Napoléon en Égypte, Waterloo et Le fils de l'homme
La coïKiuèle de l'Ègyple, placée; entre les victoires de l'ariiiée d'Italie, commandée par Bonaparte, et les Iriomphes de nos soldats sons les ordres de Napoléon, comme pour l'aire intervenir l'Orient dans la vie héroïque du premier capitain»' du siècle, semble être un nmian jeté dans son histoire par une inuiginalion amie du merveilleux qui agrandit tout ce (|n'elle louche, et se plail à reculer les hornes du possible. En elTel, si nous mesurons l'enlieprisc pai- le génie de la pensée
Il INOTICi: LI'l i i:n AlUK.
première el par la liauleur du luil, nous verrons qu'elle élail (lislinée à surpasser les travaux extraordinaires de ces êtres priviléi;iés qui apparaissent à de longs intervalles dans le cours des siècles, en laissant niie trace éternelle de leur passage.
Arracher l'empire des mers à la jalouse el ambitieuse Angleterre , rétablir les droits de tous les peuples à la libre possession dn chemin de communication établi par Dieu même entre toutes les parties de la terre, réveiller, alTranchiret régénérer la vieille Asie, remettre la France en commerce avec les nations, en l'élevant au plus haut degré de la prospérité; et (chose bien pins inespérée, bien plus difficile encore! arracher à l'esclavage, rendre à la civilisation un peuple plongé dans la barbarie par de coupables cont|uéranls, entretenu dans l'ignorance el la misère par la détestable politique et l'inflexible volonté de ses maîtres, voilà quelle était l'entreprise de Bonaparte. Peul-èlre eût-elle eiïrayé le génie, l'audace et la constance d'Alexandre et de César, ressuscites parmi nous; peut-élre, s'ils l'eussent conçue, l'auraient-ils rejelée, comme l'une de ces concept ions gigantesques que leurs pareils en ranloni, lorsqu'ils donnent carrière à leur imagination démesurée, mais que leurraison repousse avec douleuren se plaignant des bornes étroites de l'humanité. Napoléon, qui subil plus d'une l'ois dans sa vie le sentiment amer de notre impuissance, ne recula pas devant sa pensée, quelque téméraire qu'elle pût paraître aux autres hommes, et résolut d'exécuter le vaste el périlleux dessein que lui avaient inspiré les révoltes de son cœur français contre l'insupportable domination des Anglais, et le désir immense d'une gloire fondée sur des titres immortels à la reconnaissance de la France et du monde. Il avait une entière foi dans le succès, parce qu'il connaissait la puissance de son génie, la force de sa volonté, et qu'il avait tenu longtemps conseil en lui-même, et invoqué le secours de toutes les lumières sur le sujet de ses méditations profondes. Cette foi n'avait rien de léméraireou de fantastique. En elTet, quand on se rappelle le prodige de rembnr(|uemenl dune armée
M on CE Lii Ti: Il Aim:. m
«;oiisid(''ral)lc sous les regards trompés du plus vi^rilaut dos cnneuiis, noire passage exempt de toute insulte sur des mers sillonnées en tous sens par les llolles de notre rivale, le l>onlieur de noire déliarquement en Egypte avant l'arrivée de Ne!" son, qui pouvait détruire d'un seul coup l'armée «1 la flolle; lorsque l'on revoit des yeux de lapensée les nouvelles victoires <lu nouvel Alexandre sur un théâtre inconnu; son admirable diplomatie, les alliances qu'il s'était ménagées avec des populations puissantes, la sagesse et la l'ermeté de son gouvernement, l'ascendant religieux et politique qu'il avait acquis, son art de tenir toujours ses soldats et ses lieutenants dans sa main, les ressources de toute espèce qu'il avait fécondées ou créées, en associant le tiénie des sciences à son propre génie, on sent, on croit avec lui qu'il aurait répondu à l'attente du monde, si la perte de la bataille navale d'Aboukir ne fut venue détruire notre flotte et porter un coup irréparable à la marine française, en nous ravissant le concours de la mer, notre puissante auxiliaire.
Dans cette terrible épreuve, qui Ct chanceler les plus fermes courages et répandit une stupeur générale dans les esprits, l'inébranlable constance de Bonaparte sauva nos légions auxquelles il rendit bientôt tout leur enthousiasme en leur rouvrant la carrière de la gloire ; le peuple français n'a point oublié les nouveaux prodiges de cette armée d'Orient, qui, sortant des riantes campagnes de la féconde et généreuse Italie, avait d'abord maudit avec désespoir l'Egypte, ses déserts, son peuple et ses misères. Privéde la conquête de l'Asie, attentive à sa venue, arraché à ses grands desseins, déshérité d'une immense partie de la gloire qu'il s'était promise, Bonaparte [joursuivait le cours de ses conquêtes ; il s'appliquait à faire fleurir sa colonie, tout en s'occupant encore du soin d'interroger, par l'entremise des Monge, des Berlhollet, des Conté, des Fourrier, des Denon et des Desaix, les monuments de l'antiijue Egypte pour apporter de nouvelles lumières à la savante Europe; mais il ne cessa point d'attacher ses regards sur la France, peut-être avec le secret pressentiment d'obtenir un jour pni-
IV NOIMCE LITTEUAIKK.
elle le sceptre de rOccident i\u\\ avait rempli d'admiration. On sait comment, environné d'nne nonvelle auréole où se reflétait un rayon du soleil de l'Orient, agrandi par le prisme magique de la dislance dans l'imagination des peuples, il se rouvrit le chemin de la patrie, et repassa par un nouveau Miiracle la Méditerranée, en échappant à toutes les croisières ennemies.
Un pareil sujet, depuis le départ de l'expédition jusqu'au moment où le héros quitta l'Egypte délivrée des Ottomans et des i\nglais par une mémorahle victoire, compose assurément un drame complet et magnifique. Dans ce drame , on croit voir deux génies sur l'avant-scène : le premier représente rOrient dégénéré de sa splendeur, immobile sur les ruines des sciences, des lettres et des arts; le second figure l'Occident rajeuni par la liberté qu'il a conquise, couronné de gloire sous les drapeaux de la fîère déesse, portant d'une main un glaive pour combattre, et de l'autre un flambeau pour éclairer.
L'expédition d'Egypte devait nécessairement tenter quelque poëte, mais la tentation devenait irrésistible pour MM. Barthélémy et Mérv. Nés sur les bords de la Méditerranée, sur la plage d'où notre flotte s'élança vers un but qu'elle ignorait, pleine de confiance en son invincible chef, ils ont été bercés avec les récits de l'embarquement, du départ, de l'arrivée et des exploits de nos glorieux soldats; leur pensée s'est imbue des contes et des chansons populaires improvisés par les imaginations du Midi sur ce texte de merveilles. Marseille, véritable colonie de l'Afrique et de l'Asie, les entretenait chaque jour de tout ce qui regardait la magique expédition. Enfants attentifs et curieux , jeunes gens avides de voir et de connaître, leurs yeux se sont familiarisés de bonne heure avec les habitudes, les usages, les mœurs, les costumes de l'Egypte qu'ils retrouvaient sans cesse dans les vovageurs de cette contrée, dans les mameluks devenus des soldats français et des citoyens de l'antique Phocée, oùilsconservaientlessouvenirs des choses deleur patrie; les deux poëtcs, initiés par tant de rapports à la connaissance de la mystérieuse
NOTICE LITTKKAIRE. v
Éevpte, brûlaient du désir de la visiter; ils auraient voulu explorer le pavs, contempler ses monuments, respirer l'air .|uMl respire,' jouir de son soleil afin de teindre leur poésie des couleurs du sujet; mais d'impérieuses circonstances s'opposant à l'exécution de ce dessein que leur suggérait l'exemple des sages et des poètes de l'antiquité, ils ont dû suppléer au voyage sur les lieux par une lecture immense , par de fiéquents entretiens avec des vétérans de notre armée dOrienl ; avec d'illustres membres de notre colonie savante. Tout I.' monde s'est empressé de leur fournir des documents précieux ; le général Gourgaud leur a communiqué des notes écrites de la main du grand bomme, dont la langue, suivant une expression fort belle, quoique hyperbolique, était exacte comme l'algèbre et colorée comme la poésie. Enfin leur infatigable cur'iosité, sans négliger de mettre à contribution les récits piquants et instructifs de l'ingénieux Denon, n'a pas cessé d'interroger le magnifique monument élevé par la volonté de Napoléon et par le génie de la science à la gloire de la nation française. Voilà comment et par quels soins ces conquérants pacifiques ont pris possession de l'Egypte avant de la cbanter. Jusqu'ici MM. Bartbélemy et Méry ont obtenu dans la satire politique les plus grands succès littéraires de notre époque. Quatre-vingt-cinq éditions de leurs poésies publiées en douze ans; ces mêmes poésies traduites en plusieurs langues et analysées même dans les journaux de Calcutta; la Vilïéliade tirée au nombre de trente-sept mille exemplaires; leurs autres productions soutenues par la même vogue, attestent la popularité de leur muse. Sans connaître ces détails véridiques, mais frappées d'un tel enthousiasme de l'opinion et de la multiplicité comme delà rapidité des travaux qui l'ont excité parmi nous, plusieurs personnes se sont appliquées à deviner l'énigme delà composition simultanée d'ouvrages qui. comme la satire, exigent une bile de tempérament ou d'bumeur, un tour d'esprit particulier, une inspiration spéciale, des passions couvées et nourries dans un seul eteur, enfin une verve de talent comique, un style mordant, une couleur pleine
VI NOTICE LlTTEUAlll i:.
(le reliel". Nul doute qu'anjourd'lmi , les lioiiiines qui ainienl à éludier les secrets de l'art de composer et d'écrire ne cherchent encore avec plus d'ardeur l'explication de celle énigme, à l'apparition d'un poëme héroïque composé par deux auteurs piuir cette œuvre du démon, <ui plutôt du génie, (•rdiiiairement solitaire dans son coninierce de Uamuie avec le dieu qu'il porte dans son sein; allons au-devant de la curiosité pnhlique par une explication nécessaire.
Barthélémy et Méry, son ménechme, ont reçu le jour dans le même lieu, presque dans le même temps; leurs maisons se louchaient, leurs laniilles étaient unies par l'amitié; ils ont joué ensemhle autour des pénales communs; le soleil du Midi a formé leur tempérament de feu, allumé leurs passions, et fait naitre en eux, avec le goût des plus ardentes jouissances, la volupté de cette paresse méditative et occupée, si chère à la Fontaine. On remarque dans l'un comme dans l'autre les penchants du Méridional qui se laisse vivre sous un heau ciel, en respirant les parfums d'une terre embaumée; mais, quand le démon du travail vient à les saisir, ces hommes, nonchalants avec délices, passeront les jours et les nuits dans des veilles de flamme.
Après des études comme celles de tout le monde, Barthélémy et Méry, s'étant adoptés par réflexion et par instinct, sentirent le besoin de se donner une seconde éducation. C'est en |)résence de la solitude qui fournil les plus heureuses inspiralions au talent faitpour les recevoir et les féconder, en la présence continuelle de la mer qui rend l'esprit calme et méditatif, ((ue tous deux cultivèrent ensemble les diverses branches des eunnaissances humaines; c'est là, c'est dans les environs de Marseille que le don de la poésie descendit en eux comme une faveur d'en haut. Aussi Marseille (jui les a vus naître ensemble, Marseille qui les a vus connnencer en même temps la trame d'une même destinée, est-elle doublement leur pairie et leur mère. Loin d'elle, ils gémissent comme des exilés, et lorsque le regret de la terre natale s'empare de leur àme, rien u(; saurait les retenir.
NCrncK LiTTKUAlHE. mi
Le l'on»! du caraclôr»' de ces deux poètes est une iiidépciidaiice qui craint toute espèce de joug, si légei" (|u'il puisse être; il y a quelque chose d'original dans leur esprit, d'inaccoutumé dans leur personne, d'irrégulier dans leurs mœurs, et d'exalté dans leui' iimonr-pi'oj»re méridional. Leur salire incisive ressemble souvent à celle de Juvénal et du Dante, qui impriment une marque inefîaçahle comme celle du feu sur le front des grands coupables. Leur muse est souvent en colère, et son rire même est à craindre; quelquefois cependant elle badine avec grâce.
Dans le commerce des autres hommes, Méry paraitplusgai el s'abandonne davantage; Barthélémy, plus sérieux, écoule [dus qu'il ne parle. Tous les deux soutiendront avec avantage les luttes de la société, mais ils se trouvent plus à l'aise dans la retraite où ils peuvent donner carrière à leur imagination el valoir tout leur prix. Entre eux l'amitié est la passion de deux âmes diverses, et pourtant susceptibles d'harmonie. Pour exprimer la nature de l'intime liaison qui les amalgame ensemble, ils pourraient dire l'un de l'autre à la manière de Montaigne : '< Lui, c'est moi; moi, c'est lui. » Jumeaux, non par la naissance, mais par toutes les espèces de ressemblances el de sympathies morales et intellectuelles, ils sont plus frères que si la même mère les eût conçus et mis au jour. Ils sentent, ils pensent, ils imaginent, ils poétisent ensemble. Dans ce concert d'improvisations, où chacun fait sa partie , quel est celui qui apporte le plus à la mise commune? Comment se fail entre ces deux créateurs, sur le trépied, le partage des divers éléments de la composition? Personne n'a su pénétrer leur secret, et jusqu'ici il ne leur est pas échappé un seul mol ipii pût mettre sur la voie les esprits curieux de connaître et d'expliquer la mystérieuse existence de ce travail muluel, qui brûle le papier et rivalise de célérité avec la presse chargée de le produire au jour. Voilà les auteurs en personne; parlons maintenant de leur ouvrage.
N'ayant pas le dessein de me livrer à de longs développements sur le poëme de l'Egypte, je me bornerai
VIII NOTICE LlTIKIlAIllE.
à relracer les impressions que m'a laissées son allachanle lecture. Ici mélamorphose complète des deux jeunes émules de Lucile, de Juvénal et du Dante; leur muse, accoutumée à l'allure de la satire, sœur de la comédie, a pris et soutient sans effort le Ion héroïque. Elevés, mais simples, ils montent et descendeni avec le sujet dont ils ne violent jamais le caractère. Historiens et poètes en même temps, leur lalenl lire toute sa puissance de la propriété originale de l'expression, de la beauté des tableaux, de la richesse des couleurs de l'ensemble et des détails. En eux presque rien de fantasli(iue; tout est modelé, pour ainsi dire, sur nature, et cependant leur ouvrage respire un air de création et une liberté de pinceau qui révèlent des artistes. Il fait remarquer dans le poëme l'habileté avec laquelle les auteurs, se surpassant euxmêmes et se jouant des difficultés, ont su donner le mouvement delà vie à la poésie descriptive, en mêlant toujours ses plus magiques peintures à une scène de l'action. Leurs descriptions nécessaires ou heureusement amenées augmentent l'intérêt au lieu de le refroidir.
Les deux frères en poésie se sont fait un style nouveau pour leur nouvel ouvrage, style plein de noblesse, d'énergie, d'élégance et de variété, qui admet tout ce qui rend la pensée tout entière, ne rejette jamais le mot propre, ennoblit l'expression vulgaire, à l'exemple du Dante, et reflète les diverses couleurs du sujet. Mais ce qui me parait mériter encore plus les suffrages publics, c'est la progression ascendante des beautés semées dans leur épopée avec tant de magnificence et d'économie. Ici, Murât tel que s'il sortait des mains du célèbre artiste qui a jeté le général Lasalle tout vivant sur la toile; là, ce géant Kléber, le plus bel homme de guerre de l'armée et le futur vainqueur d'Héliopolis. Ailleurs, tout le grandiose, toute l'énergie du drame opposés aux plus suaves descriptions du sérail et de ses voluptés; plus loin, l'étonnante action des Pyramides, dont aucun peintre de batailles n'a égalé la verve et l'affreuse vérité. A cette terrible scène succède le bivac nocturne de l'armée vicio-
NO T ICI-: LlTTKHAli; K.
lieiiso, lalileau inconnu jusqu'alors à notre poésie; rocrnpa- I ion (lu Caire avec tous les grands spectacles que l'Egypte el Bonaparle se sont donnés l'un à l'autre. Maintenant les soulfrances, les cruelles illusions du désert, le triomphe de l'armée sur ce terrible ennemi, puis les soixante assauts de Saint- .lean-d'Acre, l'ancienne Ptolémais. Au septième chant, la peste dans la ville turque et dans le camp français, création admirable de vérité, d'imagination, d'éloquence el d'intérêt dramatique. Le huitième chant couronne toutes ces merveilles d'une manière digne d'elles, et finit pai' un magnifique épilogue qui déroulela vie impériale et guerrière, ainsi que toutes les grandeurs de Napoléon, depuis le départ d'Egypte jusqu'au dernier acte du drame héroïque sur le rocher de Sainte- Hélène.
I».-I<\ lissor.
Trente ans se sont à peine écoulés depuis la glorieuse expédition de l'armée d'Orient, et déjà elle semble appartenir aux âges reculés, tant elle se détache des autres campagnes de la révolution par un caractère tout particulier et sa couleur antique : le vieux soldat qui la raconte avec la simplicité du camp nous apparaît, coiume un légionnaire de l'armée de Dioclétien, brûlé par le soleil d'Éléphantine. Changez les noms des conquérants, les lieux et les exploits sont les mêmes; les haslali ont battu des mains devant Thèbes , comme les grenadiers français; le vexillairc et le porte -drapeau ont planté l'aigle romaine et les trois couleurs dans les mêmes cor-
xii PREFACE.
niches, depuis les leinples d'Héliopoiis jusqu'aux roches granitiques de Philœ, limites des conquêtes de Dioclétien, dernier bivac de notre armée républicaine; enfin, notre 6* de hussards, le 2 ventôse an VII, s'est montré fidèle au rendez-vous de gloire que lui avait assigné la dixième légion du préfet Mutius, au pied de la statue de Memnon; l'orteil du colosse a conservé religieusement l'empreinte des stylets romains et des sabres de nos cavaliers.
Si on ajoute maintenant que l'Egypte est un pays phénomène, que ses monuments sont comme les débris d'un monde qui n'est pas le nôtre ; que son fleuve animé , son climat d'airain, ses déserts semés de vertes oasis, sont aussi mystérieux que les hiéroglyphes de ses temples, on conviendra que jamais sujet aussi grand n'offrit ses inspirations à notre poésie nationale : sans doute, bien d'autres avant nous l'avaient reconnu, et ils ont été bien plus rebutés par les obstacles du plan qu'excités par les éléments poétiques du sujet. Dès que la première idée de ce poème s'offrit à nous , il y a bien des années, elle devint, sans relâche, l'objet de nos entretiens journaliers : Bonaparte s'y révélait avec son auréole de gloire si fraîche et si pure; l'armée avec sa majesté antique; l'Egypte avec ses souvenirs, ses temples, ses mirages , ses vents poétiques, sa végétation puissante et sa merveilleuse aridité. Mais nous ne voyions partout que des tableaux, nulle part l'action d'une épopée; nous cherchions une Iliade la où nous ne pouvions trouver qu'une
PUKKACt:. XIII
Odyssée militaire. Se jeter dans l'imitation des anciens, c'était folie; les larges proportions de l'épopée sont si effrayantes! Kt d'ailleurs, notre littérature marchait à pas de géant sur des routes nouvelles tracées par le génie : de quel œil de juste pitié n'aurait-on pas regardé notre enfer, notre paradis, nos enchantements, nos fades amours, et surtout notre merveilleux, si nous avions été assez malavisés pour en mettre dans un sujet où la réalité est plus merveilleuse que la fiction? Le destin de l'inconnu poêle Âubert était pour nous un grand sujet d'effroi : c'était un professeur de rhétorique sous l'empire, qui fit sur la campagne d'Egypte son épopée en douze chants, d'après les règles de M. de la Harpe-, l'unité d'action et de lieu y est religieusement observée; batailles, voyages, expédition de Syrie, tout se passe autour des murs du Caire; chaque général français y brûle pour une Zoraïde ou une Aménaïde ; on y trouve un récit, une conjuration diabolique, une forêt enchantée et une descente aux enfers : c'est un travail complet, mais qui n'est plus dans nos mœurs littéraires.
Placé devant ces considérations, deux partis restaient à prendre : renoncer à noire sujet, ou le traiter en suivant l'histoire; c'est le dernier que nous avons choisi, par amour pour l'Egypte el la France. Mais en dégageant noire poëme de tous les accessoires de l'antique épopée, il ne fallait ni copier servilement l'histoire en gazetier, ni la tronquer par des licences poétiques : entre ces deux écueils était une route à suivre, étroite , mais
Niv pur. FAci:.
encore belle ; nos juges décideront si nous nous en sommes écartés.
Dans une époque où tant de liberté est donnée aux travaux de l'imagination, on nous pardonnera peut-être d'avoir fait un poëme qui ne rentre dans aucune des catégories inventées dans les écoles. Si les anciens rhéteurs eussent pu soupçonner qu'un jour une armée française combattrait aux Pyramides, à Thèbes, au ïhabor, avec de la mitraille et des baïonnettes, sous les ordres d'un Agamemnon de trente ans, nul doute que, le cas ayant été prévu, les théories ne nous auraient pas manqué pour faire, selon les règles, un poëme militaire sans fable, sans merveilleux, sans amour. A défaut de ces théories il a fallu inventer des formes en harmonie avec un sujet tout neuf.
Mais, tout en conservant l'intégrité de l'histoire dans ce qui touche spécialement l'armée française, nous nous sommes emparés des incidents qui ressortaient de la nature du sujet, des mœurs et des hommes de l'Egypte, soit que ces incidents fussent presque historiques, soit qu'ils nous aient été communiqués comme traditions des pays; il y avait là un merveilleux d'un nouveau genre, moins large que celui des épopées antiques, mais plus raisonnable et plus conforme à nos goûts actuels ; ainsi nous avons mis en œuvre cette grande figure d'El- Modhi, ce typhon de l'Egypte moderne, qui n'est autre chose que la barbarie et le fanatisme personnifiés, luttant contre la civilisation.
La partie descriptive occupe une grande place dans
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notre j)oënie : iumis avons lait tous nos ofï'orls pour lier nos tableaux à l'action ; les peintures du sérail de Mourad, de l'aurore sur les plaines de Ghizé, du repas oriental, des danses des aimés, de l'inondation du Nil, du désert, du mirage, du Kamsin, d'une tempête à Ptolémaïs, de la peste, forment, avec le sujet, un tout compacte ; elles nous ont tenu lieu de ces longs épisodes épiques que le cadre trop étroit de notre plan n'aurait pu comporter.
Enfin, pour achever de mettre le lecteur dans la confidence des idées du poëte, précaution souvent fort inutile, il nous reste un mot à dire sur le mode de versification que nous avons cru devoir employer '.
L'alexandrin a été accusé de monotonie, et il laul convenir que beaucoup de poètes ont contribué à justifier l'accusation en le chargeant de rimes pauvres , sèches et parasites ; et pourtant ce vers, manié par un homme habile, a tant de souplesse et d'élasticité, qu'il se prête à tous les genres, à tous les tons ; aussi léger,
' On ;i souvent irpéle t[ue noln; t'[io(|iie ii'i'st juis |)Oftique ot que les vers ne sont |ilus en l'avenr; c'est comme si Ton avait tlit ([ue notre siècle n'est plus ni peintre ni musicien : la direction grave imprimée vers les étu<les sérieuses, loin lie nuire aux arts d'ayrément et d'imaginatinn, ne (era que les rendre plus nécessaires, en France surtout. Cliez nous, on est volontiers métaphysicien, philosophe; mais on aime à descendre des hauteurs de la pensée pour aller au salon ou à l'Opéra, et pour lire des vers, s'il ssont bons. Si c'est à des résultais positifs ([u'on juge de la faveur accordée à un art, jamais siècle ne fut, au contraire, pins pofli(ine que le nôtre. Tous nos grands poètes sont sur le chemin de la fortune, non pas avec les douze cents livres de M. Colberl, mais grâce à la généreuse protection du public, ministre bien plus riche et bien plus puissant. Le siècle antipoetiqne élail celui où le libraire Barbin disait : « Monsieur « Despreaux, vulrc l.ulriu s'cnlevc; nous en vendrons ciiK] l'eiils exenqdaires, u s'il plaîl à Dieu. "