvenus à organiser la grande Nation «dont le territoire n'est plus circonscrit que parce » que la jNature elle-même en a fixé les h mites.
» Vous avez fait plus.
»Les deux plus belles parties de l'Europe, si célè-
»bres jadis par les arts, les sciences, et les grands
• hommes dont elles furent le berceau, voient le «génie de la liberté sortir du tombeau de leurs an- » cêtres; ce sont les piédestaux sur lesquels les desti- » nées vont placer deux grandes Nations.
»J'ai l'honpeur de vous remettre le traité signé à »Campo-Formio, et ratiGé par l'Empereur.
«La paix assure la liberté, la prospérité de la Ré- » publique; lorsque le bonheur du peuple sera assis »sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière » deviendra libre. »
Le président du Directoire, Barras, répondit à ce discours en faisant un éloge pompeux de Bonaparte et de l'armée. Quelques jours après, les conseils donnèrent au général une fête brillante dans la galerie du Muséum. L'Institut se fit un honneur de le compter parmi ses membres, et lui déféra une place vacante par la proscription de Carnot; toute la Nation applaudit au choix du savant aréopage.
Cet enthousiasme ne pouvait qu'inquiéter le Directoire, alarmé dès long-temps de la gloire, de l'influence et des projets de l'homme qui attirait sur lui tous les regards de la France et de l'Europe. Ces craintes n'étaient pas sans fondement : Bonaparte s'était trahi lui-même en Italie, par un mot proj>hélique : « Je serai le Brutus des rois et le César de la
• France. «Ce mot explique sa fortune et sa chule. Après avoir emprunté de la République la force qui l'a fait triompher de tous les obstacles, il devait pé-
rir par une faute méditée, môme au milieu de ses triomphes, celle de renverser la liberté à laquelle il devait tout, 11 ne fallait être ni Brutus ni César, mais premier magistrat d'un peuple libre.