‹ Napoléon en Égypte,: poëme en huit chantsChapitre 1 sur 9 · AMBROISE DUPONT ET C", LIBRAIRES · texte numérisé non relu

AMBROISE DUPONT ET C", LIBRAIRES

CDiTFons i)»: L'in5TOiHr: nr. ivAPOLÉon par h. de norvihs^ UIJE VIVIESXE, >o IG.

TRENTE ans se sont à peine écoulés depuis la glorieuse expédition de l'armée d'Orient, et déjà elle semble appartenir aux âges reculés, tant elle se détache des autres campagnes de la révolution par un caractère tout particulier et sa couleur antique : le vieux soldat qui la raconte avec la simplicité du csunp, nous apparaît, comme un légionnaire de l'armée de Dioclétien , brûlé par le soleil d'Ëléphantine. Changez les noms des conquerans, les lieux et les exploits sont les mêmes; les Aastatî ont battu des mains devant Thèbes,^

comme les grenadiers français; le vtxillaire et le porte-drapeau ont planté Paigle romaine et les trois couleurs dans les mêmes corniches , depuis les temples d'Héliopolis jusqu'aux roches granitiques de Philœ , limites des conquêtes de Dioclétien, dernier bivac de notre armée républicaine; enfin, notre 6« de hussards, le 2 ventôse aa VII, s'est montré fidèle au Yendez-vous de gloire que lui avait assigné la dixième légion du préfet Mutins, aux pieds de la statue de Memnon; l'orteil du colosse a conservé religieusement l'empreinte des stylets romains et des sabres de nos cavaliers.

Si on ajoute maintenant que l'Egypte est un pays phénomène, que ses monumens sont comme les débris d'un monde qui n'est pas le nôtre ; que son fleuve animé , son climat d'airain , ses déserts semés de vertes oasis , sont

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aiussi mystérieux que les hiéroglyphes de ses^ iemples ; on conviendra que jamais sujet aussi grand n'offrit ses inspirations à notre poésie nationale : sans doute bien d'autres avant nous Pavaient reconnu, et ils ont été bien plus rebutés par les obstacles du plan qu'excités par les élémens poétiques du sujet. Dès que la première idée de ce poème s'offrit a nous, il y a bien des années, elle devint, sans relâche, l'objet de nos entretiens journaliers : Bonaparte s'y révélait avec son auréole de gloire si fraîche et si pure ; l'armée avec sa majesté antique; l'Egypte avec ses souvenirs , ses temples , ses mirages , , ses vents poétiques, sa végétation puissante et sa merveilleuse aridité. Mais nous ne voyions partout que des tableaux , nulle part l'action d'une épopée ; nous cherchions une Iliade ^ là où nous ne pouvions trouver qu'une Odys-

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sée militaire. Se jeter dans rimitation des aa-^ ciens, c'était folie; le3 larges proportions de l'épopée sont • si effrayantes ! Et d'ailleurs , notre littérature marchait k pas de géant sur des routes nouvelles tracées par le génie :

de quel œil de juste pitié n'aurait-on pas regardé notre enfer, notre paradis, nos enchan^ temens, nos fades amours, et surtout notre merveilleux, si nous avions été asser mal avisés pour en mettre dans un sujet où la réalité est plus merveilleuse que la fiction? Le destin de l'inconnu poète Aubert était pour nous un grand sujet d'effroi ; c'était un professeur de rhétorique sous l'Empire , qui fit sur la ca^mpagne d'Egypte son épopée en douze chants , d'après les règles de M. de La Harpe; l'unité d'action et de lieu y est religieusement observée; batailles, voyages, expédition de Syrie , tout se passe autour des

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murs du Caire; chaque général français y brûle pour une Zoraïde ou une Àménaïde; on y trouve un récit, une conjuration diabolique , une forêt enchantée et une descente aux enfers: c'est un travail complet, mais qui n'est plus dans nos mœurs littéraires.

Placé devant ces considérations , deux partis restaient à prendre : renoncer à notre sujet, ou le traiter en suivant l'histoire; c'est le dernier que nous avons choisi, par amour pour l'Egypte et la France. Mais, en dégageant notre poëme de tous lés accessoires de l'antique épopée, il ne fallait ni copier servilement l'histoire en gazetier, ni la tronquer par des licences poétiques : entre ces deux écueils était une route à suivre, étroite, mais encore belle; nos juges décideront si nous nous en sommes écartés.

Dans une époque où tant de liberté est

donnée aux travaux de lUmagination , on nous pardonnera peut-être d'avoir feiit un poëme qui ne rentre dans aucune des catégories inventées dans les écoles. Si les anciens rhéteurs eussent pu soupçonner qu'un jour une armée française combattrait aux Pyramides , à Thèbes, au Thabor, avec de la mitraille et des baïonnettes , sous les ordres d'un Agamemnon de trente ans , nul doute que le cas ayant été prévu , les théories ne nous auraient pas manqué pour faire, selon les règles, un poëme militaire sans fable , sans merveilleux , sans amour. A défaut de ces théories, il a fallu inventer des formes en harmonie avec un sujet tout neuf.

Mais , tout en conservant l'intégrité de l'histoire dans ce qui touche spécialement l'armée française, nous nous sommes emparés des incidens qui ressortaient de la nature du

sujet, des mœurs et des hommes de l'Egypte, soit que ces incidens fussent presque historiques, soit qu'ils nous aient été communi-* qués comme traditions des pays; il y avait là un merveilleux d'un nouveau genre, moins large que celui des épopées antiques, mais plus raisonnable et plus conforme à nos goûts actuels; ainsi, nous avons mis en œuvre cette grande figure d'El-Modhi, ce typhon de l'Egypte moderne, qui n'est autre chose que la barbarie et le fanatisme personnifiés, luttant contre la civilisation.

La partie descriptive occupe une grande place dans notre poëme : nous avons fait tous nos efforts pour lier nos tableaux à l'action ; les peintures du sérail de Mourad , de l'aurore sur les plaines de Ghizé, du repas oriental, des danses des Aimé, de l'inondation du Nil, du désert, du mirage, du Kamsim, d'une

tempête à Ptolémaïs, de la peste, forment, avec le sujet, un tout compact; elles nous ont'tenu lieu de ce$ longs épisodes épiques que le cadre trop étroit de notre plan n'aurait pu comporter.

Enfin, pour achever de mettre le lecteur dans la confidence des idées du poète, précaution souvent fort inutile, il nous reste un mot à dire sur le mode de versification que nous avons cru devoir employer ».

' On a souvent répété que notre époque n'est pas poétique y et que les vers ne sont plus en faveur^ c'est comme si Ton avait dît que notre siècle n'est plus ni peintre nî musicien : la direction grave imprimée vers les études sérieuses , loip de nuire aux arts d'agrément et d'imagination , ne fera que les rendre plus nécessaires, en France surtout. Chez nous, on est volontiers métaphysicien , philosophe , mais on aime à descendre des hauteurs de la pensée pour aller au salon

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L'alexandrin a été accusé de monotonie, et il faut convenir que beaucoup de poètes ont contribué à justifier Paccusation en le chargeant de rimes pauvres , sèches et parasites ; et pourtant ce vers, manié par un homme habile , à tant de souplesse et d'élasticité , qu'il se* prête à tous les genres, à tous les tons; aussi léger, aussi gracieux que le vers de dix

ou à l'opéra y et pour lire des vers, s'ils sont bons. Si c'est à des. résultats positifs qu'on juge de la faveur accordée à un art, jamais siècle ne fut au contraire plus poétique que le nôtre. Tous nos grands poètes sont sur le chemin de la fortune, non pas avec les douze. cents livres de M. Golbert , mais grâces à la généreuse protection du public , ministre bien plus riche et bien plus puissant. Le siècle anti-poétique était celui où le libraire Barbin disait : « M. Despréaux , « votre Lutrin s'enlève; nous en vendrons cinq cents « exemplaires , s'il plaît à Dieu. »

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pieds, il peut s'élever jusqu'à la majestueuse simplicité de l'hexamètre latin. Le rhythme, monotone par excellence, est celui des octaves italiennes, à cinq voyelles finales, ou des strophes anglaises hérissées de consonnes :

nous n'avons jamais songé à les attaquer en France; car ainsi sommes-nous faits : quand l'humeur critique nous domine , nous l'exerçons toujours contre les nôtres, tant est grand notre respect pour les étrangers et pour les morts ! C'est donc un poëme en vers alexandrins que nous offrons au public ; nous avons essayé de les rajeunir, plutôt en les ramenant aux principes de l'école du seizième siècle, si bien caractérisée par M. Saint-Beuve , dans son admirable ouvrage , qu'en les jetant dans Je moule des poètes du siècle dernier. Si nous avons fait erreur, la faute n'en doit pas être imputée à l'alexandrin , mais à nous. Au reste,

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