CHAPITRE X ET DERNIER
COliP o'cElt GÉNÉRAI..
Essayons maintenant de rapprocher, dans un tableau rapide, les traits qui composent la physionomie morale de l'homme le plus extraordinaire des temps modernes, et peut-être de tous les temps. Dans son enfance, rien de remarquable que la curiosité qui cberche la raison de tout. Dans sa jeunesse, la passion des sciences exactes , un ascendant marqué sur ses condisciples, un orgueil qu'il ne fallait point offenser, l'amour de l'ordre et l'obéissance aux règles établies. Ses maîtres aperçoivent en lui les traces profondes d'un grand caractère; l'un d'eux écrit au sujet de son élève : a (]'est du granit échauffé par la flamme d'un volcan. » Sorti des écoles mihtaires, Bonaparte fit ses premières armes avec les gardes nationales de la Corse contre les Anglais qui s'étaient emparés de cette île par le secours du célèbre Paoli, long-temps le héros du jeune officier dont il avait entrevu les hautes destinées. De l'époque de l'incendie d'Ajaccio par les Anglais, date peut-être la haine nationale et invincible que Bonaparte a toujours portée à ces insulaires. Aussi courut-il avec joie
à Toulon pour en délivrer la France , comme il avait voulu en délivrer son pays natal. Désormais il trouvera ces éternels ennemis de notre prospérité partout devant lui jusqu'à la fin de la carrière qui va s'ouvrir devant *ses pas.
Après quatre années de triomphes remportés sur toutes les forces de la coalition, nous n'avions pu obtenir la paix générale : l'honneur de la conquérir était réservé à un officier de vingt-six ans qui n'avait jamais commandé une armée. Pendant le cours de ces brillantes campagnes d'Italie , couronnées par les préliminaires de Léoben, les Anglais ne lui suscitèrent pas moins d'embarras que les Autrichiens; quelquefois même les premiers lui parurent plus redoutables que les seconds; leur politique soulevait contre nous toute la Péninsule ; leur or seul entretenait la guerre, et suscitait des armées nouvelles pour succéder à celles que nous avions vaincues. Dans cette lutte acharnée, Bonaparte, devenu l'héritier de la guerre d'extermination que le fils de lord Chatam avait déclarée à la République française, sentait à toute heure peser sur sa tête la fatale influence de l'Angleterre. Ce sont les Anglais qu'il comballait aussi à chaque nouvel engagement avec les soldats de François 11; ce sont eux qu'il voulait enchaîner en même temps que les Autrichiens j)ar le traité de Campo Formio; mais les jircnniers resteront encore en présence, quand les seconds auront posé les armes; il faudra encore beaucoup de sang pour sous^
4o7 ■ Iraire l'Italie entière à leur domination cachée, nîais toute puissante. C'est l'Angleterre que Bonaparte court attaquer en Orient, sept mois après la conclusion de la paix avec l'Autriche ; c'est l'Angleterre qui détruit notre flotte , et nous enlève les moyens d'arracher l'Asie et le monde à la suprématie que lui iilonne l'empire delà iiier; c'est l'Angleterre qui arrête nos conquêtes en Syrie; c'est l'Angleterre enfin qui nous force d'abandonner une colonie destinée à devenir la source d'une grandeur incuie pour sa métropole. Il n'y a qu'une puissance redoutable au monde pour la France, voilà la pensée qui occupe Bonaparte tout entier à son retour d'Egypte; cette pensée acquiert une force démesurée quand il voit son ouvrage renversé, la paix détruite, la guerre rallumée avec fureur par l'Angleterre, la coalition qu'elle a renouée maîtresse de l'Italie, attaquant la Hollande, et sur le point d'envahir notre territoire. Conséquemment à cette conviction , les premières démarches du général-consul ont pour but de tenter la paix avec l'Angleterre; déçu dans ses espérances, il s'applique à détacher Paul P' de l'alliance des Anglais , à faire entrer ce prince dans une ligue contre eux, en même temps qu'à resserrer les liens de l'amitié entre la France et les États-Unis.
Avant d'entrer dans la nouvelle période de la vie de Bonaparte, regardons ce qu'il a fait jusqu'ici. Grand général, aussi grand administrateur, politique habile, il a vaincu et gouverné avec gloire en Italie. Sa renommée s'est accrue en Orient sous ces deux
rap[)orls ; .son caiacLèrc, sa lennelé, sa poliliquc ont jeté un nouvel éclat au milieu des plus rcdoulablrs éprouves; par l'audace des ^ésolulions , par l'emploi judicieux de la force, il a su apaiser la révolte et inspirer la crainte à un peuple égaré ; mais il a su aussi le ménager par la prudence ; de même qu'il a craint l'influence morale et respecté la puissance du pape en Europe, de même, connaissant les elTets du fanatisme des sectaires de Mahomet, il a respecté la religion de l'Egypte. Tout était perdu si l'on eût souffert une offense au prophète et au Coran, Kléber, qui attaquait en frondeur parisien les professions de foi du général en chef, reconnut bientôt la nécessité do cette politique. Si Henri IV a dit : « Paris vaut bien une messe , » Bonaparte a pu acheter au prix de quelques paroles , la gloire et le salut d'une armée. Ici il faut remarquer en lui, comme une preuve étonnante de son ascendant , le pouvoir qu'il eut de faire pratiquer les maximes de sa tolérance d'homme d'état par 40,000 soldats victorieux, et naturellement enclins à tourner en ridicule les croyances et les coutumes des autres peuples.
Bonaparte revenait d'Egypte mûri par une expérience qui devait avoir beaucoup ajouté à ses facultés naturelles et acquises; il possédait alors la réunion de tous les avantages que l'étal des ciioses eu l'rance demandait dans le chef du gouvernement; mais peut-être aussi les habitudes du pouvoir absolu dont il avait fait l'essai en Italie, cl ([u il venait d'exercer dans toute sa plénilude en Orient, avaienl-ellc:»
4 09 donne une jurande énergie à son penchant pour la doniinalion. Il n'avait vu en Egypte qu'un peuple esclave et des soldats obéissans; il allait retrouver chez nous des hommes, des citoyens, des armées encore fortement trempées dans les idées républicaines. Il senlit celle différence, et résolut de prendre, avec les nouveaux instrumens remis entre ses mains, des ménagemens habiles , et d'accorder des concessions au présent, sauf à les reprendre plus ou moins vite sur l'avenir. En Italie, la liberté marchait devant lui et ralliait les peuples autour de nos drapeaux; il avait trop de mémoire et de pénétration pour abandonner une alliée si précieuse, la première cause de ses triomphes; mais au lieu de s'unir à jamais avec la puissance magique qui avait mis tous les rois à nos pieds, il ne voulut faire avec elle qu'un traité du moment, fondé sur l'intérêt, et mobile comme ce Protée du cœur humain. Là est le principe de sa ruine ; il la reculera pendant quatorze ans; il maîtrisera l'Europe, il entraînera la France, il répandra sur elle de grands bienfaits, il paraîtra inébranlable sur un trône fondé par la victoire, et affermi par l'habileté; mais son heure arrivera enfin, , et la liberté, qui l'avait élevé si haut, laissera tomber un ingrat auquel elle aurait voulu décerner la plus belle palme de l'univers , celle f[u'elle réserve aux libérateurs des nations.
Ce funeste avenir est caché dans un nuage de gloire. L'Ilalie attend Bonaparte comme son libérateur; la France accueille avec des transports de joie
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l'auteur de la paix, le héros de la guerre cl l'espérance de la patrie. La nation appelait Bonaparte au pouvoir; elle sentait la nécessité d'un gouvernement ferme pour reprendre avec lui le rang que la victoire nous avait donné, mais elle voulait aussi des institutions libérales. Si l'on voulait remplir ce double vœu, il fallait modifier, et non pas détruire, la constitution de l'an 5; il fallait, surtout, y ajouter un ressort capable de maintenir l'équilibre entre deux grands pouvoirs toujours prêts à tenter des entreprises l'un contre l'autre, sans trouver entre eux une barrière invincible. Mal conseillé par lui-même ou par les autres, Bonaparte s'exposa témérairement alors au danger de périr justement et sans gloire, aux pieds de la représentation nationale indignée, ou de violer le sanctuaire des lois, et d'en arracher les mandataires de la France. Plus l'esprit constitutionnel fera de conquêtes, plus la liberté poussera de racines en Europe, plus cette double faute attirera des reproches sévères à l'auteur du 18 brumaire. Après avoir beaucoup réfléchi sur la situation des choses à celte époque, on est porté à penser que peut-être elle demandait impérieusement une dictature; cette dictature devait être courte et accompagnée de garanties d'un retour complet et graduel pourtant au régime constitutionnel. Les circonstances, et surtout les hommes, ne permirent j)as celte audace et celle franchise à Bonaparte; d'ailleurs il ne pouvait prendre la dictature après la violence faite au eorpslégislalif. Du rcsic. jamais rhaugeinciil p(>lili(|iic in
fut plus nécossaire que celui que tout le monde désirait alors, jamais homme ne parut plus indispensable que Bonaparte ne l'était au moment de son arrivée ; la France allait périr malgré ses victoires; son salut devait venir du dedans. INul doute que Moreau et Masséna n'eussent encore triomphé sans le général Bonaparte; mais, sans le consul Bonaparte, leurs succès eussent en vain augmenté l'éclat de notre gloire militaire; malgré les immenses ressources qu'elle renfermait encore et que le génie d'un homme a créées ou fécondées pendant son règne, la France aurait fini par succomber de détresse dans sa lulte avec les rois conjurés contre elle, si Bonaparte ne fût venu prendre les rênes du pouvoir. Quelques mois suffiront pour montrera quel point notre situation était désespérée', même après la bataille de Zurich. Les employés privés d'appointemens depuis dix mois; tous les traitemens arriérés; les armées long -temps sans solde au dehors; celles de l'intérieur ne vivant que de réquisitions; les rt'cokes dévorées d'avance par des délégations sur des revenus incertains et mal connus ; les ordonnances des ministres dépréciées sur la place par un agiotage effréné; les rentiers au désespoir; le crédit nul et impossible avec le régime de la faiblesse, du désordre et de la mauvaise foi; un impôt progressif et forcé qui desséchait tous les canaux de la circulation; une misérable somme de 160,000 fr. pour tout numéraire au trésor public; voilà un aperçu dç nos finances au 18 brumaire. Ce ne sont pas des armées victorieuses, ce sont une ad-
miiiisliation ferme et éclairée, un goiiverneiiient ferme et sage qui peuvent seuls conjurer la ruine d'un État parvenu à ce point de dépérissement. Jamais on ne vit une métamorphose pareille à celle que Bonaparte produisit parmi nous, du 18 brumaire 1799, au i4 prairial de l'année suivante; en sept mois de temps, il fit une France nouvelle; et l'on peut dire que nous étions vraiment sauvés avant la bataille de Marengo qui fut un si. grand acheminement à la paix.
L'administration de Bonaparte contribua beaucoup à ces prodiges; mais son gouvernement y eut encore une plus grande part. Entre les bienfaits de cette époque, il faut en remarquer plusieurs; le premier, d'avoir éteint le volcan de la Vendée et opéré une suspension d'armes, une trêve entre les deux partis achainés l'un contre l'autre depuis dix ans, et j)i(ls à reprendre les armes sur toute la surface de la France; le second, d'avoir préservé la nation de rouvrir la lice des révolutions qui nous aurait précipités dans un abîme de maux. D'abord, parce qu'après l'aolion et la réaclion qui avaient eu lieu, les deux partis, s'ils venaient à rentrer en hostilités ouvertes, ne pouvaient plus se faire qu'une guerre d'exlerminalion ; ensuite, parce qu'un nouvel et profond ébranlement, donné à lui j^euple composé de vinglcin(j millions d'iiommes, eût relardé pour un tlemisiècle, peul-èlre, l'établissenieiil d'un système régulier.
iu'cherelier le5 éléincMi.^ du corps social . les rap-
/|i3 prochcr, en former un ensemble solide, telle était la mission du premier consul; il la remplit avec le plus rare bonheur; et, ce qui est digne des plus grands éloges, il dut un tel succès bien plus à la sagesse qu'à la force; il fut habile à contenir les partis et se laissa peu réduire à la nécessité toujours fâcheuse de les réprimer par la force. Des conspirations s'élevèrent pourtant contre lui; celles des républicains prenaient leur source dans les ombrages que leur donnait la rapidité de sa marche vers le pouvoir qu'il voulait absolu , en se réservant d'en faire un bon usage , comme si c'était là une garantie suffisante pour une nation. Ces entreprises étaient sans aucun espoir de réussite; il aurait dû en tarir la source par la clémence, et surtout par de sages concessions. Les entreprises des royalistes qu'il protégeait d'une manière si généreuse, étaient une affreuse ingratitude, et produisirent l'affaire du 5 nivôse, un de ces attentats inouis qui prouvent de quelles fureurs il nous avait préservés en arrachant la France à ce parti, devenu puissant par une organisation forte , excité par nos malheurs , et prêt à seconder les vengeances de l'étranger résolu alors à étouffer la liberté dans des flots de notre sang. Les auteurs de cet attentat furent punis ; une fatale erreur en fit retomber aussi la peine sur le parti contraire, et déposa des semences de haine dans les cœurs, fruit naturel de toutes les hautes injustices. Mais la nation heureuse au dedans, glorieuse au dehors, jouissant de la paix générale et des travaux d'un gou-
vernemont qui protégeait toutes les choses grandes et utiles, se reposait avec confiance sous l'égide du premier consul en qui elle trouvait à la fois un grand capitaine , un grand prince. Enûn, sauf les dangers que la liberté courait dans le voisinage de tant d'ambition, dangers que la masse n'était pas assez éclairée pour apercevoir, le gouvernement de Bonaparte, assez habile pour conserver au peuple tous les bienfaits positifs de la révolution et maintenir l'égalité qui nous est si chère, obtenait justement l'assentiment général. A beaucoup d'égards, Bonaparte mérite de servir de modèle aux chefs des États modernes qui voudront régner avec une véritable gloire. Heureux le premier consul s'il se fût contenté de ce titre qui lui donnait une place à part au milieu de l 'Europe, encore pleine d'eflVoi devant la République! plus heureux si la dictature déguisée dont il étendait chaque jour les limites, n'eût été qu'un moyen adopté par le génie pour parvenir à préparer le règne des loix sages , en laissant rasseoir et calmer, en éclairant par degrés un pays remué jusqu'en ses fondemens, et qui man([uait encore des lumières nécessaires à la vraie libeité, fille des institutions et mère des vertus! Peut-être n'étions-nous pas capables de la recevoir et de la garder au 18 brumaire ; mais dix années de repos et d'une sage administration auraient sulïi j)our opéicr d'heureux changemens. .^apoléon, investi d un pouvoir presque sans bornes, environné de gloire, maître tl'accroître chaque jour Mlle |)opula!ité (pi'il devail à drs actions durables el
nonpas àdes paroles fugilives, setrouvaitseul à iiiètiic de nous mesurer la liberté avec la sagesse d'un législaleur qui prend conseil du temps, et connaît les esprits auxquels il veut appliquer les fruits de son expérience.Quelque bien pondérée qu'eût été uneconslilution improvisée au 18 brumaire, elle aurait difficilement résisté par elle-même au choc des partis; les passions étaient trop ardentes, les esprits trop fougueux, les principes constitutionnels encore trop peu connus , les préjugés politiques trop enracinés pour obtenir cette soumission des cœurs qui fait la force des lois. Bonaparte, avec ses yeux d'aigle, a pu reconnaître d'abord une vérité obscure môme pour ceux qui prétendaient être les sages du temps, et qui, malgré cette prétention, n'en avaient pas moins des préjugés ou des ignorances incompatibles avec les besoins de la France, telle qu'elle était alors; la faute de Bonaparte n'est donc point dans ce qu'il fit avant et après la bataille de Marengo jusqu'à la paix d'Amiens et au consulat à vie; mais dans le développement rapide de l'erreur qui le conduisit à désirer l'empire et à se réfugier dans le pouvoir absolu pour échapper aux conséquences qu'avait failli avoir pour lui et pour la France la conspiration de Pichegru, de Georges et de ses complices. La nation entière détesta cette entreprise; c'est à ce sentiment peut-être qu'il faut attribuer en partie les trois millions de suffrages qui accueillirent la nouvelle dignité conférée par le sénat conservateur au premier consul; mais Bonaparte, si intéressé à connaître la
/ji6 vérité, aurait dû sentir qu'on consentant à ce qu'il fût empereur, les Français ne croyaient pas , ne voulaient pas surtout lui attribuer une autorité sans bornes, et demandaient au contraire, comme une garantie indispensable, la conservation du système représentatif.
Ici, Bonaparte finit et Napoléon commence; le premier de ces deux hommes sera-t-il efl'acé par le second? Les victoires d'Italie et d'Orient palirontelles devant les triomphes d'Austerlitz , d'Iéna et de Friediand ? L'empire éclipsera-t-il le consulat ? Telles sont les queslions qui se présentent, et qu'il laut laisser résoudre au siècle et à la postérité. Quel que soit leur jugement, ils ne pourront s'empêcher de ranger Wapoléon au rang de ce petit nombre d'hommes privilégiés dont l'apparition est un phénomène et un spectacle dans l'univers.
Comme capitaine, on reconnaît en lui la lécoiidité d'inventions d'Annibal ; l'art de ÎMithridale à maintenir l'ensemble et l'harmonie entre vingt nations conduites au combat par une volonté souveraine ; le génie ])oliti([ue et guerrier de César, ainsi que son ascendant suprême sur les soldats ; la ra|)idité de Charlemagne à transporter des armées d'un bout de l'Europe à l'autre; l'étendue des desseins d'Alexandre; la célérité de ses conquêtes, et jusqu'à la création de la j)halange macédonienne (juc représente à nos y<;ux.la garde impériale. A toutes ces glorieuses .similitudes, Napoléon ajoute désavantages qui lui sont particuliers : (lustave-Adolplie a
4i7 fondé une admirable école au dix-septième siècle ; mais Napoléon est, dans l'Europe actuelle, le maître de la grande guerre. Lui seul s'élevant tout à couj) au-dessus de lui-même, au-dessus de ses batailles d'Italie, a trouvé dans la force de sa tête, dans les ressources de son esprit, dans la puissance de son caractère, les moyens de régir des armées de cinq cent mille hommes, et de leur imprimer une direction avec plus de facilité que Turenne ou le prince de Coudé n'en avaient à faire mouvoir trente mille combattans! Quel général peut-on comparer à celui qui, après avoir livré soixante batailles rangées, n'a été vaincu que deux fois : la première à Leipzick par l'affreuse défection de ses alliés sur le champ de bataille même ; la seconde à Waterloo par l'inexéculion d'ordres qui lui - assuraient une victoire complète et raffermissaient son trône pour toujours peut-être ! Mais surtout quel capitaine supporterait le parallèle avec le héros de la campagne de i8i4i* Napoléon ne réunit autour de lui que 100,000 combattans dont beaucoup sont des conscrits sortant de la charrue ; avec cette poignée d'hommes, son génie fait face à 600,000 ennemis ; arrête pendant quatre mois toutes les forces de l'Europe; remporte les plus mémorables triomphes de sa vie , et ne manque que de vingt-quatre heures l'occasion de forcer à la retraite et d'accabler bientôt, avec le secours du peuple français, des ennemis que les seuls efforts de notre arniée avaient déjà réduits à commencer leur retraite vers le Rhin! Bonaparte s'était écrié en
Kgypte, avant le désastre de notre flotte, que l'exéciition de ses ordres l'eût préservée de sa ruine :.« Fortune, encore un jour! » « Fortune, encore un jour, a-t-il pu s'écrier en 1814» atla France est sauvée! » Frédéric II prétendait que, s'il avait l'iionneiu' d'être roi de France , il ne se tirerait pas un coup de canon sans sa permission. Napoléon , élevant celte idée à la hauteur de son génie, regardait la France nouvelle comme le point d'appui qu'Arcliimède demandait pour soulever le monde; tout son règne a été la conséquence de la conviction profonde de cette opinion, principe de ses triomphes et source de sa ruine. En effet, les prodiges de notre résistance et les succès de nos armées républicaines avaient imprimé une terreur telle à l'Europe , que JNapoléon , à la tète du peuple français, cl plein du sentiment de ce qu'il pouvait faire d'un tel peuple, devait long-temps renverser tous les obstacles à ses desseins; mais la puissance de sa volonté, en réduisant tous- les rois, tous les Etats à entrer dans sa sphère d'activité , à adopter le plan qu'il avait conçu contre l'ennemi commun, l'exposait à tous les dangers de la conjuration des intérêts et des forces qui pouvaient se réunir contre lui, si la fortune venait, un jour, à abandonner le chef d'une longue et <lifiicile entreprise. Toutefois, sans l'intervention perpétuelle de l'Angleterre, sans la constance de sa haine, sans l'ininuMisité de ses sacrifices, sans l'audace de ses résolutions, sans les crimes de sa politique , depuis la mort violente de Paul 1"^ dont elle
4>0 fui la complice, jusqu'à rinccndiedeJa flotte danoise, brûlée en pleine paix par Nelson dans la rade tU* Copenliague, l'Europe entière eût subi le joug du génie de ÎSapoléon, et obtenu |)ar lui le trionipiie délinitif du Continent.
Il n'y eut jamais de représailles plus justes que celles de Napoléon contre l'Angleterre; la vieille France, et plus encore la nouvelle qu'elle avait voulu mettre hors la loi des nations, pour étouiler sa liberté naissante et détruire d'un seul coup tous les germes de sa prospérité, excitaient ce prince à combattre par tous les moyens une puissance infatigable à nous nuire. Mais une fois entré dans ce dessein, le reste de sa vie ne devait plus être qu'une lutte comme celle de Carthage et de Rome. Il pouvait y avoir une suspension, une trêve dans cette lutte, mais la guerre entre l'Angleterre et lui était une guerre à mort ;.livkpoléon sentit cette vérité en signant le célèbre décret du blocus continental. . , '.
Ces mots : guerre à mort entre l'Angleterre et moi, retentissaient chaque jour aux oreilles de Napoléon; ils le réveillaient pendantles courts instants de son repos, ils le préoccupaient au milieu de ses plus beaux triomphes. Après Marengo , après la paix de Lunéville , après les journées d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, le colosse de l'Angleterre, toujours menaçant, lui répétait sans cesse et avec une effrayante autorité la maxime de César : Rihi n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. De là , des préparatifs maritimes tels qu'aucun prince, aucun peuple n'en réali-
sèrent jamais en un si court espace de temps, et qui attestent peut-être dans Napoléon plus de génie qu'aucune de ses plus grandes et de ses plus heureuses entreprises; de là, l'Angleterre, dans l'attente d'une terreur universelle et près d'être surprise presque sans défense par les flottes de France , d'Espagne, de Hollande, bientôt réunies pour escorter une flottille qui portait 160,000 hommes de débarquement.
Jamais Napoléon ne fut si près d'un triomphe iîternel et de la paix du monde que dans ce moment. L'expédition manque par la faute d'un amiral infidèle aux ordres du génie ; l'Angleterre est sauvée; elle va reparaître plus redoutable dans la lice, parce que la nation et l'inexorable Pitt qui la gouverne, ont senti toute la grandeur du péril qu'ils viennent de courir. L'Angleterre a renoué une coalition avec l'Autriche , la Prusse et la Russie ; de là, sortent la campagne d'Austerlitz , et la ])aix de Presbourg; la Prusse a été sur le point de nous trahir et peut-être de nous accabler, la Russie persiste» dans l'alliance de notre perfide alliée; toutes deux sont unies avec l'Angleterre qui ne se lasse point de nous susciter des ennemis; de là les batailles d'Iéiia, la campagne de Pologne, les batailles d'Lylau cl do. Friedland; eiiliu h; traité de paix de TilsiU où la paix avec toutes les puissances devient hostile <()nlre l'Angleterre. Ici se présente aux regards de l'observateur un étonnant problème politique. L'Angleterre, ^■n (lév(lo])pant un système d'usurpation li'l qu'on
n'en vit iamais ; en tenant le monde entier dans les serres de son avarice etde son ambition; en ne voulant souffrir ni commerce, ni industrie chez les autres peuples; en humiliant tous les pavillons; en surprenant les flottes étrangères au milieu de la paix; en ôtant le trône et la vie à Paul 1" pour le punir d'avoir jeté de concert avec JNapoléon un coup d'œil sur l'Inde; en adoptant, sans aucun scrupule, tous les moyens de ruiner la France par la destruction de sa marine, de son commerce et de son industrie, par la guerre étrangère et par la guerre civile; l'Angleterre eut l'habileté de faire de l'ambition de Napoléon, toujours condamné à se défendre, ou à courir au-devant du danger le plus évident, un monstre imaginaire à l'aide duquel Pitt et ses successeurs détournant tous les regards de leurs envahissemens, inspirèrent aux princes de l'Europe une terreur qui croissait chaque jour. La prévention contre la France était si forte alors que la Russie, maîtresse de la Pologne qu'un seul mot pouvait lui donner tout entière , capable d'écraser l'Autriche en quelques batailles, menaçant l'Europe du débordement d'un million de soldats dont une partie pouvait aller prendre Constantinople , soulever la Grèce, tandis que le reste se répandrait comme un torrent sur l'Allemagne et sur la France , semblait être oubliée dans le calcul des prévoyances de la politique. JNapoléon, plus éclairé, ne voyait que deux grands périls pour l'Europe et pour lui; d'un côté, l'Angleterre qui éternisait la guerre , et qui le mettait dans la nécessité de vaincre ou de périr; de
l'autre, la Russie, qu'il avait réussi à gagner dès son arrivée au pouvoir; qu'il avait été obligé de combattre depuis l'avènement d'Alexandre , mais qu'il devait se concilier ensuite pour conjurer, par une alliance, un orage qui grondait sur la tête de toutes les nalions de l'Europe. La campagne de Friedland et le Iraité de Tilsilt remplirent ce double but. Instruit par les souvenirs du règne de Catherine II, par l'exemple des desseins et de la mort de son père, tléjà le successeur de Paul 1" portait une haine secrète à la Grande-Bretagne : Napoléon, doué d'un ascendant suprême sur les autres hommes, et armé des preuves les plus irrésistibles, n'eut pas de peine à convaincre son nouvel allié de cette vérité attestée par le monde, que le gouvernement anglais était, comme il l'est encore, le plus dangereux adversaire, le plus irréconciliable ennemi de la grandeur et de la prospérité des autres peuples, soit en Europe, soit dans l'Amérique et dans l'Inde. Alors l'empereur des Français, au faîte de la gloire et de la puissance, devint, de l'aveu unanime, le chef de la confédération européenne contre l'ennemi commun.
Un mois après le traité de Tilsilt, l'Angleterre fournit à Napoléon, par le bombardement de Copenhague au milieu de la paix, les argumens les j>lus irrésistibles; la Russie rompt toute communicalion [)oIilique et commerciale avec les auteurs de celle aflVeusi' violation du droit des gens, et promet de venger le Dancmarck, s'il n'obtient pas une jush' satisfaction ; la Prusse imile cel exemple; d'accord
avec nous, le czar entre en Finlande; le système du blocus continental règne en Allemagne, en Hollande, dans tout le nord entièrement interdit à l'Angleterre. Pour lui fermer également le midi, nous commandons en Italie ; nous occupons le Portugal, nous combattons en Espagne, nous lui donnons un roi invinciblement attaché au système de la France , dont la Russie embrasse et soutient toutes les conséquences par ses armes et sa politique ; tandis que nous réveillons l'énergie de la Porte Ottomane, dont la capitale est menacée par les Anglais d'un désasti^e pareil à celui de Copenhague, et que la Perse, ralliée à nos intérêts, entrelient avec nous des relations d'amitié qui sont encore des coups portés à nos voisins sur lesquels INapoléon a jeté un vaste réseau qui les environne de toutes parts.
ha célèbre entrevue d'Erfurt , en resserrant les liens de l'intimité entre Alexandre et Napoléon, désormais d'accord sur les projets de leur politique et sur le partage des grands intérêts de l'un et l'autre empire, raffermit le système adopté contre l'ennemi. Pendant deux années, le faisceau des forces continentales résiste à tous les efforts de l'Angleterre ; en 1809, elle parvient à détacher l'un des dards dont il était formé. La campagne de Wagram , le traité avec la Suède, la paix avec l'Autriche, le mariage de l'empereur avec Marie-Louise, la réunion de la Hollande, achèvent de confondre tous les efforts de l'Angleterre, et de confirmer le grand dessein de laFrance devenu par la force des choses et par la conviction.
le système de l'Europe. Dix-huit cent dix et dix-liuil cent onze, voient d'un côté Napoléon maîliejdu Continent, dans l'intérêt général, marcher à la plus haute prospérité; de l'autre, l'Angleterre, exclue de la société européenne, éprouver les plus crutls embarras, et redouter à la fois la perte de son commerce et le fléau des révolutions qui en serait la ruine.
Dans cette situation, l'empereur paraît inébranlable et près de terminer à jamais par la victoire la lutte dont il avait toujours regardé l'issue comme la plus terrible épreuve de sa fortune ; mais le vice de sa politique était de ne pas faire entrer les peuples dans son alliance avec les rois, et de n'avoir vraiment que des cabinets pour auxiliaires. Intimider, tromper, gagner un prince, et surtout acheter quel- (jues ministres suflisent à l'Angleterre pour désunir la coalition qui ne lui inspirait tantd'alarmes, queparce qu'elle connaissait bien le génie de INapoléon. Elle ne manque pas de recourir à ses armes ordinaires. Des intérêts blessés qu'il ne sut pas contenir, l'orgueil national qui lui imposait par ses murmures, des intrigues dans lesquelles l'Angleterre eut pour alliée toute l'aristocratie russe, peut-être une conjuration dont elle était l'âme en secret, entrainenl Alexandre qui prend les armes contre nous malgré lui, et quoiqu'il souhaitât avant tout, comme jirince et comme homm<3 , l'abaissement de rAiiglelerre dont il sentait les trames s'ourdir autour de lui, et jusque dans son propre palais. Au fond du cœur, Alexandre voulait le système continental, et peut-.
être regardait-il la nouvelle guerre où il se laissa entraîner, comme un moyen de ressaisir l'autorité dans son empire, de porter de nouveaux coups à l'Angleterre, avec le secours de Napoléon, devenu de nouveau son allié, après une guerre de courte durée. Une foule d'indices, pris dans la conduite et dans les paroles des deux princes, semblent appuyer cette conjecture, à laquelle les dispositions connues d'Alexandre, avant et après la prise de Moskou, donnent beaucoup de poids.
Dans la nouvelle guerre que Londres nous donne, ce n'est pas la Russie qui est le plus à craindre pour nous, c'est l'Angleterre. Nous marchons de triomphe en triomphe, mais l'Angleterre conduit le bras de l'incendiaire de Moskou dont elle veut faire notre tombeau ; Alexandre, eflVayé de ses revers, veut partir de Saint-Pétersbourg pour venir signer la paix à Moskou, avec son ancien allié ; l'Angleterre, présente par ses envoyés, suscite des obstacles invincibles à cette résolution, et nous .porte une atteinte mortelle en frustrant des espérances fondées sur une connaissance personnelle des sentimens du czar; la fatale prolongation de notre séjour à Moskou , et tous les désastres de notre retraite sont l'effet de l'influence de l'Angleterre ; tandis que nous sommes accablés par la ligue de tous les fléaux réunis, c'est encore un envoyé de l'Angleterre, dont la fureur se soulève contre le maréchal kutusof qui n'ose pas tenter d'ensevelir les débris de l'armée française dans les neiges de la Russie, arrosée de notre sang. Nous
échappons par dos miracles de génie et de Courage ; l'Angletene ne laisse pas mi moment reposer sa haine et notre malheur. Déjà depuis long-temps elle a favorisé l'esprit d'insurrection en Prusse contre nous, et acheté en Autriche des hommes qui vendraient l'Europe, s'il se trouvait un acheteur. L'une do ces puissances ajoute à nos calamités par la trahison de ses soldats qu'elle désavoue tout haut, et qu'elle approuve tout bas; l'autre se prépare à saisir l'occasion de nous écraser de concert avec les autres puissances. La Suède est entrée ouvertement dans la ligue du Continent, dont Bernadotle a été l'âme en secret par ses funestes conseils à l'empereur de Russie, pendant les conférences d'Abo. Toute l'Europe est séduite ou ébranlée. Le gouvernement Anglais veut la guerre, la campagne de 181 5 devient inévitable. Malgré l'énorme disproportion de nos forces avec celles des alliés, nous trion)[)lions encore, mais nous commettons la faute d'accorder le funeste armistice de Prague, <?t de consentir à l'ouverture d'un congrès, au lieu de ne pas donner .un moment de trêve à la victoire qui avait pris sa course. L'Angleterre paraît dans le congrès pour le rompre, et délruire toute espérance de rapprochement. Ello cnlraitio l'Autriche, dès long-temps séduilo par de brillante.''i promesses, et toujours prête à ressaisir ce qu'elle a perdu; 25(),ooo hommes sonl ajoutés aux armées ennemies. Cej)on(lanl le nombre ne peur reuq)ortersur le génie. Napoléon doit encore dicter la loi à ses adversaires; nous ^.uccombon.'i à Leipsick, sous d infii-
mes défections. Arrêtés dans leur marche par \çl mémorable victoire d'Hanaii, les alliés sont enfin réunis à Francfort. Là, toujours appliquée au même dessein, l'Angleterre nous fait encore plus de mal que pendant les deux dernières campagnes; là, elle achève de briser notre système continental, elle resserre les liens de la conjuration formée contre Napoléon, suscite la pensée révolutionnaire de le séparer de la France, affermit tous les esprits dans la résolution de l'abattre, et de réduire la nation au point de ne lui laisser que la vaine ressource des plaintes, lorsqu'elle aura cédé aux fourberies politiques par lesquelles on aura trompé sa bonne foi, et paralysé son courage.
Dix-huit cent quatorze arrive : Napoléon, en face de toute l'Europe, renouvelle ou surpasse tous ses prodiges passés; les alliés épouvantés des ressources de son génie, reculent devant lui, et vont se réfugier vers le Rhin. L'Angleterre , acharnée sur sa proie, et sentant que la victoire de Napoléon va devenir un nouvel arrêt de l'Europe contre elle, dissipe les terreurs des princes, arrête leur fuite, réunit leurs ministres, leur inspire la persévérance de sa haine, conduit toutes les fourberies du congrès de Châtillon, s'oppose impérieusement à la signature d'un traité de paix ordonné par Alexandre, profite de l'absence de l'empereur d'Autriche dont elle se défie, dicte la loi aux puissances, les entraîne à Paris, et ne s'arrête enfin, qu'après la chute de Napoléon et rhumilialion tle la France. Elle craignait égale-
ment, l'un et l'autre, elle voulait leur ruine; mais loin de ses conseils la généreuse pensée de chercher à rétablir la dynastie des Bourbons; l'Angleterre ne songeait pas plus aux intérêts de Louis XVIII, en i8i4j qu'elle n'avait pensé à ceux des successeurs de Louis XYI, en brûlant la flotte et en détruisant l'arsenal de Toulon.
JNapoléon est réduit à la royauté de l'île d'Elbe ; l'Angleterre tremble encore de le voir si près d'elle et de la France ; elle favorise ou inspire la résolution de l'enlever de vive force pour l'enfermer à Sainte- Hélène. Toutefois ce n'est pas à cette menace, mais au sentiment profond des vœux et des besoins de la France qu'il faut atlribuer cet étonnant retour, ce merveilleux voyage du chef de tant d'armées qui, seul, vient reconquérir un empire sans verser une goutte de sang, et remonter })aisiblement sur un trône occupé par une ancienne dynastie protégée par l'Europe entière. Après ce triomphe d'une espèce si nouvelle, après des préparatifs qui sont des miracles d'une vie si féconde en prodiges, deux batailles gagnées relèvent la fortune de Napoléon. La troisième, qui est une victoire complète jusqu'à la moitié du jour, se termine par le revers de Waterloo, ce triomphe immérité du général anglais, et conduit JNapoléon à la longue agonie de Sainte-Hélène, l'éternel o|)probre du gouvernement anglais.
Napoléon travaillait pour l'Europe entière, en s'opposant à l'aiTreux système d'oppression des rois et des peuples, que l'Angleterre développe partout où elle
étend sadominalion ; il combattait au profit de l'Europe la prétention des Anglais à l'empire de la mer et au monopole du commerce du monde. L'Europe a commis une faute en abandonnant son défenseur conlre l'Angleterre. Les Bourbons eux* mcMues , qui ont cru devoir, et qui ne doivent pas leur rétablissement à cette puissance, mais à des Français, ne savent déjà que trop bien ce qu'on peut craindre de sa haine envers la France. Cependant, avec de justes raisons d'accuser l'Europe, iXapoléon doit imputer sa chute à lui-même. L'Angleterre était perdue, s'il se fût donné les peuples pour alliés, en mettant de sages concessions de liberté pour conditions de la paix qu'il accordait à la Prusse , à l'Autriche, à la Russie, dont les confidences particulières du czar et sa propre expérience lui avaient appris à connaître l'esprit, déjà mûr pour un commencement de révolution politique. Que de maux prévenus peut-être par cette sage alliance! Avec elle, point d'insurrection possible de la Prusse et de l'Allemagne. En sacrifiant au plaisir de créer des rois , à l'ambition de restaurer le pouvoir absolu , il commettait deux fautes : la première et la plus grave , de se séparer des peuples ; la seconde , de s'exposer sans défense aux ingratitudes nécessaires de l'orgueil humilié des présens d'un soldat, aux tentatives inévitables de la vieille politique des cabinets , et à l'obsession des princes vendus par leur conseil. Les peuples , fatigués par la conquête, trompés par leurs gouvernemens et par les apparences, ne virent dans le grand capitaine,
sans cesse provoqué par ses ennemis, que rauteiir (l'une gnerre éternelle . qu'un nouvel Alexandre qui étouft'ait dans les limites de ses vastes Etats; ils finirent par lui imputer tous les maux que faisait soufîVir à l'Allemagne une lutte si longue et si cruelle. Cependant son génie et sa fortune l'emportaient encore sur tous les obstacles , et un long avenir était devant lui, pour regagner par des bienfaits immenses, par une haute prospérité , les cœurs que lui avait aliénés la nécessité de tout subordonner à l'accomplissement d'un dessein utile à toute l'Europe. En ce moment les princes, avertis par l'Angleterre, ou plutôt par le mauvais génie de la France, reconnaissent la grande faute politique du règne de Napoléon ; ils prennent le rôle que sa haute raison aurait dû adopter; dèslors, les cours de ces mômes princes, devenues révolutionnaires, mais avec perfidie, favorisent l'esprit de liberté dans les peuples, et mettent tout leur espoir dans l'insurrection dont elles avaient éloigné la contagion par une guerre de vingt ans; nous avions contribué nous-mêmes au succès de ce système. Le poiivoir absolu de Napoléon, accompagné d'institutions , comme le jury, l'indépendance des tribunaux, l'égalité des citoyens devant la loi , l'admission d<' tous aux fonctions publiques, la route de la forlunc ouverte à tous les grands talens , l'uniformilé des poids et des mesures, un même code civil pour loul l'empire , un bon système administratif, l'ordredans les linances-, cl un admirable régime de comptabililé . I;i jirotcrtiou .iccordér ;ui\ ^ricnrcs qui répan(l(Mil
des lumières et des bienfaits , étaient de la liberté pourles peuples que nous allions visiter parla guerre; les armées de rsapoléon , quoique pleines d'un dévouement sans bornes pour lui , renfermaient beaucoup de citovens , qui répandaient partout sur leur passage des idées qui éclairaient les vaincus et leur inspiraient le désir des heureuses réformes que la France avait obtenues de sa révolution. Ainsi ce prince même , qu'on accusait de conspiration permanente contre la liberté, favorisait, par le commerce de ses soldats avec les peuples, les idées dont les gouvernemensde l'Europe allaient faire un moyeu d'attaque contre lui , et concourait, sans le savoir, à sa propre perte. Il devait succomber à ce nouveau genre de périls; il a succombé en effet. Mais qu'est-il arrivé? Quels fruits les peuple ont-ils retiré de leur confiance et de leur courage? Le pouvoir absolu a repris tout à coup les concessions qu'il avait faites dans sa terreur; l'Italie a été mise sous un joug de fer ; les généreux soldats de l'insurrection se sont vus désarmés, poursuivis comme des rebelles , et traités comme suspects; la liberté a été proscrite; la plus grande partie des peuples de l'Allemagne, trompés dans leur attente, ont été réduits à pleurer sur les imprudents secours qu'ils avaient prêtés au despotisme ; aujourd'hui l'Europe, qui avait poussé un cri de délivrance à la chute de Napoléon, gémit dans ses nouvelles chaînes; et, pressée par les deux colosses dont ce grand homme empêchait seul qu'elle ne fut écrasée, elle attend, dans le
silence et la sliipcur, ce que la fortune décidera entre l'Angleterre et la Russie qui se disputent l'empire du monde. Tout serait perdu si le règne de la Charte donnée à la France par Louis XYlll; si les exeuiples des bienfais du régime constitutionnel , c^oique encore trop imparfait chez nous, contre les intentions de ce prince ; si la liberté, que les voyages européens de nos armées et le séjour des étrangers ont communiquée , comme une contagion , aux peuples de l'Allemagne, et même auxhabitans des dernières limites de l'empire des czars, ne nous faisaient entrevoir l'auiore du salut.
Quant à la France, si après l'horrible guerre qu'on lui avait faite pendant si long-temps, elle avait pu être dupe un moment du piège qu'on lui tendait en voulant la séparer de Napoléon, la manière dont on l'a dépQuillée, humiliée, désarmée dans les congrès, suiTirait sans doute pour lui apprendre que c'était elle que l'on avait juré d'abattre, et que le crime de son chef était d'avoir youIu qu'elle devint grande et heureuse. A quelque hauteur qu'il l'eût placée, on s'alarmait surtout de ce qu'elle pouvait devenir entre les mains du génie, libre enfin de la régénérer entièrement par des créations de toule espèce; l'Angleterre surtout, celle puissance où les intérêts soni des lois suprêmes, des règles inflexibles, et joignent l'unité du but à la continuité des eflbrts pour y parvenir; la constance, qui ne s'en laisse janiais détourner, à l'ardeur, à la violence des j)assions qui y eourcnl par loulcslcs voies, et ne connaissent ni morale,
ni frein pour les arrêter; l'Angleterre craignait encore plus la paix que la guerre de la France, sous Napoléon. Cette pensée vraie et profonde prenait sa source dans la justice que le gouvernement anglais rendait à son ennemi, et dans l'examen attentif de ce qu'il avait fait pour notre pays au milieu des embarras, des dépenses et des périls d'une guerre perpétuelle.
Napoléon a régi un empire composé de près de cent millions d'hommes, et partout il a fécondé les germes de la grandeur et de la prospérité des peuples; il a laissé à chacun d'eux des traces ineffaçables de son passage et de son règne; les pays même dont les habitans ont été le plus acharnés à sa perte, jouissent des bienfaits qu'il a répandus sur eux. En effet sou régime administratif, judiciaire, constitutionnel même, était une amélioration immense dans le sort des hommes. L'Italie accablée de tous les genres de malheurs et d'humiliations le regrette comme un libérateur et un père : l'Allemagne voudrait être en possession de ses lois et de plusieurs de ses institutions. Les amis de la liberté dans ces deux pays ont appris à connaître, au milieu des proscriptions de toute espèce, celui qui avait assez de force et de confiance en lui-même pour être ni persécuteur ni cruel, et ne pas recourir à la terrible inquisition politique dont l'Europe a été le théâtre depuis sa mort. Quant à l'Espagne, combien de maux elle aurait évités en acceptant, en gardant la constitulion de Eayonne, tout imparfaite qu'elle pouvait être! Quelle diffé-
rence pour l'Espagne , entre ce qu'elle pouvait attendre de Napoléon qui voulait et connaissait les moyens de la rendre "prospère , et les présens de l'empereur Alexandre dont les erreurs en politique ont favorisé le parti qui conduit la nation à sa perte. Sans doute l'Espagne a dû regarder notre invasion comme un outrage à son indépendance; sans doute elle a dû prendre les armes ; mais après avoir sauvé l'honneur, le premier des biens pour les nations comme pour les particuliers, combien la paix, utile et même glorieuse qu'elle pouvait faire avec nous, sous la condition du retour de Ferdinand, maintenu luimême par une sage constitution, aurait été préférable aux déchiremensde la guerre civile, à la proscription de tous les hommes généreux et éclairés, aux vengeances du fanatisme, à l'avilissement de l'autorité royale tournée en despotisme, et bientôt impuissante à se maintenir elle-même contre la violence de ses prétendus défenseurs, enfin à la ruine prochaine d'un pays qu'Alexandre n'a pas su proléger, et que la cruelle Angleterre a vu avec joie tomber dans cette situation, parce qu'elle ne présente que des dangers, des embarras et des dépenses énormes à la France, et détruit pour cent ans peut-être, tous les avantages de l'alliance des deux gouvernemens ! Quant à la Grèce, ne fût-ce que par respect pour les grands hommes qu'elle a produits, pour les héros et les martyrs qu'elle vient d'enfanter, Napoléon lui aurait envoyé de généreux secours; ou plutôt sa raison et sa politiqiu^ auraient fait entendre un langage
si haut et si clair au milieu de l'Europe, qu'il aurait suie pour arracher les défenseurs de la Croix au glaive de Mahomet. Sous Napoléon, malheur à l'indigne Français qui eût osé adopter les drapeaux d'un barbare, contre les généreux enfans de la moderne Hellénie, et violer les remparts sacrés d'Athènes. Pour être digne de la nation et du siècle , pour jeter de profondes racines et avoir des garanties de sa durée, il manquait au gouvernement de Napoléon la liberté constitutionnelle. Louis XVIII est venu la consacrer parmi nous; mais, en nous rapportant de l'exil ce gage de la nouvelle alliance de sa dynustie avec la nation qui se souvenait de Louis XII et de Henri IV , et n'avait point oublié Louis XIV , combien ce prince n'avait-il pas dii admirer lui-même la France agrandie et renouvelée par la révolution et par le règne de Napoléon!
Un déûcit peu considérable en lui-même, mais impossible à combler, parce que des mains puissantes et enhardies par le privilège de l'impunité , étaient toujours prêtes à le creuser de nouveau sous une administration qui n'avait ni règles certaines , ni barrières invincibles dans la volonté du prince ou dans des lois respectées, avait perdu la dynastie après la guerre d'Amérique. Napoléon, après une guerre où un seul peuple a lutté contre l'Europe entière pendant huit années, trouve la France épuisée de sacrifices, sans trésors, sans crédit , sans finances , sans aucun moyen de payer les
armées, l'administralion intérieure et les arrérages de la dette publique ; le génie et le caractère triomphent de ces obstacles. JNapoléon crée la banque de France, qui recommence le crédit du commerce et fournit, sans dangers pour elle, d'importans secours au gouvernement; il rétablit dans le recouvrement des impôts une régularité parfaite et mêlée à des facilités pour les contribuables; il veut dans la comptabilité un ordre qui existait avant lui, mais qui parut être son ouvrage, parce qu'il le maintint avec une constance plus admirable encore que la création de ce grand ressort d'une bonne administration. Le banquier le plus sévère, le commerçant le plus exact ne connaissent pas mieux chaque jour l'état de leur caisse, que Napoléon ne connaissait à toute heure le produit des impôts, la comptabilité de chaque ministre et la situation financière de l'empire. Rien n'échappait à sa vigilance ; il avait des yeux de lynx pour apercevoir les erreurs de calcul ou les doubles emplois. La certitude d'un contrôle perpéluel de sa part, mettait tous les administrateurs en garde, et prévenait les fautes, comme son caractère connu ne permettait pas même des velléités de mauvaise foi aux agens de l'autorité.
Mais l'ordre qui conserve et féconde la richesse ne la produit pas. Napoléon se créa des ressources immenses en donnant une impulsion nouvelle ou l'existence aux douanes, à la régi<^ de l'enregistrement et (le< fl<)iiiain(vs , à l'iiliU' institution des eau-
/l57 lionnemens, aux iinpôls indirects, d'abord circonscrits dans de sages limites, et enfin à la caisse d'amortissement. Dans ces nouveaux élémens de prospérité , la liquidation de la dette publique et le paiement des rentes en numéraire exercèrent la plus heureuse influence. Voilà les moyens par lesquels les finances se trouvèrent rétablies; voilà comment on parvint à laisser la France en i8i4, avec neuf cent millions de recettes qui payaient toutes ses dépenses, et la préservaient de recourir à la facile et dangereuse habitude des emprunts. INapoléon mérite une place distinguée entre les princes, trop rares dans les annales des nations, qui ont obtenu la reconnaissance publique pour leur attention à faire régner l'ordre dans les finances ; la nation française si souvent victime de la faiblesse et des prodigalités de ses princes, doit le louer surtout d'avoir été le plus mortel ennemi des dilapidations qui causent tant de mal aux peuples et aux ttats, et finissent toujours par perdre les dynasties. Toutefois , les hommes sages et éclairés qui veulent que les décisions du pouvoir soient soumises à des règles certaines, et que le prince ne devienne jamais juge et partie dans sa cause, reprochent justement à INapoléon des décisions arbitraires contre les fournisseurs; sans doute plusieurs de ceux contre lesquels il a sévi étaient célèbres par des gains illicites; la fortune de quelques, uns s'élevait au milieu de la France souffrante et appauvrie, comme un crime et un scandale; sans doute
la nation, la morale et l'intérêt général, demandaient qu'on fît rendre gorge à des sangsues publiques ; mais les moyens employés pour parvenir à ce but, ne furent pas alors conformes aux lois administratives , et aux lois judiciaires, aux principes d'équité, ni aux véritables doctrines du crédit public qui s'éloigne à la vue des ruses ou de la violence du débiteur, surtout quand le débiteur est prince et investi du pouvoir absolu. Si Napoléon ne suivit pas les funestes exemples des rois de France, assez faibles pour laisser condamner à mort, par des juges iniques et avides de leurs dépouilles, les Jacques Cœur, les Marigny, les Semblançay, c'est-à-dire les hommes qui avaient le mieux servi l'État, ou dont tout le crime était d'avoir exécuté les ordres du prince luimême ; s'il n'a pas renouvelé la grande erreur des chambres ardentes des temps passés, il n'en a pas moins pris, en plus d'une circonstance, sa volonté pour tout juge entre les fournisseurs et lui ; mais on lui doit des actions de grâce pour avoir mis à profit les fautes de Louis XIV, du régent, de Louis XV, du malheureux Louis XVI et du Directoire, en adoptant , sans jamais s'en départir, la ferme résolution de ne point abandonner la France à la merci des traitans et des honmies de finance, qui font payer si cher leurs funestes secours. Que si la jalousie du pouvoir entra pour beaucoup dans cette résolulion, elle était aussi la pensée d'un homme d'état, et n'ctiipêchepasde reconnaître dans Napoléon lemeil-
4^9 l<;ur gardien de la foiiuae publique que la France ait jamais possédé.
On a vu le rétablissement progressif des tinances; voici ce qu'il a permis de faire pendant un règne de quatorze ans consacré à jeter toutes les grandes bases de la prospérité de la France.
Depuis i8o4, jusqu'au i" janvier 181 5, Napoléon a dépensé trente-un millions pour les ponts-et-chaussées , cinquante -quatre millions pour les canaux, quatorze pour les desséchemens ; il destinait cent soixante-huit millions à ces deux sources d'amélioration; lasiireté, la commodité de nos ports lui ont coûté cent dix millions que devaient suivre soixantequinze autres millions affectés à ce service. Parmi les plus grands et les plus utiles travaux du règne impérial en ce genre, il faut mettre hors de ligne Cherbourg placé dans l'Océan comme un boulevard et un centre d'attaque contre l'Angleterre qui donnerait des trésors pour sa destruction; sur un autre point les chantiers et le port d'Anvers, vraiment créés par Napoléon, inspiraient de telles alarmes à l'Angleterre, qu'elle eût tout sacrifié au désir et au besoin d'anéantir cet asile où nos flottes à l'abri de ses coups pouvaient s'élancer sur elle au signal donné du départ général et simultané de nos forces maritimes. Les routes de Paris à Mayence, à Amsterdam, à Hambourg, à Madrid par Bayonne; une foule d'autres routes et les entreprises gigantesques du Mont-Cenis, du Mont-Genèvre et de la Corniche, ont exigé l'emploi de deux cent-soixante-dix-sept raillions, qui
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n'atteignaient pas encore la limite des projets arrêtés ; plus de cent millions appliqués à des vues d'utilité publique et non à une vaine pompe, contribuaient de jour en jour à faire de Paris la plus saine, la plus commode et la plus belle des capitales du monde. Au milieu de toute cette sage munificence, l'humanité remarque avec plaisir dix millions répandus dans la Vendée pour en cicatriser les plaies, ainsi qu'une somme plus forte encore et destinée à la distribution des secours à domicile, au paiement des mois de nourrice des enfans abandonnés, à la construction de nouveaux asiles pour lesorphelins,de refuges pour la mendicité , d'établissemens d'industrie pour extirper ce fléau qui reparaît aujourd'hui plus affligeant et plus hideux que jamais. D'autres entreprises à Paris, dans l'intérieur et au-dehors de la France, s'élevaient à plus de deux cent millions : enlin pour tout dire, l'empereur devait pourvoir encore à l'entretien d'un million de soldats, de cent mille matelots, de cent vaisseaux de haut-bord et de cinquante frégates, au paiement des arrérages de la dette qui montaient à quatre-vingt-seize millions, aux frais d'une administration qui demandait deux cent-cinquanle-six millions par an, n'a pas dépensé moins d'un milliard pour vivifier par les travaux publics l'agriculture, l'industrie et le commerce.
INapoIéon s'appliqua surtout à continuer, à augmenter l'heureuse impulsion que la révolution avait donnée à ces trois branches de la prospérité publique , d<'[)uis le moment terrible (|ui vil le [wu-
pie français, exclu de la société européenne par la haine implacable de l'Angleterre, manquer de beaucoup de choses nécessaires à la vie. Ainsi fut créée une administration chargée du soin de régénérer notre agriculture, d'encourager les défrichemens, la plantation des dunes et des landes , de régler l'aménagement des bois de manière à empêcher leur effrayante destruction et à réparer nos pertes. Il faut mettre au nombre des bienfaits de cette administration, surveillée par l'attention continuelle de l'empereur, l'accroissement des pépinières d'arbres exotiques et indigènes; la réintégration et la plantation des grandes routes et des chemins vicinaux; les desséchemens; l'exploitation et le partage des biens communaux, nouvelle source de richesses ouverte au travail; l'innovation d'un cadastre général; l'importante création des manufactures de sucre de betteraves; la protection accordée aux écoles vétérinaires qui rendent aujourd'hui tant de services aux agriculteurs, soit pour l'amélioration, soit pour la conservation des animaux destinés à partager les travaux de l'homme; l'organisation des haras; l'établissement des dépôts d'étalons; l'institution annuelle des courses de chevaux, et surtout les encouragemens accordés à la multiplication des troupeaux mérinos, destinés à améliorer les races, à doubler les produits de notre commerce de laines, comme à perfectionner la qualité de nos draps, déjà si supérieurs à ceux de l'étranger. Napoléon , occupé d'une guerre presque continuelle avec l'Europe, a
plus fait pour l'agriculture, en quatorze ans, que l'ancien gouvernement de la France , depuis la mort de Henri IV jusques en 1 789, c'est-à-dire pendant deux siècles.
Dès le commencement du consulat, des mesures avaient été prises pour régler, dans le double intérêt du peuple et du cultivateur, l'exportation des grains, et accorder de nouvelles facilités à leur circulation, moyen le plus efficace de prévenir les famines factices. La France doit à Napoléon la conquête définitive du grand principe de la liberté du commerce des grains qui avait été ébranlé, soif pendant le règne de Louis XVI, soit pendant la révolution, et que le gouvernement impérial sut maintenir avec fermeté, même dans les circonstances les plus difficiles. On se souviendra long-temps de la manière dont Napoléon conjura une disette menaçante avant de partir pour l'expédition de Russie. Des chambres, des bourses, des conseils de commerce établis près chaque préfecture , attestent encore les soins d'un prince convaincu de l'importance du premier des ressorts de la richesse des nations. Napoléon ne put conserver que peu de temps au commerce la liberté des mers; mais en revanche il lui ouvrit le continent tout entier; les villes maritimes souffraient beaucoup sans doute ; de pénibles sacrifices leur étaient imposés; mais, quel prix elles en auraient recueilli avec la France et l'Europe, si l'Angleterre n'était parvenue à rompre le système conçu pour arracher les
nations à la suprématie que l'empire de la mer donne à une seule puissance sur toutes les autres !
Le blocus continental avait non-seulement ce but utile et glorieux; mais il devait encore assurer à la France, et aux autres états du continent, le temps et les moyens de créer ou de développer dans leur sein les prodiges de l'industrie. D'heureux efforts avaient été tentés à ce sujet par le comité de salut public qui féconda le premier les germes de toutes les améliorations en France par l'institution de la commission d'agriculture et des arts, où les Monge, les Berthollet , les Vandermonde , les Mongolfier, commencèrent, par la réunion de leurs lumières et la sagesse des mesures qu'ils proposaient, l'étonnante métamorphose qui allait éclore en France, Le Directoire, quoique embarrassé dans sa marche par un mauvais système de finances , n'avait négligé , ni l'agriculture, ni le commerce et l'industrie ; Napoléon dut à ce gouvernement l'exemple de plusieurs des choses utiles qui recommandent son règne ; mais il leur imprima un mouvement plus sûr et plus rapide. C'est encore le Directoire qui avait exécuté la belle idée d'une exposition à Paris des produits de toutes les manufactures de France. Napoléon s'empara de cette institution comme de toutes celles que la nécessité, secondée par le génie de la science, avait fait naître au milieu de nous ; il y joignit tous les encouragemens qui étaient en son pouvoir, et parut aimer l'industrie plus qu'aucun prince ne l'avait aimée avant lui. Cette prédilection, fruit des lu-
uiières, est unequalile particulière à JNapoléon entre tous les conquérans. Rien ne fut épargné par le premier capitaine du siècle pour porter notre industrie au plus haut point de splendeur. Indépendamment des conseils fréquens où il délibérait sur les intérêts du commerce et des manufactures , il leur prodigua toutes les marques d'une éclatante et judicieuse protection, les secours, les dons, les entretiens avec les particuliers, les récompenses solennelles. Dans ses visites publiques, il étonnait les fabricans par la variété, le nombre et la sagacité de ses questions; il descendait aux plus petits procédés et embrassait l'ensemble d'une vaste manufacture comme il entrait dans tous les détails d'un plan de bataille qu'il avait conçu de génie. Un trait particulier prouvera combien il apportait d'attention à cette partie de l'administration. La surveille de son départ pour la campagne d'Austerlitz, il reçut dans son cabinet, à Saint- Cloud, une députationdes dateurs de coton, examina avec eux, en les admettant à la plus aimable familiarité , le mérite d'un décret dont ils lui demandaient le rapport; et, s'excusant sur ce que la question ne lui était pas bien présente, parce quil avaU, dit-il, quelques affaires en ce moment y il les renvoya pour le lendemain à une discussion en présence du conseil-d'état tout enlier. Là, il permit à ladépulalion une entière liberté d'opinions, et montra dans la discussion une singulière justesse d'aperçus, en même-temps que la ferme résolution de soutenir notre industrie, eji lui inipctsiuil loiilefois comme
condi lions les plus grands efforts pour parvenir à ôlablir les marchandises à un prix que les facultés du peuple pussent atteindre. On voit, dans la chambre des pairs du parlement d'Angleterre, deux balles de laine sur un fauteuil à côté de celui du président : sans avoir placé cet emblème dans son conseil-d'état ou dans son cabinet, Napoléon, fidèle en cela aux principes de la saine raison, à l'heureux changement de nos mœurs, ne cessa point d'élever et d'ennoblir le commerce et l'industrie aux yeux de la France, par des distinctions et par des paroles, monnaie d'honneur dont il faut surtout payer les Français. Ces récompenses appartenaient à la liberté qui, introduite dans le gouvernement grâce à la raison, se mêlait à l'empire plus que ne le croyait Napoléon lui-même.
Conquérirla liberté des mers pour tous les peuples; les affranchir ainsi du joug de l'Angleterre; les soustraire àson monopole, en éveillantleurindustrie, après avoir rétabli l'égalité de fait et de droit dans leurs rapports; fonder la supériorité de la France sur ses progrès dans les sciences, dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, tel fut le triple but du règne deJNapoléon.Danscerègne,dont touteslespenséesfurent d'accord en ce point , il faut distinguer cinq actes mémorables, parce qu'ils ont éclaté àlaface du monde, comme des témoignages irréfragables de la haute ambition d'un homme au niveau de son siècle. Ces actes sont la conquête d'Egypte, qui, semblable à la prise de Tyr par Alexandre, cachait aussi le
dessein d'unir les Indes avec l'Occident par un commerce maritime ; l'alliance contractée avec Paul 1" dont la mort seule put détourner le projet d'aller renverser, de concert avec nous et la Perse , le colosse de la puissance anglaise dans les Indes; la grande expédition projetée par l'empereur contre l'Angleterre, et sur le point d'être exécutée par toutes les forces de l'Europe ; le traité de ïilsitt , les conférences d'Erfurt , et enfin , le système continental dont le succès, infaillible avec un peu de constance de la part des alliés, leur eût fait partager avec nous l'honneur d'avoir rendu l'indépendance aux nations, et d'être les restaurateurs du commerce rétabli dans tous ses droits. Alexandre avait senti cette gloire, et l'avait embrassée ; mais, parmi ses conseillers, les uns ont craint pour lui le second rôle qui révoltait leur fierté nationale; les autres ont obéi à l'impulsion de nos ennemis.
Comme législateur politique. Napoléon ne saurait être un modèle; sa constitution entée sur plusieurs autres, et modifiée, suivant les circonstances qui développaient son pouvoir, créant un empire au milieu d'une république, avait des défauts graves; elle ôtail la parole au corps-législatif; elle n'avait pu conserver son seul élément d'opposition,'letribunat; elle faisait du sénat conservateur un instrument trop docile des volontés de Napoléon; la composition de ce corps a joutait encore à l'induence excessive du chef de l'état; Napoléon y avait jeté quelques hoiunjcs d'un rare mérite et d'un certain caractère au milieu d'une
foule de ces gens à vues étroites , à esprits bornés , à cœurs craintifs ou serviles, nés pour adorer et consacrer les volontés du pouvoir ; perdus dans une telle société , le talent le plus élevé , ie courage le plus audacieux ne pouvaient que sentir leur impuissance. La nation n'avait pas même pour garantie la liberté de la presse, qui eût été un contre-poids si utile dans le corps politique. L'indépendance du jury que des sénatus-consultes pouvaient suspendre , sur la demande de l'empereur, dans tels ou tels départemens, souffrait aussi plusieurs autres atteintes propres à dénaturer cette belle institution. Mais, du moins, îNapoléon respecta constamment tous les autres bienfaits de la révolution et particulièrement l'égalité si chère à notre nation. Il ouvrit la porte de toutes les dignités, de tous les honneurs, à tous les Français sans aucune distinction.
Les statuts relatifs à la maison impériale prouvent que Napoléon voulait être roi absolu des siens, comme il l'était de la France ; mais on trouve aussi , dans les justes sévérités du statut de famille , le contrepoids des privilèges accordés aux princes, et une garantie contre les excès dont leur impunité pourrait menacer les peuples. Cette garantie, prévue et positive, n'existait pas dans l'ancien régime. Napoléon n'avait pas non plus oublié de reconnaître, pour lui et ses successeurs, le droit de régler tout ce qui concerne l'éducation des enfans des princes de la maison impériale. Il se proposait aussi de veiller à ce que les enfans de tous les grands fonctionnaires fussent
élevés d'une manière utiJe pour l'Etat. Aux jours du péril, il en a coûté bien cher au malheureux prince dont les aïeux avaient négligé ce grand devoir de la royauté.
La législation criminelle et civile de Napoléon offrent d'étonnantes différences. La première, rédigée par d'habiles criminalislcs choisis dans toutes les opinions , semble un singulier mélange des sévérités de l'ancienne ordonnance et des rigueurs de la Convention. D'un côté, elle semble appartenir au régime qui ne connaissait aucune proportion entre le délit et la peine, et n'avait aucune pitié de l'accusé , parce que ses juges voyaient presque toujours en lui un coupable et un homme incorrigible , condamné à de nouveaux crimes si on lui rendait la liberté; de l'autre, elle paraissait conçue par les mCmies hommes qui, après avoir improvisé des lois propres à effrayer les ennemis du dedans et du dehors, prêtaient à un gouvernement régulier, mais encore nouveau et sans racines profondes, l'appui qui leur avait paru nécessaire pour appuyer un pouvoir extraordinaire , et sauver un grand peuple en danger. Jamais iNapoléon , quelles que fussent les précautions de sa prudence et de sa jalousie sur le fait de la sécurité de son pouvoir, n'eût descendu à tous les détails de la prévoyance inquiète des rédacteurs du Code pénal. Outre la rigueur excessive des peines, ce Code a poui défauts particuliers, (jue l'interrogatoire, la procédure, et même la direction du débat judiciaire, soient également contre l'accusé. Les juges anglais paraissent être des
appuis pour l'accusé ; ils veillent sur lui , ils l'avertissent des fautes qu'il commet contre son intérêt; nos juges sont sesennemis, ou du moins ses examinateurs passionnés; ils emploient tous leurs efforts à l'enlacer ••dans leurs chaînes; ils arrachent de force son aveu par l'autorité de leurs paroles et la puissance de leur logique sur l'ignorance, la faiblesse et la peur. Trop souvent, surtout, l'accusateur est un adversaire fougueux et sans entrailles qui trouve du crime et des preuves de crime partout. Le code pénal n'a point détruit ces grandes erreurs qui s'aggravent de jour en jour ; nous avons vu même un ministère constitutionnel enlever des garanties aux prévenus, en laissant long-temps le choix des jurés à la merci de magistrats amovibles, et révocables au moindre caprice de l'autorité. Mais, chose bien rare et digne de remarque! la fermeté du gouvernement impérial, son attention à tout savoir, à réprimer tous les excès, servaient de contre-poids aux conséquences des défauts du code; et l'absence des vices lâches et cachés ou des sombres fureurs de la tyrannie dans le cœur de Napoléon, empêchait que la justice ne fût corrompue par le funeste ascendant des passions du prince comme sous Louis XI et Tibère. Toutefois, les procureurs impériaux acquéraient trop de pouvoir, et de dangereuses doctrines commençaient à prendre du crédit. On a rej^roché avec raison, comme un crime, au Sénatconservateur, instrument des volontés de Napoléon, d'avoir annulé la déclaration d'un jury et une ordon-
nance d'acqniUement prononcées à Bruxelles. Napoléon, trompé par les rapports d'un agerit sonjxonneux, crut à l'existence des plus coupables dilapidalions, el son liorreur pour ce genre de délit l'emporta au-delà de loutes les bornes dans cette circonstance. Ainsi partout éclate la nécessité d'un frein pour l'autorité, puisque raTMiie les bons senlimcns du prince et la droiture de ses intentions, peuvent lui faire violer les lois les plus saintes.
Loin de mériter les mêmes reproches que le code pénal , armé de tant de précautions du pouvoir contre la liberté, les lois civiles de l'empire sont autant de bienfaits; le code de procédure a rendu un service éminent à la société en diminuant les frais et en réprimant, par une censure continuelle, l'avidité des avoués dont le nombre, restreint par une mesure utile mais arbitraire en ses formes. Ht tariila source d'un grand nond^re de procès. Une sage oriianisation du notariat tendit é";alement à rétablir, par l'autorité des chambres prises dans son sein, les garanties d'honneur et de probité sévère que ce corps, tombé dans une espèce de discrédit, semblait ne plus offrir au public alarmé. Le code de commerce, d'une utilité plus générale encore, fut reçu eomnu' un bienfait; l'expérience démontre chaque jour l;i sagesse do ses auteurs. Mais le plus beau litre d<- Napoléon, comme législateur, est l'unité du code civil appliqué h toute la Frjmce, et retenu encore aujourd'hui par d(\s peuples qui ont été séparés <lo nous en i8i''|. Jamais jirince ne fit un ])lus beau pré-
4i3i senl à une nalion. Sans doute Napoléon n'est point le rédactoui: de ce code ; mais la part qu'il a prise à la discussion, ouverte à ée sujet dans le conseil d'État, doit honorer à jamais sa mémoire. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus de la droiture djintentions, de l'amour du bien public, de la sollicitude pour tous les intérêts sociaux, des vues libérales, et de l'étonnante sagacité dont Napoléon donna tant de preuves dans le cours d'une délibération qui dura si . long-temps. Les avis les plus sages, les plus généreux étaient presque toujours ceux de l'empereur; dix batailles gagnées ne valent pas celte gloire innocente et pure que Napoléon partage avec un si petit nombre de princes.
On ne comprend pas bien les ombrages qui portèrent Bonaparte à supprimer, dans l'Institut réorganisé, la classe des sciences morales et politiques; les mêmes causes^ dit-on, et quelques autres, entraînèrent la destruction des é oies centrales où l'instruction était établie sur un plan vaste, et révçlaii; à tous les esprits, les mystères des plus hautes, connaissances directement appliquées aux besoins de la civilisation. Mais si l'Université impériale, bien plus parla direction de son premier grand-maîlre que par la volonté spéciale de Napoléon, accorda tout-à-coup une préférence marquée aux éludes purement littéraires, l'enseignement dos sciences ne fut pas négligé dans le nouveau corps élevé sur les ruines de l'ancien. Les hommes les plus distingués de l'époque y professaient la chimie, la physique, l'astronomie . les
mathématiques et l'histoire. La philosophie ellemême, qui se croyait peut-être suspecte au pouvoir, ne saurait oublier les brillantes leçons des Royer- Colard , des Laromiguière et de leurs élèves, fréquentées, sous le règne de Napoléon, par une jeunesse avide et enthousiaste qui trouvait encore des secours de toute espèce au collège de France. Jamais il n'y eut d'enseignement plus libre de toute contrainte que celui des diverses facultés. Comment se fait-il qu'on ait imposé silence à tant de voix éloquentes qui n'inquiétaient pas Napoléon? Comment le gouvernement constitutionnel a-t-il pu devenir plus ombrageux que le pouvoir absolu? mais surtout quels funestes conseils ont pu amener la raine de l'école normale, de celte pépinière de jeunes maîtres destinés à remplir toutes les chaires, et qui nous a donné les professeurs les plus distingués de l'époque? La suppression de cette école est d'autant plus étonnante que, soumise à un régime sévère, et gouvernée par un ancien universitaire d'un talent reconnu et d'un caractère ferme et sévère, sa discipline ne pouvait que rassurer l'autorité.
A cette époque, les philosophes virent avec douleur le système militaire transporté par Napoléon -dans les lycées; ils l'accusaient de vouloir faire des Français un peuple de soldais; mais, étail-ce un crimed'éveiller de bonne heure les courageschez une nation qui avait l'Europe à comballre? Hnsuile, avec lo relâchement qui s'était introduit dans le gouvernement de la jeunesse, sous le Directoire, peut-être
\e régime militaire, appliqué pour un certain temps, otait-il le seul moyeu de rétablir la discipline ; il lullait apporter à un mal invétéré un remède prompt et décisif; INapoléon l'employa, et sa résolution eut alors la plus heureuse influence sur les mœurs de la jeunesse; j'ai vu de mes yeux ce changement utile et rapide ; je dois ajouter encore que cette belliqueuse jeunesse , abreuvée de l'amour de la gloire dans les lycées, avait pour toute sorte d'instruction une avidité sans exemple, et cultivait avec la même ardeur les lettres, la poésie et les sciences. Il régnait au milieu d'elle un élan extraordinaire vers tout ce qui était grand, beau, utile et généreux. Il n'y avait pas d'esclaves dans ses rangs; elle admirait Napoléon; elle volait à sa voix; mais elle aimait la patrie. Un nouvel exemple prouvera ce que j'avance. Quelques temps après son avènement au pouvoir, INapoléon, qui portait encore le nom de Bonaparte, parut avoir quelque inquiétude sur les sentimens républicains de cette belle école Polytechnique dont le nom est immortel en Europe. Monge , qui aima ses élèves comme un père aime ses enfans, prit leur défense et répondit d'eux. Toutefois, le régime intérieur de l'école, mais non pas son enseignement libéral, fut changé; par degrés, les jeunes gens devinrent les partisans déclarés du vainqueur de l'Europe; mais ils restèrent amis des doctrines de la liberté ; c'est en invoquant son nom qu'ils voulurent, en 1814, sceller de leur sang leur dévouement à la cause commune. Napoléon était absent, Paris les
lippcUl; ilsvolèient à sa dcfcn.sc;, ou plutôt leur zèle et leur courage devancèrent tous les appels de la patrie et de la loi. Ajoutons que Napoléon porta pendant tout son règne, une affection particulière à cette école dont il n'avait entrevu qu'une bien faible image dans sa première jeunesse.
Sans doute, l'esprit de liberté, que l'étude des lettres inspire, convenait peu à la direction politique dii gouvernement de Napoléon; sans doute, il craignait la censure des écrivains; Chénicr expia par une destitution quelques vers satyriques et hardis de son épître au patriarche de Fcrney; cette faiblesse ne devrait pas se trouver dans un si grand caractère; mais il sera toujours honorable pour Napoléon d'avoir témoigné tant d'estime et d'égard au vieux Ducis, et respecté le noble silence de Delilie. le cbanlre de l'ancienne dynastie. Napoléon allait au devant de toutes les supériorités; il a répandu des grâces et des bienfaits Sur tous les hommes de talent. Son décret sur les prix décennaux est une de ces grandes idées , fruits de ses souvenirs de l'antiquité, comme de son penchant pour tout ce qui peut donner de l'éclat à un règne. Il avait une prédilection singulière pour Corneille; et, s'il lui eût été donné d'en posséder un , il l'aurait couvert de richesses et de dignités, il l'aurait fait prince, a-t-il dit lui-môme dans ses jMémoires. ]Mais un autre Corneille, né de notre temps, lui aurait dciuandé cette parfaite indépendance, seul moyen qui reste aujourd'hui au ^énie , ])oin- alleit'dre ou surpasser des productions
îmmortelU's; c'osl ce (jiie firent ciilcndre à Napoli'oii la iVancliîse républicaine et un peu sauvage de l'aiileur d'IIamlet et la jalouse indépendance de Leniercier.
Les arts libéraux devaient au vainqueur de l'Ita- Jie, à INapoléon, les conquêtes des plus rares chefsd'œuvre de ce musée, qui était devenu le musée de l'Europe; ils trouvèrent dans INapoléon un protecteur plein de zèle et de munificence; dans l'impératrice Joséphine une passion éclairée qui ajoutait la grâce des égards aux nobles cncourageniens d'un graixd homme. Mais, par un penchant de son esprit, |,ku- une direction de sa volonté, INapoléon fut surtout prodigue de sa protection envers les sciences et les hommes qui les cultivent. Sous ce rapport , il était le partisan le plus déclaré des lumières; el , comme il avait, avant tout, l'amour de l'utile, on ne saurait assez le louer d'avoir secondé de tout son pouvoir le mouvement que le dix-huilième siècle et la révolution française ont comnniniquéaux sciences vers l'application de leurs découvertes aux besoins de la société. Son esprit supérieur avait compris qu'il y avait dans les veines du nouveau corps social des mines inconnues à exploiter, et une nouvelle source de richesses qui devaient accroître dans une progression indéfinie la prospérité de la France et de l'empire. On peut mettre celle conviction et les ronséquences qu'il en tirait chaque jour, au nombre de ces grands services que la reconnaissance des générations ne Unisse jamais tomber dans roid)li.
D'autres princes ont paru aimer plus tendrement la France; mais aucun, peut-être, ne lui a fait plus de bien avec moins de faste que Napoléon. A peine arrivé au pouvoir, on le vit s'appliquer efficacement à pacifier l'Ouest où la guerre civile avait eu un caractère religieux très- alarmant ; il savait que les prêtres étaient cent fois plus redoutables que les nobles, et que les premiers avaient contribué bien plus que les seconds à ouvrir et à entretenir le volcan de la Vendée; il mit tous ses soins à l'éteindre, pour désarmer surtout la milice sacrée. En rendant ce service à la religion et à l'état, il combattait encore la dangereuse influence de Rome sur un pays qu'elle avait si long-temps agité, au détriment de la religion et de la France.
Fidèle aux maximes qu'il avait pratiquées en Italie et dans l'Orient, il ne s'écarta jamais de la tolérance qu'il s'était prescrite comme un moyen de sécurité pour les peuples et pour le prince. Sous son règne, proteslans, juifs, niahométans, déistes, catholiques, toutes les communions enfin, jouirent également d'une parfaite liberté de conscience et de pensée. En relevant toutefois les autels du culte de la majorité des Français, en assurant une existence aux curés et aux desservans des villes et des campagnes, c'est-à-dire à ceux qui supportent tout le poids du ministère évangélique, en traitant le clergé supérieur avec une magnificence payée d une assez grande ingratitude depuis sa chute, il eut pour maxime invariable de rendre la coustilulion, le gou-
.'P7 vorncmont, les Iribunaux et l'état-civil tout entier, absolument indé])endans de la religion et de son influence. Il voulait que les ministres de cette religion, au lieu de prétendre, en vertu de leur titre de prêtres, aux emplois publics , renonçassent à tout pouvoir sur les choses temporelles.
11 étendait cette doctrine politique au pape luimême que, du reste, il prétendait investir d'une immense autorité spirituelle. Si l'on en croit un écrivain politique qui abeaucoup étudié lessecretsde l'empire, INapoléon , étendant à tout les principes d'unité , avait conçu le vaste projet de donner une seule religion à toute l'Europe, et de rendre alors à l'Eglise catholique sa signiûcation primitive d'Eglise universelle. Suivant les mêmes idées, l'idée mère de tous les démêlés entre INapoléon et Pie VII, n'était pas l'expédition des bulles, dans tel ou tel délai , après la nomination du prince ; c'était la séparation étemelle du temporel et du spirituel dans la royauté pontificale. L'accroissement extraordinaire de la puissance spirituelle du pape , sa prédomination sur les diverses communions de l'Europe , étaient la compensation de ce sacrifice ; et le moyen de rendre cette dernière création directement utile au plan de INapoléon était l'établissement du saint siège dans le palais métropolitain de la capitale du grand empire (i), devenue la capitale du monde chrétien. INapoléon ayant paru
i) ftl. do NurAvinb, auteur du l*urleftuille de i8i5.
avouer ce gigantesque dessein, on ne saurait ie révoquer en doute ; mais il eCfraie la pensée , et lait sentir d'abord ce qu'un si grand politique aurait dû comprendre de suite , que la plus longue vie d'un homme ne pouvait suffire à de telles entreprises. D'ailleurs , en les adoptant, la force même des choses aurait entraîné PSapoléon à s'écarter des principes de tolérance envers des communions nécessairement rebelles à ses intentions. On aime à penser que sa raison , maîtrisant enfin son génie, l'aurait ramené , comme elle l'a fait tant de fois, à de plus sages pensées. 11 serait aussi consolant de pouvoir adopter l'opinion de l'écrivain que j'ai cité plus haut , et qui donne à ses lecteurs des molifs assez plausibles de rejeter sur le roi de Naples l'enlèvement du pape à Rome par le général Radet. Ce qui ne peut faire la matière d'un doute, c'est que Napoléon et le pontife avaient fuii par s'accorder pour rendre la paix à l'Eglise. Du reste la religion, dont il voulait étendre l'empire d'une manière démesurée peut-être ; la France , qu'il cherchait à délivrer pour jamais de toute influence d'un prince étranger, ne doivent pas du moins accuser les intentions de Napoléon, et quelle que soit l'opinion que la raison, la philosophie adoptent sur ses projets, aucune <le ces (rois puissances, qui tendent enfin à se mettnî d'accord dans l'univers, ne sauraient refuser à l'héritier (les gouvernemens mobiles et agités de la révolutiou le mérite d'avoir détruit les funestes semiMice- (le la guère civile dans l'Ouest et le JMidi ; fait viv*' les cultes en paix sur le sol «le la mt're- pairie' <"'
surtout donné l'excnîplc du mélange de prudence et de lennelé avec lequel un prince doit modérer l'influence des prêtres, pour empêcher l'Eglise de laire un État à part dans l'État. Qu'il nous a fallu peu d'années pour nous apprendre à mesurer la grandeur de ce bienfait !
Napoléon avait le cœur sensible et généreux, un caractère plein de force, des inégalités d'humeur; les unes naturelles, dont il savait réparer les conséquences^vec beaucoup de grâce; les autres volontaires et destinées, soit à éprouver les hommes, soit à le défendre ■ de sa propre faiblesse, en empêchant qu'on ne l'approchât de trop près. Les emportemens auxquels il était sujet passaient comme des orages , et l'on appelait presque toujours avec succès de ÎNapoléon irrité à Napoléon tranquille. Bon fils, bon époux, bon père, il était facile avec sa famille qu'il gouvernait cependant. Il n'y aurait pas souffert de dilapidations de la fortune publique, et donnait à tous l'exemple de l'ordre et de l'économie : sa maison était réglée comme une maison particulière. 11 inspirait le plus vif attachement à ses serviteurs qui couraient au-devant de ses modestes besoins jusqu'au milieu des plus grands périls du champ de bataille. Pour connaître toute la bonté de JNapolyoUj^il fallait le voir au milieu des soldats. Avec eux, sa Caniiliarité abdiquait l'empire; il veillait en père sur Inirs besoins; il consolait leurs souQVances; sa gloire obtenait de leur enthousiasme des triomphes ([u'il rapportait à leur courage, en leur accordant
4Go
(les récompenses magnifiques et des éloges qui retentissaient dans le monde entier. Avec ses ministres, il se montrait juste, sévère, jaloux de son autorité; mais surtout d'une attention extrême aux affaires , et ne laissait à personne l'espoir de le dominer. Si, par une considération parliculière pour le talent et pour l'aptitude au travail , il a souvent employé des hommes d'une moralité peu sûre, il recherchait les gens d'honneur, et leur témoignait les plus grands égards. La probité la plus sévère régnait surtout autour de lui dans les dépositaires de sa confiance.
Sauf l'ambition , on ne lui a pas connu de vices essentiels et qui aient influé d'une manière grave sur sa vie ou sur son règne. « Il faut, disait-il un jour à l'un de ses favoris, tout l'orgueil que j'ai pour me soutenir à la hauteur où je me suis placé. «Ce mot exprime parfaitement la nature de cette passion toute politique en lui, et les secours qu'elle prêtait à son génie; c'est par elle qu'il soutenait le fardeau de la couronne européenne. Son caractère préservait de ces scandales publics contre lesquels tonnaient en vain les Tîourdaloue et les Massillon ; mais, surtout, il n'y eut jamais à la cour de femmes qui j^ussent se vauter d'avoir manié un seul moment le sceptre échappé de ses mains. Aucun ])rince ne donna moins de momens aux plaisirs . et jilus de temps aux affaires. 11 se délassait par la variété des occupations, et passait de l'une à l'autre avec la même facilité. La puissance du Irarail , son seul excès, sen)blait dépasser m lui toute-- les bornes
(les facultés humaines, et long-temps les forces de son corps répondirent à la vigueur de son esprit; aucune vie n'a été aussi pleine que la sienne.
La nature lui avait accordé la réunion des dons les plus rares, et quelquefois les plus opposés : le génie qui conçoit de grandes choses ; l'imagination qui leur donne des formes colossales; l'enthousiasme qui prévoit et augmente les conséquences de l'idée première ; la raison qui réduit tout à ses justes pro- ])orlions ; les calculs positifs d'un esprit méthodique qui ne néglige pas môme les plus petites quantités; la patience qui interroge tous les détails; l'énergie qui brise tous les obstacles ; la souplesse qui sait tourner toutes les diflicultés, et enûn une étonnante fécondité de ressources du milieu desquelles sortaient des coups de génie qui terrassaient ses ennemis comme les coups de foudre, lorsqu'elle éclate, tombe et frappe en même temps. Ce serait un tableau vraiment curieux que celui des conceptions de JNapoléon telles qu'il les enfantait d'abord, et ensuite accommodées aux temps , aux circonstances, et aux instrumens. La France, l'Europe, le monde lout entier rapetissaient les idées premières de Napoléon ; et s'il a péri , c'est par leur disproportion avec la puissance de l'homme , et par l'ascendant irrésistible qu'elles exerçaient quelquefois sur lui. Ses deux malheurs sont d'avoir fait trop de prodiges, et surtout d'avoir, dans de grandes circonstances, regardé comme faites les choses extraordinaires qu'il avait ordonnées.
iNul moyen de combattre l'ascendant suprême de Napoléon; il entraînait également la nation et l'armée, il dominait l'Europe et imposait à son siècle; comment ses ministres et ses serviteurs auraient-ils pune pas subir le joug de sa supériorité?
Dès le moment de son apparition à la tête d'une armée, il parut né pour le commandement; et, depuis que la fortune l'avait élevé si haut, aucun prince n'a pu résister à^ses volontés; sa seule présence avait une séduction et un empire dont le fils de Catherine II est le plus mémorable exemple. Et quel homme en effet que celui dont on peut dire tour-à-tour avec vérité, sous plus d'un rapport : C'est Alexandre, moins les débauches qui l'ont perdu à Babylone ; c'est César , moins les crimes énormes de son ambition pour parvenir, et les vices honteux de sa vie ; c'est Charlemagne, moins le massacre d'un peuple généreux; c'est Frédéric II, avec sa rectitude d'esj)rit, son application extrême à ses devoirs de prince , mais avec des entrailles et un cœur accessible à l'amitié ; enfin c'est l'Annibal moderne? En effet, comme ce grand capitaine, qu'il mettait au premier rang , Napoléon fut , toute sa vie , l'adversaire et l'ennemi d'un peuple qui aspire à l'empire du monde : trahi enfin par la fortune, au lieu d'aller attendre le lever d'un petit roi de Bilhynie , il demanda l'hospitalité h un gouvernemement lii)re; et, lromj)é dans sa généreuse attente, il mourut avec grandeur sur le rocher dt Sainte - Hélène , après avoir vaincu (;t 'Touverné les nations. Présent au tnilicu
de nous par sa gloire, iNapoléon s'élève entre les Irois (lynasiies comme un géant dont aucun de leurs princes n'altoignil la hauteur, et dont leurs héritiers devront un jour interroger les actions , les vertus , les talens, les fautes et les services , comme la j^Ius éloquente des leçons du trône. Cependant ISapoléon ne repose point dans la terre natale , ainsi qu'il l'a désiré à son heure dernière. Peut-être eût-il été digne des nobles princes qui nous gouvernent de redemander les cendres de l'homme qui a fait revivre la célèbre inscription de l'arc de triomphe de la porte Saint- Denis en l'honneur de Louis XiV ; qui a consacré des autels exjDiatoires aux mânes de toutes les races royales de France, et rétabli leurs tombeaux dans les honneurs du Temple où reposaient ensemble Louis XII et Henri IV, ces deux pères du peuple.