LITTERATURE
Homère. - L'Empereur s'est arrêté sur VIliade, en a pris un volume et en a lu tout haut plusieurs chants Cet ouvrage lui plaisait infiniment, il était, disait- ii ainsi que la Genèse et la Bible, le signe et le gage di: temps. Homère, dans sa production, était poète, orateur, historien, législateur, géographe, théologien; c'était l'encyclopédiste de son époque.
Ce qui le frappait surtout, remarquait-il, c'était la grossièreté des manières avec la perfection des idées. On voyait les héros tuer leur viande, la préparer de leurs propres mains et prononcer pourtant des discours d'une rare éloquence et d'une grande civilisation. {Mémorial, t. III, p. 270.)
Virgile. — Le deuxième livre de V Enéide est considéré comme le chef-d'œuvre de ce poème épique. Il mérite cette réputation sous le point de vue du style ; mais il est bien loin de la mériter sur le fond des choses.
Le cheval de bois pouvait être une tradition populaire ; mais cette tradition est ridicule et tout à fait indigne d'un poème épique. Tout l'épisode de Sinon est invraisemblable et ridicule. Le bel et charmant épisode de Laocoon se recommande de lui-même, mais ne peut en rien diminuer l'absurdité de la conduite des Troyens.
Quand on lit V Enéide, on sent que cet ouvrage est fait par un régent de collège qui n'a jamais rien fait. Le troisième
cliant n'est absolument qu'une copie de l'Ody!<srr, et dans le quatrième le récit n'est pas dans le genre de celui d'Homère. (Dicté à Marchand.)
Tacite. — Il n'est pas juste de peindre tout en noir, comme l'a fait Tacite. C'est certainement un peintre habile, un coloriste habile et séduisant. Mais avant tout, il a pour but de produire de l'effet. 11 n'a pas assez développé les causes et les ressorts intérieurs des événements ; il n'a pas assez étudié le mystère des faits et des pensées. 11 n'a pas assez cherché et scruté leur enchaînement pour transmettre à la postérité un justement juste et impartial.
Les empereurs romains n'étaient pas si mauvais que Tacite nous les peint. Aussi, je lui préfère de beaucoup Montesquieu ; il est plus juste et sa critique est plus conforme à la vérité.
Shakespeare. — On s'en.çoue de l'Angleterre sur parole. 11 en est ainsi pour les belles-lettres. Shakespeare était oublié depuis deux cents ans, même en Angleterre. Il plut à Voltaire qui était à Genève et qui voyait beaucoup d'Anglais de vanter cet auteur pour leur faire sa cour, et l'on répéta que Shakespeare était le premier écrivain du monde. Je l'ai lu; il n'y a rien qui approche de Corneille et de Racine ; il n'y a pas moyen de lire une de ses pièces, elles font pitié.
Quant à Milton, il n'y a que son invocation au soleil et deux ou trois morceaux ; le reste n'est qu'une rapsodie. J'aime mieux Velly que Hume. La France n'a rien à envier à l'Angleterre, un pays que ses habitants désertent quand ils le peuvent. (D'après Thibaudeau.)
Tragédie (Corneille). - La haute tragédie, disait l'Enipcreur à un de ses couchers, à Saint-Cloud, est l'école des grands hommes. C'était le devoir des souverains de l'encourager et de la répandre, il n'était pas nécessaire d'être poète pour la juger; il suffisait de connaître les honmies et les choses, d'avoir de l'élévation et d'être homme d'Etat. Et s'animant par degrés : <■ La tragédie, disait-il, échauffe l'câme, élève le cœur et doit créer des héros. Sous ce rapport, peut-être, la France doit à Corneille une partie de ses belles actions. Aussi, messieurs, s'il vivait, je le ferais prince. > {Mrniorial.)
Racine. — Bien que Racine ait accompli des chefs-d'œuvre en eux-mêmes, il y a répandu néanmoins une perpétuelle fadeur, un éternel amour, et son ton doucereux, son fastidieux entourage ; mais ce n'était pas précisément sa faute ; c'était le vice des mœurs de son temps. L'amour alors et plus tard était toute l'affaire de la vie de chacun. C'est toujours le lot des sociétés oisives. Pour nous, nous en avons été brutalement détournés par la Révolution et ses grandes affaires. {Mémorial, 1818.)
— L'Empereur a lu Phèdre et Athalie en s extasiant toujours davantage sur Racine.
— L'Empereur nous a lu Britanniais et a payé à cet ouvrage un juste tribut d'admiration.
- L'Empereur, en lisant Mithridate, condamnait tout son fameux plan de campagne. « il pouvait être beau comme récit, disait-il, mais il n'avait pas de sens connue conception. >
- L'Empereur est ravi de Racine. Il y trouve de vraies délices. 11 admire éminemment Corneille et fait fort peu de cas de Voltaire, plein, dit-il, de boursouflure et de clinquant, ne connaissant ni les hommes, ni les choses, ni la grandeur des passions.
Molière. ■ — Certainement l'ensemble du Tartuffe est de main de maître. C'est un des chefs-d'œuvre d'un homme inimitable. Toutefois, cette pièce porte un tel caractère que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l'objet de fortes négociations à Versailles et de beaucoup d'hésitation dans Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner de quelque chose, c'est qu'il la laisse jouer. Elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène olïre une situation si décisive, si complètement indécente que, pour mon propre compte, je n'Iiésite pas à dire que, si Ja pièce eût été faîte de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation. {Mémorial.)
La Fontaine. — L'Empereur n'approuvait pas qu'on donnât La Fontaine aux enfants qui ne pouvaient l'entendre. Prenant, connne exemple, la fable du Loup et
290 = NAI'OLF.ON fiCRIVAIN. — CHAP. XI
l'Agneau, il soutenait qu'il y avait beaucoup trop d'ironie dans cette fable pour être à la portée des enfants. < Elle péchait d'ailleurs, disait-il, dans son principe et sa morale, il était faux que la raison du plus fort fût la meilleure; et si cela arrivait en effet, c'était là le mal, l'abus qu'il s'agissait de condamner. » (ç^ikbJ^tAAÀ- iaj Cotôô^ cU, Rouh<.cwa.'J
Le Sage. — L'Empereur a lu Turcaret, dont, en dépit de . tout son esprit, a-t-il dit, il se sentait rebuté par son abjection; mais, a-t-il observé, c'était le cachet de Le Sage.
Il disait de G/7 Blas qu'il était plein d'esprit, mais qu'il aurait mérité les galères, lui et les siens.
Montesquieu. — Montesquieu nous a donné de fausses définiti<ins ; non pas que cet homme célèbre n'eût été véritablement à même de bien définir; mais son ouvrage, comme il le dit lui-même, n'est qu'une espèce d'analyse de ce qui a existé ou existait ; c'est un résamé des notes faites dans ses voyages ou dans ses lectures. Il a fixé les yeux sur le gouvernement de l'Angleterre : il a défini, en général, le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.
J.-J. Rousseau. — L'Empereur s'étant mis à lire la Nouvelle-Héloïse, s'arrêtait souvent sur l'art et la force des raisonnements, le charme du style et des expressions : ' Jean- Jacques avait chargé son sujet, disait l'Empereur, il avait peint la frénésie; l'amour devait être un plaisir et non un tourment. Mais cet ouvrage a du feu; il remue, il inquiète. (Mémorial.)
Voltaire (tragédies). - L'Empereur a parcouru Mahomet, Sémiramis et d'autres pièces de Voltaire, en faisant ressortir les vices, et il a conclu, conuîie de coutume, que Voltaire n'a connu ni les hommes, ni les choses, ni les grandes passions.
Il s'en prenait surtout à Mahomet. <■• Voltaire avait manqué dans cette pièce à l'histoire et au cœur humain. Il péchait surtout par la base en attribuant à l'intrigue ce qui n'appartient qu'à l'opinion. Les hommes qui ont changé
l'univers n'y sont ja nais parvenus en gagnant des chefs, niais toujours en remuant les masses. Le premier moyen est du ressort de l'intrigue et n'amène que des résultats secondaires; le second est la marche du génie et change la face du monde (1). >
Puis révenant à Voltaire : Il est étonnant combien peu il supporte la lecture. Quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût, alors il i")erd immédiatement mille pour cent. On ne croira qu'avec peine qu'au moment de la Révolution Voltaire eût détrôné Corneille et Racine; on s'était endormi sur les beautés de ceux-ci, et c'est au Premier Consul qu'est dû le réveil.
Bcaiiiiiarchais. — Homme sans mœurs, sans principes, marchand de littérature plutôt qu'homme de lettres, aspirant à la futLiiiu'. trouvant bons tous les moyens d'y parvenir, doué d'un esprit tin, observateur, railleur et satirique, poussant l'audace jusqu'à l'effronterie, insolent avec les s:rands, leur mauyjeant dans la main, cuirassé contre toutes les infamies et sacriliant tout à l'insatiable besoin de faire parler de lui dans Paris. Sous mon règne, un tel homme eût été enfermé à Bicètre. On eût crié à l'arbitraire, mais quel service c'eût été rendre à la siiciété!
L'Empereur disait du Mariage de Figaro que c'était la Révolution déj.à en action.
Bernardin de Saint-Pierre. - L'Empereur lisait Paa/t'/ Virginie, ouvrage dont il disait avoir été fort engoué dans sa jeunesse, il en faisait ressortir les meilleurs endroits, et ceux-là étaient toujours simples et naturels. Ceux où se trouvaient de ces idées abstraites si à la mode à l'époque où l'ouvrage fut publié étaient tous froids et manques.
Toutes les fois que l'Empereur, au temps de sa puissance, apercevait l'auteur, il avait coutume de lui dire : Monsieur
( I ) Nous avons \u plus haut (cliap. vtii) comnicut il avait entrepri; lc corrir et de refaire l'œuvre du poète. 'l"o\it le morceau se trouve dans M.irchaiiJ.
Bernardin, quand nous donnerez-vous des Paul et Virginie ou des Chaumière Indienne? Vous devriez nous en fournir tous les six mois. -
Mais, en revanche, l'Empereur riait de pitié, disait-il, des Études de la nature. <' Bernardin, disait-il, était à peine géomètre et cet ouvrage si mauvais que les gens de l'art dédaignaient d'y répondre. - (Mémorial.)
Sta'él (Mme de). — Pendant l'exil de Mme de Staël, sa demeure de Coppet était devenue un véritable arsenal contre moi. Non contente de me susciter des ennemis, elle me combattait ellemême. C'était tout à la fois Armide et Clorinde...
Il faut reconnaître, après tout, que c'est une femme d'un très grand talent, fort distinguée, de beaucoup d'esprit ; elle restera.
Chateaubriand, — Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré. Ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine ; c'est celui d'un prophète. Il n'y a que lui au monde qui ait pu dire impunément à la tribune des Pairs que « la redingote grise et le chapeau de Napoléon placés au bout d'un bâton sur la côte de Bretagne feraient courir l'Europe aux armes » Si iamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare ; tant d'autres y ont trouvé leur perte. Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie, et qu'il eût repoussé avec indignation ces actes infamants de l'administration d'alors.
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