‹ Napoléon devant ses contemporainsChapitre 12 sur 14 · OA · texte numérisé non relu

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Tandis qu'il faisait ileurir ce petit coin de terre devenu digne des regards du monde, les choses prenaient de jour en jour, en France, une tournure ii'.quiétante qui annonçait une crise prochaine; les partis, d'abord contenus par la force, ensuite réconciliés par la sagesse de Napoléon, avaient repris leurs haines, et se trouvaient en présence, grâce aux prétentions de l'incorrigible orgueil des anciens privilégiés quivoulaientl'emporter partout sur les nationaux: les émigrés, naguère trop heureux de servir le grand homme qui les avait mis à l'abri de son pouvoir, devenaient d'une exigeance insupportable, et demandaient tout à la royauté que la plupart d'entre eux avait abandonnée, ou pour laquelle du moins ils n'avaient rien fait. Au mc^ris du pacte social juré par le monarque, un ministère infidèle regardant l'égalité des droits comme une conquête révolutionnaire, les libertés nationales comme une usurpation , la constitution nouvelle comme un attentat à l'indépendance du prince, s'appliquait à écarter tous les hommes nouveaux qu'il appelait des hommes dangereux. Ce fut dans le même esprit que l'on commença d'abord, au mépris des promesses les plus saintes, à dépouiller la Légion-d'Honncur de ses prérogatives, pour la prodiguer ensuite elle-même à des hommes sans mérite, sans réputation, ou tout-à-fait indignes de porter ce nouveau signe de tous les nobles services rendus à la société; ce fut encore par une conséquence du système adopté par une imprudente audace, que le ministère voulut enlever aux filles des

membresde la Légion-d'Honiieur l'asile que Napoléon leur avait ouvert. Forcé de renoncer à cette intention, il essaya de détruire du moins les écoles militaires de Saint-Cyr et de Saint-Germain, mais l'indignation de la représentation nationale qui fit éclater ses plaintes aux oreilles du prince, arrêta encore cette entreprise. Malgré ce double échec et les cris de l'opinion publique, le ministère, fidèle à ses principes de contre-révolution, effaça des cadres de l'armée une masse innombrable d'officiers, et réduisit de moitié leur solde dont la conservation et l'intégrité avaient été formellement garanties; la première de ces mesures aurait eu des excuses, si l'on n'eût pas, dans le même moment, donné des grades à des émigrés incapables de servir ; créé cinq à six mille gardes du corps , mousquetaires , chevau-légers , gendarmes de la garde; la réduction de la solde était une impardonnable violation de la foi publique; on mit le comble à tant d'injustices et de fautes en enlevant à 2,5oo de nos vieux soldats , mutilés sur les champs de bataille, l'asile et les bienfaits que la patrie reconnaissante leur avait accordés. A la même époque, la garde in)périale , malgré le témoignage rendu à sa bonne conduite, à son exacte discipline , par l'abbé de Montesquiou, se vit éloignée de Paris et vcm~ placée par des troupes que l'on ne tarda point h niécontenter en cliangeant leur ancienne organisation , et surtout en leur donnant des olViciers inconnus à la place d<; ceux qui les avaient conduites tant de fois à la victoire. Jj'p.rmce ellc-mèfue, dont la gloire et le

courage avaient préservé la France du malheur d'être partagée comme la Pologne, l'armée, insultée dans son général que des écrivains]secrètement encouragés à celte lâcheté, accablaient d'outrages après l'avoir loué sans pudeur au temps de sa puissance, entendait chaquejour de prétendus Français rabaisser indignement ses triomphes, tandis que le chef même de la coalition européenne se plaisait aies honorer dans la personne de nos généraux les plus illustres. Les grâces et les élogesdelacour étaient réservés aux Vendéens et aux Chouans; on avait vu avec scandale des lettres de noblesse données au père de Georges Cadoudal si connu par les meurtres exécutés de sa main et hors du champ de bataille, et convaincu d'avoir voulu attenter à la vie» de iXapoléon , avec lequel l'Europe venait encore de traiter à Fontainebleau comme avec un souverain.

Si la force militaire , le seul rempart de la dynastie contre les mauvais desseins de quelques unes des puissances alliées, éprouvait de pareils traitemens, les fonctionnaires de tout ordre durent se trouver et furent en effet à la merci des caprices de l'autorité publique , et sans cesse exposés aux destitutions arbiliaires. Bientôt on vit éclore l'épuration des tribunaux; elle commença, non sans un grand scandale, par la première cour de justice de l'Etat, la cour de cassation, et répandit de justes alarmes dans tous les tribunaux de France. Peut-être les téméraires auteurs de tous ces changemens , ne comprirent-ils |>as , ou peut-être con)prircnt-ils trop !)i(Mi qu'en *'x-

puisant tous les juges que la révolution avait faits, ils porteraient un coup sensible aux acquéreurs des domaines nationaux; mais ils connaissaient si peu la France nouvelle et la force des choses sanctionnées par le temps, qu'ils ne soupçonnèrent pas même l'ébranlement que leur nouvelle infidélité à la parole royale allait causer à tout l'Elat. En effet, avant et depuis la restauration , l'inviolabilité des domaines nationaux était la clef de lavoûte de l'édifice social, et l'ancienne dynastie était encore plus impérieusement obligée, que le gouvernement impérial lui-même, à respecter ce principe; de tous les sermens qu'elle avait prêtés au peuple français en contractant une alliance nouvelle avec lui, le serment de maintenir à jamais les ventes de domaines nationaux était le plus important de tous pour lasécurité du gouvernement. INeuf ou dix millions d'individus ayant pris une part directe ou indirecte à ces mêmes ventes, quel nombre d'ennemis redoutables devaient susciter au prince nouvellement rétabli, les doutes élevés dans les journaux ministériels contre la légitimité de ces ventes, et surtout les attaques formelles dirigées contre les acquéreurs dans des écrits répandus avec impunité? Quelles alarmes dans toute la France, lorsqu'un des orateurs du gouvernement, M. Ferrand, au sujet de la réintégralioii des émigrés dans la propriété de leurs biens non aliénés, lit envisager la vente de leurs autres biens comme une spoliation révolutionnaire qu'il fallait se hûler de réparer! La chambre des députés

réprima hanlement les pernicieuses docirines de l'orateur qui, oubliant qu'il parlait au nom de l'auteur de la charte, venait renverser, avec la plus coupable impudeur, les barrières posées par la sagesse de son roi ; mais la réprobation imprimée par la chambre aux paroles de M. Ferrand ne pouvait empêcher qu'elles ne produisissent, sur l'opinion, un effet terrible que l'ensemble de la conduite du ministère n'était pas propre à calmer. En effet, la liberté de conscience attaquée par les ordonnances de police, le refus d'inhumation d'une actrice célèbre , refus qui faillit produire une dangereuse insurrection; la licence effrénée des prédicateurs, et toutes les menées sourdes, toutes les menaces employées par eux pour contraindre les acquéreurs de domaines nationaux à se dessaisirde leurs biens ; la liberté de la presse violée par une interprétation jésuitique des mots prévenir et réprimer que l'abbé de Montesquiou voulait rendre synonymes, contribuaient à augmenter de jour en jour l'inquiétude générale. La nation attendait en vain les institutions organiques qui devaient assurer le règne et accroître les bienfaits de la charte; ses espérances étaient déçues par de vaines protestations; et loin qu'on eût la pensée de tenir les promesses royales, la charte sans cesse attaquée, battue en ruine par les dépositaires de l'autorité, n'était à leurs yeux, et ne paraissait plus aux esprits éclairés qu'une concession illusoire, pour amuser les esprits crédules, en attendant le jour où l'on pourrait rétablir le pouvoir absolu, lin vain le prince semblait

déterminé à maintenir son ouvrage , tout agissait dans un sens contraire à sa volonté, tout poussait le gouvernement vers un écueil; et ceux qui avaient ou causé la ruine de la monarchie par leurs prétentions insensées, ou laissé tomber le trône, sans pouvoir le soutenir par la sagesse des conseils et la vigueur du courage, allaient précipiter de nouveau la dynastie dans un abîme dont leurs secours n'auraient jamais pu la relever, si elle n'avait eu que leur faible appui. ,

Cependant Napoléon restait tranquille à l'île d'Elbe, quoiqu'il connût le dessein formé de l'enlever de l'île d'Elbe pour le transporter à Sainte- Hélène , quoiqu'il découvrît à chaque moment de nouvelles tentatives d'assassinat contre sa personne ; mais ces considérations personnelles n'auraient pas siifii pour l'arracher à sa retraite ; il eût bravé avec quelque plaisir les périls d'une attaque ouverte à laquelle d'ailleurs il avait j)eine à croire do la part d'Alexandre : quant aux assassins, il était sur ses gardes, et savait en outre qu'un homme résolu à périr était toujours maître de donner la mprl à un autre homme. Le voyage d'un odicier plein de zèle qui vint lui exposer, dans un récit fidèle, l'état véritable de la France et les dangers qu'elle courait de tomber de nouveau dans les horreurs de la guerre civile, furent les seules causes qui délermiiièrciit JNa[)oléon à quitter l'île d'Elbe. Il y ;i peu de scènes historiques aussi curieuses que celle de son entretien avec cet olVicier; on \ leiuarqiie ces

passages : « Mais si je débarquais en France, n'est-il pas à craindre que les chouans et les émigrés ne massacrent les patriotes? — Je ne le pense pas. Sire, nous sommes les plus nombreux et les plus braves. — Oui, mais si l'on vous entasse dans les prisons, ils vous y égorgeront? — Le peuple, Sire, ne les laisserait pas faire. — Puissiez-vous ne pas vous tromper! d'ailleurs j'arriverai si vite à Paris qu'ils n'auront pas le temps de savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de mon débarquement Oui, dit l'empereur, après avoir fait quelques pas, j'y suis résolu.... je partirai.... l'entreprise est grande, est difficile, est périlleuse, mais elle n'est point au-dessus de moi. La fortune ne m'a jamais

abandonné dans les grandes occasions Je partirai

avec mon épée, mes Polonais, mes grenadiers. La France est tout pour moi. Je lui appartiens : je lui sacrifierai avec joie mon repos , mon sang et ma »vie.

Cette résolution arrêtée , Napoléon achète des munitions de guerre à INaples, des armes à Alger, des felouques à Gênes. Le 26 février , il se dérobe aux plaisirs d'une fête qu'il donnait à sa mère et à sa sœur, et, en l'absence du commandant de la station anglaise, il s'embarque sur le brick l'Inconstant, en disant comme César : a Le sort en est jeté. » Ses généraux, six cents hommes de sa garde, deux cents fantassins, deux cents chasseurs corses, et cent chevau-légers polonais composent sa suite; la plupart ignorent et ne peuvent deviner le but de son voyage.

« iNous allons en France, dit-il à ses î^renadiers , » après une heure de route; nous allons à Paris. »Le cri de vive la France ! vive Napoléon ! s'élève dans les airs, et la joie anime le front des vieux guerriers de Fontainebleau. A la pointe du jour. Napoléon était encore en vue de l'île d'Elbe , et exposé à être aperçu par la croisière anglaise, ou arrêté par plusieurs bâtiraens français que l'on voyait dans le canal; il n'en donna pas moins l'ordre de continuer la route. Vers le soir, le brick qui le portait passa bord abord avec un bâtiment français commandé par le capitaine Andrieux, auquel il répondit kii-n)ême avec le porte-voix. Un vaisseau de 74 se trouva aussi en vue de Napoléon, mais sans danger pour lui. C'est encore sur son bâtiment que Napoléon adressa aux Français et à l'armée les proclamations que nous verrons bientôt. A peine la dernière était-elle terminée, qu'on aperçut au loin les côtes d'Antibes. Aussitôt l'empereur et ses braves saluèrent la terre de la patrie, des cris : Vive la France! vivent les' Français! et reprirent aussitôt la cocarde tricolore. Enfin le 1" mars, à 3 heures du matin, la flottille mouille au golfe Juan. A cinq heures, Napoléon descend à terre, non sans la plus vive émotion, et veut établir son bivouac dans une plantation d'oliviers :« IJeau présage*, s'écrie Napoléon, puisse-l-il se réaliser! » Plusieurs paysans, qui avaient servi sous ses drapeaux, le reconnaissent, s'approchent et ne veulent plus le (juitter. A onze henres du soir, il se remet en marche, arrive le 2. en faisant

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vingt lieues, à (^éiénon, le 5 à Barème, le 4 î» Digne, et le 5 à Gap. Ce fut dans cette dernière ville qu'il fît imprimer ces proclamations que la France recherche avec tant d'avidité, et qui toutes portaient le cachet de l'éloquence de ses anciennes proclamations ; en voici le texte :

• Français! la défection du duc de Castiglione » livra Lyon sans défense à nos ennemis. L'armée «dont je lui avais confié le commandement, était, «par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le » patriotisme des troupes qui la composaient, en état » de battre le corps d'armée autrichien qui lui élait •) opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche » de l'armée ennemie qui menaçait Paris.

»Les victoires de Champ-Anbert, de Montmirail , » de Château-Thierry, de Vauchamp, de Mormans , »de Montereau, de Craonne, de Reims, d'Arcy-sur- » Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves «paysans de la Lorraine et de la Champagne, de » l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, » et la position que j'avais prise sur les derrières de » l'armée ennemie , en la séparant de ses magasins, «de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ') ses équipages, l'avaient placée dans une situation » désespérée. Les Français ne furent jamais sur le » point d'être plus puissans , et l'élite de l'armée en- » nemie était perdue sans ressources : elle eût trouvé «son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait «si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison «du duc de Ragusc livra la capitale et désorganisa

«l'arméo, La ooiiduile inaltendue de ces deux séné- » raux, qui traliirent à Ja fois leur patrie, leur prince » et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre; »la situation de l'ennemi était telle qu'à la fin de » l'affaire qui eut lieu devant Paris , il était sans mu- » nitions, par la séparation de ses parcs de réserve.

«Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon «cœur fut déchiré; mais mon âme resta inébranla- «ble; je ne consultai que l'intérêt de la patrie; je «m'exilai sur un rocher an milieu des mers ; ma vie >» vous était et devait encore vous être utile. . .

«Français, dans mon exil, j'ai entendu vos plain- » tes et vos vœux ; vous accusiez mon long sommeil ; » vous me reprochiez de sacrifier à mon repos, les iny> térêts de la patrie. J'ai traversé les mers, au milieu »des périls de toute espèce ; j'arrive parmi vous re- » prendre mes droits qui sont les vôtres. »

On lisait dans la proclamation à l'armée : « Soldats ! nous n'avons pas été vaincus : deux hommes sortis de nos rangs, ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.

» Ceux que nous avons vus pendant 26 ans, parcourir toute l'Europe, pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à combattre contre nous, dans les rangs des armées étrangères, en maudissant noire belle France, prétendraient-ils commander et enchaîner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards? Souifrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux; qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens; qu'ils calomnient no~

tre gloire? Si leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir de ces mémorables journées.

» Avec quel acharnement ils les dénaturent! ils cherchent à empoisonner ce que le monde admire; et s'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur les champs de bataille.

» Soldats! dans mon exil, j'ai entendu votre voix; je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls.

> Votre général , appelé au trône par le choix du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le joindre.

» Arborez cette cocarde tricolore, vous la portiez dans nos grandes journées. Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations; mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être maître chez nous? Qui en aurait le pouvoir? Pieprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Jéna, à Eylau, à Wagram, à Friediand, à Tudéla , à Eckmiil, à Essling, à Smolensk, à la Moscowa, à Lutzen, à Wurtchen, à Montmirail.

» Les vétérans des armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest, de la grande armée, sont humiliés; leurs honorables cicatrices sont flétries; leurs succès seraient des crimes ; les braves seraient des rebelles, si, comme le prétendent les ennemis du peuple, des souverains légitimes étaient au milieu des armées étrangères. Les honneuts, les

récompenses, le» affections sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et contre nous.

» Soldats ! venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef : son existence ne se compose que de la vôtre; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres; son intérêt, son honneur, sa gloire, ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge; l'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices ; alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez fait : vous serez les libérateurs de la patrie.

«Dans votre vieillesse, entourés et considérés de vos concitoyens, ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits; vous pourrez dire avec orgueil : et moi aussi je faisais partie de cette grande arméee qui est entrée deux fois dans les murs de Vienne, dans ceux de Rome, de Berlin, de Madrid, de Moskou, qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence de l'ennemi y ont empreinte. Honneur à ces braves soldats, la gloire de la patrie!

Le 6 mars, Napoléon quitte Gap au milieu de la population, réunie tout entière sur son passage, et se dirige vers Grenoble. A Sisteron les habitans lui fournissent des vivres en abondance, et offrent à son bataillon un drapeau tricolore. Plus loin, il rencontre une troupe de soldais qui venaient d'arrêter son avant-garde. 11 met pied à terre, et découvrant sa poitrine : t Si parmi vous il en est un seul qui veuille

3o7 v tuer son général , son empereur, il le peut, le » voici. » Vive l'empereur! s'écrient tous ceux qui entendent cette voix si connue; et tous se rangent à ses côtés. Le lendemain, le colonel Labédoyère lui amène le ^^ régiment de ligne; ce puissant renfort favorise son entrée à Grenoble. Les babitans étonnés devoir sa troupe s'avancer l'arme renversée, et marchant avec joie, aux cris de vive la France ! vive l'empereur 1 demandent au commandant de la place, les clefs de la ville; sur son refus, ils enfoncent et brisent les portes. Les autorités civiles, Judiciaires, militaires et ecclésiastiques, viennent complimenter Napoléon; sa réponse, que voici, produit sur leurs esprits l'impression la plus favorable :

« J'ai su que la France était malheureuse; j'ai en- » tendu ses gémissemens et ses reproches.... Mes

«droits ne sont autres que les droits du peuple Je

» viens les reprendre , non pour régner, le trône n'est «rien pour moi; non pour me venger, je veux ouwblier tout ce qui a été dit, fait et écrit, depuis la

«capitulation de Paris J'ai trop aimé la guerre,

)' je ne la ferai plus.... Nous devons oublier que nous

» avons été les maîtres du monde Je veux régner

» pour rendre notre belle France libre, heureuse et "indépendante... Je veux être moins son souverain, «que le premier et le meilleur de ses citoyens.... «J'aurais pu venir attaquer les Bourbons, avec des «vaisseaux et des flottes nombreuses; je n'ai voulu «des secours ni de Murât, ni de l'Autriche... »

Napoléon passe ensuite la revue de la garnison, et

apercevant le 4* régiment d'artillerie, dans lequel il a sor-ri en qualito de capitaine :

« C'est parmi vous que j'ai fait mes premières » armes ; je vous aime tous comme d'anciens camaa rades. Je vous ai suivis sur le champ de bataille, et » j'ai toujours été content de vous; mais j'espère que » nous n'aurons pas besoin de vos canons. II faut à la «r'rance de la modération et du repos. L'armée joni- )> ra , dans le sein de la paix, du bien que je lui ai » déjà fait et que je lui ferai encore. Les soldats ont » retrouvé en moi leur père ; il peuvent compter n sur les récompenses qu'ils ont méritées. »

Ces paroles portent l'enthousiasme public jusqu'au délire. Napoléon organise les gardes nationa- ^es dans les départemens qu'il vient de traverser; décrète, qu'à dater du 1 5 mars, les actes publics seront rédigés et la justice rendue en son nom, se dispose à quitter Grenoble, et fait ainsi ses adieux aux liabitans de l'Isère:

» Citoyens, lorsque dans mon exil, j'appris tous les » malheurs qui pesaient sur la nation, que tous les » droits du peuple étaient méconnus, et qu'on me » reprochait le repos dans lequel je vivais, je ne per- » dis pas un moment, je m'embarquai sur un frêle 1) navire ; je traversai les mers au milieu des vais- » .seaux de guerre de différentes nations. Je débar- »quai seul sur le sol de la patrie, et je n'eus en vue • que d'arriver, avec la rapidité de l'aigle, dans cette » biMincvillede Grenoble dont le patriotismeet l'attawchemcnl à ma personne m'étaient particulièrement

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■ connus. Dauphinois, vous avez rempli mon attente : » j'ai supporté, non saus déchirement de cœur, mais «sans abattement, les malheurs auxquels j'ai été en «proie il y a un an. Le spectacle que m'a offert le «peuple sur mon passage, m'a vivement ému. Si «quelques nuages avaient pu altérer la grande opi- » nion que j'avais du peuple français, ce que j'ai vu » m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom ))de GRAND PEUPLE dont je le saluai il y a 20 ans. «Dauphinois, sur le point de quitter vos contrées «pour me rendre dans ma bonne ville de Lyon, j'ai «senti le besoin de vous exprimer toute l'estime que » m'ont inspirée vos sentimens élevés. Mon cœur est «tout plein des émotions que vous y avez fait naî- »tre; j'en conserverai toujours le souvenir. »

N'oublions pas ici la généreuse liberté avec laquelle le colonel Labédoyère parlait à Napoléon dans cette circonstance : « Sire, les Français vont tout faire «pour Votre Majesté, mais il faut aussi que Votre «Majesté fasse tout pour eux; plus d'ambition, plus » de despotisme; nous voulons tous être libres et heu- »reux. » «Si je réussis, répondit Napoléon, je ferai » tout ce qu'il faudra pour répondre à l'attente de la «nation; son bonheur m'est plus cher que le mien.»

Il continue sa marche triomphale; toute la population l'accueille et le salue par des cris d'allégresse et d'espérance. A la cour seulement, on révoque en doute ses succès; la cour méprise cet ennemi, comme vingt-cinq ans auparavant elle méprisait la révolution; cependant une ordonnance royale met horsla loi Napo-

léon et ses adliérens, et une proclamation convoque les deux chambres^ En attendant ieur secours, le gouvernement envoie sur sa route 26,000 hommes pour le combattre. A la vue de ses aigles, ils se joignent à lui. Le 9 il couche à Bourgoing, et le 1 o, à sept heures du soir, il entre à Lyon. Le comte d'Artois, qui s'était rendu dans cette ville, s'en éloigne aussitôt. In seul garde à cheval accompagne ce prince. Napoléon applaudit au dévouement du jeune Lyonnais, et lui donne la croix de la Légion-d'Honneur. Il ne négligeait aucune occasion d'échaufier les nobles sentimens dans les cœurs du peuple et des soldats. Maître assuré de l'opinion, il abolit la noblesse et les titres féodaux, il frappe du séquestre les biens des émigrés, rappelle à leurs postes et à leurs fonctions, les officiers et les magistrats éliminés, dissout les chambres, et convoque les collèges électoraux de l'empire, en assemblée extraordinaire, sous le nolni de Cliamp-de-Mai. Ses décrets sont autant d'oracles pour la multitude enivrée; le i5 mars, il quitte la ville de Lyon, et le i4, il t'st à (Ihâlons-sur-^Iarne. Un obstacle paraît rester à vaincre : Ney s'avance contre Napoléon à la lôte d'une nombreuse armée; mais les troupes du prince de la Moskowa brûlent de se réunir à la colonne de l'île d'i'llbe ; leur clicl. le brave des braves^ cède à l'entraînement général. et la fatale proclartialion , qui n'était pas son (»uvrage, et (pii lui a coulé la vie, est mise à l'ordre du jour ; la voici :

« Officiers, sous-officiers et soldais.

» La cause des Bourbons est à jainais perdue! la » dynastie légitime, que la nation française a adoptée, »va remonter sur le trône. C'est à Napoléon, no(ro

• souverain, qu'il appartient de régner sur notre beau » pays! Que la noblesse des Bourbons prenne le parti »de s'expatrier encore, ou qu'elle consente à vivre » au milieu de nous, que nous importe ! La cause sa- »crée de la liberté et de notre indépendance ne » souffrira plus d'une funeste influence.

» Ils ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils » se sont trompés; cette gloire est le fruit de trop » nobles travaux, pour que nous puissions jamais en » perdre le souvenir.

» Soldats, les temps ne sont plus où l'on gouver- » nait les peuples en étouffant tous leurs droits; la «liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste » empereur, va l'affermir à jamais. Que désormais

• cette cause si belle soit la nôtre et celle de tous les » Français ! que tous les braves, que j'ai l'honneur do «commander, se pénètrent de cette grande vérité. «Soldats! je vous ai souvent menés à la victoire;

• maintenant je veux vous conduire à cette phalange «immortelle que l'empereur Napoléon conduit à «Paris, et qui y sera sous peu de jours; et là, notre « espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés ! » Yive l'empereur ! »

Le maréchal ne se trompait point: ]^|apoléon arrive le 18 à Auxerre ; le 20, il revoit Fontainebleau, ce théâtre d'une abdication qui lui paraissait un songe.

Le roi, après avoirfait tout ce qui était possible pour se défendre, avait appelé le peuple français au secours de la dynastie; il avait parlé aux chambres assemblées un noble langage, et prononcé dans leur sein le serment de maintenir la Charte, serment que le comte d'Artois répéta, pour la première fois, en ces termes : « Nous jurons sur l'honneur, ma «ramille et moi, de vivre et mourir fidèles à j) notre roi et à la Charte constitutionnelle qui as- » sure le bonheur des Français. «Mais l'orage grossissait à tout moment, et la manière dont les ministres avaient abusé la France jusqu'au dernier moment sur les progrès de Napoléon rendait la crise plus périlleuse, à mesure que l'opinion détrompée apprenait la vérité :. de dernières et infructueuses tentatives du comte d'Artois sur la garde nationale, achevèrent de déchirer le voile de l'illusion; il fallut céder. Le roi, que le ministère n'avait pas craint d'abuser aussi, eut à peine le temps de la retraite. Na- ]>oléon partit de Fontainebleau, le 20 mars, à deux heures, pour Paris. Iletardé par la foule amoncelée sur son passage, et par les félicitations des troupes et des généraux accourus à sa rencontre, il ne put arriver qu'à neuf heures du -soir. Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, on se précipita sur lui; mille bras l'enlevèrent et l'emportèrent eu triomphe jusqu'au milieu des appartemens des Tuileries. Les cris de vive l'empereur l'avaient accueilli partout sur son passage, depuis son entrée dans les murs de la capitale; mais lui-iuème eut à regieller de n'avoir pas attendu le

lendemain pour faire uiie enlrce triomphale qui aurait excité l'enthousiasme du peuple au plus haut degré; mais Napoléon était fataliste, et tenait à remonter le 20 mars sur le trône. Au reste, les souvenirs attachés à ce mois étaient bien propres à*exercer une grande puissance sur son esprit. Arrêtons-nous un moment pour les rappeler tous.

Bonaparte prit le commandement de l'armée d'Italie, en mars 1796, mois singulièrement remarquable dans chaque année de son étonnante carrière. Au mois de mars se rapportent suecessivemeut la victoire di Tagliamento ; la reconnaissance de la rive gauche du Rhin pour limite de la république française; la formation de l'armée de réserve; l'élection du pape Pie VII à Venise , par l'influence du premier consul ; la cession du duché de Parme à la France; le traité de paix avec Naples ; celui d'Amiens; la création des écoles de droit dans toutes les grandes villes; la réunion des Ltats de Venise au royaume d'Italie ; l'abdication de Charles IV, roi d'Espagne , en faveur de son fils, le prince des Asturies; la prise de Saragosse ; la bataille de la Gébora et la capitulation de Badajos ; la bataille de Graone ; les belles affaires de Reims et de Saint-Dizier ; l'entrée de la flotte de l'ik d'Elbe dans le golfe Juan ; l'occupaliou do Sisteron par Cambrone ; l'entrée à Grenoble , ;i Lyon, et la jonction du maréchal Ney et de son ar- )uée avec Napoléon; enfin pour résumer tous ces anniversaires par des rapprochcmcns, le 20 ujars 1796, Bonaparte paru! pour la première fois à la Iclc d'une

armée; le 20 mars 1810, ÎNapoléoii apprit à Paris la nouvelle de la célébration de son mariage avec l'archiduchesse Marie - Louise ; le 20 mars 1811 lui donna un fils; enfin le 20 mars 181 5, ISapoléon, que le*mois de mars de i8i4 avait vu réduit à abdiquer la couronne, après des prodiges de gloire et de génie, rentra dans la capitale et remonta sur le trône.

Il ne faut point oublier ici un mot admirable qui était sorti de la bouche de JNapoléon à son arrivée en France, et qui devint sublime parce que l'eflet suivit les paroles : « Cambrone , s'écria Napoléon, nous allons à Paris; ce sera notre plus belle campagne ; nous ne tirerons pas un coup de fusil. »

Le soir môme de son entrée à Paris, Napoléon s'entretient de la situation de la France avec les principaux dignitaires de l'État; il était dans un ravissement que ses paroles laissaient éclater à tout moment. Le lendemain il donne ses premiers soins à la création de son ministore ; il commit l'inconcevable faute d'y appeler le duc d'Otrante que son influence usurpée , mais réelle , sa duplicité connue, ses relations intimes avec tous les partis, son défaut absolu de morale , et ses intrigiMîs passées, ordonnaient impérieusement d'écarter des affaires. Ce choix était d'autant plus mauvais (|ue Fouché, qui ne possédait pas une des vertus et des qualités de Carnot , avait précisément tous les avantages nécessaires pour tromper un homme de bien. C'était ne pas connaître ces deux homni«'S ([ue de

prendre le second comme une garantie contre le premier. Aussi Carnot fut-il indignement joué par son collègue , au grand détriment de la France et de l'empjre, même pendant que Napoléon encore présent à Paris, mais occupé de préparer des moyens de défense contre l'Europe entière , pouvait encore pénétrer la conduite du Sinon de la politique moderne.

Le 2 2 mars, Napoléon passe la revue du corps que commandait naguère le duc de Berry, et au moment où le général Cambrone, et les officiers du bataillon sacré de l'île d'Elbe , paraissent avec les anciennes aigles de la garde , il prend la parole et dit :

« Soldats, voilà les officiers du bataillon qui m'a » accompagné dans mon malheur. Ils sont tous mes «amis, ils étaient chers à mon cœur : toutes les fois » que je les voyais, il me représentaient les différens » régimens de l'armée. Dans ces six cents braves, il » y a des hommes de tous les régimens. Tous me rap- » pelaient ces grandes journées dont le souvenir m'est » si cher : car tous sont couverts d'honorables cica- » triées reçues à ces batailles mémorables. En les ai- »mant, c'est vous tous, soldats de l'armée française, » que j'aimais. Ils vous rapportent ces aigles. Qu'elles » vous servent de ralliement! En les donnant à la » garde, je les donne à toute l'armée. La trahison «et des circonstances malheureuses les avaient cou- » vertes d'un voile funèbre; mais, grâce au peuple » français et à vous , elles reparaissent resplendis- » santés de toute leur gloire. Jurez qu'elles se trou-

» veront toujours partout où l'intérêt de la patrie le^ «appellera, jurez que les traîtres et ceux qui vou- » (iraient envahir notre territoire, n'en pourront ja- » mais soutenir les regards ! »

Nous le jurons, s'écrient les troupes, en défilant au son d'une musique qui fait entendre les airs favoris de la révolution, et cette marche. des Marseillais qui a tant de fois vaincu les armées de la coalition.

C'est en ce moment que Napoléon rendit aux Français la liberté de la presse ; par cette mesure, la plus propre à augmenter sa popularité, il préludait en quelque sorte à la nouvelle profession de loi qu'il se proposait de faire à la face*de la nation attentive aux premières promesses qui allaient descendre du trône impérial. Le 26 mars, dans ses différentes réponses aux ministres, au conseil d'état, à la cour de cassation et aux autres députations, on remarqua ces paroles qui exprimaient une grande pensée en termes énergiques et simples : a Tout à la nation, et tout pour la France; voilà ma devise. Il n'a jamais été vrai de dire, dans aucune période de l'histoire, dans aucune nation, même en Orient, que les peuples existassent pour les rois; partout il a été consacré que les rois n'existaient que pour les peuples. »

Cependant la Vendée, où l'on a voulu ressusciter la guerre civile, n'a vu qu'un soulèveuienl éj)hénicr«' et bientôt apaisé; de ce côté, le duc de llourbou ; à Bordeaux, la duchesse (rAngoulènie. préservés do tout danger pur U'.s ordres de Napoléon, sonl sortis do Franco; dans le nord, liOiiis XVllI ol son Irèro

onl dépassé la frontière , reconduits et non pas attaqués par d'autres généraux qui ont reçu et exécuté les mêmes ordres donnés par l'empereur, malgré la fameuse ordonnance de mise hors la loi prononcée contre lui. Par le même principe de respect envers leur rang et leur malheur. Napoléon n'a pas voulu retenir en otage le duc d'Angouiême, devenu son prisonnier, et suivre l'exemple que les généraux ennemis lui avaient donné en violant toutes les lois de la guerre vis-à-vis du maréchal Saint-Cyr et de son armée.

Après le départ du' prince. Napoléon apprend, par le télégraphe , la soumission de Marseille et l'entière pacification du Midi, au moment où il va passer la revue de la garde nationale parisienne. Avant cette revue , quelques grenadiers , exvolontaires royaux, se sont répandus contre lui en menaces et en imprécations; mais sourd aux craintes et aux prières de quelques personnes, il n'a pas voulu placer près de lui quelques bataillons de sa garde ; cependant il était entouré à son insu de dix ou douze grenadiers à cheval qui avaient ordre de ne pas le perdre de vue un seul instant. Il s'aperçoit enfin de cette précaution, il renvoie ceux qui le suivaient, en leur disant : « Je ne suis entouré que de bons Français; je suis en sûreté avec eux comme avec vous. » A ces paroles qu'ils entendirent, les gardes nationaux s'écrièrent spontanément: « Oui, oui, Sire, vous avez raison, nous donnerons tous notre vie pour défendre la vôtre. «Alors éclate une

scène danslnquelle, encouragés par la familiarité que l'empereur leur témoignait, ils lui prodiguent les plus vives marques d'attachement. Après cette scène, et la revue achevée, l'empereur fait former en cercle les officiers de la garde nationale, met pied à terre , et leur parle à peu près en ces termes :

« Soldats de la garde nationale de Paris, je suis «bien aise de vous voir. Je vous ai formés, il y a » quinze mois, pour le maintien de la tranquillité pu- » blique de la capitale et pour sa sûreté. Vous avez «rempli mon attente. Vous avez versé votre sang ■ pour la défense de Paris; et si des ennemis sont «entrés dans vos murs, la faute n'en est pas à vous, »raais à la trahison, et surtout à la fatalité qui s'est «attacliée à mes affaires dans ces malheureuses cir- » constances.

» La France a dû se séparer des Bourbons ; sa »voix appelait un libérateur. L'attente, qui m'avait » décidé au plus grand des sacrifices, avait été trom- » pée. Je suis venu, et du point où j'ai touché le ri- ))vagc, l'amour de mes peuples m'a ])orté jusqu'au » sein de ma capitale. Le premier besoin de mon c(rur » est de payer tant d'affection par une honorable Iran- «quillité. Le rétablissement du trône impérial étant «nécessaire au bonheur des Français, ma plus douce «pensée est de le rendre en mènie temps utile à 1 al- «fermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire » a illustré lour-à-tour les drapeaux des diverses na- » lions. Les vicissitudes du sort ont assez fait succéodvv de grands revers à de grands succès. Une plu.^

>>I9 «belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, «et je suis le premier à y descendre. Après avoir j» présenté au monde le spectacle de grands combats, » il sera plus doux de ne connaître d'autre rivalité «que celle des avantages de la paix, d'autre lutte «sainte que celle de la félicité des peuples.

» Soldats de la garde nationale, ce matin même le «télégraphe de Lyon m'a appris que le drapeau tri- » colore flottait à Antibes et à Marseille. Cent coups »de canon, tirés sur toutes nos frontières, appren- «dront à l'étranger que toutes nos dissentions sont «terminées; je dis l'étranger, parce que nous ne oconnaissoDS pas encore d'ennemis.

«S'ils rassemblent leurs troupes, nous rassemble- » l'on s les nôtres. INos armées sont toutes composées » de braves qui se sont signalés dans plusieurs ba- » tailles, et qui présenteront à l'étranger une barrière »de fer, tandis que de nombreux bataillons de gre- «nadiers et de chasseurs des gardes nationales ga- » rantiront nos frontières. Je ne me mêlerai point «des affaires des autres nations; mais malheur aux » nations qui se mêleraient des nôtres ! Des revers » ont retrempé le caractère du peuple français; il a » repris cette jeunesse, cette vigueur qui, il y a vingt » ans, étonnait l'Europe.

«Soldats! vous avez été forcés d'abord de porter » des couleurs proscrites par la nation ; mais les cou- » leurs nationales étaient dans vos cœurs. Vous jurez «de les prendre toujours pour signe de ralliement, «el de défendre le ti'ôae imp(Mi;iI. seule et naturelle

» garantie de nos droits. Vous jurez de ne jamais » souffrir que des étrangers, chez lesquels nous avons » paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de notre » constitution et de notre gouvernement. Vous jurez, » enfin, de tout sacrifier à l'honneur et à l'indépen- » dance de la France. »

Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Napoléon ; et, peu de jours après, la garde impériale, interprète des sentimens de son chef, cimente, par un banquet de quinze mille couverts, son alliance avec la garde nationale. L'armée, composée de divers élémens, ne présente qu'un peuple de frères qu'animent les mêmes vœux et les mêmes espérances. Le territoire se couvre de défenseurs. Les places fortes se réparent, s'approvisionnent et se fortifient; la [France, semblable à une citadelle armée, s'apprête à soutenir les assauts dé l'Europe.

Avant même de savoir s'il aurait une nouvelle guerre à soutenir^ Napoléon s'était empressé de courir au-devant d'une rupture : le jour même de son entrée à Lyon, il s'était empressé de faire déclarer par Joseph aux ministres d'Autriche et de Russie près la Diète helvétique la disposition positive où il était de ratifier le traité de Paris ; arrivé dans la capitale, il saisit une occasion de donner les mêmes assurances pacifiques aux envoyés de ces deux puissances. Il fit même communiquer au chargé d'affaires de Russie im traité secret entre l'Angleterre, l'Au- Irirhe et la France, en opposition manifeste avec les projets du Czar. Dans le même temps il luisait faire

des ouvertures au cabinet de Londres; à toutes ces précautions, Napoléon joignit l'envoi d'une lettre ainsi conçue aux princes étrangers :

« Monsieur mon frère, vous aurez appris, dans le » cours du aïois dernier, mon retour sur les côtes de » France , mon entrée à Paris et le départ de la fa- » mille des Bourbons. La véritable nature de ces )>événemens doit être maintenant connue de Votre «Majesté. Ils sont l'ouvrage d'une irrésistible puis- » sance, l'ouvrage et ia volonté unanime d'une grande

«nation qui connaît ses devoirs et ses droits

«La France se plaît à proclamer avec franchise le ) noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indé- .^pendance, le principe invariable de sa politique ssera le respect le plus absolu pour l'indépendance » dos autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heu- T> reuse confiance , les senlimens personnels de votre «Majesté, le calme général est assuré pour long- » temps, et la justice, assise aux confins des Etats, » suffit seule pour en garder les frontières.»

Ce langage était assurément celui de la bonne foi, parce qu'il était le fruit de la profonde conviction d'un homme qui avait mesuré toute la gravité des circonstances, et senti la nécessité de laisser longtemps reposer la France sur la base d'une paix solide. L'intérêt et les craintes personnelles du ministre de France inspirèrent de la défiance aux princes alliés , encore réunis en congrès pour le malheur de Napoléon; et l'on vit paraître, sous la signature de leurs plénipotentiaires • une déclaration inouie dans

ODiS

les fastes de la diplomatie : on lit dans cette pièce , qui a pour date le i5 mars : « Les puissances décla- I. rent que Napoléon-Bonaparte s'est placé hors des «relations civiles et sociales, et que, comme en- )inemi et perturbateur du monde, il s'est livré à la «vindicte publique!... » Comment le roi de Prusse, remis sur le trône par Napoléon à Tilsit ; Alexandre noblement épargné à la bataille d'Auslerlitz , l'admirateur et l'ami de Napoléon à Erfurt^ l'empereur François troisfois rétabli parle vainqueurde l'Europe, dont il étaitdevenu le beau-père; comment des princes auxquelson reconnaîtdes vertus personnelles, ontils pu fouler aux pieds de pareils souvenirs, et laisser ainsi violer en leur nom la morale publique? Comment des ministres attachés à leur prince et à leur propre réputation , comment des hommes qui représentaient des nations se sont-ils emportés à renverser tous les principes du droit public, tous les j^rincipes de la civilisation? Napoléon n'est- il pas souverain à l'île d'Elbe, et reconnu en cette qualité j)ar l'Europe entière? Au temps de sa puissance avaitil mis hors la loi les princes qui étaient venus l'attaquer les armes à la main et au milieu de la paix? Avait-on exécuté fidèlement le traité conclu avec lui? Et quand mC-me il n'aurait pas eu les plus justes raisons de se plaindre , ne suflisait-il pas de la force des armes pour le repousser? Fallait-il provoquer son assassinat au lieu de le combattre? Sans doute la déclaration émanée du congrèsélait le premier cri de la terreur; mais avec un million de soldats devait-on

employer de tels moyeiv /contre un seul homme à la face de l'Europe? Il faut l'avouer, c'est bien agrandir son ennemi que d'agir ainsi envers lui. Seuls et livrés à eux-mêmes, les princes n'auraient jamais commis une pareille faute; mais la politique des cabinets n'a ni entrailles, ni pudeur, ni frein, et quand elle tremble elle ne respecte rien. Napoléon , que la peur ne déterminait jamais , même en présence des plus grands dangers dont il mesurait bien toute l'étendue, avait protégé la fuite des Bourbons et soigneusement écarté d'eux toute espèce d'outrage!

Napoléon sentit profondément celui qu'on lui faisait; il y répondit avec la dignité de la raison; et c'est un document aussi rare que précieux dans les annales de la diplomatie que le rapport de la commission desprésideus du conseil d'État sur la déclaration des puissances. Mais en même temps qu'il publiait ce rapport, Napoléon regardant la déclaration comme un acte de circonstance, comme une menace, et surtout comme un moyen de rendre la force morale au gouvernement des Bourbons, et comptant sur l'effet que devaient produire son voyage en France aux acclamations de la population, son entrée à Paris, et le calme rétabli dans le midi , ne se déconcerta point du nouveau traité conclue Vienne, le 25 mars, et tenta desmoyensde rapprochementavec l'Autriche. C'est dans ce moment que le roi de Naples, malgré les avis de l'empereur qui lui avait prescrit d'attendre qu'il lui eût donné le signal , commença les hostilités contre cette p«uissance dont il

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se défiait. Cette levée inte^tfpestive de boucliers déplut beaucoup à l'empereur; il en prévit les suites funestes, et ne s'occupa (jue plus ardemment de ses vastes préparatifs dont le seul aspect effraie la pensée.

Toutes les places de la frontière du nord depuis Dunkerque jusqu'à Charlemont, toutes les places de la Lorraine, toutes les forteresses de l'Alsace sont approvisionnées et armées; des ouvrages de campagne dans la fortit de Mormale, des retranchemens dans les différens passages de la forêt d'Argonne sont ordonnés; des moyens sont pris pour défendre les passages du Jura et de toutes les frontières des Alpes. Dans l'intérieur, on met en état Guise, Laferté, Vitry, Soissons, Château -Thierry, Langres; des ouvrages sont commandés sur les hauteurs de Montmartre et de Ménil-Montant qui pourront recevoir troiscents bouches à feu; au midi de pareilles précautions attestent la vigilance de l'empereur. La fabrication des armes redouble d'activité dans toutes nos manufactures; plusieurs corps d'armée se réunissent ; plus de cent cinquante batteries d'artillerie sont en marche pour les rejoindre ; des régimens de cavalerie volontaire, des corps de partisans et des corps francs s'organisent dans un grand nombre de départemens; la levée en masse se prépare en DaupViîne, en Alsace, dans la Bourgogne, dans la Picardie; toutes les villes ont reçu l'injonction de s'armer pour défendre leur enceinte; la garde nationale est répartie en trois mille cent-trente bataillons ; tous les gardes nationaux de vingt ans sont classés

dans les compagnies de chasseurs et de grenadiers , et quinze cents de ces compagnies mises à la disposition du ministère de la guerre, pour former la garnison des places frontières et renforcer notre réserve. Mais ce qui valait mieux encore que les mesures prescrites par le gouvernement, les citoyens, animés du plus pur patriotisme, et brûlant d'une ardeur belliqueuse , couraient aux armes de toutes parts; la Lorraine, l'Alsace, les Vosges, la Champagne et la Bourgogne rivalisaient de dévouement.

Toutefois, au milieu de ces efforts, pour lesquels l'empereur se multipliait et semblait décupler ses forces pour suffire aux besoins de la position de la France, on sentait à Paris dans l'administration générale, je ne sais quelle force d'inertie qu; paralysait jusqu'aux prodiges du génie de l'empereur. Ses ordresn'étaientpoint exécutés avec cette précision, cette rapidité, cette confiance dans le succès qui avaient été jusqu'alors un des plus puissans ressorts de son gouvernement. Luimême s'étonna de voir qu'au bout d'un mois telle mesure prescrite n'avait pas encore reçu un commencement d'exécution. Dans un premier calcul de sa haute raison, il avait autorisé l'ouverture des clubs populaires et la formation des corps de fédérés; il ne retira point de ces associations les services qu'il pouvait en obtenir, parce qu'on l'obséda de craintes sur elles , et qu'il redouta surtout de les voir devenir des instrumens entre les mains du duc d'Otrante. Il est cependant un fait que l'on ignore et qu'il convient de révéler. Après avoir mûrement con-

sidorc la question , INapoléon avail reconnu la nrcessité de s'unir avec le peuple, seul moyen de sauver l'état et l'empereur. Dans celte conviction il avait rédigé lui-même des instructions détaillées sur cette alliance, d'une espèce nouvelle pour un homme qui avait été si long-temps le maître absolu de la France et de l'Europe. Tout était prévu dans cette pièce où l'on remarquait entre autres idées celle d'établir par des députations une espèce d'association entre le peuple de Paris, et celui des grandes villes, comme Lyon , Bordeaux, Grenoble, Dijon, Strasbourg. L'empereur fit appeler à des conférences sur ce sujet, un magistrat doué d'un courage de tous les momens, et quelques citoyens dévoués; mais malheureusement il mit pour intermédiaire entre eux et lui, un ministre justement suspect à l'opinion; et sans refuser d'une manière précise une mission grande, mais périlleuse, ils ne s'occupèrent pas des moyens de la remplir. Leur motif pour en agir ainvSi fut la crainte de compromettre des citoyens qu'ils allaient arracher à la paix de leur obscurité, et qui seraient perdus sans ressource , si la trahison qui planait autour de l'empereur, venait à les livrer aux vengeances implacables de l'aristocratie contre le peuple et les chefs qui ont la généreuse témérité de se mettre h sa tête. Napoléon eût été sauvé par la résolution qu'il avait prise. Kn effet, du moment d(! son alliance sincère avec le peuple, il avait dans ses mains la France entière; ensuite, par ime conséquence niihiicllc. il prrnail (V.inchoiiicnl le

parti de la liberté qui, rassurée sur des garanties que la bonne foi eût accordées, lui aurait permis de prendre, ou offert d elle-même, la grande dictatui'e dont il avait besoin pour anéantir la seconde coalition, comme le comité du salut public avait anéanti la première; et, par un avantage inoui de sa position, de son ascendant, de la confiance absolue qu'eussent alors inspirée son caractère et son génie, il pouvait précipiter de nouveau la France sur l'Europe , sans que ce grand mouvement fût souillé en France par une goutte de sang. Il manqua alors quelques hommes capables de donner cette conviction à Napoléon , qui , prodigue de la vie des hommes sur le champ de bataille , avait une horreur invincible du sang versé dans l'intérieur par le peuple, et surtout des cruautés commises sous les yeux du gouvernement; rassuré sur ce point, il eût tout osé peut-être. Mais pour mettre à profit ces moyens de salut , il ne fallait point convoquer alors de corps législatif; avec cet élément de division, la dictature fortifiée de l'alliance populaire devenait impossible, ou devait bientôt passer des mains de Napoléon entre celles des représentans de la nation. Dans les circonstances où nous nous trouvions, un prince comme Napoléon peut commander à tout un peuple , il ne peut pas gouverner une assemblée délibérante; eût-il des armées, la tribune le renversera en lui enlevant le peuple , à moins que , par une exception que Napoléon ne pouvait espérer ni du passé ni du présent, une confiance mutuelle et absolue ne réunisse pour un

temps par les liens les plus étroits, la tribune et le conseil , l'assemblée et le gouvernement. La connaissance des révolutions, et l'instinct qu'elles donnent pour trouver les moyens de salut d'un peuple, révélaient ces choses à Fouché ; il se gardait bien de les dire, et son intervention dans les clubs, ses rapports avec les fédérés n'avaient rien que de perfide. Il fut très-mécontent, très-alarmé même, lorsqu'il vit INapoléon passer la revue des fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Sainl-Marceau réunis dans la cour des Tuileries , et salué par les franches acclamations de ces hommes simples, sincères et courageux. Au moment où leur orateur prononçait le discours que ces deux faubourgs lui adressaient , INapoléon à cheval dans la cour des Tuileries avait un air imposant et sévère. Il écoutait peut-être avec humeur, et comme un homme qui se fait violence, ces protestations de dévouement qui avaient pour condition manifeste le retour de la liberté. Il aimait à s'entendre dire : « ISous venons vous offrir nos bras , notre courage et notre sang pour le salut de la capitale. «Mais quel langage étrange pour lui que ces paroles : « Nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage liberté. Vous nous assurerez ces deux biens précieux; vous consacrerez à jamais les droits du peuple ; vous régnerez par la constitution et les lois.» Quel nouvel étonnemcnt pour INapoléon d'entendre mêler ensemble pour la première fois ces cris qui exprimaient l'ordvv. des senliuicns du peuple , au nom duquel ou

les proférait : Vive la nation! vive la liberté! vive l'empereur! Il leur répondit avec une confiance plus apparente que réelle , et sans leur donner le nom de citoyens : « Soldats fédérés des faubourgs Saint- ■n Antoine et Saint-Marceau, je suis revenu seul, par- »ce que je comptais sur le peuple des villes, les iia- » bitans des campagnes et les soldats de l'armée dont »je connaissais l'attachement à l'honneur national. » Vous avez tous justifié ma confiance. J'accepte votre «offre; je vous donnerai des armes.... Quant au «courage, vous êtes Français, vous serez les éclai- » reurs de la garde nationale. Je serai sans inquiétude Dpour la capitale lorsque la garde nationale et vous «serez chargés de sa défense. Je suis bien aise de » vous voir. J'ai confiance en vous. Vive la nation ! » C'est un souvenir ineffaçable que celui du jour où l'on a vu et entendu Napoléon écoutant un langage pareil à celui des fédérés, et prononçant une telle réponse. Après l'avoir proférée, il se mit au galop de son cheval , et passa dans tous les rangs aux cris réitérés de vive l'empereur ! Au moment de rentrer au palais, la satisfaction et la sérénité avaient reparu sur son visage ; il avait conçu des espérances d'une scène qui allait retentir dans toute la France, et parler à tout un peuple. Heureux Napoléon, si cet accueil d'hommes capables de sceller de leur sang, sur le champ de bataille, les promesses qu'ils venaient de faire , en- lui offrant leurs bras et leur courage , l'eussent ramené à la grande pensée qu'il avait conçue de sauver la France

7}6o par la Fiance! 11 n'eu fut pas ainsi; au Heu de persister dans ce qu'il avait annoncé à Lyon et surtout à Grenoble , au moment où il était plein de reconnaissance pour le dévouement des Français dans tous les lieux où il avait passé, il rétrograda vers son ancien système , et résolut de se borner à faire paraître un article additionnel aux constitutions de l'empire, qui fut proposé à l'acceptation publique. Cet acte fournissait tous les moyens d'établir la liberté; fidèlement exécuté il aurait encore pu devenir la source du bonheur et le gardien de l'indépendance d'une nation , mais on n'y vit qu'une concession faite à regret et de mauvaise grâce, un mélange adultère des créations du despotisme avec les institutions de la liberté; l'opinion le repoussa.

L'opinion avait tort ; il fallait accepter l'acte additionnel dans ce moment de péril, et se rallier à INapoléon pour conjurer l'invasion étrangère; un grand nombre de citoyens sentirent cette vérité , mais l'acte additionnel n*en porta pas moins un coup mortel à l'empereur qui ne coaimit jamais une faute plus grave et plus funeste dans tout le cours de sa carrière. La masse se serait encore dévouée pour lui, mais les personnages influens cessèrent d'avoir aucune confiance en ses promesses; ils le regardèrent comme un prince incorrigible dans ses habitudes despotiques, et s'appliquèrent aie dépopularisor entièrement , sans songer combien leur conduite inq>rudente allait servir la cause des alliés, et donner de force à leur nouveau projet d'invasion de la France, (i'est ainsi que se

trouva rallenli tout-à-couple mouvement que le retour de Napoléon avait imprimé à toute la nation. « Si j'avais voulu, avait dit Napoléon à un de ses conseillers d'État, j'aurais amené ici deux millions d'hommes; mais il ne faut pas s'y tromper, il y avait beau-, coup de jacobinisme dans tout cela. » Cette anecdote explique la conduite de Napoléon depuis son entrée à Paris, et comment un homme de cette expérience a pu refuser de voir les effets inévitables de son acte additionnel. Les deux mots idéologues et jacobins ont fait un mal horrible à Napoléon; les idées qu'il attachait à ces mots l'ont renversé du trône.

Une nouvelle insurrection dans la Vendée avait attiré l'attention de Napoléon , et motivé des mouvemens de troupes qui devaient bientôt anéantir cette vaine tentative ; mais , au moment oii il apprenait cette issue des précautions qu'il avait prises , il recevait avec douleur la nouvelle de la catastrophe de Murât, événement d'un présage funeste. Cependant le patriotisme des habitans de Paris, le dévouement des départemens du Centre et de l'Est, et des travaux immenses faisaient diversion à la fâcheuse impression de ce malheur. Ce fut dans ce concours de circonstances qu'eut lieu le Champ-de- Mai où les électeurs de tous les départemens vinrent se réunir pour procéder au recensement des votes de rejet ou d'adoption de l'acte constitutionnel. Le i" juin, une salve d'artillerie annonça la cérémonie. Un vaste édifice en charpente avait été élevé en face de l'Ecole-Militaire. L'amphithéâtre du pourtour

intérieur était destiné aux membres des coIléKc•^ électoraux, à ceux de la chambre des rcprésentans et aux députations des diflférens corps de l'armée. La garde impériale, la garde nationale et des troupes de ligne étaient distribuées en carrés dans le Champde-Mars, Napoléon parut comme un nouveau Charlemagne, entouré de ses frères, de sa cour et des membres de son gouvernement sur un trône magnifique. Un autel s'élevait au milieu de la vaste enceinte du Champ-de-Mars, et l'on commença la cérémonie par invoquer l'appui du Dieu des armées. Après le sacrifice religieux, une députation de cinq cents électeurs s'avança au pied du trône, et lui fit entendre, dans une adresse éloquente, le langage du respect, de la confiance, du dévouement et de la liberté. Ce discours fini, on proclama le résultat des votes et l'acceptation de l'acte additionnel ; il avait obtenu 1,532,537 suffrages; mais onze départemens n'avaient point envoyé à temps leurs suffrages pour le recensement; 4802 votes négatifs avaient été émis dans la nation et dans l'armée.

Alors l'empereur, se tournant du côté des électeurs, dit :

«Empereur, consul, soldat, je tiens tout du » peuple ; dans la prospérité, dans l'adversité, sur le • champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans "•l'exil, la France a été l'objet i/nique de mes pen- » sées et de mes actions.

» Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrilié pour xrnon |K,'U[ïk', dans l'espoir de voir se réaliser la

• promesse donnée de conserver à la France son in- » tégrito naturelfe, ses honneurs et ses droits.

» L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par

• vingt années de victoires, méconnus et perdus à

• jamais, le cri de l'honneur français flétri, les vœux » de la nation m'ont ramené sur ce trône qui m'est »cher, parce qu'il est le palladium de l'indépendance, » de l'honneur et des droits du peuple.

» Français, en traversant au milieu de l'allégresse

• publique, les diverses provinces de l'empire pour » arriver dans ma capitale, j'ai dû compter sur une » longue paix; les nations sont liées par les traités con- »clus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.

«Ma pensée se portait alors tout entière sur les » moyens de fonder notre liberté par une constitu- » tution conforme à la volonté et à l'intérêt du peu- »ple. J'ai convoqué le Champ-de-Mai.

» Je ne tardai pas à apprendre que les princes, qui » ont nléconnu tous les principes, froissé l'opinion et

• les plus chers intérêts de tant de peuples, veulent

• nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître le » royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barriè- 0 res toutes nos places fortes du JNord, et de concilier » hes différends qui les divisent encore, en se parta- » géant la Lorraine et l'Alsace. Il a fallu se préparer à i la guerre.

• Cependant, devant courir personnellement les » hasards des combats, ma première sollicitude a dû » être de consulter, sans retai-d, la nation. Le peuple » a accepté l'acte que je lui ai présenté.

::.« Français! lorsque nous aurons repoussé ees •) injustes aggressions, que l'Europe sera convaincue »de ce qu'on doit aux droits et à l'indépendance de » vingt-huit millions de Français, une loi solennelle.

• faite dans les formes voulues par l'acte constitution- » ncl, réunira les différentes dispositions de nos consti- » tutions aujourd'hui éparses.

• Français! vous^allez retourner dans vos départe- » mens. Dites aux citoyens que les circonstances «sont grandes!!! Qu'avec de l'union, de l'énergie, » de la persévérance , nous sortirons victorieux de » cette lutte d'un grand peuple contre ses oppres-

• seurs; que les générations à venir scruteront sévè- » rement notre conduite; qu'une nation a tout per- »du, quand elle a perdu l'indépendance.

• Dites-lour, que les rois étrangers que j'ai élevés

• sur le trône, ou qui me doivent la conservation de

• leur couronne; qui tous, au temps de ma prospé- »rité, ont brigué mon alliance et la protection du » peuple français , dirigent aujourd'hui tous leurs » coups contre ma personne. Si je ne voyais pas que

• c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à » leur merci cette existence contre laquelle ils se

• montrent si acharnés; mais dites aussi aux ci- » toyens que , tant que les Français me conserve- )' ront les sentimens d'amour dont ils me donnent » tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera inii> puissante.

i> Français! ma volonté est celle du peuple, me*

ixlroits sont les siens ; mon honneur, ma gloire, mon i> bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur, la «gloire et le bonheur de la France. »

Après ce discours, Napoléon se transporte à l'autel avec son cortège, jure d'observer et de maintenir les constitutions de l'État; son serment est répété par les ministres et les deputations électorales. Il distribue des aigles à la garde impériale et à la garde nationale de Paris, et le cri de vive l'empereur retentit de toutes parts. Les troupes défilent ensuite sous ses yeux; leur attitude a quelque chose d'héroïque; on ne^peut se lasser de voir ces bataillons sacrés, les soutiens du trône et l'espoir de la patrie. On fait les vœux les plus ardens pour le salut de la patrie, on veut y concourir de toutes ses forces; mais au fond du cœur, on se plaint que le Champ-de-Mai n'ait été qu'une vaine cérémonie au lieu d'avoir réalisé le grand congrès national promis à Lyon.

Le 2 juin , l'empereur donne à la France une seconde fête ; il réunit dans les vastes galeries du Louvre, les députés de l'armée et les électeurs des départeraens. Tous reçoivent de sa main les aigles qui leur appartiennent, et attachent à la conservation de ce dépôt sacré le bonheur des générations présentes et futures. Cette réunion où l'empereur fut poli, aimable, affectueux, comme il convient de l'être avec des Français, et promit une seule et même constitution qui deviendrait la loi fondamentale de l'État, effaça en partie les mauvaises im-

pressions du Champ-de-Mai sur beaucoup d'esprits.

Le corps législatif s'assemble le 5 juin, et, dès les premières séances , il donne des inquiétudes à Napoléon par des prétentions justes peut-être, mais qui annoncent déjà un alarmant esprit d'opposition, au lieu des rapports de confiance mutuelle qu'auraient demandés les circonstances. Néanmoins il fit le ^ juin, l'ouverture des chambres par le discours suivant :

« Messieurs les pairs , et messieurs les députés , «depuis trois mois les circonstances et la coniîance »du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Au- » jourd'hui s'accomplit le désir le plus pressant de B mon cœur. Je viens commencer la monarchie cons- )) titutionnelle.

» Les hommes sont trop impuissans pour assurer » l'avenir; les institutions seules fixent les destinées • des nations. La monarchie est nécessaire à la Fran- »ce, pour garantir l'indépendance et les droits des » peuples.

0 Nos constitutions sont éparses : une de nos plus «importantes occupations sera de les réunir dans un «seul cadre, et de les coordonner dans une seule "partie. Ce travail recommandera l'époque actuelle » aux générations futures.

«J'ambitionne de voir la France jouir de toute nia liberté possible; je dis possible, parce que l'a- I) narchie ramène toujours au pouvoir absolu.

» Une coalition formidable de rois en veut à notre » indépendance ; ses armées arrivent sur nos fron- • tières.

«La.frégate la Melpomène a été attaquée et prise » (le 5o avril) dans la Méditerranée, après un com- »bat sanglant contre un vaisseau anglais de 74' ^-'^ » sang a coulé pendant la paix.

«Nos ennemis comptent sur nos divisions intesti- » nés ; ils excitent et fomentent la guerre civile. «Des rassemblemens ont lieu. On communique «avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des » mesures législatives sont indispensables. C'est à «votre patriotisme, à vos lumières et à votre atta- » chement à ma personne que je me confie sans » réserve.

» La liberté de la presse est inhérente à la consti- ■ tution actuelle. On n'y peut rien changer sans al- » térer toute notre existence politique; mais il faut des lois répressives, surtout dans l'état actuel de la » nation : je recommande à vos méditations cet objet » important.

«Les ministres vous feront connaître la situation « de nos affaires.

«Les finances seraient dans un état satisfaisant, » sans le surcroît de dépenses que les circonstances » actuelles ont exigé.

«Cependant, on pourrait faire face à tout, si les « recettes comprises dans le budget étaient toutes réa- «lisables dans l'année; et c'est sur les moyens d'ar-

» river à ce résultat que mon ministre des finances ') fixera votre attention.

»I1 est possible que le premier devoir du prince «m'appelle bientôt à la tête des enfans de la nation, «pour combattre pour la patrie. L'armée et moi .) nous ferons notre devoir.

«Vous, pairs et représentans, donnez à la nation » l'exemple de la confiance , de l'énergie et du pa- » triotisme. Comme le sénat d'un grand peuple de «l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de » survivre au déshonneur et à la dégradation de la «France. La cause sainte de la patrie doit triom- » pher. »

Les chambres sont admises le 9 juin à présenter leurs adresses au pied du trône. Napoléon leur répond avec une dignité remarquable :

« La lutte dans laquelle nous sommes engagés, dit- » il aux pairs, est grave ; l'en traînement de la prospé- » rite, n'est pas le danger qui nous menace aujouri> d'huî. C'est sous les fourches caudines que les étran- » gcrs veulent nous faire passer !

«La justice de notre cause, l'esprit public de la «nation et le courage de l'armée, sont de puissans » motifs pour espérer des succès : mais si nous avions >i des revers, c'est alors que j'aimerais à voir déployer » toute l'énergie de ce grand peuple ; c'est alors que " je trouverais dans la chambre des pairs dos preuves » d'attachement à la patrie cl h moi.

» C'est dans les temps didlciles que les grandes na- » lions, comnio les grande hommes, déploient toute

» l'énergie de leur caractère, et deviennent un objet » d'admiration pour la postérité. »

» La constitution, dit-il aux représcntans, est notre ■ point de ralliement ; elle doit être notre étoile po- » laire dans ces momens d'orage. Toute discussion «publique, qui tendrait à diminuer directement ou » indirectement la confiance qu'on doit avoir dans ses «dispositions, serait un malheur pour l'Etat; nous » nous trouverions au milieu des écueils sans bous- » sole et sans direction. La crise oij nous sommes » engagés est forte. IN'imilons pas l'exemple du Las- » Empire qui, pressé de tous côtés par les Barbares, 0 se rendit la risée de la postérité, en s'occupant de » discussions abstraites au moment où le bélier brisait

» les portes de la ville Dans toutes les affaires, ma

» marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à • sauver la patrie. Premier représentant du peuple, »j'ai contracté l'obligation que je renouvelle d'em- » ployer, dans des temps plus tranquilles, toutes les » prérogatives de la couronne et le peu d'expérience » que j'ai acquise, à vous seconder dans l'améliora- » tion de nos constitutions, d

Napoléon avait parlé le langage d'un Français, d'un citoyen et d'un homme d'état, dans ses deux réponses, et particulièrement dans celle qu'il avait faite à la chambre des représcntans; son discours contenait une grande leçon, mais c'était une leçon; et d'après ce qu'il savait déjà du caractère ombrageux de la chambre, peut-être devait-il la ménager avec quelque soin, et ne pas affecter le titre de premier représentant du

peuple. Peul-être ent-il tout concilié avec un Ion de Irancliise qui donne tant d'empire aux paroles sorties du cœur ; il fallait parler un peu à la Henri IV, avec moins de sévérité et plus d'abandon Les représentans regardèrent les avis prophétiques de JNapoléon comme une injure à leur dignité; tous ces préludes n'étaient pas heureux, et portèrent bientôt do mauvais fruits.

L'orage approche, le péril devient imminent. La France, qui ne pouvait, en présence de l'ennemi, se séparer impunément de Napoléon, est menacée de foutes parts. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne ; les Russes en pleine marche. Napoléon s'empresse d'établir à Paris un gouvernement où siégaient les princes Cambacérès et Lucien, le prince d'Eckmulh, le duc de Yicence, le duc de Gaëtc , le ducDecrès, le duc d'Otrante, et plusieurs ministres d'État, et part le 12 mai pour l'armée. INous n'avons que cent vingt mille hommes à opposer à la coalition. Quaraule- trois mille occupent la rive droite de la Sambre, dix-sept milU; sont établis à Beaumont, soixante mille campent <mi avant de Philippeville. Napoléon vole au milieu d'eux, et le i/| juin il leur adresse, d'Avesnes, une proclamation pleine d'énergie et de patriotisme :

« Soldats! c'est aujourd'hui l'anniversaire de Mn- » rengo et de Friedland qui décidèrent deux fois du «destin de l'Europe. Alors, comme après Austerlitz, * comme après AVagram, nous fûmes trop généreux. » ^ous crûmes aux protestations et aux sermens divs

» princes que nous laissâmes sur le trône. Aujour- » d'ijui, cependant, coalisés entre eux, ils en veulent » à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la » France. Ils ont commencé la plus injuste des agresnsions. Marchons donc à leur rencontre. Eux et B nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes? • Soldats! à Jéna contre ces mêmes Prussiens, au- » jourd'lmi si arrogans, vous étiez un contre deux, »et à Montmirail, un contre trois. Que ceux d'entre «vous qui ont été prisonniers des Anglais, vous fas- » sent le récit de leurs pontons, et des maux affreux » qu'ils ont soufferts. Les Saxons, les Belges, les Ha- » novriens, les soldats de la confédération du Rhin, » gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la » cause des princes ennemis de la Justice et des droits » de tous les peuples ; ils savent que cette coalition » est insatiable. Après avoir dévoré deux millions de "Polonais, douze millions d'Italiens, un million de » Saxons, six millions de Belges , elle devra dévorer n les Etats du deuxième ordre de l'Allemagne. Les » insensés ! un moment de prospérité les aveugle ! "L'oppression et l'humiliation du peuple français •> sont hors de leur pouvoir. S'ils entrent en France, « ils y trouveront leur tombeau. Soldats! nous avons ') des marches forcées à faire, des batailles à livrer, n des périls à courir; mais, avec de la constance, la «victoire sera à nous. Les droits, l'honneur et le » bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout » Français qui a du cœur, le moment est arrivé de » vaincre ou de périr. »

Le if), Napoléon a revu ses bravos, et il se dispose à conimencer l'exécution de son plan de campa'içne, quand une nouvelle imprévue le force à le clianger. Le général lîourmont, les colonels Clouet et Willoutreys, et deux autres officiers, venaient de passer aux ennemis. Toutefois il met ses trois colonnes en mouvement, prend Charleroi, passe la Sambre, et bivouaque entre les Anglais et les Prussiens étonnés de ne pouvoir opérer leur jonction. Le 16, il les attaque ù Ligny, s'empare du village, et leur tue une trentaine de mille hommes. Si le maréchal iNey, qui devait, en gardant les routes de Nivelle et de Namur, occuper celle de Bruxelles, eût bien exécuté l'ordre formel qu'il avait reçu; s'il n'eût pas résisté à une volonté plusieurs fois exprimée par le général en chef; s'il n'eût pas en outre commis l'impardonnable faute d'empêcher le mouvement du comte d'Erlon,qui allait rejoindre le principal corps d'armée, il ne s'échappait pas un homme de l'armée prussienne; elle était prise ou détruite; et nous n'aurions pas été réduits à la nécessité d'en venir aux mains avec le prince d'Orange, pour lui enlever la position des Qualre-Bras. La bataille coûta aux Prussiens vingt-cinq mille hommes; les Anglais et les Hollandais en perdirent quatre mille cinq cents. Trois régimens écossais et la légion Noire de Brunswick furent entièrement détruits; le prince luimême et plusieurs généraux perdirent la vie.

Napoléon, le 17 dès la pointe du jour, voulait d'un côté attaquer les Anglais, et de l'autre pour-

JTJ

suivre les Prussiens sans relâche. On lui lit des objections, et il les écouta, quoique avec répugnance. Que ne suivait-il les inspirations de son génie ! Le soir il arrivait à Bruxelles, et l'occupation de cette capitale entraînait la conquête de la Belgique ! Là, comme à Dresde, il commit la faute de ne pas s'en rapporter à lui-même.

La nuit du 17 au 1^ fut affreuse. La pluie tomba par torrens , et les chemins devinrent peu praticables. Nos soldats avaient besoin de vivres. Une foule d'obstacles, inévitables effets d'un système de désorganisation inventé et adopté par les ennemis de Napoléon et de la France, arrêta la marche des convois. Wellington et Blucher comptaient dans nos administrations et dans les conseils de l'empereur de trop utiles auxiliaires. Les munitions abondaient partout où n'était point l'armée. Elle se forme cependant en deux colonnes : l'une , la plus considérable , doit, sous les ordres immédiats de Napoléon, suivre la trace des Anglais; l'autre, sous les ordres du maréchal Grouchy, doit pousser vigoureusement les Prussiens, et manœuvrer de manière à pouvoir s'unir à nos mouvemens. Napoléon rassemble ses principaux officiers, entend les objections de chacun sur le parti à prendre, se résout, par des considérations qui entraînent tous les suffrages, à faire attaquer de front les Anglais, et envoie des ordres itératifs au maréchal Grouchy.

Napoléon, pour lui donner le temps d'arriver, s'occupe à déployé!- son armée, et la dispose en deux

corps; poste le pieinier vis-à-vis la llaie-Sainto, et le second vis-à-vis le bois d'Hongoumont; se place avec son état-major, près la ferme de la Belle-Alliance sur une éminence d'où il domine la plaine, suit nos raouvemcns, et observe ceux des Anglais, dont la position centrale est adossée à Mont-Saint-Jean. A midi et demi , fondé à croire que le maréchal Groucliy est en mouvement, il dcAne le signal du combat; à une heure le bois et le château d'Hongoumont sont enlevés.

Quelques momens après ce succès , une lettre inlerceplée apprend à Napoléon la prochaine arrivée de 3o,ooo Prussiens commandés par Bulow. Persuadé que Grouchy va déboucher sur leurs derrières, il envoie cependant contre eux les divisions Damas et Fuberwick que le comte Lobau doit soutenir au besoin, et expédie plusieurs ordonnances à Grouchy pour lui prescrire de poursuivre et d'écraser Bulow.

Cette nouvelle destination réduit son année à G(),ooo hommes. Coni])tant sur leur bravoure, il comnjande une nouvelle attaque, repousse les Anglais de positions en positions , et s'empare de la Haie-Sainte et du Mont-Saint-Jean, que le premier corps n'avait pu forcer la veille.

L'ennemi, animé par la vengeance, se jette sur nos batteries, et désorganise nos pièces. Les cuirassiers, les lanciers et les chasseurs le chargent une troisième fois, le (uluillent , et paiaissent rix<M- I.» victoire. C'en <'l;iil fait de toute j'-uinée de \\<'lling-

Ion, si le général Groucliy, à qui peut-être ou ne remit pas exactement les dépêches du quartier général , eût marché sur le canon de l'empereur et combiné ses mouvemens avec les siens.

Les Anglais, prévenus de l'arrivée de Bulow, se rallient, prennent l'offensive et cherchent à nous chasser des positions que nous leur avons enlevées; nos troupes les repoussent. Le maréchal Ney, oubliant les ordres de l'empereur, charge l'ennemi et parvient à s'établir sur les hauteurs du Mont-Saint- Jean. Wellington voit ce mouvement intempestif, fait avancer son infanterie et lance sur nous toute sa cavalerie. L'empereur leur oppose les cuirassiers de Kellerman pour dégager notre première ligne. Les grenadiers à cheval et les dragons de la garde, spontanément et sans ordres, suivent les cuirassiers. Une seconde mêlée, plus affreuse que la première, s'engage sur tous les points. Nos troupes font pendant deux heures des prodiges de valeur, prennent six drapeaux, renversent des batteries, détruisent quatre régimens, mais en faisant des pertes considérables. Comment remédier à cet engagement inopiné? JNos réserves sont affaiblies; Grouchy est vainement attendu; notre cavalerie liarassée commence à fléchir; la victoire va nous échapper; il faut la décider par un coup de foudie.

Napoléon attaque siinultanénient le front et la droite de l'ennemi , et ordonne au maréchal Ney d*; se porter en toute hâte sur les hauteurs du Mont- Saint-Jean, afin d'y maintenir nos cuirassiers qui

les occupent encore. Au iiièiue inslant une fusillade se. fait entendre. Yoilà Grouchy, s't5crie-t-on; courage! courage ! les Anglais sont perdus. En avant, en avant! Cruelle méprise! fatale témérité! C'était Zlelben avec 55,ooo Prussiens. La colonne commandée par le maréchal Ney, fatiguée des nombreuses décharges de l'ennemi , attaque en tumulte les batteries à la baïonnette. Un orage terrible de balles, de mitrailles crève sur leur tête ; nos généraux tombent tués ou blessés. Wellington ne laisse pas à nos grenadiers le temps de se reconnaître. Au même instant les 5o,ooo Prussiens de Ziethen nous enlèvent de vive force le village de la Haie-Sainte, et nous repoussent devant eux. Notre cavalerie recule, la cavalerie anglaise avance et sème le désordre dans nos rangs. iSos troupes de la droite, qui avaient depuis long-temps beaucoup de peine à résister aux Prussiens, et manquaient de munitions depuis une heure, voyant quelques hommes à la débandade, quittent leur position. Ce fatal exemple se communique à la gauche, et l'armée entière abandonne avec empressement les positions qu'elle avait conquises au prix de tant de sang et de gloire.

A l'aspect de ce mouvement rétrogade > les Anglais et les Prussiens fondent à la fois sur nos bataillons épars, La nuit augmente le tumulte et l'eflroî, <«l bientôt l'armée n'est plus qu'une masse informe et confuse à 1^ merci de ses ennemis.

ISapoléon voit cet épouvantable désordre qu'il ne peut réparer; ses aides-de-camp et lui-même, se

J77 jettent danâ' la foule pour rallier les fuyards; on n'entend ni la voix des généraux, ni la sienne. Quatre-vingt mille Anglais et soixante mille Prussiens, ont envahi le champ de bataille, et ne cessent de pousser en avant. Huit bataillons que l'empereur avait réunis se forment en carré, et arrêtent les armées ennemies; ils succombent; deux seuls bataillons qu'elles n'ont pu rompre se retirent en disputant le terrain pied à pied; enfin le torrent les entraîne.

Un dernier bataillon commandé par Cambronne, était resté inébranlable au milieu de ce chaos, l'empereur se retire parmi ces braves, les forme en carré et s'avance à leur tête. Autour de lui tous ses généraux sont devenus de simples soldats. Les grenadiers veulent l'écarter, il résiste et commande le feu ; il cherche la mort; tout le monde tremble pour sa vie; enfin les ofiiciers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entraînent au nom de la France. Cambronne avec le bataillon ^acré continue un combat inégal; et c'est alors que sommé de se rendre, il répond aux troupes ennemies touchées de son héroïque résistance : Non^ la garde meurt et ne se rend pas. La garde, c'est toute l'armée. Nos intrépides guerriers succombent ; les uns meurent en pressant de leurs lèvres expirantes la décoration des braves; d'autres, dont le fer ennemi a trompé l'attente , se fusillent entre eux pour ne pas survivre à leurs compagnons d'armes.

Ainsi se termina la malheureuse journée de W a-

terloo, où cinquante mille Français, mourant de fatigues et de besoin, accablés par le nombre, trahis par la fortune, par les fautes inexplicables du plus intrépide des lieutenans de l'empereur, par la funeste inertie d'un autre maréchal sourd à ces paroles du général Excelmans, qui lui criait : « Marchons droit au lieu où l'on se bat » , luttèrent glorieusement contre cent quarante mille combattans, placés dans une situation inexpugnable. ,

Après la bataille perdue, l'empereur arrive à Charleroi, et veut en vain y rallier quelques troupes; les généraux de la garde ne sont pas plus heureux dans leurs efforts. De Philippeville , Napoléon transmet à son frère Joseph le récit vrai de la bataille , mais en exposant les ressources qui lui restent. Elles étaient grandes encore, il le sentait; il comptait, si Grouchy n'était point pris, arrêter encore l'ennemi avec cinquante mille hommes, et donner le temps à Paris et à la France de faire leur devoir. « Tout peut se réparer encore, écrivait-il à Joseph; écrivez-moi l'effet que cette terrible échaulfourée aura produit sur la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour sauver la France : préparez-les à me seconder dignement. »

L'empereur avait ordonné dediriger surLaon tous les militaires isolés; trois mille hommes r.illiés par ses généraux, lui arrivent dans c(!lte ville ; il se résout à y rester jusqu'à la réunion du reste de l'arinéi'. a Bientôt, disait -il, nous aurons réinii un novau de

dix à douze mille liommes. Avec celte pelite armée, je contiendrai l'ennemi et je donnerai à Grouchy le temps d'arriver. «Cette résolution salutaire fut combattue, et malheureusementravis des plus fidèles serviteurs entraîna l'empereur à se rendre dans la capitale; un pressentiment certain lui annonçait qu'il y trouverait sa perte. 11 partit, et arriva bientôt à Paris, où tout retentissait encore du bruit de la victoire de Ligny et de nos succès dans l'Ouest et dans le Nord. Son intention étaitde passer seulement quarante-huit heures aux Tuileries pour y prendre des mesures de défense avec les deux chambres, et de revenir présider à la réorganisation de l'armée.

L'union intime de la chambre avec Napoléon pouvait encore tout sauver; et je ne doute pas que si, doué d'une voix capable de retentir dans toute la salle, et de la facilité d'ordonner ses éloquentes inspirations, l'empereur eût pu exprimer à l'assemblée ce qu'il avait au fond du cœur, il aurait entraîne tous les sentimens et rallié à lui les représentans de la nation; mais le même homme qui faisait parler la conviction dans tous les cœurs , et enfantait des choses sublimes dans ses entretiens avec son conseild'état, ou dans ses allocutions à nos soldats, n'avait pas les moyens et la puissance de la tribune; il envoya ses ministres parler en son nom, et tout fut perdu. Napoléon se manqua à lui-même dans cette grande circonstance parce qu'il sentit qu'il n'avait pas à sa disposition l'arme avec laquelle on triomphe dans l'arène politique; peut-être encore eut-il tort, dès

qu'il aperçut les premiers symptômes de la mauvaise volonté des députés, de ne pas prendre une grande dictature, et de s'unir avec le peuple français , comme le lui conseillaient des hommes de courage, parmi lesquels il faut compter son frère Lucien. De leur côlé les représentans, entraînés par des sentimens généreux , mais courant en aveugles à leur propre perte, ne surent pas tirer habilement parti de sa position pour arracher la France à l'invasion ennemie, et obtenir de grandes garanties de liberté. Ils crurent remporter un grand triomphe dans l'abdication de Napoléon qui allait les livrer eux-mêmes sans force et désarmés aux coups de la fortune; ils ne s'aperçurent pas qu'ils allaient audevant du vœu le plus cher des alliés. Se réunir à Napoléon était le conseil du bon sens, de la nécessité, du salut; les passions d'un côté, des fautes de l'autre, et par-dessus tout les intrigues du traître que Napoléon avait laissé au pouvoir, firent perdre de vue le véritable état de la question. Pour s'absoudre d'avoir exigé l'abdication de Napoléon dans un pareil moment, il aurait fallu que les députés eussent le courage d'usurper eux-mêmes la dictature, et de rallier toute la France autour de la représentation nationale. N'ayant ni l'audace, ni la capacité, ni la force nécessaires à un si grand dessein, ils ressemblèrent à un homme qui jetcrail loin de lui son glaive , ol se présenterait désarmé dans la lice du tombal.

J^a seconde abdication île l'enipercur en fiM'iir de

son fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français, satisfit enfin à l'impatience de la chambre, qui eut toutefois la pudeur de paraître accepter avec respect et reconnaissance, au nom de la nation, le grand sacrifice offert par une si noble victime. Napoléon reçut avec dignité, mais avec froideur, les félicitations de la chambre; il répondit au discours de la députation :

«Je vous remercie des sentimens que vous m'ex- » primez. Je désire que mon abdication puisse faire »le bonheur de la France, mais Je ne L'espère point, »Elle laisse l'Etat sans chef, sans existence politique. »Le temps perdu à renverser la monarchie aurait pu «être employé à mettre la France en état d'écraser

• l'ennemi. Je recommande à la chambre de renfor- » cer les armées. Qui veut la paix, doit se préparer à » la guerre.

» Ne mettez pas cette grande nation à la merci des «étrangers; craignez d'être déçus dans vos espéran- » ces. C'est là qu'est le danger. Dans quelque position » que je me trouve, je serai toujours bien silaFrance » est heureuse.

» Je recommande mon fils à la France ; j'espère «qu'elle n'oubliera point que je n'ai abdiqué que

• pour lui. Je l'ai fait aussi ce grand sacrifice pour »le bien de la nation. Ce n'est qu'avec ma dynastie » qu'elle peut être libre, heureuse et indépendante.»

Cet avis n'était pas celui des hommes qui dirigeaient la chambre, et qui, craignant l'influence de

INapoléon sur les siens, et prétendaient que son abdication absolue était le seul moyen d'obtenir la paix, mais ils n'osèrent pas laisser éclater publiquement cette pensée, ainsi que leurs engagemenspour le retour de l'ancienne dynastie.

Après l'abdication de Mapoléon la cliambre avait un grand rôle à jouer; elle ne s'éleva point à la hauteur de sa position, et confia imprudemment les rênes du gouvernement à cinq hommes, parmi lesquels la seule présence du duc d'Otrante était un danger pour le gouvernement que les représentans paraissaient vouloir maintenir. La vaine proclamation de Napoléon II, comme empereur, ne fut qu'une comédie jouée par dos acteurs embarrassés do leur rôle, et secrètement inspirée par le duc d'Otrante qui trompait tout le monde avec une facilité d'autant plus inconcevable, qu'il ne prenait pas même la peine de cacher ses trames. Il suffisait d'entrer dans son salon, et de regarder les masques, pour reconnaître une partie de C(^ qui se passait dans le cabinet du ministre gouvernant.

L'armée, réunie sous les murs de Paris, conservait son attachement et sa fidélité à Napoléon. Les députés, qui marchaient d'accord avec le duc d'Otrante, parce qu'ils étaient diq)os de son prétendu patriotisme, voyaient avec inquiétude Napoléon à l'Elysée, et résolurcnl tlo l'éloigner. Ils avaient raison, car \in seul acte de la volonté do l'empereur Vrù\ n'mi< ;i la tête dos troupes o» dos nffairos. Na-

poJéon, craignant que sa présence 9 Paris, dans un palais impérial, ne fût un obstacle à la paix, consentit à se retirer à la Malmaison où il fut reçu par la princesse Hortense, digne et capable de soutenir une grande infortune sans se laisser abattre. C'est quelques momens après son arrivée dans cette résidence ou'il voulut encore s'entretenir une dernière fois avec les braves qui avaient combattu avec lui à Waterloo, et illustré leur défaite par des actions plus grandes que des victoires. Voici l'adresse qu'il rédigea pour eux, comme les adieux de leur général, de leur père et de leur ami :

« Soldats, quand je cède à la nécessité qui me » force de m'éloigner de la brave armée française, » j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle jus- » tifiera, par les services éminens que la patrie attend «d'elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne «peuvent pas lui refuser. Soldats, je suivrai vos pas, » quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun «d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'en- » nemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura n déployé. Vous et moi, nous avons été calomniés. » Des hommes, indignes d'apprécier vos travaux, ont » vu dans les marques d'attachement que vous m'a- » viez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que '• vos succès futurs leur apprennent que c'était la pa- » trie par-dessus tout que vous serviez en m'obéis- »sant; et que, si j'ai quelque part à votre alTection , »' je la dois à mon ardent amour pour la France, notre

»mèrc commune. Soldais, encore quelques eflbrls, »et la coalition est dissoute. INapoléon vous rccon- » naîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez «l'honneur, l'indépendance des Français, soyez jus- ■ qu'à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt » ans, et vous serez invincibles ! »

Ces nobles et touchans adieux ne parvinrent pas à l'armée; on craignit avec raison de reporter toute son attention sur lui, et de donner lieu peut-être à quelque changement subit et imprévu qui renverserait tout l'édifice d'intrigues élevé avec tant de peine par quelques hommes.

Cependant les chambres essayaient sans audace et sans fermeté, mais avec quelque zèle, les moyens d'imposer aux ennemis. Elles avaient déclaré la guerre nationale, accordé des pouvoirs immenses à la commission du gouvernementqui avait ùsoutourconfié le commandement de la garde nationale de Taris au prince d'Essling, et donné des commandemens au maréchal Grouchy, au général lleille, au général Drouot , au maréchal Jourdan. Pendant le développement de toutes les mesures adoptées par les cinq membres de la commission , les chambres avaient encore envoyé une députation auprès des puissances alliées; elles se flattaient du fol espoir d'être écoulées, preuve évidente qu'elles ne connaissaient aucunement l'état des choses et les dispositions des cabinets. Napoléon, plus clairvoyant, n'adopta pas un moment cette illusion, et prédit le résultat iulaillil)le de la démarche.

Son (lépaiL de la France élail impaliemnienl attendu par les meneurs du parti que conduisait le duc dXJtrante , alors en communication directe avec (land : il fallut enfin songer à prendre ce parti, que <railloms on pressait par tous les niovens les plus capables d'inspirer à Napoléon le désir ardent de quitter la France ; en effet , on lui enleva les uns après les autres ses officiers les plus dévoués et jusqu'à ses secrétaires. Cependant l'ennemi est à Compiègne, dans vingt-quatre heures il sera aux portes de Paris; la commission craint des dangers pour Napoléon; averti par elle, il promet de partir sur-le-champ; mais dans ce moment il apprend l'imprudence des alliés qui, s'étant enhardis au point de marcher par la vallée de Montmorency, et d'arriver à Saint-Germain et à Versailles, ont laissé, pendant tout ce mouvement , leur flanc gauche entièrement à découvert, et exposé aux attaques de l'armée française; il conçoit aussitôt le projet de tomber de toutes ses forces sur le flanc et les derrières de l'ennemi, et de le forcer par la victoire, à mettre de la bonne foi dans les négociations. Après ce succès, Napoléon veut résigner le commandement et quitter la France. Plein <rune si haute résolution, il donne avec autorité au général Becker, chargé de le garder, ou plutôt de le retenir prisonnier sous des prétextes de sûreté pour sa personne, l'ordre de porter la lettre par laquelle il j éclame l'honneur de rendre, comme général, un immortel et dernier service à sa patrie ^ dont il se regardait encore comme le premier soldat. Le duc d'Otrante

fait refuser coMo proposition; Napoléon le sait, voit avec donleur le manque d'énergie de la commission, et s'écrie : « Puisqu'il en est ainsi , partons, partons. » Il est douloureux , mais nécessaire de dire pour l'instruction des hommes que le maréchal Davout, celui de tous les lieutenans de Napoléon qui avait poussé le plus loin le fanatisme de l'obéissance, et auquel il avait fallu pardonner les excès de tyrannie par lesquels l'esclave prévient et dépasse même les fureurs d'un maître, s'emporta au point de prononcer devant M. de Flahaut la menace de venir lui-même arrêter l'empereur. « Qu'il vienne . répondit froidement Napoléon, je ^uis prêt , s il le veut, à lui tendre la gorge. » Cependant, indigné du refus de la commission , il disait à M. de Bassano : « Ces gens-là sentent que s'ils me replaçaient à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre, et ils me sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil. Ils perdront

tout Mais pourquoi les laisserais-je régner? J'ai

abdiqué pour sauver le trône de mon lils. Si ce trône doit être perdu, j'aime mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux à faire pour vous tous, pour mon fds et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition éleclrisera l'armée; elle foudroyera les étrangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour leur marcher sur le corps ou me faire tuer, et ils vous accorderont loul ce que vous leur dcniaudcrcz. Si.au contraire, vous me laissez ici ronger mon épée . ils se niofpu^idut (le vous, cl vous serez forcés de rccc-

5 §7 voir Louis XVllI chapeau bas. Il faut en finir. Si Vos cinq empereurs ne veulent pas de moi pour sauver la France , je me passerai de leur consentement ; il me suffira de me montrer, Paris et l'armée me recevront une seconde fois en libérateur. » Tout cela était vrai, mais il fallait agir au lieu de parler; on ne dit pas -ces sortes de choses , on les fait. Peut-être était-il trop tard; et jamais de plus graves objections, jamais de plus hautes considérations que celles du duc de Bassano, ne furent mises clans la balance où un grand homme pesait alors les deux partis qui lui restaient à prendre pour la France et pour lui. Cependant si, au moment même delà naissance de sa pensée , INapoléon eût monté achevai et volé au camp, la fortune revenait à lui; tout porte à adopter cette opinion. Après avoir agité de grandes questions sur le lieu qu'il devait choisir pour asile, Napoléon, résolu de confier son sort au vent et à la fortune, est près de partir; mais la Commission s'y oppose par des raisons politiques. Cependant Blucher avait formé le projet d'enlever INapoléon delà Malmaison; mais les soldats, les officiers, les généraux, placés dans cette direction, veillent sur lui ; et, à la seule annonce de son danger, l'armée entière volerait à son secours. La Commission, ne voulant courir aucune de ces alternatives, se décide enfin à permettre le départ de l'empereur, en prenant toutes les précautions pour l'empêcher de revenir sur ses pas, de séjourner à Rochefort, et de remettre le pied à terre uuc fois qu'il serait embarqué.

Les adicMix de Napoléon à sa garde réunie autour de lui, à Fonlninehleau, avaient été une grande scène de l'histoire romaine transportée dans les temps modernes ; ses adieux à la princesse Hortense et à quelques amis Gdèles qui lui restaient à la Malmaison furent touclians; ils montrèrent dans le souverain déchu un héros de pair avec la plus haute infortune, comme il l'avait été avec la plus haute prospérité; un prince qui avait un cœur d'homme, et surtout un amant de la France dont le sort à venir excitait sa plus vive sollicitude. Napoléon fut accueilli sur son passage par les plus vives marques d'intérêt et de dévouement; mais rien ne put égaler les transports que firent éclater à sa vue les troupes réunies aux habitans de la ville de Niort ; cet accueil lui suggéra encore l'idée d'offrir une dernière fois, comme soldat, ses services à la France. A Rochefort, sa présence excita un enthousiasme universel; aucune force n'aurait pu I'cmu pêcher de repaïaître à la tête des affaires, mais il eut horreur des maux d'une guerre civile qui, désormais, ne pouvait plus profiter qu'à lui seul. A la Malniaison, il avait paru beaucoup pencher à la résolution de se rendre en Angleterre; de nouvelles réflexions, ou plutôt une funeste condescendance, le confirmèrent dans la pensée de se confier à la loi britannique. Le i4 juillet, il fit prévenir l'amiral Keit qui croisait devant Rochefort, du dessein qu'il avait formé de se rendre à bord d'un vaisseau anglais. Le lench'niain il sr fit lrans|)()i In jusqn'jMi Tlclh'ro-

plion, où il tul reçu avec les honneurs dus à son rang et à son infortune. Dès ce moment, il avait perdu sa liberté pour toujours, et se trouvait le prisonnier de ses plus implacables ennemis. Le général Becker suivait l'empereur qui se rendait au vaisseau amiral; mais, au moment d'aborder, Napoléon, toujours plein du sentiment de ces convenances que donne une grande âme, lui dit avec calme : « Retirez-vous, général, je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un Français soit venu me livrer à mes ennemis. »

Avant de quitter Rochefort. il avait écrit au prince régetit d'Angleterre la lettre suivante, que le général Gourgaud fut chargé de remettre :

0 Altesse royale ,

» En butte aux factions qui dévorent mon pays, » et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Eu- » rope, j'ai terminé ma carrière politique; et je viens, » comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple «britannique. Je me mets sous la protection de ses »lois, que je réclame de V. A. R., comme du plus «puissant, du plus constant et du plus généreux de » mes ennemis.

«Rochefort, i5 juillet i8i5. »

Napoléon, en paraissant croire à la générosité anglaise, avait donc oublié que l'intérêt est le dieu de l'Angleterre, qu'elle viole les droits les plus sacrés, qu'elle ne recule jamais devant un crime quand elle le croit utile à ses desseins; et enfln qu'elle avait une haine encore plus violente contre l'auteur (]u

blocus conliiiental et le maître de l'Europe pendant quatorze ans, que contre la France même. Ce fut à Plyuiouth qu'il reçut la réponse de sa lettre au prince régent : deux commissaires du gouvernement vinrent lui signifier qu'il était prisonnier de guerre, et qu'il serait renfermé à Sainte-Hélène. Telle est la loyauté anglaise! iNapoléon descendit dans sa cabine, et éciivit sur-le-champ une protestation énergique : « Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et » des hommes, contre la violence qui m'est faite, B contre la violation de mes droits les plus sacrés, en «disposant, par la force, de ma personne et de ma • liberté. Je suis venu librement à bord du Belléro- »phon. Je ne suis pas prisonnier; je suis l'hôte de "l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation du capi- » taine qui a dit avoir des ordres du gouvernement » de me recevoir et de me conduire en Angleterre si ■ cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne » foi pour venir me mettre sous la protection des lois » de l'Angleterre. Aussitôt assis à bord du JBellcro- »pkon, je fus sur le foy<M'du peupN' britannique. Si » le gouvernement, en donnant des ordres au capi- » taiue du Bcllrroplmn de me recevoir ainsi que ma

• suite, n'a voulu que me tendre une embûche, il a «forfait à l'honneur et flétri son pavillon. Si cet acte »se consommait, €<• serait en vain que les Anglais

• voudraient parler désormais de leur loyauté, de «leurs lois et de leur liberté. La foi britannique se ■ trouvera perdue dans l'hospitalité du BeUcrnpIion. «J'en appelle à l'histoirf'. Elle dira qu'un ennemi, «({ui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint

«libremeat, dans son infortune, chercher un iîsile «sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait- » il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais «comment répondit-on, en Angleterre, à une telle » inafjnanimilé? On feignit de tendre une main hos- » pitalière à cet ennemi; et quand il se fut livré de "bonne foi, on riinmola,

» A hord du Betlrrop/ion, à la mer. »

Si le gouvernement de la Grande-Bretagne est un gouvernement affreux dans ses rapports avec les autres gouvernemens, il y a un fonds d'honneur et de grandeur d amc dans la nation : la détention injuste et illégale de Napoléon , d'un ennemi désarmé, d'un prince qui avait résigné le pouvoir suprême pour arrêter l'effusion du sang humain et prévenir la guerre , excita une fermentation dangereuse ([ui avait les caractères de l'indignation, et pouvait aller jusqu'au soulèvement. Les ministres alarmés s'empressèrent de hâter le départ du captif illustre, dont la seule présence soulevait en sa faveur tout un peuple ennemi. On fit armer le Northumberland pour recevoir Napoléon; pendant ces préparatifs, un concours immense remplissait la rade de Plymouth : les Anglais de tous les âges, de toutes les conditions, voulaient contempler le grapd homme, ne fut-ce qu'un moment; des milliers d'embarcations entouraient sans cesse le Bcllérophon où il résidait encore, et prodiguaient au vainqueur del'Europe tous

*9^ les témoignages d'admiration cl d'intérêt. On ne sait pas le mouvement que iSapoléon, descendu à terre , eût pu j)roduire chez un peuple révolté par la plus affreuse violation do tous les principes d'honneur, de morale et de droit public. Qu'on se rappelle les transports que nous avons vu éclater, il y a quelques jours, parmi les troupes et les citoyens, sur le passage de Napoléon, et surtout à INiort et à Rochefort, et qu'on ju<îe de l'impression qu'aurait laite en France la tentative de reprendre les armes, exécutée par l'homme prodigieux qui ne pouvait toucher le sol de la Grande-Bretagne sans épouvanter le gouvernement !

Enfin, le ■- août, Napoléon séparé, par la force, de quelques serviteurs dévoués, le duc de Rovigo et les deux généraux Lallemand, que l'on craignit encore quoique captifs et désarmés, monte à bord du Northumberland, avec sa suite, et bientôt l'escadre appareille. Elle arrive à la hauteur du cap Lahogne ; Napoléon reconnaît les côtes de la France, il verse des larmes d'attendrissement, et s'écrie : « Adieu, terre des braves! adieu, chère France! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande nation et la maîtresse de l'univers. »

Pendant la traversée, qui dura trois mois, Napoléon conquit l'admiration, la profonde estime, l'attachement môme de tous les ofliciers anglais qui purent l'approcher; son caractère ne se démentit pas un seul moment. Au moment de l'arrivée du INorthumberland devant Sainte-Hélène. Napoléon ne

laissa échapper aucune marque d'émolion à l'aspecl des énormes rochers qui allaient devenir sa prison éternelle.

A l'époque où il débarqua, sir Georges Cockburn était gouverneur de l'île. Dur, sévère, violent même, cet amiral avait une âme, il connaissait les égards dus à une grande infortune. Et quel homme, à moins d'être un barbare, aurait voulu ajouter aux chagrins d'un proscrit séparé, par deux mille lieues, de sa femme , de son fds, de sa famille entière, de tous ~ les objets de ses affections, de sa patrie, du théâtre de sa gloire, et enchaîné sur un rocher dans une île meurtrière? En effet, on ne peut marcher une demiheure dans Sainte-Hélène sans éprouver d'étonnantes variations atmosphériques : selon les accidens du terrain on se trouve tantôt sous la zone torride, et tantôt sous la zone glaciale. En outre les pluies sont abondantes et continuelles dans le pays où régnent encore deux maladies presque toujours mortelles pour les Européens, la dyssenterie et l'hépatite.

Rien n'était prêt pour recevoir Napoléon à son arrivée; il fallut se contenter d'une chambre et d'un grenier cédés par un bon et sensible Anglais, sir Balcombe : ce ne fut qu'au bout de deux mois que l'empereur put habiter la maison de Longwood, située dans une plaine sans verdure, et autour de laquelle on ne trouve d'autre ombre que celle d'un petit nombre d'arbres à gomme, dont quelques feuilles seulement paraissent à l'extrémité des branches. Là, il se créa une manière de vivre conforme

à ses goûts et aux besoins de son esprit. Se rappelant lu promesse qu'il avait faite à ses soldats d'éerire les grandes clioses accomplies avec eux, il écrivait ou dictait ses mémoires : personne n'en était plus capable que lui ; son style, plein d'énergie et d'images passionnées, était surtout propre à peindre les actions militaires; presque toutes ses proclamations sont des modèles d'éloquence : il trouvait des inspirations soudaines dans ses écrits, comme sur les champs de bataille. Tous les jours, il faisait des promenades à cheval dans une étendue de terrain qui lui avait été assignée; souvent il admettait à sa table des officiers anglais, et se plaisait à les questionner. Mais son plus grand bonheur était de se voir entouré de la religieuse fidélité, des soins tendres, des respects afl'ectueux, du dévouement sans bornes des Bertrand, des Montholon, des Gourgaud, des Las- Cases, dont les noms vivront dans la mémoire aussi long-temps que les vertus dont ils ont donné \c louchant exemple, seront en hormeur parmi les hommes. Avec de tels secours, rien ne paraissait manquer à Napoléon que sa famille et une liberté raisonnable dans l'ile dont il ne pouvait sortir; mais la prison, déjà si pénible poiii* un honnne de ce caractère, allait devenir intolérable.

C'était une barbarie de la part dos minisires anglais . d'avoir relégué Wapoléon sous le falal climat de Sainte-Hélt>ne; ce fut un crime de choisir sir Iludsoii l.owc pour le ganlicn de j'ilhislr*' captif. L'amiral Cockburn, auquel on donnait un si indigne

ùijù

successeur, n'avait pu résister à l'ascendant de Napoléon, et à un certain charme, effets de la surprise que causaient tant de dignité, de patience, de résignation et de bonté dans un tel homme. Mais Hudson Lowe, l'un des plus mauvais soldats de la Grande- Bretagne, dès long-temps accoutumé à martyriser les soldats français en sa qualité d'administrateur de ces trop fameux pontons, la honte éternelle du gouvernement de nos voisins, avait l'esprit d'un sbirre, le caractère d'un geôlier et le cœur d'un bourreau qui aimerait à prolonger des supplices; rien ne pouvait le toucher. Use plut à torturer sa victime, et à la faire expirer dans une lente agonie. Napoléon a exprimé, avec son génie ordinaire, cette affreuse situation : t Nouveau Prométhée, je suis attaché à un roc où un vautour me ronge. Oui, j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France ; le feu est remonté à sa source, et me voilà. >

Rien ne fut oublié pour porter de moment en moment, à l'illustre captif, quelque atteinte semblable aux morsures sans cesse renaissantes du vautour de la fable. L'exercice du cheval était absolument nécessaire à Napoléon ; il fut bientôt obligé d'y renoncer par 'la surveillance indécente et prochaine qui l'arrêtait à tout instant; bientôt môme l'espace qu'il parcourait à pied fut tellement circonscrit parles sentinelles, qu'il se vit obligé de renoncer à ses promenades. La transition subite d'une vie laborieuse et agitée à une inaction complète des facultés physiques, favorisa l'invasion delà redoutable

lualudie dont il était menacé. Mais la force morale du héros, et sa constitution robuste, pouvaient le soutenir Jong-temps. et peut-être triompher à la fois d'un calcul barbare et de la funeste influence du climat; sir Hudson eut recours à la mauvaise qualité dos alimens,à des privations de toute espèce; l'eau manquait quelquefois à Napoléon ; il craignit de ne pas même obtenir le nécessaire pour vivre. « Si je manque d'alimens, dit-il un Jour avec calme, en montrant les troupes de la garnison, j'irai demander la la soupe à ces braves, ils ne la refuseront pas au premier soldat de l'Europe. »II fut réduit à vendre une partie de son argenterie pour nourrir ses servit ours, et obligé de déposer en mains tierces le produit de la vente dont sir Hudson voulut encore diriger l'emploi!

Ce n'était point assez; les serviteurs qu'il affectionnait le plus furent retirés à Napoléon et remj)lacés par des espions de tous les moment qui ne lui laissaient point de repos; le général Bertrand se vil obligé de réprimer leur insolence dont il demanda raison au gouverneur; mais celui qui a supporté sans vengeance l'humiliante et outrageuse leçon que lui a donnée, dansh's rues de Londres, im jeuno homme, un fils indigné, n'était pas capable de répon<lr(' à la voix de l'honneur. D'autant plus cruel qu'il était plus lâche, sir Hudson redoublait de soins pour abattre le courage de Napoléon. C'est ainsi qu'il lui arracha viob^nnu-nt M. le comte d(^ Las Cazos, l'un dv ses plus lidèlcs et de ses plus utiles compa-

gnons de caj)tivit(''. Le général Gourgand, dut aussi quitter Sainte-Hélène. Le docteur O'Meara prodiguait à la grave maladie du prisonnier les soins les plus assidus et les plus éclairés , le gouverneur le força de sortir de l'île. Abreuvé de dégoûts, ne faisant plus d'exercice , fatigué de travaux littéraires par la rédaction de ses mémoires qu'il dictait à ses amisj comme il l'avait promis dans ses adieux de Fontainebleau à sa garde , privé du seul médecin qui eût sa confiance, iNapoléon refusa de voir celui que le gouverneur voulait lui imposer; et presque tout espoir de salut était perdu quand le docteur Autommarchi et l'abbé Vignali, vieillard cassé, impotant et perclus, arrivèrent à Sainte-Hélène, envoyés par le cardinal Fesch.

INapoléon était attaqué de la maladie de foie, endémique et mortelle à Sainte-Hélène. Dès le mois d'avril, 1818, le général Gourgaud fut obligé d'écrire à la princesse Borghèse : « Napoléon se meurt dans » les tourmens de la plus affreuse et de la plus lon- « gueagonie. » Quelquesmois après, ledocteur O'Meara s'empressait d'annoncer au secrétaire de l'amirauté que la vie de iNapoléon était en danger s'il résidait plus long-temps dans un climat aussi funeste que celui de Sainte-Hélène, etsurtout si l'on ne renonçait pas au sysième de persécutions dont le malade était l'objet. De nouveaux avis de ce sensible et courageux médecin à lord Bathurst annoncèrent que la mort prématurée de INapoléon était certaine, si l'on

persévérait dans les indignes traitemens adoptés contre lui ; mais malgré les généreuses réclamations de lord Holland, secondé par le duc de Sussex dans le parlement d'Angleterre, les ministres opposaient des cœurs d'airain aux cris éloquens de l'humanité. Ils attendaient, ils voulaient, ils souhaitaient la mort de Napoléon; ils en avaient calculé avec certitude l'époque inévitable; cette époque approchait; ils n'auraient pas voulu diflérer d'un moment le triomphe de leurs cruelles espérances. Aussi le gouverneur, sans doute admis à une affreuse confidence, ou animé du génie infernal de la politique anglaise qui a résolu de se défaire d'un ennemi , refusa de faire passer à Londres la lettre que le comte Bertrand écrivait à lord Liverpool pour demander que Napoléon fût transporté dans un autre climat. Napoléon devait mourir à Sainte-Hélène, sir Hudson le savait; il savait aussi, car cette question avait été prévue au congrès d'Aix-la-chapelle par les alliés, sous les inspirations de lord Castclreagh et de ses pareils, que Sainte-Hélène devait garder les dépouilles du prisonnier de l'Europe, et du martyr de la vengeance britannique. H est douloureux d'ajouter qu'envain le général Gourgaud et le comte de Las-Cases firent retentir l'Europe de leurplaintes, que vainement une note pressante avait été remise au congrès d'Aix-la-Ghapcllo au nom d'une des grandes puissances de l'Europe; aucun effort des plus fidèles serviteurs, aucune démarche de la famille im-

^99 périale ne purent obtenir un adoucissement au sort de Napoléon.

Dès long-temps Napoléon avait conçu de fâcheuses idées sur l'état de sa santé. Il parlait souvent de sa maladie dont il suivait les progrès avec une sagacité d'observations d'autant plus remarquable qu'il y ajoutait ce que le médecin le plus habile ne peut suppléer, le sentiment intime et les diverses impressions d'un malade qui s'interroge de sangfroid. On dirait, aux discours de Napoléon sur ce sujet, qu'il lisait clairement au-dedans de lui-môme, et voyait d'un œil sûr le siège de la maladie, et les altérations successives des organes blessés. Au mois de mars 1821 il eut le pressentiment de sa fin prochaine. « Quand je serai mort, disait-il un jour à ses amis , chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les un'f', vos parens, les autres, vos amis; et moi, je retrouverai mes braves aux Champs-Elysées. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murât, Berthier, Masséna, tous viendront à ma rencontre. Ils me parleront de ce que nous avons fait ensemble. En me voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipion, les Annibal, les César,

les Frédéric — ; il y aura plaisir à cela A moins,

ajouta-t-il en riant, qu'on ait peur là-bas de voir tant de guerriers ensemble. » Ce langage était celui d'un homme qui voyait venir la mort sans aucun effroi ; effectivement elle avançait chaque jour vers

celui qui ne la repoussait pas, qui, peut-être, la souliailait, mais qui avait résolu de l'attendre et de lui laisser choisir son heure. (Chaque jour elle faisait un pas, chaque jour la taiblosse du malade iiugmentait ; forcé de s'aliter souvent, il ne picnait presque plus d'alimens, et encore son estomac ne pouvait-il les garder. Avril se passa dans les souflVances d'une dissolution progressive et rapide. Vers la fm du mois il n'y avait plus pour lui d'espoir de salut; et vivant, déjà il disposait de SOS débris mortels d'une manière digne de sa vie. Epoux tendre, il léguait son cœur à sa chère Marie-Louise; père et ami de l'humanité, il livrait son corps à la médecine pour servir de préservatif à son fds, et de documens à l'art de guérir. Souverain jusqu'au dernier moment, il réglait en roi les prélu- «les de ses funérailles; Français à son dernier soupir, ses dernières volontés portaient : « Je désire être enterré sur les bords de laSeine^ au milieu des Français, que j'ai tant aimés. »

Le i"^ mai, iNapoléon s'était levé, mais une faiblesse l'avait forcé de se mettre au lit; ce jour, il dit à l'un de ses plus fidèles serviteurs : « Dans qua- Ire jours je ne serai plus. «Ayant repris quelques forces, il fit placer devant lui le buste de son fils, »*t ne cessa plus d'avoir les yeux fixés sur cette image chérie d'un enfant pour le(|uel il avait rêvé tant de gloire et de prospérité. Le 2 et le 5, le mal augmenta dans une progression eflrayante; le 4. ii"<' lueur d'espérance vint briller aux regards de ses amis, que la x'-rih' cul })i( nlùl déiroinpés. Jamais ngou loue lui plus

calme; aucun signe de douicur ne parut sur le visage du mourant; aucune plainte ne lui ccJiappa; il fut doux envers la mort (i). Son regard était serein; sa voix faible, mais assurée, fit entendre ces mots

entrecoupés :« Nation française ! Rien à mon

fi/s que mon nom Mon fils! France! France! Un peu avant six heures du soir, Napoléon

croisant les bras avec effort, prononça les mots :

((Tète Armée^ ojeta encore un regard sur le

buste de son fils, et rendit le dernier soupir lorsc^ue le soleil quittait l'horizon.

, Au moment de sa mort, il était entouré des familles Bertrand et Montholon, plongées dans la plus profonde douleur. Son corps fut ouvert comme il l'avait ordonné; les hommes de l'art constatèrent que sa maladie était un cancer à l'estomac ; on trouva cette partie percée par une profonde ulcération; toutefois le docteur Autommarchi refusa de signer le procès-verbal de ses confrères. De sinistres soupçons, des rumeurs qui seront peut-être un jour confirmées par des faits encore enveloppés d'un nuage obscur, planent sur les véritables causes de la mort de Napoléon ; beaucoup de personnes ont paru craindre que la nouvelle Rome, plus impatiente que l'ancienne, parce qu'elle était plus envenimée dans sa haine, et qu'il fallait espérer trop long-temps l'accomplissement d'un violent désir, n'ait pas voulu attendre la mort naturelle du moderne Annibal.

(i) Expressions il<; lin.-:sne(.

Napoléon en avait le pressentiment (i) ; mais si 1 on doit se garder d'admettre de semblables accusations sur des soupçons et des pressentimens, jamais les ministres anglais ne se laveront du reproche d'avoir choisi le séjour meurtrier de Sainte -Hélène, pour un grand homme qui était venu se confier à la foi britannique, et surtout d'avoir fait mourir si long-temps un ennemi désarmé! Quant aux autres gouvernemens de l'Europe, puissent-ils avoir, dans l'ignorance des supplices du Prométhée de Sainte- Hélène, des excuses légitimes devant Dieu et la postérité, pour un si barbare oubli du respect du au génie, à la gloire, au malheur, aux traités les plus solennels et aux saintes lois de l'humanité ! Que si les puissances, dont l'une, du moins, éleva la voix à Aix-la-Chapelle, en faveur du proscrit qui avait relevé des empires et donné des couronnes, peuvent ainsi s'absoudre devant le tribunal des hommes et du ciel, quelle responsabilité pèse sur la tête des représentans des princes du continent à Sainte- Hélène !

Napoléon fut exposé aux regards du public le 6 et le ^ mai, sur le lit- de -camp qui lui avait servi dans toutes ses campagnes : il était revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde, et couvert eu partie du manteau qu'il portait à Marcngo, devenu, par ce

(i) M L'Angleterre r«;(;laine mon radavir, j»; ne vi-iix pas l.i l'aire atleiulrr. »

nouvel usage, le plus magnifique ornement dont un héros ait pu être décoré après sa mort. Lui-môme avait prescrit ces dispositions; il avait voulu apparaître une dernière fois, comme si, accablé des fatigues d'une grande bataille, il reposait encore dans ses habits guerriers et sous son manteau de gloire. Par un privilège heureux et rare, après de si longues souffrances, ses traits qui paraissaient à peine altérés , un léger sourire errant sur ses lèvres, attestaient le calme de son âmetiu moment suprême; il paraissait dormir ; et cet ensemble de circonstances aurait produit une illusion complète, sans les préparatifs funèbres qui rappelaient la triste vérité.

Quelques heures avant de mourir il avait dit à ses amis : « Tout ce qui se rattache à ma personne restera cher à bien du monde. D'ici, je donne des couronnes!... Oui, mes chers amis, quand vous retournerez en Europe vous trouverez des couronnes ! » Tous les cœurs français ont justifié cette noble espérance en payant leur tribut d'admiration à tous ceux qui ont volontairement embrassé l'adversité de Napoléon et partagé des douleurs héroïques; mais avec quel respect, avec quelle religieuse reconnaissance la nation aurait salué les restes du srand homme! Les généraux Bertrand et Montholon ne purent pas même obtenir le cœur de leur souverain pour le transporter en France. Le gouverneur anglais craignit le triomphe des cendres de Napoléon; il ne voulut pas qu'elles reposassent sur les bords du fleuve dont les eaux réfléchissent chaque jour les monu-

mens de son règne. Napoléon avait pn'vu cette dernière persécution; l'événcmenta jnstifié sa triste prévoyance. Mais du moins les pins grands honneurs lui ont été rendus; ses funérailles, célébrées par quelques amis, désespérés d'une perte si grande et si cruelle, au milieu des habitaus de l'ile, et des soldats de la garnison, muets de douleur et d'admiration devant les restes inanimés d'un héros, ont eu toute la pompe des funérailles d'un empereur; et ce qui est bien au-dessus de toutes les décorations dont nous cherchons à parer la mort, elles ont vu couler sur son cercueil les larmes de la France et de l'Angleterre dignement représentées dans celle imposante cérémonie. Napoléon, comme il l'aviiit demandé, en supposant que l'on refusât le sol de la patrie à ses cendres, repose au fond d'un sile romantique, appelé la vallée du Géranium, où il avait plus d'une fois médité sur les forces morales de l'homme, sur la brièveté de sa vie comparée à la grandeur de ses desseins, et sur la mort qui met fin atout, au moment où rouvra!2;e du î2;énie est encore si loin du but qu'il se proposait d'atteindre.

Dans son vaste cercueil, gardé par quelques ofilciers anglais , et visité maintenant par tous les vaisseaux qui passent devant l'île, les pieds de JNapoIéon sont vers l'orient, sa têle vers l'occident.

Ses victoires avaient imuiorlalisé les noms de Rivoli, de Casliglione, de Marengo, d'Austerlitz, d'iéna, et de Friedland , de même son séjour cl son tombeau ont immorlalisé Sainic-llélène.

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