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LES PERSONNAGES

taille, d'un extérieur peu prévenant ; mais capable à la fois de combiner une opération et de la conduire dans les détails d'exécution. Il pouvait commander une armée comme une avantgarde. La nature lui avait assigné un rôle distingué soit dans la gu2rre, soit dans l'état civil, lleût su gouverner une province aussi bien que la conquérir ou la défendre.

Kléber était le plus bel homme de l'armée. 11 en était le Nestor ; il était âgé de quarante-cinq ans. Il avait l'accent et les mœurs allemandes. Il avait servi huit ans dans l'armée autrichienne en qualité d'ofïïcier d'infanterie. En 1790, il avait été nommé chef d'un bataillon de volontaires de l'Alsace, sa patrie. Il se distingua au siège de Mayence, passa avec la garnison de cette place en Vendée, où il servit un an, fit les campagnes de 1794, 1795, 1796 à l'armée de Sambre-et-Meuse (il en commandait la principale division), s'y distingua, rendit des services importants, y acquit la réputation d'un général habile. Mais son esprit caustique lui fit des ennemis. Il quitta l'armée pour cause d'insubordination et fut mis à la demi-paye. Il demeurait à Chaillot pendant les années 1796 et 1797. H était fort gêné dans ses affaires. Lorsqu'en novembre 1797 Napoléon arriva à Paris, il se jeta dans ses bras. Il fut accueilli avec distinction. Le Directoire avait une grande aversion pour lui et celui-ci le lui rendait complètement.

Kléber avait dans le caractère on ne sait quoi de nonchalant qui le rendait facilement dupe des intrigants. Il avait des favoris ; il aimait la gloire comme le chemin des jouissances. II était homme d'esprit et de courage, savait la guerre, était capable de grandes choses, mais seulement lorsqu'il y était forcé par la nécessité des circonstances. Alors les conseils de la nonchalance et des favoris n'étaient plus de saison.

Le général Bon était de Valence, en Dauphiné. 11 avait servi à l'armée des Pyrénées-Orientales, où il avait acquis tous ses grades. C'était un intrépide soldat. 11 s'était distingué à l'armée d'Italie dans les campagnes précédentes; il commandait la gauche de l'armée à la bataille de Saint-Georges.

Le général Caflfarelli était d'une activité qui ne permettait pas de s'apercevoir qu'il eût une jambe de moins. Il entendait parfaitement les détails de son arme, mais il excellait par les qualités morales et par l'étendue de ses connaissances dans toutes les parties de l'administration publique. C'était un homme de bien, brave soldat, fidèle ami, bon citoyen. Il périt glorieusement au siège de Saint-Jean-d'Acre, en prononçant à

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son lit de mort un très éloquent discours sur l'instruction publique. Il était chargé de la direction de la commission dts savants et artistes qui étaient à la suite de l'armée. Il était plus propre que personne à les contenir, diriger, utiliser et à les faire concourir au but du chef.

Cette commission était composée des académiciens Monge et Berthollet, Dolomieu, Denon ; des ingénieurs en chef des ponts et chaussées Lepère, Girard : des mathématiciens Fourier, Costaz, Corancez : des astronomes Nouet, Beauchamp et Méchain ; des naturalistes Geoffroy Saint- Hilaire, Savigny; des chimistes Descotils, Champy et Delille ; des dessinateurs Dutertre, Redouté ; du musicien Villoteau ; du poète Parseval ; des architectes Le Père, Protain, Norry ; enfin de Conté, qui était à la tête des aéronautes, homme universel, ayant le goût, la connaissance et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, bon à tout, et capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l'Arabie.

A la suite de cette commission étaient une vingtaine d'élèves de l'École polytechnique ou de celle des Mines.

Après une escale à Malte, qu'on prit sur la route, Napoléon nous conduit en Egypte. Le premier coup d'oeil, tout sommaire, est celui d'un homme de guerre. Il remarque, en effet, que « c'est une grande oasis environnée de tous côtés par le désert et la mer. Elle n'a pas besoin pour la défense de ses frontières d'un système de places fortes. Le désert lui en tient lieu. Elle ne peut être attaquée que par mer ou par l'isthme de Suez. »

Mais presque aussitôt l'observateur clairvoyant intervient, aussi habile qu'un Volney ou un Chateaubriand à nous décrire le pays, son fleuve bienfaisant, son climat, ses ressources agricoles, le régime de la propriété, la variété de la population et des races. Il descend même à des détails sur les animaux du pays qui auraient certainement été goîités par Buffon.

Le Nil et Vinondation.

Le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule du Sud au Nord, et se jette dans la Méditerranée après avoir parcouru l'Abyssinie, les déserts de la Nubie et l'Egypte. Son cours est de huit cents lieues dont deux cents sur le territoire égyptien. Il y entre à la hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Elephantine (1), et fertilise les déserts arides qu'il traverse. Ses inondations sont régulières et productives ; régulières, parce que ce sont les pluies du tropique qui les causent ; productives, parce que ces pluies tombent par torrents sur les montagnes de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent avec elles un limon fécondant que le Nil dépose sur les terres. Les vents du Nord régnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance favorable à la fertilité, en retiennent les eaux.

En Egypte, il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par l'inondation régulière du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'année est abondante ; lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre...

Si l'on suppose que tous les canaux qui saignent le Nil pour en porter les eaux sur les terres soient mal entretenus ou bouchés, son cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation s'étendra moins, une plus grande masse d'eau arrivera à la mer, et la culture des terres sera fort réduite. Si l'on suppose, au contraire, que tous les canaux d'irrigation soient parfaitement soignés, aussi nombreux, aussi longs et profonds que possible et dirigés par l'art de manière à arroser en tous sens une plus grande

(!) L'île de Philœ ou d'Assouan, jusqu'à laquelle poussa la division Desaix qui laissa dans le temple de l'ile une inscription commémorative de son passage, inscription qu'on peut lire encore.

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étendue du désert, on conçoit que très peu des eaux du Nil Se perdront dans la mer, et que les inondations fertilisant un terrain plus vaste, la culture s'augmentera dans la même proportion. 11 n'est donc aucun pays où l'administration ait plus d'influence qu'en Egypte sur l'agriculture, et par conséquent Sur la population.

Les plaines de la Beauce et de la Brie sont fécondées par l'arrosement régulier des pluies ; l'efifet de l'administration y est nul sous ce rapport. Mais en Egypte où les irrigations ne peuvent être que factices, l'administration est tout. Bonne, elle adopte les meilleurs règlements de police sur la direction des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'irrigation. Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localités ou des propriétés particulières, au détriment de l'intérêt public, ne peut réprimer les dissensions civiles des provinces quand il s'agit d'ouvrir de grands canaux, ou enfin les laisse tous se dégrader ; il en résulte que l'inondation est restreinte et par suite l'étendue des terres cultivables. Sous une bonne administration, le Nil gagne sur le désert ; sous une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En Egypte, le Nil ou le génie du bien, le désert ou le génie du mal sont toujours en présence ; et l'on peut dire que les propriétés y consistent moins dans la possession d'un champ, que dans le droit fixé par les règlements généraux d'administration d'avoir, à telles époques de l'année et par tel canal, le bienfait de l'inondation.

La population et les races.

Depuis deux cents ans, l'Egypte a sans cesse décru. Lors de l'expédition des Français, elle avait encore de deux millions cinq cent mille à deux millions huit cent mille habitants. Si elle continue à être régie de la même manière, dans cinquante ans elle n'en aura plus que un million cinq cent mille...

A l'époque de l'expédition, il s'y trouvait trois races d'hommes : les mameluks ou Circassiens, les Ottomans ou janissaires et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.

Ces trois races n'ont ni les mêmes principes, ni les mêmes mœurs, ni la même langue. Elles n'ont de commun que la religion. La langue habituelle des mameluks et des Ottomans est le turc; les naturels parlent la langue arabe. A l'arrivée des Français, les mameluks gouvernaient le pays et possédaient

h richesse et la force. Ils avaient pour chefs vingt-trois beys, éraux entre eux et indépendants, car ils n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui, par son talent et sa bravoure, savait captiver tous les suffrages.

La maison d'un bey se compose de quatre cents à huit cents esclaves, tous à cheval, et ayant chacun pour les servir deux ou trois fellahs. Ils ont divers officiers pour le 'service d'honneur de leur maison. Les kachefs sont les lieutenants des beys ; ils commandent sous eux cette milice et sont seigneurs des villages. Les beys ont des terres dans les provinces et une habitation au Caire. Un corps de logis principal leur sert de logement, ainsi qu'à leur harem ; autour des cours, sont ceux des esclaves, gardes et domestiques.

On pouvait compter en Egypte de soixante mille à soixantedix mille individus de race circassienne.

Les Ottomans se sont établis en Egypte lors de la conquête par Selim, dans le seizième siècle. Ils forment le corps des janissaires et spahis, et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits dans ces compagnies, selon l'usage de l'empire. Ils sont environ deux cent mille, constamment avilis et humiliés par les mameluks.

Les Arabes composent la masse de la population. Ils ont pour chefs les grands cheiks, descendants de ceux des Arabes qui, du temps du Prophète, au commencement de l'hégire, conquirent le pays. Ils sont à la fois les chefs de la noblesse et les docteurs de la loi ; ils ont des villages, un grand nombre d'esclaves et ne vont jama s que sur des mules. Les mosquées sont sous leur inspection ; celle de Gam-el-Azhar a seule soixante cheiks.

C'est une espèce de Sorbonne qui prononce sur toutes les affaires de religion et sert même d'Université. On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire et la morale du Coran ; elle est la plus renommée de l'Orient. Ses cheiks sont les principaux du pays ; les mamelucks les craignaient ; la Porte même avait des ménagements pour eux. On ne pouvait influer sur le pays et le remuer que par eux...

Les Arabes d'Egypte sont cultivateurs, marabouts ou Bédouins. Le cultivateur habite des villages qui lui ont été donnés ou qu'il a achetés, mais il y conserve longtemps une physionomie sauvage. On n'y voit pas de mosquées, de maisons distinguées, mais seulement des cabanes égales, sans arbres. Tout y sent le désert et l'esprit farouche du Bédouin. Les hommes y

sont guerriers. Ils entretiennent des chevaux. Ils sont indocilej, supportent le joug de l'autorité avec impatience, payent difficilement le tribut et se battent quelquefois contre les Arabes Bédouins.

Les Arabes marabouts ne sont pas armés, n'ont pas de chevaux, sont obligés de loger les Bédouins et de fournir à leurs besoins. Les tribus errantes ou Bédouins cultivent presque toutes, plus ou moins ; mais elles sont constamment sous des tentes, ne logent jamais dans une maison ni dans une cabane, changent fréquemment de séjour et parcourent tout le désert, qui leur appartient, pour faire paître leurs chameaux et profiter de l'eau des puits.

Les Arabes Bédouins sont la plaie la plus grande de l'Egypte. Il ne faut pas en conclure qu'on doive les détruire : ils sont au contraire nécessaires. Sans eux, ce beau pays ne pourrait entretenir aucune communication avec la Syrie, l'Arabie, les oasis, le royaume de Sennaar, de Darfour, d'Abyssinie, Tripoli et le royaume de Fezzan. Sans eux, les transports du Nil à la mer Rouge, de Keneh à Cosséir, du Caire à Suez, seraient impossibles. La perte que le pays en éprouverait serait considérable.

Le chameau.

Les déserts de l'Afrique seraient inhabitables pour l'homme s'ils ne produisaient le chameau. Le chameau est l'image du désert, grand, maigre, difforme, monotone, patient, mais d'un caractère sauvage et méchant quand il est poussé à bout. Il se nourrit d'absinthe et de plantes épineuses. Une livre de cette nourriture par jour, ou autant de fèves, d'orge, ou de noyaux de dattes et une livre d'eau lui suffisent. 11 reste quatre ou cinq jours sans boire, quelquefois jusqu'à six ou sept, mais alors il souffre. Il passe plusieurs jours sans manger. Son lait, son fromage, sa chair nourrissent l'Arabe ; son crin, sa peau l'habillent et forment sa tente.

Le chameau est une bête de somme. Il n'est pas bâti pour traîner ; il porte autant que trois chevaux ; c'est le navire du désert. Chargé, et à son pas naturel, il fait 1 850 toises par heure ; il marche dix-huit heures avec le repos d'une heure. Lorsqu'il le faut, il fait seize lieues de 25 au degré par jour ; mais il en fait facilement douze. L'Arabe le loue au commerce et à l'agriculture. 11 en vend, car il en élève beaucoup plus qu'il

ne lui en faut. Né pour le désert, cet animal y prospère et s'y accroît en grand nombre. Avec le gain du travail du chameau, l'Arabe se procure le blé, l'orge, les habits et les armes dont il a besoin. Une tribu de quinze cents à deux mille personnes a souvent six cents ou huit cents juments, poulains ou chevaux, quinze mille à vingt mille chameaux, grands ou petits, mâles ou femelles.

Le chameau se baisse sur les genoux à un signal pour recevoir sa charge. Il porte de quatre à six quintaux. La bride est un anneau qui traverse la narine et que le cavalier tient par une corde. Le cavalier se tient les jambes croisées au-dessus du pommeau de la selle.

Le dromadaire est un chameau léger et fait à la course. Il ne peut pas lutter de vitesse avec le cheval. Le trot du dromadaire, qui est son allure ordinaire, est plus vite que le trot du cheval. Le cheval au petit galop va plus vite. Le mouvement qu'éprouve le cavalier sur un dromadaire est un mouvement de tangage. 11 va à ce double pas toute la journée. Il fait facilement dix-huit à vingt lieues en un jour, et cent lieues en cinq jours de marche forcée dans le désert

L'autruche a tous les caractères d'un enfant du désert. Elle est grande, disporportionnée, décharnée. Elle a, dans son espèce, quelque ressemblance avec le chameau.

La gazelle est petite, jolie, vive, aimable, bien proportionnée et agréable dans toutes ses formes. Elle serait l'ornement des bosquets d'Idalie. Tout en elle contraste avec le désert. Cependant elle s'y plaît, et elle y prospère.

Enfin, quand il a tout observé et tout décrit, l'homme d'État reparaît pour supputer la richesse d'une telle contrée, si elle était mise en valeur au lieu d'être livrée à l'abandon.

Valeur de V Egypte.

A quel degré de prospérité pourrait arriver ce beau pays s'il était assez heureux pour jouir pendant dix ans de paix des bienfaits de l'administration française ! Dans ce laps de temps, les fortifications d'Alexandrie seraient achevées ; cette ville serait uye des plus fortes places de l'Europe {sic) ; sa population serait considérable ; l'arsenal de constructions maritimes

serait terminé; par le moyen du canal d'El-Ramanyeh, le Nil arriverait toute l'année dans le Port-Vieux et permettrait la navigation aux plus grands djermes; tout le commerce de Rosette et presque celui de Damiette y seraient concentrés ainsi que tous les établissements civils et militaires. Les chantiers de Suez seraient établis ; des fortifications protégeraient la ville et le port ; des irrigations du canal et de vastes citernes formeraient des eaux pour irriguer les environs de la ville...

Mais que serait ce beau pays après cinquante ans de prospérité et de bon gouvernement ! L'imagination se complaît dans un tableau aussi enchanteur. Mille écluses maîtriseraient et distribueraient l'inondation sur toutes les parties du territoire. De nombreuses émigrations arrivées du fond de l'Afrique, de l'Arabie, de la Syrie, de la Grèce, de la France, de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne quadrupleraient sa population ; le commerce des Indes aurait repris son ancienne route par la force irrésistible du niveau; la France, maîtresse de l'Egypte, le serait d'ailleurs de l'indoustan.

Mais j'entends dire qu'une colonie aussi puissante ne tarderait pas à proclamer son indépendance. Sans doute. Une grande armée comme celle du temps des Sésostris et des Ptolémées couvrirait cette terre aujourd'hui si désolée. Par sa main droite, elle appuyerait aux Indes et par sa gauche à l'Europe. Si les circonstances locales devaient seules décider de la prospérité et de la grandeur des villes, Alexandrie plus que Rome, Constantinople, Paris, Londres, Amsterdam aurait été et serait appelée à être à la tête de l'univers.

Vient ensuite le récit militaire : le débarquement, la prise d'Alexandrie, et cette marche pénible dans le désert heureusement terminée par la bataille des Pyramides.

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La >narche siir le Caire.

L'armée marchait à petites journées ; elle partait à deux heures du matin et était campée à neuf heures. La cause en était l'excessive chaleur, la difficulté de se procurer des vivres, l'incommodité des Arabes qui obligeaient les colonnes à marcher doucement afin que tout le monde pût suivre, la nécessité d'attendre la flottille sur laquelle on plaçait les malades et les hommes fatigués ; ce qui dispensait d'occuper des points intermédiaires qui eussent affaibli l'armée. Enfin, il fallait se trouver à toute heure en mesure de combattre, car on recevait tous les jours des nouvelles des préparatifs formidables qui se faisaient au Caire. Les beys, les janissaires, les Arabes, les milices avaient quitté la ville et marchaient à la rencontre des infidèles.

Les Hébreux, dans le désert de l'Égarement, regrettaient les marmites d'Egypte, pleines de viande, d'ojgnons et de toutes sortes de légumes dont ils pouvaient manger tout leur soûl, disaient-ils. Les Français ne cessaient d'appeler à grands cris les délices de l'Italie. Depuis quinze jours, leur mécontentement avait été en augmentant ; ils comparaient ce peuple barbare qu'ils ne pouvaient pas entendre, les demeures de ces misérables fellahs, aussi abrutis que leurs buffles, ces arides plaines découvertes et sans ombre, ce Nil, chétif ruisseau qui charriait une eau sale et bourbeuse, enfin ces horribles hommes du désert, si laids, si féroces, et leurs femmes, plus sales encore, aux plaines fleuries et abondantes de la Lombardie, au peuple sociable, éclairé et doux des États vénitiens. Ils se plaignaient d'être dans

un pays où ils ne pouvaient se procurer ni pain ni vin. On leur répondait que, loin d'être misérable, ce pays était le plus riche du monde ; qu'ils auraient du pain, du vin, aussitôt qu'ils seraient au Caire ; que le pays où ils étaient avait été le grenier de Rome et était encore celui de Constantinople. Rien ne pouvait calmer des ima^çinations effarouchées...

L'armée était frappée d'une mélancolie vague que rien ne pouvait surmonter. Elle était attaquée du spleen. Plusieurs soldats se jetèrent dans le Nil pour y trouver une mort prompte. Tous les jours, après que les bivouacs étaient pris, le premier besoin des hommes était de se baigner. En sortant du Nil, ils commençaient à faire de la politique, à s'exaspérer, à se lamenter sur la fâcheuse position des choses. « Que sommesnous venus faire ici? Le Directoire nous a déportés ! « Quelquefois, ils s'apitoyaient sur leur chef, qui bivouaquait constamment sur les bords du Nil, était privé de tout, comme le dernier soldat; le dîner de l'état-major consistait souvent en un plat de lentilles. « C'est de lui qu'on voulait se défaire, disaient-ils ; mais au lieu de nous conduire ici, que ne nous faisait-il un signal ; nous eussions chassé ses ennemis du palais comme nous avons chassé les Clichyens. » S'étant aperçus que, partout où il y avait quelques traces d'antiquités, les savants s'y arrêtaient et faisaient des fouilles, ils supposèrent que c'étaient eu.x qui, pour chercher des antiquités, avaient conseillé l'expédition ; cela les indisposa contre eux. Ils appelaient les ânes des savants. Cafîarelli était à la tête de la commission. Ce brave général avait une jambe de bois. 11 se donnait beaucoup de mouvement; il parcourait les rangs pour prêcher le soldat. Il ne parlait que de la beauté du pays, des grands résultats de cette conquête. Quelquefois, après l'avoir entendu, les soldats murmuraient ; mais la gaieté française reprenait le dessus. « Pardi, lui dit un jour un grenadier, vous vous moquez de cela, général, vous qui avez un pied en France ! >> Ce mot, répété de bivouac en bivouac, fit rire tous les camps. Jamais cependant le soldat ne manqua aux membres de la commission des arts qu'au fond il respectait ; et, ce premier mouvement passé, Caffarelli et les savants furent l'objet de son estime. L'industrie française venait aussi à l'aide des circonstances. Les uns broyaient le blé pour se procurer de la farine, les autres en faisaient d'abord rôtir le grain dans une poêle et, ainsi rôti, le faisaient bouillir et en obtenaient une nourriture saine et satisfaisante.

Le 19 juillet, l'armée arriva à Omn-Dinar, vis-â-vis de la

pointe du Delta et à cinq lieues du Caire. Elle aperçut pour la première fois les Pyramides. Toutes les lunettes furent braquées sur ces plus grands et ces plus anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. Les trois pj'ramides bordaient l'horizon du désert. Elles paraissaient comme trois énormes rochers ; mais, en les regardant avec attention, la régularité des arêtes décelait la main des hommes. On apercevait aussi la mosquée du Mokattam. Au pied, était le Caire. L'armée séjourna le 20 et reçut l'ordre de se préparer à la bataille.

L'ennemi avait pris position sur la rive gauche du Nil, visà-vis le Caire, entre Embabeh et les pyramides. Il était nombreux en infanterie, en artillerie et en cavalerie. Une flottille considérable, parmi laquelle il y avait même une frégate, protégeait son camp. La flottille française était restée en arrière ; elle était d'ailleurs fort inférieure en nombre. Le Nil étant très bas, il fallut renoncer aux secours de toute espèce qu'elle portait et aux services qu'elle pouvait rendre. Les mameluks, les aghas, les marins, fiers de leur nombre et de la belle position qu'ils occupaient, encouragés par les regards de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, étaient pleins d'ardeur et de confiance. Ils disaient « qu'au pied de ces pyramides, bâties par leurs ancêtres, les Français trouveraient leurs tombeaux et finiraient leurs destins ».

La bataille.

Le 21, à deux heures du matin, l'armée se mit en marche. Au jour, elle rencontra une avant-garde de mameluks, qui disparut après avoir essuyé quelques coups de canon. A huit heures, les soldats poussèrent mille cris de joie à la vue des quatre cents minarets du Caire. 11 leur fut donc prouvé qu'il existait une grande ville qui ne pouvait pas être comparée à ce qu'ils avaient vu depuis qu'ils étaient débarqués. A neuf heures, ils découvrirent la ligne de l'armée ennemie...

Elle avait une étendue de trois lieues. Le Nil, d'Emhabeh à Boulacq et au Vieux-Caire, était à peine suffisant pour contenir la flottille dont les mâts apparaissaient comme une forêt. Elle était de trois cents voiles. La rive droite était couverte de toute la population du Caire, hommes, femmes, enfants qui étaient accourus pour voir cette bataille d'où allait dépendre

leur sort. Ils y attachaient d'autant plus d'importance que, vaincus, ils deviendraient esclaves de ces infidèles.

L'armée française prit le même ordre de bataille dont elle s'était si bien trouvée à Chebreiss, mais parallèlement au Nil parce que l'ennemi en était le maître... Desaix en tête, marchant par la droite, passa à deux portées de canon du camp retranché, lui prêtant le flanc gauche, et se porta sur le centre de la ligne des mameluks. Reynier, Dugua, Vial et Bon le suivirent à distance. Un village se trouvait vis-à-vis du point de la ligne ennemie qu'on voulait percer; c'était le point de direction.

Il y avait une demi-heure que l'armée s'avançait dans cet ordre et dans le plus grand silence, lorsque Mourad-Bey, qui comm.andait en chef, devina l'intention du général français, quoi qu'il n'eiàt aucune expérience des manœuvres des batailles. La nature l'avait doué d'un grand caractère, d'un brillant courage et d'un coup d'oeil pénétrant. Il saisit la bataille avec une habileté qui aurait honoré le général le plus consommé. Il sentit qu'il était perdu s'il laissait l'armée française achever son mouvement, et qu'avec sa nombreuse cavalerie il devait attaquer l'infanterie pendant qu'elle était en marche.

II partit comme l'éclair avec sept ou huit mille chevaux, passa entre la division Desaix et celle de Reynier et les enveloppa. Ce mouvement se fit avec une telle rapidité qu'on craignit un moment que le général Desaix n'eût pas le temps de se mettre en position ; son artillerie était embarrassée au passage d'un bois de palmiers. Mais les premiers mameluks qui arrivèrent sur lui étaient peu nombreux. Une décharge en jeta la moitié par terre. Le général eut le temps de former son carré. La mitraille et la fusillade s'engagèrent sur les quatre côtés. Le général Reynier ne tarda pas à prendre position et à commencer le feu de tous les côtés. La division Dugua où était le général en chef changea de direction et se porta entre le Nil et le général Desaix, coupant par cette manœuvre l'ennemi du camp d'Embabeh et lui barrant la rivière ; elle se trouva bientôt à portée de commencer la canonnade sur la queue des mameluks. Quarante-cinq ou cinquante hommes des plus braves, beys, kaciiefs, mameluks, moururent dans les carrés ; le champ de bataille fut couvert de leurs morts et de leurs blessés. Ils s'obstinèrent pendant une demi-heure à caracoler à portée de mitraille, passant d'un intervalle à l'autre, au milieu de la poussière, des chevaux, de la fumée, de la mitraille, de la fusillade

et des cris des mourants. Mais enfin, ne gagnant rien, ils s'éloignèrent et se mirent hors de portée...

Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges dans l'espoir de rouvrir la communication avec son camp et de lui faciliter la retraite. Toutes ces choses manquèrent. A la nuit, il opéra sa retraite et en donna le signal par l'incendie de la flotte. Le Nil fut sur-le-champ couvert de feu. Sur ces navires étaient les richesses de l'Egypte qui périrent, au grand regret de l'armée. De douze mille mameluks, trois mille seulement, avec Mourad- Bey, se retirèrent dans la Haute-Egypte ; douze cents qui étaient restés pour contenir le Caire avec Ibrahim-Bey, firent depuis leur retraite sur la Syrie ; sept mille périrent dans cette bataille si fatale à cette brave milice, qui ne s'en releva jamais. Les cadavres des mameluks portèrent, en peu de jours, à Damiette, à Rosette et dans les villages de la Basse-Egypte, la nouvelle de la victoire de l'armée française.

Au moment de la bataille, Napoléon avait dit à ses troupes, en leur montrant les pyramides :« Soldats, quarante siècles vous regardent ! »

Les Arabes, suivant leur coutume, voyant la bataille perdue, s'éloignèrent et se dispersèrent dans les déserts.

Le quartier général arriva à Gizeh à neuf heures du soir. Il n'était resté aucun esclave à la belle maison de campagne de Mourad-Bey. Rien de sa distribution intérieure ne ressemblait aux palais d'Europe. Cependant les officiers virent avec plaisir une maison bien meublée, des divans des plus belles soieries de Lyon ornées de franges d'or, des vestiges du luxe et des arts de l'Europe. Le jardin était rempli des plus beaux arbres, mais il n'était percé d'aucune allée. Un grand berceau couvert de vignes et chargé des plus excellents raisins fut une ressource précieuse. Le bruit s'en répandit dans le camp, qui accourut en masse. La vendange fut bientôt faite.

Les divisions qui avaient pris le camp d'Embabeh étaient dans l'abondance ; elles y avaient trouvé les bagages des beys et des kachefs, des cantines pleines de confitures et de sucreries. Les tapis, les porcelaines, l'argenterie étaient en grande abondance. Pendant toute la nuit, au travers dés tourbillons de flammes des trois cents bâtiments égyptiens en feu, se dessinaient les minarets du Caire. La lueur se réfléchissait jusque sur les parois des pyramides. Pendant les jours qui suivirent la bataille, les soldats furent occupés à pêcher les cadavres ; beaucoup avaient deux ou trois cents pièces d'or sur eux.

6o = NAPOLÉON ÉCRIVAIN. — CHAP. III

La perte de l'armée française fut de trois cents hommes tués ou blessés; celle de l'ennemi en tués, blessés, noyés ou prisonniers, se monta à dix mille mameluks, Arabes, janissaires, etc..

En s'installant au Caire, le vainqueur était naturellement porté à comparer les opérations qu'il venait de conduire avec la croisade de saint Louis, marquée par tant de fautes et par le désastre de Mansourah. il conclut en disant :

En 1250, l'Egypte était moins en état de se défendre et plus dépourvue de défenseurs qu'en 1798- Mais saint Louis ne sut pas en profiter. Il passa huit mois à prier lorsqu'il eût fallu les employer à marcher, à combattre et à s'installer dans le pays.

Ce n'est pas un des chapitres les moins attrayants que celui qui est consacré aux affaires religieuses (chap. \'), et dans lequel Napoléon compare l'œuvre de Moïse, de Jésus- Christ et de Mahomet.

L'œuvre de Mahomet.

Moïse a révélé l'existence de Dieu à sa nation, Jésus-Christ à l'empire romain, Mahomet à l'ancien continent...

L'Arabie était idolâtre, lorsque Mahomei, sept siècles après Jésus-Christ, y introduisit le culte du dieu d'Abraham, d'ismaël, de Moïse et de Jésus-Christ. Les Ariens et d'autres sectes qui avaient troublé la tranquillité de l'Orient avaient agité les questions de la nature du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mahomet déclara qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, qui n'avait ni père ni fils ; que la trinité emportait une idée d'idolâtrie. Il écrivit sur le frontispice du Coran : « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu. «

Il s'adressait à des peuples sauvages, pauvres, manquant de tout, fort ignorants. S'il eût parlé à leur esprit, il n'eût pas été entendu. Au milieu de l'abondance de la Grèce, les plaisirs de la contemplation de l'esprit étaient un besoin ; mais au milieu des déserts, où l'Arabe soupirait sans cesse après une source d'eau, après l'ombre d'un palmier qui pût le mettre à l'abri des rayons brûlants du soleil du tropique, il fallait promettre

LA CAMPAGNE D'EGYPTE = 6i

aux élus, pour récompense, des fleuves de lait intarissables, des bosquets odoriférants où ils se reposeraient à l'ombre perpétuelle, dans les bras de divines houris, à la peau blanche, aux yeux noirs. Les Bédouins se passionnèrent pour un séjour aussi enchanteur ; ils s'exposèrent à tout pour y parvenir, ils devinrent des héros.

Mahomet fut prince. Il rallia ses compatriotes autour de lui. En peu d'années, ses Moslems conquirent la moitié du monde. Ils arrachèrent plus d'âmes aux faux dieux, culbutèrent plus d'idoles, renversèrent plus de temples païens en quinze années que les sectateurs de Moïse et de Jésus-Christ ne l'ont fait en quinze siècles. Mahomet était un grand homme. 11 eût été effectivement un dieu, si la révolution qu'il a opérée n'avait été préparée par les circonstances. Lorsqu'il parut, les Arabes étaient, depuis de longues aimées, aguerris par les guerres civiles. Tout ce que les peuples ont fait de grand sur le théâtre du monde, ils l'ont fait sortant de ces crises qui retrempent également les âmes et les corps...

L'ascendance progressive du christianisme, au contraire, n'a dépendu du succès d'aucun événement secondaire. Cette religion s'est propagée, insinuée comme une doctrine qui captive, persuade, et dont rien ne peut arrêter la marche. Constantin en accéléra le triomphe ; mais, s'il n'eût pas demandé le baptême, un de ses successeurs n'eût pas tardé à le faire. Jésus-Christ était un prédicateur ; il donna à ses apôtres le don de la parole. Moïse et Mahomet étaient des chefs de peuples qui donnèrent des lois et régirent les affaires de ce monde. « Le glaive est la clef du ciel, dit le Prophète ; qui périt dans le combat est absous de ses péchés ; les ailes des anges remplacent les membres perdus dans la bataille ; l'encensoir est inséparable du glaive. » 11 fut intolérant et exclusif. Tuer ou soumettre les infidèles au tribut, détruire la puissance de l'idolâtrie parce qu'elle est un outrage à Dieu, est écrit dans toutes les pages du Coran. Jamais les Moslems ne se soumirent sincèrement à la puissance d'aucun prince idolâtre.

[Dans cette administration de l'Egypte, au milieu de religions rivales, on voit Bonaparte déployer déjà l'habileté qu'il allait apporter sous le Consulat à sa politique religieuse. Il ne se contentait pas de respecter les usages de l'Islam, les mosquées et les prêtres. Il témoignait la plus

grande déférence aux ulémas, et il visitait parfois les docteurs de Gama-el-Azhar.

« L'école de la Sorbonne de Gama-el-Azhar est la plus célèbre de l'Orient. Elle a été fondée par Saladin. Soixante docteurs ou ulémas y délibèrent sur les points de la foi, expliquent les saints livres. Etc. »

[Bonaparte s'entretenait avec eux et les flattait dans leur attachement pour leur pays. Il leur disait :'

« Pourquoi la nation arabe est-elle soumise aux Turcs ? Comment la fertile Egypte et la sainte Arabie sont-elles dominées par des peuples sortis du Caucase.' Si Mahomet descendait aujourd'hui du ciel sur la terre, où irait-il? Serait-ce à la Mecque.' Il ne serait pas au centre de l'empire musulman. Serait-ce à Constantinople.' Mais c'est une ville profane, où il y a plus d'infidèles que de croyants. Ce serait se mettre au milieu de ses ennemis. Non, il préférerait l'eau bénie du Nil. Il viendrait habiter la mosquée de Gama-el-Azhar, cette première clef de la sainte Kaaba.

« A ce discours, les figures de ces vénérables vieillards s'épanouissaient ; leurs corps s'inclinaient, et, les bras croisés, ils s'écriaient : Tayeb, tayeb! Cela est bien vrai! »

[Il associait l'armée aux fêtes populaires indigènes, à celle du Nil, à celle du Prophète.]

La jéte du Nil.

Ce fut le IS août que le Nil ayant marqué au mekyas de Roudah quatorze coudées (l), le divan et le cadi firent rompre la digue du canal du Prince-des- Fidèles. Cette cérémonie est celle à laquelle le peuple du Caire prend le plus de part. Avant le lever du soleil, deux cent mille spectateurs couvraient les deux rives du Nil, au Vieux-Caire et à l'île de Roudah. Plusieurs milliers de canges et autres barques, couvertes de pavillons et

(i) Les crues du Nil sont mesurées d'après une colonne en pierre ou meky.is qui se trouve dans un puits de l'ile de Rodali, au vieux Caire. Ce puits communique avec le Nil.

de drapeaux, attendaient le moment d'entrer dans le Nil. Une partie de l'armée française était sous les armes et en grande tenue. Le sultan El-Kebir (1), environné de son état-major français, des quatre muftis, des ulémas, des grands cheiks, des chérifs, des membres du divan, et ayant, à côté de lui, à sa droite, El-Bekri, descendant du Prophète, à sa gauche, El-Sâdat, descendant de Hassan, partit de son palais, traversa toute la ville et arriva au kiosque près de l'embouchure du canal. Il fut reçu par le cadi et les cheiks du mekyas. Le procès-verbal constatant la hauteur où était arrivé le Nil fut lu, et les mesures furent portées, vérifiées en public. 11 fut déclaré que le mâlel-hour était dû.

Cet acte étant signé et proclamé, fut accueilli par une décharge d'artillerie et les cris d'allégresse de cette immense quantité de spectateurs. Le cadi coupa la digue avec toutes les cérémonies d'usage. Il fallut une heure pour qu'elle fût emportée. Le Nil se précipita d'une hauteur de dix-huit pieds dans le canal. Bientôt après, la cange qui portait le cheik du mekyas entra la première et fut suivie par tous les bateaux qui couvraient le Nil ; ils défilèrent pendant toute la journée. Le payeur général Estève jeta des sommes considérables au peuple en petites pièces d'argent. Le repas qui fut servi dans le kiosque fut splendide. Le sultan El-Kebir se prêta avec sincérité à toutes les fonctions que l'usage prescrivait au souverain du pays.

La fête du Prophète.

A la fin d'août fut célébrée la fête du Prophète. L'armée prit part à la joie et au contentement des habitants. La ville fut illuminée avec des verres de couleur. Chaque mosquée, chaque palais, chaque bazar, chaque okel, se distinguait par le dessin de l'illumination. On tira des feux d'artifice. L'armée en grande tenue fit des évolutions sous les fenêtres du Bekri (qui était un descendant du Prophète). Le général en chef et l'état-major lui firent visite. Tous les ulémas, les muphtis, y étaient. Ils chantaient les litanies du Prophète assis par terre, sur des coussins. Au moment désigné par la prière, cent coups de canon tirés de la citadelle, de Gizeh, de la flottille et de toutes

(I) El-Kebir, Tout-puissant, c'est le nom que les indigènes donnaient à Bonaparte.

les batteries de campagne saluèrent le verset qui annonce l'entrée du Prophète dans Médine. C'est le commencement de l'hégire.

Les musiques des régiments donnèrent tour à tour une sérénade et témoignèrent la joie commune. Toutes les places de la ville étaient pleines d'un peuple innombrable, rangé en cercles de soixante et jusqu'à cent personnes, se tenant serrées en passant les bras derrière le dos les unes des autres. Ils chantaient les litanies du Prophète, et pendant ce temps ils s'agitaient soit en tournant, soit par un haut-le-corps en avant et en arriére avec une telle force que plusieurs tombaient en défaillance. Les santons répandus dans tous ces cercles attiraient vivement la curiosité et la vénération du peuple.

La fête de la République.

A la fête de la République, le l^"" vendémiaire, les Musulmans, par reconnaissance pour la part que l'armée avait prise à la fête du Nil et à celle du Prophète, s'y livrèrent avec le plus doux abandon.

Une pyramide fut élevée sur la place Ezbékieh. Sur la balustrade qui entourait le piédestal étaient placés les muftis, les cadis, les ulémas, les grands cheiks. Après avoir entendu la proclamation du général en chef et fait diverses évolutions, l'armée défila. La place honorable qu'occupèrent dans cette fête tous les grands du pays excita la plus vive satisfaction parmi le peuple.

Le général en chef donna un dîner de cent couverts où fut déployé tout le luxe qu'on aurait pu avoir à Paris. Le soir, il y eut des courses, des jeux de toute espèce qui amusèrent le peuple et le soldat. Un spectacle nouveau, et dont les Français attendaient un grand résultat, fut un ballon que lança Conté. 11 s'éleva et disparut dans le grand désert de Libye. On a toujours ignoré le lieu où il est allé tomber; il ne portait personne. Il y avait des vers écrits en turc, en arabe, en français. Il n'excita pas autrement la curiosité des Musulmans ; mais s'il ne produisit pas l'effet auquel on s'attendait, il fut l'objet de divers bruits. C'était, disaient les fidèles, un moyen de correspondance du sultan El-Kebir avec Mahomet. Le cheik El- Modhi rit beaucoup de cette rumeur populaire. II composa

sur ce sujet de très beaux vers arabes qui se répandirent dans tout l'Orient.

'Malgré tout, malgré ces concessions faites à un peuple fanatique et ombrageux, il y avait en présence deux civilisations opposées, deux mondes inconciliables. Le vainqueur le savait mieux que personne, car il avait lu Volney. ■

Les politiques qui avaient le mieux observé le génie des peuples d'Egypte regardaient la religion comme le principal obstacle à l'établissement de l'autorité française. Pour s'établir en Egypte, disait Volney en 1788, il faudra soutenir trois guerres : la première contre l'Angleterre ; la seconde contre la Porte ; mais la troisième, la plus difficile de toutes, contre les musulmans qui forment la population du pays. Cette dernière occasionnera tant de pertes que peut-être doit-elle être considérée comme un obstacle insurmontable (1).

L'antagonisme éclata dans la révolte du Caire (2 1 octobre). L'ordre rétabli, Bonaparte en profita pour faire une excursion à Suez, ofi il faillit périr dans la mer Rouge. Il nous donne de cette aventure un récit alerte et pittoresque.^

Pharaon et Bonaparte.

A la fin de décembre, le général en chef partit du Caire, avec les académiciens Monge et Berthollet, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées Lepère, son état-major, deux cents gardes à cheval et quatre cents dromadaires. 11 voulait visiter luimême les bords de la mer Rouge et reconnaître les traces du canal des deux mers...

Il employa la journée du 27 à visiter la ville (Suez) et à donner quelques ordres pour l'établissement d'une batterie qui pût protéger le chenal et le port. Le 28, il partit à cheval pour se rendre aux fontaines de Moïse. Il traversa à trois heures du matin

(i) Volney (1757-1820). Voyageur, érudit, homme politique. Il avait parcouru l'Egypte et la Syrie de 1782 à 1787 et publié en 1788 une relation de ses voyages qui eut un grand succès 11 y ajouta, en 1790, les Ruines ou méditations sur les destinées des empires. Rallié au Consulat, sénateur, puis comte de l'Empire, Volney fit partie du groupe des idéologues suspect à Napoléon.

le'Modyeh, bras de mer guéable à marée basse qui a trois quarts de lieue de large. Le contre-amiral Ganteaume monta une chaloupe canonnière, embarqua des sapeurs, les ingénieurs, plusieurs savants et s'y rendit par mer.

Les fontaines de Moïse sont à trois lieues de Suez. On en compte neuf. Ce sont des sources d'eau sortant de mamelons élevés de quelques toises au-dessus du sol. Elles proviennent des montagnes qui sont à quatre lieues de là. Ces sources sont à sept cents toises de la mer. On y voit les ruines d'un aqueduc et de plusieurs magasins qui avaient été construits par les Vénitiens dans le quinzième siècle lorsqu'ils voulurent intercepter aux Portugais la route de l'Inde.

Les sapeurs commencèrent à fouiller. Ils travaillèrent jusqu'à la nuit. Le général en chef monta à cheval pour retourner à Suez. Ceux qui étaient venus par mer s'embarquèrent sur la canonnière.

A neuf heures du soir, les chasseurs d'avant-garde crièrent qu'ils enfonçaient. On appela les guides. Les soldats s'étaient amusés à les griser avec de l'eau-de-vie ; il fut impossible d'en tirer aucun renseignement. On était hors de route. Les chasseurs s'étaient guidés sur un feu qu'ils avaient pris pour les lumières de Suez ; c'était le fanal de la chambre de la chaloupe canonnière ; ce que l'on remarqua promptement ; il changeait de place à chaque instant. Les chasseurs s'orientèrent et déterminèrent la position de Suez. Ils se mirent en marche à cinquante pas l'un de l'autre, mais, après avoir fait deux cents toises, le chasseur de tête cria qu'il enfonçait. II fallut reployer cette route, et en tâtonnant ainsi dans plusieurs directions, ils eurent le bonheur de trouver la véritable.

A dix heures du soir, l'escadron était rangé en bataille. Au milieu du sinus, les chevaux avaient de l'eau jusqu'au ventre. Le temps était noir, la lune ne se leva, cette nuit-là, qu'à minuit; la mer était un peu agitée et lèvent paraissait vouloir fraîchir. La marée montait ; il y avait autant de danger à aller en avant qu'à reculer. La position devint assez critique pour que Napoléon dit : « Serions-nous venus ici pour périr comme Pharaon.' Ce serait un beau texte pour les prédicateurs de Rome. »

Mais l'escorte était composée de soldats de huit à dix ans de service, fort intelligents. Ce furent les nommés Louis, maréchal des logis, et Carbonnel, brigadier, qui découvrirent le passage. Louis revint à la rencontre; il avait touché le bord. Mais il n'y

avait pas un moment à perdre, l'eau montait à chaque instant. Caffarelli du Falga était plus embarrassant que les autres, à cause de sa jambe de bois. Deux hommes de cinq pieds dix pouces, nageant fort bien, se chargèrent de le sauver. C'étaient des hommes d'honneur, dignes de toute confiance.

Rassuré sur ce point, le général en chef se hâta pour regagner la terre. Se trouvant sous le vent, il entendit derrière lui une vive dispute et des cris. Il supposa que les deux sous-ofiiciers avaient abandonné du Falga. Il retourna sur ses pas. C'était l'opposé. Celui-ci ordonnait aux deux hommes de l'abandonner. « Je ne veux pas, leur disait-il, être la cause de la mort de deux braves ; il est impossible que je puisse m'en tirer. Vous êtes en arrière de tout le monde ; puisque je dois finir, je veux mourir seul. »

La présence du général en chef finit cette querelle. On se hâta, on toucha la terre. Caffarelli en fut quitte pour sa jambe de bois ; ce qui lui arrivait, du reste, toutes les semaines.

[En rentrant au Caire, Bonaparte trouva le pays tranquille. Mais la Turquie préparait deux armées pour nous l'enlever, il décida de prendre l'offensive et de s'emparer de la Syrie.

C'est la deuxième partie du livre. Elle est originale comme la prem.ière. C'est la même couleur orientale, avec une inspiration différente. Tout cà l'heure, nous étions avec le Coran; maintenant, c'est avec la Bible. Chaque ville, chaque cours d'eau, chaque montagne, évoque un souvenir de l'Ecriture Sainte.

Par exemple, après la prise d'El-Arysch qui défendait l'entrée de la Syrie, et quand l'armée marche sur Gaza.j

On avait passé les limites de l'Afrique. On allait traverser la Terre Sainte. Les soldats se livrèrent à toute sorte de conjectures. Tous se faisaient une fête d'aller à Jérusalem. Cette fameuse Sion parlait à toutes les imaginations et réveillait toute espèce de sentiments. Les chrétiens leur avaient montré dans le désert un puits où la Vierge venant de Syrie s'était reposée avec l'enfant Jésus. Les généraux avaient comme drogmans, intendants ou secrétaires, un grand nombre de catholiques syriens qui parlaient la langue franque, jargon italien.

L'armée à Gai^a.

Gaza est située à une demi-lieue de la mer ; le débarquement y est très difficile. Il n'y a aucun havre ni aucun débarcadère. La ville est placée sur un beau plateau qui a deux lieues de tour. Cette ville a été forte ; Alexandre l'assiégea, eut des difficultés à vaincre et y fut dangereusement blessé. Mais aujourd'hui ce n'est plus que l'assemblage de trois misérables bourgades dont la population s'élève à trois ou quatre mille âmes. La plaine de Gaza est belle, riche, couverte d'une forêt d'oliviers, arrosée par beaucoup de ruisseaux ; il y a un très grand nombre de beaux villages.

L'armée campa dans les vergers autour de la ville ; elle occupa les hauteurs par de forts détachements. Au milieu de la nuit, elle fut réveillée par un phénomène auquel elle n'était plus accoutumée ; le tonnerre gronda, l'atmosphère fut embrasée d'éclairs, la pluie tombait par torrents. Le soldat poussa des cris de joie. Depuis près d'un an, il n'avait pas vu une seule goutte de pluie. « C'est le climat de France », disait-il. Mais, la première heure passée, la pluie, contre laquelle il n'avait aucun abri, le fatigua ; la vallée fut bientôt inondée. Le général en chef fit porter ses tentes sur la hauteur d'Hébron.

On se ressentit de l'abondance du territoire. L'armée se reposa quatre jours pour se refaire des fatigues du désert ; elle eut des vivres en abondance et de très bonne qualité. La terre était grasse, boueuse, l'atmosphère couverte de nuages. Après quelques jours, la chaussure du soldat souffrit.

Jérusalem était sur la droite de la route. On espérait y recruter bon nombre de chrétiens et y trouver pour l'armée des ressources importantes. Miais l'agha avait pris des mesures pour défendre cette ville. Toute l'année se faisait une fête d'entrer dans cette Jérusalem si renommée. Quelques vieux soldats qui avaient été élevés dans les séminaires chantaient les cantiques et les complaintes de Jérémie, que l'on entend pendant la semaine sainte dans les églises d'Europe.

En sortant de Gaza, l'armée prit à gauche et marcha au milieu d'une plaine de six lieues de large. A gauche, elle avait les dunes qui bordent la mer, et à droite les premiers mamelons des montagnes de la Palestine qui vont en s'élevant pendant quatre ou cmq lieues, puis descendent sur l'autre revers jus-

qu'au Jourdain. Le 1^' mars, après une journée de sept lieues, l'armée campa à Esdoud ; elle passa à gué le torrent qui descend de Jérusalem et se jette dans la mer à Ascalon. Cette dernière ville est célèbre par les sièges et batailles qui l'ont illustrée dans les guerres des croisades. Elle est aujourd'hui ruinée, et le port comblé. Napoléon employa trois heures à parcourir le champ de bataille d'Ascalon, où Godefroy battit l'armée du Soudan d'Egypte et les Maures d'Ethiopie. Cette bataille valut à la chrétienté la possession de Jérusalem pendant cent ans. Le Tasse Ta chantée dans ses beaux vers du Saint-Sépulcre. Esdoud était redoutée pour ses scorpions.

En campant sur les ruines de ces anciennes villes, Monge lisait tous les soirs l'Écriture Sainte à haute voix sous la tente du général en chef. L'analogie et la vérité des descriptions étaient frappantes. Elles conviennent encore à ce pays après tant de siècles et de vicissitudes.

[Cette marche au milieu de pieux souvenirs s'arrêta devant Saint-Jean-d'Acre où fut tenue en échec la fortune de Bonaparte.

Le siège fut long et terrible. Napoléon en retrace les opérations jour par jour, avec une précision minutieuse comme aussi avec un reconnaissant souvenir pour tous ceux, officiers et soldats, qui s'y dépensèrent sans compter. La monotonie de ce journal est rompue par la bataille du mont Thabor (16 avril 1799). Kléber, qui s'était imprudemment porté avec 3 000 hommes contre l'armée du pacha de Damas (30 000 hommes), faillit succomber sous le nombre, il fut sauvé par l'intervention inattendue du général en chef. Le récit de la bataille, bien coupé, semé de détails pittoresques, est un des meilleurs morceaux de cette histoire de la campagne.

La bataille du mont TJiabor.

Napoléon prévit que Kléber n'arriverait qu'au point du jour sur un terrain qu'il n'aurait pas choisi, qu'il serait enveloppé par toute cette armée et courrait les plus grands dangers ; que cette division et l'armée de siège seraient également com-

promis. Il partit à l'heure même (15 avril, une heure après midi), avec une division d'infanterie, toute la cavalerie qui se trouvait au camp et une batterie de réserve, marcha jusqu'à la nuit et campa sur les hauteurs de Safarieh.

A l'aube du jour, le 16, il se mit en marche sur Soulin, suivant les gorges qui tournent la montagne. A neuf heures du matin, il découvrit toute la plaine d'Esdrelon ; et, à trois lieues, au nord-est, il distingua avec sa bonne lunette, au pied du mont Thabor, deux petits carrés de troupes environnés de fumée. C'était évidemment la division qui était chargée et enveloppée de tous côtés par une très grande armée.

La plaine d'Esdrelon est très fertile. Elle était couverte de moissons ; le blé avait déjà six pieds de haut. Napoléon forma sa division en trois colonnes, chacune d'un régiment ; il les fît marcher à quatre cents toises l'un de l'autre, se dirigeant de manière à couper la retraite de Naplouse à l'armée ennemie. Les blés cachaient entièrement le soldat qui s'approchait des camps de l'ennemi sans que celui-ci en eût aucune connaissance.

Kléber avait exécuté son projet. Il était parti dans la direction du Jourdain et était revenu sur les derrières de l'ennemi ; le jour avait paru avant qu'il eût pu le joindre. A sept heures du matin, il se trouva en présence. Il tomba sur les premiers postes qu'il égorgea. Mais l'alarme fut bientôt dans le camp ; toute cette multitude monta à cheval, et, ayant reconnu le petit nombre des Français, marcha sur eux. Kléber était perdu.

En homme de coeur et de tête, il fît tout ce qu'on pouvait attendre de lui ; il soutint et repoussa un grand nombre de charges ; mais les Turcs avaient gagné tous les chaînons du mont Thabor et tous les monticules qui cernaient les Français. Nos vieux soldats comprenaient tout le danger de leur position, et les plus intrépides commençaient à souhaiter qu'on enclouât l'artillerie et qu'on se fît jour par les hauteurs escarpées de Nazareth. Le général Kléber délibéra sur le parti à prendre ; sa position était cruelle, lorsque des soldats s'écrièrent : « Voilà le petit caporal ! » Des oftîciers d'état-major vinrent instruire le général de ce bruit ; il se fâcha, en démontra l'impossibilité et ordonna que le conseil continuât de délibérer.

Mais les vieux soldats de Napoléon, accoutumés à ses manœuvres, réitérèrent leurs cris ; ils croyaient avoir vu luire des baïonnettes. Kléber monta alors sur une hauteur et braqua sa lunette ; les ofîîciers d'état-major en tîrent autant ; mais

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ils ne découvrirent rien ; les soldats eux-mêmes crurent s'être fait illusion : cette lueur d'espérance s'évanouit. Kléber se décida enfin à abandonner son artillerie et ses blessés, et ordonna que l'on formât la colonne pour forcer le passage. Il est probable que les soldats avaient aperçu le luisant des baïonnettes dans un moment où les colonnes s'étaient trouvées sur un terrain un peu plus élevé et découvert.

Le général en chef mettait une grande importance à cacher sa marche afin de pouvoir gagner un mamelon qui coupait toute retraite aux Turcs. Mais tout à coup son attention fut fixée par un mouvement de toute l'armée ennemie qui se serrait contre les carrés de Kléber. Plusieurs officiers d'état-major mirent pied à terre, braquèrent leurs lunettes, aperçurent distinctement que l'ennemi se préparait à une charge générale, et que les carrés de Kléber avaient l'air de perdre contenance; c'était la formation de la colonne d'attaque.

Les moments étaient précieux. Kléber se trouvait entouré par trente mille hommes dont plus de la moitié étaient à cheval. Le moindre retard pouvait être funeste. Le général en chef ordonna à un carré de monter sur une digue. La tête des hommes et les baïonnettes furent aussitôt aperçus par les amis et les ennemis. En même temps une salve d'artillerie démasqua le mouvement. L'on aperçut bientôt le mouvement de Kléber qui se reformait en carré, et les chapeaux au bout des baïonnettes en signe d'allégresse ; ce qui fut suivi d'une décharge d'artillerie de reconnaissance. L'armée ennemie étonnée, surprise, s'arrêta court.

Les mameluks d'Ibrahim-Bey, les plus lestes, qui se trouvaient le plus à portée, coururent ventre à terre pour reconnaître ces nouvelles troupes ; ils furent suivis par tous les Naplousiens, les plus alarmés de voir des colonnes fermer le chemin de leur pays. Mais, accueillis par la mitraille, ils s'éloignèrent. De son côté, Kléber marcha ; la jonction ne tarda pas à s'elïectuer. Le désordre, l'épouvante, devinrent extrêmes chez l'ennemi.

On se peindrait difficilement les sentiments de reconnaissance et d'admiration des soldats. Les ennemis avaient perdu beaucoup de monde dans les différentes charges qu'ils avaient faites pendant la matinée. Ils en perdirent davantage pendant la retraite. Plusieurs milliers se noyèrent dans le Jourdain, les pluies avaient élevé les eaux et rendu le gué très difficile. Kléber eut deux cent cinquante à trois cents hommes tués ou blessés. La colonne du général en chef en eut trois ou quatre. Telle fut

la bataille du mont Thabor. Napoléon monta sur cette montagne qui est en pain de sucre élevé dominant une partie de la Palestine.

Le 18 avril, Napoléon coucha au couvent de Nazareth.

Écoutons-le encore. On ne s'en lasse point.^

L'armée était dans la Terre Sainte. Tous les villages étaient célèbres par les événements de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les soldats visitaient avec intérêt le lieu où Holopherne avait eu la tête coupée. Surtout le miracle des noces de Cana était fort célèbre, car ils n'avaient pas de vin. On se peignait le Jourdain comme un fleuve large et rapide, à peu près comme le Rhin ou le Rhône. On fut fort surpris de ne trouver qu'un fïlet d'eau moindre que l'Aisne ou l'Oise à Compiègne. En entrant dans le couvent de Nazareth l'armée crut entrer dans une église d'Europe. Elle est belle, tous les cierges étaient allumés, le Saint Sacrement exposé. L'armée assista à un Te Deiim.

11 y avait un très bon organiste. Les Récollets étaient Espagnols et Italiens, un seul était Français. Ils montrèrent la grotte de l'Annonciation, où Notre-Dame reçut la visite de l'ange Gabriel. Le couvent est très beau ; il y a assez de logements et de lits ; on y établit les blessés, les Pères les soignèrent. Les caves étaient fournies de très bon vin. Le 19 avril, Napoléon rentra au camp d'Acre, après avoir été seulement absent cinq jours.

Le siège reprit, il dura encore un mois, jusqu'au 21 mai, opiniâtre et inutile. Il fallut y renoncer.!

Abandon du siège : Caffarelli, Phelipeaux.

Le siège d'Acre a duré soixante-deux jours de tranchée ouverte ; l'armée française y a eu cinq cents hommes tués, parmi lesquels beaucoup d'officiers distingués : le général de division Bon, le général de brigade Rambeaud, quatre adjudants généraux, dix officiers du génie, trente officiers supérieurs et d'état-major, le capitaine Croizier, aide de camp du général en chef, les colonels Boyer, du 18« de ligne, et Venoux, du 25S officiers de mérite.

Mais la perte la plus sensible fut celle du général Caffarelli du Falga. Il était né en Languedoc. Au moment de la Révolution, il était capitaine dans le corps du génie ; il aimait la Révolution, mais au 10 août il refusa de prêter le nouveau serment. Cet exemple de courage fait assez connaître ses principes et son caractère. 11 fut destitué, puis réintégré. Il connut Napoléon à la fin de 1797 à son retour d'Italie et le suivit en Egypte. Il fut blessé, le 20 avril, à la tranchée, d'un coup de fusil qui lui perça le coude. 11 fallut l'amputer. II avait déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Il souffrit beaucoup pendant six jours, et avait constamment le délire ; mais lorsque le général en chef entrait dans sa tente, Caffarelli éprouvait une commotion, ses esprits reprenaient le dessus, et il s'entretenait avec assez de bon sens pendant quinze ou vingt minutes. Il mourut le 25 avril, prononçant un discours très éloquent sur l'instruction publique et sur le peu de succès que l'on devait se promettre des Écoles centrales et du système qu'on avait suivi jusqu'alors.

Le nombre des blessés se monta à deux mille cinq cents, mais huit cents le furent légèrement et se guérirent au camp même ; dix-sept cents, dont quatre-vingt-dix amputés, furent évacués en Egypte. Parmi les blessés étaient le général Lannes, le colonel aide de camp Duroc et le capitaine Eugène Beauharnais.

Le général en chef, dans ce siège, fut légèrement blessé et eut un cheval tué sous lui. Le 4 mai, se trouvant à la tranchée, il fut enterré dans un trou de bombe. Les nommés Daumesnil et Carbonnel, brigadiers de sa garde, qui se trouvaient à côté de lui, le couvrirent de leur corps, de manière à le mettre à l'abri de l'éclat de la bombe qui effectivement éclata peu après et blessa légèrement Carbonnel.

Quinze mille Turcs sont successivement entrés dans Acre. Cinq mille existaient encore au moment de la levée du siège. La perte a donc été de dix mille hommes tués, blessés ou prisonniers.

L'émigié français Phelipeaux, dont l'énergie et les habiles mesures avaient contribué à sauver la place, n'assista pas au succès. 11 était mort le 1 " mai, quelques jours après Caffarelli. Il avait été, à l'École militaire, le camarade de Bonaparte, qui parle de lui en ces ternies :

Il était Français, élevé à l'École militaire de Paris, était de la même classe que Napoléon, de celle du professeur

74 == NAPOLÉON fiCRIVAIN. — Cf^AP. III ^=

Monge (1). Tous deux avaient été examinés le même jour par l'examinateur Laplace et étaient entrés la même année dans le corps de l'artillerie. Il y avait de cela quatorze ans. Phelipeaux avait émigré lors de la Révolution. Rentré en France au moment de la réaction de fructidor, en 1797, il contribua à faire échapper sir Sydney Smith du Temple où ce Commodore était enfermé. 11 obtint le grade de colonel au service de l'Angleterre pour être employé dans le Levant.

C'était un homme de quatre pieds dix pouces, mais d'une constitution robuste. 11 rendit dans cette circonstance des services importants. Toutefois son âme était bouleversée ; dans ses derniers moments, il fut en proie aux plus cuisants remords. 11 eut l'occasion de montrer le fond de son cœur à des Français prisonniers. Il s'indignait contre lui-même de diriger la défense des barbares contre les siens ; la patrie ne perd jamais entièrement ses droits ! Le colonel Douglas remplaça Phelipeaux, mais il n'hérita ni de son instruction, ni de ses connaissances.

Bonaparte ne voulut pas s'éloigner sans lancer une proclamation que ce brusque départ rendait nécessaire.

Aux troupes : départ de Saiiit-Jean-d'Âcre.

Soldats !

Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique de l'Asie avec plus de rapidité qu'une armée arabe. L'armée qui était en marche pour envahir l'Egypte est détruite ; vous avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses outres, ses chameaux. Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les puits du désert. Vous avez dispersé, aux champs du mont Thabor, une nuée d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Egypte. Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver dans Acre, il y a douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie ; mais, obligée d'accourir à Acre, elle y a fourni ses destins : une

(i) Tous les deux se détestaient déjà et s'envoyaient des coups de pieds sous la table qui les séparait. Singulière destinée que celle qui les remit aux prises en Syrie Mai: le langai,'e de Napoléon a o iblié la ranciiiie de Bonaparte

partie de ses drapeaux orneront votre entrée en Egypte. Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications de Gaza, Jaffa, Caïflfa, Acre, nous allons rentrer en Egypte. La saison des débarquements m'y rappelle. Encore quelques jours, et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même au milieu de son palais ; mais, dans cette saison, la prise du château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que je devrais d'ailleurs y perdre sont nécessaires aujourd'hui pour des opérations plus essentielles.

Soldats ! nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir. Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous dans cette campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie de l'Occident. Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire ; et si, au milieu de tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il faut que de nouveaux braves se forment et prennent rang à leur tour parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la victoire.

On connaît les épisodes de la retraite qui. ne dura d'ailleurs que quelques jours. Le mauvais effet en fut compensé par la victoire d'Aboukir remportée sur l'armée turque. Mais les nouvelles que Bonaparte reçut d'Europe le décidèrent à quitter le pays.

11 prépara tout, rapidement et secrètement, et il partit.]

Le retour.

Son dernier ordre du jour fut conçu en ces termes :

« Soldats,

« Les nouvelles d'Europe me décident à partir pour la France. Je laisse le commandement de l'armée au général Kléber. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. Il m'est pénible de quitter des soldats que j'aime, mais cette absence ne sera que momentanée. Le chef que je vous laisse a la confiance du gouvernement et la mienne. »

L'embarquement eut lieu à sept heures du soir (i). Les généraux Larmes, Murnt, Marmont, les sieurs Perceval et Denon, et la moitié des .çuides s'embarquèrent sur la Carrère : le capitaine Dumanoir la commandait. Le général en chef, Berthier, Monge, Berthollet, Bourrienne et l'autre moitié des guides s'embarquèrent sur la Muiron. Cette frégate avait été ainsi appelée en l'honneur de l'aide de camp de ce nom tué à Arcole en couvrant de son corps son général. Carrère était le nom d'un général d'artillerie, tué à Neumarkt, en Carinthie, dans la campagne de 1797. Ces deux frégates étaient belles, grandes et bien armées, capables de supporter un combat ; mais comme elles tiraient deux pieds de moins que les frégates françaises, quoique plus longues et plus larges, elles tenaient mal le vent (2). Les deux petits chebecs avaient été doublés en cuivre : ils étaient bons marcheurs ; on comptait s'en servir pendant que les frégates attireraient l'attention des bâtiments ennemis, si l'on était poursuivi.

Cette petite division appareilla à neuf heures du soir, et à six heures du matin elle se trouva à trente lieues ouest d'Alexandrie, au delà du cap Deris. Mais peu après le lever du soleil la brise cessa entièrement, le vent habituel du nord-ouest reprit toute sa force ; il dura quinze ou vingt jours. Quelquefois en vingt-quatre heures on avait fait deux ou trois lieues en bonne route, et souvent on avait perdu ; les bâtiments avaient dérivé, emportés par les courants qui, sur cette mer, se font sentir de l'ouest à l'est.

Les officiers de terre s'en prenaient aux officiers de marine et leur demandaient avec ironie quand ils mouilleraient dans le port d'Alexandrie. L'amiral, piqué, résolut de tirer sa bordée sur Candie. Mais en ayant fait la proposition au général en chef, celui-ci s'y refusa et ordonna au contre-amiral de se tenir le plus près possible de la côte, d'entrer même dans le golfe de Sidra pour se mieux cacher. Il ajouta que l'équinoxe n'était pas éloigné, et qu'alors il ferait route ; que c'étaient des jours bien gagnés que ceux qu'on perdait dans ces mers inconnues ; qu'il fallait se mettre au-dessus des railleries des ignorants.

L'amiral se conforma d'autant plus volontiers à cet ordre qu'il s'accordait avec le résultat de son expérience et tout ce

(i) Le 24 août 1799. Le départ avait été préparé à Alexandrie par le contreamiral Ganteaume qui accompagna Bonaparte.

(2) Elles étaient de construction vcniticnne. Les chebecs s'appelaient la Revanche et la Fortune.

qu'il connaissait de ces mers. Le vent de l'équinoxe arriva enfin. En trois ou quatre jours la division doubla le cap Bon, filant treize nœuds ; après avoir doublé la côte d'Afrique, elle longea la côte de Sardaigne, puis elle fit canal pour atterrer près du détroit de Bonifacio, d'où elle suivit la côte de Corse jusqu'aux Sanguinaires, cap du golfe d'Ajaccio. Dans le doute si cette île était encore à la France, le chebec Fortune donna dans le golfe, communiqua avec des pêcheurs, et fit le signal d'entrer. La division jeta l'ancre, le 30 septembre, à deux heures après midi. Les passagers débarquèrent ,• les mauvais temps obligèrent à y séjourner sept jours...

Le 7 octobre, se trouvant à mi-canal des côtes de Corse et de celles de la Provence, la division fut assaillie par un coup de vent des plus furieux du libeccio. Il se calma. Le soir du 8, on était à huit lieues de Toulon, faisant bonne route, mais dans une brume épaisse. On reconnut qu'on était au milieu d'une escadre et très près des bâtiments d'après les coups de canon qu'elle tirait. On avait appris en Corse que l'escadre de Bruix était retournée dans l'Océan ; on était donc au milieu d'une escadre ennemie. A six heures, il y eut un moment d'éclaircie, qui ne dura qu'une minute mais qui fut suffisant pour faire découvrir que l'on n'était qu'à une portée de canon de plusieurs vaisseaux de 74. Le parti à prendre était embarrassant. L'amiral, d'un caractère extrêmement vif, ordonna de virer de bord pour gagner la Corse. « Que faites- vous? lui dit le général en chef. Vous prenez chasse., vous allez vous faire reconnaître ; manœuvrez au contraire sur l'ennemi. » Cela réussit, on ne conçut aucun soupçon.

Peu de moments après, la brume se leva de nouveau. L'amiral avait sagement pris à Ajaccio deux felouques, espèce de speronares, bonnes marcheuses, armées de matelots du pays très bons nageurs. Il voulait que les passagers se jetassent dans ces felouques et gagnassent Port-Cros où ils arriveraient nécessairement dans la nuit. Ce ne fut pas le sentiment du général en chef qui ordonna de naviguer sur Antibes. Peu d'heures après on s'aperçut qu'on avait pris un bon parti. Les coups de canon de signaux s'éloignèrent ; l'escadre ennemie paraissait se diriger vers la Corse. Le 9, à la pointe du jour, la division jeta l'ancre vis-à-vis Saint- Raphaël, dans le golfe de Fréjus. On était en France après quarante-cinq jours de navigation; on -avait surmonté beaucoup de périls.

On remarqua que, dans le cours de la navigation, Napoléon

j8 = NAPOLÉON ÉCRIVAIN — CHAP. III ==

se confia entièrement à l'amiral et ne manifesta jamais aucune inquiétude. Il ne donna que deux ordres, qui deux fois le sauvèrent.

Il avait appareillé de Toulon le 19 mai 1798. II était donc resté absent d'Europe seize mois et vingt jours. Pendant ce peu de temps il avait pris Malte, conquis la Basse et la Haute- Egypte, détruit deux armées turques, pris leur général (à Aboukir), leurs équipages, leur artillerie de campagne, ravagé la Palestine, la Galilée, et jeté les fondements, désormais solides, de la plus magnifique colonie. 11 avait reporté les sciences et les arts à leur berceau.

Il a raconté la suite des événements : le rôle glorieux de Kléber, sa mort, le gouvernement de l'incapable Menou et la perte de l'Egypte. C'est une troisième partie qui ne vaut pas les deux autres, parce que sa figure en est absente.

Tel qu'il est, dans les deux premières, le li\*re est d'une couleur et d'un intérêt extraordinaires. 11 mériterait d'être classique. Avec lui, nos écoliers se ti'ouveraient dans un milieu qu'Hérodote, César, l'histoire des Croisades leur auraient rendu familier. Ils se promèneraient parmi de grands souvenirs, sur les pas d'un guide éloquent qui n'a rien à craindre de la comparaison avec Yolney, Chateaubriand et Lamartine. Les Ruines, l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, le Voyage en Orient, ne sont ni plus pittoresques, ni plus agréables, ni plus instructifs que les Campagnes d'Egypte et de Syrie, dictées par Napoléon.

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