XV
la question , tant en faveur du rhjthme que du plan, sera bientôt décidée, si le lecteur parvient à lire nos huit chants avec intérêt, sans fatigue et sans ennui.
ARGUMENT
Inyocation. — Voyage de la flotte. — Arrivée devaat Alexandrie.
— Proclamation de Bonaparte ; exposition du sujet. — Débarquement de l'armée. — Dénombrement des chefs. — Portraits <
— Marche vers Alexandrie. — Préparatifs de défense. — Le ChérifKoraïm. — Assaut. — Menou et Kléber blessés. — L'Arabe Souliman. — Prise de la ville. — L'armée se dispose à marcher sur le Caire. — Àvànt-garde commandée par Desaix.
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Puissent les souyenirs de cette grande histoire Consoler notre siècle , orphelin de la gloire ! Indolens rejetons d'aventureux soldats , Suivons aux bords du Mil leurs gigantesques pas y^
a CHANT PREMIER.
Dans ces déserts brûlans où montent jusqu'aux nues Des sépulqr|s l^^i^ b^f fl^s m|iin^ ipcpiii^ei.
Soldats de FOrient ! héros républicains , Qu'a brunis le soleil de ses feux africains ; Vous y dont le jeune Arabe , ayide de merveilles , Mêle souvent l'histoire aux fables de ses veilles * ; Approchez, vétérans! à nos foyers assis, Venez , enivrez-nous d'héroïques récits ; Contez-nous ces exploits que votre forte épée Gravait sur la colonne où repose Pompée * ; Reportez up )|is|;ai^t sp^s les yeixx 4^ vqs fils Les tentes de 1^ France aux déserts de Mempbis ; Dites-nous vos combat;s, yos f^t^ miUtaîrea, Et les fiers M^pi^eliiclf^ aux larges cimipt^çrrPf >
Et la peste, fléau né sous un ciel d'azur, Des guerres d'Orient auxiliaire impur, Et le Tent sablonneux , et le brillant mirage ^ Qui montre à l'horizon un fantastique ombrage; Déroulez ces tableaux à notre souyenir Jusi|u'au jour où, chargés des palmes d'Aboukir , Vos bras ont ramené de l'Egypte lointaine Et le drapeau d'Arcole et le grand capitaine.
Comme un camp voyageur peuplé de bataillons , Qui dans l'immense plaine étend ses pavillons ,
A la brise du Nord , une flotte docile , Sillonnait lentement les eaux de la Sicile ; Sur les canons de bronze et sur les poupes d'or , Rrille un premier soleil du br6Iant messidor : Où vont-ils? on l'ignore; en ces mers étonnées Un bras mystérieux pousse leurs destinées , Et le pilote même , au gouvernail assis , Promène à Thorizondes regards indécis ^.
Qu'importe aux passagers le secret du voyage ? Celui qui vers le Tibre entraîna leur courage , Sous les mêmes drapeaux les rallie aujourd'hui , Et leur noble avenir repose tout en lui.
Parfois, des sons guerriers la magique harmonie Appelait sur les ponts l'immense colonie :
Aux accords des clairons , des timballes d'airain , Dix mille voix chantaient le sublime refrain
Qu'aux momeDs des assauts , ivres d'idolâtrie , Répétaient nos soldats, enfans de la patrie ; C'était l'hymne du soir... et sur les yastes flots Les héroïques chants e:q>iraient sans échos ^.
La flotte cependant , dans la mer agrandie , Laissant Malte vaincue et la blanche Candie , Pour la dernière fois a yu tomber la nuit ; A la chne des mâts dès que l'aube reluit , On voit surgir des flots la pierre colossale Qu'éleva l'Orient au vaincu de Pharsale , Et les hauts minarets dont le riche Croissant Reflète dans son or les feux du jour naissant ; Sur le pont des vaisseaux un peuple armé s'élance Immobile et pensif, il admire en silence
Ces déserts sans abris, dont le sol abaissé Semble un pâle ruban à Thorizon tracé, Les palmiers qui , debout sur ces tièdes rivages , Apparaissent de loin comme des pins sauvages , Et l'étrange cité qui meurt dans le repos , Entre un double océan de sables et de flots ^.
Dans ce moment, Tescadre, en ceinture formée, Entoure le vaisseau qui commande l'armée.
De chefs et de soldats de toutes parts pressé , Sur la haute dunette un homme s'est placé :
Ses traits, où la rudesse à la grandeur s'allie. Portent les noirs reflets du soleil d'Italie ; Sur son front soucieux ses cheveux partagés , Tombent négligemment sur la tempe allongés ;
Son regard, comme un feu qui jaillit dans la nue. Sillonne au fond des cœurs la pensée inconnue; De rinstinct de sa force il semble 3e grandir. Et sa tète puissante est pleine d'ayenir ! . . . Debout y les bras croisés , Tœil fixé sur la rive , Le héros va parler, et rarmée'*attentive Se tait pour recueillir ces prophétiques mots, Qne mêle la tempête ^u son rauque des flots : « Soldats I voilà TEgypte ! Aux lois du cimeterre « Les beys ont asservi cette héroïque terre ; o De l'odieux Anglais ces dignes favoris « A notre pavillon prodiguent le mépris , « Et feignent d'ignorc^r que notre république « Peut étendre son bras jusqu'aux sables d'Afrique : « L'heuFQ de la veng^nce approche; c'est à vous « Que la France outragée a confié ses coups.
« Compagnons! cette ville où vous allez descendre,
a Esclave de Mourad, est fille d'Alexandre ;
« Ces lieux , que le Coran opprime sous .ses lois,
« Sont pleins de souvenirs , grands comme vos exploits.
« Le Nil long-tems captif attend sa délivrance ;
« Montrons aux Mamducks les soldats de la France,
« Et du Phare à Memphis retrouvons les chemins
« Où passaient avant nous les bataillons romains ! 7 d
Il se tait à ses mots ; mats ses lèvres pressées
Semblent garder encor de plus hautes pensées *.
Soudain mille signaux , élevés sur les mâts , Au rivage d'Egypte appellent nos soldats. ^
Sur le pont des vaisseaux, dans leurs vastes entrailles , Retentit un bruit sourd , précurseur des batailles ,
Et de longs cris de joie élancés dans les airs Troublent le lourd sommeil de ces mornes déserts. On eût dit , anx transports de l'armée attendrie y Qu'mi peuple voyageur saluait sa patrie :
Par les sabords ouverts, par les câbles tendus, Tous, de la haute poupe en foule descendus , Pressés de conquérir ces riyes étrangères , ' Tombent en rangs épais dans les barques légères, Et les canots, croisant leurs bleuâtres sillons, Couvrent la vaste mer de flottans bataillons.
Quel fîit le noble chef qui sur Taride plaine Descendit le premier comme dans son domaine?
C'est Menou , qui , jouet d'un étrange destin , Quittera le dernier ce rivage lointain ;
Bientôt , à ses ctôés , de la rive s'élance
L'élite des guerriers déjà chers à ht France :
Belliard 9 Bon , Davoust, Vaubois^ Reynier, Dugua,
L'intrépide Rampon, le sage Dufalga f ;
Kléber, de ses cheveux secouant Uonfie amèré ,
Des flots qui l'ont porté son comâie trn dieu d^Rothèi'e ;
Il marche y et d'autres che& s'avancent après lui :
Andréossy y Dumas ) Vèrdier, Lederc, Duititiy^
LanneSy qui de ce jour datait sa gi^ande histoire ;
Marmont, dont l'avenir commençait par là gloire ;
Junot, qui, hors des rangs aventureux soldat,
De duels en duels éternise un combat ;
Berthier, du jeune chef le confident intime;
Eugène Beauhamaië , enfant déjà Sublime ,
Qui, de la république exemplaire Soutien ,
Vengeait le sang d'ùii père en tèpahdàtit le sieh.
Voilà Desaix : on lit snr son visage austère Des antiques Honiains la vertu militaire ; De ses habits sans fiiste il proscrit l'appareil , U est calme au combat , sage dans le conseil , Citoyen sous la tente, et son ame s'applique A servir sans éclat la jeune république.
Quel est ce cavalier sur la selle alFermi , Qui, déjà tout armé, demande lennemi, Et d'un triple panache ornant sa noble tête , Semble accourir ici comme aux jeuX' d'une fête? C'est Murât; dans les rangs d'un léger escadron Jamais plus brave chef ne ceignit l'éperon; Des modernes combats dédaignant la tactique , Il marche indépendant comme un guerrier antique , Et souvent , loin des siens isolant ses exploits , Provoque tout un camp du geste et de la voix ;
Partout on voit briller dans la poudreuse lice
Son casque théâtral, sa flottante pelisse; Ce costume pompeux qu'il revêt avec soin , Comme un but éclatant le signale de loin ; Et debout dans le choc des luttes inégales, On dirait qu'il a fait un pacte avec les balles : Va ! les champs de bataille , où tu sèmes Feflroi , Seront contre la mort un refuge pour toi :
C'est ainsi que , vingt ans , ta vie aventurière Passera sous les feux de TEurope guerrière > Achille de la France ! Et le lâche Destin ;U Réserve à ta poitrine un plomb napolitain i
Les soldats , à la voix du père de Tarmée , Ont repris dans les rangs leur place accoutumée
Les bras levés aux cieux , tous de leurs saints drapeaux Contemplent en pleurant les glorieux lambeaux. De ces noirs bataillons la plaine est obscurcie : Des bords de FÉridan , des monts de rHelvétie , On avait vu courir ce peuple de soldats, Que l'homme du destin attachait à ses pas , Et qui, d'un long exil oubliant la soufirance. Près de leur jeune chef voyaient toujours la France.
Cependant Bonaparte , avare des momens , A caché dans la nuit sa marche aux Musulmans ; A peine la lueur qui dissipe les ombres, Des mouumens épars blanchissait les décombres, Que récho solennel de la ville aux cent tours Des bataillons français entendit les tambours ;
De leurs longs roulemens la foule épouyantée Erre comme les flots d'une mer tourmentée ; Sur le toit des maisons , les pâles habitans Contemplent les drapeaux dans la plaine flottans , Et des chiens vagabonds les meutes accourues D'un lugubre concert font retentir les rues ; Du haut des minarets , les ayeugles Musseins *<* Appellent les croyans sous les portiques saints ; A leur dolente voix, les femmes convoquées Inondent , en pleurant , le parvis des mosquées ; Et dans de longs versets les farouches Imans Recommandent TEgypte au dieu des Musulmans.
Tandis qu'un peuple faible, égaré par la crainte, D'Alexandrie en deuil remplit la vaste enceinte ,
Les soldats du Prophète , au sommet des remparts , Promènent , à grands cris, leurs soyeux étendards ; Alors sont accourus cinq mille janissaires, Du sultan de Stamboul superbes émissaires; Les Mores demi->nus, ouvrant les arsenaux.
Poussent les vieux canons sur le bord des créneaux; Le Maugrabin hideux, le Bédouin indocile, Pour la première fois soldats dans une ville , Des remparts menacés noircissent le contour; * Et le fier Koralm parait sur une tour.
Koralm ! des chérib que la cité révère Nul n'exerça jamais un pouvoir plus sévère; Ce riche Musulman , tel qu'un prince absolu , Marche presque l'égal des beys qui l'ont élu ; Ses calques légers, sous la voile latine, Portent l'ambre et le musc d'Egypte en Palestine ;
Ses étalons guerriers ^ ses immenses troupeaux ,
Du sinueux Delta foulent les verts roseaux,
Et trente eunuques noirs, sous la grille farouche,
Gardent dans ses harems les trésors de sa couche.
Hélas ! un bruit sinistre au leyer du soleil ,
De rheureux Koralm a pressé le réyeil,
Et déjà, brandissant le sabre des batailles,
Il insulte aux chrétiens du haut de ses murailles.
L'armée en ce moment , serpent volumineux,
Autour d'Alexandrie a resserré ses nœuds.
Tout est prêt pour l'assaut ; les vieilles compagnies
Accourent en portant les échelles unies,
Les dressent dans les airs, et mille bras tendus
Appliquent sur les murs ces chemins suspendus *.
Alors, vers tous les points que Téchelle menace , Les soldats musulmans , la noire populace ^ * Accourent péle-méle , et leurs longs hurlemens ébranlent les cent tours dans leurs vieux fondemens. Mais*, à la voix des che& soudain mêlant la sienne , Le tambour a battu la charge aérienne , L'hymne patriotique éclate dans les rangs ; Les cymbales d'airain , les clairons déchirans , Entonnant au désert leur guerritoe fanfare , Réreillent en sursaut le yieil écho du Phare ; A ces crisy à ces chants , les bataillons mêlés Se cramponnent aux murs à flots amoncelés ; Une ligne de feu , qui jaillit sur leur tête y Des tours et des créneaux illumine le faite ; Koralm est partout ; son aveugle transport Fournit au désespoir mille instrumens de mort ^
Le peuple entend sa voix : sa brutale industrie Arrache les créneaux des tours d'Alexandrie , Et quand ces larges blocs résistent à ses mains , Alors y du haut des murs , les chapiteaux romains , Les torses anguleux, les frises ciselées, Les vieux sphinx de granit aux faces mutilées , Tombent de bonds en bonds, et leurs vastes éclats Sur l'échelle pliante écrasent les soldats.
Le premier à l'assaut, Menou , d'un vol agile, Montre à ses grenadiers le chemin de la ville : Tous le suivent des yeux ; teint de poudre et de sang, Sur la plus haute tour il arrache un croissant : a Attends ! » dit Koraïm ; de ses bras athlétiques Il rompt le dur ciment des murailles antiques.
Et, sous le vaste bloc du rempart assailli, Menou, deux fois blessé, retombe enseyeli.
Au milieu des débris et des flots de fumée Kléber est apparu ; le géant de Tannée S'est frayé dans les airs d'audacieux chemins ; Il embrasse une tour de ses puissantes mains ; Déjà Ton distinguait à son immense taille Le Germain colossal debout sur la muraille , Quand un soldat farouche, Arabe basané, Rampant sur les créneaux , jusqu'à lui s'est traîné ; Souliman est son nom , sa patrie est le Caire ; C'est là que des Imans ont instruit le sicaire , Qui, maigre d'abstinence et dévoré de fiel , Par un meurtre éclatant veut conquérir le ciel ' ' ; Au moment où Kléber vers l'Arabe s'incline , La dague du Séide a frappé sa poitrine.
11 tombe, et les soldats , hors du poudreux fossé , Portent, en frémissant, leur général blessé.
Taudis que sur les tours les enfans du Prophète Par ce double succès retardent leur défaite , Du fond de la cité , de lamentables icris Étonnent Koraïm, vainqueur sur les débris ; Loin du sanglant théâtre où son bras se signale , Les Francs ont assailli la porte orientale ; L'intrépide Marmont, une hache à la main, Brise ses lourds battans semés de clous d'airain , Et cette large issue , ouverte à sa colonne , Semble un gouffre béant où la mer tourbillonne. Tout a fui : les Français dominent les remparts : Le pâle Koraïm , qu'entrainent les fuyards ,
Tourne ses yeux troublés vers les tours sans défense , Et voit sur leurs créneaux l'étendard de la France.
Ainsi ces bataillons, que le souffle des mers Poussait la yeille encor vers de lointains déserts y Répétant aujourd'hui l'hymne de leur patrie, Entrent victorieux aux murs d'Alexandrie.
Mais, ayant de s'asseoir sur les riyes du Nil, Que de maux leur promet cette terre d'exil i Qu'ils goûtent cependant dans la yille étrangère D W tranquille biyac la faveur passagère ; Sous le toit de palmiers que leurs mains ont construit Qu'en rêvant de leur gloire ils dorment cette nuit I Demain , quand le soleil , du reflet de son disque , Rougira le vieux Phare et le double obélisque '^,