CHANT SECOND
Un Qui vive? perçant résonne ; l'étranger Précipite le pas de son cheval léger En s'écriant : « Tremblez, chrétiens, race infidèle! Des cavaliers du Nil je vais armer le zèle... Ils sont venus les jours par le Coran prédits : Ï/Égypte se soulève, et moi je vous maudis! »
A ces mots, sous le feu dont il brave l'atteinte.
De la double muraille il a franchi Fenceinte.
Et dirige son vol, plus vite que Toiseau,
Vers les lacs de Natroun et le Fleuve-sans-Eau ' :
Quel est son nom? Son nom, ineffable syllabe.
Se prononce tout bas dans la veillée arabe ;
On dit qu'il fut créé, pour de secrets desseins.
Sous les dunes d'Ammon, ou chez les Abyssins ;
Mais, quel que soit le peuple où le sort le fit naître.
Dans le sein d'une femme il n'a pas reçu l'être :
Les esprits infernaux le protègent : on dit
Que le plomb des chrétiens sur son tlnnc nu bond il
Aiorii \n iJKY. 5Ô
Ou il
<li<irm<' les i;d\;ds ; (jue s;i puis>;inle li.iiciiir
e ir honlcl qui >iiH(' d;in> l;i pi;iin<'.
\:uv
nixsU'rieux ri [U'oplièle iniposU'ur,
Son
nom esl l{L-\l(H)in, Ijinjjc^ exierminateur.
1 Mmîs
rien ne trouble en<'or b' long repos du r.niie :
Aiitoui' (le ses remparts h plaine esl solilaire :
Cest
riieure où le soleil, iiiimobile au zénilb.
Des
sépulcres épars eml)rase le granit ;
Du (
lésert <le Ghizé la luisante ])oussière
Comme un miroir poli lellète la lumière.
Et le Bédouin qui suit le sentier sablonneux
Dans son poumon brûlant naspire que {\v> feux.
Ah!
du moins, s'il pouvait, nu cenlre d(^ bi plaine,
! Poui
• <''leindre laideur qui sèche son haleine.
liespirej* un inslajil Tahii délicieux
oasis d'Hellé, que déyorenl ses yeux^!
; Mais
la belle oasis, comme une ile sacrée.
Aux
esclaves du iNil int(»rdit son entrée ;
lier mameluk, despote souverain.
De ce ricli(> domaiiu' exclul le pèlerin.
CHANT SKCOMK
(Test la que Mourad-Bey, sons de verts sycomores, Au muriniire éternel des fontaines sonores, Sons de frais pavillons de cèdre et de santal, Pare ses v(din)tés du luxe oriental.
Dans son divan ponijXMix le vent frais de 1 Asie Se plisse en apitanl la ^el•le jalonsie; Sur le niarlue p(tli dun vaste corridor lîjnnpeiil (Ml l(Uie,s auueanx les ar;d>es(iii<^s d oi'
L'ii'is. le hnsilic. l;i rose flfflumpo,
Korniciil de ses jardiii> l;i ceinture eiiihaiinice.
E\ le tiéle j)almier de snii lar{M' exeiilail
Oiulu'(»|>,e ;uec aiiKMir les d(nnes du S(M'ail.
I^a, (juittant. sans témoins, leurs tuniques de «jaze.
Kelles de nudité, les tilles du Caucase.
Sous de secrets trésors promenant le miroir.
Préparent à Mourad les délices du soir:
l]l lui. sur lottomane où sa lanp^ueur repose.
Knivré des parfums de cinnamme et de rose,
A ses ongles polis imprime le carmin ;
Ou, portant à sa lèvre un tube de jasmin.
11 lu'ùle gravement la feuille opiacée
Oiie pour son doux seigneui' cueille Laodicée '.
Héros vol ujtl lieux qu'assiège un mol ennui. Ouel œil. en ce moinenl. rec(uniaîti'ail en lui Ce be\ ^r> mann^luks, fils de la Circassie, i)\i\ unuiiil de ronihals sa jeunesse endui<ie!
ô() CHANT SKCOINI».
Il laiij^uil au sérail... Mais, quand ce bras puissaul Se roidit pour von^jer la gloire du (-roissauL Ce bras, dajis la bataill(\ armé pour le ])roplièle, Couiuie un hochel d'eut'ant fait voler une télé... Ab ! tant que ee beau jour luira s»ir riiorizon. Qu'il goûte (tu bareui le suave poison! Le s(deil de demain sera moins doux peut-éti'e ! Qu'il soit heureux eneor, ses femmes vont ]»arai(re Voici rheure pudique où Teunnque tbébain. Habitantes dauu)ni-, les lamène du bain ; De jeunes Icoglans, nés dans la Ciéorgie, Hangent autour des murs béclatante bougie ; D'autres sur les divans sèment les doux coussins, Poi'tent les mets exquis sur de larges bassins, El jettent dans le vase on le tison pétille, Du sérail de Stamboul l'odorante pastille. Les femmes cependaul, que le lu'y suit (U'> \eii\. Marchaient sur les lapis d'un pas sil(Micien\. Quand, an signal du maiire, un esclave d Asie r(»ucli(> d nu dnijvl b''j>,ei lOdalisipie choisie :
M(M K AH-HKV.
.-ïé
\a\ <'a[)liv(' s'aiTÔlc, cl driiv cimuqucs blancs
Tnsqii'nnx pieds de "MoiiiMd ;)iiid('nt ses pas li'ciiihljiiil-V
Pour la première fois la liiiiide Persane
Levait dans le sérail son voil(^ diaphane :
IJji vieux marchand dOrmus, par Mouiad appelé,
Ce matin Ta vendue aux (Hinuques d'ïlidlc
Mourad a r<spir('' son haleine amoureuse. Pin- i\i)\\(-(' ({111111 |);ulinn de lAïahir heiireiisr
,">,S CHAINT SECOM).
L'ivi'essc dans son ((jeiii' ieimente : il va saisir Ua sein tout palpitant de honte et de plaisir... Tout à coup les éclats dune voix inconnue Ébi'anlent du sérail la sonore avenue : L'Africain monstrueux. arp,us des corridors, Képond par un cri rauque aux clameurs du dehors ; L'impétueux Mourad, qui de rage frissonne. S'élance au vestibule où cette voix résonne ; Sur le seuil du palais il pose un pied hardi. Et tressaille de joie en voyant El-Modhi : « Entre! - lui dit Mourad : et sa main, familière. Ouvre de son divan la salle hospitalière. « La paix soit avec toi ! dit le sombre étranger ; (. Malheui- h qui sommeille à l'heure du danger! « Tu règnes sur l'Egypte aujourd'hui; mais peiit-éiie « L'Égvpte dans trois jours aura changé de maiti'e... « Les Francs ont envahi la terre des élus : « Alexandrie est prise et Koraim n'est plus! La hoî'dc saciilegc. aux sables échappé(\ « V\'è< (\o< !'ives (hi Nil a celle hciii'c csl < auipée ;
Mni il AD-HK V
ôî)
'< Elle appi'ochc du (^nii-c... cj Monrad. ciidniiiii.
'( Sur des coussins de soie .iiiciid >uii ciuienii!
« — l'^l-Modlii, f|ii(d Ian5)a;{<' esl sorti rie ta lioucdic!
«' Qu'Allali sè('li<' à I inslaiil celle main (|iii le Idiidie.
' (Jiie iiinii nom soil ra\('' du li\re de l;i loi.
« Si le Iniiil ddn enmhat esl venn jiisqn a moi!
" Oue \eiilenl co (diréljens? \ Ci's mcni lieln- dcnnainc
' Quel sultan les conduit? qnel motil' les amène?
<' — Ecoule, Mouiad-Bey : les chrétiens, en naissant,
" Sucent avec le lait la liain<' du Croissant.
" Et Dieu les a maudits! Sous les murs de leurs \ille:^
« Ils plantent des nopals et des liguiers stériles ;
" Leur Nil ne sort jamais de son canal étroit,
'< Leur ciel est nébuleux et leur soleil est froid.
" Pareils à ces oiseaux, convives de 1 hyène,
'< Qui noircissent les aii's de leurs ailes d'ébène,
'< Us \iennent de\(n"er rEp,\ple... Leui' sultan
X Semble lin .j;i-ossier leilali sons son luinihle caltan :
»< Son corps frêle siiççiunbe an (dioc dune jtataille.
<( Et t<Mi sabre, delxnit. dépasserait sa taille.
10 ClIA^T SECOM).
' Maintenant, ô Monracl ! iccucillc dans ton sein
" Les suprêmes avis du [uophèle abyssin :
<< Arme tes manuduks ; que rÉ^jypte assoupie
« Se réveille avec eux contre une rac<^ impie!
« Attends nos ennemis : Dieu te les livreia
« Près les tombeaux d(Mruits qui boidcMit Saccani.
« Kt moi, je vais tirer le glaive de Tarchange,
" Le glaive Zuphalgnr, qui punit el qui venge ^ :
(I Plus de repos pour moi! je ne cueille, en courant
» Que le fruit du palmier, que Tonde du torrent ;
w Je franchis le désert : du pacha de Syrie
" J'appelle à ton secours la milice aguerrie;
« Et les peuples de Tor, à ma voix réveillés,
« Chasseront les chrétiens des bords (juils oui sitiiillés''
.c Au sabre des élus El-Modhi les condamne.
« Sur eux et sur leurs fils, sur leur culte profane,
« Anathème! ils sauront que. ])our leur cliàtimenl.
(I Je suis, sur Al-Boiiar, tombé du firmament! •
11 dit, et, sans attendre une vaine réponse,
Comme l'esprit des nuits dans la plaine il sVnfonce.
MOrUAD-BEY.
Moiirad frémit de rage à pps dernier? aerents : Les rapides éclairs de ses yeux menaçants Étincellent dans Tombre; et sa voix, qui lésnnup , Trouble de Toasis le repos monotone.
A ces cris belliqueux, à ces accents connus. Les mameluks épars accourent demi-nus ; Ils répondent de loin; et, dans la solitude. On entend leurs coursiers hennir d'inquiétud<'. Mourad, sur 1 étalon que lui-même a sellé.
Doinw un dernier regard au doux sérail d Hcllé;
42 CHANT SECONIK
Et, comme iiii léopard forcé dans son repaire. Il bondit, en hnrlant, snr la route du Caire.
Cette nuit même encore, au désert échappé. Sur les rives du iNil Bonaparte a campé. Un écho prolongé qui sur le tleuye roule. Son lugubre pareil à la voix de la houle. Pareil au timbre sourd qui dans l'air va mouiir. Porte aux soldats français le canon d'Aboukir '.., Leur âme, abandonnée à d'horribles présages. Imprime la terreur sur leurs pâles visages ; F.t tous, silencieux, tournés vers l'occident. Montrent le ciel rougeâtre et l'horizon ardent.
Aux premières lueurs de l'aube, sur la rive. Épuisé de sa course, un messager arrive : La sueur et le sable ont souillé ses cheveux; Aux humides lambeaux de ses vêtements bleus Pendent les ancres d'or par les flammes noircies. \u\ légions du rainp. autour de lui grossies.
M (H 15 A l>- HK V. 'i7i
Il sadressp: sh Itoiiclic cxliiilc un Inihlo son;
<Mi M ciiU'irI (jur <•('> mois : hiuL^s. Vhoikik, Nf:is(>\!
LetiVuvahle récit dans sa l'aïKjue poitrine Kxpire; mais l'armée en tremblant le devine : Bientôt elle apprendra qn'en cette nnit de deuil La France peut trouver même un sujet d'orgueil... On dit que ses marins, d'une voix étoulfée. Saluaient leur cocarde aux chapeaux agrafée. Et, près de s'engloulir dans les brillantes eau.\. Clouaient les trois couIcMirs aux mAtsde leurs vaisseaux
Soldats, vous laverez ces désastreux vestiges : Le sort veut vous contraiudre à créer des prodiges ! Un cercle de périls autour de vous s'étend: Aux plaines de Ghizé Mourad-Bey vous attend ; Nelson vous a fermé la barrière de l'onde. Isolés dans TÉgypte et séparés du jnonde ;, Pour revoir la patrie il vous reste un chemin : C'est le champ de bataille... il s'ouvrira demain!
AHGIIMKMT
Les plaines du Caire au lever de l'aurore. — Les pyramides de Gluze. — Arrivée de Parinée française devant les pyramides. — Proclamation de Bonaparle. — Mourad-Bey sur les hauteurs d'Embabeh. — Dénombrement de l'armée égyptienne. — Portrait de Mourad ; son discours aux mameluks. — Premier ciioc de la cavalerie contre les carrés. — Incidents de la bataille. — Déroute des mameluks. — Épisode de Sélim. — Fuite de Mourad-Bey dans le désert.
; '-^^rr-M^r
^ ^îff
LES PYRAMIDES
(rÉTAiT 1 heure où jadis Faiirore au feu précoce Animait de Memnon l'harmonieux colosse; Elle se lève encor sur les champs de Memphis. Mais la voix est éteinte aux lèvres de son fils: Les siècles Font vaincu, l'œil reconnaît à peine Le p,éant de granit, étendu sur larène :
48 (, IIANT TUOISIEME.
Il semble un de ces rocs que, de sa forte myiu,
La nature a taillés en simulacre humain*!
L Arabe en ce moment, le front dans la poussière.
Saluait l'Orient, berceau de la lumière ;
Elle dorait déjà les vieux temples d'isis,
Kt les palmiers lointains des fraîches oasis ;
Une blanche vapeur, lentement exhalée.
Traçait le cours du Nil dans sa longue vallée :
Le brouillard fuit; alors apparaissent aux yeux
Ces monts où Pharaon dort avec ses aïeux ;
Sur locéan de sable, archipel funéraire.
Ils gardent dans leurs flancs un poudreux reliquaire,
Et, cercueils immortels de ce peuple géant.
Élèvent jusqu'aux cieux la pompe du néant ^!
Cependant le tambour, au roulement sonore.
Annonce que l'armée arrive avec Taurore :
A l'aspect imprévu des merveilleux débris.
Un saint recueillement pénétra les esprits ;
Et nos fiers bataillons, par des cris unanimes.
Des tombeaux de Chéops saluèrent les cimes.
LES PYRAMIDES. M
Inspiré par ces lieux, lo chef parle, et ces mot? Dans Tarmée attentive ont trouvé mille échos : Soldats, Iheure est venue où votre forte épée Doit briser de Mourad la puissance usurpée : Des tyrans mameluks le dernier jour a lui ! Dans le feu du combat songeons tous aujourd'hui Que, sur ces monuments si vieux de renommée, Quarante siècles morts contemplent notre armée ! » Il a dit; aux longs cris qui résonnent dans l'air. Se mêle un bruit d'airain froissé contre le fer ; Et ce fracas guerrier, perçant la plaine immense, Révèle à Mourad-Bey les soldats de la France.
Le chef des mameluks, de leur approche instruil. Sur les dunes de sable a campé cette nuit ; Embabeh voit briller sur la cime des tentes Létendard du prophète aux crinières tlottantes; Et ce camp populeux, sur les hauteurs tracé. Semble un vaste croissant de canons héiissé.
CHANT TU()ISIE3IE
Là vcillcnl les spahis, les fougiUMix jaiiissairos. I>(s ])eiiples (rOccidont éternels adversaires;
Dix mille mameluks, au vol précipite, Du désert sablonneux couvrent la nudité; h autres du Nil voisin ont bordé le rivage : H- refoulent à oauebe une borde sauvage De Grecs, d Xrméniens, de Cophtes demi-nus DMiicaius arrivés de pays inconnus; De paisibles fellahs, lourbe indisciplinée. Par 1.1 peur <hi hnlou an péril ('(Hidinnuce ;
LES PYP.AMIDES.
D'Arabos vagabonds que Tespoir du butin
Autour des mameluks lallia ce malin :
Ces nomades soldats pressent leurs ranj^jS timides
Des tentes de Mourad au pied des Pvramides.
Bonaparte s'avance, et son regard si prompl
De la ligne ennemie a mesuré le front ;
Son génie a jugé le combat qui s'apprèle,
Un plan vainqueur jaillit tout armé de sa tête :
D'agiles messagers, sous les canons tonnants. Portent Tordre du chef à tous ses lieutenants,
52 CHAiNT TUOISIEME.
Et bientôt à leurs voix l'obéissante armée liln six carrés é^jaux dans la plaine est formée
D'épouvantables cris ont troublé le désert ; De l'enceinte du camp, sous leurs pas entr'ouvert, Des hauteurs d'Embabeh, peuplé de janissaires, Accourent au galop Mourad et ses vingt frères ; Déjà le bey superbe a parcouru trois fois Les rangs des mameluks alignés à sa voix : Qu'il est brillant d'orgueil ! Jamais fils de prophète N'avait paru plus beau sous son habit de fête : Une aigrette mobile, aux rubis ondoyants, Orne son turban vert, respecté des croyants; Sur sa mâle poitrine, où le croissant éclate, Pendent les boutons d'or de sa veste écarlate ; Un large cachemire, en ceinture roulé, Supporte un atagan au fourreau ciselé ; Sa main brandit un sabre, et sur sa haute selle D'un double pistolet la poignée étincelle'''.
LES PYRAMIDES
Les clicrs suivent ses pas; léclalanl cavalier, l) un geste impérieux à sa main familier, A l'ait taii'c! la foule eu 1ouj>, cercle épaissie.* Moui'ad s est écrié : >< Inls de la Circassie,
« De la loi du prophète invincibles soutiens,
« Les voilà devant vous, ces odieux chrétiens ;
« Étrangers sans abris, comme une écume immonde
(( La mer les a jetés sur l'Egypte féconde ;
« Uebut de leur pays , en ce climat loinlaiu
<( Ils viennent se gorger d'amour et de buliu ;
« Déjà maîtres du Nil, dans leurs folles pensées,
« Ils pillent nos moissons sur la rive entassées ;
« Soumettant vos coursiers à leurs indignes mors,
« De nos chastes sérails profanent les trésors ;
< Et, blasphémant de Dieu la puissance invoquée,
'( Frappent son peuple saint dans la grande mosquée.
<( Eh! quels bras impuissants pour d'aussi grands desseins!
X Voyez ces cavaliers, ces pâles fantassins,
« Qui, vaincus par la marche et déjà hors dhaleine,
(< Fondent sous un soleil qui nous échautfe à peine ;
>( Et ces chevaux chrétiens, fils de pères sans nom,
t( Tout palpitants de crainte au seul bruit du canon !
<( Que béni soit Allah ! sa colère allumée
« Au sabre de ses fils condamne cette armée ;
« Sa main droite a jeté ces indignes rivaux
« Comme la paille sèche aux pieds de nos chevaux.
<< Obéissons à Dieu! Ce soir, ivre de fêtes,
« Le Caire illuminé contemplera leurs têtes ;
« Et l'insolente Europe apprendra par nos coups
' Que rÉgypte est esclave et n'obéit qu'à nous.
LES PYRAMIDES
M;irrli(»ii>! p^loire anxcroyanis cl mort aux iiilidflos! -
Comme le vent de feu. dont les immenses ailes, Du mobile désert tourmentant les vallons. Précipitent T arène en larges mamelons ; Ainsi des musulmans l'impétueuse masse 1)11 Nil aux rangs chrétiens a dévoré lespace.
On dit (piau premier clioc de ces fiers circoncis. Les vieux ré]>uMicains pâlirenl. indécis^!
Jamais dans ITialie, aux (glorieuses rives,
Ni les Germains couverts de cuirasses massives,
Ni des légers Hongrois les poudreux tourbillons,
N'avaient d'un pareil choc heurté nos bataillons.
La profonde colonne, un instant ébranlée,
Vit le fer de Mourad luire dans la mêlée ;
Mais, à la voix des chefs, déjà les vétérans
Sur la ligne rompue ont rétabli les rangs.
Ainsi, dans ces marais où les hardis Bataves
A l'Océan conquis imposent des entraves.
Quand la vague, un moment, par de puissants efforts,
De son premier domaine a ressaisi les bords.
L'homme accourt, et bientôt une digue nouvelle
Montre aux Ilots repoussés sa barrière éternelle.
Dites quel fut le chef qui, sur ses régiments,
Vit luire le premier les sabres ottomans.
Toi, vertueux Desaix! Au point d'être entamée,
Déjà ton dévouement nous sauvait une armée.
Dans les carrés voisms, le soldat raifermi.
Du même froni que toi regarde l'ennemi ;
LES l>VUA>linES.
Il revient plus terrible, et, dniis la plaine immense. Sur six points isolés le combat recommenee. Déjà les mameluks, lancés de toutes parts, Assiègent des chrétiens les mobiles remparts. Tantôt, pressant le vol du coursier qui le poite. Moui'ad devant les langs passe avec son escorte.
Et le geste insolent du hardi cavalier Provoque le plus brave en combat singulier; Tantôt sa voix, pai'eille à Voui'agan qui toiiiie De tons b's mameluks lorinaul une cohniue,
Sous la ligne de feux les pousse en bonds égaux.
Et cet amas confus d'hommes et de chevaux
Résonne sur le fer des carrés intrépides.
Comme un bloc de granit tombé des pyramides ;
Partout la baïonnette et les longs feux roulants
Des fougueux mameluks arrêtent les élans ;
Et, telle qu'un géant sous la cotte de maille.
E'armée offre partout sa puissante muraille!
(Uoire à Napoléon! on dirait que son bras
Par des chaînes de fer a lié ses soldats,
l^t que son art magique, en ces plaines mouvantes,
\ bâti sur le roc six redoutes vivantes.
Français et mameluks, tous ont les yeux sur lui ;
Au centre du combat, qu'il est grand aujourd'hui !
Sur son cheval de guerre il commande, et sa tête.
Sublime de repos, domine la tempête.
Alourad l'a reconnu. <( Bey des Francs, lui dit-il,
« Sors de tes murs de fer, viens sur les bords du Nil;
« Et là, seuls, sans témoins, que notre cimeterre
(( Dans un combat à mort dispute cette terre! »
|J<:S l'Vr. AMIDKS.
A ces cris do. Mourad vingt braves réunis Frémissent de laisser tant d'allronls impunis . A leur tète Junot, Lannes, Herthier, la Salle, Du centre aux ennemis vont francliii- lintervallc; Vax même temps, au liane des bataillons froissés, Six mille mameluks tombent à flots pressés. (Vest rheure décisive : un signal militaire Tonne, et, comme 1 Etna déchirant son cratère,
L'angle s'ouvre, et soudain sur les rangs opposés Le canon a vomi ses arsc^naux brisés;
GO CHANT TROISIElME.
Les gréions, échappés à leur bouche qui gronde, Volent avec le feu dans la masse profonde, Et sous les pieds sanglants de six mille chevaux, La mitraille a passé comme une immense faux.
Jour de mort et de deuil, où l'Egypte étonnée Vit de ses mameluks l'élite moissonnée ! A ses plus braves chefs Mourad a survécu : Quel œil reconnaîtrait le superbe vaincu ? Sous la poudre et le sang qui sillonnent sa face, On voit briller encore une farouche audace ; Haletant de fatigue, il ne tient qu'à demi Le tronçon d'un damas brisé sur l'ennemi. Et quitte en soupirant ces plaines funéraires Qu'inonda sous ses yeux le sang de ses vingt frères.
De ces héros, tombés pour l'honneur du croissant «, Un seul reste debout : guerrier adolescent,
LES PYRAMIDES. 61
Jamais, jusqu'à ce jour, son audace contrainlo.
Du Caire paternel n'avait franchi l'enceinte ;
Du fond de ses jardins, verdoyante prison.
Il contemplait le Nil fuyant à l'horizon :
Ou, près d'une ottomane, appelant ses captives,
11 enivrait ses yeux de leurs danses lascives.
Allah lui réservait un plus noble destin !
Les femmes du sérail ont pleuré ce matin :
Elles ont vu Sélim, sur son cheval de guerre,
Brandir, en souriant, un large cimeterre,
Et voler pour rejoindre, aux heures du péril.
Ses vingt frères campés sur les rives du Nil :
Ses vingt frères... Hélas ! la ^uix de leur prophète
Les avait conviés à leur dernière fête !
En vain le peuple en deuil, à la cbute du jour.
Sous les portes du Caire, attendra leur retour:
Ils ont vécu! Sélim compte, dun œil farouche.
Leurs cadavres tombés sur la sanglante coucbe.
Et qui, la veille encor de ce jour éternel.
Déposaient sur son front un baiser iralernel.