‹ Napoléon en exil (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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21 Avril 1817. Depuis plusieurs jours Napoléon paraît de très-bonne humeur. Avant-hier samedi, plusieurs capitaines de bâtimens de la compagnie des Indes sont venus rendre visite au comte et a la comtesse Bertrand. Les capitaines Innés, Campbell et Ripsley avec M. Webb, s'étaient poste's derrière la maison, dans l'espérance de voir Napoléon, à son retour de chez Bertrand., où il était allé vers quatre heures. Il les aperçut, leur fit signe et leur parla pendant près d'une heure. Il leur adressa beaucoup de questions sur l'Inde, sur la compagnie des Indes, sur lord Moira, sur les profits qu'ils pouvaient faire, etc. 11 dit en riant au commodore , qui paraissait extrêmement jeune, qu'il était un enfant, et qu'il devait rougir de commander des capitaines bien plus âgés que lui.

J'ai demandé à Napoléon si c'est à Lodi ou à Arcole qu'il a pris un étendard et s'est précipité au milieu des bataillons ennemis. Il répondit : « A » Arcole, et non pas à Lodi. Je fus légèrement » blessé; mais rien de semblable n'eut lieu à Lodi.

Trois, partie. 1

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» Pourquoi me faites-vous cette question? me croyez- » vous un lâche? » dit -il en riant. Je le priai d'être assuré que j'avais l'intime conviction du contraire. J'ajoutai que sa réputation de bravoure était trop universellement répandue, pour qu'on pût en douter, et que je n'avais pris la liberté de lui faire cette question, que pour lever un doute parmi quelquesuns de nous autres Anglais, qui ne pouvions nous procurer de livres à Sainte-Hélène. « Ces choses-la, » continua-t-il en souriant, ne valent pas la peine » qu'on en parle. »

J'ai eu avec lui une longue conversation sur la médecine. Il parut croire que , dans certains cas , qui sont purement du ressort médical, le malade court grandement le danger d'être expédié pour l'autre monde, soit parce que le docteur se trompe sur la nature de la maladie, soit parce que les remèdes administrés produisent un effet différent de celui qu'on attendait; il était, en conséquence, d'avis de laisser agir la nature. Quant à la chirurgie, il en avait une opinion différente, et reconnaissait la grande utilité de cette science. Je m'efforçai de le convaincre que dans quelques maladies la nature est un mauvais médecin , et j'alléguai pour preuve de ce que j'avançais, les exemples dont il avait été témoin , dans les cas tels que ceux de la comtesse de Montholon , du général Gourgaudj de Tristan et d'autres qui, si on les eût abandonnés à la nature , auraient fait le voyage de l'autre monde. Je lui lis observer que , dans la pratique , nous avons toujours un certain objet en vue, et que nous ne prescrivons jamais de remède

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sans ;.voir d'abord bien examiné quel devait être son effet. Cependant Napoléon resta dans son doute* et il était porté à croire que , sans prendre de médecine 3 s'ils eussent observé une diète sévère, en se contentant de faire usage de dissolvans , ceux dont j'ai parlé tout-à-1'heure auraient également guéri.

Après avoir cependant entendu mes raisons, il dit: « Eh bien, si je fais une maladie sérieuse, peut-êlre je changerai d'avis , et je prendrai tout ce qu'il vous plaira. Je voudrais bien savoir quelle espèce de malade je ferais et si je serais traitable ; mais je le crois. » Je raisonnai ensuite avec lui sur l'inflammation du poumon , et je lui demandai s'il pensait qu'en abandonnant la nature à elle-même , elle pût guérir cette maladie. Il parut d'abord un peu embarrassé et me demanda quels en étaient les remèdes ; je répondis que la saignée était le principal. « Eh bien donc, reprit-il 3 cette maladie est du ressort du chirurgien , puisqu'il la guérit avec la lancette, et que la guérison n'appartient pas à un médecin. » Il parla ensuite de la dvssenterie et des fièvres intermittentes. «Les remèdes employés pour les fièvres intermittentes, dit-il, occasionnent souvent des maladies pires que celles qu'ils guérissent. Supposons que le médecin le plus habile visite chaque jour quarante malades : en se trompant sur la maladie , il en tuera un ou deux par mois , et dans les villes de province , la moitié au moins de ceux qui mourront entre les mains de ces charlatans auront été tués par eux. Les villes de province , en Angleterre aussi bien qu'en France, abondent en médecins tels,que ceux de Molière.

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Êtes- vous fataliste?» Je répondis : En action , oui. « Pourquoi pas on tout ? » dit Napoléon. Je lui dis que je regardais, dans certains cas, la perte d'un homme comme inévitable , s'il ne s'efforçait pas de fuir le sort dont il était menacé , en usant de toutes les ressource» qui étaient en son pouvoir.

Par exemple, je dis que , si dans une bataille un homme voyait venir à lui un boulet de canon, il se jetterait naturellement de côté et éviterait par là une mort qui, autrement, serait infaillible; j'ajoutai que je pensais que cette comparaison pouvait s'appliquer à de certaines maladies, si l'on considérait le mal comme le boulet, et l'action de se mettre de côté, comme le remède. Napoléon répliqua : «En vous rangeant de côté, vous pourriez peut-être vous placer dans la direction d'un autre boulet, qu'autrement vous eussiez évité. Je me rappelle, ajouta-t-il, qu'il arriva, au siège de Toulon, dans le temps que je commandais l'artillerie, un exemple de ce que je viens de vous dire. Quelques artilleurs marseillais furent envoyés au siège : or, de tous les peuples de la France, les Marseillais sont les moins braves, et, généralement parlant, ils n'ont que très-peu d'énergie. J'observai un officier qui était, comme les autres, au lieu de montrer l'exemple, très-soigneux de se ménager. Je l'appelai donc et lui dis : M. l'officier, sortez et venez observer l'effet de votre boulet ; vous ignorez si vos pièces sont bien pointées ou non. Nous faisions feu dans ce moment contre les bâti mens anglais. Je l'engageai à voir si nos boulets frappaient contre le corps des bâtimens. 11 ne se souciait guère de quitter son poste; mais à la fin il se décida et vint où jetais,

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un peu on dehors du parapet, et commença à examiner. Mais voulant diminuer son volume et s'exposer le moins possible., il se baissa et mit un côté de son corps à l'abri du parapet, tout en regardant rvar dessous mon bras. 11 n'y avait que très-peu de temps qu'il était dans cette posture, lorsqu'un boulet, passant près de moi a hauteur de ceinture, le mit en pièces. Eh bien, si cet liomme se (ut tenu droit et se fût bravement exposé au danger, il en eut été préservé, car le boulet aurait passé entre nous deux, sans nous blesser ni l'un ni l'autre. »

Je racontai ensuite à Napoléon un événement qui s'était passé sur le Victo rieux , vaisseau de 74", capitaine Talbot, lorsque j'étais à bord de ce bâtiment. Pendant l'action avec le navire français le, Rivoli, un homme qui avait été légèrement blessé, s'était glissé au milieu des cordages dans l'entrepont, de manière qu'il paraissait impossible qu'un boulet pût l'atteindre. Malgré l'apparente sûreté de ce lieu, vers la fin de l'action, un boulet vint frapper très-bas le vaisseau, perça les ailes, traversa deux ou trois monceaux de câbles, puis se releva, alla briser un des baux qui soutenaient Tentre-pont, et, ayant perdu sa force3 retomba sur la poitrine de cet homme, qui était couché sur le dos, et le tua. On le trouva ensuite avec le boulet de trente-six livres reposant sur sa poitrine .

« Ce trait, dit Napoléon, confirme ce que je vous dis, qu'on ne saurait fuir sa destinée. » 11 parut, s'intéresser beaucoup à cette anecdoîe, et demanda si cet homme était soldat ou matelot : je réponde» qu'il était matelot.

Napoléon, dans le cours de la conversation, parla

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d'eunuques, et observa que l'usage de mutiler ainsi des hommes était honteux et criminel. «Je l'ai aboli, dit-il, dans tous les pays sous ma domination; je l'ai même défendu à Rome, sous peine de mort. Il avait entièrement cessé; et je pense que, quoique le pape et les cardinaux soient maintenant les maîtres, elle ne reparaîtra pas.

» Je me rappelle, ajouta-t-il, un incident relatif à un homme ainsi mutilé et qui m'a beaucoup fait rire. C'était un nommé Crescentini, excellent virtuose, qui chantait souvent en ma présence et me causait beaucoup de plaisir. Désirant encourager le mérite dans tous les genres, et comme c'était pour son malheur, et non par sa faute, qu'il avait été mutilé, puisque, probablement, il n'avait qu'un an ou deux quand on lui avait fait cette opération, je lui donnai la croix de la Couronne de Fer. Cet acte déplut à beaucoup de personnes, qui dirent qu'un être (;ui n'était pas homme, ne devait pas porter un ordre réservé aux hommes. Il y eut, à cet égard, de grandes discussions, dans lesquelles Mme Grassiniy que vous connaissez, j'imagine } prit également part.

» Tandis que d'autres me blâmaient, Mme Grassini dit : Je pense que Napoléon a bien fait de lui donner cet ordre ; il le mérite. — Questionnée sur le motif de son opinion, elle répliqua : Il le mérite, sans doute, ne fût-ce qu'à cause de ses blessures. — Cette saillie excita un rire général et mit fin à l'affaire. Je crois que personne n'en a plus ri que moi. *

a3. — Hier, Napoléon a été indisposé; il a eu recours à ses remèdes ordinaires, la diète et les dis-

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solvans. Il a gardé la chambre tout le jour et n'a rien mangé. Il m'a dit qu'il s'était levé à trois heures du matin, et qu'il avait écrit ou dicté toute la journée.

Je lui ai donné deux ou trois journaux. Il a répété qu'il n'ajoutait pas foi au bruit d'une guerre entre la Russie et l'Amérique, attendu que cette guerre était contraire aux intérêts de l'une et l'autre nation.

Le général Gourgaud s'est rendu avant-hier, à cheval, à la maison d'alarme; il a rencontré sur sa route le commissaire russe et le capitaine Gor, avec qui il a conversé pendant longtemps. Le capitaine Poppletonles vit en allant dîneràPlantation-House; quand le gouverneur en fut informé, il dit d'abord que le capitaine Popplelon aurait dû rester avec eux pour écouler ; mais quand on lui eut objecté qu'il ne pouvait en agir ainsi sans leur faire un affront, attendu que le général Gourgaud savait que le capitaine devait dîner à Plantation-House, il avoua que cela n'avait pu se faire.

Cependant, le même jour, arriva un billet du major Gorrequer, dans lequel il disait que le gouverneur avait besoin de voir sur-le-champ le capitaine Poppleton, et qu'on le sommait de faire un rapport officiel sur la rencontre dont il avait été témoin la veille, entre îe commissaire russe et Gourgaud; que le gouverneur regrettait qu'il n'eût pas suivi ces messieurs et pris part à leur conversation, conformément à ce qu'il lui avait recommandé un certain jour, étant en ville avec lui. Dans son entrevue avec Poppleton, le gouverneur dit à cet officier qu'il comptait que, toutes les fois qu'il apercevrait

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Jes Français causant, il s'introduirait, comme par hasard, dans leur société.

Ces précautions parurent singulières, attendu que deux des personnes qui en étaient l'objet, avaient eu ensemble une longue entrevue, lors des dernières courses de chevaux, en présence du gouverneur lui-même et de son état-major, sans que cela eût été trouvé mauvais.

J'ai revu Napoléon le soir, il se portait parfaitement bien. Il a parlé du temps qu'il avait coutume de consacrer aux affaires, quand il était à Paris. Il dit que souvent il dictait à quatre secrétaires à-lafois, sur des sujets différens, quelquefois même â cinq, et que chacun d'eux écrivait aussi vite que possi'le. Il a fait quelques observations concernant l'empereur d'Autriche, disant que s'il se fût mis entre ses mains, i! aurait éprouvé le meilleur traitement possible et joui d'une liberté illimitée. Il ajouta que l'empereur François était un homme

bon et religieux, mais une g , un homme qui,

avec du bon sens, ne faisait jamais rien par luimême, et que Metternieh ou quelque autre conduisaient à leur guise ; que son gouvernement serait mauvais aussi longtemps qu'il aurait de mauvais ministres, parce qu'il se fiait entièrement à eux, et ne s'occupait que de botanique et de jardinage.

24. — Napoléon a été aujourd'hui de irès-bonne humeur. Il s'est montré très-curieux d'apprendre des détails sur l'expédition de Murât contre la Sicile. Il m'a demaudé une note exacte des forces anglaises qui occupaient alors la Sicile, et a paru surpris quand je lui dis que ces forces montaient à environ vingt mille hommes, tant anglais qu'hano-

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vriens, etc. Il m'a demandé si je pensais que Murât, s'il eût débarqué , eût réussi à prendre l'île ? Je répondis que je ne le crovais pas, parce qu'indépendamment des forces anglaises qu'il avait contre lui, les Siciliens eux-mêmes haïssaient les Français et avaient déclaré que^ s'ils arrivaient , ils renouvelleraient les Vêpres Siciliennes. M'avant demandé combien de troupes avait Ferdinand , je répondis: environ quinze mille hommes, de la fidélité desquels nous doutions beaucoup , et que nous retînmes en conséquence près de Palerme , à l'exception d'un régiment de cavalerie. Il désirait savoir si nos bâtimens auraient pu garder le canal , la nuit que Murât avait fait débarquer un petit corps , et s'ils eussent pu rester à l'ancre le long de la côte de Faro ? Je lui dis qu'il n'était pas douteux que les bâtimens n'eussent tenu le canal cette nuit-là ; qu'ils auraient également pu rester à l'ancre le long du Faro, mais qu'ils auraient couru des risques pendant les vents de sirocco, parce que le fond était peu propre à maintenir l'ancre , et que les navires étaient exposés à donner contre le rivage. Il demanda le nom de l'amiral anglais. «Cetimbécille de Murât, ajouta-t-il, m'a fait perdre de douze à treize cents hommes en voulant effectuer un débarquement en Sicile. »

« Je ne sais quel objet il pouvait avoir en vue en » débarquant ce petit nombre d'hommes (i). » Je répliquai qu'on avait assuré que l'intention de Murât

(i) Il est peut-être utile d'apprendre au lecteur que jetais attaché à la flottille contre Murât-, j'étais sur un bâtiment à mortier, sous les ordres dju capitaine Cofîin , pendant tout le temps dont on parle.

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était de débarquer avec toute son armée près du Faro, et que ce petit corps était destiné à faire une espèce de diversion. « Croyez-vous qu'il ait pu dé- » barquer cette nuit-là? » Je répondis que je le pensais, attendu que tous nos bâtimens s'étaient retirés et renfermés dans le port de Messine. « Si j'avais réellement cru, dit Napoléon, que Murât réussît à prendre la Sicile , j'aurais fait sortir la flotte de Toulon, avec trente mille hommes prêts à effectuer le débarquement près de Palerme, et de là Tavant-garde se serait rendue directement au Faro, pour couvrir le débarquement de Murât; mais toute cette démonstration n'avait pour but que de tenir l'armée anglaise inactive en Sicile, au moyen de la canaille qui était sous les ordres de Murât (1), et non de prendre la Sicile, parce qu'il avait peu de troupes avec lui et que je craignais que votre armée ne fût employée ailleurs contre moi. » Je demandai s'il n'y av.ait pas un traité secret entre Murât, l'amiral et le général anglais , pour permettre à Murât de se retirer avec ses troupes et ses bateaux , sans qu'on l'inquiétât. « Non, dit Napeléon, il n'en existait » aucune, que je sache. Pourquoi me faites-vous » cette question? » C'est, repris-je, parce que l'on a si peu fait pour troubler sa retraite, que j'ai souvent pensé que Ton avait conclu quelque conven-

(1) Murât ne connaissait pas cette circonstance. H avait bien réellement l'intention de descendre en Sicile; mais la nuit qu'il devait embarquer toute son armée à cet effet, le général Grenier , qui commandait avec lui les troupes françaises, lui montra un ordre qui leur défendait de faire une pareille tentative. C'est ce que j'ai appris depuis par quelqu'un qui était alors ministre du malheureux roi Joachim.

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tion pour le laisser se retirer tranquillement avec ses troupes , pourvu qu'il renonçât à son entreprise. Il rit beaucoup et dit : « Il n'y a jamais eu de con- » vention semblable, au moins à ma connaissance. « Je lui parlai ensuite dii complot formé pour massacrer nos officiers et pour chasser les Anglais de la Sicile, complot qu'on dit avoir été découvert en 1810 par***. « Caroline, dit-il, était très-capable de le former. Cependant , je crois que *** en a imaginé une grande partie, et que, par conséquent, il vous trompait dans le moment où il prétendait faire de si importantes découvertes. Murât recevait des nouvelles de quelque officier anglais. » Je lui dis que *** avait fréquemment été envoyé en Calabre , déguisé en paysan. « Très-probablement \ » répliqua Napoléon, il vous trahissait toutes les » fois qu'il s'y rendait. »

Il parla ensuite des Corses, dit qu'ils étaient naturellement braves et vindicatifs; que c'étaient les amis les plus dévoués et les plus cruels ennemis du monde. Leur caractère distinctif, ajouta-t-il, est de ne jamais oublier un bienfait, ni une injure. En Corse , ki plus légère insulte est vengée par una archibugiata. Les assassinats y sont , par conséquent, très-nombreux: mais , d'un autre côté, il n'est per* sonne de plus reconnaissant pour les services qu'on leur rend, et ils n'hésiteront pas à se sacrifier pour la personne à qui ils ont de l'obligation.

— J'ai eu quelques momens d'entretien avec Napoléon relativement à Bertrand, qui a été arrêté par la sentinelle , il y a quelques jours, en descendant du côté de la chaumière de M. Wilton. Napoléon dit qu'il pensait que la sentinelle avait,

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pour arrêter touîcs personnes suspectes, des ordres semblables à ceux qui turent donnés à quelqu'un à H 11 légale, et observa, en riant, que les Français étaient les seules personnes suspectes de l'île. Je lui dis que le bruit avait couru, à Sainte-Hélène, que la guerre était déclarée entre l'Espagne, la Russie et l'Amérique. « La Russie et l'Amérique? dit-il. c'est impossible. Si cela arrive , je ne serai jamais étonné de rien. Quant aux Espagnols, ils seront bien étrillés. » Je lui dis qu'une des grandes frégates des Américains pourrait prendre un bâiiment espagnol de 74. ^ ne voulut pas le croire. J'ajoutai alors que, pendant la guerre avec l'Espagne ,, une de nos frégates, qui était plus petite que celles des Américains, n'aurait pas craint d'attaquer un bâtiment de 74. Napoléon me regarda d'un air d'incrédulité, secoua la tête en riant , et dit : « Sempre per la marina, dottore ( toujours pour la marine, docteur ). La frégate eût sans doute été battue et prise. » Je répondis que je ne le croyais pas, surtout si le temps était orageux. Il dit qu'il n'y avait jamais eu d'exemple qu'une frégate prît un vaisseau de 74.

29. — Nous avons dîné en ville avec sir Pultney Malcolm. Le comte Balmaine est venu passer la soirée, et pendant cette visite il a eu une longue conversation avec moi. Il m'a dit que , dans la journée, il avait rencontré le général Gourgaud près de la maison d'alarme , et qu'il lui avait dit que sa position était embarrassante , attendu qu'il paraissait que lui ( Balmaine ) était un sujet de soupçon pour le gouverneur; que, par conséquent, il était forcé de le prier de ne se permettre aucun entretien parti-

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culier avec lui, excepté les politesses ordinaires .. quelque désagréable qu'il fût. d'en agir ainsi dans un lieu où il y avait si peu de société française; que cette réserve durerait jusqu'à l'arrivée du Conquérant, parce qu'il attendait par ce bâtiment des instructions importantes , qui lui indiqueraient clairement la conduite qu'il aurait à tenir à l'avenir; qu'en agissant comme il faisait, il dépassait ses instructions actuelles, qui ne portaient pas d'éviter ces messieurs, mais de les traiter absolument comme les habitans et les autres personnes de l'île. Il ne pouvait se rendre raison du soupçon que manifestait le gouverneur, puisque Tonne pouvait supposer qu'on l'eût envoyé de si loin pour commettre une trahison.

Cipriani a été en ville. A son retour, il nous a dit quelles obligations il avait à sir Thomas Rheade , qui avait fait tous ses efforts pour l'aider à avoir quelques jambons et d'autres provisions des magasins de la compagnie.

3o. — Napoléon s'est occupé depuis quelques jours à dicter et écrire des observations sur les ouvrages du grand Frédéric. Il m'a dit que lorsque son manuscrit serait terminé, il formerait probablement cinq à six volumes in-octavo , et qu'il ne consisterait qu'en observations et réflexions militaires 3 avec autant de détails qu'il en fallait pour expliquer les opérations qu'il a commentées. Depuis plusieurs jours il s'est levé à trois heures du matin. J'ai vu diverses pages de son écriture, qui sont beaucoup plus lisibles que tout ce que j'ai encore vu de sa main.

Il me dit qu'autrefois il avait l'habitude de n'écrire que la moitié ou les trois quarts de chaque mot , et Trois, partie* 2

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de 1rs serrer les uns conlre les autres; ce qui n'avait pas beaucoup d'inconvénient . attendu que ses secrétaires y étaient si bien accoutumés, qu'ils pouvaient le lire avec presque autant de facilité que s'il eût écrit correctement ; cependant personne ne pouvait déchiffrer ses caractères sans avoir pris connaissance de sa manière. Enlin , il me dit qu'il avait écrit plus lisiblement, parce qu'il était moins pressé.

Napoléon trouve que j'ai fait de grands progrès dans la langue française depuis qu'il m'a vu pour la première fois , « quoique, ajouta-t-il, vous ayez un très-mauvais accent. Quelques Anglais ont prétendu que je sais mieux l'italien que le français : tela est faux. Quoique je parle l'italien très- couramment , mon langage nest pas correct. Non parlo toscano (1) , je ne pourrais écrire un livre en italien j et je ne parle pas cette langue de préférence au français. »

En parlant des attaques dirigées contre lui par C****, il me dit : C'est un de ces lâches qui crachent sur un cadavre, comme P**** et d'autres ; c'est un de ces insectes qui font leur pâture des corps dont ils n'eussent pas osé approcher pendant qu'ils étaient vivans. » Après une assez longue conversation , je lui demandai si , dans le cas où son armée se fût trouvée suffisamment pourvue de vivres pendant la retraite de Moscou , elle n'aurait pas essuyé une perte moins considérable. Napoléon me répondit que non. « Le froid aurait fait périr les hommes quand même ils auraient eu des vivres en abondance. Ceux qui étaient dans ce dernier

(1) Je ne parle pas toscan.

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cas, mouraient par centaines. Les Russes eux-mêmes périssaient comme des mouches. »

■2 mai. — Le général Montholon est très malade. Napoléon témoigne beaucoup d'inquiétude sur son

compte.

4. —Le baron Sturmer est venu à Longwood,et a eu une conversation avec l'officier d'ordonnance, au sujet de Napoléon.

6. —J'ai vu Napoléon ; je lui ai donné un livre intitulé Mœurs et Coutumes des Corses; il l'a parcouru en riant souvent de très - bon cœur de diverses anecdotes, ce L'auteur , me dit-il enfin , est un ignorantacclo, et il ignore beaucoup de circonstances relatives à l'histoire, aux manufactures, etc., de la Corse; c'est ou un aventurier, ou un homme qui a été ben bastonato par les Corses, » II ajouta que beaucoup d'anecdotes qu'il citait relativement à divers assassinats qui avaient eu lieu dans ce pays, sont véritables; mais que les Corses n'avaient pas l'habitude d'assassiner les étrangers; que ceux qui embrassaient un parti, y demeuraient invariablement attachés.

.-Moi -même, continua-t-il ., lorsque j'étais au comble de la puissance , je n'ai jamais pu engager ceux qui tenaient aux Anglais , à changer de parti , quoique je leur eusse proposé de les prendre tous à mon service.

>, L'amiral , dit-il , a eu , il y a deux jours, une longue conversation avec moi. Il donnait des éloges au gouverneur, et me disait que je me trompais à son égard; que c'était un homme très-instruit et dont? au fond , le cœur était excellent. 11 désirait vivement que je me trouvasse avec lui , dans une

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occasion que l'arrivée de l'ambassadeur allait faire bientôt naître ; qu'il souhaitait que cette rencontre eût lieu comme si rien de désagréable ne se fût passé entre nous. J'ai répondu à l'amiral qu'il ne connaissait pas le gouverneur; qu'à moins qu'il ne changeât de conduite, je ne le verrais que quand j'y serais contraint par la force; qu'il pouvait, sans entrer en discussion, mettre des bornes à ses vexations et me traiter comme je traiterais moi-même un homme qui se trouverait dans ma position. Enfin j'ai ajoulé qu'il pouvait, en un mot, rétablir les choses sur le même pied, ou à-peu-prcs, qu'il les avait trouvées ; mais qu'il ne servirait à rien que nous eussions une entrevue. Quand je me plains du mauvais traitement que je reçois, il me dit: je suis mes instructions. C'est toujours là son excuse. Et quoique je sois convaincu que ses instructions ne s'étendent pas plus loin qu'à prendre toutes les précautions nécessaires pour que je ne puisse pas m'échapper, et qu'elles lui commandent de me bien traiter en faisant le moins de dépense possible, cependant je ne pouvais lui dire qu'il en imposait. Tout ce que je pouvais faire, c'était de répondre par une comparaison qui, comme toutes les comparaisons possibles, porte avec elle un peu d'exagération : c'est qu'il joue le rôle d'un bourreau qui n'exécute que les ordres qu'on lui a donnés, quand il vous met la corde au cou pour vous envoyer dans l'autre monde; mais que ce n'est pas un motif pour en faire sa société ou le recevoir, jusqu'au moment de l'exécution.

» Voilà tout ce que je pus dire ; j'ajoutai seulement que, si tels étaient ses ordres, il s'était dégradé lui-même en acceptant un emploi aussi déshono-

«8 17 ( 2i ) Mai.

rant; que s'il en était autrement; c'était encore pis, puisqu'il était mon seul persécuteur. Aussi longtemps qu'il me traitera à la Botanj-Bay, je ne le verrai pas.

» J'ai dit encore à l'amiral, continua Napoléon, que j'espérais que le prince-régent serait instruit du traitement que j'éprouve ici. L'amiral m'a répondu que si je me croyais lésé, je pouvais me plaindre au régent ou à ses ministres. Je pense qu'il serait dégradant pour moi de me plaindre à des ministres qui m'ont si maltraité , et qui agissent par des motifs d'animosité personnelle. L'amiral s'efforça d'excuser le gouverneur, et dit qu'il savait que l'intention du gouvernement anglais était que je fusse bien traité; qu'il fallait nécessairement qu'il y eût quelque méprise ou quelque mal-entendu qui s'éclairciraitv Je lui ai dit que vous autres Anglais vous êtes de grands égoïstes, très-jaloux de vous excuser les uns les autres et de louer votre pays et vous-mêmes ; mais que tout vous paraît permis envers des étrangers. Je lui parlai de la détention des prisonniers français, et de la réception des prisonniers qui avaient enfreint leur parole, ce qui faisait un sujet d'accusation porté contre moi; je lui prouvai que les Anglais avaient commencé les premiers. » Ici Napoléon donna une explication semblable à celle qui a paru dans la première partie de cet ouvrage ; il continua :

« Je fis publier alors , par le Moniteur , les noms des divers Anglais qui avaient violé leur parole et avaient pris la fuite 3 avant qu'aucun Français n'eût tenté d'en faire autant ; car il est beaucoup plus aisé de s'échapper de France

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que d'Angleterre , parce qu'on accordait aux prisonniers anglais bien plus de liberté, et qu'on leur donnait un espace bien plus grand qu'aux Français en Angleterre. Mais le fait est que vos ministres me baissent, parce que j'ai agi avec vigueur, que je leur ai toujours rendu ce qu'ils me faisaient. Quand ils bloquaient la France, je bloquais l'Angleterre, et j'ai toujours usé envers eux de représailles auxquelles ils n'étaient pas accoutumés. Les Anglais se repentiront un jour d'avoir poursuivi la guerre contre moi avec tant d'acbarnement. S'ils m'eussent laissé en France après mon retour de l'île d'Elbe, toute l'Europe eût été tranquille. L'esprit révolutionnaire qui existe en France aurait été comprimé ou satisfait par des institutions nouvelles.

» Je fus très-content , continua Napoléon, de la prise de Copenbague , parce que les Danois devenaient, par-là, ennemis déclarés des Anglais, sans que cela m'eût fait tort, car je ne manquais pas de bâtiraens, mais d'officiers de marine et de matelots, et les Anglais m'en laissaient en arrière dont je ne pouvais me servir. La prise des frégates espagnoles m'avait fait aussi grand plaisir, parce qu'elle vous faisait baïr en Espagne, on vous aviez acquis une popularité que vous auriez pu conserver, et parce que d'ailleurs ce procédé était indigne d'une grande nation. Ayant cbangé de conversation . Napoléon dit : v Jamais je ne reçus directement d'argent de l'Espagne: on m'envoyait desleîtresdecbangesur Vera Cruz; divers agens les envoyaient par de longs circuits , par Amsterdam , Hambourg, et autres lieux à Londres, faute de communication directe.

Les lellres de change étaient soldées par les marchands de Londres , auxquels on payait dix pour cent , et quelquefois des primes. Alors ils donnaient, pour la plus grande partie, des lettres de change sur divers banquiers de l'Europe , et acquittaient le reste en or, qui était transporté en France par des contrebandiers. Une grande partis de l'argent qui servit à ma dernière expédition , avait même été levée a Londres. « Je demandai à Napoléon s'il entendait , par-là , celle qui avait eu lieu après son retour de l'île d'Elbe? Il me dit que ce oui. » « C'est vous autres qui avez été les premiers à violer le traité d'Amiens; vos ministres , qui se vantent tant de ne pas m'a voir reconnu comme empereur, savaient si bien qu'ils avaient violé le traité, qu'ils offrirent, par l'entremise d'elord Whitworth, de donner trente millions de francs et de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour me faire roi de France, si je voulais consentir à ce que les Anglais gardassent Malte. » Je pris la liberté de demander à Napoléon a qui cette proposition avait été faite? Napoléon me répondit: « A Malouet. qui , depuis, est devenu ministre de Louis XVIII. Ma réponse à cette offre fut : Dites à lord Wbilworth que je ne veux rien devoir aux étrangers ni h leur entremise. Si la nation française ne m'élit pas roi de son propre mouvement, je n'userai jamais de l'influence étrangère pour le devenir. Le fait est que vos ministres ont toujours trompé le peuple par des apparences fausses et artificieuses, et qu'ils ont conservé l'opinion du grand lord Ghatam , que si l'Angleterre agissait envers la France avec justice, pendant

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vingt-quatre heures seulement , elle courrait à sa ruine.

» Quand l'amiral est venu me rendre visite , » continua Napoléon, « je me suis aperçu qu'il était bien instruit de l'histoire des dernières années : c'est un Anglais , qui soutient son pays dans toutes les occasions possibles; mais, malgré cela, il n'a pu contredire quelques - unes de mes assertions , parce qu'il s'agissait de faits avérés. » Napoléon revint fréquemment sur l'entrevue proposée avec l'ambassadeur , que ce dernier désirait beaucoup. « Je suis convaincu , dit-il, que cette entrevue ne peut avoir aucun résultat avantageux. Je voudrais qu'il connût ma façon de penser à cet égard. »

Je dis à Napoléon que peut-être , en refusant de voir l'ambassadeur , il s'exposait à ce qu'on considérât son refus comme une insulte faite au gouvernement anglais et à la nation qu'il représentait. Napoléon répondit : « Onne peut lui donner cette interprétation. Il n'est pas considéré comme un ambassadeur envoyé à Sainte-Hélène ; il était ambassadeur à la Chine, et à Sain te -Hélène il ne peut être envisagé que comme particulier. Il n'est donc : as nécessaire qu'il soit introduit par le gouverneur. S'il a besoin de me voir, qu'il aille trouver Bertrand, sans être accompagné d'aucun des gens de

sir Hudson; alors nous verrons Cependant je

pense qu'il vaut mieux , pour tous deux, que cette entrevue n'ait pas lieu; car^ si je le reçois, je suis obligé de prendre un air de gaîté et de rendre mon aspect agréable ; il est contre mon usage de recevoir personne d'une autre manière; ou je suis forcé de

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me plaindre à un étranger du barbare traitement que j'essuie ici; ce qui est contraire à la dignité et au caractère d'un homme tel que moi 5 ou bien je donne l'occasion au gouverneur de remplir la tête de l'ambassadeur de mensonges , et de lui faire croire que je suis si bien traité, que j'ai tort de faire des plaintes; qu'il ne me manque rien; qu'on a pour moi tous les égards possibles; et ce serait le mettre dans le cas d'adresser à son gouvernement un bulletin mensonger et d'en appeler à l'ambassadeur, de la vérité de ce qu'il avance. Je me placerais, par-là, dans une fausse position, ce qu'il vaut mieux éviter. »

Napoléon était très- empressé dans les questions qu'il faisait sur le capitaine Meynell , qui est dangereusement malade. Le général Montbolon est beaucoup mieux.

J'ai montré à Napoléon le Naval Chronicle, dans lequel se trouvait un long article sur la mort du capitaine Wright. « Personne., dit Napoléon, n'affirme positivement l'avoir vu assassiner; et le principal témoin , sur la déclaration duquel est fondée cette supposition, était lui-même en prison. Qu'on lui demande pourquoi il a été en prison. Ce n'est pas là la place d'un honnête homme, ni de ceux sur le témoignage desquels on peut se fier. Si j'eusse agi dans les formes, j'aurais fait juger Wright comme espion par une commission militaire, et fusiller dans les vingt-quatre heures; j'en avais le droit d'après les lois militaires. Qu'aurait fait votre ministère ou même votre parlement, à un capitaine français qu'on aurait arrêté débarquant des scélérats pour assassiner le roi Georges ou les princes de la famille de Bourbon? On n'aurait pas usé d'autant

Mai. ( 26 ) 1817.

de douceur que j'en ai employée avec Wright. On

I aurait jugé et exécuté sur-le-champ, et on aurait eu raison. »

t 7* — Napoléon a demandé avec beaucoup d'intérêt des nouvelles du capitaine Meynell.il a ajouté quil apprendrait sa mort avec peine, parce qu'il avait l'air d'un brave homme. J'ai eu une conversation avec lui au sujet fies prisonniers faits au commencement de la guerre. Je lui ai dit que je croyais qu'il avait demandé que les vaisseaux , ainsi que les prisonniers qui montaient ces vaisseaux, fussent échangés contre ceux qui élaienl retenus en France.

II m'a répondu qu'il ne se rappelait point avoir demandé les vaisseaux.

« La seule raison s a t-il ajouté , que donnait votre gouvernement pour se justifier de retenir ces prisonniers, c'est qu'on en avait toujours agi ainsi dans les guerres précédentes, et que ce serait porter atteinte à la dignité du gouvernement que de les rendre, ou de considérer comme prisonniers de guerre les hommes que j'avais rt tenus en France. Je répondis à cela qu'ils en a'vàiênt toujours agi ainsi, parce qu'ils avaient toujours eu à faire à des imbécilles, à des gens qui ne savaient pas agir avec vigueur, et qui craignaient d'user de représailles. Quanta l'échange dés prisonniers, j'offris de Te ffectuer de la manière suivante ; d'envoyer trois mille hommes , savoir deux mille Espagnols et Portugais, et mille Ans^lais, à un lieu marqué, pour les y échanger contre très mille Français, et ainsi de suite jusqu'à la fin, a

Votre gouvernement ne voulut pas y consentir, mais demanda que tous les Anglais fussent échangé*

d'abord , quoique les autres fussent vos alliés et eussent été pris en combattant à vos côtés. Aussitôt que les prisonniers français en Angleterre eurent entendu parler de cette proposition , ils écrivirent les lettres les plus énergiques dans lesquelles ils me priaient de ne pas consentir à de pareilles conditions, alléguant qu'aussitôt que vos ministres auraient en leur pouvoir tous les prisonniers anglais, dont le nombre était , je crois , d'environ dix mille, ils prendraient quelque prétexte pour rompre l'échange (i) , et qu'eux ( prisonniers français) , qui étaient déjà assez maltraités, seraient alors exposés à toute espèce d'injures et de mauvais traitemens , attendu que les Anglais ne craindraient plus de représailles. « Ce que j'ai lieu de regretter, ajouta-t-il, et ce dont on a droit de me blâmer, c'est que durant mon règne je n'aie pas fait mettre les prisonniers anglais sur des pontons, et que je ne les aie pas traités exactement comme vous avez traité les miens en Angleterre. J'avais , à la vérité, donné des ordres pour que cela fut exécuté et qu'on les mît dans des bâtimens sur le Schelt. Decrès, ministre de la marine, quoiqu'il eût autant de haine contre vous qu'aucun homme du monde, s'y opposa par le motif de la grande dépense qu'entraînerait cette mesure, par la difficulté d'effectuer ce projet, et d'après diverses autres raisons. Il nous ar-

(1) Je me rappelle , quoique je ne puis le trouver sur mon journal, que Napoléon m '"a dit qu'il avait proposé aux ministres. Anglais que les deux puissances débarquassent simultanément leurs prisonniers dans des ports d'Angleterre et de France , dont on conviendrait d'avance; mais que cette proposition ne fut pas agréée par le ministère anglais.

Mai ( 28 ) 1817.

rivait aussi un grand nombre de rapports envoyés par votre commission de transport, dans lesquels on certifiait que les prisonniers jouissaient d'un bon traitement , ce qui m'en imposa pendant quelque temps ; mais j'appris ensuite des prisonniers euxmêmes , que ces rapports , comme tous ceux que l'on envoyait de cette île, étaient pleins de mensonges; j'étais d'ailleurs tellement occupé d'affaires plus importantes, que je n'y pensai plus. » Ayant pris la liberté d'observer à Napoléon que j'espérais qu'il n'ajoutait pas foi à ce qu'il avait lu dans le libelle de Pillet : « Non } non , répondit-il , je ne crois pas à des rapports aussi exagérés. Je raisonne d'après les témoignages des prisonniers eux-mêmes et d'après les circonstances. Mais c'était le comble de la barbarie , de mettre des prisonniers , et surtout des soldats , sur des pontons. Les matelots euxmêmes aiment à être à terre. Je vois que l'amiral aime à vivre à terre aussi bien que tout officier ou matelot , lorsqu'il le peut,

y> L'homme est né sur la terre et il est naturel qu'il l'aime. Vos ministres disaient qu'ils n'avaient pasde forteresses où ils pussentles mettre. Eh bien , pourquoi ne les ont-ils pas échangés ou envoyés en Ecosse, au lieu de les faire mourir de misère sur des pontons ? Je suis très-fâché de n'avoir pas fait exécuter mes résolutions en cette circonstance, parce que , dans cinquante ou soixante ans, en cas de guerre entre les deux puissances, on dira que Napoléon a souffert que les Anglais missent les prisonniers français sur des pontons sans user de représailles. J'avais l'intention de mettre tous les milords et les principaux prisonniers sur des pon-

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tons, et de leur faire subir le même traitement qu'enduraient mes prisonniers en Angleterre. Gela aurait produit un bon effet et eût été fort utile pour les deux partis ; car les plaintes des milorrfs , auxquels j'aurais donné toute publicité, auraient produit une telle sensation parmi vous autres Anglais } qui êtes égoïstes, en vous faisant sentir à vous-mêmes la peine que vous infligiez aux autres , que votre oligarchie eût été obligée d'adoucir le sort des prisonniers français ; ce que je n'aurais pas manqué de faire aussi pour les vôtres. J'aurais laissé la canaille dans les forteresses, parce que les mesures de vos ministres ne regardaient en rien ces pauvres diables, et que Ton s'embarrassait peu de ce qu'ils souffraient. Je ne demande point, continua Napoléon, de meilleur témoignage en ma faveur que celui des prisonniers des diverses nations qui ont été en France. Beaucoup de vos matelots anglais ne demandaient pas à être échangés. Ils ne désiraient pas être envoyés à bord de leurs prisons flottantes. Les Russes, quand ils virent qu'on ne leur tranchait pas la tête, comme on le leur avait d'abord persuadé, disaient hautement qu'ils étaient mieux en France que dans leur pays; et les Autrichiens refusaient de s'évader, même quand l'occasion leur en était offerte. »

« Un autre acte révoltant de vos ministres, dit Napoléon, c'est l'abandon de quelques centaines de soldats blessés et invalides, nés dans des pays qui m'étaient soumis, et qui avaient été mutilés en combattant pour vous. Vous les avez exposés sur les côtes de Hollande, où, d'après les lois du pays, ils devaient être jugés et fusillés dans les vingt-

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quatre heures, pour avoir porté les armes contre leur pays. Quand on me rapporta cette atrocité et qu'on voulut les mettre en jugement, je dis^ laissezles, qu'ils débarquent tant qu'ils voudront. Ils diront le traitement qu'ils ont essuyé^ et empêcheront mes soldats de déserter et daller se joindre aux Anglais ! A part l'inhumanité de cette action., continua Napoléon, en levant les mains au ciel avec émotion, c'était une mauvaise politique de la part de vos ministres, parce que ces malheureux mutilés l'ont racontée partout ; et moi-même j'ai fait publier les noms de plusieurs d'entre eux, avec indication des pays où ils avaient été blessés. »

Je m'efforçai de répliquera plusieurs de ses assertions, mais je n'étais pas assez instruit des diverses circonstances; sans parler de la difficulté de tenir tête à un tel antagoniste, je ne pouvais faire que de faibles objections à un homme qui était maître de son sujet.

1 r . — J'ai rapportéà sir Hudson Lowe les plaintes que Napoléon a faites de la gêne imposée aux Français, des commissaires, etc. Son excellence me demanda pourquoi je ne lui avais pas dit cela auparavant. Je répliquai que la conversation n'avait eu lieu qu'hier, et que, comme je lui avais déjà fait des communications de ce genre, je n'avais pas regardé celle-ci comme très importante. Il m'objecta que ce rapport était d'un grand intérêt, parce que la conversation avait eu lieu depuis qu'il avait envoyé sa réponse aux observations relatives à celte contrainte. Il ajouta que la principale cause de toutes les difficultés qu'il éprouvait avec les Français, était que sir Georges Cockburn avait, de sou

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autorité privée et contre ses instructions, pris sur lui d'accorder beaucoup plus de liberté et un bien plus grand espace pour se promener, sans escorte, qu'il n'avait droit de le faire; que c'était contraire à ses instructions, et qu'à son arrivée il avait été étonné de la conduite de sir Georges Cockburn. Il parla alors, pendant quelque temps, de la lettre écrite par madame Bertrand au marquis de Montchenu, lettre qu'il paraissait regarder comme une offense très-grave. J'observai que la lettre avait été écrite dans un temps gù. il n'existait point encore de défense relative aux correspondances avec des personnes domiciliées dans l'île, comme l'était le marquis de Montchenu , et que, depuis que cette lettre avait été écrite par madame Bertrand, elle avait reçu six lettres cachetées, parmi lesquelles il y en avait une de M. George Bingham. Son, Excellence ne parut pas très-satisfaite de l'observation.

Comme la quantité de bois et de charbon allouée était insuffisante, le comte de Montholon m'avait prié de représenter au gouverneur , que du temps de l'amiral, où il n'y avait £>as, à beaucoup près, autant de feux qu'à présent, on avait accordé plus du double de la quantité de bois de chauilage; que depuisquelque tempsilsavaient été obligés de brûler des tonneaux. Il m'invitait doncà engagersir ïludson à permettre , s'il ne voulait pas augmenter la quantité fournie par le gouvernement, qu'on donnât des ordres au pourvoyeur pour y suppléer, et qu'alors ils la paieraient de leurs deniers. Je me rendis k Plantatïon-Housa , et je fis connaître celte réclamation au gouverneur, en lui rendant compte du

Mai ( 32 ) 1817.

nombre de feux. Après une assez longue discussion, il répondit qu'il donnerait des ordres pour qu'on fournît une plus grande quantité de combustibles. 12. — Napoléon étant dans son bain . s'est entretenu avec moi sur le compte du gouverneur. «vSi , m'a-t-il dit, le gouverneur, à mon arrivée ici, au lieu d'agir clandestinement comme il l'a fait, avait dit à Bertrand que , par suite des ordres qu'il avait reçus de son gouvernement , il était forcé de charger lesFrançaisde nouvelles chaînes, et - 1 u'il les eût montrées, en nous déclarant qu'à l'avenir nous eussions à les porter , alors j'aurais dit, voilà un homme qui fait franchement et ouvertement son devoir , sans ruses ni détours. Il est nécessaire qu'il y ait dans ce monde des geôliers , des bouchers et des bourreaux ; mais on n'aime pas à accepter ces fonctions. Si j'étais dans la tour de Londres , je prendrais peut-être une bonne opinion du geôlier, par la manière dont il ferait son devoir ; mais je ne voudrais ni accepter sa place , ni en faire mon camarade. Le capitaine H*** a dit à madame Bertrand, que dans tous les états anglais on ne pouvait choisir pour geôlier un homme pire que celuici, et que nous apprendrions sous peu à le connaître. Enfin, il l'a dépeint précisément tel que nous l'avons trouvé. Mais comme nous pensions qu'il voulait effrayer madame Bertrand , et l'engager à quitter l'île avec sa famille, nous supposâmes qu'il avait exagéré la perversité de cet homme, quoique déjà nous reconnussions quelque vérité d^ns ce qu'il avait dit. »

Après une assez longue conversation sur le même sujet , Napoléon dit : « Quand j'étais à Hle d'Elbe.

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la princesse de Galles m'envcvya prévenir qu'elle avait l'intention de me rendre visite. Par égard pour elle-même , je répondis que je la priais d'ajourner l'exécution de ce projet jusqu'à ce que je fusse à. même de voir comment tourneraient les choses ; que dans quelques mois j'aurais le plaisir de la recevoir.

» Je savais qu'à cette époque cette démarcîie ne pouvait manquer de nuire à la princesse, et c'est pour cela que je l'engageai à remettre cette entrevue. Il est étonnant qu'elle m'ait fait une pareille demande; car elle n'avait aucun motif de m'ai mer, puisque son frère et son père avaient été tués en combattant contre moi. Elle fut, de-là, voir Marie-Louise à ***, et je croisqu'ellessontgrandesamies ensemble.

» Le prince de Léopold était un des plus beaux hommes de Paris , au moment où ii s'y trouva. Il a joué, dans un bal masqué donné par la reine de Naples , un rôle brillant et plein d'élégance. La princesse Charlotte doit le trouver fort de son goût et l'aimer beaucoup. Il a été sur le point de me servir d'aide- de -camp ; il m'a fait des demandes à cet égard. Mais, par quelque motif dont je ne me souviens guère, et très-heureusement pour lui, il n'obtint pas cette place ; car , si je la lui avais accordée , il est probable qu'on ne l'eût pas désigné comme le futur roi d'Angleterre. Beaucoup de jeunes princes d'Allemagne, continua-t-il , ont sollicité la place d'uide-de-camp auprès de moi, et Léopold avait environ dix-huit à dix-neuf ans. »

Napoléon parla ensuite de la machine infernale et des complots formés à différentes époques pour l'assassiner. « Beaucoup de complots, dit-il, m'ont

21i'o\s. partie. 3

■été découverts par des Français, employés, bien payés par l'étranger et jouissant de toute sa confiance, mais qui n'étaient, en effets que des agens de la police française. Par leur moyen je connaissais tous les plans et les noms de ceux qui les avaient tracés. Un d'eux était le comte D***. Quoique le roi d'Angleterre fut tout-à-fait étranger à ces odieuses tentatives, j'aurais dû lui écrire que^ puisque ces infâmes projets se tramaient en Angleterre , je suivrais dorénavant l'exemple de Gromwel, qui, ayant découvert un complot ayant pour but de l'assassiner , complot qui avait été formé en France, fit signifier au roi , que si jamais il entendait parler de rien de semblable > il userait de représailles et paierait des assassins pour le faire périr lui-même. »

i3. — Je me suis adressé au major Gorrequer , de la part du maître-d'hôtel, pour demander que le gouverneur eût à fournir à la maison deux veaux par mois, attendu que Napoléon aime beaucoup le veau, et que M. Breame en avait refusé, sans avoir auparavant obtenu la permission du gouverneur.

Sir Hud on Lowe a accordé , en conséquence , la permission de délivrer aux Français deux veaux par mois , qu'ils paieraient de leur bourse.

j 4- — Napoléon a été de très-bonne humeur toute la journée : il m'a demandé pourquoi j'avais dîné hier dans le camp ; je lui ai répondu que c'était parce qu'il n'y avait rien à manger à Longvvood. Il a ri de bon cœur de cette réponse , en disant que c'était certainement là la meilleure raison du monde.

Il a parlé ensuite pendant quelque temps de Moreau : il dit qu'il n'était nullement l'homme d'un talent supérieur que les Anglais s'obstinaient à voir

Mai ( 35 ) 1817.

en lui ; que c'était un bon général de division , mais qu'il n'était pas propre à commander une grande armée : « Mo r eau était brave^indolentet bon vivant. » Il ne faisait autre chose , à son quartier-général, que de s'étendre sur un sofa, ou se promener dehors, la pipe à la bouche : il lisait peu. Son caractère était naturellement bon; mais il se laissait influencer par sa femme et sa belle-mère , qui se plaisaient trop à intriguer. Ce fut moi qui engageai Moreau h se marier , sur la prière de Joséphine, qui aimait sa femme parce quelle était créole. La conduite de Moreau envers Pichegru lui a fait perdre beaucoup dans reslime publique (1). »

(1) Pendant que Napoléon était à Moscou , le comte Daru, reçut de madame Moreau une lettre par laquelle elle le priait de demander, pour elle , à l'empereur, la permission de venir passer quelques mois en France , pour des affaires particulières de la plus grande urgence. Daru , qui savait que le meilleur moyen d'obtenir quelque chose de Napoléon était d'être franc et ouvert, lui montra la lettre. Oui, dit l'empereur, elle est venue et devrait déjà être repartie. Daru observa qu'une femme ne pouvait être dangereuse. Elle vient intriguer , répondit Napoléon. Vousêtes peut-être un de ceux qui pensent que Moreau est un bon ciloyeu? a Sire, reprit Daru , je crois que , sous le rapport du civisme et du patriotisme , le caractère de M.oreau est inattaquable. » Eli bien , vous vous trompez , dit Napoléon ; et la conversation en resta là. A Dresde, en i8i3 , Napoléon était à déjeuner avec le maréchal "Victor et Daru, lorsqu'on annonça un officier russe porteur d'un étendard en signe de trêve. Après que cet officier eut rempli sa mission, Napoléon lui fit quelques questions relatives au désordre qu'il avait remarqué la veille dans les avant-postes de l'armée ennemie , ft lui demanda si les Russes n'avaient pas perdu quelque officier de marque. L'officier répondit que non. « Cependant , dit Napoléon , il y a eu du

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» Après le traité de Léoben , le sénat de Venise fut assez fou pour exciter une révolte contre les armées françaises, sans avoir des forces suffisantes et sans pouvoir compter assez sur le secours des autres puissances pour espérer le moindre succès. En conséquence , je fis occuper Venise. Un agent des Anglais , le comte d'E***, dont je suppose que vous avez entendu parler en Angleterre , se trouvait alors dans cette ville. Redoutant les suites de cette insurrection , il s'enfuit ; mais , dans la route qu'il suivit pour se rendre , à ce qu'il dit , je crois , à Vienne, il fut arrêté sur la Brentapar Bernadotte, et pris avec tous ses papiers. Aussitôt qu'on sut qui il était, on me l'envoya , parce qu'on jïigea que c'était un homme de quelque importance. Nous trouvâmes ses plans et la correspondance de Pichegru. Je fis parapher par Berthier et par deux autres personnes, cacheter et envoyer le tout au Directoire , comme pièces de la plus grande importance. Je questionnai alors moi-même d'E*** ; dès qu'il vit que le contenu de ses papiers était connu, il sentit qu'il ne lui servirait à rien de dissimuler plus longtemps , et avoua tout. Il m'en dit même plus que je ne poudésordre à tel poste ; on a emporté quelqu'un qui était blessé ou tué. Je ne sache pas, répliqua l'officier, que nous ayons perdu personne , à moins que votre majesté ne veuille parler du général Moreau qui a été blessé mortellement aux avantpostes. Le général Moreau ! répéta Napoléon-, puis faisant un signe de léte à Daru : Eli bien ! lui dit-il. » Daru se rappela tout-à-coup la conversation qui avait eu lieu à Moscou; il avait cru, à cette époque , que l'opinion de Napoléon avait été influencée par des motifs personnels; mais il avoua alors qu'il était forcé de reconnaître que Moreau n'était rien moins qu'un buii citoyen.

1817 ( ^7 ) Mak

vaiscspérer en apprendre, me fit connaître les plans secrets de nos ennemis , avec les noms de leurs partisans ; enfin., les renseignemens que j'obtins de lui furent si complets et si importans, qu'ils me servirent de règle de conduite pour le moment , et devinrent les principales causes des mesures que je pris alors , et de la proclamation que j'adressai à l'armée , et dans laquelle je la prévenais qu'elle pourrait être appelée à repasser lesAlpesetà rentrer dans son pays, pour écraser les traîtres qui conspiraient contre la république. Dans ce temps -là, Pichegru était président du Corps-législatif. Le comte d'E*** fut si franc avec moi , que je crus devoir lui en savoir gré , et je puis dire qu'il parvint presque à me gagner. C'était un homme adroit et plein de talens , intelligent et d'une conversation agréable 3 quoique la suite ait prouvé que c'était un mauvais sujet. Au lieu de le retenir en prison, je lui permis d'aller où il voudrait dans Milan : je lui donnai pleine liberté, et je ne le fis pas même mettre en surveillance.

» Quelques jours après , je reçus des ordres du Directoire ; on m'enjoignait de le faire juger par une commission militaire, et de faire exécuter sur-lechamp la sentence de mort qui serait portée contre lui. J'écrivis au Directoire que cet homme avait donné des renseignemens très-utiles , et ne méritait pas qu'on l'en récompensât ainsi ; qu'enfin, je ne pouvais exécuter un tel ordre , et que , s'ils insistaient pour qu'il fût fusillé , ils eussent à s'en charger eux-mêmes. Peu de temps après , d'E***se sauva en Suisse , d'où le co quin eut l'impudence d'écrire un libelle , dans lequel il m'accusait de

Mai ( 58 ) 1817.

l'avoir traité delà manière ia plus barbare, et même de l'avoir fait mettre aux fers; tandis que jeluiavais accordé tant de liberté, que cène fut que quelques jours après qu'il se fut échappé, qu'on s'aperçut de sa fuite, et seulement parce qu'on lut dans les journaux que le comte d'E*** était arrivé en Suisse. On regarda d'abord la chose comme impossible; mais quand on eut fait visiter son logement , on fut convaincu de la vérité. Cette conduite de d'E*"* choqua beaucoup tous ceux qui avaient été témoins à Milan de i'extrcme indulgence avec laquelle je l'avais traité. Entre autres personnes , quelques ambassadeurs et diplomates en furent si outrés , qu'ils signèrent une déclaration contraire à ses accusations. Par suite des renseignemens obtenus par d'E***, Pichegru fut exilé à Cayenne.

» Immédiatement après l'arrestation de d'E***, Desaix vint me voir. En parlant avec lui de Pichegru , je remarquai combien nous avions été trompés,, et je témoignai mon étonnement que sa trahison n'eût pas été découverte plus tôt. — Mais , dit Desaix, nous la connaissions il y a environ trois mois. — Comment se peut-il, répondis-je? Desaix me raconta alors que Moreau , avec qui il était dans ce temps-là, avait trouvé dans les bagages du général autrichien Klingspor , une correspondance dans laquelle Pichegru détaillait ses plans pour détruire le gouvernement républicain, et les fausses manœuvres qu'il avait l'intention de mettre en pratique. Je demandai àDesaixsi on en avait donné communication au Directoire. Il répondit que non ; que Moreau ne voulait pas être l'auteur de la perte de Pichegru, et l'avait prié de .*e rien divulguer.

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» Je dis à Desaix qu'il avait , eu très-grand tort ; qu'il aurait dû envoyer sur-le-champ tous les papiers au Directoire, comme je l'avais lait; que c'était se rendre coupable d'une connivence tacite pour la ruine de son pays. Aussitôt que Moreau fut informé que Pichegru avait été découvert, il le dénonça à l'armée comme un traître, et envoya au Directoire les papiers qu'il avait depuis plusieurs mois entre ses mains; lui qui avait souffert que Pichegru fût choisi pour président du Corps - législatif , quoiqu'il sût qu'il conspirait contre la république. On accusa cette fois Moreau, avec justice , d'une double trahison. Tu aSj lui disait-on, trahi ton pays, en cachant la trahison de Pichegru , et ensuite tu as inutilement trahi ton ami , en découvrant ce que tu aurais dû faire connaître plus tôt. Puisque tu avais tenu secret ce qui a été découvert par d'autres moyens , tu aurais dû garder un éternel silence. Moreau ne put jamais depuis regagner l'estime publique. »

. En parlant à Napoléon de la retraite de Moreau , je lui demandai s'il n'avait pas , dans cette circonstance , déployé de grands talens militaires. ? Cette retraite , répliqua Napoléon , au lieu d'être une preuve de talens, est la plus grande faute que Moreau ait jamais pu commettre. Si , au lieu de se retirer , il eût tourné l'ennemi et marché sur les derrières du prince Charles, je pense qu'il aurait écrasé ou pris l'armée autrichienne. — Le Directoire me portait envie; il avait besoin de tout faire pour diminuer la gloire militaire que j'avais acquise. Ne pouvant accréditer Moreau par une victoire , il le vanta pour sa retraite et le fit louer dans les termes

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les plus pompeux, quoique les généraux autrichiens eux-mêmes blâmassent la retraite de Moreau. Vous aurez sans doute, parla suite, ajouta Napoléon, l'occasion d'entendre l'opinion qu'en conservent les généraux français qui ont partagé cette action, et tous la trouverez conforme à la mienne. Au lieu d'éloges, Moreau méritait la plus sévère censure et la plus complète disgrâce. Comme général , Pichegru avait beaucoup plus de talens que Moreau.

» Moreau se moquait de l'institution de la Légiond'Honneur. Quelqu'un lui disait qu'on avait dessein de donner la croix non-seulement à ceux qui se seraient distingués par la gloire des armes, mais encore à ceux qui se seraient fait remarquer par leur mérite et par leur savoir. Il s'écria : Eh bien ! je vais demander la croix de commandeur de l'ordre pour mon cuisinier; car il a un mérite supérieur dans l'art de la cuisine. »

En réponse à quelques argumens par lesquels je voulais convaincre Napoléon que les Anglais ne connaissaient pas la partie du complot de Pichegru relative à l'assassinat , Napoléon me dit : « Je ne suppose pas que quelqu'un parmi les Anglais ait positivement dit à Georges, ou à Pichegru, vous tuerez le Premier Consul ; mais ils savaient bien que cet assassinat formait la principale et même l'unique base du succès. Dans ce but seul, ils ont fourni de l'argent et équipé des bàlimens pour les débarquer en France ; ce qui, de toutes manières et en tous points., les rendait leurs complices. Lord **** s'est donné beaucoup de peine pour persuader aux cours étrangères que le gouvernement anglais n'était pas instruit du projet d'assassinat; il a écrit plusieurs

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lettres, dans lesquelles il avouait que les Anglais avaient débarqué des hommes dans le dessein de renverser le gouvernement français j mais il niait le reste. Cette protestation n'eut pas un grand crédit, et aucun des gouvernemens du continent n'y ajouta foi. C'était dans ce temps que je méditais une descente en Angleterre. Votre *** n'avait pas besoin de se débarrasser de Napoléon Bonaparte , mais du Premier Consul. Fox eut quelques pourparlers avec moi au sujet du 3 nivôse. Il nia , comme vous, que les xinglais fussent instruits du projet d'assassinat; maisils'en défendit faiblement lorsqu'il eut entendu ce que j'avais à dire , et condamna toute cette menée. En effet, ses intentions étaient tout-à-fait opposées à ce plan. La conduite de l'empereur d Allemagne lut bien différente de celle-ci, lorsque je fus en possession de sa capitale; il défendit positivement et sincèrement, par des motifs religieux, toute tentative de ce genre, qu'on aurait pu faire journellement; car je me promenais souvent seul et sans le moindre soupçon. »

Pendant cette conférence, j'ai dit à Napoléon qu'on soupçonnait fortement Bernadotte d'être peu attaché à la cause des alliés, si même il ne jouait pas deux rôles à-la-fois ; qu'on lui donnait le nom de Charles-Jean le charlatan , et qu'on pensait qu'il se serait joint à lui, s'il était arrivé quelque échec aux alliés. Napoléon répliqua, que probablement on l'appelait charlatan, parce qu'il était gascon et un peu fanfaron.

« Quant à ce qui est de se joindre à moi en cas de succès, il n'aurait agi en cela que comme tous les autres. Les Saxons, les Wurtcmburgeois, les

Max. ( 42 ) 1817.

Bavarois, et tous ceux qui m'ont abandonné quand j'ai éprouvé des revers, se seraient joints à moi dans le succès.

» Après l'affaire de Dresde, l'empereur d'Autriche se mit à genoux devant moi , m'appela son cher fils , et me demanda, pour l'amour de sa très-chère fille à qui j'étais marié , de ne pas profiter de mes succès et de me réconcilier avec lui (1).

» Si les Saxons n'eussent pas déserté avec leur artillerie, j'aurais remporté la victoire à Leipsick, et la position des alliés eût été bien différente. »

16. — J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher; il s'est plaint du mal de tête et a pris un bain de pieds. D'abord il était un peu mélancolique , mais ensuite il est devenu assez enjoué et communicalif. lia parlé de l'Egypte, et m'a fait beaucoup de questions; entre autres, il m'a demandé si un vaisseau à trois ponts pourrait, sans être débarrassé de son lest, entrer dans le port d'Alexandrie. J'ai répondu que je croyais qu'oui; mais que, dans tous les cas, il était très-facile d'alléger un vaisseau (2).

Napoléon me dit qu'il avait envoyé du Caire un officier nommé Julien, porteur d'ordres positifs pour

(1) Je donne ici une traduction littérale des expressions de jN'apoléon ; mais il est évident qu'on ne doit pas les prendre dans leur sens litléra! , niais simplement les considérer comme une manière énergique de me faire comprendre avec combien d'instance l'empereur d'Autriche fit celte demande. Napoléon se servait de celle expression dans des cas semblantes. ( Note de l'auteur.)

(2) Etaut à Alexandrie , j'ai vu le Tigre et le Canope entrer dans le port. Ces deux bàtimens élaient de 80 cauons et de la plus grande dimension j ils faisaient autant d'eau qu'un vaisseau à trois ponts.

i!ti7. ( 43 ) Mai.

Brueys, et d'après lesquels celui-ci devait entrer dans le port d'Alexandrie; mais que malheureusement Julien avait été tué en chemin par les Arahes. « J'ai donné son nom à un fort que j'ai bâti à Rosette; le connaissez-vous?» Je répondis affirmativement.

'• « Il est surprenant , continua-t-il, que Brueys ait pu songera jeter l'ancre , sans avoir commencé par fortifier Tile de vingt ou trente pièces de canon, et avant d'avoir réuni autour de lui un vaisseau vénitien de 64 et quelques frégates qui étaient dans le port d'Alexandrie. Dans une conversation que j'avais eue avec lui quelques semaines avant , ù bord de l'Orient , il m'avait démontré luimême qu'une flotte à l'ancre ne devait pas engager une action, ou au moins qu'une flotte qui en agirait ainsi serait toujours battue, à cause de la facilité qu'auraient les vaisseaux chargés de l'attaque, de prendre position , et qu'il existait un ordre (1) qui défendait de le faire. Brueys, continua-t-il, croyait toujours que , si Nelson l'attaquait , ce serait par sa droite ; il regardait sa gauche comme inexpugnable , à cause de lîle, et il avait fait tous ses préparatifs en conséquence. Je m'efforçai de le convaincre qu'un ou deux bâtimens de sa gauche, enlevés par une force supérieure, fourniraient à la flotte ennemie le moyen de pénétrer. »

Je dis à Napoléon que si Brueys eût jeté l'ancre poupe et proue, il aurait pu se rapprocher du rivage, ne laisser aucun intervalle pour le balancement des navires, et que, de cette manière,

(1) Je n'ai pu comprendre si c'était rie Brueys ou non.

Mai. ( 44 ) ,8i7

Nelson n'aurait pas pu se placer entre la flotte française et le rivage. Napoléon parut être de mon avis sur ce point, et nie dit qu'il prendrait à ce sujet des renseigne m en s auprès de l'amiral. Il ajouta qu'avant le départ de Julien il avait envoyé des ordres à Bruevs, afin qu'il ne s'éloignât pas descôtes d'Egypte, avant de s'être assuré qu'il élaitimpossible à la flotte d'entrer dans le port d'Alexandrie. Dans le cas de possibilité , il avait ordre d'exécuter ce mouvement, et, dans le cas contraire, de conduire les bàtimensà Corfou. « Bruevs, continua-t-il, n'approfondit pas assez le fait , quoique Barré assurât que l'entrée était praticable, ce qui m'a paru tel à moi-même. Quoi qu'il en soit, Brueys ne se crut pas, d'une part, suffisamment autorisé à se retirer, et Craignait , de l'autre, d'entrer dans le port quand même cela serait possible, jugeant cette mesure hasardeuse, avant d'avoir l'assurance que nous étions en pleine possession du pays. Il ignorait mes mesures au Caire ; il n'en eut connaissance que vingt» quatre heures avant d'être attaqué par Nelson. De cette manière, il resta incertain et négligea sa sûreté. D'ailleurs, il était loin de s'attendre à ce que Nelson l'attaquât avec des forces inférieures. S'il eût fait sortir ses frégates et bien fortifier l'île, Nelson ne l'eût pas attaqué, ou il aurait été battu. Ce fut avec bien de la peine <;ue je le décidai à sortir de Toulon. Après avoir mis a la voile, il voulait envoyer quatre bâtimens pour attaquer Nelson, qui était en

rade avec trois bâtimens démâtés à ; mais je ne

voulus pas le permettre, attendu que le succès de mon entreprise était trop important pour être mis en balance avec la prise de deux ou trois bâtimens.

iRi7 ( 45 ) Mai.

Il voulut ensuite séparer la flotte, ce que je ne voulus pas. Bruoys était sans doute un homme d'un» grand talent; mais il lui manquait cette résolution qui, dans un moment décisif, profite de l'occasion favorable; et cette qualité est, je crois, essentielle dans un amiral comme dans un général. Il est probable que le défaut d'expérience faisait qu'il n'avait pas dans ses talens et dans la bonté de ses plans cette confiance que rien ne peut donner quand on ne la puise pas dans son caractère. J'ai commandé une armée à vingt-deux ans, mais la nature m'avait fait différent de iien d'autres. Si Nelson eût rencontré la flotte de Brueys pendant son voyage pour l'Egypte, je ne sais pas trop ce qui serait arrivé, parce que j'avais placé sur chaque bâtiment trois cent cinquante à quatre cents hommes,, accoutumés à la manœuvre du canon deux fois par jour. J'avais donné Tordre à chacun de nos bâtimens d'attaquer un des vôtres ; vos vaisseaux sont petits, et, je crois, faibles d'équipage ; ces ordres avaient pour but d'empêcher que vous n'obtinssiez l'avantage par votre supériorité dans la manœuvre. »

Ici s'éleva une discussion sur le mérite comparatif des marins anglais et français. J'avançai que les matelots anglais se battaient avec plus de confiance; que s'il arrivait, dans l'action, des accidens au bâtiment, ils y remédiaient bien plus promptement et combattaient plus long-temps que les matelots français. Napoléon me répondit qu'il convenait de tout, excepté du dernier point. « Signor Dott.re, me dit-il, le marin français est aussi brave que le marin anglais. Les soldats français avaient, au commence-

Mai ( 46 ) 1S17.

nient de la guerre, un grand mépris pour les troupes anglaises : ce mépris venait peut-être des défaites du duc d'Yorck, du grand défaut de vigilance et d'activité de vos avant-postes, et des désastres qui ontfrappé vosarmées. Néanmoins nos soldais avaient tort; car on sait bien que les Anglais sont braves. Ce fut sans doute cette fausse opinion qui fut cause que Régnier fut battu par le général Sluart; les Français s'imaginaient alors que vous fuieriez et que vous vous jetteriez dans la mer. Régnier était un homme de talent; mais plus propre à conduire une armée de vingt à trente mille hommes, qu'à en commander une de cinq à six mille. Vos troupes étaient, ce jour là, presque toutes composées d'Anglais, et Régnier n'avait en grande partie que des Polonais.

» Il est difficile de s'imaginer quelle mauvaise idée les soldats français avaient des vôtres, jusqu'à ce qu'ils eussent été convaincus de leur bravoure. Ils ont toujours parlé de vos matelots avec respect; mais ils avouaient seulement qu'ils étaient plus exercés et plus prompts dans les manœuvres, mais non pas plus braves que les nôtres. »

« Quand j'étais à Tilsil, » continua Napoléon après un instant de silence, pendant lequel il traça quelques notes pour ses mémoires, « quand je me trouvai à Tilsit avec l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, j'étais le plus ignorant des trois en affaires militaires. Ces deux souverains, surtout le roi de Prusse, étaient parfaitement au fait du nombre de boutons que doit avoir un habit, combien devant et derrière, et comment on doit tailler les revers. Pas un tailleur de l'armée ne savait mieux que le ro.» de

i8i7 ( 4? ) Mai.

Prusse combien il faut de drap pour faire un gilet rond. Enfin, continua-t-il en riant, je ne pouvais lutter avec eux.

On me tourmentait continuellement de questions auxquelles ]3 n'entendais pas un mot, quoique, pour ne pas offenser, je répondisse aussi gravement que si le sort d'une armée eût dépendu de la coupe d'une veste. Quand j'allai voir le roi de Prusse, je trouvai qu'au lieu de bibliothèque, il avait une chambre grande comme un arsenal, garnie de tablettes et de chevilles auxquelles étaient pendus cinquante à soixante habits de diverses façons; chaque jour il mettait un habit différent de celui de la veille. C'est un grand homme sec, dont la tournure et la physionomie ont quelque chose d'étrange. Il paraissait attacher autant de prix à la coupe de l'uniformed'un dragon ou d'un hussard, qu'il en eut mis au salut de son royaume.

» A Iéna, l'armée prussienne exécuta les plus belles et les plus brillantes manœuvres; mais je mis bientôt fin à ces coglioneries, et fis connaître la différence qu'il y a entre exécuter de belles manœuvres, porter de riches uniformes, et savoir se battre. Si, ajouta-t-il, l'armée prussienne eût été commandée ce jour-là par un tailleur, elle aurait certainement remporté la victoire, à cause de la supériorité des connaissances de ses chefs dans l'art de coupjr un habit ; mais comme les victoires dépendent plus de l'habileté du général qui commande les troupes, que du talent du tailleur qui fait leurs vestes, elle n'a pas pu réussir. »

Napoléon observa ensuite que nous souffrions trop de femmes et de bagages à la suite de nos armées.

Mai. C 43 ) 181*7

« Les femmes, quand elles sont méchantes, dit-il, sont plus méchantes que les hommes, et plus disposées à commettre le crime. Quand le sexe, qui a " la douceur en partage, se dégrade une fois, il tombe dans de plus grands excès que le nôtre. Les femmes sont toutes ou meilleures ou pires que les hommes. Nous en avons la preuve dans les tricoteuses de Paris pendant la révolution.

» Quand je commandais au Col de Tende, pays très-montagneux et très- difficile , et dans lequel, pour entrer, l'armée était obligée de passer sur un pont étroit, j'avais donné l'ordre qu'il ne fût permis a aucune femme de la suivre, parce que le service était très-difficile et exigeait que les troupes fussent continuellement en alerte. Pour l'exécution de cet ordre, je plaçai deux capitaines sur le pont, qui ne devaient pas laisser passer une seule femme. Je me rendis moi-même au pont, pour m'assurer qu'on m'avait obéi; j'y trouvai une foide de femmes réunies. Aussitôt qu'elles m'aperçurent, elles commencèrent à m'invectiver, en criant : C'est donc vous, petit caporal, qui avez défendu qu'on nous laissât pRSser? car on m'appelait alors petit caporal dans l'armée. A quelques lieues de là, je fus étonné de voir un nombre considérable de femmes avec les troupes. J'ordonnai aussilôt qu'on fît arrêter les deux capitaines et qu'on les amenât devant moi, résolu de les faire juger sur-le-champ. Ils protestèrent qu'aucune femme n'avait traversé le pont. Je fis venir quelques-unes de ces dames, et, à mon grand étonneraient, elles avouèrent qu'elles avaient jeté hors de. quelques tonneaux les vivres et les provisions qu'ils renfermaient pour l'armée; qu'elles

iSi 7 ( 49 ) Mai*

s'y étaient cachées, et étaient passées de celte manière sans être aperçues. >»

Napoléon observa qu'il ne croyait pas que la cavalerie anglaise fût comparable à l'infanterie ; que les cavaliers, par un défaut quelconque, ne pouvaient retenir leurs chevaux, et étaient exposés à être taillés en pièces, si, dans la charge, il devenait nécessaire de faire halle ou de battre en retraite; que les chevaux étaient accoutumés à être trop bien nourris, tenus trop chaudement, quoique , d'après ce qu'il avait entendu dire, ils fussent grandement négligés par leurs cavaliers.

Je lui donnai quelques explications sur la quantité de bagage que permettait lord Wellington; c'est-à-dire un petit porte-manteau par officier qui s'embarquait pour servir l'étranger, et cinq femmes par cent hommes. Je lui dis qu'on avait fait de nouveaux réglemens pour empêcher qu'on ne tînt les chevaux de cavalerie trop chaudement ou qu'on en eût trop de soin. Napoléon répondit que les officiers français lui avaient assuré que le bjgage d'un officier anglais, en France ou en Belgique, était plus considérable que celui de dix Français.

18. — Le major Fehrzen est venu à Longwood; on lui a demandé pourquoi il ne visitait pas de temps en temps la famille Bertrand; il a répondu que le gouverneur lui avait fait dire qu'il désirait qu'il n'existât d'autre communication qu'un salut réciproque entre les officiers du 53e régiment et les prisonniers de Sainte-Hélène. Il est convenu que la conduite sombre et mystérieuse que l'on tenait envers les Français était de nature à exciter le soupçon; Trois, partie, 4

Mai ( 5o ) 181%

mais il les assura que l'on ne trouverait pas d'assassins dans le 53e régiment.

22. — Napoléon étant dans son bain^ et souffrant d'un violent mal de lète/a parlé pendant quelque temps de Montchenu,, qui, a-t-il dit, répond facilement à l'idée que les Anglais avaient anciennement des Français, quand ilsJcs appelaient une nation de maîtres à danser : opinion dans laquelle ils doivent avoir été affermis durant la révolution, en voyant arriver parmi eux une foule d'inutiles baguenaudiers , qu'on avait chassés de leur pays à cause de leur arrogance et de leur tyrannie. «Cette idée, ajouta \;ipoléon, était si fortement gravée dans l'esprit des Anglais, que, quand j'envoyai Duroc comme ambassade ur à Saint-Pétersbourg, lordSaint-Iiellens, •envoyé anglais dans celte ville, curieux de voir sa tournure, chercha l'occasion de l'observer soigneusement à son entrée dans la capitale; et quand on lui demanda son opinion sur son compte, il répondit : — Ma foi, au moins, il n'a pas l'air d'un sauteur : — voulant direj par là, que Duroc était le seul Français qu'il eût vu qui n'eût pas l'air d'un maître à danser : et je suis porté aie croire; car vraisemblablement il n'avait rencontré jusqu'alors de Fiançais que ces nobles ruinés ou persécutés, qui faisaient oublier par leurs ridicules le respect dû au malheur. Il est vraiment fort original qu'on ait choisi un homme aussi peu remarquable que Montchenu pour représenter la France à l'établissement d'une nation rivale; c'est un vrai moyen pour faire .de son propre pays un objet de risée, et confirmer les Anglais dans leur ancien préjugé.

« Est-ce que Montclienu, conlinua-t-il , ne répond pas à Titiée que vous vous formiez anciennement de la nation française? »

En sortant du bain , Napoléon parla de la Russie , et dit que les nations européennes trouveraient un jour qu'il avait adopté la plus saine politique, en cherchant à rétablir le royaume de Pologne; que c'était le seul moyen eflicace d'arrêter les progrès de la puissance moscovite et d'opposer une digue à ce formidable empire, qui, probablement, allait bientôt envahir l'Europe. Je ne pense pas vivre assez pour en être témoin; mais vous le verrez peut-être: vous êtes à la fleur de l'âge , et vous pouvez vous attendre à vivre encore trente-cinq ans. Je pense que vous verrez les Russes envahir et prendre l'Inde, ou entrer en Europe avec quatre cent mille Cosaques et autres habitans des déserts, et deux cent mille véritables Russes, a Lorsque Paul était si fort irrité contre vous, il me demanda un plan pour faire la conquête de l'Inde. Je lui en envoyai un. avec des instructions détaillées. » (Ici, Napoléon me montra, sur une carte, les difFérens points d'oii l'armée aurait dû partir. ) c« Il aurait fallu partir d'un des ports de la mer Caspienne. La Russie, continuat-il , doit ou tomber ou s'agrandir, et il est naturel de supposer que le dernier cas aura lieu. En envahissant d'autres pays, la Ptussie en retirera deux avantages: les progrès de sa civilisation, et ce poli que lui donnera le frottement avec d'autres puissances^), ensuite de l'argent et des rapprochemens entre elle et les habitans des déserts, avec lesquels

(i) Ce sout ici les propres expressions de Napoléon.

Mai. ( 5s ) 1817.

elle était en guerre il y a quelques années. Les Cosaques, les Calmoucks et les autres barbares, qui ont suivi les Russes en France et dans d'autres parties de l'Europe, ayant une fois pris le goût du luxe, rapporteront dans leurs déserts le souvenir des lieux où ils avaient de si belles femmes, une si bonne nourriture ; et non-seulement ils ne seront plus euxmêmes en état de vivre dans leurs pays barbares et stériles, mais encore ils communiqueront à leurs voisins le désir de conquérir ces délicieuses contrées. 11 est de toute probabilité qu'Alexandre sera obligé de vous enlever l'Inde , pour acquérir des richesses et fournir de l'occupation à ses peuples, et par-là prévenir une révolution en Russie; ou qu'il fera Une irruption en Europe , à la tête de quelques cent mille barbares à cheval et de deux cent mille hommes d'infanterie, et chassera tout devant lui. Ce que je viens de vous dire est confirmé par l'histoire de tous les âges, et l'on a toujours remarqué que toutes les fois que ces barbares avaient pris du goût pour le midi de l'Europe , ils revenaient à la charge pour cherchera faire de nouvelles conquêtes et de nouveaux ravages, et qu'ils avaient fini par se rendre les maîtres du pays. 11 est naturel à l'homme d'améliorer sa condition; et ces sauvages, en comparant leurs déserts avec les belles provinces qu'ils ont laissées , auront toujours le désir d'acquérir cesdernièreSj sachant bien qu'aucune nation n'usera de représailles et n'essaiera de les chasser de leurs déserts. Ces canailles , continua-t-il , ont tout ce qu'il faut pour devenir conquérans. Ils sont braves, actifs, supportent la fatigue avec patience, vivent de peu, sont pauvres et ne demandent pas mieux que

1817 ( 53 ) Mai.

de s'enrichir. Je pense cependant que tout dépend de la Pologne. Si Alexandre réussit à incorporer la Pologne à la Russie, en réconciliant les Polonais avec le gouvernement russe, et non pas simplement en subjuguant le pays, il aura fait le plus grand pas vers la conquête des Indes. Mon opinion est qu'il cherchera à exécuter l'un ou l'autre des deux projets dont je viens de parler ; je pense cependant que ce sera plutôt le dernier. »

J'observai que la distance était grande , et que les Russes n'avaient pas l'argent nécessaire pour former une aussi grande entreprise. « La distance n'est rien , répliqua l'empereur ; on peut aisément transporter les vivres sur des chameaux, et les Cosaques pourront toujours s'en procurer un assez grand nombre. Ils trouveront de l'argent en arrivant. L'espérance de la conquête réunirait sans frais des armées de Cosaques et de Galmoucks. Prometlez-leur le pillage de quelques villes , et des milliers se réuniront suusles mêmes bannières. L'Europe, continua-t-il, et l'Angleterre en particulier , auraient dû s'opposer à la réunion de la Pologne à la Russie.

» Le grand but de l'Angleterre, ajouta Napoléon, c'est de tenir la Belgique toujours séparée de la France, parce que la France, possédant la Belgique, peut se regarder , en cas de guerre avec l'Angleterre , comme maîtresse de Hambourg, etc. Il aurait cependant mieux valu pour l'Angleterre, que l'Autriche la conservât plutôt que de la laisser à la Hollande ; parce que l'Autriche est plus forte, et que quand la France sortira de son état de paix actuel, la Hollande , trop faible pour résist er seule., sera toujours obligée de se soumettre.

Mai ( 54 ) 1817.

» Si j'avais réussi dans mon expédition contre la Russie, dit-il., j'aurais contraint Alexandre d'accéder au système continental contre l'Angleterre, et parlà j'aurais forcé cette dernière à la paix. J'aurais fait de la Pologne un royaume séparé et indépendant. » Je lui demandai quelles conditions il nous aurait accordées. « De très-bonnes, répliqua Napoléon; j'aurais seulement insisté pour que vous missiez un terme à vos vexations maritimes. » Je lui demandai .s'il nous eût laissé Malle; il répondit affirmativement à celte question, ajoutant qu'il était las de se battre, et qu'il était propre a la paix comme à la guerre; qu'il se serait occupé d'améliorer et d'embellir la France, d'élever son fils et d'écrire son histoire. « Au moins, dit-il , les puissances alliées ne pourront pas m'tUer la gloire des grands travaux publics, que j'ai fait exécuter; les routes que j'ai fait construire pour traverser les Alpes , et les mers que j'ai su réunir, lis ne peuvent travailler à aucune amélioration que je n'aie commencée moi-même. Ils ne peuvent m'ôîer ce code de loi que j'ai créé, et qui passera à la postérité la plus reculée. Dieu merci, ils ne peuvent me priver de ces avantages. »

Je lui ai dit que j'avais fait une recherche sur le nombre de bâtiraens que les Anglais avaient saisis avant sa proclamation relative à la détention des Anglais en France, et que je n'avais rien pu découvrir, excepté deux chasse-marées qui avaient été pris dans la baie de Quiberon. « Deux chasse-marées , dit Napoléon ! eh quoi , il y a eu pour soixante-dix millions de marchandises enlevées, et environ deux cents bAtimens retenus, avant que je ne fisse cette prodamulion; mais c'est ce que l'Angleterre a lou-

jours fait. Dans la guerre de 1773 vous en avez agi de même, en nous donnant pour raison que c'était votre usage. La grande querelle entre vous et nous, est que je ne voulais pas vous permettre d'agir à votre guise en mer , ou au moins que je prétendais, dans ce cas, faire ce qu'il me plairait sur terre; enfin que je ne voulais pas recevoir la loi de vous, mais bien vous la donner. Peut-être en cela ai-je poussé les choses trop loin : l'homme est sujet à errer. Quand vous avez bloquéla France, j'aibloqué l'Angleterre; et ce n'était pas un blocus sur le papier, puisque je vous ai forcé à envoyer vos marchandises autour de la Baltique, et à occuper une petite île dans la mer du Nord, pour faire la contrebande. Vous avez dit que vous vouliez me fermer les mers, et moi j'ai dit que je vous fermerais la terre. Cela vous a réussi; mais vous n'avez dû cette réussite qu'à des accidens. Votre pays ne s'en trouve pas mieux pour cela , par la sottise de vos ministres , qui ont agrandi la Russie au lieu d'agrandir leur propre pays. »

J'ai encore demandé à Napoléon, parce qiie j'étais désireux d'approfondir cette affaire, si, dans le cas où T** lui aurait remis à temps la lettre du malheureux duc d'Enghien,ileût laissé vivre ce prince. Il me répondit : « Il est probable que oui; car il me faisait , dans cette lettre, l'offre de ses services, il s'est conduit avec beaucoup d'intrépidité et la plus mâle dignité devant le conseil de guerre, et il n'a rien nié. Il est vrai que je voulais faire un exemple qui effrayât; cependant je pense que je l'aurais laissé vivre. »

Je lui demandai s'il aurait pardonné à Pichegru. « Pichegru, dit-il, était tombé dans un grand me-

pris, et il n'était pas probable qu'il pût me nuire. Il eût été possible que je lui pardonnasse à cause de sa conquête de la Hollande ; mais sous la condition du bannissement en Amérique.

» Si, dit-il, lord Castlereagh m'offrait de me replacer sur le trône de France à des conditions honteuses , je préférerais rester où je suis.

» Le désir que vos ministres ont eu de rétablir le despotisme et la superstition en France ne peut être agréable aux Anglais. Un peuple libre 3 à moins qu'il ne laisse prévaloir le désir d'humilier et de faire injure aux autres, ne peut soubaiter de voir une nation voisine dans l'esclavage. Maltraité comme je l'ai été, et privé de tout ce qui peut m'être cher, ajoutât il, je préfère être exilé sur cet exécrable rucher, à être assis sur un trône, sachant que la postérité me rendra justice. Un an ou deux suffiront, sans doute, pour terminer ma carrière dans ce monde; mais ce que j'v ai fait ne périra jamais.

» Dans douze cents ans on citera mon nom avec respect , tandis que celui de mes oppresseurs sera oublié, ou ne sera connu que pour être chargé d'opprobre et d'infamie.

» Je suis porté , continua Napoléon , à douter beautpup de ce que Ton a dit de Cromwell. On a assuré qu'il portait toujours une cuirasse, et changeait continuellement de demeure, de peur d'être assassiné. On a avancé ces deux assertions contre moi, et elles sont entièrement fausses 3 comme Irèsprobablement elles l'étaieut à l'égard de Cromwell. » La conduite de votre gouvernement, ses efforts pour détruire la liberté et mettre les Anglais dans les fers , m'étonnent , continua Napoléon. Que les

ï8i 7 ( £7 ) Mai.

Russes et quelques peuples allemands soient ainsi traités , je n'en suis pas surpris ; ces nations ne mérilent pas le nom de nations libérales et libres. Chez elles, la volonté du souverain a toujours tenu lieu de loi. Il faut que les esclaves obéissent ; mais que l'Angleterre soit traitée ainsi , je ne le conçois pas, à moins que, comme je vous l'ai déjà dit dans une autre occasion, des motifs de politique et de jalousie , et le désir d'humilier et d'abaisser ceux qui se sont enrichis par Je commerce , ne prévalent sur l'esprit de votre oligarchie. ?>

23. (1) — J'ai reçu une lettre pour me rendre à Plantation- House t près du gouverneur. Je l'ai trouvé dans la bibliothèque avec sir Thomas Reade. Son Excellence ma dit qu'avant -hier quelques journaux de plus fraîche date que les siens, avaient été reçus par M. Cole, le maître de poste; que quelques-uns m'avaient été prêtés en violation directe de l'acte du parlement . qui défendait positivement d'avoir, sans la permission du gouverneur, aucune communication verbale ou écrite avec le général Bonaparte, avec aucun membre de sa ■famille ou ceux qui l'entouraient; qu'il désirait, en conséquence, apprendre de ma bouche si j'avais prêté ces journaux ou d'autres au général Bonaparte? Je répondis que je les avais prêtés ainsi que beaucoup d'autres, à dherses époques, à Napoléon, ayant constamment eu l'habitude de lui communiquer les papiers publics depuis que j'étais dans l'île ; que sir Georges Gockburn m'avait plus d'une fois

( 1 ) Je ne suis pas sûr que celte conversation n'ait pas eu lieu le 22 , attendu qu'elle porte celte Jale sur quelques feuilles de mon journal.

Mai ( 58 ) 1817.

chargé de porter des journaux à Longwood , avant de les avoir regardés lui-même. Sir Hudson Lowe répliqua que c'était une violation de l'acte du parlement. Comme j'avais expressément stipulé que je ne serais ni considéré ni traité comme faisant partie des Français, et que je résignerais sur-le-champ ma place , si je devais la remplir à ces conditions , Son Excellence désirait que je susse qu'à l'avenir je devais m'abstenir de prêter des journaux au général Bonaparte, ou de lui donner le moindre renseignement sans son autorisation.

J'observai que je trouvais difficile d'en agir ainsi, car lorsqu'à l'arrivée d'un bâtiment Napoléon me demandait s'il y avait des nouvelles, il ne m'était pas possible alors de prétendre cause d'ignorance. Son Excellence me dit , qu'aussitôt qu'il arrivait un bâtiment , le capitaine Poppleton et moi devions nous renfermer à Longwood, jusqu'à ce que le rapport ou toutes les nouvelles apportés lui fussent connus, et qu'aloiv je pourrais obtenir de lui tout ce qu'il jugerait à propos de faire communiquer au général Bonaparte. Je répliquai que je ne conserverais pas ma place seulement une heure 3 si je devais être assujéti à de pareilles conditions.

Son Excellence me dit que quelques mois auparavant j'avais communiqué au général Bonaparte des détails de la plus grande importance, avant même qu'il en eût été instruit en sa qualité,, de gouverneur; que ces nouvelles étaient relatives à la dissolution des chambres en France ; que je lui avais dit moi-même en avoir instruit Bonaparte ; et il finit par me demander si je lui avais donné

ï8i7 ( $9 ) Mal

cette nouvelle verbalement ou par le moyen d'an j turnaij et si. en cas que ce fut par un journal, ce n'était pas sir Pultney Malcolm qui me l'avait prêté. Je répondis qu'attendu qu'il s'agissait d'un aussi long espace de temps, je ne pouvais me rappeler si la communication que j'avais faite était verbale , ou si elle avait eu lieu au moyen d'un journal : que vraisemblablement elle avait été faite des deux manières, mais que je ne me rappelais pas de qui j'avais reçu le journal.

Son Excellence dit , qu'une personne qui jou :ssait d'une aussi "bonne mémoire que moi , ne pouvait prétexter un oubli , et répéta la question.* Te répondis que de pareilles bagatelles ne restaient pas lotagtejiïj s dans mon esprit. Le gouverneur objecta qu'il était singulier que je ne pusse pas me rappeler que cette feuille m'avait été prêtée par l'amiral , et d'un air railleur il me demanda si elle n'était pas écossaise. Je lui répondis que je n'avais jamais vu de journal écossais à Longwood; que sir Pultney Malcolm avait souvent eboisi pour moi deux ou trois journaux des dates les plus anciennes et lui avait envoyé les nouveaux. Son Excellence me demanda alors si les journaux qu'avait prêtés l'amiral m'étaient destinés, et si sir Pultney savait que je les communiquerais au général Bonaparte. Je répondis qu'ils m'étaient destinés, et que j'ignorais s'il savait l'usage que j'en faisais. Sir Hudson me dit alors qu'il était très-étonnant que je ne susse pas si l'amiral en était informé ; que d'après un ordre signé des ministres de Sa Majesté, personne que lui n'avait le droit de communiquer en aucune manière avec le général Bonaparte. J'ob-

M-iï ( Go ) 1817.

servai que sir Georges Cockburn n'avait jamais cru nécessaire d'empêcher Napoléon de voir les journaux; que la seule recommandation qu'il m'eut & -te à cet égard, était qu'il lui paraissait inutile de lui montrer ce qui pourrait l'offenser personnelleî. La conversation dura encore quelque temps, pendant lequel Son Excellence revint souvent sur le journal écossais.

i2-}. — Napoléon a gardé le lit et s'est plaint d'un mal de tête. Je lui ai recommandé de mettre sur le iront et sur les tempes des compresses à froid; ce qu'il a fait aussitôt, et il en a éprouvé un mieux sensible.

Dans le cours de la conversation, il observa qu'il existait des contradictions singulières dans les libelles qu'on avait publiés contre lui. Dans les uns, on assure qu'il a poussé la lasciveté au point d'entre tenir un commerce incestueux avec ses sceurs^etc; Candis que d'autres soutenaient avec autant d'opiniàtrcté qu'il était impuissant. « Ce dernier bruit, continua-t-il , a été répandu dans un temps, lorsqu'il lut question d'un mariage entre moi et une sœur de l'Empereur Alexandre. L impératrice mère dit à son fils qu'elle ne consentirait pas à sacrifier sa fille et à la jeter dans les bras d'un homme qui ne peut rien faire ; que si je l'épousais, on serait forcé d'agir comme l'avait fait Gustave avec son épouse, ce qu'elle ne pourrait jamais faire accorder avec les préceptes de sa religion. Savez- vous^ ajouta-t-il, l'histoire de Gustave? Je répondis que non. Eh bien, Gustave était impuissant; n'ayant pas, par conséquent d'héritier, il fit coucher un de ses chambellans avec la reine, et c'est à cet événement que doit

,8i7 ( 61 ) Mai.

le jour le sot qui a résigné la couronne il y a quelques années. Dans un de ses accès de folie , cet imbccille a avoué que les Suédois avaient fait un acl)é de justice en le déposant, parce qu'il n'avait aucun droit à la couronne. »

Napoléon reprit sa narration relative à la mère dé l'empereur Alexandre.

« Ma chère mère, dit Alexandre, est-il possible que vous puissiez croire à de pareils contes? Je vous assure que je ne vous souhaiterais pas autre chose que d'être assez jeune pour épouser Napoléon, et vous auriez bientôt un héritier. Kourakin, ajoufa-til, m'a raconté plus lard celte anecdotej qui a excite beaucoup de gaîté dans Paris. »

Napoléon parla ensuite de madame de Staël : «C'était, dit-il, une femme de beaucoup de talent et d'une grande ambition ; mais si intrigante et si remuante, qu'elle donna lieu à ce qu'on dit d'elle, qu'elle jeterait ses amis à la mer, afin de pouvoir les sauver au moment oii ils seraient près de se noyer. J'ai été obligé de l'éloigner de la cour. A Genève, elle forma une liaison avec mon frère Joseph, qu'elle gagna par sa conversation et par ses écrits. Quand je revins de l'île d'Elbe, elle voulut me faire présenter son fils, pour me demander le paiement de deux millions que M. Necker, son père, avait prêtés à Louis XVI sur ses fonds, et en même temps pour m'offrir ses services, si je consentais à lui accorder l'objet de la première demande. Comme je savais très-bien ce que voulait son fils, et que je ne pensais pas pouvoir le lui accorder sans être injuste envers d'autres qui étaient dans le même cas, je refusai de le voir, et je donnai des ordres pour qu'il

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ne me fût pas présenté. Mais Joseph ne voulait pas être refusé, il l'amena en dépit de cet ordre. Les huissiers de la chambre n'osèrent pas refuser l'entrée à mon frère, surtout lorsqu'il eut dit qu'il répondait des suites. Je le reçus très- poliment ; j'écoutai l'exposé de son affaire, et je répondis que j'étais fâche qu'il ne fût pas en mon pouvoir d'acquiescer à sa demande ; qu'elle était contraire aux lois, et que ce serait faire une injustice à d'autres. Cependant madame de Staël ne se contenta pas de celte solulion. Elle écrivit à Fouché une longue lettre, dans laquelle elle parlait de ses droits, et disait qu'elle avait besoin d'argent pour doter sa fille, qu'elle donnait en mariage au duc de Broglie,, promettant que si je lui accordais sa demande, elle serait noire et blanche pour moi. Fouché me communiqua cette proposition, et me conseilla fortement de faire droit à sa réclamation, ajoutant qu'elle pourrait rendre de très-grands services dans un moment si critique. Je répondis que je ne voulais point faire de marché.

» Peu après mon retour de la conquête d'Italie, continua Napoléon, je fus accosté par madame de Staël, dans une grande société, quoique, dans ce temps-là, j'évitasse de me montrer beaucoup en public. Elle me suivit partout et de si près, que je ne pus m'en débarrasser. A la lin elle me demanda : — Qui est dans ce moment la première femme du monde? supposant que je répondrais par un compliment aux louanges dont elle m'avait accablé. Mais je me contentai de lui répondre très-froidement et en la fixant: Madame, c'est celle quia mis au monde le plus grand nombre d'enfans. Je tour-

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nai sur le talon, et la laissai très-surprise et surtout très-confuse. Napoléon finit par dire qu'on ne pouvait pas l'appeler une méchante femme, mais qu'elle était turbulente, etqu'elleavaitbeaucoupd'influcnce et de talent. »

Il discourut ensuite sur le mauvais état de l'Angleterre, et dit qu'il avait calculé qu'il faudrait une paix non- interrompue de cinquante ans., pour que ce royaume fût en état de payer ses dettes ; circonstance qui ne s'était jamais vue et ne se verrait jimais.

J'ai vu sir Hudson-Lowe à Plantation-House; j'ai eu avec lui une conversation qui roula principalement sur des sujets qui n'avaient rapport qu'à l'amiral. Je lui ai fait savoir que le macaroni formait un article important de la dépense de Longwood, attendu que deux livres de cette pâte, qui se consommaient journellement, étaient payées vint-quatrq schellings à M. Salomon. Son Excellence m'a observé qu'il y en avait une assez grande quantité dans le magasin du gouvernement (r).

Cipriani a été en ville acheter les provisions ordinaires.

26. > — Napoléon a été indisposé par suite d'un catharre avec inflammation, et d'une fluxion à la joue droite et aux gencives^ avec un violent mal de tète; ce qui vient sans doute de ce qu'il s'est promené dans le jardin par un vent froid.

27. — Napoléon se porte mieux ; cependant sa joue droite est encore enflée. J'ai eu une conversa-

( [ ) Quand ou en envoya , quelques jours après , on trouva qu'il était trop vieux et qu'il ne valait plus nen.

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tion avec lui au sujet de l'ambassade en Chine. « Si, m'a-t-il dit, on eût donné un million de francs au premier mandarin, tout se serait arrangé et l'on n'aurait pas trouvé l'occasion de blâmer la nation, attendu que celte ambassade n'était pas d'un genre à intéresser l'honneur du pays : on devait la considérer , et elle était véritablement plutôt une affaire de commerce qu'une affaire d'un intérêt politique; en effet; cVtait une ambassade des marchands de thé anglais, envoyée a la Chine; et on pouvait en conséquence, d'une manière très-honorable, en retirer de grands avantages. Quand on envoie dtj ambassadeurs à ces barbares, on doit les gagner et se soumettre à leurs usages, car ils ne vous recherchent pas. Ils n'ont jamais envoyé d'ambassadeur chez vous, et ne vous ont pas prié de leur en envoyer. Eh bien, ceci peut être cause de la perte de grands avantages pour l'Angleterre , et amènera par la suite une guerre avec la Chine. Si j'étais Anglais, je regarderais l'homme qui proposerait de faire la guerre à la Chine comme le plus grand ennemi de mon pays; vous finiriez par être battus, et peut-être qu'il s'en suivrait une révolution dans les Indes.

» D'ici à quelques années, continua-t-il , la Russie s'emparera de Constanlinople, de la plus grande partie de la Turquie et de toute la Grèce. Je regarde la chose comme aussi certaine que si elle était déjà arrivée. Presque toutcsles cajoleries dont Alexandre faisait usage envers moi , avaient pour but d'obtenir pion consentement à celte entreprise. Je ne voulus pas la permettre, prévoyant que l'équilibre de l'Europe serait détruit par là. D'après le cours naturel des choses, la Turquie doit tomberai! pouvoir de

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la Russie. La plus grande partie de sa population est composée de Grecs, que l'on peut appeler des Russes. Les puissances à qui cet agrandissement de la Russie peut nuire, et qui ont le droit de s'y opposer , sont l'Angleterre , la France , la Prusse et l'Autriche. Quant à l'Autriche , il sera très-facile à la Russie d'obtenir son alliance , en lui donnant la Servie et d'autres provinces limitrophes des états autrichiens, qui s'étendent jusque près de Gonstantinople. La seule hypothèse dans laquelle la France et l'Angleterre pussent jamais contracter une alliance sincère, serait le motif d'empêcher la réussite de ce projet. Mais une telle alliance ne serait suivie d'aucun effet heureux : la France , l'Angleterre et la Prusse réunies, ne pourraient s'y opposer. La Russie et l'Autriche peuvent entreprendre de l'effectuer dans tous les temps. Une fois maîtresse de Constantinople , la Russie aura tout le commerce de la Méditerranée; elle deviendra une grande puissance maritime , et Dieu sait ce qui s'en suivra. Elle vous cherchera querelle, elle marchera sur les Indes avec une armée de soixante-dix mille bons soldats , ce qui n'est rien pour la Russie, et avec cent mille barbares, Cosaques et autres, et l'Angleterre perdra les Indes. La Russie est de toutes les puissances la plus redoutable , surtout pour vous. Ses soldats sont plus braves que les Autrichiens , et elle peut eu lever tant qu'elle veut : les soldats français sont les seuls qu'on puisse leur comparer. J'ai prévu tout cela. Je vois dans l'avenir plus loin que les autres t et j'ai voulu opposer une barrière à ces barbares , en rétablissant le trône de Pologne* et en mettant Poniatowski, comme roi, à la tête de cet Trois, partie. . 5

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état; mais vos imbécilles tîe ministres n'ont pas ■voulu y consentir. Dans cent ans on m'encensera , et l'Europe, surtout l'Angleterre , regrettera que mon projet n'ait pas réussi. Quand on verra l'Europe envahie devenir la proie des barbares du nord , on dira : Napoléon avait raison! Les Pousses coincent déjà par vous ; je vois qu'ils ont prohibé l'introduction de vos marchandises : l'Angleterre est en décadence. Jusqu'à la Prusse, elle repousse tout ce qui sort de chez vous. Quel changement pour l'Angleterre! S0115 le grand Chatam vous aviez défendu :iu plus puissant souverain de l'Europe de naviguer sur l'Escaut et de commercer du côté d'Ostendc : ce procédé était barbare et injuste ; mais vous aviez cependant le pouvoir de l'empêcher, parce que était contraire aux intérêts de l'Angleterre. Maintenant la Prusse vous ferme ses ports! Quelle chute ! A mon avis, le seul moyen de sauver l'Angleterre serait qu'elle s'abstînt de se mêler des affuires continentales et qu'elle retirât son armée du continent; alors vous pourriez insister sur tout ce qui est utile à vos intérêts, sans crainte que l'on n'use de représailles contre votre armée. Vous êtes supérieurs en forces maritimes au monde entier réuni : et si vous vous en tenez à celte arme , vous serez toujours puissans et redoutés. Vous avez le grand avantage de déclarer la guerre quand vous vuukz, et de la porter très loin de chez vous. Au moyen de vos flottes, vous pouvez menacer d'une attaque les cotes des puissances qui ne s'accorderaient pasaveevous; vous pouvez troubler leur commerce , sans quelles soient en état d'user de repréi iiks d'une manière importante : par votre manière

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actuelle d'&gir , vous perciez tous ces avantages. Vous avez abandonné votre arme la plus puissante , et vous envoyez une armée sur le continent, 011 vous êtes inférieurs en forces à la Bavière même. Vous nie rappelez François 1er, qui avait, à la bataille de Pavie, une artillerie belle et formidable; mais il mit sa cavalerie devant et masqua ainsi ses batteries , qui, si elles eussent fait feu , lui auraient assuré la victoire : il fut battu , perdit tout et fut fait prisonnier. Il en est de même de vous : vous désertez vos batimens , que l'on peut comparer aux batteries de François Ier, et vous jetez sur le continent quarante mille hommes que la Prusse, ou telle puissance qui voudra prohiber vcs marchandises, attaquera et taillera en pièces, si vous menacez ou si vous usez de représailles.

« On n'a jamais entendu parler d'un traité aussi ridicule que ceiui que vos ministres ont fait au nom de leur pays, continua Napoléon : vous donnez tout et vous ne conservez rien. Toutes les autres puissances ont acquis du terrain et des millions d'âmes ; mais vous , vous avez renoncé aux colonies. Par exemple, vous rendez lîle Bourbrn, à la France ; vous ne pouviez faire un acte de plus haute impolitique : vous deviez tâcher de faire oublier aux Français la route de l'Iode, au lieu de les placer h mi-chemin. Pourquoi avez- vous rendu Java? Pourquoi en avez-vous fait autant de Surinam, de la Martinique et des autres colonies françaises? Pour vous dispenser de le faire, vous n'aviez qu'à dire que vous les retiendriez pendant les cinq ans que les puissances alliées devaient rester en France. Pourquoi n'avez -vous pas demandé

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Hambourg en échange du Hanovre ? Vous auriez alors eu un entrepôt pour vos manufactures. Lorsqu'il s'agit de traités , un ambassadeur devrait tirer avantage de tout, pour travailler au bien-être de son pays. »

Napoléon m'a chargé, en cas que l'ambassadeur me fît quelques questions pour savoir s'il pouvait aller à Longwood , de répondre qu'il n'était pas bien avec le gouverneur, et qu'il ne pouvait consentir à le recevoir avec ce personnage ; que s'il désirait qu'on l'introduisît, il le recevrait présenté par le comte Bertrand ou par L'amiral. « Je ne doute pas , ajouta-t-il , que ce gouverneur ne lui dise que je suis très-mécontent de lui s parce qu'il a rempli son devoir, et que je suis d'un caractère difficile; qu'habitué pendant longtemps à commander, je n'ai pas assez de philosophie pour supporler la contrainte; que l'on m'a bien traité , et que j'ai très-mal répondit à ce traitement. Si l'ambassadeur vous questionne , vous pouvez dire que j'ai ma manière de recevoir les personnes qui désirent de m'ètre présentées; que je ne prétends pas l'insulter, que j'en suis très-éloigné ; mais que je ne puis me résoudre à voir le gouverneur, j

28. — Un domestique, nommé William Hall, a été renvoyé de Longwood. Apr< s son départ, ii a subi un long interrogatoire à Plantalion-House , relativement à ce qu'il a vu et entendu pendant son séjour à Longwood.

U Océan , Y E xpe'r'unent et un autre bâtiment sont arrivés hier d'Angleterre.

J'ai vu bir Hudson Lowr, qui m'a dit avec quelque embarras que sa conduite avait été soumise à

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l'examen du parlement, et que je verrais dans les journaux une motion relaliveau général Bonaparte , qui avait été faite par lord Ilolland dans la chambré des pairs; mais que pour lui , il n'en avait pas encore reçu de relation officielle de lord Bathurst ; que les bruits qui couraient sur la réponse de sa seigneurie,, tels qu'on les donnait dans les journaux, pouvaient être inexacts ou infidèles, et que je ferais bien de répondre dans ce sens, si le général Bonaparte me faisait quelques questions.

3o. — Napoléon m'a fait appeler dans sa chambre à coucher, pour lui expliquer quelques passages des feuilles du Times, particulièrement le discours attribué à lord Bathurst, en réponse à la motion du lord Holland, qui demandait que l'on produisît les papiers qui le concernaient. Ayant lu les parties de ce discours dans lesquelles il était dit que tout le changement qui avait eu lieu dans la situation du plaignant était à son avantage ;' que ce qui le portait à demander que les limites qu'on lui avait tracées fussent, reculées, était le projet de gagner les habitans et les soldats; qu'il n'avait reçu qu'une lettre; que la communication entre les officiers et les habitans était libre et sans restriction; que des personnes étaient venues déguisées à Longwood , etc. , etc. « Je suis bien aise , dit Napoléon, de voir le ministre anglais justifier sa conduite atroce envers moi, à la face du parlement ^ de sa nation et de l'Europe entière, par des mensonges, triste ressource (juine dure pas longtemps! Ilregno dibug^îe non durera per sempre (i), continua- t-il. » Je me

( i ) Le règue du mensonge ne dînera pas toujours.

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sentis confus et prêt à rentrer en terre, et bégayai l'excuse qui m'avait été suggérée par sir Hudson Lov.e. « C'est encore pis, dit Napoléon, dans le Morning Chrouicle. Dans le Times , cela semblait préparé pour la publication dans un bureau ministériel ; mais dans le Clironicle cela a l'air de sortir de sa bouche. J'ai ordonné à Bertrand d'en faire une traduction fidèle et de vous consulter sur les phrases et sur les tournures de la langue dont il ne connaîtrait pas parfaitement le sens. Lord Balhurst, continuai il, a manqué totalement de délicatesse en montrant à Montchenu,à Londres, le contenu d'une lettre écrite par Gourgaud à sa mère., contenu que ce pauvre homme a répété à tout le monde ici. Il affirme que je n'ai reçu qu'une lettre , celle de mon frère Joseph; voilà qui est faux. Il devrait agir comme un confesseur, entendre tout et ne rien dire; mais cela est parfaitement d'accord avec sa conduite offensante. Il cherche à m'abaisser et à m'humilicr. Il y a quelques-unes deses plaisanteries que je ne comprends pas bien. Mais je serai pourtant bientôt en état de lui faire une réponse convenable. Si Je gouverneur vous questionne 3 dites-lui ce que je vous ai dit. »

Napoléon ajouta tout de suite, qu'il était étrange qu'un souverain qui, parla grâce de Dieu, était né seigneur et maître de tant de millions d'hommes, ne pût recevoir une lettre cflclietéç. « Si telle est la règle, dit-il, comment peut-on se plaindre à votre souverain d'un ministre corrompu et vil ? En temps de guerre, si un ministre trahit et vend son pays, comment le roi peut il en être instruit, si la plainte doit passer par les mains de celui dont on se plaint

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