CII.V.N I TROISIEME
« Dieu le veut ! » a-l-il dit . et son àuie oppressée D'un désespoir sublime a coueu la pensée :
Du milieu des fuyards, il appelle à grands cris
Quarante mameluks, formidables débris.
Qui sur les rangs français, dans les charges fatales.
Avaient poussé vingt fois leurs agiles cavales.
« Amis! dit-il, tirez vos sabres flamboyants,
< Allons mourir! que Dieu soit en aide aux croyants ! »
LES l»YlUMII)i:s. (ir,
A oos mots, ontraînant cet escadron d^'-lilc. Vers le front de Desaix Sélim le précipite, Et, le premier de tous, sur le rempart daciei-, Fait voler par élans son rapide coursier : Tel un obus, vomi par le bronze qui lonnc Laboure dans ses bonds Fimmense polvgone. Tous arrivent de front ; devant les fantassins Ils fixent brusquement leurs coursiers abvssins; Le mors impérieux qui les pousse en arrière Les force à se cabrer sur la triple barrière, Et, dans le bataillon ébranlé sous leur poids, Les quarante chevaux retombent à la fois ; Impuissant désespoir ! la ligne de l'armée. Comme un ressort pliant, sur eux s'est refermée, Et ce carré de fer, qu'ils viennent d'entrouvrir. Est l'arène fatale où tous doivent mourii'. On dit que, pour venger leur défaite impunie. Ces guerriers, signalant leur farouche agonie, Sanglants, percés de coups, sous les chevaux foulés. Ressuscitaient encor leurs tronçons mutilés ;
Au festin de la nioit, eiïroyahles convives, Ils mordaient nos canons de leurs dents convulsives. El, rampant sur le sable, un poignard à la main, Jusqu'aux pieds de Desaix se frayaieni un chemin.
Enfin lange de mort les touche de son aile ; Leurs yeux, déjà pressés par la nuit éternelle, Cherchent en \ain Sélim. Us rappellent : leurs voix iMurmurent au déserl pour la dernière lois!
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LKS MVI5A >l IDES.
Et CCS nobles amis, victimes volontaires, Meurent en embrassant leurs coursiers militaires.
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Ah! si les mameluks, tant de fois repoussés.
Ramenant au combat leurs restes dispersés.
Du j^énéreux Sélim avaient suivi la trace,
La victoire aurait pu couronner tant d'audac(»,
Kt, sous le joug de fer de ses beys absolus,
Le Caire aurait langui, peut-être, un jour de plus!
Tout a fui ; des vaincus Tondoyante mêlée Couvre du vieux Memphis la plaine désolée,
Et la pâle Épouvanle, au conseil incertain. Leur indique, en tous sens, un refujje lointain. Des timides fellahs les bandes ya^jabondes Gagnent du Mokatan les carrières profondes ; D'autres, du large fleuve entr'ouvrant les roseaux. Abandonnent leur vie au courant de ses eaux.
Infortunés! en vain, refoulés sur ses rives, Us embrassent du Nil les ondes fugitives , Du rivage envahi , de longs feux soutenus Atteignent, sous les flots, les nageurs demi-nus.
LES PYRAMIDES. 07
Quand la nuit s'effara, la diligenlo aiiroiT Vil du saii{î des vaincus le fleuve roujje encore ; Sur le Nil limoneux on vit flotter lonjjtemps Les turbans déroulés, les splendides caftans, Les pelisses dont l'or dessine les coutures ; Les housses des chevaux, les soyeuses ceintures. Et ces flottants débris, que la vague apporta, Contèrent la bataille aux peuples du Delta.
Ainsi le fier Mourad, dans sa fuite hâtée, Abandonne aux chrétiens la plaine ensanglantée. 11 s arrête parfois : ses regards incertains Cherchent à Thorizon ses pavillons lointains, Et le mont sablonneux où, debout dés Taurore, Sa tente était si belle, au pied du sycomore. Peut-être, en ce moment, dans le sérail d'Hellé, Le secret de sa couche est déjà révélé, Et, dans son propre lit, ses femmes demi-nues Subissent sans effroi des lèvres inconnues!! !
os CHANT TROISIEME.
Déchirant souvenir ! Tandis que, sur ses pas,
Hurlent les mameluks échappés au trépas,
Lui, soumis sans murmure aux décrets du prophète,
Marche comme courbé du poids de sa défaite.
Et bientôt le désert offre à ces grands débris
Son océan de sable et ses vastes abris.
Pour harceler Mourad, que sauve la fortune,
Junot va s'élancer sur la brûlante dune ;
Mais la voix du tamboui- pioclame le repos :
Alors un grenadier, vieilli sous les draj)eaux.
Saisit un étendard qu'a déchiré la balie,
l']t gravit de Chéops la tombe colossale.
Par les gradins rongés au souffle des déserts.
Par les angles détruits, il monte dans les airs ,
Et d'un sublime effort, tout palpitant encore.
Plante sur le sommet le drapeau tricolore.
Soudain du camp français un long frémissement
Salua, par trois fois, l'antique monument.
Vous eussiez dit qu'alors tous les rois Plolémée
Sortaient de leurs cercueils pourvoir la grande armée;
LES PYRAMIDES
Gi)
Que les morts, dépouillant un suaire en lambeaux. Quittaient Nécropolis, la ville des tombeaux ', Et, gravement posés sur des assises noires, Dans la langue d'Isis célébraient nos victoires. Tout de la vieille Egypte annonçait le réveil : Le ciel était d'azur, l'air calme, et le soleil Semblait, en s'abîmant dans les gouffres humides. Sourire à Fétendard qui flotte aux Pyramides.
AUGL'MENT.
Une nuit au désert. — Bivac de rarniée. — Scènes militaires. — Rondes. — Description de monuments égyptiens. — Allocution du général à l'armée. — Entrée au Caire. — Dénombrement des différents corps. — L'Institut fran- ,-jis. — Fête républicaine. — Cantique oriental. — Repas turc. — Fête du Nil. — L'armée se dispose à (piitter le Caire. — Expédition de Syrie.
LK CAIHK.
Mais le lidcjni dc.^ iiiiils. Icntpnicnl (Icroiilc Confond avcM- le sol I hoi'izon reciilo; Le bniil dr la balai llo expire, et dans la plaiiir Le silence pensif a repris son domaine. Alors les sons eonfus d'un élranj^e concerl Sï4è\en1 lentement; Timmobile désert
7i CHAM ni ATKi k:\ii:.
Kcoulo, roinmc un liomme en sa vague insomnie. Des cascades du ÎNil la lointaine harmonie; Dans ses cris éternels, le noclmne (grillon Demande ;hi sol brùlani un liumide sillon ; l'^l, (ransfii)»,!' des ean\. siii' le s;d)le infei'lile Se liiiine, en nuiP,issant, I immense crocodile. A CCS hiMiils s<denncls. pour l;i pi'cmicic l'ois Des Innnnu's iiKMnmus in(''lcnl icni- .;',i;ni(lc \oi\ : Sur In lionc du ^^i\\^^\) le r\\ dcveil icsonuc. 1^1 \i\ s éteindre nu loin comme un bru il nnmolom^ One, sons un lonp^ poi'liqne, an milieu de In nuil. L'écho redit plus faible à l'écho qui le suit. Aux rougeâtres lueurs dont la plaine est semée. Comme une masse informe on distingue Tarmée, Et les soldats errants dans les groupes confus : Assis sur les tambours, couchés sur les alï'ùts, Les vétérans conteurs, accoutumés aux veilles, De leurs premiers travaux redisent les nuMveilles, Alors qu au mont Cenis, d'un geste de sa main, Le jeune Bonaparte imposai! un chemin.
LK (.AMIK.
Kl (|ii(', (lu lijiiil (les mollis, r.iiiiKM' ('iioij;ii('illir' ('.(Hilciiipl.iil sous SCS |M('ds Jéclalniilc llnlic. Ils passriil loiir a lotir, dans Iciii- lapidc clan. [)c (ïnMiioiic a Lodi. de M.iiiloiic a Mil.iii. I'>l i'(''j)clciil sans lin celle iiui(>i(|ne liisloiic (>u eliaquc nom <le \ille est un uiun de \ieloirc. Cependant, auloui- d'eux leiiis e(un|)aj{n(m>^ assis De? Homères du e,nn]) ecoulenl les reeils:
l"]| reliaiijtc l)i\;i('. (|ue la nuil en\elo|»|»e. Dans un radre d\sie ollVe \\\\ lahleau dlùirope.
Les pieds liemleiil S(»u\eiil les sahres al'ricains. Les liirhaiis doiil les [jlis jecelenl des sequins : Des étalons sans maître, enant a laventniv. Passent en InMinissaut parmi la tonie obsenre: Vers le t'ontl de la seene, acteurs silencieux. Des mameluks caplits (Ui \()it luire, les yeux, Lt sur les ranj>,s presses des <{r(>uj)es circulaires S"allon^,e pesammeul le cou dt^s di(muulaires.
Tandis que nos ^^uerriers, par de j>,rands souvenirs. D'une nuit de triomphe occupent les loisirs. Dautres par pelotons, dans leur rcmde assidue. Explorent du déseit la muette étendue.
Et visitent sans bruit les postes reculés. Sous de vieuv monuments dans la plaine isoles. Le qui-vive perçant des rauques sentinelles Résonne dans le creux des tombes éternelles. Près du mont de Chéops, un garde aventureux Surgit, comme un point noir, de ces rocs ténébieuv
LK CAIISK.
Où k' d(''S(Mi lui iiKnili-c ;i s;i lil.iiiclic >iii nice Du sphinx inuiiuiiK'iilHl la .;»i[',aiilesqiK' faco;
E\ d'autres, pour Ncillci ;ui\ (laii«»,('is de la miit. Kncnt sous les arceaux d Un vieux leniple deliuil De loin un croirait \oir i\v> onilucs fantastiques Célébrer, sans témoins, ces nn stères antiques Où les pi'ètres dlsis. élei;vnanl les llambeaux, fnitiaient le peuple aiix secrels des lonibeaux. Hélas! des ctranj^er-. <lau> ces murs solitaiies. Ont assis sans resped leurs poslo mililaii'es.
7S CHANT QLATIUEME.
Le vciK'i'aMc cclio du fond des soiilcriniiis Hépète avoc (effroi de |ii'(tl';ui(S rclVnins. Conuiio aux joiii's sidciiiuds (tii ll'jjNpIc soiimix' Ouvrit SOS uioiiuniouts aux scddals de ('-aml»\>t'.
hcja les j>ivuadiei'S, dans lour niai'rlie indécis.
rouillent les corridors par les toi'ches noiicis :
Ils admirent lonjjtemps, sur les Irises tombées,
r^e vif azur qui leinl l'aib' des scarabées.
Les feuilles de lotus, les farouches tvphons.
Les pji'anits constellés qui parent les plafonds ;
Les murs (ui vainement de muets caraclèies
D'un magique alphabet conservent les mvsteres .
Les tètes d Anubis aux buij^s bandeaux |)li>sés ;
Les p) loues massifs, en talus abaissés.
Qui, depuis trois mille ans, sur leurs faces jumelles.
Gardent les dieux sans nom aux pendantes mamelles;
Le piédestal sonore ou mufjissait Apis ;
Kt b's sj)lHn\ merveilhMix. j^ravement accroupis,
Oui scilllilriil. ^\iv le x'ilil de l;i lonnilf HNcmir. Propuscr .111 |t;i-^<;nil iiiir cnijinic inrciDiiiic '.
Copeiulniil iKniln'c l'nit : le chiiion nuitiiial Sous les j»nlmi(Ms (rilollf floiiiic iiii incmi^'r -i;;iiril. Et des Fijincnis juveux J;i piande caravaiu' Sévcilh' (laii> la plaine aux sons He la diane. Honapai'lc a dicxal. rie «s rliol's rsrorté.
Des jardins de Mourad vers le camp s'est porté.
SO cil A. NT or AT ni KMIv
Il parle, ol lo> soldats, <ni enivre sa pi'ésence.
Pour entendre sn voix se pressent en silenee :
« (lonipafjnons, hier eneore nn superbe ennenji
« Campait sur le sol nièirn^ où vous avez dormi.
" Le Nil respire enfin lil)re de ses despotes;
.( Vainqueurs des mameluks, à nos eompntrioles
(( Nous monti'erons nn jour, d'un bins eieatrisé,
i( Les étendards eonqnis aux plaines de (lliisé.
<( .Te suis routent de vous; ma voix reeonnnissanle
« Vous l'elicile ;ni nom de l;i pati'ie nltscnlr !
<( Un lepos méi'ité ^ons attend aujonrd hni ;
(I Le Caii(\ snns défense, invoquant volic .ippiii.
« Vous ouvre ;ivee ti'anspoiM son eneeinte s;irr<'e :
(' Respectez une ville a voin^ loi livrée:
u Que TLgvpte soumise, au milieu de vos ranj>s,
Il Trouve des protecteurs, et non des conquérants ;
<( Soufrez que d'autres lois gouvernent ces rivages.
« Gardez-vous de troublei' leurs mœurs et leurs usages:
'( Détournez vos regards de leurs sérnils jaloux :
« Accoutumez le ])en|)le à priei' devani vous.
LK CAIRK. 81
« Et puisque l'Italie, à nos armes soumise, << Nous a vus respecter Jésus-Christ et Moïse, « Honorons Mahomet dans e<'s lointains climats : « Saluez leurs imans, leuis clieiks, leurs ulémas. <' Songez que les Romains, guerriers et politiques, <( Laissaient aux nations leurs coutumes antiques, < Et, tolérant partout des préjugés pieux, « Aux dieux du Capitole associaient leurs dieux. » Il a dit, et sa main a désigné le Caire : Les chefs vont répétant le signal militaire. Soudain, comme un serpent dans la nuit engourdi Glisse sur ses anneaux aux rayons du midi. Tout le camp, rassemblé de colonne en colonne. Sur la route du Caire en ordre s'échelonne. Ainsi marche l'armée, et ses premiers di'apeaux De la porte du Nil effleurent les arceaux ; Tout le peuple du Caire a devancé l'aui'ore ; Il n'a pas attendu que, sur la tour sonore, Les aveugles musseins aient annoncé le jour ; Sur le dùme d'Hassan à rimmense contour.
H-i CHANT 01 ATRIEME.
Sur les hauts minarets élancés dans l'espace, Sur les toits des maisons aplanis en terrasse, Sur les frôles balcons, d où s échappent des Heurs, Trois cent mille turbans aux brillantes couleurs, Sous Tazur d un beau ciel mosaïque animée, De leur aspect magique éblouissent l'armée ; Elle entre : des tambours les roulements lointains. Les pavillons de 1 Inde aux grelots argentins. Le trombone, le cor, l'éclatante cymbale, Règlent des bataillons la marche triomphale. Les musulmans ravis contemplent sans effroi Ces soldats d Occident, enfants d'une autre loi ; Ils passent tour à tour, et la foule attentive Compte leurs rangs pressés sous la porte massive : Ombragés des crins noirs qui parent leurs cimiers, Les dragons imposants se montrent les premiers ; Plus loin, on voit passer, en épaisse colonne. Les rapides chasseurs dont le sabre résonne. Les hussards diaprés de brandebourgs d'argent. Et ces fiers artilleurs qui, d'un vol diligent,
LE CAIUK.
La \eille eiicur, lL\aiil le sort de la balaiJle.
Siii- les viuvys mameluks promenaieiil la iiiitiaillc.
Les poudreux fantassins suivent les cavaliers :
Ils marchent Fai-nK^ au hias, à pas plus l'cjjuiicis ;
De sa triple couleur, le saint drapeau dVicolc
Arrondit sur leurs fronts l'éclatante auréole.
Et les républicains montrent, enor^ijueillis.
Leurs uniformes bleus que la guerre a vi(Mllis.
Mais Tinnombrable foule, aux portes lasscmiilce.
Frappe les airs émus de sa voix redoublée :
« Le voilà! le voilà! cest Tenvoyé de Dieu!
« C'est le sultan Kébir ! c'est le maître du feu ! »
Bonaparte paraît. Levant leur noble tète.
Ses chefs autour de lui contemplent lem* conquête;
Étonnés de leur oloire, ils admii'ent longlemps
La ville orientale aux dômes éclatants,
Et lui seul, entre tous, legarde sans surprise
Le spectacle prévu d'une ville conquise.
Parfois, prêtant l'oreille au groupe qui le suil.
D'un savant entretien il l'ccueilie le fruit.
IVœil reconnaît d'abord a leur grave altitude Les sages de l'armée inclinés par Tétude, Soldats inoffensifs qu un instinct courageux A poussés de la France au désert orageux. Et qui, tels qu'Archimède, au sein de la mêlée. Gardent leur esprit calme et leur âme isolée. L histoire à nos neveux redira votre nom, Monge, Fourrier, Dupuy, Geoffroy, Conté, Denou, De l'Institut français touchante colonie! Vous qui du jeune chef secondiez le génie. Et, liant les beaux-arts en lumineux faisceau. Rameniez la science à son premier berceau ; D'un chef aventureux cortège pacifique ! On eût cru voir encor sur cette terre antique Ces doctes voyageurs, modestes conquérants, Qu'Alexandre attachait à ses destins errants. Quand ce jeune héros, sur des sables stériles. Semait des monuments et bâtissait des villes. Cependant les soldats, avides de repos, 1) un pas précipité défilent, et leurs Ilots,
LE CAIUE. ^'>
Des (iiuu'liers populeux pernuit Il> lahuinllir.
Inondent d'Elbékié la circulaire enceinte.
Le soir, quand les musseins, dans leurs versets bruyants,
A la prière sainte appelaient les croyants.
Les drapeaux francs, mêlés aux drapeaux du prupluîle.
De In haute mosquée ombragèrent le faite,
El de la liberté le glorieux ruban.
Des esclaves du Nil ennoblit le turban.
Douze fois le sideil avait lui sur le Caire,
Depuis que dans ses murs la France tutélaire.
De l'antique divan rétablissant les droits.
Associait l'Egypte au bienfait de nos lois.
C'est le jour de l'année où, de ses eaux captives,
Le Nil impatient presse les hautes rives.
Et de la forte écluse ébranlant les ressorts.
Promet aux champs brûlés ses limoneux trésors.
L'armée, au même jour, sur la rive africaine.
S'apprête à célébrer l'ère républicaine;
Elle veut resserrer dans un jour solennel
Des deux peuples unis le pacte fraternel
Sd
Lo jour luit : (lu canon le sijjnal niililaiie Annonce aux musulmans lo double anniversaii'e ; Aux yeux de tout un peuple à longs Ilots accouiu, Sorti de son palais, le héros a paru.
-^ ccùud -
Les agas, les chéril's au visage sévère, Les vieillards du divan que le peuple révère Le cadi pacilique et les graves imans.
Le mufti revêtu de pieux orneiiients.
LE CAÏME. S7
Les chciks et les émirs aux têtes inclinées Escortent lentement Tliomme des destinées ; Et, des chefs de Tannée avec pompe suivis, De la grande mos(|uée inondent le parvis. Ils sont emrés : alors sous la coupole antique, Ee mufti vénérable entonne ce cantique :
Gloire à Kébir, sultan du feu !
Que Mourad pleure sa défaite !
Réunis dans le même lieu, Célébrons tous la même fête ; 11 n'est pas d'autre Dieu que Dieu .
El Mahomet est son prophète î
Allah ne garde point un éternel courroux •
Sur l'esclave et le pauvre il jette un œil plus doux.
Quand sa puissance est invoquée :
Son souflle a dissipé nos ennemis puissants ; Que béni soit son nom ! Qu'un nuage d'encens
Parfume la grande mosquée!
SS CHANT QIJATRIE31E.
Le mameluk a dit : Ce palais est à moi ; Protégé par mon sable, appuyé sur ma loi.
J'insulte aux nations rivales :
Dieu lui-même a créé ces lieux pour mou pouvoir; L'Egypte est mon jardin, le Nil est Vabreuvoir
Qui désaltère mes cavales.
Il triomphait encore au matin; et le soir,
Sous ses pavillons d'or, Kébir, tu viens fasseoir,
Aussi grand que les pyramides; Ton archange saisit le glaive aux deux tranchants, Et dans le grand désert il chassa les méchants
Comme des gazelles timides.
Gloire à Kébir, sultan du feu!
Que Mourad pleure sa défaite !
Réunis dans le même lieu, Célébrons tous la même fête ; Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu, Et Mahomet est son prophète !
LE CAIllE.
Ainsi clinnl.iil In voix; riiviMuc iiinlioinclitii Volait du saint parvis au jticd <lii Mokalan; Mais le héros français, conquérant politique. Contemple froidement la fonl<' fanntique, Qui, mêlée aux soldats sous les portiques saints. Sert d'instrument aveugle à de vastes desseins. 11 sort de la mosquée, et le dévot cortège Le suit à son palais que tout un peuple assiège.
Là, les chefs du divan, les a.5>,as, les cadis, Autour des chefs français en l(»ng cercle arroiulis,
Adiuiroiit crun festin la pompe orientale;
Devant chaque convive avec ordre on étale
Les salubres boissons que permet le Coran ;
Puis Tonctueux pilau coloré de safran.
Le cédrat savoureux, la grappe parfumée
Que jaunit le soleil sur les ceps dTdumée,
Le doux fruit du palmier tiède du sol natal,
Kt le moelleux sorbet qui ternit le cristal ;
Et pendant que les Turcs, suivant Tanlique usage,
Inondent de parfums leur barbe et leur visage,
Que le café brûlant par l'esclave apporté
Sur le front du convive épanche la gaîté,
Les aimés de FÉgypte, agiles bayadères.
Aux longs cheveux flottants, aux tuniques légères.
Secouant les grelots des moresques tambours,
De leurs corps gracieux dessinent les contours.
Leur amoureuse voix, féconde en poésie.
Chante la volupté sous le soleil d'Asie ;
Leur souffle plus hâté, leurs membres frémissants.
Expriment sans pudeur le délire des sens,
LE CAIKK. 91
Jusqu'au moment suprême où leur molle allilude
Annonce du plaisir la douce lassitude;
Le cliàle obéissant, dans leurs bras soutenu,
Serre leur taille souple ou presse leur sein nu;
La flamme est sur leur teint, leur regard étincelle,
Une tiède sueur sur la gaze ruisselle,
Et de leur corps lascif, par la danse excité,
S'exhalent des parfums empreints de volupté.
Au milieu des festins ainsi l'heure s'écoule.
Cependant au dehors une innombrable foule
Demandait à grands cris le moment fortuné
Où doit fuir de son lit le Nil emprisonné ;
Bonaparte préside à la fête nouvelle :
Il parait au Khalig, où le peuple l'appelle %
Sur la rive où, roulant ses mugissantes eaux,
Le grand fleuve ébranlait la digue des canaux.
Jamais le Nil, depuis le vieil âge du monde,
N'avait paru plus beau sur ces bords qu'il inonde ;
Et le peuple disait : « Gloire au lils (VOecident. u (Jui donne à notre Egypte un Nil plus abondant î » Il disait i le héros, debout sur la eolonne i)\\[ marque la chaussée où la vague bouillonne.
-^— — T==^^—^jirmiîj^! ffr^" - ■'': ^lli^^gss^
Faisant tomber l'écluse au signal de sa main, A l'onde limoneuse ouvre un large chemin; Tout à coup, débordé sur la brûlante arène, Le lleuve impatient envahit son domaine.
LE CAIUE.
De la terre altérée il pénètre le sein.
Pousse un vaste océan dans Tiinmense bassin.
Et, du vieil aqueduc franchissant les arcades.
Des monuments lointains baigne les colonnades ;
On dirait que le Nil va porter son limon
Du tombeau de Cbéops jusqu'aux sables dAmuion.
A l'instant, une barque au drapeau tricolore
Fend l'océan nouveau que l'homme a fait éclore ;
Et le sage oualy, les bras levés aux cieux^,
k^ P,<ll<*i^y
Sillonne le premier ces Ilots victorieux.
Tout un peuple, porté sur de longues nacelles, Salue avec respect les ondes paternelles ; Tous, fiers de parcourir ces fertiles chemins, Lavent des saintes eaux leur visage et leurs mains Les femmes, dans l'espoir de devenir fécondes. De leurs pieux tributs enrichissent les ondes ; Et les tissus de lin, les tresses de cheveux. Sur l'écume du Nil volent avec leurs vœux. Mais l'ombre, qui du jour éteint le crépuscule, A noirci du désert le dernier monticule ; Le Caire va dormir sous ses voiles obscurs ; La foule a repeuplé l'enceinte de ses murs, Et, livrant son destin aux soldats de la France, D'une éternelle paix entretient l'espérance. Hélas! cette nuit même, aux heures du sommeil, Les généraux français, réunis en conseil. Au bruit d'une nouvelle en secret annoncée, D'un plan mystérieux ont conçu la pensée. On a dit que Mourad, chaque jour raffermi, A caché son désastre au sein d'un peuple ami,
LE CAIRE. m
Et que, pour r(''paiTr sa défaite éclatante, Ralliant les tribus qui vivent sous la tente, Il vient reconquérir, aidé de ces soutiens, Son palais de Boulak où campent des chrétiens '' ; On a dit que Nelson va prêter son armée Au féroce pacha qui lègne en Idumée ; Que du sultan Sélim les farouches spahis Sont entrés dans Alep et dans Ptolémaïs ; Et que la triple armée avance à pas rapides Pour venger en un jour l'affront des Pyramides. Le temps presse, et demain le vigilant tambour Réveillera l'armée aux premiers feux du jour : Les uns s'avanceront vers cet isthme sauvage Qui voit luire deux mers sur son double rivage ; Desaix, sur Mourad-Rey dirigeant son essor. Remontera le Nil jusqu'aux champs de Luxor; D'autres, loin de Memphis, leur nouvelle patrie. Vont porter leurs drapeaux à travers la Syrie : Bonaparte pour eux, dans le désert mouvant. Rouvrira des chemins effacés par le vent.