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MORALE, RFIIGION FT PSYCHOLOGIE

Morale.

On pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue.

* L'impatience est un grand obstacle au succès.

L'homme supérieur n'est sur le chemin de personne.

Le plus grand orateur du monde est le succès.

Les sots parlent du passé, les sages du présent, les fous de 'avenir.

* On devient i'iionune de son uniforme.

29 1 — NAl'OI.fiON ftCRIVAIN. — CHAP. XI

Il faut, puiir les iioinmes, tm jour favorable, loiunie pcuir Ic-^ tableaux.

On ne monte jamais si haut que lorsqu'on ne sait pas où on va.

Les hommes sont comme les chiffres : ils n'ont de valeur que par leur position.

Un bon philosophe fait un mauvais citoyen.

Les affaires interminables sont celles où il n'y a pas de difficultés.

L'amour de la patrie est la première reli.çion de l'homme civilisé.

L'homme fait pour les affaires et l'autorité ne connaît point les personnes ; il ne voit que les choses, leur poids et leurs conséquences.

La faim, le ventre gouverne le monde.

Tant pis pour ceux qui ne croient pas :\ la vertu.

Le malheur a son bon côté ; il ramène dans le vrai. Que de convictions il réduit à l'état d'erreurs ! Que de conséquences il transforme en rêves fantastiques ! Depuis que ma tête ne porte plus le lourd fardeau d'une couronne, je puis réfléchir en philosophe sur ces temps où ma tâche était l'œuvre de la Providence.

Je crois que la nature m'avait calculé pour les grands revers. Ils m'ont trouvé une âme de marbre. La foudre n'a pu mordre dessus ; elle a glissé.

Religion.

On peut dire tles prêtres ce qu'on a dit de la langue: que c'est a pire des choses ou la meilleure.

* * Il faut endormir le fanatisme pour le déraciner.

Est-ce que la religion catholique ne parle pas à l'imagination des peuples bien plus par la pompe de ses cérémonies que par la sublimité de sa morale? Quand on veut électriser les niasses, il faut avant tout parler à leurs yeux.

Tout proclame l'existence d'un Dieu ; c'est indubitable. Mais toutes nos religions sont évidemment les enfants des hommes. Pourquoi y en avait-il tant.? Pourquoi la nôtre n'avait-elle pas toujours existé .-' Pourquoi était-elle exclusive? Pourquoi ces religions se décriaient-elles, se combattaient-elles, s'exterminaicnt-elles? Pourquoi cela avait-il été de tout temps? C'est

que les hommes sont toujours les hommes ; c'est que les prêtres

ont toujours glissé partout la fraude et le mensonge.

Toutefois, dés que j'ai eu le pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion. Je m'en servais comme de base et de racine. Elle était à mes yeux l'appui de la bonne morale, des vrais principes, des bonnes mœurs. Et puis, l'inquiétude de l'homme est telle, qu'il lui faut ce vague et ce merveilleux qu'elle lui présente. Il vaut mieux qu'il le prenne là que d'aller le chercher chez Cagliostro, chez Mlle Lenormand, chez toutes les diseuses de bonne aventure et les fripons. {Mémorial, t. IV 7 et 8 juin 1816.)

On dit que César fut sur le point de se donner la mort pendant la bataille de Munda.' Ce projet eût été bien funeste à son parti ; il eût été battu comme Brutus et Cassius. Un magistrat, un chef de parti peut-il donc abandonner les siens volontairement.^ Cette résolution est-elle vertu, courage et force d'âme? La mort n'est-elle pas la fin de tous les maux, de toute contrariété, de toutes peines, de tous les travaux, et l'abandon de la vie ne forme-t-il pas la vertu liabituelle de tout soldat? Peut-on, doit-on, se donner la mort? — Oui, dit-on, lorsqu'on est sans espérance. — Mais qui, quand, comment, peut-on être sans espérance sur ce théâtre mobile, où la mort naturelle ou forcée d'un seul homme change sur-le-champ l'état et la face des affaires? (Précis des guerres de César.)

Un homme a-t-il le droit de se tuer? — Oui, si sa mort ne fait tort à personne, et si la vie est un mal pour lui.

Quand la vie est-elle un mal pour l'homme? Lorsqu'elle ne lui offre que des souffrances et des peines. Mais comme les souffrances et les peines changent à chaque instant, il n'est aucun moment de la vie où l'honnne ait le droit de se tuer.

Il n'est pas d'homme qui n'ait eu plusieurs fois dans sa vie l'envie de se tuer (1), succcjmbant aux affections morales de son âme, mais qui, peu de jours après, n'en eût été fâché par

(i) c'est une cn\ie j laiiucllc Njipoloon liii-inèiiK- a cédé, ;'i roiitainebltju, le 5 avril 1814. Il lut soiyné et sauvé par son inédeciii Yvan.

les changements survenus dans ses affections et dans les circonstances. L'homme qui, succombant sous le poids des maux présents, se donne la mort, commet une injustice envers luimême, obéit par désespoir et faiblesse à une fantaisie du moment à laquelle il sacrifie toute l'existence à venir, etc.

[Du suicide. Morceau dicté à Marchand, en 1820.)

Dire d'où je viens, ce que je suis, où je vais, est au-dessus de mes idées, et pourtant tout cela est. Je suis la montre qui existe et qui ne se connaît pas. Toutefois, le sentiment religieux est si consolant que c'est un bienfait du ciel de le posséder. De quelle ressource ne nous serait-il pas ici? Quelle puissance pourraient avoir sur moi les hommes et les choses si, prenant en vue de Dieu mes revers et mes peines, j'en attendais le bonheur futur pour récompense ! A quoi n'aurais-je pas droit, moi qui ai traversé une carrière aussi extraordinaire, aussi orageuse, sans commettre un seul crime, et j'ai pu tant en commettre. Je puis paraître devant ce tribunal de Dieu, je puis attendre son jugement sans crainte. (Mémorial.)

La mort est un sommeil sans rêve.

Redouter la mort, c'est faire profession d'athéisme.

Le caractère français.

Quand j'aurai appris qu'une nation peut vivre sans pain, alors je croirai que les Français peuvent vivre sans gloire.

Lu 1 rancc, on n'admire que rimpusi)ibk'.

298 = NAPOLÉON ÉCF^IVAIN. — CHAP. XI

Le caractère distinctif de notre nation est d'être beaucoup trop vif dans la prospérité.

il est dans le caractère français d'exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dès qu'on est mécontent.

11 n'est rien qu'on n'obtienne des Français par l'appât du danger. 11 semble leur donner de l'esprit.

Le peuple français a deux passions également puissantes qui paraissent opposées et qui cependant dérivent du même sentiment : c'est l'amour de l'égalité et l'amour des distinctions.

La nation française est la plus facile à gouverner, quand on ne la prend pas à rebours. Rien n'égale sa compréhension prompte et facile ; elle distingue à l'instant même ceux qui travaillent pour elle. 11 faut toujours parler à ses sens, sinon son esprit inquiet la ronge, elle frémit et s'emporte.

La France ne mourra que de Paris.

Il y a en France trop d'influence centrale, .le voudrais moins de force à Paris, et plus dans chaque localité.

Avec un allie sincère, la 1 lance serait mailresse du monde.

— PENSfiES STR LA ^rORAI.E == 290

Siir les femmes.

Les femmes, quand elles sont méchantes, sont pires que les

hommes, et elles ont plus de dispositions à commettre des

crimes. Quand le sexe qui a la douceur en partage est une fois

dégradé, il tombe dans un avilissement plus profond que le

nôtre. Les femmes sont beaucoup meilleures et beaucoup plus

mauvaises que- les hommes.

L'amour est l'occupation de l'homme oisif, la distraction du

guerrier, recueil du souverain,

En amour, la seule victoire, c'est la fuite.

L'amour est une sottise faite à deux.

Dans les grandes crises, le lot des femmes est d'adoucir nos

revers.

Les femmes ne s'occupent que de plaisir et de toilettes. Si l'on ne vieillissait pas. je ne voudrais pas de femme.

La faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs cdées, leur destination dans l'ordre social, la nécessité de leur inspirer une perpétuelle résignation, une ciiarité douce et facile, tout cela rend pour elles le joug de la religion indispensable.

On ne devrait pas permettre le mariage à des individus qui ne se connaîtraient pas depuis six mois.

•^oo = NAPOLÉON fiCRIVAIN. — CHAP. XI

J'ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui. Je pensais dans m(»n ignorance que la femme était faile pour !e mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire. ( Lettre à Joséphine, du 23 janvier 1807.)

Mais laissons les miettes de l'esprit impérial pour ce solide et admirable morceau, après lequel il ne restera qu'à conclui'c.

De l'avenir de la Révolution.

La contre-révolution, même en la laissant aller, doit inévitablement se noyer d'elle-même dans la révolution. Il suffit à présent de .l'atmosphère des jeunes idées pour étouffer les vieux féodalistes ; car rien ne saurait désormais détruire ou effacer les grands principes de notre Révolution ; ces grandes et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, de monuments, de prodiges. Nous en avons noyé les premières souillures dans des flots de gloire ; elles sont désormais immortelles ! Sorties de la tribune française, cimentées du sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées par les traités, les alliances des souverains, devenues familières aux oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétrograder.

Elles vivent dans la Grande-Bretagne ; elles éclairent l'Amérique ; elles sont nationalisées en France ; voilà le trépied d'où jaillira la lumière du monde !

Elles le régiront ; elles seront la foi, la religion, la morale de tous les peuples ; et cette ère nouvelle se rattachera, quoi qu'on ait voulu dire, à ma personne ; parce que, après tout, j'ai fait briller le flambeau, consacré les principes et qu'aujourd'hui la persécution achève de m'en rendre le Messie. Amis et ennemis, tous m'en diront le premier soldat, le grand représentant. Aussi, même quand je ne serai plus, je demeurerai encore pour les peuples l'étoile de leurs dmits, de leurs elïorts, de leurs espérances, et mon nom sera leur devise et leur cri de guerre. {Mémorial, t. 111, p. 40-42.)

On est tellement habitué à regarder Napoléon comme un homme d'action qu'on ne s'attend guère à trouver en lui un écrivain. Et cependant il semble bien qu'il était destiné à l'être. Fils du dix-huitième siècle, il avait un sentiment profond de la puissance des lettres, et il avait commencé par rêver la gloire littéraire.

Ses écrits de jeunesse en font foi. Des lectures poussées dans tous les sens, une profusion de notes sur tous les sujets, des essais dans tous les genres, le conte oriental, l'histoire, le pamphlet, le discours académique, avaient témoigné de sa passion pour la littérature. Le Souper de Beaucaire contenaW. plus que des promesses de talent.

Ses Proclamations commencèrent sa réputation littéraire. Le genre n'était pas nouveau. Depuis 1792 cette éloquence était familière aux armées. Elle ressemblait à celle qu'on entendait dans les Assemblées. Elle en avait l'érudition classique, la phraséologie, l'emphase. Toutefois, les proclamations d'Italie avaient un éclat, une véhémence, une couleur que ne connaissaient pas celles des armées du Rhin.

Les messages du Consulat et les discours de l'Empire marquent un progrès sensible. A la clarté habituelle des idées, à la hauteur des vues s'alliaient désormais l'ampleur et la gravité du langage. Le ton, qui s'était calmé, n'était plus celui d'un général; il était devenu celui d'un chef d'Etat; et la France n'a jamais connu de plus magnifique langage politique que celui qu'il lui fut donné d'entendre sous le Consulat et l'Empire.

La Correspondance <:[ les écrits de Sainte-Hélène allaient nous révéler d'autres mérites littéraires que ceux qu'on pouvait apprécier dans le Moniteur. La Correspondance

302 NAPOLÉON KCRIVAIN

nous montre Napoléon sous tous ses aspects d'homme il'État avec des côtés insoupçonnés d'écrivain, capable également de i^arler de littérature et de pédagogie comme de politique et de finances. Enfin, les travaux de l'exil achèvent de le consacrer comme historien, et surtout comme historien militaire.

Des qualités littéraires de Napoléon, la première est la rA//-/^. Et cetle clarté de l'exprossio.i répond à celle de l'idée. C'est la clarté qui laisse voir toutes L's nuances de la pensée.

La seconde est le mouvement. Ce style est encore de l'action. On a dit de César : eodem animo scripsit qiio debellavit. On peut le redire de Napoléon.

[,a troisième est la variété. Si simple que demeure le style, il est tour à tour grave, emporté, incisif. Enfin ce style a de la couleur; il abonde en images courtes, hardies, pittoresques, dont beaucoup sont restées dans notre mémoire. En revanche il faut reconnaître que ce style varié manque de souplesse, et que ce langage rapide est parfois incorrect. Défaut d'instruction première; le plus souvent, excès dans la concision; voilà ce qui explique ces incorrections dont il serait facile de donner des exemples.

On a souvent comparé Napoléon à César. II en a les qualités de style : la clarté et le mouvement, il a, de plus cpie lui, la variété et la couleur. 11 n'en a pas cette élégance sobre et patricienne, en quelque sorte, qu'admiraient les anciens.

On l'a comparé à Frédéric II, qui fut historien lui aussi, et qui a également raconté ses campagnes. Frédéric écrit en français, c'est-à-dire dans une langue qui n'est pas la sienne. II écrit clairement; mais il est sec, incolore, et sans l'abondance des idées qui se font jour dans le style impérial.

S'il fallait le comparer à quelqu'un, ce serait plutôt à notre Richelieu, dans ses Lettres, Mémoires et papieis d'fitat. Richelieu a la clarté d'idées, la fermeté, la profondeur qui disliuguciit Na|-)oléoii; il en a eu les goûts littéraires. Mais il est tlesservi par sa langue, encore traînante et embarrassée.

II faut renoncer d'ailleurs aux comparaisons qui ne prouvent rien, et ne juger un auteur que sur ce qu'il écrit. Or, d'après ce qu'on vient de lire, Napoléon ne ressemble qu'à lui-même. Si, dans sa jeunesse, il a subi l'influence de Rousseau, il n'a pas tardé à s'affranchir de toute imitation. Il n'imite pas plus désormais qu'on ne saurait l'imiter; c'est le propre des grands écrivains. Toutefois, s'il a trouvé place dans la collection d'auteurs oij nous le présentons aujourd'hui, ce n'est pas seulement parce qu'il a laissé des écrits d'une valeur originale et qui attestent les meilleures qualités littéraires. C'est encore parce que son nom, son œuvre, le bouleversement qu'il fit subir aux idées, à la politique, à l'Europe, ont exercé une énorme influence sur la littérature qui a suivi.

Nous venons de l'entendre s'écrier avec orgueil : - Je demeurerai pour les peuples l'étoile de leurs droits, de leurs efforts, de leurs espérances, et mon nom sera leur devise et leur cri de guerre. > En attendant, et dès le lendemain de sa chute, ce nom ouvrait une source inépuisable d'inspiration pour la littérature.

L'éloquence parlementaire avec le général Foy et les orateurs du parti libéral; la chanson avec Béranger, le pamphlet avec Paul-Louis Courier, la poésie avec les Messéniennes et le lyrisme de l'école romantique; l'histoire avec P)ig;i()n, Thiers, Mignet, plus tard avec Charns et Lanfrey; les innombrables Mémoires militaires, les souvenirs de la duchesse d'Abrantès, plus tard ceux de Marbot et de Thiébault; le roman et le théâtre, le théâtre depuis \t Napoléon d'Alexandre Dumas, jusqu'aux pièces du Cirque, du temps de Louis-Philippe, où paraissait le Petit Caporal; prtsque tout un siècle, chez nous et au dehors, chanta, raconta, exalta ou maudit Napoléon.

Lui partout, lui toujours ! ou brûlante ou glacée, Son image sans cesse assiège ma pensée ; Il verse à mon esprit le souffle créateur.

Voilà ce que trut" la littérature — sans parler des beaux-

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arts — put dire avec Victor Hugo. Mais lui seul pouvait

ajouter

Soleil, dont je suis le Memnon,

car nul n'a plus ina,L(iiifiquenient p-arlé que- ce fils d'un général de riiinpire de la gloire et des vicissitudes impériales.

Puis vint la réaction avec les retours de la politique; et les fautes du Second Empire contribuèrent au discrédit du premier. Mais qu'importe? Les écrits de Napoléon subsistent, dans leur variété et leur intérêt. C'est à eux qu'il faut demander son histoire; c'est là qu'il faut le chercher luimême. Quelque défiance qu'on apporte cà cette lecture, que ro.nivre soit du temps de la prospérité ou des heures sombres de l'exil, elle nous le montre à peu près tel qu'il fut, avec les illuminations de son génie et ses erreurs singulières, avec ses passions puissantes et ses préventions, avec son amour de la gloire et son mépris de l'humanité, bref avec cet assemblage contradictoire de grandeur et d'égoïsme qui restera l'éternel étonnement de l'histoire.

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