‹ Napoléon en exilChapitre 1 sur 6 · SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SAINTE-HÉLÈNE

P'^ Mars 18 n — 2rj Juillet IHIH TROISIÈME PARTIE

1®' mars 1817. — Napoléon a discouru avec nuû pendant quelque temps, relativement aux grilles en fer qu'on disait apportées par VAdolphus Je lui ai dit que c'était la coutume en Angleterre de mettre des grilles autour des maisons de campagne des gentlemen; ce qu'il parut avoir de la peine à croire.

2 mars. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toilette, reposant sur son sofa. Il était plus abattu qu'il l'ordinaire, était pale et se plaignait de la diarrhée. Je lui conseillai de prendre plusieurs remèdes ; mais il ne voulut accepter qu'une forte dose de bouillon de poulet léger, o\\ de l'eau d'orge.

Pendant le cours de la conversation, il a fait Tobservation qu'il remarquait, dans le système des Bourbons, un changement qui leur serait favorable, en ce qu'au lieu d'employer des membres exaltés

de l'ancienne aristocratie, on s'était servi d'hommes qu'il avait lui-même employés auparavant, et qui avaient la confiance de la nation.

J'ai demandé à Napoléon si le rapport contenu dans VObserçer, relativement à la conduite de Chuke, et dans lequel on disait qu'il avait retenu la pension de Carnot, et si la manière qu'on lui supposait étaient vraie : Napoléon' a répondu que c'était parfaitement vrai. « Mais je m'étonne de voir les journaux si occupés de Clarke, qui n'est pus un personnage si important pour que l'on parle de lui. » Je lui ai demandé son avis concernant Clarke. Il a répondu : « Ce n'est pas un homme de talent ; mais il est laborieux et utile dans le bureau. Il est, outre cela, incorruptible, et il épargne les fonds publics, qu'il est incapable de s'approprier. C'est un excellent rédacteur et un mauvais soldat, et je ne crois pas qu'il ait jamais été au feu de sa vie. Il est infatué de sa noblesse ; il prétond descendre des anciens rois d'Ecosse ou d'Irlande, et vante constamment son illustre origine. C^est un bon commis. Je l'ai envoyé à Florence comme ambassadeur, et il ne s'occupa qu'a feuilleter de vieilles histoires, pour y chercher des preuves de la noblesse de ma famille ; car il faut que vous sachiez qu'elle était de Florence. Il m'accabla, à ce sujet, de lettres qui me forcèrent à lui écrire de s'occuper des affaires pour lesquelles il avait été envoyé à Florence, et ne de point se casser la tèlCj ni me troubler de ses folies sur ma noblesse; que j'étais le premier de ma famille. Malgré cela,

îl continua ses recherches. Lorsque je revins de File d'Elbe, il me fit offrir ses services ; mais je fis répondre que je nVmployais pas les traîtres, et lui ordonnai de retourner dans ses terres, m Je lui demandai s'il pensait que Clarke Taurait servi fidèlement. « Oui, répondit-il, tant que j'aurais été le plus fort : il eût fait en cela comme tant d'autres. » Je lui demandai s'il a en effet écrit la lettre qu'on lui attribue, et dans laquelle il annonce si Clarke la mort de son neveu. « Oui, répondit Napoléon : Il se nommait Elliot(l). »

. Je lui fis la remarque que ses ancêtres étaient nobles. 11 répondit qu'ils étaient sénateurs de Florence.

Napoléon dit ensuite : « Ils font de moi tout ce qu'ils veulent dans les journaux, et disent tout ce qui convient à leurs vues. A son retour de l'Irlande, lord Castlereagh affirma publiquement une fausseté sur mes intentions relativement à l'Angleterre, et, depuis mon arrivée ici, il me met dans la bouche des expressions dont je ne me suis jamais servi. » Je lui fis observer que probablement on les avait

(1) Cette lettre est datée da quartier général do VéronO) le 19 no« vembre 1796 :

« An général Clarke, »

Votre neveu EUiot a été tué sur le champ de bataille d'Arrolo. Ce jeune homme s'était familiarisé avec les armes ) il a plusieurs fuis marché à la tête des colonnes ; il aurait été un iour un oflicicr ostimabh». Il est mort avec gloire et en face do l'ennemi ; il n'a pas souflTert un instant. Quel est l'homme raisonnable qui n'onvicrait pas une telle mort ! Quel est celui qui, dans les vicissitudes de la vie, no s'abonnerait pas pour sortir de cette manière d'un monde si souvent méprisable ? Quoi est celui d'entre nous qui n'a pas regretté cent fois de no pas être ainsi soustrait aux effets puissants de la calomnie, do l'onvie et do toutes les passions haineusejs mii semblent presque exclusivement diriger la conduite des hommes?

RoNAPARTEt

rapportées k Lord Castlereagh comme venant de lui. « Cela peut être, dit-il, mais vos ministres se font peu de scrupule de recourir au mensonge, lorsqu'ils croient par là atteindre le but qu'ils ont en vue. Il est vil et déshonorant de calomnier le malheureux, et doublement encore lorsqu'il est en notre pouvoir, et que nous lui tenons le cadenas sur la bouche pour l'empêcher de répliquer. »

3 mars, — J'ai vu Napoléon h sa toilette. Il ne souffrait point; sa gaieté était naturelle. Il rit, me plaisanta au sujet de quelques jeunes personnes, et me pria de lui dire les petites nouvelles de la ville. Il paraissait de meilleure humeur qu'il ne l'avait été depuis longtemps.

(( Je ne puis concevoir, dit Napoléon, quelle aurait pu être l'intention de Las Cases en écrivant cela ; qu'aurait-il espéré obtenir par ce moyen ? Au contraire, il a toujours bien parlé des Anglais. Il disait qu'il avait passé vingt années parmi eux, et qu'il en avait toujours été bien traité. C'est une invention de cet homme ; tout ce qu'il avance repose sur des mensonges. Oui, certes, j'ai dit que je ne pouvais voir des officiers me suivre et m'épier, parce que cela me rappelle que je suis considéré comme un prisonnier, et donne naissance k des réflexions pénibles. Si vous-même deviez venir tous les jours dans ma chambre en uniforme, cela me ferait naître ridée que vous êtes un gendarme. Mais cet homme n'a pas de moralité. L'amiral valait mieux que lui, et il entra bientôt dans mes raisons, lorsque je les lui eus expliquées. »

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II me fit ensuite quelques questions médicales, entra dans la salle de billard, demanda quelques bouteilles de porter, en prit un verre, en disant en anglais, your health (à votre santé), et m'en fit prendre un autre. Il m'adressa plusieurs questions sur le porter, et fut extrêmement surpris du bas prix où il est en Angleterre. Napoléon me dit, en se promenant dans la chambre : a Quelle idée vous formiez- vous de moi avant d'être mon médecin? Que pensiez- vous de mon caractère, et de ce que j'étais capable de faire? Dites-moi franchement quelle était votre opinion sur mon compte. » Je répondis : « Je pensais que vous étiez un homme dont les rares talents ne pouvaient être égalés que par votre ambition, et, sans donner crédit à la vingtième partie des libelles que j'avais lus contre vous, cependant je vous croyais homme à ne pas vous refuser un crime lorsque vous le jugiez nécessaire. »

« Voila la réponse que j'attendais, répondit Napoléon ; et telle est peut-être l'opinion de lord Holland, et même celle d'un grand nombre de Français : je me suis élevé à un trop haut point de gloire et de puissance, pour ne pas exciter l'envie et la jalousie des hommes. On dira : Il est vrai qu'il est parvenu au faite des grandeurs ; mais^ponr ypars^cnir, lia commis bien des crimes. Maintenant, le fuit est que, non seulement je n'ai jamais commis de crimes, mais même que je n'ai jamais eu l'idée d'en commettre un seul : fai toujours marché a s^ec l'opinion générale, et suin le cours des éi^énements ;\W fait peu de cas de l'approbation des individus,

et beaiunup de Topinlon du peuple ; h quoi m'aurait servi le crime ? Je suis trop fataliste, et j'ai toujours trtjp nr)éprisé le genre humain pour employer le crimp a déjouf^r ses complots. Tai toujours marché {H'er r opinion f/e cinq ou six millions d'hommes !

« Mulg^ré tïuis les libelles, continua-t-il, je ne crains rîen pniir ma renommée : la postérité me rendra Justin^ ; lu vérité sera connue, et Ton comparera le hicn t|UL* j'ai fuît, avec les fautes que j'ai commises: je ne redoute pas le résultat de Texamen. Si j'eusse rPiissî.je Rpniirt mort avec la réputation du plus grand ha mine qui eut jamais existé. Dans l'état où en sont les choses, (pioique j'aie échoué, je serai encore ronsidéré cruiime un homme extraordinaire! Mon élévutlon est ïi nique dans l'histoire, parce qu'elle n'est le résultat d'aucun crime. J'ai combattu dans cinquante batiulles, que j'ai presque toutes gagnées : j'ai tracé e1 fiiiï mettre k exécution un code de lois qui portera mou n^im à la postérité la plus reculée. De rien, je suis devenu, par moi-même, le monarque le phjs puissant du monde : j'ai vu l'Europe a mes pieds. Mon arnlïitiou était grande, je l'avoue; mais elle était l'roîdf^ et causée par les événements et l'opinion des grandes masses. J'ai toujours pensé que la souveraineté repose dans le peuple. En effet, le gouvernement impérial était une espèce de république: appelé u sa ti^te par la voix de la nation, ma maxime fut : varrière oif perte aux talents^ sans distinction de naissance ou de fortune ; c'est pour ce système d'égalité que vi>tre oligarchie me déteste tant.

« Ce n'est pas, continua Napoléon, d'après ce que

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disent le Quaterly Rei^iew, ou Pichon, ou d*aprèii ce que je pourrais moi-môme écrire, que la pontéritê méjugera; c'est d'après la voix de tant de millions d'hommes qui ont vécu sous mes lois.

ce Ceux qui ont consenti à ce que la Russie s'empa- . rât de la Pologne, encourront le blAmede la postérité ; et Ton prononcera mon nom avec respect, lorsque les belles contrées du sud de l'Europe seront la proie des barbares du nord. Mon plus {çrand tort a été peut-être de n'avoir pas détrôné le roi de Prusse, lorsque je pouvais si aisément le faire. Après Friedland, j'aurais dû oter la Silésie et la Pologne à la Prusse, et abandonner ces provinces à la Saxe, parce que le roi de Prusse et les Prussiens ^ étaient trop humiliés pour ne pas se venger à la première occasion. Si j'en eusse agi ainsi, si je leur eusse donné une constitution libre, et délivré les paysans de l'esclavage féodal, la nation aurait été contente. »

Napoléon s'est rendu à pied chez le comte Bertrand. Depuis deux ou trois jours, il prend plus d'exercice que de coutume.

4 mars, — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard ; il était extrêmement gai. Il m'a rendu les numéros de V Ambigu pour 1816, et m'a prié de lui procurer ceux de 1815.

Il a répondu à ma question sur Pichon : « Pichon est un polisson, qui écrirait pour le premier qui voudrait le payer. Il m'a offert de changer de style et d'écrire pour moi de telle sorte que le gouvernement anglais ne se douterait pas qu'il fût à mes

gages. Une fois, entre autres, il a envoyé h la police le niTinuserît d'un livre écrit contre moi, en offrant, moyen n un t une certaine somme, de renoncer à le faire imprimer. Ce fait étant venu a ma connaissance, j'ordonnai à la police de répondre que, s'il voulait payor les frais d'impression, je ferais publier son ouvrage en France pour son compte. Il ne fut pas le seul ([iii me fit de semblable offres lorsque j^étais tt>iit-puissant. Quelques-uns des éditeurs de journaux iinfçlais m'ont fait des avances, en déclarant c[ii ils pouvaient me rendre les plus grands services ; mais alors je n'attachais pas assez d'importance à leurs offres, et je les refusai.

ii Lorsque j'étais sur le trône, continua-t-il, trente commis étaient occupés a traduire les journaux nnghiis, et à faire des extraits des ouvrages importants écrits dans cette langue Les choses qui étaient les plus importantes étaient soumises il mon exarnen ; mais jamais je ne faisais rien traduire en mn présence, ainsi qu'on l'a affirmé. Je ne connaissais pas même alors l'article the. Il ne me paraissait pas assez important d'apprendre la langue îinglîiîse, à dessein de lire les journaux, d'autant que je recevais constamment d'Angleterre des lettres et des nouvelles par des espions. Néanmoins les journaux servaient à corroborer leurs informations relativement aux mouvements des troupes, à rafaiement et au départ des vaisseaux de guerre, L^t autres mesures du gouvernement. »

Le gouverneur est venu h Longwood. Il a exprimé

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l'intention d'entourer Li maison d'une grille de fer, dont il ferait fermer les portes à sept ou huit heures du soir. Les clefs seraient portées à Plantation-IIouse y et y resteraient jusqu'au lendemain à la pointe du jour.

5 mars. — La Tortue^ vaisseau approvisionneur, capitaine Cook, est arrivé directement d'Angleterre d'où il est parti le 18 décembre 1816. Je suis allé à la ville, et j'ai appris que Warden a publié, sur Napoléon, un livre qui a excité l'intérêt, et que l'on suppose avoir produit pour lui une impression favorable. J'ai reçu des journaux contenant des extraits de cet ouvrage.

A mon retour de Longwood, je trouvai Napoléon dans un état bien différent de celui de la veille. Il était étendu sur son sofa, et paraissait très pensif. Sa tête était appuyée sur sa main, dans l'attitude la plus mélancolique. Il était vêtu de sa robe de chambre, et coiffé d'un madras ; sa barbe n'avait pas été faite. «Quelles nouvelles ? me demanda»il d'un air abattu : ce vaisseau arrive-t-il d'Angleterre?» Je lui répondis qu'il en venait directement. Après lui avoir rapporté ce que j'avais appris de plus intéressant, je lui dis que Warden avait publié, sur lui, un livre qui avait excité le plus vif intérêt. Au nom de Warden il leva la tête et dit : « Quoi Warden du Northumberland ? » Je répondis affirmativement. *( Et quelle est la nature de cet ouvrage ? Est-il pour moi ou contre moi ? Est-il bien écrit ? Quel en est le sujet?» Je répondis que c'était une relation de ce qui s'était passé à bord du Northum-

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herland et ici j que le livre était en sa faveur, contenîiit des (iiîts oiirieux et la réfutation de quelques accusations portées contre lui, Texplication de l'affaire du duc d*Enghien, et que Touvrage était bien écrit, etc ? tr î/avez-vous vu ? — Non, répondis-je. — Aloi'B, comment savez-vous s'il est en ma faveur ; et s'il est bien écrit ?>) Je répondis que j'en avais lu quelques extraits dans les journaux et je les lui donriiu. (1) 11 s'assit pour les lire, me pria de lui expliquer quelques passages, et dit qu'ils étaient vrais.

11 demanda ce que Warden avait rapporté de l'affatre du duc d'Enghien. Je répondis qu'il affirmait qtieT*"(2) îïvait retenu pendant un temps considérable, après son exécution, une lettre du duc, et qu'il attribuait su mort à T***. « Di questo non ce dubbio » {([uant a coIm^ il n'y a point de doute), répondit Napoléon.

Napoléon me demanda alors comment cet ouvrage avait été reçu en Angleterre. Il me demanda si les ministres en avaient été contents. Je répondis que jusqu'à ïurs i[s n'en avaient pas témoigné de déplaisir, et que Warden avait été, depuis peu, nommé chirurgien d*un vaisseau. « Alors, dit Napoléon, je suppose qu'il s'est urrangé de manière à plaire aux ministres? Jï — D'après ce que j'ai appris, il a cherché a luire cou naître la vérité.

Je Taidiu alors à parcourir quelques passages cî-

(1) CL*t tîiivragi- » pour titro : Correspondance de Guillaume Warden, chirur^i^fi à tmta fin vaisseau de S. M. B. le Northumberland, qui a ti>ftdnit ,\'apiïiénn Bmmaparte à l'isle Sainte- Hé le ne ; «sec cette épigraphe: mn ept, SL'd /hntocritus dixit. Vol. iii-8 édité à BruxeUes, chez T. Par-

(a) TuUpvrEind,

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tés dans VObsersf€t\ et dontil reconnut rexactitiido. Il lut très attentivement, et me fit expliquer, par trois fois, un article qui annonçait que Marie-Louise était tombée de cheval dans le Pô, et qu\m avait eu beaucoup de peine k la sauver, il parut vivement affecté de cette nouvelle.

Il me parla ensuite des troubles de rAnpfleiorre et de la misère du peuple. « Vos ministres, dit-il, sont responsables de tous les malheurs et de tous les désastres de l'Angleterre, pour avoir négligé d'assurer à leur pays d'immenses avantages commerciaux. Par suite de mes revers en Russie, l'Angleterre trouvait, dans la force des circonstances, l'occasion de devenir la nation la plus riche et la plus puissante du monde. En voyant ses efforts surnaturels, j'ai toujours considéré l'Angleterre comme dans un état dangereux, et j'ai pensé que si c[uelc[ue circonstance imprévue ne venait pas a son aide, elle succomberait accablée par ses efforts mêmes et le poids de sa dette. Cette circonstance s'est présentée ; mais vos ministres, comme des sots, n'ont pas su en profiter; ils ont fait leur cour à des rois, au lieu de stipuler les intérêts de leur pays,

« Il me parait, continua-t-il, qu'ils se proposent ouvertement de soumettre l'Angleterre à un joug militaire, de renverser par degrés la liberté qui se débat encore, et de s'arroger un pouvoir illimité. Tous ces honneurs conférés au militaire, et les mesures qu'on a adoptées dernièrement, sont autant de pas faits vers le despotisme. Je découvre leur but. Les autres souverains de l'Europe, jaloux de ce

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que l'Angleterre soit la seule nation libre en Europe, lesaiderodt su us cloute, si cela est dans leur intérêt. Ils prêteront tous la main au renversement de vos libertés. " Je ïts observer à Napoléon que les Anglius ne consentiraient jamais à devenir esclaves. tf II y a toute apparence qu'on tentera de les rendre tels, Ji dit Xapnléoji.

Ije gouveriifuir a envoyé quelques numéros détîiehéft il II Tùitcs et plusieurs lettres. Le général Gourguud en a reeu, de sa sœur, une qui lui apprend qnc sirdrorges Cockburn est allé deux Ç'y'^*^ voir su mère a I*aris. Cette attention de l'amiral a transporté le général Gourgaud.

Le eomte et la eomtesse Bertrand étaient dans le ravîsseiuonl, parte que la même lettre disait que madame Dillun, mère de la comtesse, allait mieux. Bien qu'eiriiiiï depuis des années, jamais je n'ai été aussi frnppè de la satisfaction et de la consolation qnc peut répandre dans Tame d'un exilé une lettre de parents ou d'amis éloignés. Il était l'acile de distinguer, à la joie des physionomies de plusieurs hubitants de Longwood, ceux qui aviiient reeu des lettres ; les traits des autres annonçaient la mélancolie et le mécontentement. Il eûl été inutile de faire la moindre question. Une ligne venue d'Kurope est sans prix à Longwood.

6 murs. ' — Quelques journaux français ont été envoyés ii Napuléon de la part de l'amiral, par Tinte rmédiaire du gouverneur. Napoléon désirait beaucoup apiireiulre des nouvelles de Marie-Louise. L'événement dont il avait lu la relation la veille pa-

raissait avoir excité ses craintes. Elles ne furent pas diminuées en voyant que le gouverneur ne lui avait envoyé que quelques numéros détachés. Arrivé à un article qui disait que le projet d'approvisionner Paris d'eau par Tentremise d*une coni* pagnie anglaise avait été abandonné : « Ne vous ai-je pas dit, s'écria-t-il en m'appelant, qu*on ne le souffrirait pas ? » Je lui ai appris que le gou* verneur m'avait envoyé l'ouvrage de M, Warden, en me priant de le lui remettre. II regarda le fac simile de son écriture, et rit de tout son cœur.

Napoléon m'envoya chercher vers le soir. Il me dit qu'il pensait que le gouverneur avait retenu des lettres et des journaux; qu'il ne doutait pas qu'il ne fût arrivé une série complète de journaux, mais qu'il en avait gardé quelques-uns, selon son impertinente coutume, parce que, peut-être, ils contiennent quelque chose qui aurait pu lui faire plaisir. « D'abord, disait-il, je craignais qu'il n'y eût de mauvaises nouvelles de ma femme; mais, après un moment, je pensais que si cela était, cet homme n'aurait pas manqué, afin de m'affliger, de me mettre à même de les connaître. Peut-être y parle-t-on de mon fils ? Quand vous irez demain à la ville, tâchez donc de vous procurer une série complète, et parcourez-la attentivement. Vous trouverez dix articles dans vos feuilles, pendant le temps que j'en chercherai un. Tâchez donc de m'apporter quelques journaux de Portsmouth, parce que les nouvelles y sont données d'une manière

plus succincte, et que je ne m'y perds pas comme dans le Time a, ù

7 mars. — Cîpriani est allé acheter des provisions a la ville.

8 mnrs. ' — >l . et Mlle Balcombe sont venus à Longwood. Xap(ïl*>on lésa envoyé chercher, et s'est entretenu avec eux pendant quelques minutes. Sir Iludsun LoM'c, en l'apprenant, a dit qu'ils n'avaient vîen il {\\u't'^ chez le général Bonaparte, que leur lîussez-jiusscr faisait simplement mention de la liuinlle du crunte Bertrand.

10 mars. — Napoléon a été fort gai. Nous avons parlé de l'ouvrage de Warden. Je lui ai fait quelques questions sur le passage qui traite de la physionomie du gouverneur, et sur ce qu'il a dit qu'il aimait mieux celle de lady Lowe. Napoléon me répondît en riant : « Oui, c'est vrai, autant que je puis ni*en snuverûi-. Mais j'ai dit de lui pis que cela; je crois qu\)n le verra dans le journal de Las Cases, où le gouverneni' a pu prendre connaissance de mes remarques. »

Je lui dennuulai alors son opinion sur l'ouvrage de Wardeji. 1 1 i<^ pondit : « Le fond en est vrai, mais il a eomjnis plusiturs erreurs, par une fausse interprétation. Warden rj' entend pas le français. Il a eu tort de me iiiîrt^ piu ler comme il l'a fait; car au lieu de dire que ma conversation lui a été transmise au moyen d*un interprète, il arrange les choses comme si je lui eusse parlé a lui-même, et qu'il n'eût pu me comprendre ; par conséquent, il a mis dans ma bouche des expressions in^dignes de moi et tout à fait

hors de mon style. Il dit que Masséna a treize fois donné l'assaut au village d'Ksling; ce qui ferait rire tous les officiers français qui connaissent celte affaire, car IVfasséna n*était pas même lii durant Taction. Ce qu'il dit des prisonniers de JaflTa est également inexact : ils étaient ii douze lieues dans la direction de Bagdad, et non pas dans celle de Nazareth.

)) C'étaient des Maugrabins des environs d'Alger, et non pas des naturels du pays dont il parle. 11 se trompe quand il dit que j'ai proposé de donner de l'opium aux malades; ce n'est pas moi qui en ai fait la proposition, c'est un des officiers de santé. Il se trompe dans l'explication qu'il a donnée de la raison pour laquelle je désirais que Wright conservât la vie. Mon principal but était de prouver, comme je vous l'ai déjîi dit, par son témoignage, que***avait fait débarquer en France des assassins, a l'effet de me poignarder. C'est ce que j'aurais pu faire par le seul témoignage de Wright, dans un jugement qui aurait eu lieu en présence des ambassadeurs des puissances amies.

» Il est certain qu'il y a quelque chose de grand dans l'action de Wright, qui s'ôta la vie pour ne pas compromettre son gouvernement. Vers ce temps-là, les Bourbons firent une tentative pour remonter sur le trône de France. Le duc d'Enghien devait se rendre secrètement à Paris. Le duc de Berry, de son côté, devait débarquer sur une certaine côte de la Picardie, pour profiter d'une insurrection préparée. J'en reçus la nouvelle, et j'envoyai

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Sïivury à remirent du débarquement pour l'arrêter. n etiiit, je ciïKs, dans un bâtiment anglais qui vînt jusfiit'ii kl cote; mais un signal dont on était cuiivLMiu n'uviiiit pas été fait, on pensa qu'il n'y avilit [ïMs de sécurité, et il prit le large.

c Le lieu où il devait débarquer s'appelait la falaise de Beville, près de Dieppe, au pied d'un précipitée tnîlle il pic, qu'on est obligé de grimpera Tiiide de ct^rdt s. On avait choisi cet endroit, parce qu*il ii'êUiit pus probable qu'on y fût surpris par les pi^^ptjses lies duuanes.

i Pende Lenips après l'affaire de Marengo, acontîmie XapoIeLHi, Louis de Bourbon m'écrivit une leltie tjuî Jiie lut remise par l'abbé de Montesquiou, et dans laquelle il disait que je différais beaucoup à le rêtalïllr sur le trône ; que le bonheur de la France lie pouvait t^tie complet sans lui, comme sa gloire ne pouvait exister sans moi. Il terminait sa lettre par iu'(»fïVii' tout ce que je pouvais désirer, pourvu que je le rétablisse sur le trône. Dans ma réponse, je disais que j'irais extrêmement affligé de ses malheurs et de ceux de sa famille ; que j'étais prêt a tout fîiire pour eux, et pour leur procurer un revenu convenable; ui aïs j'ajoutais qu'il devait renoncer à l'idée de rentrer en France en souverain (1).

(L} Voici h WUre doat parle Napoléon, ot la réponse qu'il y fit: • Vtiuii tnrdt?z Uutit ,i me rendre mon trône. Vous perdez une occasion pni'ck^iiHi' <^ut* Mta» no riftrouverez plus. Sans moi vous ne pourriez jamais rt^iulrt! im b rtmw [wunmse ; mais sans vous je ne puis conserver sa gloii^. (^.hoâi Miniez vuLni rang; soyez assuré de tout ce que vous désirez puur TMH amiî^ j jts ijitKiL'rai tout ce que vous ferez. » Le li'ndeuhiÎD nijUin Napoléon envoya la réponse suivante : ^ J'jil ri^fii VLitri< li^tris et vous remercie dos expressions flatteuses qu'ulLu <;oi]LLt!tit puiki- iiiui; mais ni vous, ni aucun prince de votre famille

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c Warden a été mal informé quand il a dit que Maret (1) — avait été prévenu de mon retour en France en 1815. 11 a aussi eu tort d*alléguer, dans cette affaire, Tautorité du comte et de la comtesse Bertrand, attendu que cela pourrait leur faire beaucoup d'ennemis, 11 aurait dû se contenter de dire : On m a dit à Longwoodj etc. Il a avancé que les renseignements venaient de moi ; mais je ne m'en embarrasse pas, parce que je ne crains y^éT^o/t/te; seulement il aurait dû user de précaution par rapport aux autres.

€ Warden, a-t-il ajouté, est un homme qui a de bonnes intentions, et le fond de son ouvrage repose sur des faits véritables; mais plusieurs des circonstances sont mal rapportées, parce qu'il les a mal comprises. Gourgaud était très irrité hier de ce que l'on avait dit. Je lui ai fait observer qu'il devait m'îmiter en ce point, et remarquer la patience avec laquelle je supportais les libelles que la presse avait vomis en si grand nombre contre moi, et dans lesquels j'étais représenté comme un empoisonneur, un

ne devrait jamais désirer do rentrer en France, et pour le faire voua devriez fouler aux pieds les cadavres de cinq ceni mille frauçais. Je suis sensible aux granas malheurs de votre famille ; et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour assurer votre retraite et votre tranquilitê. »

(1) Depuis le 18 brumaire, Maret ne quittait presque pas T Empereur ; secrétaire général du nouveau gouvernement consulains puis ministre sous-secrétaire d'Etat, il suivit Napoléon dans toutes sos conqui^tcs, et participa à ses plus secrètes délinérations. Itientùt même, la disgrAro de Bourrienne le laissa presque seul confident intime des pensées et des projets de l'Empereur. « Ensemble ils rédigeraient cette polémique à laquelle Napoléon arrivait à se livrer dans le Moniteur. Outre ses attributions officielles, il avait un département spécial, celui des affaires urgentes. Accompagne de deux secrétaires, ils transnortait son cabinet partout où l'Empereur dressait sa teinte, rédigeait les bulletins de la Grande Armée, faisait le travail des titres et décorations^ et correspondait avec tous les chefs de corps. »

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assassin, un manslff^, coupable de viol, d'inceste, ^t de. tous Ips crimes les plus horribles.

« Je vois, a-t-il continué, par quelques réponses du Times que le Morning-Chronicle a Tair de me de fendre. Quf*l msil pourrait-il y avoir à me laisser voir dntis co jotn nal quelque chose qui me soit favoriiblc ? II est si rare que je voie maintenant quelque chose de ce genre ; c'est une cruauté de me refuser une si i'aible t;aiisoliitîon.

< Vous vous rappelez que je vous ai dit que les Aiif^lais chîmrçeraient d'opinion à mon égard, et que les nombreuses relations qu'ils ont avec la France et ritalte leur feraient bientôt découvrir que je n'ai pas riiorrible eaiaetère qu'on me supposait, et que les voyageurs aii<^hiis, à leur retour des pays que j^avais eus sous ma domination, en rapporteraient des opinions toutes différentes de celles qu'ils avaient auparavant sur m\n\ cojnpte. Eh bien ! ce changement commence \\ s'opérer, et deviendra tous les jours plus eompleL Vous nous avez trompés, diront-ils; nous n'avons pus entendu parler, sur le continent, de ces horribles liisloires. Au contraire, partout où il y avait une belle nuite, unpont élégamment construit, nous avons demandé qui a fait cela ; on nous a répondu : Napoléon tni Bonaparte. Ils diront tout naturellement : Cet honuue a encouragé les arts et les sciences pendant la durée de son règne, s'est efforcé de faciliter et d'au^rmenter le commerce des pays qui étaient sous soji pouvoir. Lord Castlereagh, a continué Napoléon ^ s'est rendu coupable d'un vil mensonge, eu dêclarani que j'avais dit, depuis que je suis

arrivé dans cette île, qu'en temps de paix comme en temps de guerre, j'avais constamment pour but la destruction de l'Angleterre; c'est une assertion entièrement fausse, et j'en ferai le sujet d'une plainte que je veux adresser au prince régent, en lui révélant la conduite indigne de son ministre, conduite qui dégrade le caractère d'homme. Il est toujours déshonorant et vil de calomnier et d'insulter publiquement le malheureux, surtout quand il est dans les mains de son ennemi, et qu'il se trouve à une distance qui rend toute réponse impossible. »

Il a ensuite fait quelques observations concernant T***. « Quand à****, a-t-il dit, cest un voqttin^ un homme corrompu y mais un homme d* esprit, un homme qui cherche toutes les occasions de trahir. Après le mariage du prince Eugène, je fus obligé de le destituer, par suite des plaintes portées contre lui par les rois de Bavière et de Wurtemberg. On ne pouvait faire ni traité ni convention pour le commerce, sans l'avoir préalablement acheté a prix d'argent. Il était alors question de traités commerciaux, et il demandait des sommes énormes pour en opérer la conclusion. Les Bourbons ont bien fait de s'en débarrasser, car il les aurait trahis à la première occasion, comme il m'a offert de les trahir à mon retour de l'île d'Elbe, Vos ministres ont bien su ce qu'ils faisaient en m'envoyant à l'île Sainte-Hélène. Ce Bonaparte, ont-ils dit, est un homme à talent; il a toujours été l'ennemi de r Angleterre, etc., etc

« Je ne vols point,' a ajouté Napoléon, d'autre

moyen de remédier a la détresse de vos manufactures, que celui d'employer tous vos efforts pour opérer Ui séparation des colonies de 1* Amérique méridionale espagnole de la mère patrie. Par ce moyen, vous trouverez l'occasion d'ouvrir, avec les Américains du Sud, un commerce très étendu et très lucratif, et qui vous procurera de grands avantages. Si vous n'adoptez pas de semblables mesures^ les Américains vous préviendront: si vous faites ce que je vous dis, ils ne pourront commercer qu'avec vtms. Il faut que vous leur fermiez toute communication avec la France et avec l'Espagne.

« Si la guerre eût duré encore deux ou trois ans, la France serait arrivée au point de se passer de colonies, en conséquence des primes que j'accordais à ceux qui consacraient la chimie à la confection du sucre, surtout par le moyen de la betterave ; on le vendait quinze sous la livre, et quand le procédé aurait été un peu plus mûri, le sucre aurait été à aussi bon marché en France, qu'il l'eût été par Timportation des Indes-Occidentales. » J'ai fait la remarque que les Français eussent eu beaucoup de peine à se passer de café. « Sans doute, répondit Napoléon, mais on aurait pu en cultiver dans quelques-unes des contrées méridionales de la France, et même lui substituer une sorte inférieure de café en grains. »

Quelques instants après. Napoléon fit l'observation qu'il était vrai, comme on l'avait rapporté dans les journaux, que les Belges étaient fâchés qu'il eût perdu la bataille de Waterloo. « Ils se considéraient

MÉMORIAL DE SÀINTB-HÉLÈNB 21

comme Français, et Tétaient en effet. Les contes que vos ministres ont fait répandre, que les nations que j'avais réunies à la France me haïssaient, sont autant de mensonges : les Italiens, les Piémontais, les Belges, et d'autres sont là pour les démentir. Vous connaîtrez plus tard l'opinion des Anglais qui ont parcouru le continent, et vous verrez que ce que je vous dis est exact, et qu'il y a actuellement en Europe des millions d'individus qui me révèrent.

Le cuisinier du comte Bertrand est allé au camp, et quand il est revenu, il était ivre au point de ne pouvoir préparer le diner de la famille. Quand Napoléon l'apprit, il envoya de sa table quelques plats à la comtesse Bertrand, en lui faisant faire ses compliments.

11 mars 1817. — Le sloop le Griffon^ armé en guerre, est arrivé du Cap, avec une malle contenant quelques lettres pour les Français. Le comte Bertrand a reçu la nouvelle agréable que son frère n'était plus en exil, et qu'on lui avait accordé la permission de rentrer dans ses foyers, et d'y rester sous la surveillance des autorités locales.

J'ai appris que la semaine dernière on avait envoyé une lettre â la maison de commerce Balcombe et compagnie, pour demander la raison pour laquelle on avait dépassé de quatorze schellings la somme accordée par le gouvernement pour le poisson, pendant la dernière quinzaine. On a, en outre, demandé pourquoi on avait porté deux schellings et SIX sous de plus que la taxe. On a observé aussi qu'on avait envoyé quarante livres d'orge pour

22 MÉMORIAL 0£ SAINTE-HELBNf:

l'usage de la comtesse Bertrand, et qu'on défendait de réitérer cet abus, à moins d'un ordre préalable ment approuvé a Plantation- House,

Dimanche dernier, M. Balcombe et moi avous eu, sur les affaires de Long\yood. un entretien avec sir Hudson Lowe, dans la bibliothèque de Plantation- House, M. Balcombe a présenté à l'approbation du gouverneur deux sortes de lettres de change, Son excellence a témoigné un grand étonnement de ce que les Français dépensaient de si fortes sommes d'argent, et a soutenu que douze mille livres sterling devaient suffire pour couvrir la dépense. M» Bal combe et moi nous lui avons appris que cet argent était employé à acheter des provisions, et à se procurer les diverses nécessités de la vie, attendu que la ration accordée par le gouvernement était insuffisante. Parmi uu grand nombre d'articles, je citai qu'on n'avait accordé que soixante-douze livres de bœuf pour tout l'établissement. Sir Hudson dit qu'on en augmenterait la quantité, et qu'on la porterait à cent livres, en ajoutant qu'il en parlerait au comte. Bertrand. Il paraissait de mauvaise humeur ; il se moqua de ce qu'il appelait l'impudence de Las Cases, d'avoir pris sur lui d'envoyer du cap, k Longwood, du vin, de l'huile de Florence, et d'autres objets de consommation pour l'usage des Français ; il qualifia cet envoi d'insulte au gouvernement anglais, et termina par refuser d'approuver plus d'une sorte de lettres de change (1).

(1) Sir Hudson Lowe ne voulait pas permettre qu'une lettre de change, tirée par un habitant de Longwood, fut réalisée sans avoir été préalablement approuvée et paraphée par luii (Nou de O'Meara.)

MÉMORIAL DB SÀlNTE-HÊLENE 23

J'ai VU Napoléon à onze heures du matin; il était de très bonne humeur. Il a fait quelques remarques sur les troubles arrivés en Angleterre ; il dit qu*il pensait que le prince régent devait adopter, afin de pacifier le peuple, quelques mesures, telles que celle de réduire les taxes, a II est impossible, a-t-il ajouté, qu'une nation consente à payer de sang-froid en temps de paix, des impôts presque aussi forts que ceux qu'elle payait en temps de guerre, quand il n'y a plus ce stimulant, cette irritation dVsprit, qui lui faisait considérer ces saignées faites à sa bourse comme absolument nécessaires pour empêcher son pays d'être envahi par une nation étrangère. I/Angleterre est actuellement dans une fausse position; il faut que quelque changement s'y opère. » Je répondit que, bien qu'il existât une grande détresse en Angleterre, les troubles n'agitaient que les basses classes, et qu'ils se termineraient quand on ferait pendre quelques-uns des mutins. Napoléon répondit : « Cela est possible, M. le Docteur ; mais vous devez savoir que la canaille, comme vous la qualifiez, forme la masse de la nation ; c'est elle qui la constitue, et non pas les nobles. Quand la canaille prend le dessus, elle change de nom, et s'appelle alors la nation ; si cela n'a pas lieu, on fait périr quelques misérables, et on leur donne les noms de canaille, de rebelles et de brigands, etc.; ainsi va le tnonde. »

J'ai alors demandé a Napoléon s'il était vrai, comme on l'avait dit, qu'il eût une fois été en danger d* être pris par les Cosaques. « Je me rappelle

qu'à la bataille de Brienne, a-t-il répondu, environ vingt à vingt-cinq hulans, et non des Cosaques, se placèrent sur les ailes de mon armée, et s'efforcèrent d'enlever un parc d'artillerie. C'était k la chute du jour, l'horizon commençait à s'obscurcir. Je ne sais par quel accident ils tombèrent sur moi et sur mon état-major ; quand ils nous virent, ils furent troublés et ne surent que faire. Cependant ils ignoraient qui j'étais ; et moi-même, pendant quelque temps, je ne les reconnus pas ; je pensais qu'ils faisaient partie de mes troupes. Mais Caulaincourt s'aperçut que c'étaient des ennemis, et me le fit remarquer. Au même instant, ces hulans effrayés se mirent k prendre la fuite dans toutes les directions. Mon état-major commença a faire feu sur eux. Un d'eux galopa si près de moi (sans me connaître), qu'il me toucha fortement le genou avec la main. Il tenait une lance pendant la charge, et c'est de la main qu'il avait de libre qu'il me toucha. Je le pris d'abord pour quelqu'un de mon état-major qui passait rapidement ; mais, en me retournant, je vis que c'était un ennemi ; je baissai la main pour saisir un pistolet k l'arçon de ma selle, et faire feu sur lui, mais il avait déjk disparu. J'ignore s'il fut tué ou s'il s'échappa. Ce jour-lk, je tirai mon épée, ce qui m'arrivait rarement, car je gagnais les batailles avec des calculs stratégiques, et nullement par la force de mon bras. Je crois que ces hulans furent ensuite taillés en pièces. » Je lui ai demandé s'il

(1 Lo général Armand de Caulaincourt, duc de Viconcc.

avait cru lui-même courir un grand danger ce jour-là .

((Non, m'a-t-il dit, quoique ma cavalerie se trouvât alors sur un autre point du champ de bataille. J*au* rais cependant pu être tué dans cette affaire ; mais ils étaient bien plus pressés de s'éloigner que de chercher à nous combattre (1). » Je lui ai encore demandé si, pendant la retraite de Moscou, il ne s'était trouvé'en danger avec les Cosaques. « Jamais, a répondu Napoléon ; j'avais toujours avec moi une garde assez forte pour repousser un parti, et même pour ne pas craindre le résultat d*une attaque sérieuse. »

13 mars, — Napoléon était dans son bain, et de très bonne humeur. Après s'être entretenu avec moi sur ce qu'on avait dernièrement imprimé sur son compte: « Je suppose, m'a-t-il dit, que quand vous irez en Angleterre, vous publierez cotre livre. Vous avez certainement plus de droit que Warden de donner au public des détails qui me concernent, et vous pourrez dire que vous m'avez entendu raconter bien des choses, et que vous avez tenu de longues conver-

(1) On a dit que dans la même nuit, quand les Français curent pris de vive force le parc de Briennc, Bltichcr et son état-major faillir«*nt être pris en se retirant. Deux Cosaques arrêtèrent Bltlchor auprès d'une palissade, au moment où il voulait pousser en avant ; sans cela, lui et tous ceux qui l'accompagnaient auraient été tués ou faits prisonniers. Ils avaient tiré leurs épées pour attaquer les Français : mais ayant fait une reconnaissance, ils les trouvèrent eu si grand nombre, qu'us jugèrent à propos de battre en retraite. Si ce fait est vrai, il forme une singulière coïncidence avec ce que je viens de rapporter, et on pourrait penser que les hulans dont parle Bonaparte n'étaient autres auoBhtchor et son état* major; mais comme je tiens ces derniers détails de sir Hudson Lowo, je ne puis en assurer l'exactitude. Sir Hudson Lowe a encore ajouté, comme une très belle preuve du parfait mépris que Bhlcher avait pour la nation française, que, lors de sa première entrée à main armée sur le territoire français, le maire d'une ville dont il s'empara vint lui oflWr ses services, et lui demander, selon l'usage, ce qu'il désirait ; et qu'alors le général prussien, après l'avoir entendu, ne répondit que ces mots : « Amène-moi une fille.» (JVo«e d*(yMeara).

26 MÉMORIAL DE SAINTB-^BLEN^

sations avec moi. Vous gagnerez beaucoup d'argent, et tout le monde vous croira. En vérité, aucun médecin français n'a été autant que vous auprès de moi ; je ne les voyais que pendant quelques minutes. Le monde est curieux de connaître la moindre circonstance de la vie d'un homme qui a joué un grand rôle : on veut savoir ce qu'il boit, ce qu'il mange, la durée de son sommeil, ses habitudes journalières, tout en lui intéresse, et on est plus curieux de connaître ces niaiseries, que d'approfondir ses bonnes ou mauvaises qualités. Pourmoiy il me suffit quon dise la mérité.

Napoléon est sorti k pied vers cinq heures, et a rendu visite à la comtesse Montholon. Il est resté près d'elle pendant quelques minutes. Ensuite, il s'est amusé à regarder le capitaine Poppleton, qui était très occupé à déterrer des pommes de terre dans un petit jardin que nous nous étions efforcés de cultiver en face de la maison.

14 mars, — Napoléon était de très bonne humeur Je lui ai dit qu'il avait paru dans les journaux français une lettre que l'on attribuait k Mr de ***, dans laquelle il disait qu'a son arrivée, Napoléon l'avait invité k dîner, et qu'il avait répondu qu'il avait été envoyé k l'île Sainte-Hélène pour garder Napoléon, et non pas pour dîner avec lui. « Ces messieurs sont toujours les mêmes, a reparti l'empereur. Il est très problable qu'il a été assez sot pour écrire cela (1). »

(1) On connaissait à Sainte-Hélène la manière méprisante dont se ser^ vait M. de *** en parlant de toute personne qui ne pouvait pas compter quelques siècles de noblesse dans sa famille.

Il est question ici, bien ccrtainement> du mar(|uis de Monchenu> coma missaire du gouvernement de Louis XVIIIj à Samte^Hélène*

MÉMORIAL DE SA1NTE-HELBXB 27

Je lui ai fait part que, dans une feuille publique, on avait imprimé que sir George Cockliurn était arrivé à Paris avec une faible opinion de sa rapacité, et qu'il avait dit qu'il le croyait un homme Ire» ordinaire et nullement a craindre. Napoléon a répondu: « Sans doute, il ne se figure pa», et avec raison, que je sois un dieu, ou que je sois doué d*un talent surnaturel ; mais je parierais bien qu'il ne mVn croit pas dépourvu. Si réellement il a tenu le discours qu'on lui prête, il a fait un sot compliment au dis* cernement de la majeure partie du monde entier. »

Il m'a ensuite prié de lui procurer le journal qui contient l'opinion prétendue de sir George Cockburn sur son compte. Il a ajouté qu'il était actuellement si accoutumé à lire des libelles, qu'il riait lui-même des calomnies que l'on publiait sur son compte.

« On aura bien de la peine à croire en Angleterre, a dit Napoléon, que non seulement je lis ces libelles sans me mettre en colère, mais même que j'en ris. D'après le caractère violent qu'ils me supposent, ils pensent sans doute que les horreurs que contiennent ces libelles sont capables de me faire perdre la tête; ils se trompent. Ces méchants écrits me font rire : il n'y a que la vérité qui offense. »

J'ai parlé à Napoléon de l'affaire de Palm, et lui ai dit qu'il avait donné une explication satisfaisante de tous les actes sanguinaires qu'on l'accusait d'avoir commis, excepté de celui-là (1).

(1) Jean-Philippe Palm était libraire dépositaire d'une brochure, entièrement anonyme, qui avait pour titre : Du profund abaissement de l'AlU-

Napol»5oTi m'a répondu : « On ne m'en a pas demundé IVxplk'atîon. Tout ce dont je puis me sou - \^enîr, c'est que Palm fut arrêté par ordre de Davout ju^ô, cotidiiniuê et fusillé, pour avoir pendant le temps que le puys était occupé par les Français et gouverné militairement, non seulement excité les habitants à la révolte, les avoir engagés à se soulever et a massacrer les soldats, mais encore t'ssayé de portor les soldats à refuser l'obéissance an\ oidres qu'on leur donnait, et à se mutiner contre leurs généraux. Je crois qu'il fut jugé dans les formes. Je voudrais, a-t-il ajouté, lire les principaux libelles qui ont été publiés contre moi en Angleterre, si je pouvais les avoir en français. Il y u Pelletier, a-l-îl ajouté en riant, qui prouve que j'ai été moi-nu^ me l'inventeur de la machine infernale. >)

Le major HikIsou a rendu une visite à la comtesse Bertrand- il lui a déclaré que lui, aussi bien que sa femme, se trouveraient très heureux de pouvoir lui rendre leurs visites ; mais qu'on lui avait fait entendre qne eela ne plaisait pas aux habitants de P/ff n ta l îoti^Iîo u se ,

15 mars, — Sîr Hudson Lowe a signifié au capitaine Popplotou que le général Bonaparte et les personnes de sa suite pourrarent, sans être accompagnés, aller parcourir la route de Woody Range, et aller du coté de la maison de miss Mason,

nmf^ue. vl flnns Inmii'Ilfl Napoléon était traité injurieuscinent. H passa dfJ'VHJiL un foiifii^iJ de (^ut^rre français à Braunau et fut fusillé trois heures npr^Lis £a CùntlniiiusiUoiir

mais qu'on ne leur permettrait pas de quitter le sentier, et qu'ils pourraient rentrer à Longwood par rextrémité du bois ; qu'on laisserait deux sentinelles placées au bout du bois. Il a alors demandé qu'elle était la consigne de ces factionnaires. Le capitaine Poppleton a répondu « de ne laisser entrer personne à Longvood et de n'en laisser également sortir qui que ce soit. »

Sir Hudson Lowe a ordonné que la même consigne restât encore en vigueur, ajoutant que le sentier qu'on permettait aux Français de parcourir n'était pas, à ce qu'il pensait, assez près des sentinelles pour craindre qu'ils eussent aucune communication avec eux. Il exigea aussi qu'on plaçât les sentinelles un peu avant le coucher du soleil.

Cipriani est allé en ville pour faire l'achat ordinaire des provisions.

16 Mars, — J'ai vu Napoléon dans le salon; il était de très bonne humeur. Il a ri plusieurs fois, a plaisanté avec moi sur une inclination qu'il nie suppose pow une jolie demoiselle, et a cherché ii parler un peu anglais. Il m*a dit qu'il a vu la veille lady Bingham, mais qu'elle ne parle pas français ; il a ajouté que sa figure prévient en sa faveur.

«Bertrand m'a informé, a ajouté Napoléon, que le gouverneur avait enfin envoyé sa réponse; elle fourmille de sottises. Je ne l'ai pas lue moi-même ; mais, d'après ce que Bertrand m'en a dit, c'est une très mince production, et elle excite de la pitié pour l'écrivain qui barbouille tant de pages sans arriver à aucune conclusion. »

I?0 5ÏKM0IÏUL DE SAINTE-HELENE

\i»jH)lèon s'est ensuite entretenu de T***.(l) «Le triomphe de T''% a-t-il dit, est celui de l'immoralité. Un prêtre marié ù la femme d'un autre, et quia donné une farte somme d'argent au mari pour qu'il permette a sa femme de rester avec lui ! un homme qui a viMidu, trahi tous le monde et tous los partis !i J'ai défendu l'entrée de ma Cour à sa feinine, premièrement parce que sa réputation était mauvaise, et parce que j'ai découvert que quelques murchands génois lui avaient payé quatre cent mille francs, dans l'espérance d'obtenir, par l'entremise dcsrtn mari, (|uolques faveurs commerciales. Elle étaît très lïelle lemme. Anglaise, ou des Indes-Orientales, mais iyiiVU\ et de la plus parfaite ignorance.

a J'ni (|urhjiit^f(>îs engagé Denon, dont, je pense, vous eonuais>iesi les ouvrages, à déjeuner avec moi ; je prenais plaisis a converser avec lui, et je jasais libremonL Dés ce moment, tous les intrigants et les sjïécidaîotns faisaient leur cour à Denon, pour IVngaj^er h piu'ler d'eux-mêmes ou de leurs projets, dans le cnurs de ses conversations avec moi ; car ils [ïensuieTït ([i^iiae simple mention de la bouche d'un honiine ctMiime Denon, pour lequel j'avais beaucoup d'estime. Irur serait d'une utilité essentielle. T***, ([ui était un grand spéculateur, invita Denon k dînt?r ; quand il rentra chez lui, il dit à sa femme : H Ma chère, j\ii invité Denon à dîner. C'est un grand YoyafTeiu', et il faut que vous l\ii disiez quelque chose do HaHeur sur ses voyages, parce qu'il peut

(Ij TftUcyrjiiid qui <'|]Otisa une Mme Grand qu'il avait connue à Hambourg*

nous être très utile auprès de l'empereur. Sa femme, très ignorante, et n'ayant probablement jamais lu d^ autres livres de voyage que les As^enturcs de Rohinson Crusoé yConcXni que Denonne pouvait être que Robinson lui-même; voulant, en présence d'une société nombreuse, lui faire beaucoup d'honnêtetés, elle s'avisa de lui demander des nouvelles de son fidèle domestique Vendredi. De non, tout surpris ne savait d'abord que penser. Enfin il découvrit, par ses questions, qu'elle croyait fermement qu'il était Robinson Crusoé. Son étonnement et celui de la société ne peuvent se décrire. On s'en amusa beaucoup dans Paris, car cette histoire se répandit avec une promptitude incroyable, et T*** lui-même en était tout honteux.

« Le docteur a dit que j'étais devenu mahométan en Egypte. Il n'en est rien ; je n'ai jamais suivi aucun des usages prescrits par cette religion ; je n'ai jamais fait de prières dans les mosquées ; je ne me suis point abstenu de vin, ni ne me suis fait circoncire. Je me suis contenté de dire que nous étions les amis des musulmans, ce qui était vrai aussi ; je les respecte encore. J'ai voulu que les imans fissent des prières pour moi dans les mosquées, afin de me faire plus respecter par le peuple qu'il ne le faisait, et pour qu'il m'obéît plus volontiers. Les imans répondirent qu'il y avait un grand obstacle h ce que je demandais, parce que leur prophète, dans le Koran,leur avait défendu expressément de respecter les infidèles, de leur obéir et de leur tenir la parole donnée, et que je passais pour infidèle. Je leur enjoignis alors de se consulter, et de voir ce qu'il

était nécessaire de faire pour devenir musulman, attendu qu'il y avait dans leur religion des préceptes que nous ne pouvions pas suivre ; que quant à la circoncision, Dieu nous en avait rendu incapables; que quant au vin, nous étions d'un tempérament froid, et que nous ne pouvions exister sans en boire; et que, par conséquent, nous ne pouvions ni nous faire circoncire, ni nous abstenir de vin.

« Ils se consultèrent; et environ trois semaines après ils rendirent un fetham qui déclarait que Ton pouvait se dispenser de la circoncision * que quant à boire du vin, les musulmans pouvaient en boire, mais que ceux qui en buvaient n'iraient pas dans le paradis, mais en enfer. J'ai répondu que cela ne pouvait me convenir, que nous n'avions pas besoin de nous faire musulmans pour aller en enfer, qu'il y avait d'autres moyens d'y aller sans venir en Egypte ; et je leur enjoignis de se consulter de nouveau. Après en avoir délibéré et s'être chamaillés les uns avec les autres, ils décidèrent enfin qu'on pouvait se faire musulman sans se faire circoncire, ni s'abstenir de vin ;mais qu'il fallait faire de bonnes œuvres en proportion du vin qu'on buvait. Je leur dis alors que nous étions tous musulmans et amis du prophète, ce qu'ils crurent volontiers, attendu que les soldats français n'allaient point à la messe et n'avaient pas de prêtres avec eux : car II faut que vous sachiez que pendant la Révolution, Tarmée française n'avait pas de religion. Menou, au contraire, s'est réellement fait musulman (1), et ce fut la

(1) Et il épousa une riche musulmane.

raison pour laquelle je le laissai en arrière. » Napoléon a ensuite parlé de quelques-uns des plans qu'il avait formés pour établir des canaux de communication en Egypte. « J'avais résolu, a-t-il ajouté, d'en faire deux : un qui de la mor Rouge aurait communiqué avec le Nil et le Caire, et l'autre qui se serait réuni a la Méditerranée. Je Hs examiner la mer Rouge, et il se trouva que ses eaux, dans leur plus grande hauteur, s'élevaient de trente pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, et n'avaient que vingt-quatre pieds d'élévation au-dessus de cette même mer quand elles étaient au plus bas. Mon plan était d'empêcher l'eau de couler dans le canal, excepté dans les eaux basses, et cela n'aurait pas été difficile dans une distance de trente lieues pour arriver a la Méditerranée : il suffisait d'établir des écluses. Le Nil, à son plus bas, était sept pieds au-dessous de la mer Rouge, et quatorze pieds au-dessus (k ce que je pense) pendant l'inondation. J'avais calculé que la dépense monterait à dix-huit millions de francs, et qu'il faudrait deux ans de travail.

« L'ignorance et la barbarie des Turcs s'opposent seules à ce que votre commerce dans l'Inde soit entièrement ruiné. Si quelque nation européenne possédait l'Egypte, elle parviendrait bientôt à l'anéantir, et un jour ou l'autre l'Egypte sera une des causes de la ruine de votre compagnie des Indes. Si Kléber eût vécu, vous n'eussiez jamais conquis l'Egypte. Il eût fait en neuf jours descendre l'armée du Caire, et vous aurait écrasés. Si j'y

avuis olô on personne, je les aurais fait descendre du C];iirr eu si^pl. jours, et j'aurais été sur la côte avïinl votre di^lvarquement; c'est ce que j'avais déjà fuit qumid It's Turcs débarquèrent avec Sidney Srnîlli. j)

y ni ilrinaîult'^ h Napoléon s'il n'avait pas sauvé la \w il jMqiuuï, iïjjrcs le 13 vendémiaire. Il a répondu : Î1* Tiii certain Pin put été la cause qu'il conserva la vie. \ai Convention avait ordonné qu'il fût jugé; il EniiîHt v\v roncliimné à mort et guillotiné. Je comjnaïidais ulnts en chef dans Paris, et je trouvais Ires injiisti^ <|iie >Ienou fut puni seul, tandis qu'on in^ ju^r:ïît Tii Tie punissait les trois commissaires de 1h (loiïventioN, sous les ordres desquels il avait agi; niîiis je rrnsiuii pourtant pas dire ouvertement qu'on devait l'uequitîer; car, dans ces temps de calamité, 1111 linninir i|Lii f lisait la vérité encourait quelquefois hi pi'thc ejipîijile. J'eus donc recours à un strata- |>èinf, J'ih\ihil ;i déjeuner les membres chargés de juj^er Meiimi, et je fis tomber la conversation sur lui, Je (lis que Menou avait eu grand tort, et qu'il mérita il in imirt, mais qu'auparavant les trois corn Miissn ires de la Convention, sous les ordres dcmptels il îivaîl îigi, devaient être jugés et condamnés : qtie hnis. étant également coupables, devaient ^'Ire [Kinis île In même manière. Ces paroles prodiiî^îriMif VriVrl que j'en attendais. Les membres de lu commission niîlilaire dirent : Nous ne permethinis pas h ees bourgeois de se baigner dans notre sinig,lîMul>s (pi ils assurent l'impunité à leurs propres coniniissaii'es. plus coupables encore que Menou.

jâ m^

MEMORIAL DE SAINTE-HëLÈNB 33

On proclama sur-le-champ Tinnocence de Menou. » Je lui ai demandé alors si, dans TalTairc du l.'J vendémiaire, il y avait eu beaucoup do victimes. Napoléon a répondu : « Un très petit nombre, eu égard à l'importance de cette journée. Il y eut, du côté du peuple, environ soixante-dix ii (|uatre-vinjrts hommes tués, et trois à quatre cents blessés ; du côté des conventionnels, il y eut à peu près trente hommes tués, et deux cent cinquante blessés. La raison pour laquelle il y eut si peu de tués, c'est qu'après les deux premières décharpfcs, j'ordonnai à la troupe de ne mettre que de la poudre dans les fusils : ce qui suffit pour effrayer les Parisiens, et produisit le même effet,

« J'ordonnai d'abord à la troupe de tirer à boulet, parce qu'avec une populace qui ne connaît pas l'effet des armes à feu, c'est un très mauvais moyen à employer que de commencer par tirer sans balles : car cette populace, entendant d'abord un grand bruit, est bien un peu effrayée ; mais regardant ensuite autour d'elle, et ne voyant ni tués ni blessés, elle reprend courage, commence à vous mépriser, n'en devient que plus insolente, et se précipite sur vous sans aucune crainte ; en sorte que vous êtes à la fin forcés d'en tuer dix fois plus que vous ne l'eussiez fait si vos premières décharges eussent été à balles. Avec la populace, tout consiste dans les premières impressions que l'on produit sur elle. Lorsqu'elle voit dans ses rangs des tués et des blessés, elle est frappée de terreur, et se dissipe en un instant : ainsi quand on est forcé de faire feu,

c'est pour innsi dire mal entendre les intérêts de rhumunîtc cjiie de faire d'abord tirera poudre seuk'ment ; car c'est vouloir, au lieu d'épargner le sang, en faire couler une plus grande quantité qu'il n'est nécessiilre. »

17 mars. — Napoléon s'est promené pendant quelque tenips tout autour de la maison. Une lettre éi^rîtc par le capitaine Poppleton a été envoyée a sîr HudsoH Lowe, pour faire part à Son Excellence de ce que If s chevaux de Longwood avaient manqué dp i\nn jiendant trois jours, et que depuis longtemps ils M^tvaient point de litière ; que ce que l'on envoyiilt en [>tace de foin était de l'herbe fraîchenieut ct>upét\ parmi laquelle se trouvait quelquefois nît^lee ljeiuici)up d'herbe à vache (1) ; qu'en faisant sécher, peiuhnit deux jours, cinquante livres de ce fïMU iiitisi Jiïélangé, il ne s'en trouvait plus que \iufrl livres, la corde comprise, d'après une expérience très exacte qu'il avait fait faire; qu'en con Fréquence, il avait chargé les palefreniers d'aller couper de T herbe, s'ils en trouvaient, pour empêcher les clieviiux de mourir de faim.

18 mars. — J'ai trouvé Napoléon de très bonne humeur. Il a plaisanté pendant quelque temps avec moi sur Saiiit-P^trick, et s'est efforcé de parler anglais, ce qui lui a mieux réussi qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

Ju hii ai ilît que j'avais remarqué quelques-unes de ses expressions dans les bulletins français ;

\%) Hîip£;<!0 d'Iiûrhc de mauvaise qualité, que les chevaux ne veulent pas mangi^-i".

qu'après avoir eu l'honneur de Tentendre parler depuis quelque temps, j'en avais reconnu plusieurs; et que, dans cette occasion, je prenais la liberté de lui demander s'il n'avait pas écrit lui*mènie des bulletins. Il m'a demandé : « Où les avez-vous vus? — Chez le gouverneur, et j'ai surtout remarqué des expressions pleines de force dans le bulletin où était annoncé l'incendie de Moscou. » Napoléon a ri, m'a tiré doucement par l'oreille, et a dit : « Vous avez raison, quelques-uns de ces bulletins sont de moi.

« Vos ministres, m'a-t-il dit ensuite, ne pourront pas toujours en imposer à leur nation, parce qu'ils me redoutent, et qu'ils pensent que j'ai quelque talent ; parce que j'ai toujours été en guerre avec eux, et que j'ai rendu la France plus grande qu'elle ne l'avait jamais été auparavant ; ils craignent que je n'en fasse encore de même ; et, comme tout ce qui est avantageux pour la France serait désavantageux pour eux, ils emploient tous leurs efforts pour empêcher que cela n'ait lieu. Afin de chercher une excuse pour m'avoir envoyé dans cette île, et donner une apparence de justice à leur conduite, ils cherchent tous les moyens possibles de noircir mon caractère. Croyez-moi, les Anglais eux-mêmes seront les premiers à prendre mon parti et a venger ma réputation ; rappelez- vous bien mes paroles, et pensez que ce n'est pas la première fois que je vous tiens ce langage.

« On m'a dit qu'on avait expédié pour vingt mille livres sterling de barres de fer : c'est dépen- *^ 3

ser de Targent en pure perte. Avant que ces barres soient posées, je serai sous terre ; car je suis sûr que je ne tiendrai pas plus de deux ans au traitement que j'éprouve.

« Si mes plus grands ennemis, a continué Napoléon, connaissaient la manière dont on me traite, ils auraient compassion de moi. Des millions d'hommes pleureront sur mon sort, quand on le connaîtra, et il sera connu en dépit des efforts de ce gouverneur pour tout envelopper dans l'ombre et dans le mystère. Il montre combien il connaît peu sa propre nation, en croyant pouvoir venir à bout de tout cacher. C'est un homme habitué k être toujours entouré d'une troupe de déserteurs et de brigands, parmi lesquels sa parole tenait lieu de loi. Il pourrait imposer silence a une bande de pauvres diables, ignorants et misérables comme ceux-là, qui tremblaient à sa vue, et qu'il pouvait menacer de renvoyer dans leur pays pour y être fusillés, comme quelqu'un peut cacher la lumière d'une chandelle en mettant sa main dessus; mais, dans l'occasion actuelle, ses efforts ressemblent k ceux d'un homme qui voudrait cacher la lumière du soleil en tenant son chapeau devant. 11 n'a rien d'anglais, ni dedans ni k l'extérieur; il sert mal son gouvernement, qui désire qu'on parle le moins possible de moi; il prend la voie tout k fait apposée. »

Sir Hudson Lowe, d'un air très affairé, est venu examiner les fossés et les autres ouvrages qu'il a commandés autour de l'établissement de Longw^ood et des écuries.

MÉMORIAL DE SAMTB-HÊLÈNB 39

i9 mars, — J'ai vu Napoléon dans son bain; il lisait un petit livre, que j'ai reconnu pour le Nouveau Testament français. Je n*aî pu m'empcVhcr de faire l'observation que beaucoup de personnes ne voudraient pas croire qu'il lût un tel livre, attendu qu'on a affirmé et répandu le bruit qu'il ne croit k rien. Napoléon a ri, et m'a répondu : (( Cependant cela n'est pas vrai; je suis loin d'être athée. En dépit de toutes les iniquités et des fraudes de ceux qui ont prêché la religion, et qui, tout en disant constamment que leur royaume n'est pas de ce monde, s'emparaient de tout ce qui pouvait leur tomber sous la main, aussitôt que j'ai été à la tête du gouvernement, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rétablir la religion ; mais je désirais qu'elle fût le fondement et le soutien de la morale et des bons principes, et non qu'elle prît l'essor au-dessus des lois humaines. L'homme a besoin que son imagination soit frappée de quelque chose de merveilleux; il vaut mieux pour lui qu'il le trouve dans la religion, que dans les jongleries de mademoiselle Lenormand (1). La religion est, en outre, une grande consolation et une grande ressource pour celui qui en a; et personne ne peut dire ce qu'il fera dans ses derniers moments. »

Napoléon a alors fait quelques remarques sur le gouverneur, et a déclaré qu'il était un homme entièrement incapable de remplir le poste qu'il occupait. S'il en avait la capacité, il rendrait ses fonctions

(1) Fameuse diseuse de bonne aventure, à Paris, qui n été consultée par des rois et des empereurs.

agréables et intéressantes. Il pourrait passer avec moi une grande partie de son temps, et se procurer des renseignements précieux sur beaucoup d'événements que personne ne peut connaître aussi bien que moi, ni raconter d'une manière aussi satisfaisante. Vous voyez, docteur, quel homme je suis; même sans que je pusse m'en douter, il aurait eu peu a peu occasion de tirer de moi, pour ses ministres, des détails très importants qu'ils lui ont, je suis sûr, ordonné de recueillir, et qu'il brûle de savoir. Si j'avais réellement l'intention de m'échapper d'ici, au lieu d'être en mésintelligence, je le caresserais et je le flatterais; je m'efforcerais d'être avec lui sur le meilleur pied; j'irais à Plari' tation-House \ je rendrais visite à sa femme, et j'essaierais de lui faire croire que je suis satisfait, afin d'endormir sa vigilance. Enfin, le gouverneur est un imbécile qui sait écrire [é un imbecille che sa scriçere). Chaque homme, même celui qui n'est pas doué d'une intelligence ordinaire, a toujours quelque genre de talent; l'un pour la musique, l'autre pour le dessin, celui-ci pour un art mécaninique ; et cet imbécile en a pour écrire {per lo scri- ^ere). »

J'ai répondu que je ne pouvais nier que sir Hudson Lowe ne fût violent, et ne se laissât dominer par la crainte que Napoléon ne s'échappât, et que cette crainte, chez lui, l'emportait sur la raison, mais qu'il ne manquait pas de talent; qu'il avait dit que sa position était très délicate, que sa responsabilité était grande, et que les ordres qu'il

MÉMORIAI. DE SAINTB-HÉLÈNK 41

avait reçus étaient rigoureux ; qu'il m'avait prié de dire que Las Cases avait avoué que les Français qui rentouraient lui avaient fait voir tout au trader» dHun i^oile de sang. « Les bêtes mêmes ont leur talent^ a répondu Napoléon. Quant à sa manière de dire qu'on m'a fait tout voir à trai^ers un i^oile de sanf^; ma foi, partout on l'on s^oit le bourreau^ on çoit du sang. Las Cases était certainement très irrité contre lui, et a puissamment contribué à me faire prendre à son égard l'impression qui est actuellement gravée dans mon esprit, parce que Las Cases est un homme très délicat dans sa manière de voir, et extrêmement sensible aux mauvais traitements que l'on me fait essuyer ainsi qu'à lui-même. Mais je n'avais pas besoin que Las Cases m'inspirât celte façon de penser : le traitement que j'avais éprouvé suffisait pour me la faire prendre. Montholon n'a écrit que d'après mes ordres. »

20 mars. — J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher; il était en robe de chambre. Il m'a parlé de quelques passages du livre de Warden. « Dans un temps, dit-il, j'avais désigné T*** pour aller en mission à Varsovie, afin d'aviser h la meilleure manière d'accomplir la séparation de la Pologne d'avec la Russie. Il eut plusieurs conférences avec moi relativement à cette affaire, ce qui surprit beaucoup les ministres, parce que T*** n'était alors revêtu d'aucun caractère officiel. Comme il venait de marier un de ses parents à la duchesse de C***, 11 désirait beaucoup être chargé de cette mission, afin de faire revivre les droits de la famille de la

duchesse. Cependant on découvrit à Vienne quelques miiuvniseii affaires d'argent k sa façon, qui nie convainquirent qu'il suivait sa vieille méthode de curruption, et me déterminèrent à ne pas lui c oniif^r hi mh^'utn en question. J'avais d'abord eu intention d*en faire un c***, mais il s'y refusa. M""^ (r'* vint se Jeter deux fois à mes pieds pour nhtenir lu permission de l'épouser, que je lui avais refusée; mais, -parles prières de Joséphine, ellti obtint te qu'elle demandait. T*** est depuis (juelqiie tiMTi[>s tombé dans le mépris.

et X*^y, u-l-il continué, ne s'est jamais permis un langage hautain en ma présence; au contraire, il l'tiuf l(Kij«»iiis très soumis, quoiqu'il se livrât en luuii absent L- a des excès de violence, comme un lnnnme sans éducation. S'il se fût permis un langage inconvt nant à Fontainebleau, les troupes rousse lit (lefhîré en pièces.

lï \.i^ \i\\rUi* ne savait rien de mon retour projeté du Tiie d'Klfïe, ni de ce qui s'y passait. M"® de La ValleMe /luit tic la famille Beauharnais.(l) Elle était lrï*s Ijflle femme; mon frère Louis en devint amoureux el vQubût l'épouser; afin d'y mettre empêchement, je la mariai à La Vallette, pour qui elle avait beaucoup d'altachement.

u Lojsipie [.a Vallette était directeur des postes, ajcmta Xapoléon, je désirais connaître les sentiment s de hi nation concernant mon administration. J*assenii)Iai douze hommes, tous d'opinion différente; quel t[ues-uns étaient jacobins, d'autres roya-

(I I Kiitçéhk' Ai.-. hL-auharnais.

mille francs par mois; leurs fonctions consistaient à faire tous les mois des rapports à La Vallelte sur les opinions qu'ils avaient entendu émettre, et sur la leur propre, relativement aux actes publics. Os rapports m'étaient apportés par La Vallette, sans être décachetés; après les avoir lus, et en avoir fait au besoin des extraits, je les brûlais. On mena cette affaire si secrètement, que les ministres euxmêmes l'ignoraient. »

Napoléon m'a assuré qu'il n'avait jamais dit à Ney qu'il fût entré en France d'après l'aveu et avec le secours de l'Angleterre; que tout ce qu'il avait toujours ambitionné, c'était le soutien de la nation française, et que ces proclamations en rendaient témoignage. Il est entré ensuite dans les détails suivants, relativement à la conspiration de Pichegru.

« Le docteur a rendu un compte très imparfait de la part qu'a prise le capitaine Wright dans la conspiration formée contre moi. Pendant plusieurs nuits d'août, de septembre et de décembre 1803, et de janvier 1804, Wright a débarqué îi Béville, Georges, Pichegru, Rivière, Coster, Saint-Victor, La Haye, Saint-Hilaire et autres. Les quatre premiers avaient trempé dans le complot de la machine infernale, et la plus grande partie des autres étaient bien connus comme chefs de chouans. Ils se tenaient pendant le jour, près du lieu du débarquement, dans une petite ferme, dont on avait gagné le propriétaire au moyen de quelque argent. Ils ne voyageaient que de nuit, et se faisaient passer pour listes, républicains, impériaux, etc.; je leur donnai

^^fmlrc^biindiers, se cachant le jour dans des logements qu ils s'étaient préalablement procurés. Ils avnïent beaucoup d'argent ; ils restèrent à Paris peiulimtqu*dque temps, sans être découverts, quoique la pi)life **ri eût quelque connaissance, par les révélations de Méhée de Latouche, qui était payé comme espion pîu vos ministres (1), et quifaisait contiaîtip :i lîi police de France qu'il se tramait un complot. Il f^[il plusieurs conférences avec Drake, votre chiirgé d'iidaires à Munich, dont il reçut de fortes soniTJKvs il argent. Quelques-uns des brigands qu'on avilit dôhiHtjués furent arrêtés et interrogés.

» Il parut, d'après leurs réponses, qu'un nommé Mussey, qui habitait OfFembourg, entretenait une corrt^spfiiulaiice très active avec les personnes qa'on avait déburquées sur les côtes, et leur faisait passer de riij'gi>ïit. La plupart de ces gens ne pouvaient dire pfjuitjuoi ils s'étaient hasardés a venir à Paris, miilgré le lisque qu'ils couraient d'y perdre la vie, n'n>'iuit pnsété compris dans l'amnistie.

<f La liste des prisonniers et leurs réponses aux iiilerrogatoires me furent soumises. J'étais très in-

(Ij XajïoléoD m'a appris que Méhée avait reçu de M. Drake et d'autres pctrsimiicfa (.'u |jlaee près de 200,000 fr.

(Note de O'Meara.)

Myhèe. flmvô de Munich à Paris au mois de février 1804, dévoilait aux miniBlTL^f^ dv% relations et de la police, tous ses complots avec Drake; il cr^ttlîniMkil (if hil «;rire et cette duperie dura quelque temps, au profit do Mi'h(ks cru* le Pr(?inier Consul l'avait autorisé à garder les sommes que ragfïil nij^lui^ lui envoyait. La découverte de la conspiration de Georges r44f|t>Mdal mit Jin à celte exploitation. Méhée révéla sa duplicité dans une bcorhure t{ki'U flusayoua depuis et intitulée: Alliance des Jacobins de Fntêirv nvcf tr Mitiistère anglais (Paris, 1804). Ce Méhée était un homme tiuL MVttit f.iU ilf bonnes études au collège Mazarin, à Paris : mais lancé flii huiiEit^ Eii^iin? dans la dissipation, il se mit aux gages de la police. Fifiiiliiiut^nt il muHrut vers 1826 dans une complète déti*esse.

MEMORIAL DE SAINTE-UELENB ki)

quiet, et, en repassant cette liste un soîr, j'y remorquai le nom d'un certain ^*% qu'on y qualifiait de chirurgien. Il me vint aussitôt à Tesprit que c«»t homme n'était pas poussé à conspirer par l'esprit de parti ou par l'enthousiasme, mais par l'espoir du gain. Il est donc vraisemblable, me dis-jc, qu'il avouera plutôt qu'aucun des autres ; et la crainte de la mort lui fera nommer ses complices. J'ordonnai donc qu'on lui fit son jugement comme chouan, et que d'après les lois, on le condamnât ii mort. Ce ne fut pas un jugement illusoire, comme l'a pensé Warden ; au contraire, lorsqu'on le menait au lieu de l'exécution, il demanda à être entendu, et promit de faire des révélations importantes. Je fus informé de cette circonstance par Lauriston, et Q***, reconduit en prison, fut interrogé par Real (1 . Il avoua qu'il était venu d'Angleterre, qu'il avait été débarqué dans le mois d'août 1803, avec Georges et plusieurs autres ; que Georges était alors a Paris, préparant l'assassinat du Premier consul. Il désigna aussi les maisons où les conspirateurs et luimême s'étaient arrêtés sur leur route, en venant k Paris. On envoya aussitôt des officiers de police aux endroits qu'il avait désignés, et il résulta de leurs recherches que ces renseignements étaient parfaitement conformes à la vérité, et que depuis le temps qu'il avait indiqué, Wright avait effectué (deux autres débarquements de pareilles gens, dans le dernier desquels se trouvaient quelques personnes de marque dont on n'avait pu découvrir les noms ;

(1) ConseiUer d'État, chargé de la direction générale de la police.

qiiVn outre, on attendait bientôt d'autres conjurés. Le duc de Rovigo, comme je Tal déjà dit, fut envoyé |1 ^ aussitôt à Béville, avec un détachement de gens de la police, dans l'espoir qu'on parviendrait à les *^ arrêter. Un émigré, nommé Bouvet de Lozier, qui a, depuis, été envoyé à l'ile de France, fut pris dans le même temps. Après être resté en prison pendant quelques semaines, il s'abandonna au désespoir et se pendit un matin. Le geôlier, qui avait entendu un bruit extraordinaire dans sa chiimbre, entra, et coupa la corde avant qu'il ne fut mort. Lorsqu'il recouvra ses sens, il dit, au milieu d'exclamations incohérentes, que Moreau avait fait venir Pichegru de Londres ; qu'il était uu traître, et qu'il leur avait persuadé que toute l'arT niée était à lui, et qu'il serait la cause de leur perte. Ces exclamations éveillèrent les soupçons. La police savait qu'un frère de Pichegru, ci-devant moine, habitait Paris ; il fut arrêté et interrogé.

« Il avoua, en demandant si c'était un crime, qu'il avait vu son frère il y a un jour ou deux. On arrêta Moreau sur-le-champ, et la police promit une forte récompense à quiconque procurerait l'arrestation de Georges et de Pichegru. Pichegru fut trahi par un de ses anciens amis, qui vint à la police, et offrit de le livrer pour la somme de 100000 francs qui fut comptée sur-le-champ. Georges réussit encore pendant quelque temps à tromper la vigilance de la police. Je déclarai, par une proclamation, la ville de Paris en état de siège, et il ne fut permis à personne d'en sortir que de

jour, et par certaines barrières, où on plaça des agents qui connaissaient les conspirateurs. Kiiviroii trois semaines après, Georges fut trahi et pris, après avoir tué un des hommes qui voulaient l'arrêter; on prit, Tun après l'autre, tous ses complices. Pichegru ne nia pas qu'il eût trempé dans la conspiration, et se conduisit avec beaucoup d'audace. Voyant qu'il ne lui restait plus d'espoir, il s'étrangla lui-même dans sa prison. Le reste des conspirateurs fut jugé publiquement dans le courant de mai, devant le tribunal du département de la Seine, et en présence de tous les ambassadeurs étrangers a Paris. Georges, Polîgnac, Rivière, Coster et seize ou dix-huit autres, furent convaincus d'avoir conspiré contre le chef de la nation française, et condamnés à mort. Georges, Coster et sept ou huit autres furent exécutés. Rivière obtint sa grâce, en partie à la prière de Murât. Je pardonnai encore à quelques autres. Moreaû fut condamné à deux ans d'emprisonnement ; cette peine fut commuée en celle du bannissement en Amérique. Jules de Polignac et plusieurs autres furent aussi condamnés à l'emprisonnement.

<( On découvrit, continua Napoléon, par les révélations de plusieurs conspirateurs, que ****** attendait sur les frontières la nouvelle d'un mouvement, ,et qu'aussitôt il devait entrer en France. Devaisje souffrir tranquillement qu'on envoyât une troupe de gens dont le but était de renverser le gouvernement que j'avais établi? Je donnai ordre qu'on arrêtât le duc d'Enghien. 11 fut jugé et condamné

d'après une loi portée longtemps avant que j'eusse aucune autorité. Il comparut devant une commission militaire, composée de tous les colonels de régiments alors en garnison à Paris. On l'accusa d'avoir porté les armes contre la République, ce qu'il ne nia pas. Il se comporta devant le tribunal avec une grande bravoure. A son arrivée à Strasbourg, il m'écrivit une lettre.

« Cette lettre fut remise a T*** (1) qui la garda jusqu'après l'exécution. Comme la police ne voulait pas s'en rapporter au témoignage de Méhée de Latouche seulement, on envoya le capitaine Rosey, homme dans l'intégrité duquel on avait toute confiance, auprès de Drake, qui était à Munich, avec une lettre de Méhée, qui procura à Rosey une entrevue dont le résultat confirma le rapport de Méhée, qu'il existait un complot pour renverser le Premier Consul par tous l'es moyens possibles (2). »

23 mars. — Napoléon s'est habillé, et s'est rendu dans la salle de billard. Il était de très bonne humeur. Je lui ai donné quelques libelles contre lui. Ils étaient tous en français, et parmi eux se trouvaient les Mémoires secrets, ou Bonaparte peint par lui-même; ce dernier ouvrage, surtout, le fit beaucoup rire.

(1) TaUeyrand.

(2) Pendant qu'on jugeait le duc d'Enghien, madame la maréchale Bes" Bières dit au colonel Ordener, qui l'avait arrêté : n N'y a-t-il aucun moyen de sauver cet infortuné ? Y a-t-il contre lui des faits propres à ne pas laisser le moindre doute sur l'application de la loi ? — Madame, répondit le colonel Ordener, j'ai trouvé dans son logement des papiers suffisants pour compromettre la moitié de la France. » Le duc fut exécuté le matin^ et non à la lueur des flambeaux, comme on l'a dit.

(Note de O'Meara.)

Napoléon m'a ensuite fait plusieurs cjuesticms sur le gouverneur. J'ai dit que sir Iludson mouvait prié de lui apprendre, il y a quelques jours, cju'il désirait beaucoup entrer en arrangement, et qu'il pensait que Las Cases, Warden, M"** Skelton 1: et quelques autres, avaient été cause de beaucoup de tracasseries, et de bien des malentendus. Napoléon a répondu : « S'inganna (\\ se trompe). En premier lieu, c'était sa méchante physionomie [era sua cattiva faccia); ensuite, sa prétention de vouloir me forcer à recevoir la visite d'un officier deux fois par jour; puis sa lettre à Bertrand; sa demande pour que je vous renvoyasse, afin de nie donner un chirurgien de son choix ; la manière dont il m'a parlé relativement k la maison de bois; ses lettres pleines de douceur, suivies d'une série si longue de désagréments et de vexations, et sa manie de se servir toujours de mots équivoques, qu'il puisse ensuite interpréter de la manière la plus conforme à ses vues. Enfin, il a cherché k nous prouver qu'il peut nous causer mille désagréments, pour nous forcer k ployer, a lui demander humblement pardon, k nous rendre kPIantation^House^ et y être ses très humbles serviteurs.

« Il paraît que Warden a appris, a ajouté Napo-

(1) Madame Skeltoa fut accusée par le gouverneur d'avoir dit un jour, À dîner, à Napoléon que, d'après l'expérience qu'elle en avait, il ne trouverait pas Lon^wood agréable ; qu'à certaines époques de l'année ce séjour était hunlide, désagréable, froid et malsain : elle en allégua pour preuve qu'e le ne pouvait réussir à y élever de la volaille ; tandis qu'en bas, dans le jardin de la Compagnie, situé dans une vallée ombragée à quatre cents toises de là'environ, elle en élevait facilement. Madame Skelton et sa famille ont demeuré à Longwood pendant quelques mois, quatre ou cinq ans avant l'arrivée de Napoléon.

(Note de O'Meara.)

léon, que j*ai fait Tapplication de quelques vers de Shakespeare à M™® Montholon. Vous savez bien que je ne pouvais alors et que je ne puis même encore aujourd'hui citer des vers anglais, et je n'ai jamais prétendu faire parla des allusions relatives k M™* Montholon. Au contraire, je suis d'avis qu'elle possède plus de fermeté et de caractère que personne de son sexe. »

24 mars. — Napoléon s'est plaint d'enflures aux jambes; je lui ai recommandé quelques remèdes simples, dont il a fait usage.

Il m'a dit avoir passé toute la journée de la veille k lire les Mémoires secrets, écrits par lui-même, et qui sont l'ouvrage de P***, etc. « Ces libelles, a dit Napoléon, m'ont fait en France plus de bien que de mal; ils ont servi k irriter la nation et contre les écrivains, et contre ceux qui les ont payés ; car, en me représentant comme un monstre, et en publiant des faussetés scandaleuses et manifestes contre moi et mon gouvernement, ils ont avili la nation ellemême. C*** lui-même m'a servi par son ouvrage. P*** a été consul k ***; il encourut ma disgrâce pour avoir volé trois millions, dont il fut obligé de restituer une partie, car j'étais très sévère avec les consuls et les autres gens, et j'examinais toujours leurs comptes moi-même. A mon retour de l'île d'Elbe, j'envoyai, après la publication de son libelle, ce P***^ comme espion, k Londres; au moins il est censé avoir été envoyé par moi, puisque je permis qu'il y allât. Quoique ce fût un coquin, il avait de l'esprit, et on ne pouvait le soupçonner

d'après ses écrits. Vous voyez quelle confiance on doit accorder aux libellistes. Cet homme qui, en 1814, écrit un pamphlet contre moi, part, en 1815, comme espion, pour la police de la morne personne qu'il a si violemment attaquée. »

25 mars — J'ai vu Napoléon dans son bain : ses jambes sont en meilleur état; il a été de très bonne humeur. « Il paraît, M. le docteur, m'a-t-il dit, que, selon les livres que vous m'avez prêtés, j'ai, dans un âge très tendre, empoisonné une fille, que j'en ai empoisonné d'autres, par manière de divertissement; que j'ai assassiné Desaix, Kléber, le duc d'Abrantès, et je ne sais combien d'autres encore; que je me suis rendu k l'armée d'Italie composée de plusieurs milliers de galériens, qui se trouvèrent bien contents de voir en moi leur confrère. Il est singulier combien on croit d'absurdités de part et d'autre, faute de s'être entendus. Si Ton bràlait une maison en France, le peuple en attribuait l'incendie aux Anglais : Pitt! Pitt! c'était Ik la clameur générale. Rien ne pouvait dissuader la population française que l'embrasement de Lyon ne fût causé par les Anglais. D'un autre côté, vous croyez tout le mal qu'on vous disait de nous, et cette croyance étaittoujours encouragée par vos ministres. Votre**** aussi, k l'exception de Fox, qui était sincère dans son amour pour la paix, excitait*** contre moi. » Ici j'ai fait quelques observations, par lesquelles je révoquais en doute cette assertion. Napoléon répondit : « Quand ils ont fourni des bâtiments pour débarquer des hommes qui venaient m'asâas-*

siner, et qu'ils leur ont donné de l'argent, ne se SDiit-ils pas rendu complices de l'attentat?» Je répliquai qu'ils avaient fourni des bâtiments et de Turgent pour opérer une révolution, mais sans sîMoirque l'assassinat fût le moyen que dût employer une partie des hommes qui se chargeaient de l'entreprise. « Docteur, répliqua Napoléon, vous Mes un enfant ; ils ne l'ignoraient pas, eux. Cîn- (jiiante k soixante brigands, connus la plupart par leur projet d'assassinat, ne pouvaient essayer une révolution que de cette manière. On avait réimprimé à Londres, dans le même temps, un livre intitulé Tirer n'est pas assassiner; livre affreux qui, dans le temps, avait été imprimé sous Cromwell. On en permit la réimpression dans le dessein d'accréditer cette doctrine, que non seulement il n'y avait pas (le crime de m'assassiner, mais que c'était faire un acte louable et méritoire. Fox était, pour sa part, d'une opinion contraire. Ce grand homme écrivit à T'"*, pour lui annoncer qu'il avait, le matin, reçu la visite d'un coquin qui lui avait proposé de m'assussiner.

K Quand j'étais à l'île d'Elbe, ajouta Napoléon, je reçus la visite d'un gentilhomme anglais catholique, iigé de trente ans, et, à ce que je crois, duNorthumberland. Il avait dîné quelques semaines auparavant iivuc le duc de F***, et on avait parlé de la somme d'argent qu'on devait m'accorder tout les ans, d'a- ]>rrs la convention signée par les ministres des puissances alliées.

« Le duc rit de ce qu'il supposait bonnement

MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE 53

qu'on se conformerait à cette condition, et dît qu'il» n'étaient pas assez sots pour le faire. Ce fut là une des raisons qui m engagèrent à quitter Tile d'KIbe. Je ne crois pas que Castlereagh ait pensé que je formerais jamais un pareil projet ; autrement il eût fait stationner quelques frégates autour de Tile. Avec une frégate dans le port et une en dehors, il m'eût été impossible de partir pour la France, exepté tout seul, ce que je ne me serais pas exposé à faire. Si le roi de France lui-même eiit de fait croisé une frégate, avec un équipage choisi, à la hauteur de l'île, cela seul eût suffi pour me retenir. » J*ai demandé k Napoléon s'il pensait qu'il fût entré dans les vues des alliés de l'envoyer à Sainte-Hélène. « Eh mais ! a-t-il répondu, on en a beaucoup parlé. Cependant le colonel Campbell a positivement nié le fait. Il leur aurait fallu envoyer une armée contre moi; j'aurais pu tenir quelques mois. Mais les alliés avaient violé dans plusieurs articles le traité de \ Fontainebleau, ce qui m'autorisait et m'obligeait même k quitter l'île d'Elbe. Indépendamment de ce que j'ai dit plus haut, il était stipulé et convenu que tous les membres de ma famille auraient la permission de me suivre ; mais, par une violation de cet article, on ne voulut pas permettre a ma femme el a mon fils de rejoindre un époux et un père.

« En vertu du traité de Fontainebleau, le prince . Eugène devait avoir en Italie une principauté qu'il n'eut pas. Ma mère et mes frères devaient avoir des pensions qu'on leur refusa. Ma fortune particulière et les épargnes que j'avais faites sur ma liste civile.

devaient ra'être remises : au lieu de cela, en contravention avec le traité, on s'en empara dans les mains du trésorier La Bouillerie (1), et toutes les réclamations que je fis ne furent point écoutées. On confisqua la fortune particulière de ma famille, qui devait être regardée comme sacrée. On devait également maintenir les dotations assignées h Tarmée sur le Mont-Napoléon : on les supprima, et on ne paya pas les cent mille francs qu'on devait donner, comme pensions, à des personnes que j'avais désignées. Jamais, continua Napoléon, on n'a plus évidemment violé les conditions d'un traité que ne l'ont fait ces alliés; et cependant vos ministres ont l'impudence de dire à leur pays que j'ai été le premier à violer le traité de Fontainebleau. »

J'ai fait l'observation que les alliés avaient donné pour raison de leur conduite envers lui, qu'il s'était proposé le pouvoir absolu et l'empire de l'univers. « Non, non, répondit l'empereur, je désirais sans doute rendre la France la plus puissante nation du monde, mais je ne voulais rien de plus. Je n'ai jamais eu en vue la domination universelle ; je voulais faire de l'Italie un royaume indépendant.

(( La France a des bornes naturelles que je ne voulais pas franchir. Mon but était d'ôter a l'Angleterre la possibilité de faire la guerre à la France sans l'aide de quelques-unes des grandes puissances continentales, sans lesquelles, en efiet, elle ne devrait jamais s'y exposer. »

Nous parlâmes ensuite de Ferdinand, roi d'Espa-

(î) Le baron de La Bouillerie était trésorier général de la Couronne.

MEMOitlAL DE SAINTB-HRI^NE OO

gne. « Quand Ferdinand était à Valençay , dit Napoléon, il témoignait la plus grande aversion pour les Anglais, et déclara que la première chose qu'il ferait, à son retour en Espagne, serait de rétablir rinquisition. Vous autres Anglais, vous sentirez un jour que vous vous êtes fait un grand tort national en le replaçant sur le trône. Pendant son séjour h Valençay, il disait qu'il préférait rester en France à retourner en Espagne; et il m'écrivit plusieurs fois, en me priant de l'adopter et de lui donner une Française en mariage.

Je remarque, continua Napoléon, que vos ministres, ne pouvant nier plus longtemps que je n'aie fait du bien en France, s'efforcent d'en diminuer le mérite. Ils disent que ce fut Joséphine qui m'engagea à rappeler les émigrés : Joséphine était la plus aimable et la meilleure des femmes, mais elle ne se mêlait jamais de politique. Leur but est de persuader au monde que je ne saurais faire une bonne action d'après ma propre impulsion ; mais vos voyageurs anglais apporteront bien du changement dans l'opinion de votre nation . »

Sir Pultney et lady Malcolm, les capitaines Stanfell et Festing de la marine, arrivèrent à Longwood, et obtinrent une entrevue avec Napoléon. Quand ils sortirent, le capitaine *** exprima son étonne ment de trouver Napoléon si différent de ce qu'on l'avait représenté. « Au lieu d'un homme d'un caractère rude, impatient et impérieux, a-t-il dit, je l'ai trouvé doux, affable dans ses manières, et l'un des hommes les plus aimables que j'aie vus. Je n'oublierai

jamais les détails de l'entrevue que je viens d'avoir avec lui, ni combien est grande la différence entre la réalité et l'idée que je m'étais foite de sa personne. »

Sir Pultney Malcolm m'a témoigné un vif désir de voir se terminer le différend qui existe entre Napoléon et le gouverneur; et il a ajouté qu'il se présenterait bientôt deux occasions d'y parvenir, savoir : l'arrivée de lord Amherst et celle de l'amiral Plampin; qu'il souhaitait beaucoup que tous les deux fussent présentés par sir Hudson Lowe, et que, pour lui, il pensait que lord Amherst ne pouvait être présenté que par le gouverneur.

26 mars. — Napoléon a beaucoup parlé de la bataille de Waterloo. « Le plan de la bataille, a-t-il dit, ne donnera pas une grande idée aux historiens du talent de lord Wellington comme général. D'abord il n'aurait pas dû livrer bataille lorsque ses armées étaient séparées; il aurait dû, au contraire, les réunir et les camper avant le 15. Ensuite il avait mal choisi son terrain ; car, si la chance des armes se fût tournée contre lui, il n'aurait pas pu battre en retraite, par la raison qu'il n'y avait, sur ses derrières, qu'une seule route qui conduisît a la forêt. II a aussi commis une faute capitale, qui aurait pu entraîner après elle la ruine de son armée, sans qu'elle eût livré aucun combat ; et même, avant l'ouverture de la campagne, il s'est laissé surprendre. J'étais, le 15, à Charleroi, et j'avais battu les Prussiens avant qu'il en sût rien. J'avais gagné quarantehuit heures de manœuvres sur lui, ce qui était un

MÉMORIAL DE SÀINTB-HÉLÈNB 57

grand point ; et si quelques-uns de mes généraux eussent déployé la vigueur et le génie dont ils firent preuve en d'autres occasions, j'aurais^ sans donner bataille, pris son armée dans ses cantonnements* Mais ils étaient découragés, et s'imaginaient voir partout, devant eux, des armées de cent mille hommes chacune. Je n'avais pas moi-même eu assez de loisir pour m'occuper des détails secondaires de l'organisation de mes troupes. Je comptais, par la rapidité de cette opération, surprendre les ennemis et les battre partiellement. Je sus l'arrivée de Bu- / low à onze heures, mais je n'y fis pas attention ; / j'avais encore en ma faveur quatre-vingts chances ' /Ja^ cojitpe^ cent. Malgré la supériorité considérable de leurs forces numériques, j'étais convaincu que je devais remporter la victoire. J'avais environ soixante-dix mille hommes, dont quinze mille de cavalerie ; j'avais en outre deux cent cinquante pièces de ca- 'l non ; mais mes troupes étaient si supérieures, que je les jugeais capables de battre cent vingt mille enf nemis. De son côté lord Wellington avait sous ses ^if^/iïOordres environ quatre-vingt-dix mille hommes, et . *f. deux cent cinquanlÇ^îeces de canon, et Biilow avait trente mille hommes : ce qui faisait cent vingt mille hommes.

(1) Lorsque la Prusse, infidèle à son alliance avec Napoléon, tourna ses armes contre la France, ce fut le général de Biilow, qui, le 5 avril 1813, rempcrta près de Mœckcrn le premier succès dont les Prussiens eussent à se vanter dans cette guerre. 11 eut aussi une grande part à la batuilht de Leipzig, puis il combattit encore en Westphalie, en Hollande, en Belgique et pendant la campagne de France en 1814. Lorsque s'ouvrit la campagne de 1815, il fut chargé du commandement supérieur du 4* corps d'armée prussien et sa coopération à la bataille de Waterloo lui mérita de la part de son souverain d'être nommé colonel d'un régpiment de ligne qui porta dès lors son nom.

« Parmi toutes ces troupes, je ne comptais que les Anglais qui pussent lutter avec les miennes ; les autres m'occupaient fort peu. Je crois qu'il y avait à peu près trente-cinq à quarante mille Anglais que je ^ considérais comme aussi braves et aussi bons que *, , -, mes soldats. L'armée anglaise s'est fait connaître f\ *' avantageusement depuis peu sur le continent ; d'ail- ^-^ leurs, votre nation a du courage et de l'énergie." ;'^j Quant aux Prussiens, aux Belges et autres, il eût ^^ " suffi de la moitié de mon armée pour les battre. J'a, vais laissé seulement trente-quatre mille hommes pour observer les Prussiens. La perte de la bataille ^ vint d'abord de la lenteur de Grouchy, et de sa négligence à exécuter mes ordres; et ensuite, de ce que les grenadiers a cheval et la cavalerie commandée par le général Guyot, que j'avais en réserve, et qui ne devaient pas me quitter, s'engagèrent à mon insu; de sorte qu'après la dernière charge, lorsque les troupes furent battues, et que la cavale, rie anglaise se montra, je n'avais pas un seul corps en réserve pour lui résister ; sans cela, mes forces eussent été doubles des vôtres. L'attaque des Anglais réussit par ce motif, et tout fut perdu ; il n'y eut aucun moyen de rallier l'armée. Le général le moins habile n'aurait pas commis la faute de laisser une armée totalement sans réserve, et c'est pourtant i ce qui arriva alors : que la trahison s'en soit mêlée / ou non, je l'ignore. Telles furent les deux principales • causes de la perte de la bataille de Waterloo.

(( Si lord Wellington se fût retranché, continua t-il, je ne l'eusse pas attaqué. Comme général, son

plan n'indiquait pas de talent. Il déploya, sans doute, beaucoup décourage et de persévérance ; mais il perd un peu de son mérite lorsque l'on considère qu'il n'avait aucun moyen de retraite, et que, s'il eût été défait, il n'aurait pas sauvé un seul homme de son armée. Il dut le gain de la bataille, d'abord à la fermeté et à la bravoure de ses troupes, car les Anglais se sont battus avec le plus grand acharnement et le plus grand courage ; ensuite à l'armée de Blûcher, à^qui on devrait attribuer la victoire plutôt qu'au duc, parce qu'il a montré plus de talent comme général. Battu la veille, il avait rassemblé ses troupes, qu'il reconduisit au combat dans la soirée. Je crois cependant, continua Napoléon, Wellington un homme d'une grande fermeté. La gloire d'une semblable victoire est une grande chose, mais sa réputation militaire n'y gagnera rien aux yeux de l'historien.» Napoléon me parla alors de libelles publiés contre lui, et qu'il m'avait chargé de recueillir. « Jusqu'à présent, dit-il, vous ne m'en avez pas montré un seul qui méritât une réponse. Voudriez-vous que je répondisse a Goldsmith (1), P***^ ou à la Quatcrly

(1) Ce Groldsmith avait lonfftemps desservi Hon pays à Paris pour do Targcot ; puis, de retour on Angleterre, il chercha à échapper au châtiment et à gagner encore quelque argent, en accablant d'injures et d'im- E recalions l'idole qu'il avait encensée. Il est difficile d'amasser de plus orribles et de plus ridicules vilenies cpio n'en présente son Histoire secrète du Cabinet de Buonaparte. Le viol, l'empoisonnement, l'inceste, l'assassinat et tout ce qui s'ensuit sont accumulés par (Toldsniith sur Napoléon, et cela dès la plus tendre enfance. Il est vrai qu'il importe peu À ce misérable auteur de les rendre croyables et qu'il les détruits par les anachronismes, les alibis, les contradictions de toute espèce; le méprises des noms de personnes, des faits les plus authentiques, etc. Les Anglais disaient que c'était un si abominable libelle qu'ils en avaient honte eux-mêmes ; et ils convenaient que c'était si fort, qu'à l'exception des classes les plus vulgaires, cet ouvrage avait été un poison qui por-> tait son antidote <ivec lui.

Rcçiew:^ Ils sont si méprisables, et d'une faussetp si absurde, qu'ils ne méritent d'autre réponse quecelle d'écrire a chaque page: faux ! faux ! La seule vérité que j'y aie remarquée, c'est le récit de ma rencontre avec un officier sur le champ de bataille ; c'était Rapp, je crois ; son visage était couvert de sang, et je m'écriai : Oh ! comme il est beau ! Ce fait est assez vrai; et ils m'en ont fait un crime. Mon admiration pour le courage d'un brave soldat est considérée comme un crime, et l'on y voit la preuve que je me délectais dans le sang ! Mais la postérité me rendra la justice que l'on me refuse maintenant. Si j'avais été un tyran, un monstre, aurais-je reçu du peuple français et de l'armée tant de preuves d'enthousiasme et d'attachement ?

« Je me suis marié deux fois. Des motifs politiques m'ont engagé a divorcer avec ma première épouse, que j'aimais tendrement. La pauvre femme ! heureusement pour elle, elle mourut assez à temps pour ne pas être témoin de mes derniers revers. Qu'on demande à Marie-Louise avec quelle tendresse et quelle affection je l'ai toujours traitée. Après qu'elle eut été séparée de moi par la force, elle avoua dans les termes les plus touchants à ***, que son plus ardent désir était de venir me rejoindre dans mon exil, faisant, les yeux baignés de larmes, les plus grands éloges de ma conduite envers elle, et déplorant amèrement cette cruelle séparation. Est-ce là être un tyran farouche et impitoyable ? On reconnaît un honnête homme a sa conduite envers sa femme, sa famille et ses domestiques. J'ai certainement erré,

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE Gl

plus OU moins, en matière de politique ; mais je n*ai jamais commis un crime. Le docteur Warden me fait dire, dans son ouvrage, que je n'ai jamais commis de crime inutile, ce qui équivaut a dire que je ne me suis pas fait scrupule d'y avoir recours lorsque je me proposais quelque fin, ce que je nie également Jamais je n'ai désiré que la gloire et le bonheur de la France ; toutes mes facultés étaient tendues vers cet objet ; mais jamais je n'ai employé ni le crime ni l'assassinat pour y parvenir,

«Lord C***(l),non content de m'envoyer ici, aeu la bassesse de me faire tenir le langage qu'il a cru le plus favorable à ses vues : cest un homme ignoble. Peut-être désirait-il que je ne vécusse que peu de temps, et ne me font-ils pas mourir pour me faire dire tout ce qu'ils jugeront convenable. Jamais je ne me suis proposé la ruine de l'Angleterre. Nous étions ennemis, et j'ai fait mon possible pour avoir le dessus : l'Angleterre a fait de même. J'aurais toujours fait la paix, après le traité d'Amiens, en plaçant les deux pays dans des termes égaux quant aux relations commerciales. »

Je fis observer a Napoléon qu'il me semblait qu'il m^avait dit une fois que son intention aurait été de joindre l'Angleterre à la France. Il répondit : « J'ai dit que je ne pourrais réunir deux nations aussi étrangères l'une à l'autre. Si j'eusse réussi dans la descente que j'avais projetée, mon intention était d'abolir la monarchie, et d'établir une république à la place de l'oligarchie qui vous gouverne. J'aurais

(1) Lord CaMtIcrcagh. F. plus loin, p. 80, 8i,

62 MÉMORIAL DE SAINTE-HKI.KNE

séparé Tlrlande de TAngleterre; j'aurais fait de cette première une république indépendante. Non, non, j'aurais abandonné les Anglais à eux-mêmes, après avoir fait germer parmi eux les semences du républicanisme. »

J'ai dit à Napoléon que le lord Amherst, dernier ambassadeur anglais en Chine, était attendu sous quelques jours h Sainte-Hélène. Il me dit qu'il pensait que les ministres anglais avaient eu tort de ne pas lui ordonner de se soumettre aux usages du pays dans lequel il était envoyé, ou bien alors qu'ils ne devaient pas l'y envoyer du tout. Je lui dis que les Anglais eussent considéré comme avilissant pour la nation, que lord Amherst consentit h se prosterner comme on l'avait exigé de lui; que s'il s'y fût soumis, les Chinois ne se seraient pas contentés de cela, et qu'ils auraient exigé qu'il se conformât aux cérémonies exigées par les Japonais des Hollandais, qui avaient eu la bassesse de s'y soumettre; que d'ailleurs, lord Amherst était disposé à rendre à l'empereur de la Chine les mêmes hommages qu'à son souverain.

Napoléon répondit : « La chose est tout à fait différente. L'une est une simple cérémonie usitée par tous les grands dignitaires de la nation envers leur chef, l'autre n'est qu'une dégradation nationale exigée des étrangers seulement. Mon avis est que, quelle que soit la coutume d'une nation, dès qu'elle est suivie par les premiers personnages de son gouvernement, des étrangers ne peuvent se dégrader en s'y conformant, Des nations différentes ont des

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLÈNE iî3

coutumes différentes. En Angleterre, vous baisez la main du roi ; en France, cela paraîtrait ridicule et la personne qui le ferait, serait regardée avec mépris ; et cependant l'ambassadeur de France en Angleterre, qui se conforma h Tusage de baiser la main de votre roi, n'a pas été considéré comme s'étant dégradé. Il y a quelques siècles qu'en Angleterre, on servait le roi a genoux, la même cérémonie a lieu maintenant en Espagne. En Italie, vous baisez la mule du pape, et cela n'est pas regardé comme une bassesse. Un homme qui va dans un pays, doit se conformer a ses usages, et il n'eût été nullement dégradant pour lord Amherst de se soumettre, devant l'empereur de la Chine, aux cérémonies pratiquées par les premiers mandarins de cet empire. Vous dites qu'il était disposé k rendre à l'empereur les hommages rendu à son roi : vous n'avez pas le droit d'envoyer un homme en Chine, pour apprendre aux Chinois qu'ils doivent se confor mer k telle ou telle cérémonie, parce qu'on la pratique en Angleterre. Supposons maintenant, seulement pour l'exemple, que ce fût la coutume en Angleterre, au lieu de la main du roi, de baiser son derrière : eh! bien, faudrait-il que l'empereur de la Chine défît ses culottes, parce que cela serait la coutume en Angleterre ? »

Ces observations furent faites avec des gestes tellement analogues au discours, et si bien appropriée à la circonstance, que je ne pus m'empècher de rire pendant quelques instants ; Napoléon se joignit k moi de bon cœur.

64 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

« Si j'avais envoyé un ambassadeur en Chine, continua-t-il, je lui eusse ordonné de se faire instruire, par les premiers mandarins, du cérémonial usité devant l'empereur, et de s'y conformer si on l'exigeait de lui, mais de ne rien faire de plus. Peutêtre perdrez-vous maintenant, par cette preuve de bêtise, l'amitié de la nation, et de grands avantages commerciaux. » Je lui fis observer que nous pourrions aisément, au moyen de quelques vaisseaux de guerre, forcer les Chinois à nous accorder un traité favorable ; que, par exemple, nous pourrions les priver tout à fait de sel, au moyen de quelques croiseurs stationnés à cet eiiet. Napoléon répondit : « Ce serait bien la plus grande sottise que vous eussiez faite depuis plusieurs années, que de vous mettre en guerre avec un empire aussi immense, et qui possède autant de ressources que celui de la Chine. Sans doute vous réussiriez d'abord, vous vous empareriez de leurs vaisseaux, et détruiriez leur commerce; mais vous leur feriez connaître leur propre puissance. Ils géraient forcés de prendre des mesures pour se défendre contre vous. Ils réfléchiraient et diraient : Il nous faut égaler cette nation. Pourquoi souffririons-nous qu'un peuple aussi éloigné agisse envers nous comme il lui plait? Construisons des vaisseaux, mettons-y des canons, et rendons-nous leurs égaux. Ils feraient venir des artilleurs et des constructeurs de la France et de l'Amérique, même de Londres. Ils construiraient une flotte, et par la suite ils vous battraient.

Je dis a Napoléon qu'il était probable que lord

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 05

Amherst lui rendrait visite. 11 répondit: «s'il m'est présenté par le gouverneur, ou si celui-ci envoie quelque officier de son état-major avec lui, je ne le recevrai pas ; s'il vient avec l'amiral, à la bonne heure. Je ne recevrai pas non plus le nouvel amiral s'il doit m'être présenté par le gouverneur. Sa dernière lettre est une insulte pour nous. 11 dit que nous pouvons bien faire le tour de la maison de de miss Mason, mais que nous ne pouvons pas sortir de la grande route (l). Où est donc celte grande route ? je n'en ai jamais vu aucune. Si j'étais obligé de m'écarter de quelques pas, je m'exposerais à être tué par une sentinelle. La dernière fois que l'amiral est venu ici, il m'a parlé comme son avocat. 11 voulait que je le reçusse avec lord Amherst. Je ne recevrai pas même mon propre fils s'il devait m'être présenté par lui ? »

27 mars, — Napoléon était dans son bain ; il m'a donné quelques explications au sujet du secret qu'il m'a dit avoir gardé en Egypte, vis-à-vis do ses soldats, dans le moment que la peste s'était manifestée dans l'armée. « Une fois, dit-il, à l'hôpital, je touchai un soldat infecté, pour convaincre mes troupes que cette maladie dont ils étaient atteints n'était pas la peste, et je crois être parvenu à leur persuader, pendant près de quinze jours, que ce n'était qu'une fièvre accompagnée de bubons. Je visitais rarement l'hôpital, continua-t-il, parce que la sensibilité de mon odorat était telle, que les vapeurs me rendaient toujours malade. Corvisart et

(1) La grande route est un sontiur impraticable aux voitures.

mes autres médecins me conseillèrent de m'abstenir de ces sortes de visites. Dans mes campagnes en Europe, même, je ne le faisais que rarement. »

29 Mars, — Napoléon, étant encore dans son bain, me parla des manufactures anglaises, blâma les ministres de n'avoir pas profité des circonstances qui leur avaient offert les moyens de faire un traité commercial avantageux avec l'Espagne et le Portugal. « SI j'étais maintenant sur le trône, Ferdinand serait mon ami. Tant que les Espagnols et les Portugais conserveront leurs colonies dans le sud de l'Amérique, ils continueront d'être ennemis de l'Angleterre. Le monde est trop éclairé pour vous permettre de faire le monopole et d'être les seuls manufacturiers. Moi-même, durant mon régne, j'ai donné près de cinq cents couvents, sans aucun paiement, et a la seule condition qu'on s'engagerait à établir des manufactures. De plus, j'ai avancé à divers particuliers près de cinquante millions de francs, dans ma cassette, pour leur faciliter les moyens de faire fructifier leurs entreprises. Ils deyaient faire valoir mes fonds pendant neuf ans, sans en payer aucun intérêt ; ce terme expiré, le capital devait m'ètre rendu.

« En Angleterre, vos machines sont si nombreuses et si parfaites, que dans peu vous ne pourrez plus occuper de bras. » Je lui fis observer qu'une des causes de l'extrême misère de l'Angleterre, était le perfectionnement extraordinaire dans l'art mécanique. (( Mais, répondit Napoléon, vous êtes obligés d'avoir recours aux machines, parce que les choses

nécessaires à la vie sont deux fois plus chères en Angleterre que sur le continent; que vos taxes y sont six fois plus fortes, et parce que d'autres nations les emploient aussi. Sans cela vous ne vendriez pas vos marchandises aussi bon marché, et ne trouveriez pas de débouchés. En Allemagne, en Suisse, par exemple, on compte maintenant un grand nombre de mécaniques. »

Napoléon parla encore de lord Amherst, et observa que se seraitinsulter un ambassadeur chinois, s'il y en avait un à Londres, que de le soumettre aux mêmes cérémonies que celles exigées de l'ambassadeur anglais à Pékin. «Par exemple, dit-il, si le roi de France exigeait de l'ambassadeur d'Angleterre qui lui baisât les mains, ce serait, parce que ce n'est pas l'usage en France, lui faire une insulte, bien que cet ambassadeur y fût accoutumé à Londres. Par la même raison, demander à un mandarin de faire, devant le portrait du roi Georges une cérémonie semblable k celle que l'ambassadeur anglais fait devant sa majesté chinoise, est une sottise et une msulte pour la Chine. Un ambassadeur va dans un pays pour traiter des affaires, et non pour s'occuper des vaines cérémonies. Il devient comme l'un des premiers notables du pays qu'il habite alors, et doit se conformer à ses cérémonies. Si l'on exige de lui quelque chose de plus, il doit s'y refuser.

31 mars. — J'ai dîné à Plantation-House y avec le comte Balmaine, le baron et la baronne Sturmer ; le capitaine Gorrequer, etc. Les commissaires désiraient ardemment voir Napoléon.

68 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

2 as^ril. — J'aî vu Napoléon, il était assez gai. Je lui ai demandé s'il était vrai qu'il eût quitté l'Egypte parce qu'il avait reçu l'avis que le Directoire voulait l'y faire assassiner. « Non, répondit-il, je n'en ai jamais entendu parler, je n'y pensais même pas, et le Directoire n'en a jamais eu l'intention . Certes, les directeurs étaient jaloux de moi, mais ils ne nourrissaient aucune idée semblable; et, dans la situation où se trouvait la France, je ne crois même pas qu'ils aient pu désirer ma mort. Je suis revenu, parce que je pensais que ma présence était nécessaire à la république, et que le premier objet de l'expédition était accompli par la conquête de l'Egypte. » Je lui demandai s'il avait été l'auteur de ce projet, ou si c'était le Directoire. * L'un et l'autre, dit-il ; nous y avons pensé tous deux en même temps. »

Je lui répétai ce que j'avais dit de Montchenu au baron Sturmer.w Pour l'honneur de la France, dit-il, on aurait dû envoyer ici quelque homme du premier mérite, au lieu de placer ce vieillard au milieu des Anglais. ))

M. Churchill, de la Compagnie des Indes, et sa fille, sont venus hier voir Mme Bertrand, pour se procurer une entrevue avec Napoléon. Son Excellence prit cependant une très bonne manière d'empêcher que cette entrevue n'eût lieu, en les faisant accompagner de sir Thomas Reade. Il est probable que Napoléon, qui a beaucoup d'égards pour les dames, et qui savait déjà que miss Churchill est une personne accomplie, et qu'elle parle

le français avec aisance, aurait fait en sorte de se trouver avec eux comme accidentellemeni, si sir Thomas Reade ne se fût tenu tout le temps à les écouter.

Le capitaine Cook, de la Tortue y et M. Mackenzie, garde-marine du même vaisseau, sont venus h Longwood. M. Mackenzie occupait le m^me emploi à bord de Y Indomptable y capitaine Usher, lorsque Napoléon passa sur ce vaisseau à Tîle d'Klhe. Le capitaine Cook me dit qu'après avoir attendu quelque temps aux aguets, il avait vu Napoléon se promener dans le jardin, qu'il les avait envoyé chercher, et qu'il leur avait fait plusieurs questions. Il reconnut M. Mackenzie, qu'il trouva beaucoup grandi depuis qu'il ne l'avait vu ; il lui fit quelques questions sur le capitaine Usher. II demanda au capitaine Cook depuis combien de temps il était au service. « Depuis trente ans, » répondit-il. Napoléon parut en être surpris, et demanda à quelles affaires il s'était trouvé. Cook parla entre autres de Trafalgar. Napoléon lui demanda le nom du vaisseau qu'il montait, et lui fit diverses questions sur la bataille. Il s'informa aussi d'où il venait, et finit par lui demander où il allait dîner ; — « Au camp, » répondit-il. — « Au camp, répéta Napoléon; alors, prenez garde de vous enivrer. »

Je répétai a Napoléon que le garde-marine ou l'aspirant avait dit que les hommes de l'équipage du vaisseau V Indomptable l'aimaient beaucoup, « Oui, a répondu Napoléon, je le crois bien ; j'avais l'habitude de me mêler parmi eux, de leur parler ami-

calement, et de leur adresser toutes sortes de questions. Ma franchise les étonnait; elle ressemblait si peu à la manière dont ils étaient traités par leurs officiers! Vous autres Anglais, vous êtes aristocrates ; vous tenez toujours une immense distance entre vous et lepojjolo (peuple). Je lui fis remarquer qu'à tord d'un vaisseau de guerre il était nécessaire de tenir les simples matelots à une grande distance pour les maintenir dans le respect qu'ils doivent aux officiers. « Je ne pense pas, répondit Napoléon qu'il soit nécessaire de les tenir si loin que vous le faites ; pourvu que les officiers ne boivent ni ne .mangent avec eux et ne leur laissent pas prendre trop de liberté, je ne vois pas la nécessité d'une plus grande réserve. La nature a formé tous les hommes égaux. J'ai toujours eu coutume de me mêler parmi les soldats et les hommes du peuple, de m'entretenir avec eux, de m'intéresser a leurs affaires et de leur parler amicalement. Au corrtraire, les généraux et les officiers, // traitai poco beney et je les tenais à une grande distance.

« J'ai demandé, continua-t-il, au vieux marin où il devait dîner, et l'ai averti de ne pas s'enivrer. Il m'a dit qu'il était marié et n'avait pas d'enfants. Interrogé sur ce qu'il prétendait faire de son argent, il me dit qu'il le laisserait à un hôpital ; je lui de- ^mandai alors s'il n'avait ni neveux ni nièces, en lui recommandant de leur léguer ses richesses, plutôt qu'a un hospice,

« Vous avez apporté à Gourgaud, me dit-11, un livre sur la bataille de Waterloo. L'auteur dit que

je suis an imbécile, que mon armée était un amas de voleurs, et que j'avais commis une des fautes les plus graves qu 'un guerrier pût commettre, de m'engager avec Wellington, tandis qu'il était aj)puyé sur les derrières par une forêt. La grande faute de lord Wellington fut cependant d'attaquer dans cette position, d'autant mieux qu'il n'y avait -y qu'une seule route qui conduisit à cette forêt ; et 4 ' en cas de défaite, il n'aurait pu parvenir à se reti- fV '•' ^ ^ rer. Pour bien effectuer une retraite, il est néces- ^^ '•*• salre d'avoir plusieurs routes, par lesquelles l'ar- ,r^; ' ' mée puisse reculer en grosses masses et avec '' célérité, et où elle puisse se défendre en cas d'attaque. Il aurait fallu douze heures de tranquillité pour que l'armée de Wellington eût pu traverser la forêt. La défiance d'une armée battue, cherchant a efiFectuer sa retraite par une seule route, eût été telle, qu'elle eût causé sa ruine en cas d'attaque. Un autre pamphlétaire a dit que j'avais conquis l'Italie avec quelques milliers de galériens. Le fait ^. est que peut-être il n'avait jamais existé une aussi belle armée. Plus de la moitié était composée de '^ ^* gens instruits, de fils de marchands, d'hommes de . '-* loi, de médecins, de riches fermiers, et de la bour- >-'' geoisie. Les deux tiers savaient écrire, et pouvaient devenir officiers. J'eusse été embarrassé de dire dans un régiment quel était le meilleur sujet, ou de nommer celui qui avait le plus mérité de l'avancement ; ils en étaient tous dignes. Oh ! continua- t-il avec émotion, si toutes mes armées eussent été semblables ! En marche, il m'arrivait souvent d'appe-

^ I ^^ A ^ 1 ' /> :- '*'*.-< /' i-t <i > if-'

1er le premier soldat et de le faire écrire sous ma dictée. A Tinstant j'étais entouré d'une douzaine, empressés de le faire, car il y en avait peu qui n'écrivissent pas avec la plus grande facilité.

« En supposant même que l'armée française eut été un amalgame de brigands, de vagabonds, de gens sans aveu, ce qui n'était vrai sous aucun rapport, il ne convenait pas à un Français de le publier en pays étranger. Mais, heureusement pour vos projets, vous avez trouvé des Français plus ennemis de la France que les Anglais eux-mêmes. Peut-être y a-t-il chez vous plus d'esprit national qu'en France ?Vous êtes insulaires, c é lo spirito insolare ; d'un autre côté, il y a longtemps que votre révolution est terminée : pour juger sainement des deux nations, il serait nécessaire de les voir toutes deux immédiatement après une révolution. D'ailleurs, vos ministres ont k leur solde plusieurs Français, pour écrire contre leur patrie tout ce qu'on leur ordonne. »

Napoléon a ensuite parlé de Hoche : « Hoche, a-t-il dit, fut un des premiers généraux que la France ait produits. Il était brave, intelligent, plein détalent, de résolution et de pénétration. Il était, en outre, ambitieux ; s'il eût débarqué en Irlande, selon son désir, il aurait sans doute réussi, parce qu'il possédait toutes les qualités nécessaires pour assurer le succès d'une entreprise. Il était accoutumé à la guerre civile, et savait la faire avec avantage : il avait pacifié la Vendée, et il aurait dirigé .les Irlandais avec intelligence, s'il eût été à leur

MÉMORIAL DB SÀlNTE-HÉLENE 73

tète. Belle figure et beaucoup de talent : il était entreprenant ; mais probablement, par suite de quelque maladresse ou d*un malentendu, on le mit il bord d'une frégate qui n'arriva pas jusqu'à la côte d'Irlande, tandis quo le reste de l'expédition, montant à environ dix-huit mille hommes, entra dans la baie de Bantry, oii les soldats restèrent pendant quelques jours parfaitement les maîtres d'opérer leur débarquement. Mais Grouchy, qui, a ce que je crois, avait le commandement après Iloche, ne sut pas comment s'y prendre ; en sorte qu'après Mre demeuré dans l'inaction, il fit lever l'ancre, et les bâtiments revinrent en France sans avoir rien tenté. Si Hoche était arrivé, vous auriez perdu l'Irlande.

« Si les Irlandais, a-t-il ajouté, m'eussent député d'honnêtes gens, j'aurais certainement fait une tentative pour débarquer en Irlande ; mais je n'avais pas de confiance ni dans l'intégrité ni dans les talents des meneurs irlandais qui étaient en France. Ils n'avaient aucun plan à soumettre, étaient divisés d'opinion, et se querellaient continuellement ensemble. Je n'avais qu'une idée bien médiocre de l'intégrité de cet O'Connor dont on parlait tant parmi vous. »

4 avril, — Napoléon s'est habillé, et est passé dans la chambre de billard : il était très bien disposé ; il a

(1) Arthur 0'Coiinor,cn I796,ctait entre avec son ami lord Edouard Fitz» Grerald, dans la société qui s'était organisée sous le nom d'Irlandais-anis, en se recrutant des autres sociétés secrètes, telles que les Enfants de la Lumière et les Defenders^^ et cela sans aucune distinction de culte. Tous deux reçurent du Directoire exécutif de cette ligue, qui comptait avec eux trois autres membres, le mandat de se rendre sur le continent, pour

parlé de ramirauté, m'a demandé qui signait les commissions des officiers de marine : il a paru surpris que le roi n'en signât aucune. « Eh quoi ! la commission de Nelson n'était pas signée par le roi Georges ? » J'ai répondu que non, et j'ai dit que le roi 'lie signait que les commissions des officiers de terre et des troupes de mer; mais que Sa Majesté ne se mêlait pas des promotions navales. « Qui nomme l'amirauté ?» a dit Napoléon. J'ai répondu : c C'est le souverain. — En ce cas, a-t-il continué, ce n'est qu'un subterfuge ; car si lie roi désire donner un commandement, ou avancer un officier, son unique marche est de faire connaître son intention aux membres de l'amirauté, qui n'oseront pas refuser, dans Fa crainte de perdre leurs places. »

voir quelle assistance ils pourraient trouver afin de soutenir l'indépen dance do leur patrie. Le général Hoche fut charge par le gouvernemenrépublicain du titre de négociateur. O'Connor demeura seul chargé de traiter avec le général Hoche ; mais, en négociant le projet d'invasion de l'Irlande, il stipula expressément son indépendance, tin plan mal conçu et fondé principalement sur la notion inexacte qne i'ile tout entière était disposée à se soulever contre la Grande-Bretagne, fit d'abord échouer l'expédition française, dont plusieurs circonstances contrarièrent ensuite le débarquement. O'Connor n'en continua pas moins son rôle de libérateur ; et malgré les tentatives d'une nouvelle expédition, malgré toute la propagande en faveur de ses compatriotes, il ne put empêcher l'annexion de l'Irlande à la Grande-Bretagao ; il fut banni et jeté sur les côtes de Hollande, d'où il se rendit à Paris en septembre 1803. Bonaparte, alors Premier Consul, le nomma, le 29 février 1804, général de division au service de France, et l'envova à l'armée des côtes d'Ecosse, où il fut mis à la tète de la brigade irlanaaiso. De retour à Paris à Tépoque <lu sacre de Napoléon, O'Connor s'informa des desseins du gouvernement impérial au sujet du rétablissement de l'indépendance de l'Irlande , qui était l'âme de toute sa vie ; mais des difficultés qui s'élevèrent ne lui permirent pas de prendre part aux préparatifs de 1 expédition contre l'Angleterre. « La franchise de son caractère, a dit M. Fisquet, un de ses biographes:, et l'indépendance de son caractère et son attachement inébranlable pour la cause de la liberté le rendirent peu agréable à Napoléon, qui ne l'emplova jamais. »

Un de ses frères, qui s'était mis à la tète des DefenderSy et que l'on avait accusé d'avoir cherché à favoriser une descente des Français, fut condamné à mort et exécuté au mois d'août 1795.

AÉMORIAL i)E SAINTB-HÉLÈNB 75

J*ai fait en réponse Tobservation que le souverain avait quelquefois nommé un amiral, ou un commandant en chef, qui n'était pas tout a fait dans le goût de Tamirauté ; mais que, dans de tels cas, il dépendait du choix des lords de confirmer ou non les promotions faites par le roi, excepté pour certaines places vacantes qui lui appartenaient ou par droit ou par usage.

c Bah ! a dit Napoléon, s'ils ne confirmaient pas les promotions, est-ce que le roi ne leur donnerait pas la démission de leurs places ? Le roi peut avancer qui il veut. Il a un grand pouvoir, parce qu'il nomme les ministres, et commande a ceux qui ont la direction de tout.

c Les ministres, excepté dans des cas bien rares, aiment trop leurs places pour s'exposer a les perdre en contrariant les vœux du souverain. 11 m'est arrivé a moi-même qu'un ministre m'a dit : Sire, je n'y peux consentir, c'est contre mon opinion, et j'aime mieux résigner que de céder. » J'ai remarqué qu'il ne manque pas d'exemples, en Angleterre, de ministres qui ont abandonné leurs places pour ne pas céder aux volontés de la Couronne, quand elles étaient contraires à leurs principes ; que le roi d'Angleterre a une grande autorité sur l'armée et sur la marine ; mais qu'il n'exerce, sur les autres classes de citoyens, aucune influence, excepté celle qui résulte delà sagesse et de l'utilité des mesures employées par le gouvernement.

' € Eh ! quelle plus grande autorité avais-je en

76 MBMOllIAL DB SAINTE-HBLÈNB

France ? a dit Napoléon ; que pouvaîs-je faire, sinon avec les classes dont vous venez de faire l'exception?» J'ai fait l'observation qu'en France il n'y avait de liberté ni dans le discours ni dans la presse, et qu'un homme pouvait être jeté en prison, et y être retenu pendant un temps illimité, pour avoir voulu s'opposer aux mesures du gouvernement. Napoléon a répondu : « II n'y avait pas certainement en France cette liberté de discussion dont on jouit en Angleterre, quoiqu'il y eût quelquefois une opposition très forte dans le Sénat; la liberté dans les discours et celle de la presse n'y étaient pas aussi grandes : mais que pouvais-je faire à un banquier ou à toute autre personne indépendante qui s'opposait ii mes mesures ?Le mettre en prison, le vexer, et le fatiguer par des arrestations ? Il pouvait en appeler au Sénat et aux lois, outre que c'eût été une méprisable manière d'agir. Je ne nie pas que l'ancienne constitution de la France ne fût très mauvaise, et qu'elle n'eût besoin d'être de nouveau modifiée ; mais la constitution que je donnai aux Français quand je revins de Tile d'Elbe était excellente : la seule faute qu'on pût me reprocher, c'était de me réserver trop peu de pouvoir en main, et d'en confier peut-être trop dans celles du Sénat. Je ne pouvais faire emprison- -ner un homme, ou le condamner à une amende, ; sans un jugement ; et il me fallait, pour lever une conscription, un décret qui m'y autorisât. On avait rendu une loi sur la liberté de la presse. »

J'ai dit à Napoléon que ses ennemis avaient

MÉMORIAL DE SAINTB-RÉLBNB 77

affirmé que la constitution qu'il avait donnée n'était que transitoire ; et que, si la victoire eût consolidé sa nouvelle puissance, il eût bientôt établi son ancien système, c Non, non, a répondu vivement Napoléon ; j'aurais maintenu la dernière constitution, convaincu que l'ancienne avait besoin d'un grand changement. Je suppose que c'est lord Castlereagh qui a donné cette assurance ; mais il n'est pas prudent de croire tout ce qu'il dit à mon sujet. Vous savez quelles faussetés il a débitées et publiées depuis mon arrivée dans cette île. Que de contes n'a-t-il pas fait répandre aussi sur Murât !

« J'aurais consenti aux conditions proposées à Francfort, où le Rhin devait former les limites naturelles de la France. »

J'ai pris la liberté de faire l'observation qu'on pouvait naturellement craindre qu'il n'acceptât pas le traité de Paris, dont les conditions étaient encore pires. « Si, répliqua Napoléon, j'aurais strictement observé ce traité; je ne l'eusse pas fait moi-même, mais, le trouvant fait, j'y aurais adhéré, et j'aurais conservé la paix. »

Une partie de la conversation qui eut lieu me donna occasion de faire quelques remarques sur le maréchal Davout, et aussi de demander à Napoléon SI on devait considérer ce général comme un des meilleurs. « Non, il s'en faut de beaucoup ; cependant c'est un bon officier. On lui a reproché d'avoir levé des contributions énormes ; mais c'était pour 1 armée. Il est nécessaire qu'une armée, surtout quand elle est assiégée, ne manque de rien. Quant

à être le premier des généraux français , il s'«n faut de beaucoup, quoiqu'il soit un bon officier. » J'ai alors demandé k Napoléon quel était le plus habile général français. « Cela est difficile k dire, a répondu Napoléon ; mais il me semble que c'est Suchet. Auparavant c'était Massé na ; mais on peut le considérer comme mort : il a une maladie de poitrine qui l'a changé de manière k le rendre méconnaissable. Suchet, Clausel et Gérard sont^ k mon avis, les meilleurs des généraux français : il est difficile de dire lequel l'emporte sur les autres, attendu qu'ils n'ont pas souvent commandé en chef, circonstance indispensable pour juger ..du talent d'un général. » Il a aussi fait mention dé Soult en des termes honorables. :

Nous avons fait, avec les officiers du 53®, une chasse aux rats, dans le camp de ce régiment. Nous en avons tué une grande quantité. Le délabrement des bâtiments de Longwood, tous cohst truits en vieux bois, favorise singulièrement l'accroissement de ces animaux.

Mais le mauvais état des toits, formés de bois recouverts de poix et de goudron, donnait lieu k des inconvénients bien autrement insupportables encore. Ce mélange se fondait très facilement aux rayons d'un soleil aussi ardent, et formait un grand nombre de crevasses, au travers desquelles la pluie abondante des tropiques s'introduisait sour vent par torrent (1). La comtesse de Montholon, a

(1) Toutes les additions faites à ce vieux bâtiment avaient des toits en C3 genre. Comme ce livre peut tomber dans les mains de (juolques le^-

plusieurs fois, pendant la nuit, été obligée de trans* porter son lit et celui de ses enfants dans diversef parties de la chambre qu'elle habitait, pour ne pa^ être inondée avec eux. La nature des substances qui entrent dans la construction de ces toits rèntj ces inconvénients irrémédiables, parce que queir ques heures de soleil produisent de nouvelle^ crevasses.

6 ar/'iV. - — Napoléon, de très bonne humeur, a parlé du marquis de Cornwallis avec beaucoup d'éloges. « Cornwallis, a-t-il dit, était un homme probe, généreux et sincère, un très brave homme ^ Ce fut le premier Anglais qui m'ait fait concevoir une bonne opinion de sa nation. Son intégrité, ssi fidélité, sa franchise et la noblesse de ses sentiments me donnèrent de vous une idée très favorable. Je me rappelle que Cornwallis disait un jour : « Il y a de certaines qualités qu'on peut acheter; mais un bon caractère, la sincérité, et le calme à l'heure à\y danger, ne peuvent pas s'acheter. » Ces paroles me firent impression. Je lui donnai un régiment de cavalerie, k Amiens, pour lui servir de récréation, et il avait coutume de manœuvrer en sa présence. Les officiers de ce régiment l'aimaient beaucoup. Je ne crois pas qu'il fut un homma de premier talent, mais il avait une grande probité, ainsi que beaucoup de sincérité.

tciips qui pourraient ne pas ajouter foi à cotte description, je les prie de prendre «les renseignemeûts auprès des personnes rospoctabics qui peuvent toucher à Sainte-Hélène, pour savoir si tel n'était pas l'état do i:t maison dans laquelle Napoléon a rendu le dernier soupir.

{Note de O'Meara,)

« Il n'a jamais manqué à sa parole, à Amiens; le traité était prêt, et il devait le signer a neuf heures à l'hôtel de ville.

« Il arriva quelque chose qui Tempêcha de le faire, mais il fit dire aux ministres français qu'ils pouvaient considérer le traité comme signé par lui, et qu'il le signerait le jour suivant. Un courrier d'Angleterre arriva le soir, avec des ordres de refuser son consentement à de certains articles, et de ne pas signer le traité. Quoique Cornwallis eût pu facilement se prévaloir de cet ordre, il dit qu'il considérait sa promesse comme sa signature, et il écrivit à son gouvernement qu'il avait promis, et qu'ayant donné sa parole, il voulait la tenir; que s'il n'était pas content, il pouvait refuser de ratifier le traité. C'était un homme d'honneur. Anglais comme ils devraient l'être tous. Il aurait fallu envoyer un Cornwallis ici, au lieu de cet individu, misérable assemblage de fausseté, de bassesse et de soupçons. Je fus très affligé quand j'appris sa mort. Quelques personnes de sa famille m'écrivaient, dans l'occasion, pour demander des grâces pour quelques prisonniers, et je les leur ai toujours accordées. »

Il parla ensuite sur ce qu'il s'était livré lui-même aux Anglais, et observa : « Ma remise entre vos mains n'est pas une affaire aussi irréfléchie que vous l'imaginez. Avant d'aller k l'île d'Elbe, lord Castlereagh m'offrit un asile en Angleterre, et il me dit que j'y serais très bien traité, et encore bien mieux qu'à Tile d'Elbe. » Je dis à Napoléon que l'opinion contraire était admise en Angleterre,

et que lord Castlereagh assurait qu'il avait lui-même repoussé la demande faite par Napoléon de vivre en Angleterre, dans une retraite qu'il choisirait.

«La vérité est, a répondu Napoléon, qu'il m'a proposé lui-même cette retraite, avant que je n'allassse à l'ile d'Elbe. Castlereagh dit à Caulaincourt : Pourquoi Napoléon veut-il aller a l'île d'Elbe? Qu'il vienne en Agleterre, il sera reçu à Londres avec la plus grande considération ; il y éprouvera le meilleur traitement possible. Il ne faut cependant pas qu'il en fasse la demande, cela entraînerait une trop grande perte de temps; mais qu'il se livre à nous sans conditions, et il sera reçu avec le grand respect. Ce discours a eu beaucoup trop d'influence sur moi! »

J'ai demandé à Napoléon son opinion relativement au baron de Stein. « C'est, dit-il, un patriote, un homme à talent et d'un caractère actif et remuant, m J'ai fait l'observation que Stein lui avait fait plus de tort que Metternich,ou que toute autre personne, et qu'il avait efficacement contribué à sa chute. « Point du tout, a répondu Napoléon, c'était certainement un homme à talent; mais si on l'eût écouté, le roi de Prusse eût été perdu sans retour. Stein était toujours à intriguer, et voulait que la Prusse se déclarât contre moi, avant l'époque favorable, ce qui aurait causé sa ruine. Mais le roi était plus prudent que lui, et ne se déclara qu'au moment convenable, c'est-à-dire à l'époque du désastre de la Russie, dont il tira aussitôt avantage. » Il y eut ici une pause ; Napoléon fit quelques pas en avant, s'arrêta, me

regarda et dit avec expression : « Personne, excepté moi-même, ne m'a fait de mal ; je puis dire que j'ai f été mon unique ennemi : mes propres projets, cette | expédition de Moscou, et les accidents qui en furent \ ia suite, ont été les causes de ma ruine. Je fus cause \ du renvoi de Stein de la Cour de Prusse (1); mais il eût été très heureux pour moi que l'on eût suivi ses avis; car la Prusse se fût déclarée avant le temps, et je l'aurais écrasée comme cela (levant un pied et faisant un mouvement comme s'il eût écrasé une mouche). J'aurais pu, continua-t-il, soqs le plus léger prétexte, détrôner le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche aussi aisément que je fais cela (étendant un de ses pieds). Excepté pour moi, j'étais alors trop puissant pour tout le monde pour que l'on pût me faire du mal impunément. »

Je lui ai demandé si M.*** était un homme d'un grand talent. « Pas du tout, a-t-il répondu; è èwf^iardo e intrigante, è intrigante e bugiardo (2) : c'est là la somme totale de son caractère.

(1) Le baron de Stein, ministre de Prusse, se trouvait à Wilna. Réfugié en Autriche, le baron de Stein devint le centre des tendances

anti-napoléoniennes qui commencèrent à se manifester en Allemagne, et il contribua puissamment à la fondation et au développement de la société secrète nommée Tugcndbund^ laquelle en réunissant toutes les classes du peuple allemand, prépara en même temps raffranchissement du pays et l'établissement d'institutions libérales. En 1812, le baron de Stein lut appelé en Russie^ et contribua par ses conseils à préparer la coalition contre Napoléon. « Après l'entrée des alliés en Saxe, il fut mis à la tête du Conseil de tous les pays allemands, rendus à leurs gouvernements respectifs, et fit dans ce poste des efforts inouïs, pour augmenter la vigueur des opérations. Il vint à Paris en 1814, et s'opposa de toutes ses forces aux bases du traité de paix, qu'il ne trouvait pas assez rigoureuses pour la France. Mais déjà son rôle politique était fini ; il parut au Congres de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, sans y prendre aucune part. Sa disgrâce eut pour cause, d'un coté les intrigues du ministre de Bavière, qui soupçonnait avec raison Stein de vouloir partager l'Allemagne entre les souverains de Prusse et d'Autriche : de l'autre, la prépondérance du parti absolutiste. »

(2) C'est un menteur et un intrigant, un intrigant et un menteur'.*.

« Lord Whitworth, a continué Napoléon, dans la fameuse entrevue qu'il eut avec moi, et pendant laquelle je ne me montrai aucunement violent, dit en sortant qu'il était très satisfait de la manière dont je l'avais traité, et qu'il espérait que tout irait bien. Il le répéta k quelques-uns des ambassadeurs des autres puissances. Peu de jours après, quand les journaux anglais rapportèrent l'entrevue, et dirent, d'après lui, que j'étais entré dans un accès de rage, cela excita l'étonnement de tout le monde, surtout de ces ambassadeurs, qui lui firent des remontrances et lui dirent : Mylord, comment ce détail peut-il être exact? vous savez que vous êtes convenu avec nous que vous étiez bien content et bien satisfait de votre réception, et que vous fûtes d'avis que tout irait bien. Il ne sut que répondre : mais ce détail est vrai aussi. »

J'ai dit à Napoléon qu'on avait fait mention, dans un des journaux, qu'il avait envoyé un charpentier à Alger ou à Tunis, pour apprendre aux corsaires a construire des bâtiments; il a répondu : « Jamais. Il est possible qu'ils se soient procuré quelque charpentier français, mais non pas avec mon consentement. Ils ont pu se procurer quelqu'un à Marseille ; à Constantinople, quand les Turcs étaient en guerre avec la France, il y avait un charpentier de navire nommé Lanusse. Au lieu de secourir les pirates, j'ai proposé k l'Angleterre de les exterminer, ou au moins de les forcer k vivre en honnêtes gens ; vos ministres n'ont pas voulu y consentir. Il n'y avait personne qui eût plus de dégoût ni plus de mépris

pour ces canaglie de pirates ou qui les traitât plus mal que moi.

c( Ce n'était pas la politique des ministres anglais de détruire ces barbares, car ils l'eussent fait depuis longtemps. En permettant à ces misérables de piller, vous accapariez à vous seuls la plus grande partie du commerce de la Méditerranée, parce que les Suédois, les Danois, les Portugais et autres, eussent craint d'envoyer leurs bâtiments dans ces parages, et que, par conséquent, durant la guerre, vous aviez presque tout le commerce de la Méditerranée. La raison pour laquelle vous avez envoyé cette expédition a Alger, était pour vous remettre en grâce avec les Italiens, et pour empêcher qu'ils ne me regrettassent; et vous avez bien fait en ce sens, car les Italiens eussent été mécontents et auraient crié que, sous le règne de Napoléon, ils étaient au moins iiflTranchis des attaques des pirates et des corsaires.

Cetto ex[>édition ne mérite d'être citée que pour kl griiiide bravoure et pour l'adresse nautique qu'ont df^phïvées l'amiral et ceux à qui il commandait. Dans les négociations, lord Exmouth n'a pas suivi lu vraie mnrche, attendu que l'extinction de la piraterie > la reddition de la flotte, et un engagement de ne plus construire de bâtiments armés (à moins que le Griirid-Seigneur ne fit la guerre à quelques puissances européennes), devaient être les conditions mine qitd non. Vous dites qu'il a été stipulé qu'on ne fera que des prisonniers et non des esclaves. Je crains beaucoup que si ces barbares font quelque diflérence entre le sort d'un prisonnier et celui d'un

MEMORIAL DE SAIXTE>HÉlÈME 85

esclave, ce ne soit au désavantage du premier; car ces misérables avaient quelque intérêt à conserver la vie de leurs esclaves, afin d'en obtenir une rançon, tandis qu'avec des prisonniers, n'ayant plus aucune expectative, et donnant, par conséquent, un libre cours à leur cruauté naturelle, et à leur haine mortelle pour les chrétiens, il les mutileront et leur feront subir une mort cruelle. Je pense que vos ministres ont ordonné à lord Exmouth de ne pas abolir toute la piraterie, mais simplement de lui donner un échec, afin de punir, jusqu'à un certain point, les Algériens, faire respecter votre pavillon, et gagner la faveur des Italiens et des autres Etats méditerranéens, que vous aviez perdue en les abandonnant si misérablement à leurs oppresseurs : car, si les pirates eussent été totalement anéantis, toutes les nations auraient pu commercer avec sécurité; ce qui ne serait pas d'accord avec vos vues d'accaparer la principale partie du commerce de la Méditerranée et de l'Océan. Vous dites que l'expédition a donné un nouvel éclat à votre marine (1) ; certainemen, cette affaire a été très belle, mais votre marine n'a pas besoin d'un nouvel éclat.

« Je suis d'avis que cette expédition était très mal combinée. Vous couriez le risque d'être battus par les barbares et de perdre deux ou trois bâtiments, même étant victorieux. Vous avez perdu mille hommes, en tués et mis hors de combat, et

(1) J'ai fait robservation qu'en conséquence des échecs que nous avions o prouvés de la part des Américains, il était désirable que notre marine s e relevât par quelque actiou d'éclat.

(Note de O'Meara.)

cînq OU six de vos bâtiments ont été abîmés : or la vie et les membres de mille braves matelots anglais ont plus de prix et sont plus importants que la totalité des Etats barbaresque. Bloquer le port avec un vaisseau de soixante-quatorze, et deux ou trois frégates, sous le commandement du capitaine Uscher ou Maitland, vous eût obtenu d'aussi bonnes conditions, sans que vous eussiez perdu un seul de vos hommes.

« J'ai toujours conçu une haute idée de vos matelots, a continué Napoléon. Lorsque je revenais de Hollande avec Marie-Louise, nous nous arrêtâmes il Givet pour nous reposer. Pendant la nuit, un temps orageux, accompagné de vent et de pluie, survint et enfla tellement la Meuse, qu'elle emporta le pont des bateaux. Je désirais beaucoup me mettre en route, et j'ordonnai k tous les bateliers de se rassembler sur la place, afin de me don ner le moyen de traverser. Ils dirent que les eaux étaient si hautes, qu'on ne pourrait traverser la rivière de deux ou trois jours. J'interrogeai quelquesuns d'entre eux, et je découvris que c'était des marins d'eau douce. Je me souvins alors qu'il y avait dans les casernes des prisonniers anglais, et j'ordonnai que les plus vieux et les meilleurs matelots me fussent amenés sur le bord de la rivière. Les eaux étaient très hautes, et le courant rapide et dangereux. Je leur demandai s'ils pouvaient réunir une quantité de bateaux de manière à traverser la rivière. Ils répondirent que c'était possible, mais périlleux. Je leur dis de s'en occuper sur-le-champ. Dans le

cours de quelques heures, ils réussirent à faire ce que nos imbéciles de mariniers avaient déclaré impossible ; et je traversai le fleuve avant la fin du jour. Je fis donner une somme d'argent à ceux qui avaient travaillé, des habits et la liberté. Marchand était alors avec moi.

c( Quand je débarquai a Tîle d'Klbe, a dit Napoléon, avec Uscher, ma garde n'était pas arrivée, et Uscher m'en composa une, composée de marins, sous les ordres d'un sous-officier, qui restèrent constamment a Porto-Ferrajo, et formèrent ma garde pendant quelques jours ; je n'eus qu'à nie louer d'eux Quand mes gardes arrivèrent, ils fraternisèrent avec les marins et les matelots On les voyait souvent se promener ivres dans les rues, bras dessus, bras dessous, chantant et se donnant la main tous ensemble. Vos matelots s'étonnaient de la familiarité avec laquelle je les traitais, si différente de la morgue aristocratique à laquelle ils avaient été accoutumés. Je crois que pas un homme du bâtiment n'aurait eu l'idée de me déplaire quand il l'aurait pu. Lorsque je les quittai, j'ordonnai qu'on donnât un napoléon :à chacun d'eux, et je fis a Uscher présent d'une boîte avec mon portrait enrichi de diamants. Si j'avais eu pour officiers des hommes aussi capables qu'Uscher, les combats sur mer, entre les bâtiments français et les vôtres, se fussent terminés très différemment. »

J'informai Napoléon que le gouverneur désirait ravoir un entretien avec le comte Bertrand, relativement à la route du côté de Woody Range, et qu'il

avait dît qu'on pourrait arriver à un arrangement," si le comte donnait Tassurance qu'on n'entrerait pas dans de certaines maisons. « Quelles maisons ? répliqua Napoléon ; est-ce celle de miss Mason, ou de Legge,ou du charpentier ? Craint-il pour la vertu de miss Robinson ? Bêtise que tout cela ; si je voulais correspondre, vous savez bien que je pourrais envoyer des lettres en Europe tous les jours. »

8 as^ril. — Le 17, il y a eu des courses de chevaux, auxquelles madame Sturmer, les trois commissaires et le capitaine Gor, assistèrent. Le général Gourgaud s'y rendit aussi, et eut une longue conversation avec le baron et la baronne de Sturmer, le comte Balmaine, et enfin avec le marquis de Montchenu. Pendant la plus grande partie dû temps, aucun officier anglais ne prêta l'oreille à leurs discours. Sir Iludson Lowe et sir Thomas Reade furent, pendant très longtemps, au nombre des spectateurs. Lady Lowe était aussi présente. Vers la fin des courses, les commissaires, madame Sturmer et le baron Gourgaud se rendirent à la maison de madame Young- Ilusband, dans le camp, où ils restèrent quelque temps ensemble, avant qu'aucun des officiers du gouverneur ne les suivît.

J'ai dit à sir Hudson Lowe l'opinion que Napoléon avait manifestée sur le compte du marquis de Cornwallis. Son Excellence m'a répondu d'un air ridiculement important : Cornwallis était un trop honnête homme pour açoir affaire ai^ec lui.

Napoléon est descendu chez le comte Bertrand ; des fenêtres les plus élevées de l'habitation il vit

MÉMORIAL DE SAINTB-HKLENB 89

les courses: ce genre de spectacle parut l'intéresser et l'amuser. Sir Thomas Reade a fait semblant dVtre fâché contre madame Young-IIusband pour avoir invité les commissaires et le général Gourgaud tous ensemble, sans que ce dernier eût été accompagné ; et il a dit que le gouverneur avait le droit de la faire mettre hors de Tile, et qu'il devrait le faire, ajoutant que les commissaires étaient de pauvres gens de parler ii Gourgaud, tandis que son maître les traitait avec tant de mépris.

Napoléon s'est promené dehors pendant quelque temps avec les comtes Montholon et Bertrand. Je l'ai vu à midi ; il m'a fait plusieurs questi^uis sur les courses.

M. Rainsford, chef de la police, est mort le 7.

14 af/77. — Le général Gourgaud, en se rendant au camp, alla voir, pendant quelques minutes, les appartements du major Fehrsen, du 53** régiment.

15 açril. — Sir Hudson Lowe a envové chercher l'officier d'ordonnance, et lui a demandé quelle affaire engageait le général Gourgaud à entrer dans les appartements du major Fehrsen.

J'ai vu Napoléon qui reposait sur son sofa. Il demanda avec empi*essement des nouvelles de madame Bertrand, de Tristan Montholon (un des fils du comte), et de la petite Napoléone, qui tous deux étaient très incommodés, surtout Tristan, qui avait une forte attaque de dysenterie de nature très inflammatoire, et pour laquelle on l'avait saigné.

Quand je fis mention de la saignée k Napoléon, et que je lui eus dit que l'enfant en avait été très

soulagé: « Ah ! a-t-il dit, Texpéricace fait tout (1). » Napoléon a parlé du général Lallemand, dont il loua beaucoup le caractère : « Lallemand, a-t-îl dit, que vous avez vu sur le Bellérophoriy fut envoyé par moi à Acre, comme négociateur, avec sir Sydney Smith; il remplit cette mission avec beaucoup d'adresse et d'habileté. A mon retour de Tîle d'Elbe, lui et La Bédoyère se déclarèrent pour moi dans le moment le plus périlleux. Lallemanda beaucoup de résolution^ il a le feu sacré. Il commandait les chasseurs de la garde h Waterloo ; il enfonça quelques-uns de vos bataillons (2). » Il a parlé de V**** comme d'une bête, sans talent et sans tête ; de Soult,

(1) Napoléon avait souvent auparavant condamné Tusage de la saignée, qui, disait-il, ôto autant de vie que de sang.

(Note de O'Meara.)

(2) Lallemand ^François-AntoineK simple engagé volontaire en 1792; il faisait parlio de l'état-major de Bonaparte lors du 13 vendémiaire. A l'armée d'Italie il était lieutenant dans la fameuse compagnie des guides; il partit en -gypte et fut nommé capitaine: c'est à ce moment que Bonaparte l'employa comme négociateur auprès de l'amiral Sidney Smith. Lallemand devint colonel, général de brigade, général de division et fut créé baron de l'Empire ; il était d'un dévouement à toute épreuve pour Napoléon. Il voulut le suivre à Sainte-Hélène ; mais arrêté à Plymouth comme prisonnier de guerre, il fut conduit à Malte. Condamné' à mort par contumace le 20 avril 1816 par le gouvernement de la Restauration, grâce au général Savary il obtint sa liberté et se rendit à Smyrne, puis en Egypte et aux États-Unis où il tenta de fonder une colonie de réfu-» giés qui prit le nom de Champ d'agile.

Dans le village de Vizille, une ovation extraordinaire, un enthousiasme difficile à peindre attendaient Napoléon; quelques soldats détachés et des ^llageois armés se joignirent à lui. Deux mille hommes au moins le suivaient, quand, traversant la plaine d'Eybens, entre Vizille et Grenoble, M. de Launay, adjudant-major du 7« de ligne, lui annonça que Charles de La Bédoyère, son colonel, avec le régiment, venait se ranger sous le drapeau d'Austerlitz. En effet, La Bédoyère, beau, radieux, n'était pas loin. « Colonel! s'écria l'Empereur dès qu'il fut à portée de l'entendre, jamais je n'oublierai ce que vous faites aujourd'hui pour la France et pour moi. » Puis, apercevant dans les mains du colonel une aigle d'or, il hi prit et la porta vivement sur ses lèvres. En effet, l'Empereur fut reconnaissant envers La Bédoyère; il le nomma en moins de quelques mois, général de brigade, général de division, le prit comme aide de camp, et le créa pair de France ; mais ce dévouement coAia la vie à La Bédoyère. Le gouvernement de Louis XVIII le condamna à mort comme coupable de trahison et de rébellion ; il fut fusillé le 19 aoftt 1815 dans la plaine de Grenelle. Il avait 39 ans !

MÉMORIAL DE SAINTE-HELENE Vi

comme d'un excellent ministre de la guerre, très bon faiseur de plans, mais peu capable de les bien exécuter.

(( Après la défaite des Turcs à Aboukir, ajoutat-il, Sydney Smith envoya son secrétaire en parlementaire à Alexandrie, pour me remettre des lettres qui m'étaient adressées, et qu'un de vos croiseurs avait prises h bord d'un bâtiment. Sydney Smith y joignit quelques journaux anglais, dont le contenu me^ décida à retourner en France. »

21 ai^riL — Depuis plusieurs jours. Napoléon parait de très bonne humeur. Avant-hier, samedi, plusieurs capitaines de bâtiments de la Compagnie des Indes sont venus rendre visite au comte et à la comtesse Bertrand. Les capitaines Innés, Campbell et Ripsley avec M. Webb s'étaient postés derrière la maison dans l'espérance de voir Napoléon à son retour de chez Bertrand, où il était allé vers quatre heures. Il les aperçut, leur fit signe et leur parla pendant près d'une heure. Il leur adressa beaucoup de questions sur l'Inde, sur la Compagnie des Indes, sur lord Moira, sur les profits qu'ils pouvaient faire, etc. Il dit en riant au commodore, qui paraissait extrêmement jeune, qu'il était un enfant, et qu'il devait rougir, de commander des capitaines bien plus âgés que lui.

J'ai demandé à Napoléon si c'est à Lodi ou à Aréole qu'il a pris un étendard et s'est précipité au milieu des bataillons ennemis. Il répondit : « A Arcole, et non pas k Lodi. Je fus légèrement blessé ; mais rien de semblable n'eut lieu à Lodi.. Pourquoi

92f MÉMORIAL DE SAINTE-HELENE

me faîtes-vous cette question? me croyez-vous un lâche? » dit-il en riant. Je le priai d'être assuré que j'avais l'intime conviction du contraire. J'ajoutai que sa réputation de bravoure était trop universellement répandue pour qu'on put en douter, et que je n'avais pris la liberté de lui faire cette question qye pour lever un doute parmi quelquesuns de nous autres Anglais, qui ne pouvions nous procurer des livres à Saint-Hélène. « Ces choses-là, continua-t-il en souriant, ne valent pas la peine qu'on en parle. »

J'ai eu avec lui une longue conversation sur la médecine. II parut croire que, dans certains cas, qui sont purement du ressort médical, le malade court grandement le danger d'être expédié pour l'autre monde, soit parce que le docteur se trompe sur la nature de la maladie, soit parce que les remèdes administrés produisent un effet différent de celui qu'on attendait; il était, en conséquence, d'avis de laisser agir la nature. Quant k la chirurgie, il en avait une opinion différente, et reconnaissait la grande utilité de cette science. Je m'efforçai de le convaincre que dans quelques maladies la nature est un mauvais médecin, et j'alléguai, pour preuve de ce que j'avançais, les exemples dont il avait été témoin, dans les cas tels que ceux de la comtesse de Montholon, du général Gourgaud, de Tristan et d'autres, qui, si on les eût abandonnés k la nature, auraient fait le voyage de l'autre monde. Je lui fis observer que, dans la pratique, nous avons toujours un certain objet en vue, et que nous ne

prescrivons jamais de remède sans avoir d'abord bien examiné quel devait être son effet. Cependant Napoléon resta dans son doute, et il était porté a croire que, sans prendre de médecine, s'ils eussent observé une diète sévère, en se contentant de faire usage de dissolvants, les personnes dont j'ai parlé tout à l'heure auraient également guéri.

Après avoir cependant entendu mes raisons, il dit : « Eh bien, si je fais une maladie sérieuse, peut-être je changerai d'avis, et je prendrai tout ce qu'il vous plaira. Je voudrais bien savoir quelle espëde de malade je ferais et si je serais traitable ; mais je le crois. » Je raisonnai ensuite avec lui sur l'inflammation du poumon; je lui demandai s'il pensait qu'en abandonnant la nature à elle-même, elle put guérir cette maladie. Il parut d'abord un peu embarrassé et me demanda quels en étaient les remèdes : je répondis que la saignée était le principal. (( Eh bien donc, reprit-il, cette maladie est du ressort du chirurgien, puisqu'il la guérit avec la lancette, et que la guérison n'appartient pas à un médecin. » II parla ensuite de la dysenterie et des fièvres intermittentes. « Les remèdes employés pour les fièvres intermittentes, dit-il, occasionnent souvent des maladies pires que celles qu'ils guérissent. Supposons que le médecin le plus habile visite chaque jour quarante malades : en se trompant sur la maladie, il en tuera un ou deux par mois, et, dans les ville de province, la moitié au moins de ceux qui mourront entre les mains de ces charla-

tans auront été tués par eux. Les villes de provin* ce, en Angleterre aussi bien qu'en France, abondent en médecins tels que ceux de Molière. Êtes- vous fataliste? » Je répondis : En action, oui. « Pourquoi pas en tout? «dit Napoléon. Je lui dis que je regardais, dans certains cas, la perte d'un homme comme inévitable, s'il ne s'efforçait pas de fuir le sort dont il était menacé, en usant de toutes les ressources qui étaient en son pouvoir.

Par exemple, je dis que si , dans une bataille, un homme voyait venir à lui un boulet de canon, il se jetterait naturellement de côté et éviterait par là une mort qui, autrement, serait infaillible; j'ajoutai que je pensais que cette comparaison pouvait s'appliquer à de certaines maladies, si l'on considérait le mal comme le boulet et l'action de se mettre de côté comme le remède. Napoléon répliqua : « En vous rangeant de côté, vous pourriez peut-être vous placer dans la direction d'un autre boulet, qu'autrement vous eussiez évité. Je me rappelle, ajouta-t-il, qu'il arriva, au siège de Toulon dans le temps que je commandais l'artillerie, un exemple de ce que je viens de vous dire. Quelques artilleurs marseillais furent envoyés au siège : or, de tous les peuples de la France, les Marseillais sont les moins braves, et, généralement parlant, ils n'ont que très peu d'énergie. J'observai un officier qui était, comme les autres, au lieu de nnontrer l'exemple, très soigneux de se ménager. Je l'appelai donc et lui dis : M. l'officier, sortez -et venez observer l'effet de votre boulet; vous igno-

rez si VOS pièces sont bien pointées ou non. Nous faisions feu dans ce moment contre les bâtiments anglais. Je l'engageai à voir si nos boulets frappaient contre le corps des bâtiments. Il ne se souciait guère de quitter son poste; mais h la (in il se décida et vint où j'étais, un peu en dehors du parapet, et commença a examiner. Mais voulant diminuer son volume et s'exposer le moins possible, il se baissa et mit un côté de son corps à l'abri du parapet, tout en regardant par-dessous mon bras. 11 n'y avait que très peu de temps qu'il était dans cette posture, lorsqu'un boulet, passant près de moi à hauteur de ceinture, le mit en pièces. Eh bien, si cet homme se fût tenu droit et se fût bravement exposé au danger, il en eût été préservé; car le bouletaurait passé entre nous deux, sans nous blesser ni l'un ni l'autre. »

Je racontai ensuite h Napoléon un événement qui s'était passé sur le Victorieux, vaisseau de 74, capitaine Talbot, lorsque j'étais à bord de ce bâtiment. Pendant l'action avec le navire français le Rivoli, un homme qui avait été légèrement blessé, s'était glissé au milieu des cordages de Teiitrepont, de manière qu'il paraissait impossible qu'un boulet pût l'atteindre. Malgré l'apparente sûreté de ce lieu, vers la fin de l'action, un boulet vint frapper très bas le vaisseau, perça les ailes, traversa deux ou trois monceaux de câbles, puis se releva, alla briser un des baux qui soutenaient l'entrepont, et, ayant perdu sa force, retomba sur la poitrine de cet homme qui était couché sur le dos et le tvja. On

le trouva ensuite avec le boulet de trente-six livres reposant sur sa poitrine.

« Ce trait, dit Napoléon, confirme ce que je vous dis, qu'on ne saurait fuir sa destinée. » Il parut s'intéresser beaucoup h cette anecdote, et demanda si cet homme était soldat ou matelot. Je répondis qu'il était matelot.

Napoléon, dans le cours de la conversation, parla d'eunuques, et observa que l'usage de mutiler ainsi des hommes était honteux et criminel. « Je l'ai aboli, dit-il, dans tous les pays sous ma domination ; je l'ai même défendu h Rome, sous peine de mort. Il avait entièrement cessé; et je pense que, quoique le Pape et les cardinaux soient maintenant les maîtres, il ne reparaîtra pas.

« Je me rappelle, ajouta-t-il, un incident relatif h un homme ainsi mutilé et qui m'a beaucoup fait rire. C'était un nommé Crescentini, excellent virtuose, qui chantait souvent en ma présence et me causait beaucoup de plaisir. Désirant encourager le mérite dans tous les genres, et comme c'était pour son malheur, et non par sa faute, qu'il avait été mutilé, puisque probablement il n'avait qu'un an ou deux quand on lui avait fait cette opération, je lui donnai la croix de la Couronne de Fer. Cet acte déplut à beaucoup de personnes, qui dirent qu'un être qui n'était pas homme, ne devait pas porter un Ordre réservé aux hommes. Il y eut, a cet égard, de grandes discussions, dans lesquelles M™® Grassini, que vous connaissez j'imagine, prit également part.

xMEMORlAL DE SÀINTE-HëLÈNB 97

« Tandis que d'autres me blâmaient, M'"* Grassini dit : Je pense que Napoléon a bien fait de lui donner cet Ordre ; il le mérite. — Questionnée sur le motif de son opinion, elle répliqua : 11 le mérite, sans doute, ne fut-ce qu'à cause de ses blessures. — Cette saillie excita un rire général et mit fin à l'affaire. Je crois que personne n'eu a plus ri que moi. »

23 açril. — Hier, Napoléon a été indisposé ; il a eu recours à ses remèdes ordinaires, la diète et les dissolvants. Il a gardé la chambre tout le jour et n'a rien mangé. Il m'a dit qu'il s'était levé à trois heures du matin, et qu'il avait écrit ou dicté toute la journée.

Je lui ai donné deux ou trois journaux. Il a répété qu'il n'ajoutait pas foi au bruit d'une guerre entre la Russie et l'Amérique, attendu que cette guerre était contraire aux intérêts de l'une et de l'autre nation.

Le général Gourgaud s'est rendu avant-hier, à cheval, à la maison d'alarme ; il a rencontré sur sa route le commissaire russe et le capitaine Gor, avec qui il a conversé pendant longtemps. Le capitaine Poppleton les vit en allant diner à Plantation-House, Quand le gouverneur en fut informé, il dit d'abord que le capitaine Poppleton aurait dû rester avec eux pour écouter ; mais quand on lui eut objecté qu'il ne pouvait en agir ainsi sans leur faire un affront, attendu que le général Gourgaud savait que le capitaine devait diner à Plantation^House^ il avoua que cela n'avait pu se faire.

Cependant^ le même jour, arriva un billet du major Gorrequer, dans lequel il disait que le gouverneur avait besoin de voir sur-le-champ le capitaine Poppleton et qu'on le sommait de faire un rapport oilBciel sur la rencontre dont il avait été témoin la veille, entre le commissaire russe et Gourgaud ; que le gouverneur regrettait qu'il n'eut pas suivi ces messieurs et prit part à leur conversation, conformément à ce qu'il lui avait recommandé un certain jour, étant en ville avec lui. Dans son entrevue avec Poppleton, le gouverneur dit a cet officier qu'il comptait que, toutes les fois qu'il apercevrait les Français causant, il s'introduirait, comme par hasard, dans leur société.

- Ces précautions parurent singulières, attendu que deux des personnes qui en étaient l'objet, avaient eu ensemble une longue entrevue, lors des dernières courses de chevaux, en présence du gouverneur lui-même et de son état-major, sans que cela eût été trouvé mauvais.

J'ai revu Napoléon le soir ; il se portait parfaitement bien. Il a parlé du temps qu'il avait coutume de consacrer aux affaires, quand il était à Paris. Il dit que souvent il dictait à quatre secrétaires à la fois, sur des sujets différents, quelquefois même à cinq, et que chacun d'eux écrivait aussi vite que possible. Il a fait quelques observations, concernant l'empereur d'Autriche, disant que s'il se fut mis entre ses mains, il aurait éprouvé le meilleur traitement possible et joui d'une liberté illimitée. Il ajouta que Tempereur François était un homme bon

et religieux, mais une g , un homme qui, avec '

du bon sens, ne faisait jamais rien par lui-même, / ' . et que Metternich ou quelque autre conduisaient "*'' à leur guise ; que son gouvernement serait mauvais aussi longtemps qu'il aurait de mauvais piinistres, parce qu'il se fiait entièrement i\ eux, et ne s'occupait que de botanique et de jardinage.

24 april. — Napoléon a été aujourd'hui de très bonne humeur. Il s'est montré très curieux d'apprendre des détails sur l'expédition de Murât contre la Sicile. Il m'a demandé une note exacte des forces anglaises qui occupaient alors la Sicile, et a paru surpris quand je lui dis que ces forces montaient à environ vingt mille hommes, tant Anglais qu'Hanovriens, etc. Il m'a demandé si je pensais que Murât, s'il eût débarqué, eût réussi à prendre l'île. Je répondis que je ne le croyais pas, parce qu'indépendamment des forces anglaises qu'il avait contre lui, les Siciliens eux-mêmes haïssaient les Français et avaient déclaré que, s'ils arrivaient, ils renouvelleraient les Vêpres Siciliennes. M 'ayant demandé combien de troupes avait Ferdinand, je répondis : Environ quinze mille hommes, de la fidélité desquels nous doutions beaucoup, et que nous retînmes en conséquence près de Palerme, h l'exception d'un régiment de cavalerie. Il désirait savoir si nos bâtiments auraient pu garder le canal, la nuit que Murât avait fait débarquer un petit corps, et s'ils eussent pu rester à l'ancre le long de la côte de Faro. Je lui dis qu'il n'était pas douteux que les bâtiments n'eussent tenu le canal cette nuit-là ; qu'ils auraient éga-

100 MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB

lement pu rester k l'ancre le long du Faro, maïs qu'ils auraient couru des risques pendant les vents de sirocco, parce que le fond était peu propre k maintenir Fancre, et que les navires étaient exposés à donner contre le rivage. Il demanda le nom de l'amiral anglais. « Cet imbécile de Murât, ajoutat-il, m'a fait perdre de douze k treize cents hommes en voulant effectuer un débarquement en Sicile.

<( Je ne sais quel objet il pouvait avoir en vue en débarquant ce petit nombre d'homme&>(l). » Je répliquai qu'on avait assuré que l'intention de Murât était de débarquer avec toute son armée près du Faro, et que ce petit corps était destiné k faire une espèce de diversion. « Croyez-vous qu'il ait pu débarquer cette nuit-lk ? » Je répondis que je le pensais, attendu que tous nos bâtiments s'étaient retirés et renfermés dans le port de Messine. « Si j'avais réellement cru, dit Napoléon, que Murât réussît k prendre la Sicile, j'aurais faitsortirla flotte de Toulon, avec trente mille hommes prêts k effectuer le débarquement près de Palerme, et de Ik, l'avantgarde se serait rendue directement au Faro, pour couvrir le débarquement de Murât; mais toute cette démonstration n'avait pour but que de tenir l'armée anglaise inactive en Sicile, au moyen de la canaille qui était sous les ordres de Murât (2), et non de

(1) Il est peut-être inutile d'apprendre au lecteur que j'étais attaché à la flottille de Murât ; j'étais sur un bAtimcnt à mortier, sous les ordres du capitaine Coffin, pendant tout le temps dont on parle.

(Note de'O'Meara.)

(2) Murât ne connaissait pas cette circonstance. Il avait bien réellement l'intention de descendre en Sicile j mais la nuit qu'il devait embarquer toute son armée à cet effet, le général Grenier^ qui commandait avec lui

prendre la Sicile parce qu'il avait peu de troupes avec lui et que je craignais que votre armée ne fût employée ailleurs contre moi. » Je demandai s'il n'y avait pas un traité secret entre Murât, l'amiral et le général anglais, pour permettre à Murât de se retirer avec ses troupes et ses bateaux, sans qu'on l'inquiétât. «Non, dit Napoléon, il n'en existait aucun que je sache. Pourquoi me faites- vous celte question ? » C'est, repris-je, parce que l'on a si peu fait pour troubler sa retraite, que j'ai souvent pensé que l'on avait conclu quelque convention pour le laisser se retirer tranquillement avec ses troupes, pourvu qu'il renonçât k son entreprise. Il rit beaucoup et dit : « Il n'y a jamais eu de convention semblable, au moins à ma connaissance. »

Je lui parlai ensuite du complot formé pour massacrer nos officiers et pour chasser les Anglais de la Sicile, complot qu'on dit avoir été découvert en 1810 par ***. « Caroline, dit-il était très capable de le former. Cependant, je crois que *** en a imaginé une grande partie, et que, par conséquent, il vous trompait dans le moment où il prétendait faire de si importantes découvertes. Murât recevait des nouvelles de quelque officier anglais. » Je lui dis que *** avait fréquemment été envoyé enCalabre, déguisé en paysan. « Très probablement, répliqua Napoléon, il vous trahissait toutes les fois qu'il s'y rendait. »

les troupes françaises, lui montra un ordre qui leur défondait de faire une pareille tentative. C'est ce que j'ai appris depuis par quelqu^un qui était alors ministre du malheureux roi Joacbim.

(Note dt Q'Meara.)

Il parla ensuite des Corses, dit qu'ils étaient naturellement braves et vindicatifs; que c'étaient les amis les plus dévoués et les plus cruels ennemis du monde. « Leur caractère distinctif, ajouta-t-il, est de ne jamais oublier un bienfait ni une injure. En Corse, la plus légère insulte est vengée par una archibugiata. Les assasinats y sont, par conséquent, 4rès nombreux; mais, d'un autre côté, il n'est personne de plus reconnaissant pour les services qu'on leur rend, et ils n'hésiteront pas à se sacrifier pour •la personne à qui ils ont de l'obligation. »

— J'ai eu quelques moments d'entretien avec Napoléon relativement à Bertrand, qui a été arrêté par la sentinelle, il y a quelques jours, en descendant du côté de la chaumière de M. Wilton.

Napoléon dit qu'il pensait que la sentinelle avait, pour arrêter toutes personnes suspectes, des ordres semblables à ceux qui furent donnés à quelqu'un ii Hut's-Gate, et observa, en riant, que les Français .étaient les seules personnes suspectes de l'ile. Je lui dis que le bruit avait couru, a Sainte-Hélène, que la guerre était déclarée entre l'Espagne, la Russie et l'Amérique. « La Russie et l'Amérique ? dit-il, c'est impossible. Si cela arrive, je ne serai jamais étonné de rien. Quant aux Espagnols, ils seront bien étrillés. » Je lui dis qu'une des grandes frégates des américains pourrait prendre un bâtiment espagnol de 74. Il ne voulut pas le croire. J'ajoutai alors que, pendant la guerre avec l'Espagne, une de nos frégates, qui étaient plus petites que celles des Américains, n'aurait pas craint d'at-

taquer un bâtiment de 74. Napoléon me regarda d'un air d'incrédulité, secoua la tête en riant, et dit: Sempre per la marina dotlore (toujours pour la marine, docteur). La frégate eût sans doute été battue et prise. » Je répondis que je ne le croyais pas, surtout si le temps était orageux. 11 dit qu'il n y avait jamais eu d'exemple qu'une frégate prit un vaisseau de 74.

29 a\>ril. — Nous avons dîné en ville avec sir Pultney Malcolm. Le comte Balmaine est venu passer la soirée, et pendant cette visite il a eu une longue conversation avec moi. Il m'a dit que, dans la journée, il avait rencontré le général Gourgaud près de la maison d'alarme, et qu'il lui avait dit que sa position était embarassante, attendu qu'il paraissait que lui (Balmaine) était un objet de soupçon pour le gouverneur; que, par conséquent, il était forcé de le prier de ne se permettre aucun entretien particulier avec lui, excepté les politesses ordinaires, quelque désagréable qu'il fût d'en agir ainsi dans un lieu où il y avait si peu de société française; que cette réserve durerait jusqu'il l'arrivée du Conquérant^ parce qu'il attendait par ce bâtiment des instructions importantes, qui lui indiqueraient clairement la conduite qu'il aurait à tenir à l'avenir; qu'en agissant comme il faisait, il dépassait ses instructions actuelles, qui ne portaient pas d'éviter ces messieurs, mais de les traiter absolument comme les habitants et les autres personnes de l'île. Il ne pouvait se rendre raison du soupçon que manifestait le gouverneur, puisque

104 MÉMORIAL DE SAINTE-UëLÈNE

Ton ne pouvait supposer qu'on l'eût envoyé de sî loin pour commettre une trahison.

Cipriani a été en ville. A son retour, il nous a dit quelles obligations il avait à sir Thomas Reade, qui avait fait tous ses efforts pour l'aider à avoir quelques jambons et d'autres provisions des magasins de la Compagnie.

30 as^ril. — Napoléon s'est occupé depuis quelques jours à dicter et écrire des observations sur les ouvrages du grand Frédéric. Il m'a dit que lorsque son manuscrit serait terminé, il formerait probablement cinq à six volumes in-octavo, et qui ne consisteraient qu'en observations et réflexions militaires, avec autant de détails qu'il en fallait pour expliquer les opérations qu'il a commentées. Depuis plusieurs jours il s'est levé à trois heures du matin. J'ai vu diverses pages de son écriture, qui sont beaucoup plus lisibles que tout ce que j'ai encore vu de sa main.

Il me dit qu'autrefois il avait l'habitude de n'écrire que la moitié ou les trois quarts de chaque mot, et de les serrer les uns contre les autres; ce qui n'avait pas beaucoup d'inconvénient, attendu que ses secrétaires y étaient si bien accoutumés, qu'ils pouvaient le lire avec presque autant de facilité que s'il eût écrit correctement; cependant personne ne pouvait déchiffrer ses caractères sans avoir pris connaissance de sa manière. Enfin, il me dit qu'il avait écrit plus lisiblement, parce qu'il était moins pressé.

Napoléon trouve que j'ai fait de grands progrès'

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLÈNB 105

dans la langue française depuis qu'il m'a vu pour la première fois, « quoique, ajouta-t-il, vous ayez un très mauvais accent. Quelques Anglais ont prétendu que je sais mieux Titalien que le français : cela est faux. Quoique je parle l'italien très couramment, mon langage n'est pas correct. Nonparlo toscano (1), je ne pourrais écrire un livre en italien, et je ne parle pas cette langue de préférence au français. »

• En parlant des attaques dirigées contre lui par C***, il me dit : « C'est un de ces lâches qui crachent sur un cadavre, comme P*** et d'autres; c'est un de ces insectes qui font leur pâture des corps dont ils n'eussent pas osé approcher, pendant qu'ils étaient vivants. » Après une assez longue conversation, je lui demandai si, dans le cas où son armée se fût trouvée suffisamment pourvue de vivres pendant la retraite de Moscou, elle n'aurait pas essuyé une perte moins considérable. Napoléon me répondit que non. « Le froid aurait fait périr les hommes, quand même ils auraient eu des vivres en abondance. Ceux qui étaient dans ce dernier cas, mouraient par centaines. Les Russes eux-mêmes périssaient comme des mouches. »

2 mai, — Le général Montholon est très malade. Napoléon témoigne beaucoup d'inquiétude sur son compte.

4 mai. — Le baron Sturmer est venu à Longwood, et a eu une conversation avec l'officier d'ordonnance, au sujet de Napoléon.

(1) Je ne parle pas toscan.

6 mai, — J'ai vu Napoléon; je lui ai donné un livre intitulé Mœurs et coutumes des Corses ; il l'a parcouru en riant souvent de très bon cœur de diverses anecdotes. « L'auteur, me dit-il enfin, est un ignorantaccio^ et il ignore beaucoup de circonstances relatives à l'histoire, aux manufactures, etc., de la Corse ; c'est ou un aventurier, ou un homme qui a été ben bastonato par les Corses. » Il ajouta que beaucoup d'anecdotes qu'il citait relativement h divers assassinats qui avaient eu lieu dans ce pays, sont véritables ; mais que les Corses n'avaient pas l'habitude d'assassiner les étrangers ; que ceux qui embrassaient un parti, y demeuraient invariablement attachés.

« Moi-même, continua-t-il, lorsque j'étais au comble de la puissance, je n'ai jamais pu engager ceux qui tenaient aux Anglais à changer de parti, quoique je leur eusse proposé de les prendre tous à mon service.

« L'amiral, dit-il, a eu, il y a deux jours, une longue conversation avec moi. Il donnait des éloges «u gouverneur, et me disait que je me trompais a son égard ; que c'était un homne très instruit et dont, au fond, le cœur était excellent. Il désirait vivement que je me trouvasse avec lui, dans une occasion que l'arrivée de l'ambassadeur allait faire bientôt naître ; qu'il souhaitait que cette rencontre eût lieu comme si rien de désagréable ne se fût passé entre nous. J'ai répondu à l'amiral qu'il ne connaissait pas^ le gouverneur ; qu'a moins qu'il ne changeât de conduite, je ne le verrais que quand j'y

serais contraint par la force; qu'il pouvait, sans entrer en discussion, mettre des bornes à ses vexations et me traiter commet je traiterais moi-même un homme qui se trouverait dans ma position. Enfin, j*ai ajouté qu'il pouvait, en un mot, rétablir les choses sur le même pied ou a peu près, qu'il les avait trouvées ; mais qu'il ne servirait à rien que nous eussions une entrevue. Quand je me plains du mauvais traitement que je reçois, il me dit : Je suis mes instructions. C'est toujours là son excuse. Et quoique je sois convaincu que ses instructions ne s'étendent pas plus loin qu'à prendre toutes les précautions nécessaires pour que je ne puisse pas m'échapper, et qu'elles lui commandent de me bien traiter en faisant le moins de dépense possible, cependant je ne pouvais lui dire qu'il en imposait. Tout ce que je pouvais faire, c'était do répondre par une comparaison qui* comme toutes les comparaisons possibles, porte avec un peu d'exagération : c'est qu'il joue le rôle d'un bourreau qui n'exécute que les ordres qu'on lui a donnés, quand il vous met la corde au cou pour vous envoyer dans l'autre monde; mais que ce n'est pas un motif pour en faire sa société ou le recevoir, jusqu'au moment de l'exécution.

« Voilà tout ce que je pus dire ; j'ajoutai seulement que si tels étaient ses ordres, il s'était dégradé lui-même en acceptant un emploi aussi déshonorant; que s'il en était autrement, c'était encore pis, puisqu'il était mon seul persécuteur. Aussi long temps qu'il me traitera à laBotany-Bay/je ne le verrai pas.

«J'ai dit encore à l'amiral, continua Napoléon, que j 'espérais que le prince régent serait instruit du traitement que j'éprouve ici. L'amiral m'a répondu que si je me croyais lésé, je pouvais me plaindre au régent ou k ses ministres. Je pense qu'il serait dégradant pour moi de me plaindre à des ministres qui m'ont si maltraité, et qui agissent par des motifs d'animosité personnelle. L'amiral s'efforça d'excuser le gouverneur, et dit qu'il savait que l'intention du gouvernement anglais était que je fusse bien traité ; qu'il fallait nécessairement qu'il y eût quelque méprise ou quelque malejatendu qui s'éclairciraît. Je lui ai dit que vous autres Anglais vous êtes de grands égoïstes, très jaloux de vous excuser les uns les autres et de louer votre pays et vous-mêmes ; mais que tout vous paraît permis envers des étrangers. Je lui parlai de la détention des prisonniers français, et de la réception des prisonniers qui avaient enfreint leur parole, ce qui faisait un sujet d'accusation porté contre moi ; je lui prouvai que les Anglais avaient commencé les premiers. » Ici Napoléon donne une explication semblable a celle qui a paru dans la première partie de cet ouvrage ; il continua :

(( Je fis publier alors, par le Moniteur, les noms des divers Anglais qui avalent violé leur parole et avaient pris lafuite, avant qu'aucun Français n'eût tenté d'en faire autant ; car il est beaucoup plus aisé de s'échapper de France que d'Angleterre, parce qu'on accordait aux prisonniers anglais bien plus de liberté, et qu'on leur donnait un espace

MÉMORIAL DE SÀINTE-BÉLENB 109

bien plus grand qu'aux Français en Angleterre. Mais le fait est que vos ministres me haïssent, parce que j'ai agi avec vigueur, que je leur ai toujours rendu ce qu'ils me faisaient. Quand ils bloquaient la France, je bloquais l'Angleterre, et j'ai toujours usé envers eux de représailles auxquelles ils n'étaient pas accoutumés. Les Anglais se repentiront un jour d'avoir poursuivi la guerre contre moi avec tant d'acharnement. S'ils m'eussent laissé en France après mon retour de l'ile d'Elbe, toute l'Europe eût été tranquille. L'esprit révolutionnaire qui existe en France aurait été comprimé ou satisfait par des institutions nouvelles.

» Je fus très content, continue Napoléon, de la prise de Copenhague, parce que les Danois devenaient par là ennemis déclarés des Anglais, sans que cela m'eût fait tort ; car je ne manquais pas de bâtiments, mais d'officiers de marine et de matelots, et les Anglais m'en laissaient en arrière dont je ne pouvais me servir. La prise des frégates espagnoles m'avait fait aussi grand plaisir, parce qu'elle vous faisait haïr en Espagne, ou vous aviez acquis une popularité que vous auriez pu conserver, et parce que d'ailleurs ce procédé était indigne d'une grande nation. » Ayant changé de conversation, Napoléon dit : « Jamais je ne reçus directement d'argent de l'Espagne, on m'envoyait des lettres de change sur Vera-Cruz ; divers agents les envoyaient par de" longs circuits, par Amsterdam, Hambourg, et autres lieux, à Londres, faute de communication directe. Les lettres de change

iiO MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

étalent soldées par les marchands de Londres, auxquels on payait dix pour cent, et quelquefois des primes. Alors ils donnaient, pour la plus grande partie, des lettres de change sur divers banquiers de l'Europe, et acquittaient le reste en .or, qui était transporté en France par des contrebandiers. Une grande partie de l'argent qui servit à ma dernière expédition avait même été levé h Londres. » Je demandai à Napoléon s'il entendait par là celle qui avait eu lieu après son retour de l'ile d'Elbe. Il me dit que oui.

« C'est vous autres qui avez été les premiers à violer le traité d'Amiens ; vos ministres, qui se vantent tant de ne pas m'avoir reconnu comme empereur, savaient' si bien qu'ils avaient violé le traité, qu'ils oflFrirent, par l'entremise de lord Whitworth, de donner trente millions de francs, et de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour me faire roi de France, si je voulais consentir à ce que les Anglais gardassent Malte. » Je pris laliberté du demander à Napoléon à qui cette proposition avait été faite. Napoléon me répondit : « A Malouet, qui depuis est devenu ministre de Louis XVIII (i). Ma réponse à cette oflFre fut : Dites à lord Whitworth que je ne veux rien devoir aux étrangers ni à leur entremise. Si la nation française ne m'élit pas roi de son propre mouvement, je n'userai jamais de l'influence étrangère pour le devenir (2).

(1) Ministre de la marine du Gouvernement provisoire et maintenu par Louis XVIII.

(2; C'est en 1802 que Whitworth vint en France comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire. Mais cette mission n'eut aucun résultat ;

Le fait est que vos ministres ont toujours trompé le peuple par des apparences fausses et artificieuses, et qu'ils ont conservé l'opinion du grand lord Chatam, que si l'Angleterre agissait envers la France avec justice pendant vingt-quatre heures seulement, elle courrait à sa ruine.

» Quand l'amiral est venu me rendre visite, continua Napoléon, je me suis aperçu qu'il était bien instruit de l'histoire des dernières années : c'est un Anglais qui soutient son pays dans toutes les occasions possibles; mais, malgré cela, il n'a pu contredire quelques-unes de mes assertions, parce qu'il s'agissait de faits avérés. « Napoléon revint fréquemment sur l'entrevue proposée avec l'ambassadeur, que ce dernier désirait beaucoup. « Je suis convaincu, dit-il, que cette entrevue ne peut avoir aucun résultat avantageux. Je voudrais qu'il connut ma façon de penser à cet égard. »

Je dis à Napoléon que peut-être, en refusant de voir l'ambassadeur, il s'exposait à ce qu'on considérât son refus comme une insulte faite au gouvernement anglais et à la nation qu'il représentait. Napoléon répondit : « On ne peut lui donner cette interprétation. Il n'est pas considéré comme un ambassadeur envoyé à Sainte-Hélène ; il était ambassadeur à la Chine, et à Sainte-Hélène il ne peut être envisagé que comme particulier. Il n'est donc pas néces-

« la querelle entre Bonaparte et l'Angleterre était déià deveniio une querelle de vie et de mort, et les deux parties le comprenaient. » Le plus remarquable incident de l'ambassade de lord Whitworth fut la brutale réception que le Premier Consul lui fit anx Tuileries, le 13 mars 1803, •n présence de tous les ambassadeurs de l'Europe ; deux mois après il quitta Paris.

112 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

saire qu'il soit introduit par le gouverneur. S'il a besoin de nie voir, qu'il aille trouver Bertrand, sans être accompagné d'aucun des gens de sir Hudson ; alors nous verrons... Cependant je pense qu'il vaut mieux, pour tous deux, que cette entrevue n'ait pas lieu; car, si je le reçois, je suis obligé de prendre un air de gaieté et de rendre mon aspect agréable ; . il est contre mon usage de recevoir personne d'une autre manière : ou je suis forcé de me plaindre à un étranger du barbare traitement que j'essuie ici; ce qui est contraire à la dignité et au caractère d'un homme tel que moi : ou bien je donne l'occasion au gouverneur de remplir la tête de l'ambassadeur de mensonges, et de lui faire croire que je suis si bien traité, que j'ai tort de faire des plaintes, qu'il ne me manque rien, qu'on a pour moi tous les égards possibles ; et ce serait le mettre dans le cas d'adresser à son gouvernement un bulletin mensonger et d'en appeler à l'ambassadeur, de la vérité de ce qu'il avance. Je me placerais par là dans une fausse position, ce qu'il vaut mieux éviter. »

Napoléon était très empressé dans les questions qu'il faisait sur le capitaine Meynell, qui est dangereusement malade. Le général Montholon est beaucoup mieux.

J'ai montré à Napoléon le Naval Chronicle, dans lequel se trouvait un long article sur la mort du capitaine Wright. « Personne, dit Napoléon n'affirme positivement l'avoir vu assassiner; et le principale témoin, sur la déclaration duquel est fondée cette supposition, était lui-même en prison.

Qu'on lui demande pourquoi il a été en prison : ce n'est pas là la place d'un honnête homme, ni de ceux sur le témoignage desquels on peut se fier. Si j'eusse agi dans les formes, j'aurais fait juger Wright comme espion par une commission militaire, et fusiller dans les vingt-quatre heures; j'en avais le droit d'après les lois militaires. Qu'aurait fait votre ministère ou même votre Parlement ii un capitaine français qu'on aurait arrêté débarquant des scélérats pour assassiner le roi Georges ou les princes de la famille de Bourbon? On n'aurait pas usé d'autant de douceurs que j'en ai employée avec Wright; on l'aurait jugé et exécuté sur-le-champ, et on aurait eu raison. »

7 mai. — Napoléon a demandé avec beaucoup d'intérêt des nouvelles du capitaine Meynell. Il a ajouté qu'il apprendrait sa mort avec peine, parce qu'il avait l'air d'un brave homme. J'ai eu une conversation avec lui au sujet des prisonniers faits au commencement de la guerre. Je lui ai dit que je croyais qu'il avait demandé que les vaisseaux, ainsi que les prisonniers qui montaient ces vaisseaux, fussent échangés contre ceux qui étaient retenus en France. Il m'a répondu qu'il ne se rappelait point avoir demandé les vaisseaux.

« La seule raison, a-t-il ajouté, que donnait votre gouvernement pour se justifier de retenir ces prisonniers, c'est qu'on en avait toujours agi ainsi dans les guerres précédentes, et que ce serait porter atteinte à la dignité du gouvernement que de les rendre, ou de considérer comme prisonniers de guerre

les hommes que j*avais retenus en France. Je répondis à cela qu'ils en avaient toujours agi ainsi parce qu'ils avaient toujours eu affaire a des imbéciles, à des gens qui ne savaient pas agir avec vigueur, et qui craignaient d'user de représailles. Quant à l'échange des prisonniers, j'offris de l'effectuer de la manière suivante : d'envover trois mille hommes, savoir deux mille Espagnols et Portugais, et mille Anglais, à un Heu marqué, pour les y échanger contre trois mille Français, et ainsi de suite jusqu'à la fin.

« Votre gouvernement ne voulut pas y consentir, mais demanda que tous les Anglais fussent échangés d'abord, quoique les autres fussent vos alliés et eussent été pris en combattant à vos côtés. Aussitôt que les prisonniers français en Angleterre eurent entendu parler de cette proposition, ils écrivirent les lettres les plus énergiques, dans lesquelles ils me priaient de ne pas consentir à de pareilles conditions, alléguant qu'aussitôt que vos ministres auraient en leur pouvoir tous les prisonniers anglais, dont le nombre était, je crois, d'environ dix mille, ils prendraient quelque prétexte pour rompre l'échange (1), et qu'eux (prisonniers français), qui étaient déjà assez maltraités, seraient alors exposés a toute espèce d'injures et de mauvais traitements,

(t) Je me rappelle, quoique Je ne puisse le trouver sur mon journal.

3ue Napoléon m'a dit qu'il avait propose aux ministres anglais que les eux puissances débarquassent simultanément Icui-s prisonniers dans les ports d'Angleterre et de France, dont on conviendrait d'avance ; i que cette proposition ne fut pas agréée par le ministère anglais.

{Jiote de O'Meara)

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 115

attendu que les Anglais ne craindraient plus de représailles. Ce que j'ai lieu de regretter ajouta«t-il, et ce dont on a droit de me blâmer, c'est que durant mon règne je n'ai pas fait mettre les prisonniers anglais sur des pontons, et que je ne les ai pas traités exactement comme vous avez traités les miens en Angleterre. J'avais, à la vérité, donné des ordres pour que cela fût exécuté et qu'on les mît dans dos bâtiments sur le Scheld. Decrès, ministre de la marine, quoiqu'il eût autant de haine contre vous qu'aucun homme du monde, s'y opposa par le motif de la grande dépense qu'entraînerait cette mesure, par la difficulté d'effectuer ce projet, et d'après diverses autres raisons. Il nous arrivait aussi un grand nombre de rapports envoyés par votre commission de transport, dans lesquels on certifiait que les prisonniers jouissaient d*un bon traitement, ce qui m'en imposa pendant quelque temps; mais j'appris ensuite des prisonniers eux-mêmes que ces rapports, comme tous ceux que Ton envoyait de cette île, étaient pleins de mensonges; j'étais d'ailleurs tellement occupé d'affaires plus importantes, que je n'y pensai plus. » Ayant pris la liberté d'observer à Napoléon que j'espérais qu'il n'ajoutait pas foi à ce qu'il avait.lu dans le libelle de Pillet, « Non, non, répondit-il, je ne crois pas à des rapports aussi exagérés; je raisonne d'après les témoignages des prisonniers eux-mêmes et d'après les circonstances. Mais c'était le comble de la barbarie, de mettre des prisonniers, et surtout des soldats, sur des pontons. Les matelots eux-mêmes aiment à être

à terre. Je voîs que Tamiral aime à vivre a terre aussi bien que tout officier ou matelot, lorsqu'il le peut.

« L'homme est né sur la terre, et il est naturel qu'il l'aime. Vos ministres disaient qu'ils n'avaient pas de forteresses où ils pussent les mettre : eh bien! pourquoi ne les ont-ils pas échangés ou envoyés en Ecosse, au lieu de les faire mourir de misère sur des pontons? Je suis très fâché de n'avoir pas fait exécuter mes résolutions en cette circonstance, parce que, dans cinquante ou soixante ans, en cas de guerre entre les deux puissances, on dira que Napoléon a souffert que les Anglais missent des prisonniers français sur des pontons sans user de représailles. J'avais l'intention de mettre tous les mylords et les principaux prisonniers sur des pontons, et leur faire subir le même traitement qu'enduraient mes prisonniers en Angleterre. Cela aurait produit un bon effet, et eût été fort utile pour les deux partis ; car les plaintes des mylords^ auxquelles j'aurais donné toute publicité, auraient produit une telle sensation parmi vous autres Anglais, qui êtes égoïstes, en vous faisant sentir à vous-mêmes la peine que vous infligiez aux autres, que votre oligarchie eût été obligée d'adoucir le sort des prisonniers français; ce que je n'aurais pas manqué de faire aussi pour les vôtres. J'aurais laissé la canaille dans les forteresses, parce que les mesures de vos ministres ne regardaient en rien ces pauvres diables, et que l'on s'embarrassait peu de ce qu'ils souffraient. Je ne demande point, continua Napo-

léon, de meilleur témoignage en ma faveur que celui des prisonniers des diverses nations qui ont été en France. Beaucoup de vos matelots anglais ne demandaient pas a être échangés; ils ne désiraient pas être envoyés k bord de leurs prisons flottantes. Les Russes, quand ils virent qu*on ne leur tranchait pas la tête, comme on le leur avait d'abord persuadé, disaient hautement qu'ils étaient mieux en France que dans leur pays; et les Autrichiens refusaient de s'évader, même quand l'occasion leur en était offerte.

« Un autre acte révoltant de vos ministres, dit Napoléon, c'est l'abandon de quelques centaines de soldats blessés et invalides, nés dans des pays qui m'étaient soumis, et qui avaient été mutilés en combattant pour vous. Vous les avez exposés sur les côtes de Hollande, où, d'après les lois du pays, ils devaient être jugés et fusillés dans les vingt-quatre heures, pour avoir porté les armes contre leur pays. Quand on me rapporta cette atrocité et qu'on voulut les mettre en jugement, je dis : Laissez-les, qu'ils débarquent tant qu'ils voudront. Ils diront le traitement qu'ils ont essuyé, et empêcheront mes soldats de déserter et d'aller se joindre aux Anglais. A part l'inhumanité de cette action, continua Napoléon en élevant les mains au ciel avec émotion, c'était une mauvaise politique de la part de vos ministres, parce que ces malheureux mutilés l'ont racontée partout; et moi-même j'ai fait publier les noms de plusieurs d'entre eux, avec indication des pays où ils avaient été blessés.

Je m'efforçai de répliquer à plusieurs de ses assertions, mais je n'étais pas assez instruit des diverses circonstances ; sans parler de la difficulté de tenir tête à un tel antagoniste, je ne pouvais faire que de faibles objections k un homme qui était maître de son sujet.

11 mai. — J'ai rapporté à sir Hudson Lowe les plaintes que Napoléon a faites de la gène imposée aux Français, des commissaires, etc. Son Excellence me demanda pourquoi je ne lui avais pas dit cela auparavant. Je répliquai que la conversation n'avait eu lieu qu'hier, et que, comme je lui avais déjà fait des communications de ce genre, je n'avais pas regardé celle-ci comme très importante. Il m'objecta que ce rapport était d'un grand intérêt, parce que la conversation avait eu lieu depuis qu'il avait envoyé sa réponse aux observations relatives à cette contrainte. Il ajouta que la principale cause de toutes les difficultés qu'il éprouvait avec les Français, était que sir George Cockburn avait, de son autorité privée et contre ses instructions, pris sur lui d'accorder beaucoup plus de liberté et un bien plus grand espace pour se promener sans escorte, qu'il n'avait droit de le faire ; que c'était contraire à ses instructions, et qu'à son arrivée il avait été étonné de la conduite de sir George Cockburn. Il parla alors, pendant quelques temps, de la lettre écrite par M™* Bertrand au marquis de Montchenu, lettre qu'il paraissait regarder comme une offense très grave. J'observai que la lettre avait été écrite dans un temps où il n'existait

point encore de défense relative aux correspondances, avec des personnes domiciliées dans File, comme l'était le marquis de Montchenu, et que depuis que cette lettre avait été écrite par M™* Bertrand, elle avait reçu six lettres cachetées, parmi lesquelles il y en avait une de M. George Bingham. Son Excellence ne parut pas très satisfaite de Tobservation.

Comme la quantité de bois et de charbon allouée était insuffisante, le comte de Montholon m'avait prié de représenter au gouverneur que du temps do l'amiral, où il n'y avait pas, a beaucoup près, autant de feux qu'à présent, on avait accordé plus du double de la quantité de bois de chauffage ; que, depuis quelque temps, ils avaient été obligés de brûler des tonneaux. Il m'invitait donc à engager sir Hudson h permettre, s'il ne voulait pas augmenter la quantité fournie par le gouvernement, qu'on donnât des ordres au pourvoyeur pour y suppléer, et qu'alors ils la paieraient de leurs deniers. Je me rendis a Plantation-House, et je fis connaître cette réclamation au gouverneur, en lui rendant compte du nombre de feux. Après une assez longue discussion, il répondit qu'il donnerait des ordres pour qu'on fournît une plus grande quantité de combustibles.

12 mai, — Napoléon, étant dans son bain, s'est entretenu avec moi sur le compte du gouverneur. « Si, m'a-t-il dit, le gouverneur, à son arrivée ici, au lieu d'agir clandestinement, comme il l'a fait, avait dit à Bertrand que, par suite des ordres qu'il

avait reçus de son gouvernement, il était forcé de charger les Français de nouvelles chaînes, et qu'il les eût montrées, en nous déclarant qu'à l'avenir nous eussions à les porter, alors j'aurais dit : Voilà un homme qui fait franchement et ouvertement son devoir, sans ruses, ni détours. Il est nécessaire qu'il y ait dans ce monde des geôliers, des bouchers et des bourreaux; mais on n'aime pas à accepter ces fonctions. Si j'étais dans la tour de Londres, je prendrais peut-être une bonne opinion du geôlier, par la manière dont il ferait son devoir ; mais je ne voudrais ni accepter sa place, ni en faire mon camarade. Le capitaine H*** a dit à M"® Bertrand que, dans tous les Etats anglais, on ne pouvait choisir pour geôlier un homme pire que celui-ci, et que nous apprendrions sous peu à le connaître. Enfin, il l'a dépeint précisément tel que nous l'avons trouvé ; mais comme nous pensions qu'il voulait effrayer M™® Bertrand, et l'engager à quitter l'île avec sa famille, nous supposâmes qu'il avait exagéré la perversité de cet homme, quoique déjà nous reconnussions quelque vérité dans ce qu'il avait dit. »

Après une assez longue conversation sur le même sujet. Napoléon dit : « Quand j'étais à l'île d'Elbe, la princesse de Galles m'envoya prévenir qu'elle avait l'intention de me rendre visite. Par égard pour elle-même, je répondis que je la priais d'ajourner l'exécution de ce projet jusqu'à ce que je fusse à même de voir comment tourneraient les choses; que dans quelques mois j'aurais le plaisir de la recevoir.

€ Je savais qu'a cette époque cette démarche ne pouvait manquer de nuire à la princesse, et c'est pour cela que je l'engageai à remettre cette entrevue. Il est étonnant qu'elle m'ait fait une pareille demande; car elle n'avait aucun motif de m'aimer, puisque son frère et son père avait été tués en combattant contre moi. Elle fut de là voir Marie- Louise h***, et je crois qu'elles sont grandes amies ensemble.

« Le prince de Léopold était un des plus beaux hommes de Paris, au moment où il s'y trouva. Il a joué dans un bal masqué donné par la reine de Naples, un rôle brillant et plein d'élégance. La princesse Charlotte doit le trouver fort de son goût et l'aimer beaucoup. Il a été sur le point de me servir d'aide de camp ; il m'a fait des demandes à cet égard. Mais, par quelque motif dont je ne me souviens guère, et très heureusement pour lui, il n'obtint pas cette place ; car, si je la lui avais accordée, il est probable qu'on ne l'eût pas désigné comme le futur roi d'Angleterre. Beaucoup de jeunes princes d'Allemagne, continua-t-il, ont sollicité la place d'aide de camp auprès de moi, et Léopold avait environ dix-huit à dix-neuf ans. »

Napoléon parla ensuite de la machine infernale et des complots formés a différentes époques pour l'assassiner. « Beaucoup de complots, dit-il, m'ont été découverts par des Français employés, bien payés par l'étranger et jouissant de toute sa confiance, mais qui n'étaient, en effet, que des agents de la police française. Par leur moyen je connais-

naissais tous les plans et les noms de ceux qui les avaient tracés. Un d'eux était le comte D***. Quoique le roi d'Angleterre fût tout à fait étranger à ces odieuses tentatives, j'aurais dû lui écrire que, puisque ces infâmes projets se tramaient en Angleterre, je suivrais dorénavant l'exemple de Cromwell, qui, ayant découvert un complot ayant pour but de l'assassiner, complot qui avait été formé en France, fit signifier au roi que si jamais il entendait parler de rien de semblable, il userait de représailles et paierait des assassins pour le faire périr lui-même. »

13 mai. — Je me suis adressé au major Gorrequer, de la part du maître d'hôtel, pour demander que le gouverneur eût à fournir à la maison deux veaux par mois, attendu que Napoléon aime beaucoup le veau, et que M. Breame en avait refusé, sans avoir auparavant obtenu la permission du gouverneur.

Sir Hudson Lowe a accordé, en conséquence, la permission de délivrer aux Français deux veaux par mois, qu'ils paieraient de leur bourse.

i4 mai. — Napoléon a été de très bonne humeur toute la journée. Il m'a demandé pourquoi j'avais dîné dans le camp ; je lui ai répondu que c'était parce qu'il n'y avait rien à manger à Longwood. Il a ri de bon cœur de cette réponse, en disant que c'était certainement là la meilleure raison du monde.

Il a parlé ensuite pendant quelque temps de Moreau : il a dit qu'il n'était nullement l'homme d'un talent supérieur que les Anglais s'obstinaient

à voir en lui ; que c'était un bon général de division, mais qu'il n'était pas propre à commander une grande armée. « Moreau était brave, indolent et bon vivant. Il ne faisait autre chose, à son quartier général, que de s'étendre sur un sofa, ou se promener dehors, la pipe à la bouche : il lisait peu. Son caractère était naturellement bon ; mais il se laissait influencer par sa femme et sa bellemère, qui se plaisaient trop ii intriguer. Ce fut moi qui engageai Moreau à se marier, sur la prière de Joséphine, qui aimait sa femme parce qu'elle était créole. La conduite de Moreau envers Pichegru lui a fait perdre beaucoup dans l'estime publique (1).

« Après le traité de Léoben, le sénat de Venise

(1) Pendant que Napoléon otait à MoHcoti, le comU* Darii rrçiil dr M»* Moreau, une lettre par laquelle elle le priait du dfiiiandf r pour elle à l'empereur la permission de venir passer quelques nioi8<*n Franco^ pour des affaires particulières de la plus grande urgence. Dam, qui savait que le meilleur moyen d'obtenir quelque chose c^ Napoléon était d'être franc et ouvert, lui montra la lettre. Oui, dit l'empereur, elle est venue et devrait déjà être repartie. Daru observa qu'une fcmnie ne pouvait être dangereuse. Elle vient intriguer, répondit Napoléon. Vous êtes peut-être un de ceux qui pensent que Moreau est un bon citoyen ? « Sire, reprit Daru, je crois que sous le rapport du civisme et du patriotisme, le caractère de Moreau est inattaquable. » Eh bien, vous vous trompez, dit Napoléon ; et la conversation en resta là. A Dresde, en 1813. Napoléon était à déjeuner avec le maréchal Victor et Daru, lorsquon annonça un officier russe, porteur d'un étendard en signe de trêve. Après que cet officier eut rempli sa mission. Napoléon lui nt quelaues questions relatives au désordre qu'il avait remarqué la veille dans les avant-postes do l'armée ennemie, et lui demanda si les Russes n'avaient pas perdu quelque officier de marque. L'officier répondit que non. c Cependant, dit Napoléon, il y a eu du désordre à tel poste ; on a emporté quelqu'un qui était blessé ou tué. » Je ne sache pas, répliqua l'omcier, que nous ayons perdu personne, à moins que Votre Majesté ne veuille parler du général Moreau, qui a été blessé mortellement aux avant-postes. « Le ^néral Moreau ! » répéta Napoléon ; puis faisant un signe de tête à Daru : « Eh bien ! » lui dit-il. Daru se rappela tout à coup la conversation oui avait eu lieu à Moscou ; il avait cru, à cette époque, que l'opinion ae Napoléon avait été influencée par des motifs personnels ; mais il avoua alors qu'il était forcé de reconnaitrc que Moreau n'était rien moins qu'un bon citoyen.

(Note de O'Meara.)

fiit assez fou pour excîter un révolte contre les armées françaises, sans avoir des forces suffisantes et sans pouvoir compter assez sur le secours des autres puissances pour espérer le moindre succès. En conséquence, je fis occuper Venise. Un agent des Anglais, le comte d'E***(l), dont je suppose que vous avez entendu parler en Angleterre, se trouvait alors dans cette ville. Redoutant les suites de cette insurrection, il s'enfuit ; mais, dans la route qu'il suivit pour se rendre, à ce qu'il dit, je crois, à Vienne, il fut arrêté sur la Brenta par Bernadotte, et pris avec tous ses papiers. Aussitôt qu'on sut qui il était, on me l'envoya, parce qu'on jugea que c'était un homme de quelque importance. Nous trouvâmes ses plans et la correspondance de Pichegru. Je fis parapher par Berthier et par deux autres personnes, cacheter et envoyer le tout au Directoire, comme pièces de la plus grande importance. Je questionnai alors moi-même d'E*** ; dès qu'il vit que le contenu de ses papiers était connu, il sentit qu'il ne lui servirait à rien de dissimuler plus longtemps, et avoua tout. Il m'en dit même plus que je ne pouvais espérer en apprendre, me fit connaître les plans secrets de nos ennemis, avec les noms de leurs partisans; enfin, les renseigne-, ments que j'obtins de lui furent si complets et si importants, qu'ils me servirent de règle de conduite pour le moment, et devinrent les principales causes des mesures que je pris alors, et de la proclamation que j'adressai à l'armée, et dans laquelle

(i) D'Entraigues. (V, note p. 126.J

je la prévenais qu'elle pourrait être appelée a repasser les Alpes et a rentrer dans son pays, pour écraser les traîtres qui conspiraient contre la République. Dans ce temps-là, Pichegru était président du Corps législatif. Le comte d'K*** fut si franc avec moi, que je crus devoir lui en savoir gré, et je puis dire qu'il parvint presque à me gagner. C'était un homme adroit et plein de talents, intelligent et d'une conversation agréable, quoique la suite ait prouvé que c'était un mauvais sujet. Au lieu de le retenir en prison, je lui permis d'aller où il voudrait dans Milan ; je lui donnai pleine liberté, et je ne le fis pas même mettre en surveillance.

« Quelques jours après, je reçus des ordres du Directoire ; on m'enjoignait de le faire juger par une commission militaire, et de faire exécuter surle-champ la sentence de mort qui serait portée contre lui. J'écrivis au Directoire que cet homme avait donné des renseignements très utiles, et ne méritait pas qu'on l'en récompensât ainsi ; qu'enfin, je ne pouvais exécuter un tel ordre, et que s'ils insistaient pour qu'il fût fusillé, ils eussent à s'en charger eux-mêmes. Peu de temps après, d'E*** se sauva en Suisse, d'où le coquin eut l'impudence d'écrire un libelle dans lequel il m'accusait c?e l'avoir traité de la manière la plus barbare, et même de l'avoir fait mettre aux fers ; tandis que je lui avais accordé tant de liberté, que ce ne fut que quelques jours après qu'il se fut échappé qu'on s'aperçut de sa fuite, et seulement parce qu'on lut dans les journaux que le comte d'E*** était

126 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB

arrivé en Suisse. On regarda d'abord la chose comme impossible ; mais quand on eut fait visiter son logement, on fut convaincu de la vérité. Cette conduite de d'E*** choqua beaucoup tous ceux qui avaient été témoins k Milan de Textrême indulgence avec laquelle je l'avais traité. Entre autres personnes, quelques ambassadeurs et diplomates en furent si outrés, qu'ils signèrent une déclaration contraire à ses accusations. Par suite des renseignements obtenus par d'E***, Pichegru fut exilé à Cayenne.

« Immédiatement après l'arrestation de d'E***(l), Desaix vint me voir. En parlant avec lui de Pichegru, je remarquai combien nous avions été trompés, et je témoignai mon étonnement que sa trahison n'eût pas été découverte plus tôt. — Mais, dit Desaix, nous la connaissions il y a environ trois mois. — Comment se peut-il ? répondis-je.

(1) Il s'agit bien du fameux cûnite d'Entraigues ou d'Antraigues ancien député aux Etats Généraux, qui quitta la France au^ cominenccinent de 1790 et alla vivre successivement en Suisse et à Vienne. « Les cours étrangères lui payèrent pendant quelque temps une pension de 36,000 fr., à lui qui avait' attaqué Jadis tous les gouvernements de l'Europe dans un écrit où il justifiait l'insurrection, déclarait la guerre aux mmistres et aux rois. Il ne cessa jamais d'appeler sur sa patrie tous les fléaux d'une contre-révolution et d'einployer tous ses efforts

Cour la cause des Bourbons. En 1797, il était, à Venise, Tàme de toutes îs machinations qui se tramaient contre la France. Arrêté par les avantpostes français, Ton trouva dans ses papiers la preuve de la conspiration de Pichegru ; mais il réussit à s'évader et alla en Russie : puis il vint à Londres pour vendre les articles secrets du traité de Tilsitt, en échange d'une forte pension. Mais deux émissaires de la police de l'Empereur envoyés à Londres obtinrent, par l'intermédiaire ae Lorenzo, son domestique,' copie des dépèches et des notes destin(>es à lord Cannins. « Le 22 juillet 1812, d'Antraigues annonça son intention d'aller chez le ministre, pour avoir son avis sur un mémoire important. Lorenzo, qui n'avait pas encore retiré cette pièce des mains des agents français, comprit que son infidélité allait être découverte. Dans son désespoir, il tua d'Antraigues et sa femme, et se brûla la cervelle aussitôt après. » Telles sont les explications données sur un événement qui n'eut pour témoin, que le cocher du comte ; on n'en fut informé que par les journaux anglais et les circonstances, paraît-il, n'en furent jamais recherchées avec soin. Du reste, ce qui a pu faire croire qu'on l'avait assassiné, c'est que le gouvernement «inglais s'empara de tous ses papiers.

MÉMORIAL DE SAIIHTE-HÉlÈNE 127

Desaix me raconta alors que Moreau, avec qui il était dans ce temps-là, avait trouvé dans les bagages du général autrichien Klinglin (1), une correspondance dans laquelle Pichegru détaillait ses plans pour détruire le gouvernement républicain, et les fausses manœuvres qu'il avait Tintentlon de mettre en pratique. Je demandai a Desaix si on en avait donné communication au Diretoire. Il répondit que non ; que Moreau ne voulait pas être l'auteur de la perte de Pichegru, et Tavaitprié de ne rien divulguer. « Je dis à Desaix qu'il avait eu très grand tort ; qu'il aurait dû envoyer sur-le-champ tous les papiers au Directoire, comme je l'avais fait ; que c'était se rendre coupable d'une connivence tacite pour la ruine de son pays. Aussitôt que Moreau fut informé que Pichegru avait été découvert, il le dénonça à l'armée comme un traître, et envoya au Directaire les papiers qu'il avait depuis plusieurs mois entre ses mains ; lui qui avait souffert que Pichegru fût choisi pour président du Corps législatif, quoiqu'il sût qu'il conspirait contre la République. On accusa cette fois Moreau, avec justice, d'une double trahison. Tu as, lui disait-on, trahi ton pays, en cachant la trahison de Pichegru ; et ensuite tu as inutilement trahi ton ami, en découvrant ce que tu aurais dû faire connaître plus tôt. Puisque tu avais tenu secret ce qui a été découvert par d'autres moyens, tu aurais dû garder un éternel silence. Moreau ne put jamais depuis regagner l'estime publique. »

(1) Général français émigré^ entré au scnvice de rAutricho.

En parlant à Napoléon de la retraite de Moreau, je lui demandai s'il n'avait pas, dans cette circonstance, déployé de grands talents militaires, (c Cette retraite, répliqua Napoléon, au lieu d*être une preuve de talents, est la plus grande faute que Moreau ait jamais pu commettre. Si, au lieu de se retirer, il eût tourné l'ennemi et marché sur les derrières du prince Charles, je pense qu'il aurait écrasé ou pris l'armée autrichienne. Le Directoire me portait envie ; il avait besoin de tout faire pour diminuer la gloire militaire que j'avais acquise. Ne pouvant accréditer Moreau par une victoire, il le vanta pour sa retraite et le fit louer dans les termes les plus pompeux, quoique les généraux autrichiens eux-mêmes blâmassent la retraite de Moreau. Vous aurez sans doute, par la suite, ajouta Napoléon, l'occasion d'entendre l'opinion qu'en conservent les généraux français qui ont partagé cette action, et vous la trouverez conforme à la mienne. Au lieu d'éloges, Moreau méritait la plus sévère censure et la plus complète disgrâce. Comme général, Pichegru avait beaucoup plus de talents que Moreau.

« Moreau se moquait de l'institution de la Légiond'honneur. Quelqu'un lui disait qu'on avait dessein de donner la croix non seulement à ceux qui se seraient distingués par la gloire des armes, mais encore à ceux qui se seraient fait remarquer par leur mérite et par leur savoir. Il s'écria : « Eh bien ! je vais demander la croix de commandeur de l'Ordre pour mon cuisinier ; car il a un mérite supérieur dans l'art de la cuisine. »

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 129

En réponse à quelques arguments par lesquels je voulais convaincre Napoléon que les Anglais ne connaissaient pas la partie du complot de Pichegru relative à l'assassinat, Napoléon me dit : a Je ne s ippose pas que quelqu'un parmi les Anglais ait positivement dit à Georges, ou à Pichegru, vous tuerez le Premier consul ; mais ils savaient bien que cet assassinat formait la principale et même Tunique base du succès. Dans ce but seul, ils ont fourni de l'argent et équipé des bâtiments pour les débarquer en France ; ce qui, de toutes manières et en tous points, les rendait leurs complices. Lord *** s'est donné beaucoup de peines pour persuader aux Cours étrangères que le gouvernement anglais n'était pas instruit du projet d'assassinat ; il a écrit plusieurs lettres, dans lesquelles il avouait que les Anglais avaient débarqué des hommes dans le dessein de renverser le gouvernement français; mais il niait le reste. Cette protestation n'eut pas un grand crédit ; et aucun des gouvernements du continent n'y ajouta foi. C'était dans ce temps que je méditais une descente en Angleterre. Votre *** n'avait pas besoin de se débarrasser de Napoléon Bonaparte, mais du Premier consul. Fox eut quelques pourparlers avec moi au sujet du 3 nivôse. Il nia, comme vous, que les Anglais fussent instruits du projet d'assassinat ; mais il s'en défendit faiblement lorsqu'il eut entondu ce que j'avais à dire, et condamna toute cette menée. En effet, ses intentions était tout à fait opposées a ce plan. La conduite de l'empereur d'Allemagne fut bien différente de celle-

ci, lorsque je fus en possession de sa capitale ; il défendit positivement et sincèrement^ par des mo tifs religieux, toute tentative de ce genre, qu'on aurait pu faire journellement, car je me promenais souvent seul et sans le moindre soupçon. )>

Pendant cette conférence, j'ai dit à Napoléon qu'on soupçonnait fortement Bernadotte d'être peu attaché à la cause des alliés, si même il ne jouait pas deux rôles à la fois ; qu'on lui donnait le nom de Charles-Jean le Charlatan, et qu'on pensait qu'il se serait joint a lui s'il était arrivé quelque échec aux alliés. Napoléon répliqua que probablement on l'appelait charlatan parce qu'il était gascon et un peu fanfaron.

« Quant à ce qui est de se joindre à moi en cas de succès, il n'aurait agi en cela que comme tous les autres. Les Saxons, les Wurtembergeois, les Bavarois, et tous ceux qui m'ont abandonné quand j'ai éprouvé des revers, se seraient joints à moi dans le succès.

« Après l'affaire de Dresde, l'empereur d'Autriche se mit à genoux devant moi, m'appela son cher fils, et me demanda, pour l'amour de sa très chère fille a qui j'étais marié, de ne pas profiter de mes succès et de me reconcilier avec lui (1).

« Si les Saxons n'eussent pas déserté avec leur artillerie, j'aurais remporté la victoire à Leipzig, et

(1) Je donac ici une traduction littérale des expressions de Napoléon ; mais il est évident qu'on ne doit pas les prendre dans leur sens uttéral; mais simplement les considérer comme une manière énergique de me faire comprendre avec combien d'instance l'empereur d'Autriche fit cette demande. Napoléon se serrait de cette expression dans des cas sem-' blables. (Note de l'auteur.)

MÉMORIAL DE SAINTE-HELENE i.'U

la position des alliés eût été bien diflerente. » 16 mai, — J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher; il s'est plaint du mal de tète, et a pris un bain de pieds. D'abord il était un peu mélancolique, mais ensuite il est devenu assez enjoué et communicatif. II a parlé de l'Egypte, et m'a fait beaucoup de questions ; entre autres, il m'a demandé si un vaisseau à trois ponts pourrait, sans être débarrassé de son lest, entrer dans le port d'Alexandrie. J'ai répondu que je croyais que oui ; maïs que, dans tous les cas, il était très facile d'alléger un vaisseau (1). Napoléon me dit qu'il avait envoyé du Caire un officier nommé Julien, porteur d'ordres positifs popr Brueys, et d'après lesquels celui-ci devait entrer dans le port d'Alexandrie ; mais que malheureusement Julien avait été tué en chemin par les Arabes. « J'ai donné son nom k un fort que j'ai bâti à Rosette ; le connaissez-vous ? » Je répondis affirmativement.

Il est surprenant, continua-t-il, que Brueys ait pu songer k jeter l'ancre sans avoir commencé par fortifier Tile de vingt ou trente pièces de canon, et avant d'avoir réuni autour de lui un vaisseau vénitien de 64 et quelques frégates qui était dans le port d'Alexandrie. Dans une conversation que j'avais eue avec lui quelques semaines avant, k bord de V Orient^ il m'avait démontré lui-même qu'une flotte k l'ancre ne devait pas engager une action, ou

(1) Etant à Alexandrie, j'aj vn le Tigre et le Canope entrer dans le port. Ces deux bâtiments étaient de 80 canons et de la plus grande dimension ; ils faisaient autant d'eau qu'un vaisseau à trois ponts.

(Note de (TMeara.)

132 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

au moins qu'une flotte qui en agirait ainsi serait toujours battue, à cause de la facilité qu'auraient les vaisseaux chargés de l'attaque de prendre position, et qu'il existait un ordre (1) qui défendait de le faire. Brueys, continua-t-il, croyais toujours que si Nelson l'attaquait, ce serait par sa droite ; il regardait sa gauche comme inexpugnable, à cause de l'île, et il avait fait tous ses préparatifs en conséquence. Je m'efforçai de le convaincre qu'un ou deux bâtiments de sa gauche, enlevés par une. force supérieure, fourniraient à la flotte ennemie le moyen de pénétrer. »

Je dis à Napoléon que si Brueys eût jeté l'ancre poupe et proue, il aurait pu se rapprocher du rivage, ne laisser aucun intervalle pour le balancement des navires, et que, de cette manière, Nelson n'aurait pas pu se placer entre la flotte française et le rivage. Napoléon parut être de mon avis sur ce point, et me dit qu'il prendrait à ce sujet des renseignements auprès de l'amiral. Il ajouta qu'availt le départ de Julien il avait envoyé des ordres à Brueys aBn qu'il ne s'éloignât pas des côtes d'Egypte, avant de s'être assuré qu'il était impossible à la flotte d'entrer dans le port d'Alexandrie. Dans le cas de possibilité, il avait ordre d'exécuter ce mouvement, et, dans le cas contraire, de conduire les bâtiments à Corfou. « Brueys, continua-t-il, n'approfondit pas assez le fait, quoique Barré assurât que l'entrée était praticable, ce qui m'a paru tel à moi-même. Quoi

1) Je n'ai pu comprendre si c'était de Brueys ou non.

(Note de O'Meara.)

qu'il en soit, Brueys ne se crut pas, d'une part, suffisamment autorisé à se retirer, et craignait, de l'autre, d'entrer dans le port quand même cela serait possible, jugeant cette mesure hasardeuse, avant d'avoir l'assurance que nous étions en pleine possession du pays. Il ignorait mes mesures au Caire; il n'en eût connaissance que vingt-quatre heures avant d'être attaqué par Nelson. De cette manière, il resta incertain et négligea sa sûreté. D'ailleurs, il était loin de s'attendre à ce que Nelson l'attaquât avec des forces inférieures. S'il eût fait sortir ses frégates et bien fortifier Tile, Nelson ne l'eût pas attaqué, ou il aurait été battu. Ce fut avec bien delà peine que je le décidai à sortir de Toulon. Après avoir mis à la voile, il voulut envoyer quatre bâtiments pour attaquer Nelson, qui était en rade avec trois

bâtiments démâtés à ; mais je ne voulus

pas le permettre, attendu que le succès de mon entreprise était trop important pour être mis en balance avec la prise de deux ou trois bâtiments. Il voulut ensuite séparer la flotte, ce que je ne voulus pas. Brueys était sans doute un homme d'un grand talent ; mais il lui manquait cette résolution qui, dans un moment décisif, profite de l'occasion favorable ; et cette. qualité est, je crois, essentielle dans un amiral comme dans un général. Il est probable que le défaut d'expérience faisait qu'il n'avait pas dans ses talents et dans la bonté de ses plans cette confiance que rien ne peut donner quand on ne la

(1) V. la note de la page 53, 1" vol.

puise pas dans son caractère. J'ai commandé une armée à vingt-deux ans, mais la nature m'avait fait différent de bien d'autres. Si Nelson eut rencontré la flotte de Brueys pendant son voyage pour l'Egypte, je ne sais pas trop ce qu'il serait arrivé, parce que j'avais placé sur chaque bâtiment trois cent cinquante a quatre cents hommes accoutumés à la manœuvre du canon deux fois par jour. J'avais donné l'ordre à chacun de nos bâtiments d'attaquer un des vôtres; vos vaisseaux sont petits, et, je crois, faibles d'équipage ; ces ordres avaient pour but d'empêcher que vous n'obtinssiez l'avantage par votre supériorité dans la manœuvre. »

Ici s'éleva une discussion sur le mérite comparatif des marins anglais et français. J'avançai que les matelots anglais se battaient avec plus de confiance; que s'il arrivait, dans l'action, des accidents aux bâtiments, ils y remédiaient bien plus promptement, et combattaient plus longtemps que les matelots français. Napoléon me répondit qu'il convenait de tout, exepté du dernier point, c Signor dottore, me dit-il, le marin français est aussi brave que le marin anglais. Les soldats français avaient, au commencement de la guerre, un grand mépris pour lestroupes anglaises : ce mépris venait peut-être des défaites du duc d'York, du grand défaut de vigilance et d'activité de vos avant-postes, et des désastres qui ont frappé vos armées. Néammoins nos soldats avaient tort; car on sait bien que les Anglais sont braves. Ce fut sans donte cette fausse opinion qui fut cause que Reynier fut battu par le général Stuart; les

MÉMORIAL DE SAINTB-HBLENB 135

Français s'imaginaient alors que vous fuiriez et que vous vous jetteriez dans la mer. Reynîer était un homme de talent; mais plus propre h conduire une armée de vingt à trente mille hommes qu'à en commander une de cinq à six mille. Vos troupes étaient^ ce jour-là, presque toutes composées d'Anglais, et Reynier n'avait en grande partie que des Polonais.

« Il est difficile de s'imaginer quelle mauvaise idée les soldats français avaient des vôtres, jusqu'à ce qu'ils eussent été convaincus de leur bravoure. Ils ont toujours parlé de vos matelots avec respect , mais ils avouaient seulement qu'ils étaient plus exercés et plus prompts dans les manœuvres, mais non pas plus braves que les nôtres.

« Quand j'étais à Tilsitt, continua Napoléon après un instant de silence, pendant lequel il traça quelques notes pour ses Mémoires, quand je me trouvai à Tilsitt avec l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, j'étais le plus ignorant des trois en affaires militaires. Ces deux souverains, surtout le roi de Prusse, étaient parfaitement au courant du nombre de boutons que doit avoir un habit, combien devant et derrière, et comment on doit tailler les revers. Pas un tailleur de l'armée ne savait mieux que le roi de Prusse combien il faut de drap pour faire un gilet rond. Enfin, continua-t-il en riant, je ne pouvais lutter avec eux

« On me tourmentait continuellement de questions auxquelles je n'entendais pas un mot, quoique, pour ne pas offenser, je répondisse aussi gravement que si le sort d'une armée eût dépendu de la coupe

d'une veste. Quand j'allai voir le roi de Prusse, je trouvai qu'au lieu de bibliothèque, il avait une chambre grande comme un arsenal, garnie de tablettes et de chevilles auxquelles étaient pendus cinquante à soixante habits de diverses façons ; chaque jour il mettait un habit différent de celui de la veille. C'est un grand homme sec, dont la tournure et la physionomie ont quelque chose d'étrange. II paraissait attacher autant de prix à la coupe de l'uniforme d'un dragon ou d'un hussard, qu'il en eût mis au salut de son royaume.

« A léna, l'armée prussienne exécuta les plus belles et les plus brillantes manœuvres; mais je mis bientôt fin à ces cogHonerie et fis connaître la différence qu'il y a entre exécuter de belles manœuvres, porter de riches uniformes, et savoir se battre. Si, ajouta-t-il, l'armée prussienne eût été commandée ce jour-là par un tailleur, elle aurait certainement remporté la victoire, à cause de la supériorité des connaissances de ses chefs dans l'art de couper un habit; mais comme les victoires dépendent plus de l'habileté du général qui commande les troupes, que du talent du tailleur qui fait leurs vestes, elle n'a pas pu réussir. »

Napoléon observa ensuite que nous souffrions trop de femmes et de bagages à la suite de nos armées. « Les femmes, quand elles sont méchantes, dit-il, j sont plus méchantes que les hommes et plus disposées à commettre le crime. Quand le sexe qui a la douceur en partage, se dégrade une fois, il tombe dans de plus grands excès que le nôtre. Les femmes

sont toutes ou meilleures ou pires que les hommes. Nous en avons la preuve dans les tricoteuses de Paris pendant la Révolution.

« Quand je commandais au Col-de-Tende, pays très montagneux et très difficile, et dans lequel, pour entrer, l'armée était obligée de passer sur un pont étroit, j'avais donné Tordre qu'il ne fût permis h aucune femme de la suivre, parce que le service était très difficile et exigeait que les troupes fussent continuellement en alerte. Pour l'exécution de cet ordre, je plaçai deux capitaines sur le pont, qui ne devaient pas laisser passer une seule femme. Je me rendis moi-même au pont, pour m'assurer qu'on m'avait obéi : j'y trouvai une foule de femmes réunies. Aussitôt qu'elles m'aperçurent, elles commencèrent à m'invectiver, en criant: C'est donc vous,. petit caporal^ qui avez défendu qu'on nous laissât passer, car on m'appelait dXovs petit caporal dans l'armée. A quelques lieues de là, je fus étonné de voir un nombre considérable de femmes avec les troupes. J'ordonnai aussitôt qu'on fît arrêter les deux capitaines et qu'on les amenât devant moi, résolu de les faire juger sur-le-champ. Ils protestèrent qu'aucune femme n'avait traversé le pont. Je fis venir quelques-unes de ces femmes, et, à mon grand étonnement. elles avouèrent qu'elles avaient jeté hors de quelques tonneaux les vivres et les provisions qu'ils renfermaient pour l'armée ; qu'elles s'y étaient cachées, et étaient passées de cette manière sans être aperçues. »

Napoléon observa qu'il ne croyait pas que la cava-

leric anglaise fût comparable à Tinfanterie ; que les cavaliers, par un défaut quelconque, ne pouvaient retenir leurs chevaux, et étaient exposés à être taillés en pièces, si, dans la charge, il devenait nécessaire de faire halte ou de battre en retraite; que les chevaux étaient accoutumés à être trop bien nourris, tenus trop chaudement, quoique, d'après ce qu'il avait, entendu dire, ils fussent grandement négligés par leurs cavaliers,

Je lui donnai quelques explications sur la quantité de bagages que permettait lord Wellington; c'est-à-dire un petit porte-manteau par officier qui s'embarquait pour servir l'étranger, et cinq femmes par cent hommes. Je lui dis qu'on avait de nouveaux règlements pour empêcher qu'on ne tînt les chevaux de cavalerie trop chaudement ou qu'on en eût trop de soin. Napoléon répondit que les officiers français lui avaient assuré que le bagage d'un officier anglais, en France ou en Belgique, était plus considérable que celui de dix Français,

18 mai, — Le major Fehrsen est venu à Longwood. On lui a demandé pourquoi il ne visitait pas de temps en temps la famille Bertrand; il a répondu que le gouverneur lui avait fait dire qu'il désirait qu'il n'existât d'autre communication qu'un salut réciproque entre les officiers du 53° régiment et les prisonniers de Sainte-Hélène. Il est convenu que la conduite sombre et mystérieuse que l'on tenait envers les Français était de nature k exciter le soupçon ; mais il les assura que l'on ne trouverait pas d'assassins dans le 53® régiment.

22 mai, — Napoléon étant dans son baîn, et souffrant d'un violent mal de tête, a parlé pendant quelque temps de Montchenu, qui, a-t-il dit, répond facilement à Tidée que les Anglais avaient anciennement des Français, quand ils les appelaient une nation de maîtres a danser : opinion dans laqu'elle ils devaient avoir été affermis durant la Révolution, en voyant arriver parmi eux une foule d'inutiles baguenaudierSy qu'on avaient chassés de leur pays à cause de leur arrogance et de leur tyrannie. « Cette idée, ajouta Napoléon, était si fortement gravée dans l'esprit des Anglais, que, quand j'envoyai Duroc (1) comme ambassadeur k Saint-Pétersbourg, lord Saint-Helens, envoyé anglais dans cette ville, curieux de voir sa tournure, chercha l'occasion de l'observer soigneusement à son entrée dans la capitale ; et quand on lui demanda son opinion sur son compte, il répondit : (( Ma foi, au moins il n'a pas l'air d'un sauteur » : voulant dire par là que Duroc était le seul Français qu'il eût vu qui n'eût pas l'air d'un maître h danser; et je suis porté à le croire; car vraisemblablement il n'avait rencontré jusqu'alors de Français que ces nobles ruinés ou persécutés, qui faisaient oublier par leurs ridicules le respect dû au malheur. Il est vraiment fort original qu'on ait choisi un homme aussi peu remarquable que Montchenu pour représenter la France à l'établissement d'une nation rivale; c'est un vrai moyen pour faire

(1) A ravcnement de Tempereur Alexandre.

de son propre pays un objet de risée, et confirmer les Anglais dans leur ancien préjugé.

« Est-ce que Montchenu, continua-t-il, ne répond pas à ridée que vous vous formiez anciennement de la nation française? »

En sortant du bain, Napoléon parla de la Russie, et dit que les nations européennes trouveraient un jour qu'il avait adopté la plus saine politique, en cherchant à rétablir le royaume de Pologne ; que c'était le seul moyen efficace d'arrêter les progrès de la puissance moscovite et d'opposer une digue à ce formidable empire, qui probablement allait bientôt envahir l'Europe. Je ne pense pas vivre assez pour en être témoin; mais vous le verrez peut-être : vous êtes à la fleur de l'âge, et vous pouvez-vous attendre a vivre encore trente-cinq ans. Je pense que vous verrez les Russes envahir et prendre l'Inde, ou entrer en Europe avec quatre cent mille Cosaques et autres habitants des déserts, et deux cent mille véritables Russes. Lorsque Paul était si fort irrité contre vous, il me demanda un plan pour faire la conquête de l'Inde. Je lui en envoyai un avec des instructions détaillées. (Ici, Napoléon me montra sur une carte, les différents points d'où l'armée aurait dû partir.) Il aurait fallu partir d'un des ports de la mer Caspienne. La Russie, continua-t-il doit ou tomber, ou s'agrandir, et il est naturel de supposer que le dernier cas aura lieu. En envahissant d'autres pays, la Russie en retirera deux avantages : les progrès de sa civilisation, et ce poli que lui donnera le frotte-

ment avec d'autres puissances ; ensuite de Targent et des rapprochements entre elle et les habitants des déserts, avec lesquels elle était en guerre il y a quelques années. Les Cosaques, les Kalmoucks et les autres barbares qui . ont suivi les Russes en France et dans d'autres parties de l'Europe, ayant une fois pris le goût du luxe, rapporteront dans leurs déserts le souvenir des lieux où ils avaient de si belles femmes, une si bonne nohrriture; et non seulement ils ne seront plus euxmêmes en état de vivre dans leurs pays barbares et stériles, mais encore ils communiqueront a leurs voisins le désir de conquérir ces délicieuses contrées. Il est de toute probabilité qu'Alexandre sera obligé de vous enlever l'Inde, pour acquérir des richesses et fournir de l'occupation a ses peuples, et par la prévenir une révolution en Russie, ou qu'il fera une irruption en Europe, à la tête de quelques cent mille barbares à cheval et de deux cent mille hommes d'infanterie, et chassera tout devant lui. Ce que je viens de vous dire est confirmé par l'histoire de tous les âges, et l'on a toujours remarqué que toutes les fois que ces barbares avaient pris du goût pour le midi de l'Europe, ils revenaient à la charge pour chercher a faire de nouvelles conquêtes et de nouveaux ravages, et qu'ils avaient fini par se rendre les maîtres du pays. Il est naturel h l'homme d'améliorer sa condition ; et ces sauvages, en comparant leurs déserts avec les belles provinces qu'ils ont laissées, auront toujours le iésir d'acquérir ces dernières, sachant bien qu'au-

142 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE

cune nation n'usera de représailles et n'essaiera de les chasser de leurs déserts. Ces canailles, continua-t-il, ont tout ce qu'il faut pour devenir conquérants. Ils sont braves, actifs, supportent la fatigue avec patience, vivent de peu, sont pauvres et ne demandent pas mieux que de s'enrichir. Je pense cependant que tout dépend de la Pologne. Si Alexandre réussit à incorporer la Pologne h la Russie, en réconciliant les Polonais avec le gouvernement russe, et non pas simplement en subjuguant le pays, il aura fait le plus grand pas vers la conquête des Indes. Mon opinion est qu'il cherchera à exécuter l'un ou l'autre des deux projets dont je viens de parler ; je pense cependant que ce sera plutôt le dernier. »

J'observai que la distance était grande, et que les Russes n'avaient pas l'argent nécessaire pour former une aussi grande entreprise. « La distance n'est rien, répliqua l'empereur; on peut aisément transporter les vivres sur des chameaux, et les Cosaques pourront toujours s'en procurer un assez grand nombre. Ils trouveront de l'argent en arrivant. L'espérance de la conquête réunirait sans frais des armées de Cosaques et de Kalmoucks. Promettez-leur le pillage de quelques villes, et des milliers se réuniront sous les mêmes bannières. L'Europe, continua-t-il, et l'Angleterre en particulier, auraient dû s'opposer k la réunion de la Pologne et de la Russie.

» Le grand but de l'Angleterre, ajouta Napoléon, c'est de tenir la Belgique toujours séparée de la

France, parce que la France, possédant la Belgique, peut se regarder, en cas de guerre avec TAngieterre, comme maîtresse de Hambourg, etc. Il aurait cependant mieux valu pour l'Angleterre que l'Autriche la conservât plutôt que de la laisser ii la Hollande, parce que l'Autriche est plus forte, et que quand la France sortira de son état de paix actuel, la Hollande, trop faible pour résister seule, sera toujours obligée de se soumettre.

« Si j'avais réussi dans mon expédition contre la Russie, dit-il, j'aurais contraint Alexandre d'accéder au système continental contre l'Angleterre, et par là j'aurais forcé cette dernière à la paix. J'aurais fait de la Pologne un royaume séparé et indépendant. » Je lui demandai quelles conditions il nous aurait accordées. « De très bonnes, répliqua Napoléon ; j'aurais seulement insisté pour que vous missiez un terme à vos vexations maritimes. » Je lui demandai s'il nous eût laissé Malte; il répondit affirmativement à cette question, ajoutant qu'il était las de se battre, et qu'il était propre à la paix comme à la guerre ; qu'il se serait occupé d'améliorer et d'embellir la France, d'élever son fils et d'écrire son histoire. « Au moins dit-il, les puissances alliées ne pourront pas m'ôter la gloire des grands travaux publics que j'ai fait exécuter ; les routes que j'ai fait construire pour traverser les Alpes, et les mers que j'ai su réunir. Ils ne peuvent travailler à aucune amélioration que je n'aie commencée moi-même. Ils ne peuvent m'ôter ce code de lois que j'ai créé, et qui passera à la postérité la plus

reculée. Dieu merci, ils ne peuvent me priver de ces avantages. »

Je lui ai dit que j'avais fait une recherche sur le nombre des bâtiments que les Anglais avaient saisis avant sa proclamation relative à la détention des Anglais en France, et que je n'avais rien pu découvrir, excepté deux chasse-marée qui avaient été pris dans la baie de Quiberon. «Deux chassemarée ! dit Napoléon ; eh quoi ! il y eut pour soixante dix millions de marchandises enlevées, et environ deux cents bâtiments retenus, avant que je ne fisse cette proclamation ! Mais c'est ce que l'Angleterre a toujours fait. Dans la guerre de 1773 vous en avez agi de même, en nous donnant pour raison que c'était votre usage. La grande querelle entre vous et nous est que je ne voulais pas vous permettre d'agir à votre guise en mer, ou au moins que je prétentendais, dans ce cas, faire ce qu'il me plairait sur terre; enfin, que je ne voulais pas recevoir la loi de vous, mais bien vous la donner. Peut-être en cela al-je poussé les choses trop loin : l'homme est sujet à errer. Quand vous avez bloqué la France, j'ai bloqué l'Angleterre ; et ce n'était pas un blocus sur le papier, puisque je vous ai forcés h envoyer vos marchandises autour de la Baltique, et à occuper une petite île dans la mer du Nord, pour faire la contrebande. Vous avez dit que vous vouliez me fermer les mers, et moi j'ai dit que je vous fermerais la terre. Cela vous a réussi; mais vous n'avez dû cette réussite qu'à des accidents. Votre pays ne s'en trouve pas mieux pour cela, parlasottise de vos

MEMORIAL DE SAINTB-HELÈNB 145

ministres, qui ont agrandi la Russie au lieu d'agrandir leur propre pays. »

J'ai encore demandé à Napoléon, parce que j'étais désireux d'approfondir cette affaire, si, dans le cas où T***(l) lui aurait remis à temps la lettre du malheureux duc d'Enghien, il eût laissé vivre ce prince. Il me répondit : « Il est probable que oui; car il me faisait, dans cette lettre, l'offre de ses services. Il s'est conduit avec beaucoup d'intrépidité et la plus mâle dignité devant le conseil de guerre, et il n'a rien nié. Il est vrai que je voulais faire un exemple qui effrayât; cependant je pense que je l'aurais laissé vivre.

Je lui demandai s'il aurait pardonné à Pichegru. (c Pichegru, dit-il, était tombé dans un grand mépris, et il n'était pas probable qu'il pût me nuire. Il eût été possible que je lui pardonnasse à cause de sa conquête de la Hollande; mais sous la condition du bannissement en Amérique.

« Si, dit-il, lord Castlereagh m'offrait de me replacer sur le trône de France à des conditions honteuses, je préférerais rester où je suis.

« Le désir que vos ministres ont eu de rétablir le despotisme et la superstition en France ne peut être agréable aux Anglais. Un peuple libre, a moins qu'il ne laisse prévaloir le désir d'humilier et de faire injure aux autres, ne peut souhaiter de voir une nation voisine dans l'esclavage. Maltraité comme je l'ai été, et privé de tout ce qui peut m'être cher, ajouta-t-il, je préfère être exilé sur cet exé-

(1) Talleyrand.

crable rocher, à être assis sur un trône, sachant que la postérité me rendra justice. Un un ou deux suffiront, sans doute, pour terminer ma carrière dans ce monde ; mais ce que j'y ai fait ne périra jamais.

<c Dans douze cents ans, on citera mon nom avec respect, tandis que celui de mes oppresseurs sera oublié, ou ne sera connu que pour être chargé d'opprobre et d'infamie.

« Je suis porté, continua Napoléon, à douter beaucoup de ce que l'on a dit de Cromwel. On a assuré, qu'il portait toujours une cuirasse, et changeait continuellement de demeure, de peur d'être assassiné. On a avancé ces deux assertions contre moi, et elles sont entièrement fausses, comme très probablement elles l'étaient à l'égard de Cromwel.

« La conduite de votre gouvernement, ses efforts pour détruire la liberté et mettre les Anglais dans les fers, m'étonnent, continua Napoléon. Que les Russes et quelques peuples allemands soient ainsi traités, je n'en suis pas surpris ; ces nations ne méritent pas le nom de nations libérales et libres. Chez elles, la volonté du souverain a toujours tenu lieu de loi. Il faut que les esclaves obéissent. Mais que l'Angleterre soit traitée ainsi, je ne le conçois pas; à moins que, comme je vous l'ai déjà dit dans une autre occasion, des motifs de politique et de jalousie, et le désir d'humilier et d'abaisser ceux qui se sont enrichis par le commerce, ne prévalent sur l'esprit de votre oligarchie. »

23. Mai. (1) — J'ai reçu une lettre pour me rendre à Plantation^House^ près du gouverneur.

MÉMORIAL DB SAIMTK-HÉLÈNB 147

Je Tai trouvé dans la bibliothèque avec sir Thomas Reade. Son Excellence m'a dit qu*avant-hier quel* ques journaux de plus fraîche date' que les siens avaient été reçus par M. Cole, le maître de poste ; que quelques-uns m'avaient été prêtés en violation directe de l'acte du Parlement, qui défendait positivement d'avoir, sans la permission du gouverneur, aucune communication verbale ou écrite avec le général Bonaparte, avec aucun membre de sa famille ou ceux qui l'entouraient; qu'il désirait, en conséquence, apprendre de ma bouche si j'avais prêté ces journaux ou d'autres au général Bonaparte. Je répondis que je les avais prêtés ainsi que beaucoup d'autres, a diverses époques, a Napoléon, ayant constamment eu l'habitude de lui communiquer les papiers publics depuis que j'étais dans l'île ; que sir George Cockburn m'avait plus d'une fois chargé de porter des journaux à Longwood, avant de les avoir regardés lui-même. Sir Hudson Lowe répliqua que c'était une violation de l'acte du Parlement. Comme j'ai expressément stipulé que je ne serais ni considéré ni traité comme faisant partie des Français, et que je résignerais sur le champ ma place, si je devais la remplir à ces conditions. Son Excellence désirait que je susse qu'à l'avenir je devais m'abstenir de prêter des journaux au général Bonaparte, ou de lui donner le moindre renseignement sans son autorisation.

(1) Je ne suis pas sûr que cette conversation n'ait pas eu lieu le 2*2) attendu qu'elle porte cette date sur quelques feuilles de mon jonrnal. {JVote d'crmeara.)

148 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

J'observai que je trouvais difficile d'en agir ainsi, car lorsqu'à l'arrivée d'un bâtiment Napoléon me demandait s'il y avait des nouvelles, il ne m'était pas possible alors de me taire pour cause d'ignorance. Son Excellence me dit qu'aussitôt qu'il arrivait un bâtiment, le capitaine Poppleton et moi devions nous renfermer à Longwood, jusqu'à ce que le rapport où toutes les nouvelles apportées lui fussent connus, et qu alors je pourrais obtenir de lui tout ce qu'il jugerait à propos de faire ccmbmuniquer au général Bonaparte. Je répliqusri que je ne conserverais pas ma place seulement une heure, si je devais être assujetti à de pareilles conditions.

Son Excellence me dit que quelques mois auparavant j'avais communiqué au général Bonaparte des détails de la plus grande importance, avant même qu'il n'en eût été instruit en sa qualité de gouverneur; que ces nouvelles étaient relatives à la dissolution des chambres en France; que je lui avais dit moi-même en avoir instruit Bonaparte; et il finit par me demander si je lui avais donné cette nouvelle verbalement ou par le moyen d'un journal, et si, en cas que ce fût par un journal, ce n'était pas sir Pultney Malcolm qui me l'avait prêté. Je répondis qu'attendu qu'il s'agissait d'un aussi long espace de temps, je ne pouvais me rappeler si la communication que j'avais faite était verbale, ou si elle avait eu lieu au moyen d'un journal ; que vraisemblablement elle avait été faite des deux manières, mais que je ne me rappelais pas de qui j'avais reçu le journal.

Son Excellence dit qu'une personne qui jouissait d'une aussi bonne mémoire que moi, ne pouvait prétexter un oubli, et répéta la question. Je répondis qBe de pareilles bagatelles ne restaient pas longtemps dans mon esprit. Le gouverneur objecta qu'il était singulier que je ne pusse pas me rappeler que cette feuille m'avait été prêtée par l'amiral, et, d'un air railleur, il me demanda si elle n'était pas écossaise. Je lui répondis que je n'avais jamais vu de journal écossais k Longwood ; que sir Pultney Malcolm avait souvent choisi pour moi deux ou trois journaux des dates les plus anciennes et lui avait envoyé les nouveaux. Son Excellence me demanda alors si les journaux qu'avait prêtés l'amiral m'étaient destinés, et si sir Pultney savait que je les communiquerais au général Bonaparte. Je répondis qu'ils m'étaient destinés, et que j'ignorais s'il savait l'usage que j'en faisais. Sir Hudson me dit alors qu'il était très étonnant que je ne susse pas si l'amiral en était informé ; que d'après un ordre signé des ministres de Sa Majesté, personne que lui n'avait le droit de communiquer en aucune manière avec le général Bonaparte. J'obvai que sir George Cokburn n'avait jumais cru nécessaire d'empêcher Napoléon de voir les journaux, que la seule recommandation qu'il m'eût faite à cet égard, était qu'il lui paraissait inutile de lui montrer ce qui pourrait l'offenser personnellement. La conversation dura encore quelque temps, pendant lequel Son Excellence revint souvent sur le journal écossais.

150 MÉMORIAL DE SÀINTB-HÉlÈNB

24 mai, — Napoléon agardéle lit et s'est plaint d'un mal de tète. Je lui ai recommandé de mettre sur le front et sur les tempes des compresses à froid ; ce qu'il a fait aussitôt, et il en a éprouvé un mieux sensible.

Dans le cours de la conversation, il observa qu'il existait des contradictions singulières dans les libelles qu'on avait publiés contre lui. Dans les uns, on assure qu'il a poussé la lasciveté au point d'entretenir un commerce incestueux avec ses sœurs, etc.; tandis que d'autres soutenaient avec autant d'opiniâtreté qu'il était impuissant. « Ce dernier bruit, continua-t-il, a été répandu dans un temps, lorsqu'il fut question d'un mariage entre moi et une sœur de l'empereur Alexandre. L'impératrice mère dit a son fils qu'elle ne consentirait pas à sacrifier sa fille et à la jeter dans les bras d'un homme qui ne peut rien faire; que si je l'épousais, on serait forcé d'agir comme l'avait fait Gustave avec son épouse, ce qu'elle ne pourrait jamais faire accorder avec les préceptes de sa religion. Savez-vous, ajout«i-t-il, l'histoire de Gustave? Je répondis que non. Eh bien, Gustave était impuissant; n'ayant pas, par conséquent d'héritier, il fit coucher un de ses chambellans avec la reine, et c'est k cet événement que doit le jour le sot qui a résigné la Couronne il y a quelques années. Dans un de ses accès de folie, cet imbécile a avoué que les Suédois avaient fait un acte de justice en le déposant, parce qu'il n'avait aucun droit à la Couronne. »

Napoléon reprit sa narration relative à la mère de l'empereur Alexandre.

« Ma chère mère, dit Alexandre, est-il pAslblo que vous puissiez croire de pareils contés . Je vous assure que je ne vous souhaiterais pas autre chose que d'être assez jeune pour épouser Napoléon, et vous auriez bientôt un héritier. Kourakin, ajouta-t-il, m'a raconté plus tard cette anecdote, qui a excité beaucoup de gaieté dans Paris. »

Napoléon parla ensuite de Mme de Staél : « C'était, dit-il, une femme de beaucoup de talent et d'une grande ambition ; mais si intrigante et si remuante, qu'elle donna lieu à ce qu'on dît d'elle, qu'elle jetterait ses amis à la mer, afin de pouvoir les sauver au moment où ils seraient près de se noyer. J'ai été obligé de l'éloigner de la Cour. A Genève, elle forma une liaison avec mon frère Joseph, qu'elle gagna par sa conversation et par ses écrits. Quand je revins de l'ile d'Elbe, elle voulut me faire présenter son fils, pour me demander le paiement de deux millions que M. Necker, son père, avait prêtés à Louis XVI sur ses fonds, et en même temps pour m'ofiVir ses services, si je consentais à lui accorder l'objet de la première demande. Comme je savais très bien ce que voulait son fils, et que je ne pensais pas pouvoir le lui accorder sans être injuste envers d'autres qui étaient dans le même cas, je refusai de le voir, et je donnai des ordres pour qu'il ne me fût pas présenté. Mais Joseph ne voulait pas être refusé, il l'amena en dépit de cet ordre. Les huissiers de la chambre n'osèrent pas refuser l'entrée h mon frère, surtout lorsqu'il eut dit qu'il répondait des suites. Je le reçus très poliment;

j'écoutai l'exposé de son affaire, et je répondis que j'étais fôché qu'il ne fût pas en mon pouvoir d'acquiescer à sa demande; qu'elle était contraire aux lois, et que ce serait faire une injustice à d'autres. Cependant Mme de Staël ne se contenta pas de cette solution. Elle écrivit à Fouché une longue lettre, dans laquelle elle parlait de ses droits, et disait qu'elle avait besoin d'argent pour doter sa fille, qu'elle donnait en mariage au duc de Broglie, promettant que si je lui accordais sa demande, elle serait noire et blanche pour moi, Fouché me communiqua cette proposition, ef me conseilla fortement de faire droit à sa réclamation, ajoutant qu'elle pourrait rendre de très grands services dans un moment si critique. Je répondis que je ne voulais point faire le marché.

« Peu après mon retour de la conquête d'Italie, continua Napoléon, je fus accosté par Mme de Staël, dans une grande société, quoique, dans ce temps-là, j'évitasse de me montrer beaucoup en public. Elle me suivit partout et de si près, que je ne pus m'en débarrasser. A la fin elle me demanda : — Qui est dans ce moment la première femme du monde? supposant que je répondrais par un compliment aux louanges dont elle m'avait accablé. Mais je me contentai de lui répondre très froidement et en la fixant : Madame, c'est celle qui a mis au monde le plus grand nombre d'enfants. Je tournai sur le talon, et la laissai très surprise et surtout très confuse. Napoléon finit par dire qu'on ne pouvait pas l'appeler une méchante femme, mais

qu'elle était turbulente, et qu'elle avait beaucoup d'influence et de talent.

Il discourut ensuite sur le mauvais état de l'Angleterre, et dit qu'il avait calculé qu'il faudrait une paix non interrompue de cinquante ans, pour que ce royaume fût en état de payer ses dettes ; circonstance qui ne s'était jamais vue et ne se verrait jamais.

J'ai vu sir Hudson Lowe à Plantation- House ; j'ai eu avec lui une conversation qui roula principalement sur des sujets qui n'avaient rapport qu'a l'amiral. Je lui ai fait savoir que le macaroni formait un article important de la dépense de Longwood, attendu que deux livres de cette pâte, qui se consommaient journellement, étaient payées vingt-quatre schellings à M. Salomon. Son Excellence m'a observé qu'il y en avait une assez grande quantité dans le magasin du gouvernement (1).

Cipriani a été en ville acheter les provisions ordinaires.

26 mai, — Napoléon a été indisposé par suite d'un catarrhe avec inflammation, et d'une fluxion à la joue droite et aux gencives, avec un violent mal de tête ; ce qui vient sans doute de ce qu'il s'est promené dans le jardin par un vent froid.

21 mai. — Napoléon se porte mieux ; cependant sa joue droite est encore enflée, J'ai eu une conversation avec lui au sujet de l'ambassade en Chine. « Si, m'a-t-il dit, on eût donné un million de

(\) Quand on en envoya^ quelques jours après, on trouva qull était trop vieux et qu'il ne valait plus rien.

francs au premiermandarin^tout se serait arrangé, et l'on n'aurait pas trouvé Toccasion de blâmer la nation, attendu que cette ambassade n'était pas d'un genre à intéresser l'honneur du pays ; on devait la considérer, et elle était véritablement plutôt une affaire de commerce qu'une affaire d'un intérêt politique ; en effet, c'était une ambassade des marchands de thé anglais, envoyée a la Chine, et on pouvait en conséquence, d'une manière très honorable, en retirer de grands avantages. Quand on envoie des ambassadeurs à ces barbares, on doit les gagner et se soumettre à leurs usages, car ils ne vous recherchent pas. Ils n'ont jamais envoyé d'ambassadeur chez vous, et ne vous ont pas priés de leur en envoyer. Eh bien, ceci peut être cause de la perte de grands avantages pour l'Angleterre, et amènera par la suite une guerre avec la Chine. Si j'étais Anglais, je regarderais l'homme qui proposerait de faire la guerre a la Chine comme le plus grand ennemi de mon pays ; vous finiriez par être battus et peut-être qu'il s'ensuivrait une révolution dans les Indes.

« D'ici à quelques années, continua-t-il, la Russie s'emparera de Constantinople, de la plus grande partie de la Turquie et de toute la Grèce. Je regarde la chose comme aussi certaine que si elle était déjà arrivée. Presque toutes les cajoleries dont Alexandre faisait usage envers moi, avaient pour but d'obtenir mon consentement à cette entreprise. Je ne voulus pas le permettre, prévoyant que l'équilibre de l'Europe serait détruit par là.

MÉMORIAL DB SAINTE-HÉlÈNB 155

D'après le cours naturel des choses, la Turquie doit tomber au pouvoir de la Russie. La plus grande partie de sa population est composée de Grecs, que l'on peut appeler des Russes. Les puissances a qui cet agrandissement de la Russie peut nuire, et qui ont le droit de s'y opposer, sont l'Angleterre, la France, la Prusse et l'Autriche. Quant à l'Autriche, il sera très facile h la Russie d'obtenir son alliance, en lui donnant la Servie et d'autres provinces limitrophes des États autrichiens, qui s'étendent jusque près de Constantinople. Ln seule hypothèse dans laquelle la France et l'Angleterre^pussent jamais contracter une alliance sincère, serait le motif d'empêcher la réussite de ce projet. Mais une telle alliance ne serait suivie d'aucun effet heureux : la France, l'Angleterre et la Prusse réunies ne pourraient s'y opposer. La Russie et l'Autriche peuvent entreprendre de l'effectuer dans tous les temps. Une fois mraitresse de Constantinople, la Russie aura tout le commerce de la Méditerranée; elle deviendra uue grande puissance maritime, et Dieu sait ce qui s'ensuivra. Elle vous cherchera querelle, elle marchera sur les Indes avec une armée de soixante-dix mille bons soldats, ce qui n'est rien pour la Russie, et avec cent mille barbareSy Cosaques et autres ; et l'Angleterre perdra les Indes. La Russie est de toutes les puissances la plus redoutable, surtout pour vous. Ses soldats sont plus braves que les Autrichiens, et elle peut en lever tant qu'elle veut : les soldats français sont les seuls qu'on puisse leur comparer.

J'ai prévu tout cela. Je vois dans l'avenir plus loin que les autres, et j'ai voulu opposer une barrière à ces barbares, en rétablissant le trône de Pologne et en mettant Poniatowski, comme roi, à la tête de cet État ; mais vos imbéciles de ministres n'ont pas voulu y consentir. Dans cent ans on m'encensera, et l'Europe, surtout l'Angleterre, regrettera que mon projet n'ait pas réussi. Quand on verra l'Europe envahie devenir la proie des barbares du Nord, on dira : Napoléon avait raison! Les Russes commencent déjà par vous ; je vois qu'ils ont prohibé l'introduction de vos marchandises : l'Angleterre est en décadence. Jusqu'à la Prusse, ellemême, repousse tout ce qui sort de chez vous. Quel changement pour l'Angleterre ! Sous le grand Chatam vous aviez défendu au plus puissant souverain de l'Europe de naviguer sur l'Escaut et de commercer du côté d'Ostende ; ce procédé était barbare et injuste ; mais vous aviez cependant le pouvoir de l'empêcher, parce que cela était contraire aux intérêts de l'Angleterre. Maintenant la Prusse vous ferme ses ports ! Quelle chute ! A mon avis, le seul moyen de Sauver l'Angleterre serait qu'elle s'abstînt de se mêler des affaires continentales et qu'elle retirât son armée du continent ; alors vous pourriez insister sur tout ce qui est utile à vos intérêts, sans crainte que l'on use de représailles contre votre armée. Vous êtes supérieurs en forces maritimes au monde entier réuni ; et si vous vous en tenez à cette arme, vous serez toujours puissants et redoutés. Vous avez le grand avantage

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE 157

de déclarer la guerre quand vous voulez, et de la porter très loin de chez vous. Au moyen de vos flottes, vous pouvez menacer d'une attaque les côtes des puissances qui ne s'accorderaient pas avec vous ; vous pouvez troubler leur commerce, sans qu'elles soient en état d'user de représailles d'une manière importante : par votre manière actuelle d'agir vous perdez tous ces avantages. Vous avez abandonné votre arme la plus puissante, et vous envoyez une armée sur le continent, où vous êtes inférieurs en forces à la Bavière même. Vous me rappelez François I®', qui avait, à la bataille de Pavie, une artillerie belle et formidable ; mais il mit sa cavalerie devant et masqua ainsi ses batteries, qui, si elles eussent fait feu, lui auraient assuré la victoire : il fut battu, perdit tout et fut fait prisonnier. Il en est de même de vous : vous désertez vos bâtiments, que l'on peut comparer aux batteries de François P"^, et vous jetez sur le continent quarante mille hommes que la Prusse, ou telle puissance qui voudra prohiber vos marchandises, attaquera et taillera en pièces, si vous menacez ou si vous usez de représailles.

« On n'a jamais entendu parler d'un traité aussi ridicule que celui que vos ministres ont fait au nom de leur pays, continua Napoléon ; vous donnez tout et vous ne conservez rien. Toutes les autres puissances ont acquis du terrain et des millions d'âmes ; mais vous, vous avez renoncé aux colonies. Par exemple, vous rendez l'île Bourbon a la France ; vous ne pouviez faire un acte de plus

158 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLBNE

haute impolitique : vous deviez tacher de faire oublier aux Français la route de l'Inde, au lieu de les placer k mi-chemin. Pourquoi avez-vous rendu Java? Pourquoi en avez-vous fait autant de Surinam, de la Martinique et des autres colonies françaises ? Pour vous dispenser de le faire, vous n'aviez qu'à dire que vous les retiendriez pendant les cinq ans que les puissances alliées devaient rester en France. Pourquoi n'avez-vous pas demandé Hambourg en échange du Hanovre ? Vous auriez alors eu un entrepôt pour vos manufactures. Lorsqu'il s'agit de traités, un ambassadeur devrait tirer avantage de tout pour travailler au bien-être de son pays. »

Napoléon m'a chargé, en cas que l'ambassadeur me fît quelques questions pour savoir s'il pouvait aller k Longwood, de répondre qu'il n'était pas bien avec le gouverneur, et qu'il ne pouvait consentir k le recevoir avec ce personnage ; que s'il désirait qu'on l'introduisît, il le recevrait présenté par le comte Bertrand ou par l'amiral. « Je ne doute pas, ajouta-t-il, que ce gouverneur ne lui dise que je suis troTi mécontent de lui parce qu'il a rempli son devoir, et que je suis d'un caractère difficile ; qu'habitué pendant longtemps k commander, je n'ai pas assez de philosophie pour supporter la contrainte ; que l'on m'a bien traité, et que j'ai très mal répondu k ce trrâtement. Si l'embassadeur vous questionne, vous pouvez dire que j'ai ma manière de recevoir les personnes qui désirent m'ètre présentées ; que je ne prétends pas l'insul-

ter, que j'en suis très éloigné ; mais que je ne puis me résoudre à voir le gouverneur. »

28 mai. — Un domestique, nommé Willam Hall, a été renvoyé de Longwood. Après son départ, il a subi un long interrogatoire à Plantation-House^ relativement à ce qu'il a vu et entendu pendant son séjour à Longwood.

VOcean, YExperiment et un autre bâtiment sont arrivés hier d'Angleterre.

J'ai vu sir Hudson Lowe, qui m'a dit avec quelque embarras que sa conduite avait été soumise à l'examen du Parlement, et que je verrais dans les journaux une motion relative au général Bonaparte, qui avait été faite par lord Holland dans la Chambre des pairs ; mais que pour //ii, il n'en avait pas encore reçu de relation officielle de lord Bathurst ; que les bruits qui couraient sur la réponse de sa seigneurie, tels qu'on les donnait dans les journaux, pouvaient être inexacts ou infidèles, et que je ferais bien de répondre dans ce sens, si le: général Bonaparte me faisait quelques questions. ,

30 mai. — Napoléon m'a fait appeler dans sa chambre k coucher, pour lui expliquer quelques passages des feuilles du Times, particulièrement le discours attribué par lord Bathurst, en réponse à la motion du lord Holland, qui demandait que l'on produisit les papiers qui le concernaient. Ayant lu les parties de ce discours dans lesquelles il était dit que tout le changement qui avait eu lieu dans la situation du plaignant, était à son avantage ; que

160 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

ce quî le portait à demander que les limites qu'on lui avait tracées fussent reculées, était le projet de gagner les habitants et les soldats ; qu'il n'avait reçu qu'une lettre ; que la communication entre les ofSciers et les habitants était libre et sans restriction ; que des personnes étaient venues déguisées à Longwood, etc., etc. « Je suis bien aise dit Napoléon, de voir le ministre anglais justifier sa conduite atroce envers moi, à la face du Parlement, de sa nation et de l'Europe entière, par des mensonges, triste ressource qui ne dure pas longtemps ! Ilregnodi buggie non durera per sempre (1), continua-t il. » Je me sentis confus et prêt à rentrer en terre, et bégayai l'excuse qui m'avait été suggérée par sir Hudson Lowe. « C'est encore pis, dit Napoléon, dans le Mqrning Chronicle, Dans le Times^ cela semblait préparé pour la publication dans un bureau ministériel ; mais dans le Chronicle cela à l'air de sortir de sa bouche. J'ai ordonné à Bertrand d'en faire une traduction fidèle et de vous consulter sur les phrases et sur les tour^ nures de la langue dont il ne connaîtrait pas parfaitement le sens. Lord Bathurst, continua-t-il, a manqué totalement de délicatesse en montrant à Monchenu, à Londres, le contenu d'une lettre écrite par Gourgaud à sa mère, contenu que ce pauvre homme a répété à tout le monde ici. Il affirme que je n'ai reçu qu'une lettre, celle de mon frère Joseph; voilà qui est faux. Il devrait agir comme un confesseur, entendre tout et ne rien dire ; mais

(Ij Le règae du mensonge ne durera pas toujours.

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 161

cela est parfaitement d'accord avec sa conduite offensante. Il cherche à m'abaisser et à ni'humilier. Il y a quelques-unes de ses plaisanteries que je ne comprends pas bien. Mais je serai pourtant bientôt en état de lui faire une réponse convenable. Si le gouvernement vous questionne, dites-lui ce que je vous ai dit. »

Napoléon ajouta tout de suite qu'il était étrange qu'un souverain qui, par la grâce de Dieu, était né seigneur et maître de tant de millions d'hommes, ne pût recevoir une lettre cachetée. « Si telle est la règle, dit-il, comment peut-on se plaindre à votre souverain d'un ministre corrompu et vil? En temps de guerre, si un ministre trahit et vend son pays, comment le roi peut-il en être instruit, si la plainte doit passer par les mains de celui dont on se plaint, et que ce dernier puisse, à son choix, donner à cette plainte telle couleur qu'il lui plaît et qui convient mieux à ses vues, ou même la supprimer tout a fait?

« Santini, continua-t-il, a publié une brochure pleine de fadaises. On y trouve quelques vérités ; mais tout y est exagéré. Il a tout juste assez de quoi manger, mais pas assez pour faire bonne chère. »

J'ai donné à Napoléon la traduction d'une lettre qui a paru dans le Courrier y qu'il m'avait demandée; et, après l'avoir lue, il prétend qu'elle a été écrite par le gouverneur lui-même, et que l'apparente incorrection d'une partie n'est qu'un moyen d'en cacher le véritable auteur. Il parla alors long-

temps de la situation de TAngleterre, observant qu'il ne faut pas trop céder a la volonté du peaple, ni lui laisser croire que les concessions qu'on lui fait sont amenées par la crainte : que peut-être la suspension de Vhabeas corpus serait pour quelque temps une mesure convenable, a l'aide d'une armée sur pied, pour intimider la canaille, ce Mais, a-t-il dit, je ne considère cela que comme des topiques qui, si on ne les emploie avec des remèdes généraux, agissent sur la maladie constitutionnelle d'une manière contraire, et deviennent répercussiis et dangereux, en portant le mal vers les parties nobles. L'Angleterre peut être comparée a un malade dont l'état exige que le cours de la maladie soit détourné par l'usage du mercure. Le seul remède efficace est celui qui attaquera le mal en sa racine, c'est-à-dire qui fera cesser la misère qui existe. On ne parviendra a cela qu'en procurant un débouché à vos manufactures et en réduisant les dépenses. Dans ce cas, les ministres devront donner eux-mêmes l'exemple du désintéressement, en renonçant aux sinécures, etc. Cela contribuerait puissamment à calmer l'agitation publique. Si les ministres, lors de l'ouverture de la session du Parlement, se fussent présentés avec noblesse, et eussent renoncé a leurs sinécures, cela, joint à l'exemple qu'aurait donné le prince régent lui-même, aurait suffi pour apaiser tous les troubles et faire cesser toutes les plaintes. Le peuple, dans l'espérance de retirer, d'un si heureux commencement, quelques avantages radicaux, se serait calmé et au-

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLÈNB 163

raît fait cause commune avec le gouvernement. Par là on aurait gagné le temps nécessaire pour adopter des mesures propres à remédier à la calamité générale. On pourrait encore demander avec succès un traité de commerce exclusif, pour l'espace de vingt ans, avec le Brésil et l'Amérique méridionale espagnole; ou bien on pourrait aider les colonies à se rendre indépendantes, et vous auriez, dans ce cas, leur commerce tout entier. Une guerre avec l'Espagne, si elle refusait d'accéder à vos demandes, détournerait l'attention publique, emploierait les soldats et les matelots, et une grande partie des manufacturiers.

« Je soutiens que tous vos malheurs sont dus à la sottise et à l'ignorance de lord Castlereagh, ainsi qu'à son défaut d'attachement pour la prospérité réelle de son pays. Si les lords Grenville et Wellesley avaient été ambassadeurs, je suis convaincu qu'on aurait mieux consulté les intérêts de l'Angleterre. Que diraient les Anglais qui vivaient il y a cent ans, s'ils sortaient de leurs tombeaux, et si, informés de vos glorieux succès, ils jetaient les yeux sur leur patrie et apprenaient que dans le traité de paix pas un seul article n'a été stipulé au bénéfice de votre pays ; qu'au contraire, vous avez renoncé à des possessions et à des droits commerciaux nécessaires à votre existence? Quand l'Autriche a augmenté sa population de dix millions d'habitants, la Russie de huit, la Prusse de dix; quand la Hollande, la Bavière, la Sardaigne et toutes les autres puissances, ont obtenu un agran-

dissement de territoire, pourquoi T Angleterre n'a— t-elle joui d'aucun de ces avantages, elle qui a été la principale cause du succès ? Au lieu d'établir un nombre d'Etats maritimes indépendants, tels qu'Hambourg, Stralsund, Dantzig, Gênes, pour servir d'entrepôts a vos manufactures, avec des conditions secrètes et favorables à votre commerce, vous avez bassement donné Gènes au roi de Sardaigne, et réuni la Belgique à la Hollande. Vous vous êtes vous-mêmes fait haïr des Italiens et des Belges, et vous avez porté un coup irréparable à votre commerce ; car, encore que ce soit un point important pour vous que la Belgique soit séparée de la France, c'est un grand désavantage pour vos intérêts qu'elle soit réunie à la Hollande. Cette puissance, qui n'avait pas de manufactures, serait devenue un dépôt pour les vôtres ; il en eût résulté pour vous une prodigieuse influence sur le continent ; maintenant que la Belgique est devenue une partie de la Hollande, cette dernière préférera naturellement employer les manufactures de ses propres sujets, que de se servir de celles d'un peuple étranger, et l'on peut comparer toute la Belgique à une ville manufacturière. Indépendamment de cela, en cas d'une guerre à venir avec la France, la Hollande se joindra à cette dernière, dans la crainte de perdre les provinces du midi. On s'arrête toujours au danger le plus imminent; et la Hollande fera le raisonnement suivant : Si nous nous déclarons contre la France, nous perdrons la Belgique et nos manufactures; si nous faisons la guerre à

l'Angleterre, quefera-t elle? Elle bloqueranos ports et eflectuera des débarquements. Nous aurons toujours le temps de préparer nos moyens de résistance. Nous devons donc nous déclarer pour la France. Il aurait beaucoup mieux valu donner la Belgique à l'Autriche, ou bien en faire un pays indépendant, avec un prince anglais pour souverain.

x< Maintenant, considérons la position dans laquelle vous vous trouvez. Vous êtes presque aussi complètement exclus du continent que lorsque je régnais et que j'ai proclamé le système continental. Je vous le demande, en supposant que j'eusse été vainqueur, aurais-je pu dicter une paix plus désavantageuse pour l'Angleterre, dans ses conséquences, que ne l'a été celle qu'a acceptée lord Castlereagh après les victoires que vous avez remportées ? La haine que vos ministres m'avaient vouée les a précipités dans un abime. Vous vous rappelez que je vous ai dit, il y a quelque temps, que je regardais comme une mauvaise politique de laisser les troupes anglaises en France et de nommer lord Wellington au commandement en chef. Vous reconnaissez actuellement les suites de cette double faute. La Prusse refuse vos marchandises. Que pouvez-vous faire ? Vous ne pouvez ni essayer d'intimider cette puissance, ni en venir à une guerre ouverte, attendu qu'elle tomberait sur lord Wellington et ses quarante mille hommes. Tant que vous retiendrez vos troupes sur le continent, vous ne serez jamais indépendants. Si vous eussiez.

après avoir donné le gniB^ conp, après qu'on avai^ disposé de moi, retiré vos troupes, vous ne vous fussiez pas attiré la haine et la jalousie de toutes les puissances, principalement en nommant lord Wellington commandant en chef; et l'Europe n'aurait jamais osé vous fermer ses ports. Vous eussiez pu bloquer les ports prussiens et faire cette déclaration : Si vous ne permettez pas l'entrée de mes marchandises, aucune autre n'y entrera ni en sortira. Ils auraient bientôt entendu raison. Vous avez maintenant les mains liées. En vous mêlant des affaires du continent et en essayant de faire d^ vous une grande puissance militaire, au lieu de vous, bornera la navigation et au commerce, vous cause- . rez votre ruine nationale. Vous vous êtes offensés 4e^. ce que je vous ai appelés une nation de boutiquiers,^ Si par là j'eusse entendu que vous êtes une nation de lâches, vous auriez eu raison d'être mécontents ; d'ailleurs j'eusse été démenti par les faits historiques,, et c'eût été une assertion ridicule de ma part ; mai^ je n'ai jamais entendu par la rien de semblable. « J'ai voulu dire que vous êtes une nation de marchands, et que toutes vos grandes richesses et vos grandes ressources proviennent de votre çojn-f merce ; ce qui est vrai. En quoi consistent autrement les richesses de l'Angleterre ? Ce n'est pas dans l'étendue de son territoire, ni dans sa nombreuse population ; ce n'est pas non plus dans ses mines d'or, d'argent ou de diamants. D'ailleurs, aucun homme de bon sens ne devrait rougir qu'on l'appelât boutiquier. Mais votre prince et vos

ministres paraissent vouloir changer tout a coup Tesprit des Anglais, et faire de vous une autre nation ; ils prétendent vous faire rougir de vos boutiques et de votre commerce, qui vous ont faits ce que vous êtes, et vous faire soupirer après la noblesse, les titres et les décorations. Quel autre but peut-on avoir avec ces cordons, ces croix et ces honneurs, que l'on répand avec une telle profusion ? Vous êtes une nation de nobles, au lieu d'être les bons vieux Anglais d'autrefois. Vous rougissez d'être vous mêmes, et vous voulez devenir une nation de nobles et àe gentlemen (1). On n'entend plus en Angleterre que sir John et milady ! Tout cela pouvait aller avec moi en France, parce que cela s'accordait avec l'esprit de la nation ; mais cela est, croyez-moi, également contraire à l'esprit et a l'intérêt de l'Angleterre. Attachez-vous à vos bâtiments, k votre commerce et à vos comptoirs, et laissez les cordons, les croix et les uniformes de cavalerie au continent ; c'est là pour vous le moyen de prospérer. Lord Castlereagh lui-même a rougi de ce que l'on vous appelait une nation de marchands, et il disait souvent, lorsqu'il était en France, que c'était une fausse idée que de supposer que l'Angleterre tenait tout de son commerce et lui devait ses richesses : il ajoutait même que le commerce ne lui était nullement nécessaire. Combien je ris, quand j'entendis rapporter ce propos, dicté par une fausse jactance ! Il a trahi son pays lors du

(1) Il dit cela en anglais, aussi bien que les mots suivants qui sont souUpUs. {Note éPOTMeara.)

traité de paix. Je ne veux pas dire, continua-t-il en posant la main sur son cœur, que la trahison soit venue d'ici ; mais il l'a trahi en méconnaissant et en négligeant ses intérêts. Il a été, dans le fait, le commis des souverains alliés. Peut-être a-t-il voulu les convaincre que vous n'êtes pas une nation de marchands, en montrant que vous ne faisiez pour vous-mêmes aucun marché avantageux, et en donnant magnanimement tout, afin que les nations pussent s'écrier : 0 que l'Angleterre s'est noblement comportée ! S'il eût entendu les intérêts de son pays, s'il eût stipulé des traités de commerce, demandé l'indépendance de plusieurs villes et états maritimes, afin d'assurer quelques avantages à l'Angleterre, pour l'indemniser du sang qu'elle avait dû verser et des énormes sacrifices qu'elle avait faits, alors dans ce cas on aurait pu dire : Quel peuple mercenaire! c'est une vraie nation de marchands: voyez quels marchés ils veulent faire ! Et lord Castlereagh n'eût pas été si bien reçu dans les salons, (c II peut avoir montré du talent dans quelques circonstances, continua Napoléon, et une grande opiniâtreté à consommer ma ruine; mais pour ce qui est de connaître et faire valoir les intérêts de son pays, c'est a quoi il ne s'est pas entendu. Il est probable que de mille ans l'Angleterre ne retrouvera une semblable occasion de s'agrandir. Dans la situation où sont les choses, on n'aurait rien pu vous refuser ; mais après des succès si romanesques et si surprenants, après avoir été favorisés de Dieu et du hasard, comme vous l'avez été ; après avoir fait l'im-

possîble ; après avoir effectué, je puis le dire, ce que jamais Timagination la plus ardente n'aurait pu seulement présumer, quel profit en est-il résulté pour l'Angleterre, si ce n'est les cordons des souverains alliés qui décorent lord Castlereagh? Quand une nation a été aussi favorisée que la vôtre (1), et qu'il existe de la misère chez cette même nation, l'incapacité des ministres doit nécessairement en être la cause. La transition de l'état de guerre à l'état de paix ne peut les justifier, puisque cette détresse dure depuis trop de temps. Si j'avais été à la place du ministère anglais, ou si le ministère eût eu le sens commun et n'eût pas été aveuglé par la vanité, ou s'il n'eût pas été de trempe a se laisser duper par les attentions des rois et des empereurs, vous seriez riches a présent, les mers seraient couvertes de vos vaisseaux, et vos manufacturiers jouiraient de l'abondance. Lord Castlereagh sera un objet de blâme pour la nation et pour la postérité, »

Je dis à Napoléon que dans un des numéros du Courrier^ que lui avait envoyé le gouverneur, on attribuait k sir Francis Burdett un discours dans lequel il l'accusait d'avoir établi huit bastilles en France. Napoléon répondit : « C'est vrai sous quelques rapports. J'ai établi quelques prisons ; mais elles étaient réservées pour de certains individus, qui, dans le système alors établi, méritaient la mort. Comme je ne voulais pas leur faire subir

(1) J'ai communiqué cette conversation, en 1817, à quelques personnages officiels. {Note de (TMeara.)

cette peine, et que je ne pouvais pas les envoyer a Botany-Bay, parce que vous étiez les maîtres de la mer et que vous les eussiez relâchés, j'étais forcé de les garder en prison.

» C'étaient, continua-t-il, des chefs vendéens, des chouans, qui avaient été arrêtés pour cause de rébellion ou autres crimes, auxquels on donnait le choix ou d*ètre jugés ou de rester en priçon aussi longtemps que )e gouvernement croirait cette mesure nécessaire à la sûreté de TEtat. Ces prisons étaient inspectées chaque année deux fois par un comité composé d'un conseiller d'Etat et de deux juges, qui, à chaque visite, offraient aux prisonniers de choisir entre la prison où ils étaient, ou la mise en jugement. Mais ils préféraient toujours de rester en prison. On leur accordait trois francs par jour pour leur subsistance. On n'a jamais entendu dire que l'on se fût porté à des excès envers eux; et, en effet, au lieu d'un crime tel qu'on me l'impute dans ce journal, c'était un acte de bienfaisance. Mais, ajouta-t-il, où est le pays qui n'ait pas ses prisons ? N'y en a-t-il pas aussi en Angleterre ? »

2 juin, — Un dragon d'ordonnance m'a apporté l'ordre de me rendre à l'instant à Plantation- House, J'ai trouvé Son Excellence dans sa bibliothèque ; elle m'a demandé quelles étaient les observations de Napoléon sur les discussions parlementaires. J'ai répété les expressions de Napoléon, comme il m'avait prié de le faire. Quand je parlai de ce qu'il avait dit relativement à l'assertion

imputée à lord Bathurst, que tous les changements qui avaient eu lieu avaient été avantageux au plaignant, et que j'eus dit qu'il se plaignait du défaut de délicatesse qu'il y avait à ouvrir ses lettres pour en lire le contenu, sir Hudson Loweprit quelquesunes des feuilles du TimeSy et, avec un air qui trahissait son embarras, me dit que lord Bathurst avait eu raison d'affirmer que tous les changements qui avaient eu lieu n'avaient été faits que pour le mieux, et que, sans doute. Sa Seigneurie avait voulu parler de la manière dont on envoyait les lettres à Longwood ; car, ajouta-t-il, au lieu de passer par les mains d'officiers subalternes , comme auparavant, il n'y a que moi qui, en ma qualité de gouverneur, les voie et les lise.

Nous eûmes ensuite quelques conversations relativement à la quantité des provisions allouées pour l'usage de Longwood. Sir Hudson Lowe soutenait que cette quantité avait été fixée par le comte Montholon, qui ne s'était jamais plaint qu'elle fût insuffisante. J'expliquai à son excellence que le comte Montholon n'avait pas fixé la quantité de vivres h fournir, et je lui rappelai aussi que la parcimonie qu'on y mettait avait souvent fait le sujet des rapports de l'officier d'ordonnance, tantôt au nom du pourvoyeur, tantôt au mien, et tantôt de la part du maître d'hôtel. Sir Hudson Lowe persista à dire que cette affaire avait été discutée et fixée avec le comte Montholon, et il envoya chercher le major Gorrequer pour attester la vérité de son assertion.

Cependant le major Gorrequer ne prît pas le parti de Son Excellence, il déclara que le comte avait fixé seulement la quantité de vin à fournir; que quant aux autres articles, la fourniture s'en faisait dans les proportions fixées par ordre de Son Excellence elle-même. Quoique cette déclaration l'eût rendu un peu confus, sir Hudson Lowe persista a affirmer qu'il ignorait que les provisions fussent insuffisantes. Sur quoi je crus nécessaire de lui rendre compte, jour par jour, de toutes les représentations faites à ce sujet, à lui-même, par M. Balcombe et par le maître d'hôtel. Il observa également que sir Thomas Reade, qui fournissait, deux fois par semaine, diverses sortes de vivres à Longwood, que Cipriani avait souvent payés en sa présence, ne pouvait ignorer les besoins des Français. Le gouverneur remarqua ironiquement xju'il paraissait que j'étais le meilleur témoin que ces gens pussent invoquer.

4 juin, — Augmentation de vingt-huit livres de viande par jour, en sus de la fourniture ordinaire faite par le gouvernement à Longwood, ordonnée par sir Hudson Lowe.

Outre la garde ordinaire, on a placé un officier a Hut's-Gate, depuis l'arrivée des bâtiments venus d'Angleterre, avec ordre d'examiner soigneusement tous ceux qui s'approcheraient de Longwood, et de ne pas permettre aux personnes suspectes de passer.

5 juin, — Le comte et la comtesse Montholon sont allés en ville pour y faire des achats et rendre

visite à l'anxiral et a lady Malcolm. L'officier qui les accompagna reçut Tordre du gouverneur de les suivre chez Tamiral et de faire attention h leur conversation.

6 juin, — J'ai vu Napoléon, qui était de très bonne humeur. Il m'a dit que le comte Montholon avait appris hier qu'il venait d'arriver dans l'île un voyageur qui avait vu le grand Lama, et m'a prié, en conséquence, aussitôt que j'irais en ville, détacher de faire sa connaissance et de m'informer quelles cérémonies on pratique en présence du Lama; si l'adoration est en usage ; enfin, de recueillir tous les renseignements possibles. <( Je suis, dit-il, très curieux d'avoir des détails sur ce qui concerne le grand Lama. Je n'ai pas encore lu sur son compte de relations auxquelles je pusse me fier ; j'ai même quelquefois douté de son existence. »

J'ai vu sir Hudson Lowe en ville, et je me suis entretenu quelque temps avec lui relativement aux réflexions de Napoléon sur le discours de Lord Bathurst. Son Excellence m'a donné une lettre pour le prisonnier, afin qu'il y répondît. Je lui ai répété aussi la remarque de Napoléon au sujet de lord Bathurst : Quasi tutti H ministri son bugiardiy T***^nè il caporale.poi nene Castlereagh^ poi M*** y H**\ etc. (1).

J'ai dit au gouverneur que Napoléon m'avait engagé de faire la connaissance d'une personne arrivée depuis peu, et qu'on disait avoir vuie grand Lama.

il) Presque tous les ministres sont des menteurs. T*** est leur capo- ; viennent ensuite Castlereagh, M***, H***, etc.

(Note de (yMeara.)

174 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

Sir Iludson parut ne pas savoir qu'il y eût dans l'île un voyageur semblable.

Bientôt après, je rencontrai le capitaine Balston, au service de Thonorable Compagnie des Indes ; nous renouvelâmes connaissance ensemble. H me dit qu'il était arrivé quelqu'un de la Chine avec une lettre de recommandation qui m'était adressée par M. Urmston deMacao, avec qui j'avais été intimement lié autrefois. J'appris ensuite que ce gentleman se nommait Manning, et qu'il était la personne que je cherchais. Il portait une longue barbe noire, et avait traversé le royaume du Thibet jusqu'aux frontières de la Chine. Je lui dis que l'empereur avait témoigné une grande curiosité au sujet du grand Lama, et que s'il venait à Longwood, il était très probable qu'il demanderait à le voir. M. Manning m'apprit qu'étant prisonnier en France, il avait été relâché par ordre de Napoléon, et qu'on lui avait donné un passeport aussitôt que l'empereur avait été informé qu'il voyageait pour recueillir des renseignements qui pourraient être utiles à la société en général, s'ils étaient couronnés de succès ; qu'en témoignage de sa reconnaissance pour cette faveur, il avait envoyé pour lui quelques petits présents au gouverneur, en priant celui-ci de les faire tenir à leur adresse, et que son intention était^ie demander un laissez-passer, afin de pouvoir être admis en présence de l'illustre prisonnier.

Le bruit a couru en ville qu'on avait apporté sur le Baring un buste en marbre du jeune Napoléon, et que sir Thomas Reade avait dit au capitaine de ce

bâtiment de le jeter pâr-dessus le pont et de n*en pas parler. Ce fait a été affirmé devant Cipriani et devant moi par le capitaine ***y qui a assuré que le capitaine du Baring avait avoué qu'on lui avait fuit des propositions à ce sujet.

7 juin, — M. Manning, accompagné du capitaine Balston, s'est présenté chez le comte Bertrand ; il m'a dit que le gouverneur lui avait recommandé (il ne pouvait deviner pour quelle raison) de ne pas dire au comte qu'il eût envoyé des présents pour Napoléon. Il y avait environ une heure que M. Manning était chez le comte Bertrand, lorsque Napoléon entra avec le comte Montholon. Il s'approcha d'abord du capitaine Balston, et lui dit : « Ah ! je vous ai déjà vu ici. » Il fit ensuite quelques questions ii M. Manning. Celui-ci lui dit qu'il avait séjourné en France en 1805, je crois, et qu'il était un de ceux qui furent arrêtés alors ; qu'il avait écrit h Napoléon une lettre dans laquelle il exposait qu'il voyageait pour l'utilité du monde entier, ce qui lui a valu sa liberté. « Quelle protection aviez-vous ? lui demanda Napoléon ; aviez-vous une lettre de sir Joseph Banks pour moi? » Manning^ répondit qu'il n'avait aucune protection quelconque, ni lettre de sir Joseph Banks, ni le moindre ami qui pût parler en sa faveur. Il s'était donc contenté de lui adresser une lettre dans laquelle il exposait sa situation. « Fut-ce sur votre simple lettre que vous obtîntes votre liberté ? » demanda Napoléon. « Ce fut sur ma simple lettre, répliqua Manning, que vous vous déterminâtes a me l'accorder, et je vous demande la permission de vous

176 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

en témoigner ma reconnaissance. » Napoléon lui demanda où il était allé depuis, etc., et regarda sur la carte, dans l'atlas de Las Cases, faisant diverses questions sur la route qu'il avait suivie ; s'il avait vu le grand Lama; les coutumes, usages, etc., des pays qu'il avait traversés.

Manning répondit d'une manière précise et claire à chacune de ces questions ; il dit qu'il avait vu le Lama, qu'il dépeignit comme un enfant de sept ans pourvu d'intelligence ; il ajouta qu'il avait accompli en sa présence les cérémonies que pratiquaient ceux qui étaient admis devant lui. Napoléon lui dit : « Comment avez-vous fait pour n'être pas pris pour espion ? — J'espère, répliqua Manning, qu'il n'y a rien dans ma physionomie qui puisse me faire passer pour un espion? » Cette repartie fit rire Napoléon, qui continua : Comment, vous qui êtes un profane d'après leurs idées, avez-vous pu être admis en présence du Lama ?» M. Manning répondit qu'il honorait toutes les religions et leur rendait à toutes hommage et respect ; que c'était pour cela qu'il avait été admis. Napoléon demanda s'il avait été reconnu pour Anglais, et observa que la forme de son nez indiquait qu'il était Européen. M. Manning répondit qu'il avait passé pour un naturel de Calcutta ; mais qu'il croyait qu'on avait su qu'il était Anglais. Il ajouta qu'il y avait quelques races d'hommes dans ce pays qui avaient la même conformation de nez. Napoléon observa alors, en souriant, que messieurs les voyageurs faisaient souvent des contes, et que l'existence du grand Lama avait été niée par plusieurs. Manning répondit : « Je ne

suis pas du nombre de ces voyageurs-là »; ce qui fit rire Napoléon. Il lui adressa plusieurs questions. Manning raconta que la plus grande partie des revenus de ce souverain consiste dans les présents que lui font leB princes et les autres personnes qui croient en lui ; que cependant il est maintenant soumis h la Chine ; qu'il ne se marie pas, non plus que ses prêtres; que le corps dans lequel, selon leur croyance, passe l'esprit, se découvre à des signes qui ne sont connus que de ces prêtres.

Napoléon fit ensuite diverses questions sur la langue chinoise^ sur la dernière ambassade ; il demanda si les Russes avaient pénétré dans ces contrées, et sî M. Manning avait Tintention de publier un détail de ses voyages. Puis, après avoir fait quelques questions à Balston sur son bâtiment, il leur souhaita le bonjour, et sortit.

J'ai donné à Napoléon, en français, une copie du pamphlet de Santini ; il répéta, en le parcourant, selon que les passages paraissaient le mériter : «Vrai, vrai en partie, faux, platitudes, etc. »

Il remarqua qu'on avait mis un u dans l'orthographe de son nom, J5wo/za/7éïr^e, et me dit que lorsqu'il commandait, pour la première fois, l'armée d'Italie, il faisait usage de 1'// pour plaire aux Italiens ; mais qu'on pouvait l'employer ou l'omettre sans inconvénient; qu'en effet, les chefs de sa famille, qui étaient parvenus aux grades les plus élevés, avaient écrit leur nom par un u. Il ajouta qu'on avait fait une affaire d'Etat de cette niaiserie ; et finit par remarquer que Santini eût bien mieux

fait de se borner uniquement à la vérité, ce qui eût produit sur l'esprit public un effet plus grand que les exagérations qu'il avait publiées. Il croit cet écrit d'un Anglais, parce que Santini n'a pas, dit-il, assez de talent pour écrire lui-même un libelle.

S Juin, — M. Cole, de la maison Balcombe et compagnie, est venu a Longwood par ordre du major Gorrequer, pour informer le comte Montholon que les livrées des domestiques seraient changées de vert en bleu, et que les galons d'or seraient d'une moindre largeur.

Depuis quelque temps le maître d'hôtel se plaignait de la mauvaise qualité du mouton et de la volaille, de la médiocrité des légumes et de leur trop faible quantité. M. Cole m'a dit que ce n'était pas la faute des pourvoyeurs, attendu qu'on avait été obligé de prendre le mouton dans le parc de la compagnie; qu'on avait reçu, ce jour même, la permission d'en acheter des fermiers (sans cependant pouvoir dépasser le prix), et que les légumes qu'on fournissait provenaient du jardin du gouverneur.

9 Juin. — Plainte officielle adressée par le capitaine Poppleton au major Gorrequer sur la mauvaise qualité des denrées dont on vient de parler comme aussi sur ce que M. Cole a dit que les légumes fournis provenaient du jardin de Plantation-House,

10 Juin. — Napoléon n'a pas quitté sa chambre à coucher. Je lui ai dit que j'avais reçu un journal de Portsmouth, dans lequel se trouvaient quelques

extraits d'un ouvrage publié sous son nom à Londres. Il parcourut ses extraits, et m'assura n'en pas avoir écrit une ligne, quoiqu'on eût imité sa manière. Il ajouta que c'était un Ecossais dont il ne se rappelait pas le nom, qui avait écrit quelques articles d'un style tellement semblable au sien, qu'étant en France, il avait fait traduire quelquesuns de ses ouvrages.

Je lui ai dit que le colonel Macirone, aide de camp de Murât, avait publié quelques anecdotes relatives à son ancien maître (1). « Que dit-il de moi?» interrompit Napoléon. Je répondis que je n'avais pas lu l'ouvrage, mais que sir Thomas Reade m'avait appris qu'il en parlait fort mal. « Ah ! ditil en riant, ce n'est rien ; je suis bien accoutumé à cela. Mais que dit-il? » Je répondis qu'on assurait que Murât avait imputé la perte de la bataille de Waterloo à ce que l'on n'avait pas fait un usage convenable de la cavalerie, et qu'il avait ajouté que s'il l'eût commandée, les Français auraient remporté la victoire. « C'est très probable, répliqua Napoléon; je ne pouvais pas être partout. Murât était le meilleur officier de cavalerie du monde.

« Il eût donné plus d'impétuosité à la charge. Il ne s'en est pas fallu beaucoup, je vous assure, que ce jour-là je ne remportasse la victoire. Il fallait enfoncer deux ou trois bataillons, et probablement Murât y serait parvenu. Il n'y avait pas, je crois,

(1) Francis Macirone était anglais — son ouvimj;('. publié a Gand, en 1817, a pour titre : Faits intéressants relatifs à la chute et à la mort de Joachim Murât, roi de Naples, à la capitulation de Paris en 1815 et à ta deuxième restcutration des Bourbons*

180 MÉMORIAL DB SAlNTE-HÉLENE

deux odiciers dans le monde pareils à lui pour la cavalerie, et à Drouot pour l'artillerie. Murât avait un caractère très singulier. Il y a environ vingtquatre ans qu'il était capitaine, lorsque je le pris pour mon aide de camp; je l'ai fait tout ce qu'il a été depuis. Il m'aimait, je peux même dire qu'il m'adorait. Il était en ma présence comme frappé de respect et prêt à tomber à mes pieds. J'ai eu tort de l'éloigner de ma personne; car sans moi il n'était rien, et à mes côtés il était mon bras droit. Si j'ordonnais a Murât d'attaquer ^ou de culbuter quatre ou cinq mille hommes dans une direction donnée, c'était l'affaire d'un moment; mais si je l'abandonnais à lui-même, c'était un imbécile sans jugement. Je ne puis concevoir comment un homme si brave pouvait être si lâche. Il n'était brave que devant l'ennemi, et Ik c'était peut-être l'homme le plus vaillant du monde. Son courage impétueux le portait au milieu du danger, couvert de plumes qui s'élevaient sur sa tête comme un clocher, et tout brillant d'or. C'était un miracle qu'il échappât tant il était facile à reconnaître k son costume. Toujours en butte au feu de tous les ennemis, les Cosaques eux-mêmes l'admiraient k cause de son étonnante bravoure. Chaque jour il était engagé dans un combat particulier avec quelques-uns d'entre eux, et ne revenait jamais sans avoir teint son sabre de leur sang. En campagne c'était un véritable paladin, enfin un Don Quichotte; mais si on le prenait dans le cabinet, c'était Un poltron, sans jugement ni décision. Murât et Ney étaient

les deux hommes les plus braves que j*aie jamais connus. Le caractère de Murât était cependant plus noble, car il était généreux et franc. Chose étrange ! Murât, malgré l'amitié qu'il me portait, m*a fait plus de mal que qui que ce soit au monde. Quand je quittai l'île d'Elbe, je lui envoyai un courrier pour l'informer de mon départ ; il prétendit qu'il devait attaquer les Autrichiens. Le courrier se jeta à genoux pour l'en empêcher; mais ce fut inutile. Il me croyait déjà maître de la France, de la Belgique et de la Hollande, et il devait, disait-il, faire sa paix avec moi et ne pas adopter de demimesures. Il chargea les Autrichiens comme un fou avec sa canaille, et ruina mes affaires ; car, dans le même temps, je faisais avec l'Autriche une négociation d'après laquelle je stipulais qu'elle resterait neutre ; ce traité était sur le point d'être conclu, et alors j'aurais régné paisiblement. Mais aussitôt que Murât attaqua les Autrichiens, l'empereur François crut sur-le-champ qu'il n'agissait que d'après mes instructions; et, en eflFet, il sera difficile de faire croire le contraire à la postérité. Metternich dit : Oh! l'empereur est toujours le même, c'est un homme de fer. Le séjour qu'il a fait à l'île d'Elbe ne l'a pas changé ; rien n'est capable de le guérir. Tout ou rien, voilà sa devise! L'Autriche se joignit à la coalition, et ma perte fut consommée.

(( Murât ignorait que ma conduite fût réglée

d'après les circonstances et leur fût adaptée. Il

était comme un homme qui regarde le changement

de décorations à l'Opéra, sans jamais penser à la

machine qui les met en mouvement. Il n'a pas cru me faire un grand tort en se séparant de moi la première fois, car il ne se serait pas joint aux alliés. Il calcula que je serais obligé de céder l'Italie et quelques autres pays; mais il n'a jamais envisagé ma ruine entière. »

Sir Hudson Low^e est venu à Longwood ; il est allé chez le comte Bertrand, avec qui il est resté quelque temps. Napoléon m'a fait appeler; il m'a dit que le gouverneur avait fait cette visite pour faire savoir à Bertrand que lady Holland avait envoyé quelques présents pour ses enfants, deux livres pour lui et quelques autres articles avec une lettre ; que, quoique cela fût contraire aux règlements, qui prescrivaient que tout devait passer par le bureau du secrétaire d'État, il prendrait néanmoins sur lui de les envoyer; que M. Manning avait aussi laissé quelques faibles présents pour Napoléon, et qu'il désirait savoir s'il les accepterait; qu'il existait encore une chose bien plus embarrassante, savoir, qu'un sculpteur de Livourne avait fait un mauvais buste du jeune Napoléon, et l'avait envoyé à Sainte-Hélène par le Baring, avec une lettre dans laquelle il était dit que l'artiste avait déjà été payé ; mais que si Napoléon désirait payer davantage, cent guinées lui semblaient un présent raisonnable, et même bien fort pour un buste mal exécuté ; qu'il désirait savoir si Napoléon tenait à l'avoir. « Bertrand, continua Napoléon, a répondu que sans doute je désirerais avoir le buste de mon fils ; que je regrettais qu'il n'eût pas été expédié

plus tôt ; qu'il valait mieux l'envoyer ce soir même que de le retenir jusqu'à demain, et que je recevrais avecf plaisir les présents de M. Manning. Bertrand dit que sir Hudson ayait l'air troublé et paraissait se faire un grand mérite d'avoir offert d'envoyer ces différents objets sans qu'ils eussent été visités par le secrétaire d'État, et semblait surpris que Bertrand ne se confondît pas en remerciements pour cet excès de bonté. Je ne sais pas ce qu'il entendait en disant que cent guinées étaient trop pour le buste : si par là il voulait faire une insulte, ou si c'était par réflexion sur notre situation. Certainement, un père ne peut trouver aucune somme trop forte pour une pareille acquisition faite en pareilles circonstances. Mais cet homme n'a pas d'âme. »

Napoléon me demanda ensuite si je n'avais rien entendu dire relativement au buste. Je répondis que j'en avais entendu parler. « Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit? répliqua Napoléon. Je le savais arrivé depuis quelques jours. J'avais résolu, si ces objets ne m'eussent pas été donnés, de dresser une plainte qui aurait fait dresser les cheveux à la tète de tout Anglais {alzare i capelli). J'aurais dit des choses qui l'eussent fait exécrer, cet Hudson Lowe, par toutes les mères d'Angleterre, comme un mons* tre à face humaine. J'ai su qu'il avait délibéré sur ce sujet, et aussi que son premier ministre Reade avait ordonné que le buste fût brisé. Je suis sur qu'il s'est consulté avec ce petit major, qui lui a fait entendre que ce serait couvrir pour toujours son nom d'ignominie, et que sa femme lui aura fait

le soir une semonce sur Tatrocîté d'un pareil procédé. Il en a cependant assez fait pour déshonorer son nom, en gardant le buste si longtemps (1) et en faisant naître un doute sur son envoi. »

Napoléon m'a parlé ensuite de sa famille. « Mon excellente mère, dit-il, est une femme d'âme et de beaucoup de talent (2) ; elle a un caractère mâle, fier et plein d'honneur. Elle vendrait tout pour moi, jusqu'à sa chemise. Je lui ai assigné un million par an, outre un palais, et je lui faisais beaucoup de présents. Je dois ma fortune à la manière dont elle a élevé ma jeunesse : je suis d'avis que la bonne ou la mauvaise conduite à venir d'un enfant dépend entièrement de sa mère. Elle est très riche. Plusieurs personnes de ma famille ont réfléchi que je pouvais mourir, qu'il pouvait arriver des accidents, et en conséquence ont pris soin de se conserver quelque chose et ont gardé une partie de leur fortune. Joséphine est morte riche d'environ dix-huit millions de francs. Elle était la plus grande protectrice des Beaux- Arts qu'on ait jamais connue en France depuis bien des années. Elle avait fréquemment de petites querelles avec Denon et avec moi, parce qu'elle voulait se procurer, aux dépens du Musée, de belles statues et des tableaux pour sa

(1) Le buste a été dans File pendant quatorze jours, et il est même resté quelque temps à Plantation-House.

(2) Madame mère, quand i'eus l'honneur de la voir à Borne en 1819, conservait encore les restes de toute la beauté d'une femme. Ses manières étaient nobles et imposantes, et sa oonduite telle qu'on pouvait l'attendre d'une reine ou de la mère de Napoléon. Elle ne voyait que peu de société, et je crois que le duc Hamnton et moi sommes les seuls Anglais qui ayons diné à sa table. Sa Maison était très splendide, quoiqu'elle vécût presque en famille et sans faste.

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLBNE 185

galerie. J'ai toujours cherché à plaire au peuple; et toutes les fois que j'ai pu me procurer une belle statue et un tableau de prix, je Tai envoyé au Musée, pour l'avantage de la nation. Joséphine était la grâce personnifiée {la grazia in persona) ; tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec une grâce et une délicatesse particulières. Sa toilette était un arsenal complet, et elle se défendait avec beaucoup d'art contre les assauts du temps. Quand le Pape était en France, ajouta Napoléon, je lui assignai un très magnifique palais, élégamment meublé, à Fontainebleau, et cent mille couronnes par mois pour sa dépense. On lui tenait prêtes quinze voitures pour lui et ses cardinaux, quoiqu'il ne sortît jamais. C'était un bon et digne homme, mais un peu exalté. Il était grandement fatigué des libelles dans lesquels on prétendait que je l'avais maltraité ; il les contredit publiquement, déclarant qu'excepté en matière politique on l'avait très bien traité. Dans un temps, continua Napoléon, j'avais envie de lui ôter tout son pouvoir temporel, de le nommer mon aumônier, et de faire de Paris la capitale du monde chrétien. »

2 juin, — Enfin on a envoyé aujourd'hui un «uperbe buste en marbre blanc, représentant le jeune Napoléon, presque de grandeur naturelle, et très bien exécuté, avec cette inscription Napoléon François-Charles-Josephy etCj et décoré de la grand'croix de la Légion-d'Honneur. Les présents de lady Holland et de M. Manning accompagnaient cet envoi. Ce buste fit une telle impression sur Napo-

186 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB

léon^ qu'il n'a rien mangé jusqu^à huit heures du soir.

Peu d'instants après l'arrivée du buste, Napoléon me fit appeler. Il l'avait placé sur la cheminée, dans le salon. <c Regardez cela, dit Napoléon^ voyez cette figure. L'homme qui voudrait briser une telle image, ne serait-il pas un barbare, un monstre ? Pour moi, je le regarderais comme plc^s méchant que celui qui donne du poison à un autre ; car il est probable que celui-ci est toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne serait poussé que par la plus noire atrocité [Vatrocità la piu nera), et qu'il serait capable de commettre tous les crimes. Cette physionomie toucherait le cœur de la bête sauvage la plus féroce. L'homme qui a donné des ordres pour briser cette image plongerait un couteau dans le cœur de l'original, s'il était en son pouvoir (1). » Il fixa le buste pendant quelques minutes avec la plus grande satisfaction et l'émotion la plus vive. Sa physionomie était riante, exprimait dans toute son énergie la tendresse la plus vive et l'orgueil qu'il éprouvait d'être le père d'un si aimable enfant. J'épiai avec attention tous les mouvements de son visage, et j'eus tout le loisir de le faire pendant qu'il examinait ces traits si beaux, quoique inanimés, reproduits avec tant d'art par le marbre. Personne, après avoir été témoin de cette scène, n'aurait pu nier que Napoléon fût un excellent père.

Il exhala ensuite toutes les sensations que lui

(1) J'ai communiqué cette conversation à des personnages officiels peu de temps après qu'elle eut eu lieu.

(Note de O'Meara.)

inspirait l'ordre donné pour la destruction du buste. Je m'efforçai de raisonner sur l'incertitude du fait, et je dis que certainement cet ordre n'avait pas été donné par le gouverneur. Il m'interrompit en disant qu'il était inutile de nier un fait connu. « Cebuste, continua-t-il, vaut, pour moi, un million, quoique ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup que de donner cent louis a l'artiste. »

M. Balcombe est allé chez le comte Bertrand pour régler quelques affaires d'argent. Il a ensuite eu une entrevue avec Napoléon, qui s'est promené avec le comte Bertrand et lui jusqu'à l'extrémité du bois.

12 Juin. — J'ai vu Napoléon dans son bain ; il y est resté quatre heures et demie. Je lui ai donné à lire l'ouvrage intitulé : Circonstances les plus intéressantes de la çie de Joachim Murât ^ par M. Macirone. Avec très peu d'aide de ma part, il a parcouru ce petit livre, en faisant de temps en temps des observations. « On ne le plaindra pas, dit-il ; I c'était un traître. Il ne m'a jamais dit qu'il fût dé- / terminé a défendre son trône, et jamais je ne lui ai / manifesté l'intention de réunir les royaumes d'Ita- / lie et de Naples, de lui ôter sa Couronne et de le faire connétable de l'empire : certainement je me suis servi de lui, comme d'un instrument, pour exécuter de grands projets sur l'Italie, et mon intention était, comme je vous l'ai déjà dît, de déposséder Murât du trône de Naples ; mais le temps n'était pas venu, et d'ailleurs je lui aurais donné une -^^ • indemnité convenable. Sa lettre à Macirone est / d'un ridicule achevé, et son entreprise est celle

d'un fou. Quel motif avait-il de se plaindre de Tempereur d'Autriche qui s'était conduit généreusement, et qui lui avait offert un asile partout où il lui plairait dans ses États, et qui ne lui imposait d'autre condition que celle de ne pas les quitter sans permission; ce qui était très essentiel? Dans l'état où en étaient les choses, que pouvait-il exiger de plus ? Moi-même je n'aurais jamais demandé davantage à l'Angleterre. C'était un acte de générosité de la part de l'empereur d'Autriche : il lui rendait le bien pour le mal ; car Murât avait fait tous ses efforts pour lui enlever l'Italie. Il avait publié des proclamations dans lesquelles il appelait les peuples à la révolte, et il a attaqué les troupes de l'empereur sans raison, sans réflexion, sans jugement, comme sans plan de bataille, enfin dans une situation telle, qu'il n'aurait jamais pu parvenir a réunir même sa propre garde. Il n'a jamais parlé de moi dans ses proclamations, quoiqu'il n'ignorât pas que j'étais chéri des Italiens.

« Ma bisognadire la çerità^ continua -t-il. Murât, dans sa correspondance avec moi, n'a pas agi avec la duplicité dont on l'accuse ; les papiers qu'on a produits pour le prouver étaient faux : dans ce temps-là, il n'était point d'intelligence avec moi. Lord Exmouth paraît avoir agi franchement et loyalement à son égard, en lui faisant réponse qu'il se rendrait comme prisonnier de guerre. Je ne crois pas qu'il ait offert mille louis pour qu'on l'arrêtât. ***, qu'on dit si franc et si plein d'honneur, n'a ni franchise ni loyauté : sans doute il m'est très

attaché; mais c*est un homme de la police. Vous savez, ajouta-t-il en riant, quelle espèce d'honneur ont ces gens-là ! Belle armée^ vraiment ! dit-il en répétant avec mépris l'expression de Murât. Vous savez ce que sont les Napolitains. Murât a entrepris une expédition da coglione al fondoy en cherchant à envahir Naples avec deux cents Corses, au moment où ce royaume était occupé par vingt mille Autrichiens, et il a terminé sa vie comme un fou. Personne ne le plaindra, quoique cependant il soit loin de s'être rendu coupable de la double trahison qu'on lui a imputée. » Il énonça alors, pour la seconde fois, l'opinion qu'il aurait gagné la bataille de Waterloo si Murât eût commandé la cavalerie ; en ajoutant, toutefois, que l'armée le regardait alors comme un traître.

13 juin, — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard ; il était de très bonne humeur. Il a parlé de la possibilité qui existait encore pour lui de rester en France, malgré tous les efforts des puissances alliées, après la bataille de Waterloo. « J'ai pensé, dit-il, que je ne pouvais exécuter un pareil projet sans verser le sang de milliers d'individus sur Téchafaud. Il m'aurait fallu plonger mes bras dans le sang jusqu^au coude, dit-il en étendant un bras et appliquant de l'autre son doigt sur la saignée. Si le Corps législatif eût déployé de l'énergie, j'aurais réussi ; mais ils étaient effrayés et divisés d'opinion. La Fayette a été une des principales causes du succès des ennemis de la France. Pour m'assurer quel- , que succès, il m'aurait fallu recourir aux mesures /

les plus sanguinaires. La conduite des alliés, en déclarant qu'ils ne faisaient la guerre qu'à moi seul, eut le plus grand efiTet. S'il eut été possible de rendre ma cause inséparable de celle de la nation, tous les eflTorts des puissances coalisées auraient été stériles; mais en m^isolant comme ils l'ont fait, et en déclarant que si j'étais une fois mis à l'écart, tous les obstacles seraient levés et la paix rétablie, ils divisèrent l'opinion, et je résolus d'abdiquer et d'aplanir toutes les difficultés autant qu'il était en moi. Si la nation française eût deviné les intentions des étrangers et la conduite qu'ils ont tenue depuis, elle se serait ralliée autour de moi. Mais les Français ont été surpris comme les agneaux de la fable, à qui les loups avaient déclaré qu'ils ne faisaient la guerre qu'aux chiens : dès qu'on eût éloigné ceux-ci, ils tombèrent sur les agneaux et les dévorèrent.

« Il existe une grande diversité d'opinions, continua Napoléon, sur ce que j'aurais dû faire. Plusieurs ont été d'avis qu'il était de mon devoir* de combattre jusqu'à ce qu'il ne me restât plus un seul homme. D'autres ont dit que la fortune m'ayant abandonné à Waterloo, c'était laque devait se fermer pour jamais la carrière de mes armes. Je pense que j'aurais dû mourir à Waterloo, peut-être même plus tôt. Si j'étais mort à Moscou, j'aurais probablement conservé la réputation du plus grand conquérant qu'on eût jamais connu. Mais la fortune m'avait retiré ses faveurs, je n'ai plus trouvé ensuite que des revers; jusque-là j'avais été invicible. J'aurais dû mourir à

Waterloo : mais le malheur veut que lorsqu'on cherche la mort, on ne peut la trouver. Il y a eu de» hommes de tués à côté de moî, devant, derrière, de toas côtés ; mais pas un boulet pour moi. »

Le comte Bertrand a adressé à sir Hudson Lowe une lettre dans laquelle il lui dit qu'il n'a pas encore vu le capitaine du bâtiment qui a apporté le buste ; il exprime le désir qu'il soit permis à ce capitaine de venir à Longvood.

Napoléon s'est promené le soir pendant quelque temps avec le comte Montholon.

18 juiriy — Le gouverneur a répondu au comte Bertrand que le buste n'avait pas été apporté par le capitaine du Baring, Le comte a cependant persisté dans sa demande, et le jour même le capitaine Lamb, lieutenant de marine à demi-solde, est venu voir le comte Bertrand. A son retour, je le priai de me donner quelques renseignements relatifs au buste . J'ai su de lui qu'il avait été visité à la douane, envoyé à bord et confié a la garde d'un canonnier italien, qui avait servi pendant plusieurs années dans notre marine ; que le lendemain de son arrivée à Sainte- Hélène, il avait parlé de cette circonstance à quelqu'un de Vile, en priant qu'on lui indiquât le meilleur moyen de le faire passer à Bonaparte; qu'on lui avait dit de s'adresser à sir Thomas Reade, qui lui avait fait k ce sujet quantité de questions et pris toutes sortes d'informations. Celui-ci lui a demandé s'il en avait parlé à quelqu'un de l'île : sur sa réponse qu'il s'en était entretenu en dînant avec plusieurs personnes, sir Thomas Reade lui fit obser-

192 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE

ver qu'il n'aurait pas dû se charger de cet objet, et qu'il avait agi contre ses instructions. Enfin, il lui recommanda de se taire, et d'engager ceux qui en avaient connaissance à garder également lé silence . Je lui observai qu'il devait être injstruit que le bruit avait couru dans l'Ile qu'il avait reçu l'ordre de jeter le buste a la mer ou de le briser, et je le priai de m'expliquer lui-même cette contradiction. Le capitaine Lamb répondit qu'il avait connaissance de ce bruit, mais qu'il n'était pas fondé, et déclara qu'il ignorait d'où il pouvait parvenir.

De retour à la ville, ce gentleman descendit chez sir Thomas Reade, et après y être resté quelques minutes, il se rendit à Plantation-House sur un cheval du gouverneur.

19 juin, — he Podargiis a apporté la nouvelle que le Conquérant était arrivé au Cap avec le nouvel amiral Plampin. On a reçu des lettres pour le comte Bertrand, le général Gourgaud et Marchand.

L'amiral et lady Malcolm, accompagnés du major Boys, du régiment de la marine, et du capitaine Jones, de la marine royale, ont fait une visite à Napoléon. Le colonel Fagan, ci-devant juge et avocat dans l'Inde, a eu aussi une entrevue avec lui. Le colonel, à qui la langue française est aussi familière que s'il eût été élevé à Paris, a rapporté que Napoléon l'avait quelquefois embarrassé par ses questions, et que ses remarques sont en général très judicieuses, et très profondes.

Napoléon, que j'ai eu l'honneur de voir dans la soirée, m'a appris qu'il avait reçu sir Pultney, lady

Malcolm et le colonel Fagan. « L'amiral, a-t-il ajouté, s'est efforcé de justifier le gouverneur; il m'a dit que je pouvais être assuré qu'il avait envoyé en Angleterre mes observations sur la contrainte que 1 on m'impose ici. Enfin, il a si bien défendu sa cause, que je lui dis qu'il était, comme les autres Anglais, trop égoïste; que n'étant pas né moi-même en Angleterre, leurs lois ne me protègent pas, et que je n'ai aucune justice à espérer d'eux. E troppo Inglese (il est trop Anglais). Je ne lui ai point laissé ignorer que je trouve, dans le discours de lord***, trois calomnies et dix mensonges, et que je suis résolu de lui répondre. Il essaya de l'excuser, comme il l'avait fait pour le gouverneur, en disant que les journaux n'avaient peut-être pas rendu ce discours textuellement et avec exactitude, et qu'il ne faut pas s'y fier entièrement. Il se trompe toutefois. En France, même pendant le temps des fureurs révolutionnaires, les discours étaient rapportés dans les gazettes avec une fidélité scrupuleuse . J'ai fait présent à mllady d'une de mes belles tasses en porcelaine, ornée d'une tète de Cléopatre, comme une preuve de l'estime que j'ai pour sa personne et de ma reconnaissance pour ses attentions. Je ne puis concevoir, ajouta-t-il encore, comment l'amiral peut entreprendre d'excuser un nomme qui possède un caractère si différent du sien, et dont, au fond de' son cœur, il ne peut que désapprouver la conduite k mon égard. »

Napoléon m'a dit encore qu'il avait fait au colonel ?%gan plusieurs questions relatives au Code pénal

militaire. « Je suis, ajouta t-il, maître sur ce sujet, j'ai créé moi-même plusieurs lois. Tandis qu'on travaillait au Code Napoléon, j'ai eu plusieurs discussions avec les jurisconsultes chargés de sa rédaction. Ces hommes étaient étonnés des connaissances que je possédais sur cette matière. J'ai été le créateur des meilleures lois qu'il renferme. »

20 juin. — Ordre reçu par le capitaine Poppleton, de la part de sir Hudson Lowe, de répondre par oui ou par non à la question si lady Malcolm, le major Boys et le capitaine Jones sont allés chez le général Bonaparte en même temps que l'amiral.

J'ai appris que le gouverneur avait paru très mécontent que Napoléon eût fait quelques observations sur le discours de lord Bathurst. Elles avaient été répétées par un capitaine de la marine à la boutique de Salomon, et rapportées immédiatement après à sir Hudson Lowe par sir Thomas Reade.

Un nouveau rapport officiel a été adressé à Son Excellence par l'officier d'ordonance, relativement au pain que l'on a fourni à Longvsrood ; la qualité en est si mauvaise, que pendant un temps considérable Napoléon a été forcé de faire usage de biscuit.

24 Juin. — Napoléon a eu les joues enflées et enflammées, principalement par suite de la carie d'une dent.

On a témoigné quelque mécontentement, à Plantation-House, de la déclaration faite par deux capitaines de la marine, qui accusent sir Thomas Reade de les avoir, en quelque sorte, espionnés; mesure injurieuse, à laquelle leur conduite ni leur position

MÉMORIAL DE SAlNTE-HBLENfi 105

ne pouvaient en aucune manière donner Heu.

21 juin, — Arrivée de lord Amsherst.

28 juin. — Lord Amsherst et sa suite, accompagnés par le gouverneur, ont rendu visite au comte et à la comtesse Bertrand. Napoléon a observé que les honnêtetés du gouverneur ressemblaient a celles que fait un geôlier aux personnes qui visitent ses prisonniers. «Quand il alla chez Bertrand avec l'ambassadeur, dit-il, il s'est contenté de l'introduire en qualité de lord Amsherst, et ensuite, sans s'asseoir, ni prendre aucune part k la conversation, ainsi qu'il aurait pu le faire, il se retira comme un geôlier ou un porte-clefs, qui, après avoir désigné les détenus confiés a sa garde, tourne la clef et les laisse. Etant venu avec lord Amherst, il pouvait rester un quart d'heure de plus, et ensuite prendre civilement congé delà compagnie. »

3 juillet, — L'amiral Plampin, qui est arrivé, il y a deux ou trois jours, sur le Conquérant j est venu à Longwoodavec le capitaine Da vie, son commandant d'escadre, et son secrétaire M. EUiot : ils ont été introduits auprès de Napoléon par sirPultney Malcolm.

Napoléon a remarqué la différence singulière qui existe entre sir Pultney Malcolm et celui qui lui succède. « Peu d'hommes, a-t-il dit, ont un extérieur plus agréable et possèdent plus de ces manières qui préviennent en leur faveur, que Malcolm. Mais l'autre, au contraire, ressemble à un de ces grossiers matelots hollandais qui sont presque toujours ivres, et que j'ai vus dans leur pays, assis k une table, la pipek la bouche, ayant devant eux un

196 MÉMORIAL DE SAIMTE-HÉlÈNB

morceau de fromage et une bouteille de genièvre. »

A mon retour de la ville, je dînai tête à tête avec Tempereur, dans son cabinet. Le dîner a été servi sur une petite table ronde. L'empereur était assis sur un sofa, et moi sur un fauteuil, vis-à-vis de lui. Il avait rintention de me griser ; il ordonna à Marchand de lui apporter une bouteille de Champagne, dont il prit un verre, et m'obligea gaiement à boire le reste, en répétant souvent : n Doctor,drink^drink.ïi

4 juillet. — Sir Pultney et lady Malcolm ont fait voile pour l'Angleterre sur la frégate New-castle,

Ayant eu le malheur d'égarer quelques feuillets de mon journal, j'ai été forcé de me rappeler de mémoire les détails suivants.

La manière dont le capitaine Lamb avait raconté l'anecdote relative au buste, loin de dissiper les soupçons des habitants de Longwood, les avait au contraire convaincus que des propositions, ou au moins des insinuations, avaient été faites. Cette idée parut prendre plus de consistance par la déclaration de deux capitaines arrivés depuis peu sur les bâtiments de transport, qui sont venus visiter Longwood, et qui ont été admis auprès de Napoléon. L'un deux, qu'il est inutile de nommer, assura à l'empereur et aux autres personnes qu'il avait entendu dire au capitaine Lamb lui-même qu'on lui avait proposé de jeter le buste à la mer, et de retenir à bord le canonnier qui l'avait apporté, afin qu'il ne fût plus question de cette affaire. Auparavant, il était venu à bout de persuader à Napoléon que l'inculpation dirigée contre sir Thomas Reade

n'était pas fondée, et j^ obtins même sa permission de communiquer sa façon de penser a cet ofBcier : cela fit du bruit dans l'île et y obtint un grand crédit.

On a prétendu que ce buste avait été sculpté si Livourne par ordre de l'impératrice Marie-Louise, et qu'elle l'avait envoyé à son époux par le canonnier, comme une preuve tacite, mais convaincante, que son affection pour lui n'avait pas souffert la moindre altération. L'empereur, qui aime trendrement sa femme, était très disposé à croire qu'il devrait ce présent à son amour, et il désirait vivement connaître l'exacte vérité. Pour arriver à ce but, il engagea le comte Bertrand à demander qu'on permît au canonnier de venir à Longwood. Après quelques délais, qu'on prolongeait sous le prétexte que cet homme était malade, et pendant lesquels il fut examiné à Plantation-Housse et forcé ensuite de prêter un serment, on fit prévenir Bertrand qu'on lui avait enfin accordé la permission de se rendre à Longwood. Mais quelques minutes après son arrivée chez le comte Bertrand, et tandis qu'il parlait à la comtesse, le gouverneur envoya le capitaine Poppleton dans la chambre, avec la défense de le laisser parler h aucun Français hors de la présence de ce capitaine. Ce procédé, joint aux circonstances qui l'avaient précédé, fut considéré comme une insulte, et le canonnier reçut aussitôt l'ordre de se retirer.

Deux ou trois jours après l'arrivée de lord Amsherst, j'eus l'honneur de dîner avec lui à Plantatation-House. Comme j'ai perdules notes que j'avais

alors, je me contenterai de rapporter, autant qu'il me sera possible de me le rappeler, le précis du discours que je lui tins. Je lui dis que je me croyais obligé de le prévenir que s'il se rendait à Longwood dans l'intention de voir Napoléon, il ne serait certainement point admis en sa présence s'il était accompagné par le gouverneur ou par quelqu'un de son état-major ; que ce refus n'avait au reste rien d'insultant, ni même de désobligeant pour lui personnellement; qu'ainsi il ferait bien d'éviter un désagrément semblable; mais que si, au contraire. Sa Seigneurie se rendait à Longwood seule avec son état-major, je ne doutais nullement qu'elle ne fût reçue, pourvu que Napoléon fût suffisamment rétabli de la fluxion dont il était incommodé.

Sa Seigneurie eut la bonté de me remercier de lui avoir donné cet avis.

A la fin de juin, ou au commencement de juillet, le comte Bertrand ayant été rendre ses devoirs a lord Amsherst, lui apprit que Napoléon avait été incommodé pendant quelques jours, et que, dans le moment actuel, il souffrait d'un mal de dent. Il ajouta toutefois que si l'empereur était en état de recevoir des visites avant le départ de Sa Seigneurie, il recevrait la sienne. En conséquence, le 2 ou le 3, lord Amsherst alla à Longwood, accompagné de sa suite et du capitaine Murray Maxwell, qui avait servi sur VAlceste, ancien bâtiment de Sa Majesté. Vers les trois heures et demie, l'ambassadeur fut introduit chez Napoléon, avec lequel il resta seul pendant près de deux heures. Avant de

le quitter, Sa Seigneurie lui présenta les officiers de sa suite, ainsi que le capitaine Maxwell. Napoléon leur adressa à tous la parole. M. EUis, secrétaire d'ambassade, conversa avec lui environ un quart d'heure. Il rappela au capitaine Maxwell qu'il avait pris une de ses frégates à la hauteur de l'île de Lissa, dans l'Adriatique, en 1811, ce qui serait une ample compensation pour la perte de VA/cesle, Il fit aussi diverses questions a M. GrilBths, le chapelain, et, d'un air riant, il le recommanda a h protection de Sa Seigneurie.

9 juillet. — On a envoyé au comte Bertrand, pour Napoléon, quelques ballots renfermant un superbe jeu d'échecs avec son damier, deux magnifiques corbeilles à ouvrage en ivoire ciselé, et une boîte a jetons de même matière, le tout de manufacture chmoise. Cet envoi était accompagné d'une lettre dans laquelle on disait que ces objets avaient été commandés par l'honorable M. Elphinstone, afin dètre offerts au personnage distingué dont ils portaient le chiffre, comme une marque de la reconnaissance du donateur pour l'acte d'humanité qu il avait exercé envers son frère chéri, et auquel ee dernier devait la vie (1).

Il arriva en même temps une lettre de sir Hudsûn Lowe, qui portait en substance que, quand il

èté^ ^ ^®*^'® **® ^* bataille de Waterloo, le capiUine Elphinstone avait Y^^^vement blessé et fait prisonnier. Son éUt fixa l'attention de bl» ' *ï"* envoya aussitôt un de ses chirurgiens pour panser ses

lessupes j et s'apci'cevant que la perte de son sang l'avait fait évanouir, Hn »®»^®y* "" gobelet d'argent plein de vin de son office. A l'arrivée «u «etlerojphon en Angleterre, lord Keith fit faire ses gracieux remerciements a Napoléon, pour avoir sauvé la vie de son neveu.

avait consenti, un ou deux jours auparavant, à ce que les ballots fussent envoyés au comte Bertrand, il ne soupçonnait pas qu'ils renfermassent des objets dont il n'aurait pas dû, d'après la lettre de ses instructions, permettre l'introduction dans Tîle.

Il parait que sur les présents était gravée la lettre N surmontée d'une couronne, ce que Son Excellence regardait comme très répréhensible et très dangereux. Le capitaine Heaviside, qui les avait apportés de la Chine, reçut, lorsqu'il obtint la permission de visiter Longwood, l'ordre du gouverneur de garder un silence absolu sur la nature des objets qui lui avaient été remis, et de n'en parlera aucun Français.

Le soir. Napoléon s'amusa à considérer les cadeaux de M. Elphinstone, et parut charmé de la beauté de ces ouvrages. Il dit que son intention était d'envoyer les corbeilles à Marie-Louise, la boîte à jetons à sa mère, les échecs et le superbe damier à son fils.

11 juillet, — J'ai vu Napoléon dans son cabinet ; il a été question de Ferdinand, roi d'Espagne, et du baron KoUi (1). « KoUi, dit-il, fut découvert par la police, parce qu'il voulait toujours boire une bouteille du meilleur vin où il se trouvait, ce qui cadrait mal avec son habillement et avec sa pauvreté apparente. Aussi sa conduite éveilla les soupçons de quelques-uns des émissaires qui étaient à sa recherche. Il fut arrêté ; on trouva parmi ses papiers une lettre de***, qui invitait Ferdinand à

(1) Le baron de KoUès, agent secret de l'Angleterre, arrêté à Valençay.

S'échapper et qui lui promettait tout secours. On désigna un agent de police, que Ton instruisit à contrefaire Kolli, et on l'envoya, avec les papiers qu'on avait pris ace dernier, auprès de Ferdinand, qui cependant ne voulut pas prendre la fuite, quoiqu'il n'eût aucun soupçon du tour qu'on lui jouait. « Lorsqu'il était à Bayonne, je lui offris la liberté de retourner en Espagne, en lui disant toutefois qu'immédiatement après son arrivée dans ce pays, je lui déclarerais la guerre. Ferdinand refusa de rentrer dans ses Etats, à moins que ce fût sous ma protection. Aucune force et aucune impulsion étrangère n'ont été employées pour l'engager k signer son abdication. Il n^était ni surveillé, ni détenu, comme on Ta prétendu dans le temps ; il avait autour de lui autant d'amis et de nobles qu'il jugeait convenable d'en avoir. S'il eût été traité comme je le suis ici, le cas eût été différent ; bien que si le prince régent m'offrait aujourd'hui une retraite en Angleterre, à la condition de renoncer au trône de France, de me reconnaître prisonnier de guerre et de signer un traité comme tel, je refuserais d'écouter cette proposition, et je préférerais mourir dans cette île, quoique j'aie déjà abdiqué, et qu'en conséquence le premier article ne fût d'aucune importance. Signer un traité semblable serait reconnaître que le droit des gens n'a pas été violé à mon égard, et légitimer l'injustice du Parlement anglais, qui me retient prisonnier de guerre en temps de paix. Je consentirais bien volontiers, par exemple, à faire une convention

dans laquelle je m^engagerais à ne pas quitter la partie de l'Angleterre qui me serait assignée, à ne point me mêler de politique et à rester assujetti k de certaines restrictions, et je demanderais, en outre, à être naturalisé Anglais. Les deux grands objets de ma politique étaient d^abord de rétablir le royaume de Pologne pour élever une barrière contre les Russes et garantir l'Europe des invasions de ces barbares du Nord, et ensuite d'établir en Espagne une constitution libérale ; j'aurais détruit l'inquisition, anéanti la superstition, les droits féodaux et les privilèges. Cette constitution aurait appelé aux premières charges du royaume et aux emplois publics tous ceux qui auraient eu des talents et du mérite, sans distinction de naissance. Les hommes qui régnaient en Espagne avaient trop peu de capacité pour que ce pays me fût en rien utile. Indépendamment de cela, j'avais découvert qu'ils venaient de conclure un traité secret contre la France. Avec un gouvernement vigoureux, on aurait pu faire usage des grandes ressources que présente cette belle contrée, et on aurait pu s'en servir si avantageusement contre l'Angleterre, qu'elle aurait été forcée de faire une paix conforme aux droits maritimes et libéraux. D'ailleurs, je ne me souciais pas d'avoir si près de mon empire une famille qui avait le droit de me considérer comme son ennemi personnel. Je désirais détrôner les Bourbons, à qui je supposais raisonnablement et nécessairement les mêmes intentions h mon égard. Il importait assez peu à moH

MÉMORIAL DE SAINTB-HBLBNB 203

plan général que ce fût un de mes frère», ou tout autre, qui fût à la tête de ce royaume, pourvu que j'en écartasse les Bourbons. Dans trente ou quarante ans les liens de la parenté auraient disparu devant les intérêts particuliers.

« Fox, continua toujours Napoléon, était sincère, avait de la droiture, et voyait juste : s'il ne fût pas mort, la paix se serait effectuée, et TAngleterre serait actuellement heureuse et satisfaite. Fox connaissait les vrais intérêts de son pays. Il fut reçu comme un triomphateur dans toutes les villes de France où il passa. On lui offrit spontanément des tètes et on lui rendit les plus grands honneurs dans tous les lieux où il fut reconnu. Il doit avoir été véritablement flatté d'une telle réception, d'autant plus honorable pour lui, qu'elle lui était faite dans un pays qui avait été longtemps l'ennemi du sien, et qu'il ne la devait qu'à la haute estime que le peuple français portait à son noble caractère. Il est probable que si Pitt fût venu à la place de Fox, on l'eût assassiné. J'aimais Fox et me plaisais à converser avec lui. Il arriva une circonstance qui, quoique lortuite, lui doit avoir causé une sensation agréable. Comme je conservais toute sorte d'égards pour lui, je donnai l'ordre qu'on le laissât librement entrer partout. Il se rendit un jour a Saint-Cloud avec sa lamille. Il y avait alors un cabinet particulier fermé depuis quelque temps, et où les étrangers n'étaient Pî^s admis. Par inadvertance. Fox et sa femme en ouvrirent la porte et entrèrent. Là ils virent les sta- ^^es de plusieurs grands hommes, tels que Sydney,

Hampdeny Washington, Cicéron, etc., lord Chatam, et enfin la sienne propre, que sa femme fut la première a reconnaître. Elle s'écria aussitôt : « Mon cher, voilà votre statue ! » Ce petit incident, quoique léger et purement accidentel, lui fit beaucoup de plaisir, et le bruit s'en répandit aussitôt dans Paris. Le fait est que, longtemps auparavant, j'avais fait le projet de former une collection de statues des plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes de toutes les uations, les plus distingués par leurs vertus et leurs talents. Je ne les admirais pas moins, pour avoir été ou être encore nos adversaires ; et j'avais acquis des bustes des plus grands ennemis de la France, tels que Nelson. J'ai depuis été détourné par des événements qui ne m'ont pas laissé le loisir de compléter cette collection.

« Il aurait été très facile, continua Napoléon, de rendre les Français et les Anglais amis, et de parvenir à leur donner de l'attachement les uns pour les autres. Les Français ont toujours estimé les Anglais et leurs qualités naturelles : où l'estime existe, il n'y a plus qu'un pas jusqu'à l'amitié ; si l'on prend pour cela des mesures convenables, on réunit bientôt ces deux sentiments. J'ai moi-même fait beaucoup de tort à l'Angleterre, et si vous eussiez continué la guerre, mon intention était de lui en faire bien davantage ; mais je n'ai jamais cessé de vous estimer. J'avais alors une opinion bien plus haute de votre nation qu'à présent : je pensais qu'elle jouissait d'une liberté politique plus étendue, et qu'il y avait en Angleterre plus d'indépendance, de

grandeur et de générosité; sans cette idée; je n'aurais jamais hasardé la démarche que j'ai faite. »

Je lui ai demandé son opinion relativement au lord Whitworth. « C'est un homme habile, un intrigant, dit-il, autant que j'ai pu l'observer, mais adroit; c'est, de plus, un bel homme. Vos ministres n'avaient aucune raison de se plaindre de lui, car il entrait bien dans leurs projets. Le détail qu'ils ont publié de son entrevue avec moi était plein de mensonges.

Je n'ai jamais usé envers lui de violence dans mes manières, ni grossièreté dans mon langage. Les ambassadeurs ne pouvaient cacher leur mécontentement quand ils lurent un tel amas de faits controuvés, et ils les démentirent. Les Anglais qui habitaient Paris étaient très mécontents de son épouse, la duchesse de Dorset : ils disaient à haute voix que son orgueil allait jusqu'à la sottise. Sa présentation à la Cour fut une pomme de discorde entre elle et beaucoup de dames anglaises. Elle refusait d'introduire celles qui n'avaient pas été présentées k la Cour de Saint- James. Or, il y avait beaucoup de vos compatriotes qui ne voulaient ni ne pouvaient y être présentées, mais qui désiraient l'être auprès de moi, et qui étaient refusées par elle et par son mari. Cela excita contre les deux époux un grand mécontentement. Par une raison semblable, les Anglais ne pouvaient souffrir M. Merry, votre chargé d'affaires. Quelques-uns même le menacèrent de vui donner des coups de cravache en public. Il

s^adressa a moi et réclama ma protection contre ses propres compatriotes. »

Napoléon raconta alors la noble manière dont Fox lui avait dénoncé la proposition qui lui avait été faite de l'assassiner. Il compara cet acte déloyauté avec le traitement qu'il éprouve maintenant et avec les complots formés contre sa vie, en 1803, par des misérables payés, te débarqués en France sur des vaisseaux de guerre anglais. Il dit aussi que Ton avait imprimé, dans les papiers ministériels d'Angleterre, que l'assassiner était une œuvre méritoire. Il raconta ensuite quelque épisode de la vie du général Wurmser. « Quand je commandais au siège de Mantoue, dit-il, peu de temps avant la reddition de cette place, un Allemand fut arrêté au moment qu'il cherchait h s'introduire dans la ville. Les soldats le prirent pour un espion, le fouillèrent sans rien trouver sur lui ; puis ils le menacèrent dans leur langue, qu'il n'entendait pas. Enfin, un Français, qui parlait un peu allemand, fut amené, et lui dit qu'il allait le tuer, s'il ne disait pas à l'instant même ce qu'il venait faire dans la place; il accompagnait cette menace de gestes furieux, tira son sabre, lui porta la pointe au corps, en ajoutant qu'il allait le percer. Le pauvre Allemand, effrayé, et ne comprenant pas bien ce que lui disait le soldat français dans son mauvais jargon, crut, lorsqu'il le vit en état de le tuer, que son secret était découvert, et s'écria qu'il était plus simple d'attendre quelles heures, et alors qu'on le saurait par le cours naturel des choses. Ce discours donna lieu à de

nouvelles questions, et îl avoua qu'îl était porteur de dépêches pour Wurmser, et qu'il les avait avalées aussitôt qu'il avait aperçu qu'il courait risque d'être pris. On l'amena à mon quartier général, où l'on fit venir plusieurs médecins. On avait proposé de lui administrer quelques purgatifs ; mais ils dirent qu'il valait mieux attendre. En conséquence il fut enfermé dans une chambre, et deux officiers d'étatmajor, dont un devait rester constamment auprès de lui, furent nommés pour le surveiller. Au bout de quelques heures on trouva ce que l'on cherchait. Il était enveloppé dans une petite boule de cire, de la grosseur d'une noisette, et consistait en une dépêche de l'empereur François, et de sa propre main, adressée à Wurmser, et par laquelle il lui enjoignait de tenir encore quelques jours, et qu'alors il serait secouru par une forte colonne qui venait dans telle direction, sous les ordres d'Alvinzi (1). Sur cet avis, je partis sur-le-champ avec la plus grande partie de mon armée, je marchai sur la route indiquée; je rencontrai Alvinzi au passage du Pô, je le battis complètement et revins ii mon siège. Wurmser envoya alors le général*** en parti) Voici comment Bonaparte, dans une lettre au Directoire, datée du qaartier ffénéral de Milan, le 28 décembre 1796, raconte le fait : Le 21 do ce mois, le général Dumas surprit un espion qui entrait dans la ville. C'est un cadet autrichien qui avait été expédie do Trente par Alvinzi. Après de grandes façons il avoua qu'il était porteur de aépôchcs, et effectivement, il rendit, vingt-quatre heures après (allant à la garderobe), un petit cylindre où était enfermée la lettre ci-jointe de l'Ëmperear. Si cette méthode de faire avaler des dépêches n'était pas parfaitement connue, je vous enverrais des détails, afin que cela soit envoyé à nos généraux, parce que les Autrichiens se servent souvent de cette méthode. OrcUuairement les espions gardent cela dans le corps pendant plasieurs jours ; s'ils ont Testomac dérangé, ils ont soin de reprendre le petit cylindre, de le tremper dans de î'élixir et de le réavaler. Ce cylindre est trempé dans la cire d'Espagne, délayée dans du vinaigre.

lementaire, pour me proposer de traiter de la reddition de la forteresse, et me fit dire que, quoique la garnison fût encore approvisionnée pour quatre mois, il se rendrait à des conditions honorables. Je lui répondis que j'avais une telle opinion de sa bravoure et de son mérite personnel, et qu'il avait si bravement défendu la place confiée à ses soins que, bien que je fusse instruit qu'il n'avait plus que pour trois jours de vivres, j'avais l'intention de lui accorder une capitulation honorable. Il fut très étonné de me voir si bien instruit de l'état déplorable où il était réduit, et encore plus des conditions favorables que je lui offrais, après la connaissance que j'avais de sa détresse. Je le gagnai par là, et depuis il eut toujours pour moi beaucoup d'estime.

« Après avoir arrêté les principaux articles de la capitulation, j'envoyai dans la ville un officier, qui trouva qu'il ne restait à la garnison que pour un seul jour de vivres. Avant cette époque, Wurmser avait coutume de m'appeler jeune homme. Il était très âgé, brave comme un lion, mais tellement sourd, qu'il n'entendait pas autour de lui siffler les balles. Il m'invita à entrer dans Mantoue après que nous eûmes conclu la capitulation ; mais je préférai garder la position que j'occupais ; d'ailleurs, j'étais obligé de marcher sur-le-champ contre les troupes du souverain Pontife, qui avait d'abord fait un traité et qui l'avait rompu ensuite. Wurmser me sauva la vie un peu plus tard. En arrivant àRimini, je reçus par un courrier une lettre de sa part, qui

m'annonçait qu'on cherchait à m'empoisonner, et il m'indiquait le lieu et le jour où cette criminelle entreprise devait se consommer. C'était à Rimini même, et les auteurs de ce complot n'étaient rien moins que quelque canaglie (canaille) de prêtres. Ils auraient probablement réussi dans leur dessein, si je n'eusse pas été prévenu à temps. Wurmser/ comme Fox, agissait noblement. »

Napoléon m'expliqua ensuite les précautions qu'il avait prises, pendant le siège de Mantoue, pour maintenir la santé de ses troupes dans ce pays marécageux et malsain; elles consistaient principalement à faire allumer de grands feux pendant la nuit, et à obliger les soldats de se tenir auprès. Ensuite il me parla des mesures qu'il avait cru devoir prendre à Jaffa. « Après l'assaut, dit-il, il fut impossible de rétablir aucune espèce de discipline jusqu'à la nuit. Les soldats furieux se précipitaient dans les rues pour se procurer des femmes. Vous savez quels gens sont les Turcs ; quelquesuns d'entre eux faisaient encore feu par les croisées. Les soldats, qui ne demandaient que des prétextes pour se livrer au pillage, ripostaient aussitôt, tiraient contre les maisons, y entraient par force et violaient toutes les femmes qu'ils pouvaient trouver. Ces rapports des Français avec les femmes du pays, et l'imprudence que les soldats avait commise en s'emparant de beaucoup de pelisses et d'autres habillements turcs, dont une grande partie était infectée, furent cause que la peste se déclara parmi eux. Le jour suivant, je donnai des

ordres pour que chacun apportât sou butin sur la place, ou Ton brûla tout ce qui était vêtement; mais la maladie avait déjà fait des progrès. J^envoyais sur-le-champ les malades à Thôpital, en ayant soin de faire séparer des autres ceux qui étaient atteints de la peste. Je réussis, pendant quelque temps, à persuader aux troupes que ce n'était q'une fièvre avec des pustules ; et, afin de les convaincre, je me mis près du lit d'un soldat qui en était affecté ; je lui touchai les mains. Cela servit beaucoup à calmer les esprits ; et même quelques chirurgiens qui avaient abandonné les hôpitaux, rougirent de leur faiblesse et y retournèrent. D'après l'avis des officiers de santé, j'ordonnai que tous les bubons qu'on panserait et qui ne devaient pas s'ouvrir, fussent ouverts. Avant de donner cet ordre, je fis faire une expérience sur un certain nombre de malades, et je permis qu'on en traitât un égal nombre d'autres à la manière ordinaire. L'on remarqua que, parmi les malades traités d'après Tordre que j'avais donné, il se trouvait un plus grand nombre de convalescents. »

il juillet, — J'ai vu en ville sir Hudson. Il était de très mauvaise humeur, et j'ai eu avec lui une longue conversation, dont une partie n'a pas été très agréable. Il m'a dit qu'il ne paraissait pas que j'eusse employé des arguments assez forts pour détromper sur son compte le général Bonaparte, et qu'il écrirait au lord Bathurst que le général était si prévenu contre son caractère, que pas un anglais, excepté l'amiral Malcolm et moi, n'avait accès auprès de lui.

Je fis connaître à Son Excellence que sir Pultney Malcolm avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour concilier et arranger les choses; qu'il s'était servi de tous les moyens possibles pour justifier la conduite du gouverneur, et y avait mis une telle chaleur, que Napoléon en avait exprimé son mécontentement ; que quand k moi, j'avais fait tous mes efforts pour parvenir au même but. Je fis, en outre, entendre à son excellence que si le capitaine Lamb affirmait d'une manière positive qu'il était faux qu'on lui eût fait cette proposition de briser le buste, cela suffirait pour faire taire la calomnie. Sir Hudson Lowe répondit : « Je juge d'après les effets, monsieur ; vous n'avez pas témoigné assez d'indignation de ce qu'a dit et fait le général Bonaparte. Vous eussiez dû lui dire qu'il s'était rendu coupable d'une action indigne. »

Son Excellence dit ensuite que Napoléon lui avait fait écrire par Bertrand la lettre la plus impertinente qu'il eût jamais reçue, en réponse à une qu'il lui avait adressée au sujet des échecs, et ii une seconde qui devait être remise au canonnier du Baring; (1) enfin, qu'il était maitre de renvoyer le général Bertrand de l'île, s'il le jugeait convenable.

Il me pria ensuite de dire au général Bonaparte qu'il était très mécontent de la dernière lettre qu'il avait reçue, et beaucoup plus que de toutes celles qu'on lui avait adressées depuis qu'il était à Sainte- Hélène ; qu'il désirait savoir qui avait répandu parti) Voir cette lettre à l'Appendice.

tout le bruit absurde qu^on avait empêché le ca- Donnier du Baringy qui avait apporté le buste, de retourner à bord et de disposer de ses marchandises, ce qui lui avait fait éprouver des pertes et des mauvais traitements. Il me recommanda de dire qu'il m'avait fait appeler exprès pour avoir des renseignements là-dessus.

18 juillet. — J'ai vu Napoléon; je lui ai communiqué le message dont j'avais été chargé par sir Hudson Lowe. Il a répondu que le canonnler avait déclaré devant madame Bertrand qu'on l'avait empêché, pendant plusieurs jours, d'aller à bord, et que par conséquent il avait été obligé de vendre sa petite pacotille à Salomon et à quelque autre marchand pour la moitié de sa valeur (1), et que par là il a essuyé une grande perte. « On m'a dit, et je le crois, continua l'empereur, que cette rigueur déplacée n'a eu lieu que parce que ce pauvre diable s'est chargé d'apporter le buste de mon fils. Le gouverneur a été surpris des lettres qui lui ont été envoyées. Je ne veux rien lui devoir. Il prétend que, selon les règlements établis, il n'était pas autorisé à remettre ces présents. Où sont ces règlements? je ne les ai jamais vus. Si ce sont de nouvelles restrictions, qu'on me les fasse connaître. Mais je n'ai jamais ouï dire que, parce qu'il y a une couronne sur des bagatelles, on dût les défendre. Je proteste contre toutes entraves qui ne m'ont pas été communiquées avant d'être mises à exécution. D'après le

(1) C'est un fait qui ne soufflre pas de doute, et qui est notoire dans l'île.

(Note de (yMeara.)

discours de lord Bathurst, il lui est défendu de faire aucune nouvelle restriction. N'aurait-il pas pu protester contre la couronne ? Nous en aurions bien ri. Mais non, il faut qu'il donne un coup d'épingle, qu'il se réfère à des restrictions inconnues, et qu'il insinue que c'est à sa bonté que je suis redevable de ce qu'on m'accorde. Enfermé dans un donjon avec des chaînes aux bras et aux jambes, l'uomo s'accostuma; ma al capricio JCaliruiy è impossibi/e (l'homme s'y accoutume ; mais au caprice d'autrui, jamais). Je ne veux de lui aucune faveur. Peut-être exige-t-il que je lui écrive chaque jour une lettre de remerciement pour l'air que je respire. Un uomo che rnammazza ogni giornoy et qui demande que je lui en témoigne ma gratitude ! Je me rappelle un bourreau allemand qui, tandis qu'il batonnait de toute sa force un malheureux patient, criait a chaque coup qu'il appliquait : Pardon, monsieury pour la liberté grande que je prends.

Je demandai quelle était la réponse que je devais faire. « Dites-lui, répondit Napoléon, che io non sono obbligato di render nessun conto al mio boja (que je ne suis pas obligé de rendre compte à mon bourreau.) »

Après s'être promené pendant un instant, il dit avec énergie : « Vous me faites des insinuations : c était la manière (Vagir de tous les petits tyrans d* Italie, Cet homme paraît na\foir d* autre but que de me faire mourir à coups d'épingles, soit au moral, soit au physique. Un bourreau me tuerait d'un seul ^oup. Sa conduite est tortueuse et enç^ironnée de

mystères. Le crime seul marche dans les ténèbres. Un jour son prince et sa nation seront instruits, son indigne conduite sera reconnue; et s'il échappe à la justice de la loi qu'il viole y il n'échappera pas à la justice de tous les hommes éclairés et sensibles. Il est un mandataire infidèle, il trompe son gouçernement, comme le démontrent les çingt mensonges et calomnies qui sont dans le discours du lord^**. Sa conduite pour le buste de mon fils, qui est prouvée, est odieuse et digne de tout ce qu'il a fait depuis un an, »

Il me pria de lui porter cette réponse, pour le convaincre de Topinion qu'il avait de son caractère.

Après quoi, il me dit qu'il avait informé lord Amsherst de la conduite qu'on tenait envers lui. L'ambassadeur, dit-il, a déclaré que l'intention du bill n'étaitpas telle ; que son but était non d'empirer, mais d'améliorer ma position comme prisonnier, et qu'il ne manquerait pas de publier les représentations que j'avais faites au prince régent, à lord Liverpool et k lord Bathurst. Il me demanda la permission de redire au gouverneur ce que je lui avais dit. Je répondis que j'y consentais. J'ajoutai que j'avais observé que le gouverneur l'avait pris autour de la nouvelle route qu'il avait ouverte, mais que j'étais certain qu'il ne lui avait pas dit que je ne pouvais ni la quitter ni entrer dans aucune maison, et que les choses ont été au point de me faire défendre de parler aux personnes que je rencontrerais. Il en fut frappé. Il me proposa de voir le gouverneur. Je répliquai que ni le prince régent, ni les

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈ!irB 215

deux chambres du Parlement, ne me forceraient à voir mon geôlier et mon bourreau. Ce n'est pas l'habit qui fait le geôlier, ce sont les manières et les mœurs. Je lui ai dit qu'il avait poussé les choses à une telle extrémité, que, pour ne lui laisser aucune prise, je m'étais relégué a ma chambre, m'attendant qu'il allait faire entourer ma maison de sentinelles. Je ne lui ai rien laissé à faire, sinon de violer le lieu qui me sert d'asile, ce qu'il ne ferait sans passer auparavant sur mon corps (1). Que je ne voulais pas me déshonorer par un suicide ; mais que je me réjouirais de mourir assassiné par un anglais ; que ce serait une consolation pour moi dans mes derniers moments. »

Napoléon conclut en me disant qu'il ne s'opposait pas a ce que le gouverneur eût connaissance des sentiments qu'il venait de manifester à son égard.

19 juillet. {2). — Je suis allé en ville, conformé* ment aux ordres de sir Hudson Lowe, auquel je fis part du message dont j'étais chargé pour lui. Il commença sa réplique par nier qu'il m'eût ordonné de dire qu'il avait été surpris du style des deux dernières lettres qu'il avait reçues, et qu'il m'avait crié, lorsque je sortais de la chambre, de ne rapporter que la première partie de sa conversation.

(1) Napoléon était si fortement frappé de lldcc qu'on essaierait de violer «on aSile, cjuc, peu de temps après le départ do sir George Cockbura, il avait toujours dans sa chambre quatre à cinq paires de pistolets chargés et quelques épées, dont il avait l'intention de faire usage pour se défaire du premier qui entrerait contre sa volonté.

(IS'ote de O'Mcara.)

(â) Suf quelques pftge& de inon journal cette conversation porte la date du 19^

Il me dit ensuite, en jetant sar moi un regard furieux : « Les expressions du général Bonaparte me prouvent, monsieur, de plus en plus, que vous n'avez pas pris les vrais moyens de justifier mon caractère : dites-lui, continua-t-il d'un ton de voix qui n'était rien moins que calme, que, pour prouver que je ne crains pas d'envoyer quelque message que ce soit en Angleterre, je suis résolu à faire passer au ministre le rapport qu'il vient de m'envoyer. »

Il me demanda ensuite de lui communiquer tout ce dont j'avais été chargé. Quand je vins à l'endroit où Napoléon, dans sa conversation avec lord Amsherst, avait dit : « Je suppose qu'il ne vous a pas appris que je ne puis quitter cette route, » le gouverneur, avec une physionomie dont il me serait impossible de décrire l'expression, se leva brusquement, et, dans une fureur qui rempéchait d'articuler ses paroles, s'écria : « C'est faux ! c'est faux! je le lui ai dit. )> Quand il se fut un peu calmé, il me fit de violents reproches de ce que je n'avais pas contredit cette assertion, et de ce que je n'avais pas mis plus de chaleur dans sa défense. Après qu'il eut exhalé une partie de sa rage, je l'interrompis pour lui faire l'observation que j'avais fait tous mes efforts pour le défendre ; mais que je ne croyais pas qu'il dût être étonné si Napoléon n'était pas très satisfait de sa conduite à son égard, en faisant attention aux changements matériels qui, depuis l'arrivée de Son Excellence, avait eu lieu dans sa position et avaient tous pour but de la

rendre plus pénible. II s'ensuivit alors une longue discussion, pendant laquelle je détaillai quelquesunes des restrictions imposées ; entre autres, une dans laquelle il était défendu à Napoléon de parler ; sur quoi le gouverneur se fâcha et assura que ce, qu'il avait dit n'était point une défense, mais une prière ; que ce n'était pas sa faute si le général Bonaparte ne voulait pas sortir à cheval. Je pris sur nioi alors de lui faire la question suivante : « Mettez-vous, monsieur, à la place de Napoléon ; profiteriez-voiis de la permission de sortir ii cheval, si elle était assujettie aux restrictions que vous lui avez imposées? Son Excellence refusa de répondre? à cette question, qu'il déclara regarder comme une insulte h sa qualité de gouverneur et de représentant de Sa Majesté. Il me pria alors de lui dire quelle était moû opinion sur le discours de lord Bathurst. Je lui dis^ que plusieurs des assertions de sa seigneurie n'étaient pas conformes k la vérité. Après m'avoir entendu, Son Excellence témoigna un grand mécontement, et me reprocha avec amertume d'oser parler aussi librement d*un discours prononcé par un des secrétaires d^Etat du prince, ajoutant que j'avais l'air d'être l'avocat des Français; que personne dans l'île n'avait des opinions semblables ou n'oserait les manifester, etc. II. finit par me dire qu'il ne me permettait, à l'avenir, d'autres conversations avec le général Bonaparte, que celles qui seraient sur des sjijets relatifs à ma profession, et par m'ordonner de venir tous les lundis et jeudis chez lui, lui faire connaître l'état

de la santé et les habitudes du général Bonaparte.

21 juillet. — J'ai eu avec sir Hudson Lowe une autre conversation, presque semblable k celle d'hier. Je soutins une longue et fatigante discussion, dont je ferai grâce ati lecteur, et qui se termina par l'offre que je fis de me démettre de mon emploi.

24 juillet. — Je suis allé k la ville pour me conformer aux ordres de sir Hudson Lowe. Son Excellence m'a fait subir, en présence de sir Thomas Reade et du major Gorrequer, un interrogatoire, pendant lequel il montra de nouveau beaucoup d'aigreur de ce que mes sentiments n'étaient pas en harmonie avec les siens.

Trouvant que sir Hudson Lowe me rendait, en quelque façon, responsable de toutes les actions et de toutes les paroles de Napoléon, et que, dans l'impossibilité où il était de déverser sa mauvaise humeur sur son prisonnier, il saisissait toutes les occasions de la soulager sur moi ; et voyant que toute espérance d'accommodement était évanouie depuis le départ de l'amiral Malcolm, et que tous mes efforts pour améliorer le sort de l'empereur étaient inutiles, je résolus de me borner, autant que possible, k mes devoirs de médecin, et d'éviter toute communication inutile avec un homme qui pouvait profiter de ce que sa place le dégageait de toute responsabilité, et se servir de son pouvoir pour maltraiter un officier subalterne. *

2 août. — Je me suis rendu, comme a l'ordinaire, pour faire mon rapport relativement k la santé de Napoléon.

MBMORIAL DB SAINTE-HELENB 219

J'aî VU Napoléon à mon retour. 11 m'a dit avoir lu dans les journaux quelques extraits d'un ouvrage écrit par le duc de Rovigo, renfermant des détails relatifs à Pichegru, à Wright, etc. ; il déplora la mort de Real (1), et remarqua que Savary et Réal, surtout le dernier, car alors le duc de Rovigo n'était pas dans une position à pouvoir connaître personnellement ce qui avait rapport à Pichegru et à Wright, étaient les deux hommes qui, par leurs fonctions, devaient savoir les noms des geôliers, porte-clefs, gendarmes et autres gens de police, et pouvaient, par conséquent dire : Cet homme était présent, qu'on l'examine. Peut-être Savary est -il actuellement au service du roi de France. Dans le poste élevé que j'occupais, je ne pouvais entrer dans ces détails minutieux. Savary, ajouta-t-il, rapporte une circonstance qui est très vraie, et il paraît avoir conservé quelque ordre que j'écrivis dans cette occasion, et se ressouvenir de plusieurs de mes expressions. Je ne me souciais pas d'en faire mention publiquement, parce qu'une proche parente de mon fils se trouvait impliquçe par là d'une manière très grave. Je ne voulais pas qu'on sût que quelqu'un qui le touchait de si près fût capable de proposer un acte aussi atroce : c'était de renouveler les Vêpres Siciliennes, de massacrer toute l'armée anglaise et tous les Anglais en Sicile. Ce beau projet devait recevoir son exécu-

(1) Réal était conseiller d'État, et chargé par Tempereur de découvrir la nature du complot dont il était question alors ; et le bruit de sa mort, gui avait été inséré dans les journaux qui arrivèrent à Sainte-Hélène, tut ensuite démenti.

220 MÉMORIAL DE SAINTB-HBLBNB

tîon, pourvu que je prêtasse mon assistance lorsque le crime serait commis. Je fis jeter l'agent porteur de la proposition dans une prison, où il resta jusqu'à ce que la révolution de 1814 me rélégua a File d'Elbe.

« On l'aura trouvé parmi les prisonier d'Etat(l). Mon intention était, en cas d'une paix avec l'Angleterre, de l'envoyer à vos ministres pour le faire examiner. »

10 aouL — J'ai eu une conversation avec Napoléon, sur un bruit qui avait couru, et qui était répété dans un des journaux, relativement à sa translation de l'ile Sainte-Hélène k Malte; il n'y ajouta point de foi, et fit l'observation qu'il occasionnerait moins d'inquiétude étant en Angleterre qu'à Malte. Il remarqua également que la conduite du gouvernement était très impolitique; car, par la manière dont on l'avait traité, on avait appelé sur lui l'intérêt de toute l'Europe. « Cette conduite, contlnua-t-il, a excité la plus grande indignation Rien n'était plus propre à faire perdre aux Anglais l'estime dont ils jouissaient auprès des autres nations, et ne servira mieux à accréditer l'opinion que ces nations avaient déjà conçue de votre gouvernement, par suite des bruits qu'avaient répandus les émigrés

(1) C'est une chose particulière, que le maUieureux qui fut déteau pour avoir été porteur d'uae lettre confidentielle et d'un message de.....-.« relativement à une proposition de faire massacrer toute l'armée anglaise qui était en Sicile, ait été rendu à la liberté par les succès de l'armée même dont il avait proposé et tramé la destruction. Ce complot n'a aucune relation avec une conspiration qui fut ourdie pendant le comtnaadament de M. John Stuart en Sicile, dont il est question dans une autre partie de cet ouvrage.

(Note de (/Meara,)

français à leur retour d'Angleterre. Ils sont rentrés avec la haine dans le cœur; ils accusaient vos ministres d'avoir usé de la plus honteuse parcimonie et de descendre dans les détails les plus minutieux et les plus vils, disant qu'à la vérité ils leuts fournissaient de l'argent, mais seulement autant qu'il en fallait pour les enipècher de mourir de faim. Ils ajoutaient enfin qu'ils eussent été plongés dans la dernière misère, s'ils n'eussent été secourus par quelques particuliers anglais, dont ils reconnaissaient la bienfaisance et la générosité.

« Les empereurs d'Autriche, de Russie et le roi de Prusse, ajouta Napoléon, m'ont dit tous trois que j'étais bien dans l'erreur, si je croyais qu'ils eussent obtenu de bien grands subsides de l'Angletere. Ils m'ont assuré n'avoir jamais reçu, en effectif, plus de la moitié des sommes qu'on prétendait leur avoir payées, et cela par suite des déductions qu'on avait faites pour nolis, assurances, et autres frais sans nombre; ajoutant que souvent même ils ont été payés en marchandises. Ces souverains se plaignaient beaucoup de vos ministres, et je suis porté a croire qu'ils avaient d'assez fortes raisons pour le faire. Dans la circonstance actuelle, par une parcimonie fausse et mal entendue, ils ont tournée le dos au but qu'ils se proposaient d'atteindre : car leur intention était que je fusse oublié, ou du moins qu'on parlât de moi le moins possible ; mais leur conduite inhumaine et celle de leur indigne agent ici ont retenti dans toute l'Europe. Le gouvernement d'abord crut que rien de ce qui se passait ici ne serait su

hors de Tîle. Il aurait pu aussi facilement essayer clVmpècher, avec son chapeau, que le soleil éclairât Tunivers. Il existe encore dans le monde des millions d'individus qui prennent un vif intérêt à mon sort. Si vos ministres, plus sages et mieux avisés, eussent donné carte blanche pour cette mission, c'aurait été tirer le meilleur parti possible d'une mauvaise affaire, étouffer toutes les plaintes, et arrêter tous les essais que Ton a faits pour soulager ma position Et enfin, en se servant d'hommes tels que Cockburn et Malcolm, cela n'aurait pas coûté plus de quinze à seize mille livres sterling par an. Mais ce ***, cest un homme qui a les manières ignobles ^ l'esprit astucieux et le cœur méchant. Cockburn au moins avait la marche droite et sincère^ c'était un homme, un Anglais ; mais pour celui-ci, grand Dieu ! la nature l'a créé pour être un bourreau. Le sous-secrétaire a sans doute dit à lord B*** : J'ai trouvé votre homme. Je ne doute pas que les intentions de*** ne fussent d'abord de forcer tous les Français à m'abandonner et à me laisser seul dans l'île, de manière à me contraindre à commettre un suicide, ou a m'avoir entièrement à sa disposition. La force de l'opinion publique a fait changer votre ministère un peu après. « Si les empereurs d'Autriche et de Russie, continua Napoléon, m'offraient tout l'argent que je pourrais désirer, je refuserais. J'ai eu la sottise de me mettre entre les mains de John Bull, et il faut que j'avale les pilules qu'il me prépare. » Je lui fis l'observation que j'avais peine à croire que l'intention de ceux qui l'avaient envoyé k Sainte-Hélène

fût telle qu'il le supposait; il me répondit: «Docteur, il faudrait qu'un homme fût plus que stupide pour y périr par Tinsalubrité du climat, ou pour me forcer à commettre un attentat sur moi-même.

a Si j'étais en Angleterre, ajouta Napoléon, je ne recevrais que peu de visites et je ne parlerais jamais sur des sujets politiques. Si je le fais a Sainte- Hélène, c'est que j'y suis, et, de plus, fort maltraité. Vivre tranquille, jouir de la société de quelques savants, me promener de temps en temps à cheval, lire et achever mon histoire, enfin élever mon fils, tout cela ferait mes occupations habituelles et journalières. Le défaut de livres retarde ici beaucoup mon travail, et m'empêche de terminer aussi promptement ce que j'ai entrepris. »

Il m'a informé que le gouvernement avait envoyé une réponse à la lettre qu'il avait écrite au sujet des articles chinois et du canonnier; mais qu'il avait donné ordre à Bertrand de ne pas apporter ses lettres avant qu'il ne les lui demandât.

J'ai lu sa réponse au discours de lord Bathurst; elle commence par ces mots : « Le bill du Parlement anglais. n'est ni une loi ni un jugement; » il compare ce bill aux proscriptions, « aussi justes^ aussi nécessaires^ mais moins barbares, que Sylla et Marins traçaient açec la pointe encore sanglante de leur épée; avec cette différence, que le bill du Parlement anglais avait été rendu en temps de paix et avait été sanctionné par le sceptre d'une grande nation. »

il août, — J'ai répété de nouveau à sir Hudson

224 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE

Lowe ce que je lui avals déjà dit environ quinze jours auparavant, que Napoléon souhaitait qu'on nettoyât son jardin d'une plante fétide et alcaline (la tithymalé)y dont il était rempli, et qu'on le convertît en pelouse, ou qu'on y semât de l'avoine ou de l'orge, parce qu'on n'en tirait actuellement aucune utilité, et qu'il désirait jouir, de sa fenêtre, de la vue de quelque verdure et de quelque chose en végétation ; que si on ne s'y prenait pas dans la quinzaine, la saison allait se passer. Son Excellence répliqua qu'elle irait dans un jour ou deux à Longwood.

i4 août, — Je suis allé hier k Plantation- House y en conséquence d'un ordre du gouverneur, qui m'enjoignait de m'y rendre le mardi et le samedi, au lieu du lundi et du jeudi. Le gouverneur, après quelques questions, ajouta : « Vous avez dit précédemment que le général Bonaparte vous avait fait part des observations qu'il a faites à lord Amsherst sur mon compte ; veuillez me les répéter. »

Quoique je prévisse les conséquences de cette ouverture, je ne me crus pas suffisamment autorisé à refuser, d'autant plus que j'avais la permission de lui faire cette communication. Ayant préalablement averti le gouverneur que ce qu'il exigeait allait produire chez lui un sujet de mécontentement, je répétai les propres phrases de Napoléon, ainsi conçues : « Ni votre prince ni vos deux chambres du Parlement ne peuvent m'obliger à voir mon geôlier et mon bourreau. Ce n'est pas Vhabit qui fait le geôlier, ce sont les manières et les mœurs.

Sîr Hudson Lowe se promena pendant quelques instants, Tair très irrité, et me demanda de lui expliquer quelles raisons pouvait avoir lé général Bonaparte pour se servir de telles expressions. Je répondis qu'il n'était pas en mon pouvoir de les dire. Il commença alors, comme je Tai prévu, à exhaler contre moi la mauvaise humeur que lui occasionnaient les épithètes de Napoléon ; il remit sur le tapis l'ancienne affaire du journal écossais, et finit par dire : « Vous n*ètespas autorisé par moi, monsieur, à communiquer avec le général Bonaparte sur d'autres sujets que sur des sujets de médecine, et si vous tenez d'autres discours avec lui, c'est à vos propres risques, à moins que vous ne fassiez quelques communications qui vous exempteraient de toute responsabilité. Il ne vous appartient pas d'agir d'après votre propre jugement et h votre discrétion, vous devez demander quelles sont les choses que Ton peut vous permettre de faire. »

Napoléon a été debout k quatre heures, et a longtemps écrit sans appeler aucun de ses généraux pour l'aider. Il a fait une promenade de deux heures, et paraissait être de bonne humeur. Je l'ai vu dans la salle de billard à son retour. J'ai eu un entretien avec lui sur l'Egypte et sur quelques-uns des hommes qui l'accompagnaient dans cette expédition. Il parla d'un certain Poussielgue, qui avait servi sous ses ordres pendant la campagne d'Italie. « J'ai employé Poussielgue, dit-il, pour des services diplomatiques et autres, de Milan à Gênes 5 pendant ce temps il mérita ma confiance. Il fut en-

suite envoyé à Malte, pour sonder le terrain avant qu*on en fit Tattaque. Les rapports qu'il fit furent très utiles et rendirent un service essentiel. Il m^accompagna en Egypte, où je lui donnai un poste élevé dans le commissariat, et le comblai de faveurs. Quand je quittai l'Egypte, Poussielgue, qui était resté en arrière pour quelques raisons difficiles à justifier, conçut une grande haine contre moi, et écrivit au Directoire des lettres pleines d'horreurs. J'étais alors Premier consul, ce qu'ignorait Poussielgue, et ce fut moi qui décachetai ses lettres. Quoique surpris et indigné de cette conduite, je n'y fis pas attention. Lorsque je fus empereur, le frère de Poussielgue, chirurgien très distingué, et que je connaissais beaucoup, vint me trouver pour me prier de donner de l'emploi à son frère, en avouant toutefois que ce frère s'était conduit avec ingratitude. Quel est votre frère, répliquai-je, qui est-il? je ne le connais pas. Poussielgue a trahi le général Bonaparte, mais l'empereur ne se souvient pas de lui. Je ne lui accorderai pas de faveur personnellement; mais si le ministre consent à l'employer, je signerai sa nomination. Son frère alla trouver le ministre, lui rapporta ce que j'avais dit : on fit la demande d'un emploi très lucratif, dont je signai le brevet, et dont il eut la jouissance pendant plusieurs années. »

Napoléon parla ensuite des Mamelucks, et il dit que, dans les combats entre eux et la cavalerie française, toutes les fois que les partis excédaient cent hommes, la supériorité de la discipline procu-

MÉMORIAL DB SAINTB-HÉlÈNB 227

rait la victoire aux Français; mais qu'au-dessous de ce nombre, et individuellement, les Mamelucks remportaient.

15 août. — Anniversaire de la naissance de Napoléon. Il avait un habit brun. Tous les généraux et toutes les dames dînèrent avec lui à deux heures; ainsi que tous les enfants, excepté les plus jeunes Bertrand et Montholon, que l'on apporta et que Ton présenta à la société pendant quelques instants. Il fit un présent à chacun des enfants, et s'amusa peudant quelques instants à jouer avec eux.

17 août, — J'ai vu Napoléon à deux heures. Il était de très bonne humeur et très gai, faisait des plaisanteries sur toutes sortes de sujet et me raillait k propos d'une jeune dame de l'ile.

Il m'a dit que quand il était à Boulogne, deux matelots anglais échappés de Verdun et ayant traversé en France sans être découverts, y arrivèrent. Ils y restèrent pendant quelque temps; mais n'ayant pas d'argent, ils ne savaient comment faire pour s'échapper. Il se faisait une garde si vigilante sur les bateaux, qu'ils désespéraient de pouvoir s'en procurer un. Ils firent une espèce de batelet avec de petits morceaux de bois qu'ils coupèrent avec leurs couteaux. Ils couvrirent cette barque de leur façon avec du calicot, qu'ils étendirent sur le bois. Elle n'avait guère, quand elle fut finie, plus de trois pieds et demi de longueur, avec une largeur proportionnée, et était si légèfe, qu'un seul homme pouvait la pbrter sur ses épaules. Ils résolurent d'essayet dé passer le détfoit à l'aide d'ë

228 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

celte frêle machine. Voyant une frégate anglaise s'approcher de la rive, ils se lancèrent dans leur barque et essayèrent de la joindre ; mais avant qu'ils eussent pu faire beaucoup de chemin, ils furent découverts par les douaniers ; on les saisit et on les ramena d'où ils venaient. Cette histoire fut connue par suite de l'étonnement que Ton eut de voir deux hommes se hasarder sur mer dans une barque si fragile ; j'en entendis parler, et je lesfis venir avec leur petit bâtiment. Je fus moi-même frappé de surprise à l'idée que ces hommes n'avaient pas hésité à confier leur vie à une nacelle aussi légère, et je leur demandai s'ils avaient eu réellement le projet de traverser la mer avec cela. Ils me répondirent que pour m'en convaincre, ils allaient, si je le voulais, renouveler leur essai. Admirant la hardiesse et de l'entreprise et de la réponse, je lesfis mettre en liberté ; je leur donnai quelques napoléons, et les fis reconduire à l'escadre anglaise. Avant cet ordre, on allait les juger comme espions, parce qu'on les voyait depuis quelques jours rôder autour du camp.

« Lorsque je fis mon entrée à Berlin, dit Napoléon, la mère du prince d'Orange, sœur du roi, avait été laissée malade en arrière, dans les appartements supérieurs du palais. Sa position était fâcheuse : elle n'avait pas d'argent, et personne n'allait la voir. Un jour ou deux après mon arrivée, quelques-uns de ses domestiques vinrent demander qu'on les assistât, attendu qu'ils n'avaient pas même de quoi se chauffer. En effet le roi l'avait tout h fait

oubliée. Aussitôt que j'en fus informé, je lui fis envoyer à rinstant même cent mille francs ; je lui fis fournir tout ce qui était convenable à son rang, et nous eûmes ensemble de fréquentes entrevues. J'aimais sa conversation. Lorsque son fils, le prince d'Orange, était aide de camp de Wellington, il alla d'Espagne ou de Portugal à Londres, dans le temps ou on s'attendait à un mariage entre la princesse Charlotte et lui. Il écrivit d'Angleterre plusieurs lettres k sa mère, donnant une description de tous les membres de la famille royale, à commencer par la reine, et les passant tous en revue : cette lettre était remplie d'horreurs et de sottises, parliculiërement sur****, contre qui il paraissait singulièrement irrité ; il n'épargnait pas même***, qu'il disait être ambitieux et avide de commandement. Ces lettres exprimaient beaucoup de sentiments mâles et héroïques, qui, quoique en style romantique, faisaient honneur h l'écrivain ; mais il déchirait tout**** en pièces. Il envoya ces lettres à Hambourg par un agent, avec l'intention de les faire tenir à sa mère, On arrêta cet agent, on saisit ses papiers et on les envoya à Paris, où ils furent examinés, après quoi on me les remit. Je les lus à la hâte, et je ris beaucoup du contenu de ces lettres ; . et pour me venger de toutes les injures que l'on avait accumulées sur nioi, je les envoyai au Moni-leur pour les faire publier. Mais dans l'intervalle, l'agent instruisit la princesse qu'il avait été arrêté, ses papiers saisis, et il lui faisait part de leur contenu, parce qu'il le connaissait en partie. Elle me

conjura, dans une lettre qu'elle m'écrivit, de ne pas les rendre publics, m'exposant le tort que cela ferait à son fils et à sa famille, et elle rappela à mon souvenir le temps où j'étais à Berlin. Je fus touché de sa prière, et je contremandai la publication de ces lettres, qui aurait fait un grand bruit en Europe et eussent causé un grand désagrément aux personnes qui y étaient nommées. »

Napoléon parla ensuite de la feue reine de Prusse avec estime ; il dit qu'il avait eu une haute considération pour elle, et que si le roi l'eût amenée d'abord à Tilsitt, il aurait probablement obtenu de meilleures conditions. « Elle était élégante, spirituelle, et extraordinairement instruite, continua Napoléon. Elle déplorait amèrement la guerre. Ah! me disait-elle, la mémoire du grand Frédéric nous a perduft; nous nous sommes crus pareils à lui^ et nous ne le sommes pas, »

J'ai fait observer à l'enipereur que ses ennemis l'avaient accusé d'avoir traité très cruellement cette princesse. « Quoi ! dit-il, est-ce qu'ils disent que je l'ai empoisonnée aussi? » J'ai répondu que non; mais qu'ils assuraient qu'il avait été la cause de sa mort par les chagrins que lui avait causés la ruine de son pays. « Eh ! reprit Napoléon, il est très probable que le chagrin qu'elle a conçu de la déplorable situation de son époux et de sa patrie, et des pertes qu'ils ont essuyées, ainsi que l'état humiliant auquel ils furent réduits, ont accéléré sa mort ; mais ce n'était pas ma faute. Pourquoi le roi de Prusse m'a-t=il déclaré la guerre ? Malgré

cela, au lieu de l'avoir traitée avec barbarie, personne ne lui a témoigné plus d'attention ou de respect, personne ne l'a plus estimée que moi ; elle m'en a même fait des remerciements. La princesse de Salm était extrêmement belle et spirituelle ; mais quant à la vertu et aux autres bonnes qualités, elle était bien au-dessous de sa sœur. Elle aurait fait une charmante maîtresse, mais pas une reine. »

Napoléon fit alors des observations sur Malte, résidencç dont il se serait satisfait pendant quelques années ; mais il dit en même temps qu'il n'ajoutait point de foi à ce bruit, et qu'il ne pouvait pas croire que telles fussent les intentions des ministres. Il ajouta que la meilleure opération que pût faire notre gouvernement, serait de conclure avec lui une espèce de traité, par lequel il s'engagerait à ne pas quitter Malte, pendant un certain nombre d'années, sans la permission du prince régent, à condition qu'à l'expiration de ce temps on le recevrait en Angleterre. Il en résulterait une économie de six à huit millions de francs par an, au profit de la nation anglaise. « Il aurait, ajouta-t-il, été bien plus honorable pour l'Angleterre, et, par conséquent, pour les puissances coalisées, de me faire fusiller sur-le-champ, dans le premier moment de rage, lorsque je me rendis sur le Bellérophoriy que de me condamner à l'exil sur un rocher stérile tel que celui-ci. Cet acte de violence aurait pu s'excuser par ces mots : Il était nécessaire pour la tranquillité de l'Europe, de se défaire de cet homme. Par là on se serait délivré de toute crainte.

le trésor de l*Etat y aurait gagné des millions, et cette conduite eût été plus conforme à Thumanité. « Quand la discussion relative au jugement de Louis XVI s'ouvrit, Condorcet déclara que sa conscience ne lui permettait par de voter la mort ; mais il donna sa voix pour que cet infortuné monarque fût condamné aux galères perpétuelles. Cette proposition fut généralement blâmée, même par les plus furieux jacobins, et elle attira sur son auteur une grande animadversion : on lui reprochait d'avoir voté une punition plus terrible encore que la mort. Eh bien! Texil dans un lieu comme celui-ci, et avec un homme tel qu'ils Font choisi, est infiniment plus cruel que la condamnation aux galères; car la, du moins, vous jouissez du soleil qui éclaire l'Europe, et, si vous en avez les moyens, vous pou? vez encore vous procurer une existence tolérable comparativement à celle que Ton a ici. Je me souviens avoir vu dans le bagne de Toulon ou ailleurs, je ne me rappelle pas précisément le lieu, un colonel condamné aux galères. A la vérité, il ne jouissait pas de sa liberté; maison ne Tobligeait jamais à travailler, et on lui procurait, k ses dépens, tout ce qui pouvait rendre sa situation supportable. Le gardien, qui n'était pas un homme de la trempe du gouverneur de cette île, ne voulait pas dégrader davantage un homme qui avait occupé un rang élevé dans la société, en le forçant de se livrer à des travaux manuels et avilissants, sans compter que, pour de l'argent, on peut toujours trouver quelqu'un qui fasse votre ouvrage. Je soutiens donc

qu'il eut été plus honorable, plus conforme k la politique, et surtout à Thumanité, de m'avoir tranquillement fait casser la tète abord du Bellérophon, Je Taurais préféré moi-même. Je pense réellement que lord*** a imaginé que, par une série de mauvais traitements et d'humiliations, on me forcerait à commettre un suicide, et qu'il a cherché et trouvé rhomme qu'il lui fallait peur me pousser à cet acte de désespoir. Cette idée seule m'aurait arrêté, si jamais l'idée de me détruire était ejitrée dans mon esprit. »

22 Août. — J'ai vu Napoléon à midi. Il continue de se lever à quatre heures du matin et d'employer son temps à lire et à écrire. Il m'a montré qu'il avait été obligé de faire retourner son habit, parce qu'il n'y avait dans toute l'ile d'autre drap vert que celui dont la couleur est connue en France sous la dénomination de merde d'oie. Puis il a parlé de nouveau dé sa détention dans un lieu si horrible et qui avait quelque chose de sauvage. « Le*** ne savait pas, dit-il, comment séparer l'homme de la place qu'il avait occupée dans le monde. Comme Premier consul, comme empereur, en guerre avec l'Angleterre, je lui ai fait le plus de mal que j'ai pu ; mais en qualité de Napoléon Bonaparte, quel droit ont-ils de me retenir prisonnier? Et c'est une grande nation qui fait la guerre h un seul homme!

« J'ai continua-t-il, réfléchi sur ma conduite envers les Anglais, et je n'ai rien à me reprocher à cet égard, sinon de ne leur avoir pas assez fait de mal comme ennemis. J'aurais dû mettre leurs

prisonniers sur les pontons, non pour punir ces pauvres gens des crimes dont ils n'étaient pas coupables, mais pour forcer votre oligarchie de faire sortir tous les Français de ceux où elle les tenait renfermés. »

11 fit ensuite l'observation que les Anglais ouvriraient bientôt les yeux sur leur conduite à son égard, « Ils verront, dît-il l'injustice et la folie de me retenir dans cette ile d'un aspect si farouche et si triste, que je ne puis la comparer qu'à la figure du malheureux qu'ils ont envoyé pour la gouverner. Ces considérations, jointes aux énormes sacrifices qu'ils sont forcés de faire pour m'y retenir, les obligeront de m'en faire sortir un jour. »

Je fis observer k mon tour à Napoléon que l'état de trouble dans lequel se trouvait l'Angleterre serait un motif pour empêcher qu'on ne lui accordât la permission de choisir ce pays pour sa résidence. (( Bah ! répliqua-t-il, vos ministres ne sont pas assez sots pour s'imaginer que je voulusse compromettre la dignité de mon caractère en me mettant à la tète d'une populace factieuse, qui très probablement, refuserait de confier ses intérêts à un étranger; je n'ai pas voulu le faire en France même. Je dois compte de ma réputation à mes contemporains et a la postérité, et ne veux pas jouer le rôle d'un aventurier. Non, non, ils sont conduits par la haine et la crainte des renseignements que je pourrais donner sur leur conduite. Ils redoutent que je ne leur dise : cela n'était pas vi:gjl(îf was nat, tru.e. (i)y

(1) Il dit cea. mQt9 ei^i anolais^

et que je ne clémente plusieurs particularités qui se rattachent aux événements politiques et qu'ils expliquent à leur manière.

« Que pensez-vous qui pût me causer le plus grand plaisir au monde? » ajouta-t-il. J'étais sur le point de répondre, de quitter Sainte-Hélène, quand il reprit : « Ce serait de pouvoir me promener ï/icognito dans Londres et dans d'autres parties de TAngleterre, d'aller avec un ami chez les restaurateurs, de diner en public à une demi-guinée ou une guinée par tète, et d'entendre la conversation des diverses sociétés ; de me trouver partout tantôt sous un costume, tantôt sous un autre, et de juger ainsi par moi-même les sentiments et les opinions du peuple, aujourd'hui qu'il est sans contrainte et sans défiance ; d'apprendre la véritable idée que les Anglais ont de ma personne, et des événements qui ont eu lieu pendant les vingt dernières années qui viennent de s'écouler. »

Je lui fis observer qu'il entendrait dire sans doute beaucoup de bien et beaucoup de mal de lui. ce Ah ! quand au mal, reprit-il, je n'en tiens pas compte, j'y suis accoutumé, dieu merci; d'ailleurs, je suis persuadé que l'opinion publique changera. La nation éprouvera autant de dégoût à la vue des libelles publiés contre moi, qu'elle aura été avide de les lire et d'y ajouter foi. Ces distractions, jointes aux soins que je donnerais à l'éducation de mon fils, feraient le charme de mon existence. J'étais dans l'intention de mener ce genre de vie, si j'eusse pu me rendre en Amérique. Les plus

236 MÉMORIAL DE SAINTB-HBLÈNE

beaux jours de ma vie ont été ceux qui se sont écoulés depuis seize ans jusqu'à vingt. Pendant la durée de mes semestres, j'avais l'habitude de parcourir successivement tous les restaurateurs, allant de l'un k l'autre, vivant avec une sorte de frugalité ; mon logement me coûtait environ trois louis par mois. J'étais heureux alors. Peut-être ne Tai-je pas été quand je suis parvenu au faîte de la suprême puissance : la multiplicité de mes occupations était telle, qu'elle ne me laissait pas le loisir de jouir de cet état paisible qui constitue le bonheur. Je ne me reproche pas d'avoir fait le mal pendant le temps que j'ai occupé le trône : j'ai fait, au contraire, rentrer cinquante mille familles dans leur patrie, et les améliorations successives qui se sont opérées en France font elles-mêmes l'éloge de mon règne. J'ai fait la guerre ; mais d'impérieuses circonstances m'y ont forcé : je me proposais un but de la plus haute importance pour la gloire et la prospérité de la nation française. Si la mort eût mis fin k ma carrière k Moscou, continua-t-il, une réputation éclatante et colossale m'aurait survécu, comme conquérant et comnie monarque; une balle aurait dû alors mettre un terme glorieux à mon existence : au lieu que le nom d'un homme tel que moi, qui meurt dans l'abandon et sur une terre d'exil, n'arrive plus sans quelque altération aux générations futures. Je n'avais pas encore essuyé d'échec jusque Ik. Il est vrai que, plus tard, k Lutzen et k Bàutzen, avec des troupes nouvellement levées et presque sans cavalerie, je rétablis ma

réputation militaire : la campagne de 1814, avec des forces inférieures, ne Ta pas diminuée. »

Je lui fis observer qu'on avait été étonné qu'il n'eût pas fait la paix àChâtillon lorsque sa situation paraissait désespérée. Napoléon me répondit: « Je ne pouvais consentir à resserrer l'empire dans moins d'étendue qu'il n'en avait lorsque je suis monté sur le trône : j'avais juré de le conserver dans son intégrité. D'ailleurs les puissances alliées me faisaient chaque jour des propositions plus inadmissibles les * unes, que les autres. Peut-être allez-vous trouver étrange ce que je vais vous dire ; mais je vous assure qu'actuellement encore je ne consentirais pas k signer un tel traité. Si, après mon retour de l'île d'Elbe, j'eusse pu conserver le trône, j'aurais maintenant le royaume tel qu'il était à cette époque, parce que je l'avais trouvé resserré dans des limites beaucoup plus rapprochées ; mais jamais je n'eusse consenti à l'y renfermer moi-même. Ma grande et principale faute a été de n'avoir pas fait la paix ^à Dresde. J'eus tort de consentir à l'armistice qui eut lieu ; car si j'eusse continué à marcher en avant, comme je le pouvais alors, l'empereur mon beau-père n'aurait pas pris parti contre moi. »

Napoléon ajouta ensuite qne, malgré l'occupation de Paris par les alliés, il aurait pu réussir encore à les chasser du territoire français ; mais que la trahison de M*** (1) dérangea toutes ses combinaisons. Son plan était d'entrer de nuit dans Paris, à la faveur de l'obscurité; la basse classe du peuple

(1) Marmont.

devait attaquer les alliés dans les maisons; et ceux-ci ayant à combattre contre des troupes qui connaissaient les localités, auraient été taillés en pièces et obligés d^abandonner la ville avec une perte immense. Cette partie de la population était toute prête. 11 ajouta qu'il aurait enlevé aux alliés leur grand parc d'artillerie ; les étrangers une fois hors de la capitale, la masse de la nation se serait soulevée contre eux. « J'ai fait part de ce plan, a-t-11 ajouté, au baron Koller, qui reconnut que son exécution aurait pu mettre les puissances coalisées dans une position fâcheuse. M***(l) sera un objet d'horreur pour la postérité, aussi longtemps que la France existera, et il ne pourra être nommé sans une sorte de frémissement ; il le sait, et peut-être est-il à présent rhomme le plus misérable du monde. Il ne saurait se pardonner à lui-même, et il mourra comme Judas.» J'ai pris la liberté de lui demander quel temps il considérait comme le plus heureux de sa vie depuis son élévation au trône. « La marche de Cannes à Paris, » me répondit-il.

» Lorsque Castlereagh se trouvait àChâtillon avec les ambassadeurs des puissances alliées, continua Napoléon, cette ville était en quelque sorte investie, par suite de quelques succès que j'avais obtenus. Ce ministre était fort alarmé. Il craignait d'autant plus de tomber entre mes mains, qu'il n'était ni accrédité comme ambassadeur, ni revêtu d'un caractère diplomatique en France, de sorte que j'aurais pu le traiter en ennemi. Il alla trou-

(1) Marmont.

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLBNB 239

ver Caulaincourt, auquel il fit part de ses appréhensions, et lui dit que si j'usais de quelque violence envers lui, il reconnaissait que j'en avais le droit. 11 était impossible qu'il tentât de s'échapper sans tomber entre les mains de mes soldats. Caulaincourt lui répondit qu'il ne croyait pas que je m'occupasse de lui, mais que cependant il ne pouvait pas savoir quel était le parti que je prendrais à son égard.

» Aussitôt après, Caulaincourt m'écrivit ce que Castlereagh lui avait dit et ce qu'il avait répondu. Je lui donnai l'ordre de dire à ce lord de ne pas s'inquiéter et de rester où il était, et de lui donner l'assurance que je le considérais comme ambassadeur. A Châtillon, Castlereagh parlant de la liberté dont jouissait l'Angleterre, fit observer, avec un air méprisant, que cette liberté n'était pas ce qu'il fallait estimer le plus dans votre pays ; qu'on était obligé de la tolérer, mais qu'elle dégénérait en abus, et que telle qu'elle était, elle ne conviendrait pas a d'autres nations. »

Je me hasardai d'exprimer à Napoléon mon étonneraent de ce que Marie-Louise paraissait n'avoir fait aucune démarche en sa faveur. « Je crois, me répondit Napoléon, que Marie-Louise est tellement circonvenue à mon égard, qu'elle pourrait être, sous ce rapport, peu maîtresse de sa volonté. J'ai toujours eu lieu de me louer de la conduite de ma bonne Louise, et je suis certain qu'il est entièrement hors de son pouvoir de rien faire pour me secourir. D'ailleurs elle est jeune et craintive. C'est peut-être un malheur que je n'aie pas épousé une

sœur de Tempereur Alexandre, comme il me le proposa lui-même h Erfurt. Mais il y avait, pour conclure cette alliance, des difficultés à surmonter : elles provenaient de la différence de religion. J'éprouvais de Téloignement à permettre qu'un prêtre russe devint le confesseur de ma femme, comme cela aurait eu lieu immanquablement, et il me semblait que ce seraitétablir moi-même, dans le château des Tuileries, un espion dévoué à Alexandre. On a dit que mon union avec Marie-Louise avait été le sujet d'un article secret du traité de paix avec l'Autriche ; cela n'est pas vrai. J'aurais rejeté cette idée. Ce mariage fut proposé par l'empereur François luimême et par Metternich à Narbonne.

« De tous les ambassadeurs que j'aie jamais employés, Narbonne était celui qui avait le plus de mérite à mes yeux. Il joignait à beaucoup d'esprit naturel, de la droiture et de l'équité dans le caractère. Pendant tout le temps qu'il fut à Vienne, la France ne fut jamais dupe de Metternich, comme elle l'avait été par le passé : il pénétrait dans l'espace de quelques jours les projets du ministre. Si un tel homme eût été envoyé, en 1812, à l'empereur de Russie, il est probable que l'on eût obtenu la paix (1); Alexandre demandait Dantzig et une

(1) M. de Narbonne servit d'aborcl dans Tartillerie, puis dans les dragons et fut colonel du régiment de Piémont, commandant en chef des rrdcs nationales du Doubs en 1790, et général de brigade. Ministre de guerre du 6 décembre 1791 au 9 mars 1792, il organisa trois armées sous les ordres de Rochambeau, Luckner, et Lafayette. Décrété d'accusation après le 10 août, il se retira à Londres, d'où il écrivit à la Convention pour lui demander un sauf-conduit afin de venir assumer sa part de responsabilité dans les actes du gouvernement de Louis XVI. Cette dangereuse faveur lui fut refusée. Général de division en 1809, il remplit plusieurs missions diplomatiques, fit la campagne de Russie comme

indemnité pour le duc d'Oldenbourg. Romanzofi* persuada k ce prince qu'aucun sacrifice ne me coûterait pour obtenir la paix, et que le moment favorable de faire des demandes était arrivé. Après le premier succès obtenu par mes armées, Alexandre m'expédia un parlementaire, pour me dire que si je voulais évacuer ses provinces et me retirer aur le Niémen, il traiterait avec moi. Je ne le crus pas de bonne foi, et je pensai au contraire qu'il voulait me jouer par cette proposition. Si elle eût été renouvelée^ et que nous eussions pu traiter personnellement à Vilna, tout se fût probablement arrangé. »

23 août. — Hier M. Smitbers, garde-marine du Conquérant^ est venu a Longwood avec un laissezpasser de sir Hudson Lowe pour se rendre chez le comte Bertrand, Après avoir passé le corps de garde qui était à l'entrée, il fut rappelé par l'officier, et on lui dit qu'on avait trouvé que son laissezpasser était pour le 21, et que, par conséquent, on ne pouvait lui permettre d'entrer, attendu que sa permission était expirée la veille (1).

Pas plus tard que mardi dernier, sir Hudson Lowé témoigna beaucoup d'humeur contk*e moi, parce que j'avais eu la hardiesse de soutenir qu'il avait quelquefois donné des laissez-passer dans

aide de camp de l'Empereur ; fut ambassadeur à Vienne en 1813, puis commandant de la place de Torgau, où il mourut le 17 novembre 1813.

Un fait assez curieux, c'est que le brevet de Bonaparte, comme capitaine, est contresigné par M. de Narbonne, alors ministre de la guerre.

(1) L'officier d'ordonnance, auquel on en fit le rapport, prit sur lui d'ordonner à l'officier de garde de permettre à Smithers d'entrer.

(Note de O'Meara.)

lesquels le jour était spécifié , et de lui en avoir cité un exemple dans celui délivré à M. Urmston. Son Excellence a formellement nié ce fait en présence du comte Bertrand.

Avant qu'on accordât à M. Smithers la permission de monter, on lui fît subir un long interrogatoire sur la nature de son affaire : comment connaissait-il le comte Bertrand et sa famille? avait-il des lettres pour eux du capitaine Hamilton, de la marine? On lui fit plusieurs autres questions qui tendaient à faire connaître qu'on se méfiait de cet officier, quoique le haut rang qu'il occupait semblât devoir le mettre à l'abri de tout soupçon.

Le général Gourgaud m'a rapporté aujourd'hui qu'à la fin de la bataille de Waterloo, et après la charge faite inutilement par les Français, la cavalerie anglaise, qui chargea à son tour, s'approcha il cent ou cent cinquante toises de l'endroit où se trouvait Napoléon, n'ayant auprès de lui que le maréchal Soult, Drouot, Bertrand et Gourgaud luimême. A peu de distance d'eux, était un petit bataillon français formé en carré. Napoléon ordonna au général Gourgaud qu'on fit jouer deux ou trois pièces de campagne qui appartenaient à ce bataillon, afin d'arrêter la cavalerie qui approchait de trop près. Cet ordre fut exécuté, et un des boulets de la décharge emporta la jambe du malheureux marquis d'Anglesea; Napoléon se mit donc à la tête de la colonne, en s'écriant : « // faut mourir ici! il faut mourir sur le champ de bataille ! »

Dans le moment où Napoléon voulait effectuer

une charge avec le peu de inonde qu'il avait autour de loi, les tirailleurs anglais gagnaient toujours du terrain. La Bédoyère galopait autour d*eux le sabre au poing, et semblait désirer une mort glorieuse sur le champ d'honneur. On empêcha Napoléon de se jeter au milieu de Tennemi, et Soult saisit son cheval par la bride, en lui disant qu'on ne le tuerait pas, mais qu'il serait fait prisonnier; et, avec l'aide de quelques autres personnes dont il était entouré, ce maréchal parvint à faire abandonner le champ de bataille à l'empereur. 11 n'y avait plus alors dans ce lieu que la faible colonne dont on vient de parler qui pût s'opposer aux progrès des Prussiens. Napoléon était si fatigué que, sur la route de Jemmapes et de Philippeville, il serait tombé de cheval, s'il n'eût été soutenu par Gourgaud et par deux autres personnes qui l'accompagnèrent pendant une partie du chemin. Ils gardaient tous un profond silence. Arrivé sur la route de Paris, il fut décidé que Napoléon se rendrait directement au Sénat, où il entrerait avec ses bottes et ses éperons, ce qui aurait sans doute produit un grand effet ; mais on n'exécuta pas cette résolution.

24 août, — J'allai k Plantation-House^ où, comme de coutume, on me fit subir un long interrogatoire, et où j'eus beaucoup de mauvaise humeur à supporter. Entre autres choses, Son Excellence, après m'avoir demandé comment j'avais su que Cipriani avait eu une conversation avec lui, relativement aux objets dont on manquait à Long-

vood, dit que je ne devais point avoir d'entretiens avec le maître d'hôtel relativement aux provisions allouées; que dans tout ce qui n'était point relatif à mes fonctions médicales, je devais lui demander ce qu'il m'était permis de faire, et ne point agir d'après moi-même, lorsque je pouvais avoir avec le général Bonaparte des conversations d'une autre nature que celles qui auraient pour objet l'état de sa santé, ni répondre à ses questions, à moins que les communications ne lui fussent soumises; attendu qu'en sa qualité de gouverneur, il était le seul juge compétent de ce qu'on pouvait dire ou devait taire.

Je répliquai que, s'il attendait à ce que je lui répétasse toutes les conversations que j'aurais avec Napoléon, il était dans l'erreur; que, par le passé, je lui avais rapporté une partie de ses entretiens, mais que désormais je garderais le silence.

Je lui demandai depuis quand mon devoir était de lui communiquer tout ce qui se passait : que, selon lui et sa propre expression, il m'était défendu de faire usage de ma volonté et de mon jugement ; que, par une conséquence naturelle de son discours, je me trouvais donc dans la nécessité de lui tout dire, puisque, retenir une partie de la conversation, ce serait faire usage de mon jugement.

Il refusa de répondre a ces questions, et ramena l'entretien sur le vieux sujet du journal écossais.

J'ai eu avec Napoléon un entretien qui a roulé sur lord Castlereagh. « Jamais, dit-il, aucun diplomate n'a déployé et mis en œuvre un système plus

feux, plus décevant, que ne l'a fait ce ministre. » Ihaoût. — Napoléon était très gai. Je Taivu dans le salon. Il portait un habit gris croisé. Les remarques qu'il a faites sur les gouverneurs de Benguilla et des îles du Cap-Vert étaient justes, malignes, et surtout plaisantes.

J'ai eu un autre entretien avec lui relativement à l'Espagne Je lui ai demandé s'il était vrai que la reine eût dit en sa présence, à Ferdinand, qu'il n'était pas le fils du roi, proclamant ainsi ellemême son infamie. Napoléon m'a assuré qu'elle ne s'était jamais servie de semblables expressions en sa présence ; qu'elle lui avait dit seulement, dans un moment de colère, qu'il n'était pas digne d'être le fils du roi. Je lui demandai aussi s'il avait voulu donner à Ferdinand une de ses parentes en mariage, et le placer sur le trône de Naples,en marier une autre k don Carlos, et lui accorder une souve« raineté.

Napoléon m'a répondu que toutes ces assertions étaient autant de faussetés. « Ferdinand lui-même, m'a-t-il dit, m'a prié à plusieurs reprises de lui donner en mariage une princesse de ma famille ; mais je ne lui en ai jamais parlé. » Je lui ai dit que, dans un écrit qu'on trouvait partout, on avait assuré qu'il n'avait laissé à Ferdinand d'autre choix que l'abdication ou la mort, et que ce fut en conséquence des menaces qu'il fit a ce prince, et de celles du roi Charles, qu'il prit enfin le parti d'abdiquer. « Ceci est encore faux, répliqua Napoléon ; on n'employa contre lui ni menaces ni promesses.

246 MÉMORIAL DE SAIMTB-HELENB

Si Ferdinand eût été traîté comme je le suis ici, s'il eût été privé de nourriture, on pourrait dire, alors que son abdication était forcée. Votre*** m'aurait volontiers fait périr ; mais voyant que la nation ne l'approuvait pas, on m'a envoyé ici, afin que j'y succombe d'une mort assez lente pour qu'elle paraisse naturelle, ou dans l'espérance que j'attenterais à mes jours. Le fait est que, sans les querelles survenues entre le père et le fils, je n'aurais jamais pensé à les détrôner. » J'ajoutai qu'on assurait que c'était lui qui avait eu l'art de faire naître ces dissensions dans la famille royale d'Espagne, pour en profiter. « Un homme tel que moi, répliqua Napoléon, est un dio os^ero un diasfolo (un dieu ou un diable). Cela est aussi vrai qu'il l'est que j'aie fait venir Pichegru et Georges à Paris dans le dessein de ruiner Moreau. Quand j'ai vu ces deux hommes, animés l'un coutre l'autre^ chercher réciproquement à se détrôner, j'ai pensé que je pouvais bien tirer avantage de leurs démêlés et déposséder une famille ennemie ; mais jamais je n'ai pris part à leurs disputes. Si j'avais pu prévoir que cette aflaîre devait me causer autant de tracasseries et de chagrins, je ne m'y serais point engagé ; mais, les premières démarches une fois faites, il m'a été impossible de revenir en arrière. »

Il a parlé sur la bataille d'Essling (ou d'Eylau), et il a observé qu'il y avait beaucoup à dire des deux côtés. Il avait conservé le champ de bataille mais il s'était retiré pendant la nuit, et on pouvait penser que cette retraite annonçait un revers. La

MÉMORIAL DE SAINTB-HBLENB 247

victoire a été très décidément gagnée a Lutzen (1) et à Bautzen. » Je n'avais guère que dix-sept ans, me dit Napoléon, lorsque je composai une petite histoire de la Corse : je la soumis à Tabbé Raynal, qui me donna des éloges et parut désirer que je la publiasse. Cet ouvrage devait, selon lui, servir la cause de la liberté, dont on commençait à parler fortement alors, et me faire une sorte de réputation. Je suis bien aise de n'avoir pas suivi ses conseils. 11 était écrit selon l'opinion du jour, qui tendait vers le républicanisme, et ce livre contenait les plus forts arguments contre les gouvernements monarchiques. Il respirait la liberté d'un bout à l'autre, et était rempli de maximes et de sentences républicaines. Je l'ai perdu depuis (2). Etant à Lyon, en 1786, je remportai, au collège, le prix d'une médaille en or, sur le thème suivant : Quels sont les sentiments que Von doit le plus recommander ^ afin de rendre l'homme heureux P Quand je montai sur le trône, bien des années après, je parlai do cela par hasard à Talleyrand. Il envoya un courrier

(1) Le général Gourgaud m'a dit qu'à Lutzen Napoléon n'avait que deux régiments de cavalerie.

(2) Après avoir pris connaissance do ce manuscrit intitulé Essais sur les révolutions de la Corse, l'abbé Raynal le fit lire à Mirabeau, et écrivit à Bonaparte :

« Le comte de Mirabeau, auquel j'ai envoyé votre écrit, me charge de vous engager au vovage de Paris ; et il ajoute : l'écrit que vous nr avez envoyé est parsemé de traits qui décèlent un esprit supérieur. »

Il est à remarquer que Miraoead se trouvant, dans sa jeunesse, en garnison en Corse avec son régiment, avait composé lui-même un livre sur le même sujet et a^ant un titre identique. L'un et l'autre de cos ouvrages, d'après le roi Joseph, auraient été perdus. Celui de Napoléon était écrit avec une grande chaleur patriotique et à la manière de Jean- Jacques Rousseau, alors son auteur favori. Bourricnne a prétendu, dans ses Mémoires, fort peu véridiçiues du reste, que Louis Bonaparte étant avec son frère, avait pris copie de ce travail ; mais le roi Louis dans une réfutation manuscrite du livre de Bourricnne, affirma le contraire, faisant observer qu'à l'époque dont il est question, il n'avait encore que 11 ans*

à Lyon pour chercher ce morceau ; il parvint facilement à le retrouver.

» Un jour, comme nous étions seuls, il tira le manuscrit de sa poche, et, croyant me faire la cour, me le remit entre les mains, en me demandant si je le connaissais. Je reconnus aussitôt mon écriture, et je le jetai au feu, où il fut consommé en dépit de Talleyrand, qui ne put le sauver. Comme il ne Tavait pas fait copier auparavant, il parut très mortifié de cette perte.

» J'en fus, au contraire, fort satisfait, parce qu'il abondait en sentiments républicains, et contenait quelques principes libéraux, que je n'aurais pas été flatté qu'on pût m'accuser d'avoir eus dans ma jeunesse. »

Je lui ai demandé son opinion sur Robespierre. <( Robespierre, me répondit Napoléon, n'était certainement pas le plus méchant homme de la Révolution. Il ne voulait pas que la reine fût mise en jugement. Bien loin d'être athée, comme on Ta dit, il soutint publiquement, contre l'avis du plusieurs de ses collègues, l'Existence d'un Etre suprême. Il ne croyait pas non plus qu'il fût nécessaire d'exterminer tous les prêtres et les nobles pour consolider la liberté en France, comme le prétendaient tant de révolutionnaires j Marat, par exemple, qui ne demandait pas moins de six cent mille têtes. Robespierre voulait qu'on mît le roi hors la loi, et non qu'on procédât à la ridicule moquerie de le juger. C'était un fanatique, un monstre ; mais il était incorruptible, et incapable de voter ou de eau-

MÉMORIAL DE SAINTK-HELBNB 249

ser la mort de qui que ce fût par inimitié person* nelle ou par le désir de s'enrichir. Il était enthousiaste (ou c'était un enthousiaste), mais croyait agir selon la justice, et il ne laissa pas un sou après sa mort. Sous quelques rapports, on peut dire que Robespierre a été un honnête homme. On lui imputa tous les crimes commis par Hébert, Chau» mette, Collot d'Herbois et d'autres. Marat, Billaud de Varennes, Fouché, Hébert et plusieurs autres, étaient infiniment plus féroces que lui. C'était vraiment une chose surprenante, ajouta Napoléon, que de voir ces fanatiques qui trempaient leur bras dans le sang jusqu'au coude, et qui n'eussent pas pris une pièce d'argent ou une montre aux maU heureux qu'ils traînaient à l'échafaud. Ils appor* taient religieusement au comité de Salut public l'or ou l'argent dont ils avaient dépouillé leurs victimes. Chacun de leurs pas était marqué par le sang, et ils se seraient fait un scrupule de commettre la moindre action contraire à la probité.

« Le pouvoir de ce fanatisme était tel, que ces hommes prétendaient, en se baignant dans le sang de leurs compatriotes, marcher dans le sentier de l'honneur et de la vertu. Lorsque Marat et Robespierre promenaient la hache révolutionnaire sur un si grand nombre de têtes innocentes, si Pitt leur eût offert deux cent millions, il les eussent repoussés avec indignation. Ils jugèrent même et firent guillotiner quelques-uns de leurs collègues, Fabre d'Églantine par exemple, qui s'étaient rendus cou*

230 MÉMORIAL DB SMXTB-HÉLBNB

pables de pillage. Il n'en était pas ainsi de T***, de Danton, de B***, de F*** : ceux-là n'étaient que des figurants, et ils auraient trahi tous les partis pour de l'argent. T*** est le plus çil des agioteurs^ corrompu sajis opinion mais homme d'esprit. Il est toujours prêt à tout vendre, et à se vendre lui-même au plus offrant. B*** était de même. Quand je commandais l'armée d'Italie, il se fit payer, par l'ambassadeur de Venise, deux cent mille dollars (si je ne me trompe), pour écrire une lettre dans laquelle il me priait de ménager cette république, avec laquelle, je... (ici il fit un geste très significatif). Je n'ai jamais eu d'égard pour de telles lettres. Dès le commencement de ma carrière, j'ai toujours commandé par moi-même. T*- vendait également tout; Fouché un peu moins, sa vénalité n'était pas aussi prononcée. »

J'ai demandé à Napoléon comment il était possible que Barère eût échappé sain et sauf aux diverses ' secousses de la Révolution : « Parce que Barère n'avait pas de caractère prononcé ; c'était un homme qui changeait de parti à volonté et les servit tous successivement. Il passe pour avoir du talent. Je ne l'ai pas jugé ainsi. Je me suis servi de sa plume; il n'a pas montré beaucoup d'habileté. U employait volontiers les fleurs de rhétorique; mais ses arguments n'avaient aucune solidité ; rien que coglionorie enveloppées dans des termes élevés et sonores.

Billaud de Varennes est le plus exécrable des hommes qui aient figuré dans la Révolution. Car

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLBNE 25 1

not en est le plus honnête : il a quitté la France sans un sou.

« Après les événements de Brumaire, dit -il, je m'entretins longtemps avec Sieyès sur la situation de la France et sur diverses matières politiques. En me quittant, il alla souper avec quelques républicains, ses amis intimes, les plus fermes appuis du parti. Lorsque les domestiques eurent quitté la salle Il manger, il ôta son bonnet, et le jetant à terre avec violence : « Messieurs, dit-il, il n'y a plus de république, elle est anéantie. J'ai parlé aujourd'hui avec un homme qui non-seulement est un grand général, mais qui est par lui-même cajpable de toiit taire et de tout embrasser. Il n'a besoin ni de conseillers, ni d'assistance. La politique, les lois, l'art de gouverner, lui sont aussi familiers que le commandement d'une armée. Il est jeune et déterminé. La république a cessé d'être. — Mais, s'écrièrent les républicains, s'il devient un tyran, il faudra employer le poignard de Brutus. — Hélas! mes amis, répondis Sieyès, nous tomberions après dans une situation plus déplorable encore. « Fouché, ajouta-t-il, n'a jamais eii mon entière confiance. Jamais il ne m'approchait sans se courber jusqu'à terre devant moi. Je n'ai jamais eu d'estime pour lui, parce qu'il avait été un terroriste, un des chefs de la faction jacobine. Je m'en suis servi comme d'un instrument pour découvrir et chasser les jacobins, les septembriseurs et ses autres vieux amis. Par son moyen, je me suis vu en état de bannir deux cents de ses anciens associés aux crimes ré-

volutionnaires, qui auraient pu troubler la tranquillité en France. Il trahit et sacrifia sans remords tous ses camarades et ses complices. Aussi je ne l'ai jamais placé dans un poste important où j'aurais eu besoin de compter sur lui, ni n'ai même souffert qu'il m'adressât le premier la parole ; d'ailleurs, je n'avais pas une haute opinion de ses talents. T***, au contraire, a réellement possédé toute ma confiance pendant longtemps, et il connaissait souvent mes projets un an ou deux avant que je les misse à exécution... Il a un talent prodigieux; mais il est méchant par caractère, sans principes, et si avide d'argent, qu'il ne s'inquiète jamais si les moyens d'en obtenir peuvent être avoués par un honnête homme. Sa rapacité était telle, qu'après l'avoir averti plusieurs fois de prendre garde à lui, je fus obligé de lui ôter ses emplois. Sieyès a aussi possédé ma confiance; c'était un homme de grand mérite ; il était probe et bien différent en cela de... Il aime l'argent aussi, mais il est incapable de s'en procurer autrement que par des voies légitimes, et n'est pas comme celui dont je viens de parler, qui s'en empare de toute manière.

26 août. — Les observations suivantes sur notrf: ambassadeur en Chine ont été faites par Napoléèn. « Il paraît que votre ambassadeur, lord Macartney, a été obligé, en 1793, de se soumettre au ko-tou, sans quoi il n'e^ût point été reçu. Vos ministres, qui devaient savoir cela, et qui, eji tous cas, prévoyaient des difficultés dans l'étiquette, avaient au-

MÉMORIAL DE SAINT-HÉlÈNE % 253

torisé lord Amsherst a s'y conformer, lorsqu'ils l'ont envoyé dans cette contrée : il parait qu'il pensait même devoir se soumettre à cet usage ; quand il s'y est refusé, il s'est laissé guider par de mauvais conseils. C'est une erreur, mais une erreur très accréditée, qu'un ambassadeur représente son souverain. Il ne le représente pas, puisque, dans le fait, aucune affaire ne peut être considérée comme véritablement valide et terminée, qu'elle n'ait été ratifiée par la puissance qui l'envoie ; et quant a son rang, relativement a l'étiquette, il n'y a jamais eu d'exemple qu'un monarque ait traité un ambassa* deur comme son égal, qu'il lui ait rendu ses visites, lui ait fait place dans une cérémonie, ou enfin ait eu pour lui les égards et les déférences qu'il aurait pour un souverain étranger. La fausse idée que les ambassadeurs réprésentent le souverain est une tradition des coutumes féodales, selon lesquelles, quand un grand vassal devait foi et hommage h son suzerain, et qu'il ne lui était, pas possible de faire en personne cet acte de soumission, il se faisait représenter par un ambassadeur à qui, dans ce cas, on rendait réellement les honneurs dus à son maitre. Le caractère d'un ambassadeur est le même que celui d'un ministre plénipotentiaire ou d'un envoyé, avec cette différence, que l'ambassadeur est au premier rang, le ministre au second, et l'envoyé au troisième. Mais dans les négociations, ils ont tous trois les mêmes droits; tout ce qu'ils stipulent ou signent doit être soumis à la ratification de leurs princes : la véritable diflï. 15

férence n'existe guère que dans Tétiquette. L'ambassadeur en préséance devrait être traité comme les hommes qui occupent les plus hauts rangs dans le pays, comme les princes, les ducs et les ministres d'Etat ; le ministre plénipotentiaire , comme les nobles du second ordre, en présence à la Cour ; et les envoyés, comme ceux du troisième. Quant aux chargés d'affaires, ils ne sont pas accérdités auprès du souverain, mais auprès du ministre.

(c Les ambassadeurs anglais et russe avaient un droit aux mêmes distinctions, et auraient dû suivre l'étiquette qui était suivie par les princes et par les chefs mandarins. Or, ces derniers avaient pratiqué le ko'tou, et par conséquent les ambassadeurs auraient dû en faire autant; l'empereur de la Chine avait le droit de l'exiger. On a dit qu'un capitaine français, nommé Rock, qui était allé à la Chine, sous le règne de Louis XIV, avait refusé d'accompagner le ko-tùu. Mais il faut observer que cet officier n'était ni ambassadeur, ni ministre plénipotentiaire, ni envoyé, et qu'il était le maitre d'agir à sa fantaisie, et le gouvernement chinois était libre de le considérer comme un personnage plus ou moins important ; mais un homme chargé d'une mission diplomatique devait se soumettre au ko-tou, et ne pouvait pas même s'y refuser sans manquer de respect à l'empereur. Ce souverain, de son côté, aurait méconnu le caractère de l'ambassadeur, s'il ne l'avait pas reçu lorsque cette formalité aurait été remplie.

<( Lord Màcartney, et, selon toute apparence, lord Amsherst , ont recouru à divers expédients» que

le ministre russe avait aussi cherché à mettre en usage. Ils demandèrent qu'un mandarin, d*un rang égal à celui de l'ambassadeur, accomplit le ko-ton devant le portrait du roi d'Angleterre, ou que, par une déclaration publique, le monarque chinois promît que, s'il envoyait un ambassadeur en Angleterre, il se soumettrait au ko^tou. Les Chinois rejetèrent cette proposisition, et avec raison. Si l'on recevait un ambassadeur chinois à Londres, on n'aurait pas le droit d'en exiger le ko-tou ; mais il devrait suivre, en présence du roi d'Angleterre, la même étiquette que les princes, les ministres d'État et les chevaliers de la Jarretière, quand ils sont admis devant le. trône; ce qui serait alors le ko-toii anglais. Ces demandes étaient donc déraisonnables, comme le prouve naturellement le principe que nous venons de mettre en avant.

« On fit une troisième suggestion, qui consistait à suivre, à la Cour de l'empereur de la Chine, l'étiquette de la Cour d'Angleterre, qui consiste à mettre un genou en terre au pied du trône, en présentant les lettres de créance. C'est certainement une grande présomption de votre part, que de vouloir régler l'étiquette du palais de Pékin sur celle du palais de Saint-James. Le principe simple, qu'en négociation, de même que dans l'étiquette, l'ambassadeur ne représente pas le souverain et ne peut prétendre qu'aux honneurs réservés aux plus grands seigneurs de la Cour à laquelle il se rend, éclaircit entièrement cette question et fait disparaître toute difficulté.

256 MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

« Il ne se présente à l'esprit qu'une seule objection raisonnable contre le ko-tou ; c'est que c'est un acte religieux ; que cet acte faisant partie des cérémonies d'un culte de faux dieux, est par conséquent contraire aux principes du christianisme. Les mandarins comprirent parfaitement la force et la justesse de cette objection, et repoussèrent cette idée en déclarant d'une manière positive que le ko-tou n'était pas un acte religieux, mais seulement une loi d'étiquette ; ce qui aurait dû écarter tout scrupule. La Russie et l'Angleterre devraient enjoindre à leurs ambassadeurs de se soumettre au ko-touy sous la seule condition que l'ambassadeur chinois se soumettrait à Londres et à Pétersbo^rg aux formes d'étiquette en usage dans ces Cours.

« Votre ambassade vous coûte quelques milliers de livres sterling, qu'on a dépensés en pure perte; et au lieu d'opérer un rapprochement, elle sera plutôt une source d'éloignement et de mécontentement entre les Chinois et vous, et tout cela par une erreur ridicule. En montrant votre respect pour les usages d'un pays étranger, ceux du vôtre n'en auraient été que plus respectés ; et tout hommage que l'on rend h un souverain, dans les formes qui sont en usage dans le pays, sont et convena blés et honorables. Outre cela, vos ministres n'en avaient-ils pas un exemple dans ce qui a eu lieu avec la Porte, qui a constamment soumis tous les ambassadeurs à l'étiquette en usage ? L'ambassadeur n'est admis au pied du monarque ottoman que lorsqu'il est revêtu d'un caftan, et 'il est, en outre,

obligé de faire toutes les cérémonies que Ton a imaginées pour le. moment où il est admis ; car ces cérémonies diffèrent souvent d'un règne à l'autre, et changent au caprice du souverain ; mais elles conservent toujours des traces de leur institution primitive, qui est est la bassesse et la servilité. Y a-t-il une grande différence entre se prosterner afin d'accomplir le ko-tou, et baiser la poussière des pieds du sultan ?

» Vous dites que vous pourriez les effrayer par un armement maritime, et forcer les mandarins à se soumettre a l'étiquette européenne. Cette idée est une extravagance. Vous seriez, en vérité, très mal avisés d'aller exciter une nation de deux cent millions d'habitants a prendre les armes, et les forcer, pour leur propre défense, h construire des bâtiments qu'ils opposeraient aux vôtres. Tout Anglais de bon sens doit donc considérer le refus d'accomplir le ko-tou comme impardonnable et dangereux dans ses conséquences. »

i®' septembre 1811 ^ — Hier, le bâtiment de transport la Maria est arrivée du Cap avec plusieurs malles; une lettre du jeune Las Cases a été remise à madame Bertrand ; elle porte qu'après avoir sollicité longtemps la permission de quitter le Cap, ils l'avaient enfin obtenue, et qu'ils étaient sur le point de s'embarquer à bord d'un brick pour l'Angleterre ; que, du reste, ils ignoraient si la permission de débarquer leur serait accordée ; que son père était très malade, et qu'il craignait de succomber avant d'arriver en Angleterre, attendu

258 VnOBIAL DE SAINTE-HELENE

qu'il nV avait pas de raé^MÛa à bord du brick. 11 ajoutait qu'on n'avait pas reçu de lettres de Longwood depuis que son père et lui étaient au Cap. Le comte Bertrand reçut aussi une lettre de messieurs Barring frères et compagnie, de Londres, qui le prévenaient qu'une somme de douze mille livres sterling était chez eux depuis deux ans à sa disposition.

Napoléon a été de très bonne humeur pendant quelques jours, et a pris plus d'exercice que de coutume. Le 30, il s'est rendu a la guérite a gauche de la maison, et est resté pendant quelque temps k regarder les travaux qui ont été faits k la nouvelle route, ce qui excitait la surprise de la sentinelle, qui le considérait avec la plus grande attention à la distance de quelques toises.

Un article des journaux du Cap que j'ai reçus, annonce que Caroline, sœur de l'empereur, s'est remariée avec un certain général Macdonald. A cela Napoléon dit qu'il n'en croit rien ; que la mort de son mari est encore trop récente pour que sa sœur passe à de secondes noces, surtout aussi publiquement, à moins pourtant qu'elle ne soit folle, ou qu'on ne l'y ait forcée le pistolet sur la gorge. « D'un autre côté, ajouta-t-il, Caroline est arrivée à un âge où les passions n'ont plus la même force ; elle a quatre enfants, beaucoup de jugement et des talents trop supérieurs k la plupart des personnes de son sexe pour que cela soit probable. Cependant , qui pourrait répondre des caprices d'une femme ?» Il fit ensuite quelques re-

marques sur une diatribe qui avait été publiée contre lui dans le Courrier^ et il fit observer que, dans le moment actuel, la malignité et la médisance lui seraient plus utiles que nuisibles ; que ces attaques, qui avaient pour objet de flétrir son caractère, n'obtiendraient aucun succès, à cause de la libre communication des Anglais avec la France. Il ajouta : « Ce grand nombre d'Anglais qui sont passés sur le continent, auront découvert et publié depuis longtemps que je ne suis pas un monstre tel que Ton m'a dépeint dans les libelles anglais et français. Ils auront sans doute reconnu Terreur dans laquelle ils sont tombés, et ils rougiront h Vidée d'avoir été si grossièrement trompés. Je ne demanderais que leur avis pour revendiquer mon véritable caractère. Une critique modérée de mes actions, bien conduite, écrite sagement et sans exagération, me serait beaucoup plus nuisible que toutes les sorties virulentes et furieuses du Qua^ terly Renew. »

L'attention de Napoléon se fixa ensuite sur quelques extraits d'un pamphlet qu'on disait avoir été écrit par le duc de Rovigo, sur la mort du capitaine Wright. « Si Wright avait été mis à mort, dit-il, c'eût été par une suite des actes de mon autorité. Leduc de Rovigo se trompe fort en répandant des insinuations contre Fouché. S'il eût été mis à mort en prison, c'eût été par mon ordre. Fouché, quand il en aurait eu l'envie, se serait bien gardé de prendre sur lui la responsabilité d'une pareille action ; il me connaissait trop bien.

260 MÉMORIAL OE SAlNTE-HÉLENE

Mais la vérité, c'est que Wright se tua lui-même, et je ne pense pas qu'on Tait personnellement maltraité dans sa prison (1). Il est possible que Fouché l'ait menacé, dans l'espérance de l'amener à faire quelques révélations. Sydney Smith a agi d'une manière indigne de lui-même et d'un homme d'honneur, dans l'épitaphe qu'il a composée pour Wright ; car, dedans, il donne à entendre qu'il a été exécuté secrètement, quoiqu'il n'ose pas Taffirmer. Après avoir fait toutes les recherches et les perquisitions qu'il était en son pouvoir de faire, après avoir épuisé tous les moyens de découvrir la vérité, et trouvé qu'enfin il n'était rien arrivé de semblable, il aurait dû, comme tout homme d'honneur l'aurait fait, déclarer ouvertement qu'il n'existait pas de preuve pour admettre une telle accusation, au lieu de faire de pareilles insinuations, surtout lorsque l'ancien ennemi contre lequel il s'était battu si souvent était au pouvoir de ses compatriotes. Sdyney Smith, qui a été si longtemps renfermé au Temple, sait mieux que personne qu'il était impossible qu'on égorgeât un prisonnier sans que cela ne parvînt à la connaissance d'un certain nombre de personnes, qui auraient divulgué le secret de cet événement ; et il

(1) Le capitaine Wright, de la marine, avait pour mission do transporter d'Angleterre en France les émigrés ou autres qui conspiraient. C'est lai qui, en 1804, débarqua Georges Cadoudal à la falaise de Biville. Mais oa parvint à s'emparer de lui et il fut conduit dans la prison du Temple. Confronté avec les d(''nonciateurs de Georg3S Cadoudal et reconnu par eux, il refusa constamment de répondre devant le tribunal. Dans la nuit du 37 au 38 octobre 1803, il fut trouvé mort et frappé de plusieurs coups de rasoirs. Bien entendu on accusa des agents politiques de la police d'être les auteurs de cette mort, comme on leur attribua aussi celle do Pichogru.

n'ignorait pas qu'aucun individu ne pouvait pénétrer dans la prison sans un ordre signé du ministre de la police.

» Néanmoins, ajouta-t-il, Sydney Smith a fuit une action très louable, en informant Kléber du refus que faisait lord Keith de consentir à la convention d'El-Arîsh. S'il eût retardé vingt-quatre heures, Kléber eût évacué les forts et les eût remis aux Turcs ; et ainsi il eût été forcé de se rendre aux Anglais. Il traitait très humainement les prisonniers de guerre français. Lorsqu'il a voulu so mêler d'intrigues et sortir du cercle des opérations maritimes, dans lequel il aurait dû se renfermer, il a commis des fautes grossières ; excepté cependant dans l'affaire d'Acre, où il agît parfaitement à propos, en envoyant des hommes et des officiers au secours des Turcs. Il négligea de couper les communications par mer ; ce qu'il aurait pu exécuter s'il s'était un peu plus occupé de son escadre. Par cette négligence il me laissa échapper. ASaint- Jean-d'Acre, il donna l'ordre à ses bâtiments de tirer sur mes troupes, mais à une distance tellement hors de portée, que ses bordées ne produisaient aucun effet; au contraire, il en résultait pour nous un avantage réel, attendu que nous manquions de munitions, et chaque soldat qui ramassait un des boulets anglais recevait cinq sous. Malgré cela, et quoique Sydney Smith m'ait maltraité, j'aurais cependant beaucoup de plaisir a le voir. J'aimerais à recevoir visite de la part de ce gaillard-là. Il a de bonnes qualités, et, comme ancien ennemi, je ne

serais pas fâché d'avoir un entretien avec lui.

« Avez-vous jamais entendu dire, reprit-il, que lord Wellington ait proposé le premier de m'envoyer à Sainte-Hélène (1)? » Je répondis qu'en effet j'en avais entendu parler, mais que je n'y ajoutais pas foi. « Si cela est vrai, continua-t-il, cela lui fera peu d'honneur aux yeux de la postérité. »

2 septembre, — Je suis allé à Plantation-House^ sur l'ordre de sir Hudson Lowe. Après lui avoir rendu compte de l'état de santé de Napoléon, je lui ai demandé, de la part du général Bertrand, des renseignements sur les moyens a employer pour obtenir le certificat de vie de la comtesse Bertrand, et une procuration pour le comte; et je m'informai si M. Brooke, secrétaire du conseil, n'était pas la personne chargée des fonctions de notaire public. Sir Hudson Lowe répondit brusquement : « Que le comte Bertrand s'en informe auprès du capitaine Blackney. » Bientôt après il ajouta qu'il ne voulait pas me laisser aller sans m'avoir donné une réponse positive , et me pria de dire qu'il n'y avait pas de notaire public dans

(1) On assure que le duc de WeUington, revenant des Indes en Angleterre sur une frégate commandée par le capitaine Cockburn (aujourohui sir George), relâcha à l'ile Sainte-Hélène, où il fut retenu plusieurs jours. Pendant ce temps il manqua de se noyer dans la rade, ayant été renversé dans une chaloupe par une de ces rafales si ordinaires à cet ancrage. Lorsque ^ Napoléon était à l'Ue d'Elbe, le duc de Wellington suggéra au congrès ridée de faire transporter le prisonnier à Sainte- Hélène, en disant que ce dernier lieu était très propre à son emprisonnement perpétuel, d'après la connaissance qu il en avait acqmse luimême. Je ne donne ce bruit que comme un on dit, quoiqu'il soit accrédité par plusieurs personnes. Si cependant le fait est véritable, il est possible ciue le duc considère ce trait comme un de ses plus beaux titres à la gloire, et qui n'est surpassé que par la générosité et rhùmanité qu'il a déployées relativement au sort du maréchal Ney, son ancien antagoniste.

(Note de (fMtara.)

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE 263

Tilè; que M. Brooke n'avait pas les pouvoirs suffisants pour délivrer des certificats de vie et des procurations; qu'afin que les actes fussent en règle, ils devaient être légalisés par lui en sa qualité de principal magistrat de File. Il demanda ensuite quels étaient les motifs du comte Bertrand pour vouloir que ces actes fussent faits par M. Brooke^ et pourquoi il ne demandait pas à les faire par-devant lui, puisqu'il en avait les pouvoirs? Je répondis à cela que le comte Bertrand avait voulu épargner à son épouse la fatigue de faire les cinq milles qui la séparaient de Longwood, à cause du mauvais temps et de la délicatesse de sa santé, d'autant plus qu'elle allaitait un enfant; que le comte Bertrand, en supposant que M. Brooke remplît les fonctions de notaire m'avait prié de m'en informer, et, dans ce cas, de lui demander pour lui une permission de venir à Longwood.

« Ce ne sont la que des prétextes, Monsieur, dit sir Hudson Lowe; le comte a envie d'amener le marquis de Montchenu à Longwood, afin d'avoir, par là, un occasion de converser avec lui devant M. Brooke, qui n'entend pas le français. » Il ajouta : « Gi oyez-vous que cela soit son véritable motif? Je répondis que je ne pouvais pas deviner les* raisons qui le faisaient agir d'une manière ou de l'autre. « Alors, cela ne vous fait pas honneur, Monsieur ; car vous êtes très habile à deviner et à observer tout ce qui peut être à leur avantage; » et il me dit que j'étais un instrument dans leurs mains. Je fis observer à Son Excellence que si, en

lui demandant des renseignements, il me considérait comme faisant une action répréhensible, et si j'étais devenu un instrument tel qu'il le disait, Je devais m'avouer coupable; que j'ignorais, dans tous les cas, pourquoi ils auraient recours à de tels subterfuges pour se procurer une conversation avec le marquis de Montchenu a Longwood, attendu qu'ils avaient souvent vu tous les commissaires à l'extérieur de Longwood et leur avaient parlé, sans qu'aucun officier anglais eût été présent à la conversation; ce qu'il n'ignorait sans doute pas. Son Excellence me dit très brusquement que le moins de communication que je pourrais avoir avec eux (les Français), à moins que ce ne fût sur des sujets relatifs à ma profession, serait le meilleur. Après avoir exprimé de nouveau, avec une sorte d'ironie, son étonnement de ce que je n'avais pas découvert le but réel de la démarche que je venais de faire (la véritable raison était, comme j'aurais pu le lui dire, la répugnance invincible que tous le monde avait k le voir à Longwood), il me demanda si j'avais quelque chose à lui communiquer de la part du général Bonaparte. Je dis que non. Il me demanda ensuite combien de conversations j'avais eues avec lui, et si elles avaient été longues ou courtes. Je répondis que je ne me rappelais pas leur nombre ; qu'à l'égard de leur durée, elles avaient été d'une heure environ, plus ou moins; après quoi je pris congé et me retirai.

3 septembre, — J'ai trouvé Napoléon dans le salon, lisant tout haut l'Ancien Testament. Il était de

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 205

très bonne humeur, et me dit qu'il avait vu, quelques jours auparavant, M. Cole chez M"** de Montholon, et qu'il l'avait pris pour un juif. « J'ai demandé, ajouta-t-il, à M™" de Montholon quel était ce juif-là. // a vraiment Vair d'un Hébreu, et paraît appartenir à la postérité d'Abraham, »

Napoléon fit ensuite plusieurs remarques sur les formalités auxquelles le gouverneur assujettissait Bertrand, pour se procurer l'encaissement des lettres de change que Las Cases avait laissées payables à Londres, et sur l'examen qu'on faisait du moindre mémoire, compte ou quittance. « Jusqu'aux mémoires des domestiques et les comptes de leurs salaires sont minutieusement contrôlés, dit-il, et l'on est obligé de justifier de l'emploi de toutes les sommes qu'on dépense, quelque modiques qu'elles soient. Ce sont là des vexations tout à fait inutiles, car enfin personne n'ignore que ce ne serait pas avec un mince capital que je me procurerais les moyens de m'échapper, si je voulais le tenter, et que, quoique je n'aie pas d'argent ici, je m'en procurerais facilement dans le cas où il pourrait me devenir nécessaire. Mais cet homme ha la rabbia dimischiarsi di tïitto (a la rage de se mêler de tout). S'il ne consultait que sa volonté, il m'ordonnerait, je crois, de déjeuner à une certaine heure, de dîner à une autre, d'aller me coucher lorsqu'il le jugerait à propos, et lui-même il viendrait voir si tout a été exécuté selon ses ordres et ses caprices. Il ne sait donc pas que tout retombera sur lui, et que ce qui se passe ici sera un jour cité dans l'histoire, Egli è

266 MÉMORIAL DE SÀINTE-HÉLENF

cosi imbecille che non sa che ministri non hanno mai torto (îl est si borné, qu'il paraît ignorer que les ministres n'ont jamais tort).

« Il a adressé une lettre à Bertrand, en réponse à celle que ce dernier lui avait écrite sur les nouvelles mesures restrictives qu'il a prises pour rendre ma détention plus pénible. Elle a achevé de me convaincre qu'il est réellement un scioccoche non ha senso commune. Quand je l'aurais payé pour m'apprendre tout ce que contenait cette lettre, il n'aurait pu me procurer un plus grand plaisir. Il ne manquait plus que cela pour vérifier et prouver authentiquement la tyrannie qu'il me fait éprouver. // as^oue des choses atroces, 11 prétend qu'il a le pouvoir de déchirer la couverture d'un livre, d'examiner toutes les pièces d'un ameublement, dût-il mettre ces objets hors d'élat de servir à aucun usage pour l'utilité ou l'ornement, afin de découvrir si on y aurait, par hasard, caché des lettres. Je garde la sienne comme un monument précieux, qui attestera les vexations en tous genres qu'il exerce contre moi. Il prétend qu'il ne devrait pas envoyer un pain entier, un morceau- de viande, ni une paire de souliers, attendu qu'on peut y cacher des papiers, et qu'on en a très souvent glissé entre les semelles des souliers. Ce que j'ai dit pour tourner en ridicule le discours de lord Bathurst, il l'écrivit sérieusement; mais la publication de sa lettre suffira seule pour convaincre le ministère anglais de son ineptie. Si je n'avais affaire qu'à lui, je ne serais bientôt plus ici; c'est un pays bien

pauvre en gens de mérite, que celui où l'on est obligé de se servir d'un pareil homme! Si j'étais à la tète du gouvernement, je croirais payer ses services à un haut prix en lui donnant un emploi de cent cinquante livres par an . »

Il fit ensuite quelques observations sur un projet dont il a été question dans quelques journaux, et qu'on devait soumettre aux ministres : il s'agissait d'un prêt de deux millions pour le soulagement des pauvres. Napoléon prétendait que ce projet était absurde.

« Pour se soutenir, disait-il, l'Angleterre doit tourner toutes ses vues du côté de son commerce, et cesser de prétendre à devenir une puissance continentale. Elle possède l'empire de la mer; il faut qu'elle conserve cette prépondérance par son négoce et son heureuse situation au milieu de l'Océan. Vous devez renoncer à la manie de vouloir être tous des gentlemen, comme lord Castlereagh voudrait qae vous le fussiez. Vos titres de noblesse sont sur vos navires ; il vous faudrait un ministre tel que le vieux lord Chatam, et d'autres hommes habiles à la tête des affaires. Mon opinion est que, si l'on ne se hâte de remédier au mal que je signale, vour serez forcés d'agir comme j'ai fait en Hollande, où je réduisis l'intérêt des capitaux à deux pour cent. Je suis tellement convaincu qu'il y aura, en Angleterre, une banqueroute plus ou moins sérieuse, que je ne voudrais plus placer d'argentdans les fondsanglais. Cette détresse que vous éprouvez est une des conséquencss de la Sainte-Alliance. Toutes les puissances conti-

nentale s'efforceront de vous brider [raffrenaré), et s'uniront contre vous, comme elles ont fait contre moi, lorsque j'étais plus puissant qu'elles toutes ensemble. Pour vous garantir du malheur dont vous êtes menacés, il faut vous placer de manière à commander le respect, et forcer ainsi les puissances à vous faire la cour, au lieu de la leur faire vousmêmes. Mais vous n'obtiendrez jamais ce résultat tant que vous aurez une armée sur le continent. Tant que vos ministres diront, John Bull n'est pas malade, les choses iront mal. Mais quand ils avoueront qu'il existe une grande détresse, qu'il faut opérer un changement radical, que l'Angleterre a eu de grands succès dont elle n'a pas su profiter, alors vous pourrez concevoir quelque espérance. Mais leur con duite actuelle ressemble à celle d'un médecin qui me dirait, quand je me sens très mal et que je vois l'enflure de mes jambes, que cela n'est rien, ou comme celui qui répond a John Bull, quand il se plaint qu'il n'a rien manger : Ah ! votre appétit est par trop violent; il ne faut pas le contenter: la réplétion est un état dangereux.

« Cipriani m'a dit, continua Napoléon, que le gouverneur avait pris beaucoup de peine pour lui faire comprendre que le vin de Bourgogne qui avait été envoyé, il y aquelques temps, était un présent de sa part. Je lui ai aussitôt donné l'ordre de ne plus m'en servir à l'avenir. Je ne rougis pas de boire le vin ou de manger le pain de John Bull , mais je ne veux rien accepter de ce qui m'est présenté par des mains qui me sont deç^enues si odieuses. »

MÉMORIAL DE SAINTK-HKLENE 2()9

L'empereur me dit ensuite qu'il avait attrapé un rhume pour être resté la veille assis un quart d'heure sur les marches en face de la salle de billard, et que toute la soirée il n'avait fait que tousser et éternuer. Après plusieurs remarques sur le tempaccio (mauvais temps), il a ajouté que depuis son déjeuner du jour précédent, il n'avait rien mangé jusqu'au lendemain matin. Le comte Montholon avait rencontré madame Sturmer, et l'avait trouvée beaucoup moins jolie que Betsy (mademoiselle E. Balcombe) ; elle avait, disaitil, la tournure d'une grisette.

4 septembre. Pendant quelques jours le temps a été très humide, et Napoléon a ordonné qu'on fît du feu dans les quatres chambres dont il fait usage. Comme l'odeur du charbon lui est très désagréable, et qu'on ne brûle que du bois, la disette de ce combustible se fait sentir; j'ai vu Navarre briser une couchette et quelques planches pour alimenter les cheminées. Cipriani s'adressa au capitaine Blakeney, pour le prier de faire passer aux pourvoyeurs une lettre, dont l'objet était de demander trois milles livres pesant de bois ii brûler, que les Français paieraient eux-mêmes puisque le gouverneur ne voulait leur en accorder que trois cent livres par jour, ce qui a peine faisait le tiers de leur consommation, parce que l'atmosphère de Longwood est très humide.

J'ai vu Napoléon, qui déjeunait dans son bain. Je m'attendais à le trouver peu content, à cause de ce qui s'était passé le matin : il était au contraire de très bonne humeur. Il mangeait des lentilles ; il me de-

manda comment on les nommait en anglais, et si je les connaissais: Je lui répondis que j'en avais vu en Egypte.» Cet exagéré de Pillet, dit-il en riant,assure que vous n'en avez point en Angleterre , et même que tous vos légumes ne valent rien . » Je lui dis que cette assertion était aussi vraie que tous les autres mensonges de Pillet,etj'ajoutai qu'il n'y avaitaucune contrée en Europe qui produisît de meilleurs légumes et en plus grande quantité que la Grande-Bretagne. Napoléon rit de la chaleur que je mettais àm'exprimer, et ajouta : « Oh! je vois que vous voudriezbien faire passer ce pauvre Pillet pour un infâme libelliste. Vous autres Anglais, vous n'aimez pas à entendre mal parler de votre patrie, quoique vous ne ménagiez guère les autres nations Je crois que si Pillet se fût rendu en Angleterre après la publication de son livre, vous l'auriez assommé. » Je lui dis que certainement on l'eût traité avec le mépris qu'il méritait.

Napoléon croit que les peuples du Nord ont besoin de vin ou liqueurs fortes pour les aider à développer leurs idées ; que les Anglais paraissent, en général, préférer les plaisirs de la table a la société du beau sexe ; et ce qui le prouve, c'est qu'à la fin du repas les dames se retirent, tandis que les hommes restent encore à table plusieurs heures, qu'ils passent à boire et a s'enivrer. Je lui ai répondu que, quoique nous eussions l'habitude de demeurer longtemps après que les femmes s'étaient retirées, c'était plutôt pour nous livrer ensemble aux charmes de la conversation, que pour boire du vin ou des liqueurs, comme il le

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 271

pensait; que, d'ailleurs, chaque convive était maître de rester ou de se retirer avec les dames. Il parut en douter, et me le fit répéter. Après quoi, il me dit que s'il était en Angleterre, il se promènerait toujours avec les dames. « lime semble, ajouta-t-îl, que vous ne leur rendez pas assez d'hommages ; car si votre plaisir est de causera table,etnonpas de boire, pourquoi ne leur permettez-vous pas de prendre part à un entretien qui ne saurait être ni aussi agréable, ni aussi spirituel que lorsqu'elles rembel* lissent ? Si j'étais Anglaise, je m'offenserais d'être, en quelque sorte, bannie de la société des hommes, et condamnée k attendre qu'ils veuillent bien quitter enfin leur verre pour s'occuper de moi. En France, les réunions ne sont agréables qu'autant que les dames en font l'ornement. Elles sont l'âme des conversations. »

Je luifisobserver que nous traitions ordinairement après le dîner, des questions politiques, ou d'autres sujets sérieux qui n'ont aucun attrait pour les femmes, et que, d'ailleurs, dans les sociétés bien composées, les hommes vont les rejoindre presque aussitôt. Il ne me parut pas entièrement convaincu. Il soutint que c'est un usage que rien ne peut excuser, et que les femmes sont nécessaires pour civiliser et adoucir les mœurs de l'autre sexe.

Ayant traité un autre sujet, il s'est exprimé sur le maréchal Jourdan en termes qui annoncent qu'il n'a pas une très bonne opinion du talent militaire de ce général. Je lui dis que les officiers anglais qui étaient à la bataille d'Albuféra m'avaient assuré que

si, dans cette affaire, le maréchal Soult se fût porté en avant après Tattaque faite par les lanciers, il eût taille en pièces toute l'armée anglaise. Napoléon en convint, et ajouta qu'il avait blâmé ce général d'avoir négligé cette attaque. La méthode anglaise d'assiéger les villes fut ensuite l'objet d'une critique amère. Il dit que lord Wellington, dans les sièges, est /e bourreau des hommes^ et que l'immense sacrifice qu'il en a fait à Ciudad-Rodrigo et à Badajoz n'était nullemement compensé par l'avantage qu'il avait obtenu en s'émparant de ces deux villes.

L'assaut de Berg-op-Zôom était, selon lui, une tentative plus hardie, mais qui ne devait et ne pouvait réussir, parce que les troupes qui composaient la garnison de la place étaient plus nombreuses que celles qui en faisaient le siège. J'observai que l'échec que nous avions reçu provenait en partie, a ce que l'on disait, de ce que l'un des généraux chargés de l'attaque n'avait pas eu soin de communiquer a son collègue les ordres qui leur étaient communs; de sorte qu'ayant été tué, ou du moins mortellement blessé, toutes les troupes s'étaient trouvées sans chef pour les conduire. Napoléon me répondit que, dans l'hypothèse la plus favorable, et en supposant qne cet accident ne fût pas venu déranger les combinaisons, l'assaut tenté ne pouvait ayoir de succès que dans le cas où une terreur panique se serait emparée des assiégés; ce qui arri/e quelquefois. » Graham, a-t-il observé, était un commisaire de l'armée, dans le temps où il débutait a Toulon dans la carrière des armes. C'était un homme entreprenant, quoique

vieux, » dit-il. Puis, il me demanda s'il n'avait pas commandé dans l'action qui avait eu lieu près de Cadix.

5 Septembre, — J'ai eu quelques moments d'entretien avec Napoléon et avec le général Montholon relativement au défaut de chauffage à Longwood. Il n'y a que vingt-trois feux à Longwood. Le gouverneur dit que ce nombre est trop considérable, et j'ai eu avec lui une longue explication à cet égard.

Il a répondu, à sa manière accoutumée, qu'on n'avait pas besoin de tant de feu. Je lui ai fait observer de nouveau que Longwood est très humide, que les dames et les enfants des Français avaient toujours besoin de feu. Sur son objection que lady Lowe n'avait pas de feu dans sa chambre, je lui fis remarquer que les Français étaient nés dans un pays situé au midi du nôtre, ce qui les rendait plus sensibles au froid, et que d'ailleurs on ne pouvait pas comparer, pour les commodités de la vie, le bâtiment de Plantation-House a celui de Longwood. Toutes mes observations ne servaient à rien. Son Excellence ne voyait pas la nécessité d'allumer un si grand nombre de feux, ni pourquoi la comtesse Bertrand en avait dans sa chambre, même au milieu de l'été.

,, Je crus devoir lui répondre alors que je n'avais aucune observation à faire sur cette dernière circonstance.

Comme j'avais jugé qu'il était nécessaire de régler la consommation du bois d'après les saisons,

attendu que ce qui est de trop en été ne suffit pas en hiver, je lui dis que je m'étais efforcé de faire entendre aux Français qu'il croyait suffisante la quantité de bois allouée pour Longwood, puisqu'elle était double de Plantation-House , J'ajoutai que Napoléon pourrait le conserver pour les soldats, et envoyer à Longwood le bois qui leur était destiné; il m'a répondu « qu'il n'aimait à satisfaire les caprices de personne. »

J'ai vu Napoléon dans le bain. Après avoir parlé un instant sur un défaut de chauffage, il me dit que l'amiral Plampin lui avait apporté un livre qu'il prétendait avoir reçu de lord Bathurst ; « ce qui me fait croire, ajouta Napoléon, que sa seigneurie l'a envoyé ici pour en découvrir le véritable auteur. On l'attribue à Benjamin Constant ou à M™® de Staël. »

Napoléon s'était entretenu avec l'amiral sur les bâtiments maritimes et leur économie intérieure. Cet amiral lui avait assuré qu'un vaisseau de 74 peut prendre environ quatre-vingts tonnes d'eau de plus, au moyen de ses réservoirs [tanks).

« Si j'avais su cela en 1806 ou 1808, me dit Napoléon, j'aurais envoyé trente mille hommes pour envahir l'Inde. J'avais établi divers calculs pour faire passer un corps aussi considérable; mais je trouvais toujours que mes troupes manqueraient d'eau pendant un mois. » Je lui demandai quel était son plan. « Le port de Brest, me répondit Napoléon, renfermait ordinairement de quarante à cinquante voiles, vaisseaux de ligne ou frégates. J'aurais ré-

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 275

parti trente mille soldats sur quarante de ces vaisseaux, à raison de huit cents chacun, et quatre cents matelots seulement. Il y aurait eu un grand nombre proportionné de frégates et de bâtiments de transport. Dix des vaisseaux de ligne auraient été vieux et de peu de valeur ; ils devaient prendre également chacun six à huit cents soldats de cavalerie démontés, et un nombre proportionné d'artilleurs avec tout ce qui pouvait être nécessaire à une armée pour entrer en campagne, et des munitions pour quatre mois. Cette escadre se serait rendue à Tîle de France avec la plus grande diligence. Là, elle aurait renouvelé ses provisions, aurait fait de Teau, débarqué ses malades et pris des troupes fraîches pour les remplacer, ainsi que trois mille noirs organisés en bataillons coloniaux. De là elle se serait rendue dans l'Inde, et le débarquement se serait effectué le plus près possible des Marattes, vos ennemis naturels, auxquels je voulais me joindre pour vous faire une guerre opiniâtre dans cette partie du monde. J'avais souvent de l'Inde des nouvelles plus récentes que vous n'en aviez en Angleterre. Le roi de Perse était favorablement disposé pour nous. Ce plan ne pût recevoir son exécution par la raison que je viens de vous dire tout à l'heure, que j'avais reconnu, d'après mes calculs, que les bâtiments seraient privés d'eau pendant un w^ols. Si j'avais su qu'on pût établir des réservoirs, j aurais certainement fait cet essai. »

Il calcula ensuite le nombre des tonnes d'eau qu on aurait eues de plus au moyen de ces réser-

voîrs, et trouva que ces bâtiments auraient été suffisamment approvisionnés. « Pour une puissance inférieure sur mer, ajouta-t-il, cette invention serait d'une grande importance, puisque, par son moyen, on se dispenserait d'entrer dans les rades pour y faire de Feau. »

Je parlais de Toussaint-Louverture, et je dis que parmi les calomnies débitées sur son compte par ses ennemis, on aurait répandu le bruit qu'il l'avait fait mettre secrètement à mort en prison. (1)

« Cela ne mérite pas de réponse, répondit Napoléon. Quelle raison pouvait me déterminer h faire mourir ce nègre après son arrivée en France? et qu'aura is-je eu en vue en commettant un pareil crime ? Mais l'une des plus grandes folies que j'ai faites, et que je me reproche, continua-t-il, a été d'envoyer une armée a Saint-Domingue. J'aurais dû prévoir qu'il éfet impossible de réussir dans le projet que j'avais conçu. J'ai commis une faute, et je suis coupable d'imprévoyance, de ne pas avoir reconnu l'indépendance .de Saint-Domingue et le gouvernement des hommes de couleur, de n'avoir

(1) C'est le 10 juin 1802, que Toussaint-Louverture fut arrêté au camp français. Conduit à bord de la frégate la Créole^ et conduit au Cap, on le transféra sur le vaisseau le Héros, où il y retrouva son troisième fils. Débarqué à Landerneau, il fut d'abord enfermé au Temple à Paris, puis au fort de Joux. Il y languit dix mois. Le 7 avril 1803, le chei de bataillon Amiot, gouverneur du fort de Joux, le trouva dans sa cellule frappé d'apoplexie foudroyante. Peu de iours auparavant, le chef noir lui avait avoué avoir fait enterrer 15 millions dans les mornes par des nègres dont il s'était défait, et il s'occupait de dresser, d'après ses souvenirs, le plan des lieux où ce trésor était enfoui quand la mort Tint le frapper. « A cette époque, comme Ta rappelé M. Alfred de Lacaze, on a cru généralement que le poison avait hâté la fin de ses jours, mais on n'a jamais eu la preuve de ce fait, et d'ailleurs Toussaint ne pouvait pas résister longtemps à la température glaciale des casemates qu'il habitait. »

MEMORIAL DE SAINTE-HELENE lié

pas envoyé des officiers français pour les secourir avant la paix d'Amiens. Si je m'y fusse pris de cette manière, je vous aurais fait un tort incalculable. Je vous enlevais la Jamaïque, et toutes vos autres colonies se trouvaient compromises. L'indépendance de Saint-Domingue reconnue, je n'aurais pas eu à envoyer une armée pour combattre les noirs. Mais lorsque la paix fut signée, les anciens colons, les marchands et les spéculateurs m'accablèrent de demandes de tout espèce. La nation elle-même désirait vivement recouvrer cette riche colonie, et je crus devoir céder a des vœux aussi ardemment exprimés. Si, au contraire, j'avais fait mon traité avec les Haïtiens avant celui d'Amiens, j'aurais pu refuser de faire aucune démarche pour reprendre Saint-Domingue ; car, en agissant diflFéremment, j'aurais été en contradiction avec moi-même. »

6 septembre. — J'ai prévenu le comte de Montholon, de la part de sir Hudson Lowe, que ce dernier avait réglé la quantité de chauffage allouée pour la consommation de Longwood, par une comparaison faite avec celle de Plantation-House, et qu'il pensait qu'en accordant le double de charbon qu'on en usait dans cette habitation, et, de plus, trois cents livres pesant de bois par jour, cela devait suffire ; que, cependant, si on lui démontrait qu'il n'y en avait pas encore assez, il pourrait, par la suite, augmenter ladite quantité. Je lui ai, en outre, communiqué une lettre du major Gorrequer, qui faisait mention de la quantité qu'on con-

somme à Planta iion-I/ouse. Le comte Montholon répondit qu*ils n'étaient point obligés de régler la quantité de bois dont ils avaient besoin à Longwood, par celle qu^on brûle à Plantation-House, où il n'y a que cinq à six feux, tandis qu il y en a vingt-trois à Longwood ; que d'ailleurs, ils étaient d'un climat plus chaud et plus sec que celui de la Grande-Bretagne, et que, par conséquent, ils avaient plus grand besoin de se chauffer ; que l'humidité de Longwood rendait le feu absolument nécessaire pour la conservation de la santé; que les habits et les vêtements de la comtesse étaient endommagés par rhumidité, malgré le feu dont ils faisaient usage; que quant à demander un supplément de bois de chauffage, il n'aimait pas s'exposer à des sarcasmes et à l'humiliation d'un refus. Napoléon n'a pas diné pendant plusieurs jours. Il m'a dit qu'il avait l'intention de s'accoutumer à ne faire qu'un repas par jour. Dans le cours de la conversation qui s'établit entre nous, il me dit qu'il avait eu un instant l'idée d'envoyer cinq mille hommes pour s'emparer de Surinam ; et il m'a demandé, comme je connaissais ce pays-là, si je pensais que son projet eût réussi. Je lui ai répondu que je ne le croyais pas; d'abord, à cause de la difficulté que présentait l'atterrage de cette côte, dont les gros bâtiments ne peuvent approcher que de dix-sept à dix-huit milles et parce que le canal, pour les navires qui veulent aborder, n'a pas plus de dix-huit pieds d'eau, lorsque la marée est haute; qu'en outre, le pays lui-même est marécageux et

presque impraticable ; 'qu'il y a une garnison de trois régiments, outre la milice coloniale; qu'enfin, le fort Amsterdam est bien fortifié et peut pendant quelque temps soutenir un siège régulier.

Le temps n'a pas été si mauvais aujourd'hui que les jours derniers. Napoléon a été jusque chez le comte Bertrand. « Veramente^ a-t-il dit hier en parlant du temps, nan è paese christiano. »

7 Septembre, — Napoléon s'est plaint de douleurs rhumatismales et d'un léger mal de tête, ce qu'il attribuait, et avec raison, à l'humidité de la température et de la maison. « Chaque soir, dit-il, quand je quitte ma petite salle où il y a du feu, que j'entre dans ma chambre à coucher (1), j'éprouve une sensation comme si j'entrais dans une cave humide. Si ce n'était la chambre assez claire et bâtie en bois bien sec, que Cockburn a fait construire, dans laquelle je me promène et fais de l'exercice, il y aurait longtemps que je serais enterré. C'est, je crois, ce que demande votre oligarchie. Sa conduite à mon égard peut se comparer au traitement qu'elle faisait éprouver, à bord des pontons, aux prisonniers : acte le plus impolitique et le plus cruel qu'on ait jamais exercé. Jamais vos ministres n'ont rien fait de semblable à leur système des pontons, et qui ait plus outré contre eux la nation française et les autres nations. Si l'on écartait de la question l'humanité, la politique

(1) Napoléon avait changé de chambre à coucher quelque temps aupa> rayant.

(Note de O'Meara.)

seule aurait dû les engager à bien traiter les prisonniers. On se ferait difficilement une idée de Teflet que les bons traitements faits en France aux prisonniers de guerre ont produit sur les autres nations, et particulièrement sur les Allemands et les Russes. Il en est résulté souvent de grands avantages. Des milliers de soldats, qui se seraient battus en désespérés, posaient les armes et se rendaient en disant : Nous voulons aller boire du bon vin de Bourgogne. »

Je lui ai dit que j'avais fait la remarque que vers la fin il périssait moins de prisonniers a bord des bâtiments qui servaient de prisons en Angleterre, que dans les différents dépôts formés a terre : preuve évidente que ces prisonniers étaient mieux traités qu'on ne le disait généralement, parce que les maladies et la mort sont les suites inévitables du mauvais traitement qu'ils auraient éprouvé. Napoléon me répondit : « La méthode la plus barbare et la plus inhumaine que jamais nation ait adoptée, est à coup sûr celle d'avoir mis à bord de ces bâtiments de pauvres prisonniers de guerre qui n'étaient pas accoutumés a la mer ; de les avoir retenus sur des pontons infects pendant dix ou douzes années ; de leur avoir fait respirer les miasmes pestilentiels qui s'exhalent de la vase, lorsque le flux ou le jusant ont fait retirer les eaux, et de les avoir entassés les uns sur les autres, dans des lieux trop étroits pour les contenir. Cet acte révoltant, digne des peuples les plus barbares, attirera tôt ou tard, croyez-moi, une vengeance terrible sur la nation anglaise. J'ai formé

des bataillons de pionniers composés de prisonniers de guerre de toutes les nations, pour travailler aux forteresses ou à d'autres ouvrages publics. Cette espèce d'engagement était volontaire, et les prisonniers recevaient une rétribution journalière. Parmi eux se trouvaient quelques Anglais. Le gouvernement britannique instruit de cette particularité qui procurait un grand soulagement aux sujets de sa majesté le roi d'Angleterre, le désapprouva, et exigea que les Anglais cessassent de faire partie de ces bataillons. Je fis répondre que le gouvernement français avait fait connaître aux prisonniers retenus en France, qu'on permettait k un certain nombre d'entre eux de travailler volontairement comme prisonniers, et que leurs travaux seraient payés; que cette proposition n'avait pas été faite aux Anglais plus particulièrement qu'aux autres; que la contrainte ni la violence n'avaient été employées; que les Anglais qui s'étaient volontairement offerts, avaient été agréés, et que je priais le gouvernement britannique d'agir de même avec tous les prisonniers de ma nation. Il n'a pas voulu, malgré cela, permettre aux Anglais de travailler. Je suppose que votre oligarchie craignait que les Français ne répandissent leurs principes d'égalité parmi les Anglais. »

Napoléon m'a fait ensuite quelques remarques sur le prétendu manuscrit venu de Sainte-Hélène, et a observé qu'il y avait dans cet ouvrage une très grande ignorance des événements, relativement à leur ordre chronologique : par exemple,

282 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE

que Ton avait mis la bataille d'Iéna après celle de Tilsitt, et d'autres choses semblables ; qu'enfin, il y avait tant d'erreurs, quant aux époques citées et aux lieux désignés, qu'un caporal de l'ancienne armée s'en moquerait. « Et pourtant, ajouta-t-il, cet ouvrage est celui d'un homme d'esprit, quoique dans plusieurs passages il paraisse n'avoir pas le sens commun. Souvent il a deviné les motifs qui me faisaient agir, et son assertion est conforme à la vérité. Ce qu'il dit au sujet de ma noblesse est très exact. Il en est de même relativement à mes intentions et à mon désir de faire disparaître tout ce qui avait été établi depuis Charlema-

« C'est une vérité que la noblesse que j'ai établie est celle du peuple, puisque j'ai pris indifféremment le fils d'un fermier ou d'un artisan, pour en faire un duc ou un maréchal, selon les talents que j'ai cru reconnaître en lui. 11 est encore vrai que je désirais introduire un système d'égalité générale, et que je voulais que chacun fût admisible à tous les emplois, pourvu qu'il fût en état de les remplir dignement, quelle que fût d'ailleurs sa naissance. 11 est exact que je voulais abolir tous les priviviléges de l'ancienne noblesse, et que je cherchais à établir un gouvernement qui, quoique rfwr, fût pourtant un gouvernement populaire ; que j'aurais dû déposséder, pour ma sûreté personnelle, la maison de Brandebourg, lorsque j'avais le pouvoir de le faire, ainsi que toutes les anciennes souches de souverains. Peut-être aurais-je dû en agir ainsi, j'y aurais pro-

bablement réussi. Je sais que mon projet d'établir un gouvernement populaire aurait déplu h toutes les oligarchies. Les grands qui les composent prétendent qu'à eux seuls appartiennent les charges, les emplois et la manutention des deniers publics ; que la naissance leur donne des droits acquis, et qu'ils n'ont besoin ni de capacité, ni de talents, pour remplir les places les plus importantes. Les gouvernements les plus implacables sont les gouvernements aristocratiques. Si vous les offensez, ils ne vous pardonnent jamais ; et si vous êtes une fois en leur puissance, il n'y a aucun traitement qui soit trop cruel pour vous. Au surplus, ce pamphlet est écrit avec cette légèreté ordinaire aux Français, et, par conséquent, renferme beaucoup d'erreurs. La Reçue d'Edimbourg trouvera bientôt que je n'en suis pas l'auteur : elle l'attaquera et le réfutera victorieusement ; il suffit, comme j'ai fait, d'en faire l'analyse, pour en venir à bout. Les éditeurs feront probablement des remarques pareilles k celles que contiennent des notes (1) que j'ai faites hier ; ils les feront moins fortes, sans doute, parce qu'ils ne sont pas aussi bien instruits que moi de plusieurs circonstances qui sont demeurées secrètes. Je vois, par V Esquisse [2) démon histoire, que l'auteur a pris beaucoup de peine pour approfondir la vérité. La plus grande partie est d'une exactitude parfaite, et je ne puis concevoir h quelle source il

(1) Ces notes me forent remises par l'empereur, et ont été insérées dans l'appendice du 9* volume des Mémoires de Napoléon^ dictés par lui-même.

(Xote de O'Mcara.)

a puisé ses renseignements sur plusieurs événements des premières années de ma vie, qui n'étaient guère connus que de ma famille et de moi.

« Le Manuscrity continua-t-il, n'a pas été écrit par madame de Staél, ou, s'il l'a été, il ne lui a coûté que quelques heures de travail ; elle l'aura envoyé à la presse sans y avoir fait de corrections car il contient des fautes très grossières. Les sentiments qui y sont exprimés sont bien ceux que professe cette dame ; ce sont ses principes politiques ; et quoiqu'ils soient nouveaux en Angleterre, ils ont été pendant plusieurs années un sujet de discussion en France.

« Mais l'auteur, quel qu'il soit, a commis une grande erreur, en disant qu'après léna je n'ai plus rien fait qui fût digne de mes actions précédentes. Les plus grandes manœuvres militaires que j'aie jamais faites, et celles pour lesquelles je m'estime le plus, ont eu lieu à Eckmûhl, et étaient infiniment supérieures à celle de Marengo et aux autres actions qui ont précédé ou suivi celle-là. Voilà ce qui me porte à croire que cet ouvrage est d'un jeune homme d'esprit, sans expérience encore, et qui l'aura fait imprimer sans l'avoir soumis à l'examen d'un homme d'un jugement plus mûr et plus solide. Il est pourtant composé avec de fort bonnes intentions, à mon égard. Si je m'étais donner la peine de composer un ouvrage de ce genre, chaque ligne aurait été un sujet

(2) V Esquisse dont il est question est sortie de la plume classique de Jean Allen. Esq, Napoléon la lue en ma présence avec beaucoup d attention, et a fait des remarques avec un crayon sur certaines pages.

(Note de O'Meara.)

de discussion pour les nations. Si Ton élaguait les méprises et les erreurs qui se trouvent dans cet écrit, ajouta Tempereur, ildeviendrait très précieux. L'auteur dit qu'il y aura une révolution en Europe; «je crois cela assez probable. » Il ajouta qu'un ouvrage semblable, véritablement écrit par lui-même, ferait beaucoup de bruit. « Il le sera, peut-être Testil ; mais il sera pour mon fils et la postérité. Je ne m'explique pas à cet égard.

<c II eût été en mon pouvoir, dît encore Napoléon, de déposer le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche lorsque j'étais à Schœnbrunn (ce sont ses propres paroles). Le grand duc de **** me faisait souvent entendre que le seul moyen de m'assurer de la fidélité des Autrichiens serait de détrôner François II et de le couronner à sa place', etc. Il revint à la charge par l'entremise d'un agent secret, et m'offrit, pour gage de sa fidélité, de me donner son fils en otage et de le placer comme aide de camp auprès de moi ; il m'offrit, de plus, toutes les autres garanties possibles. Je réfléchis pendant quelque temps ; mais le mariage que je contractai avec Marie-Louise mit fin à mes irrésolutions. J'ai eu tort de ne point suivre ce projet : l'exécution en eût été très facile ; je n'avais qu'à vouloir. »

J'ai demandé à Napoléon s'il croyait que le manuscrit de Sainte-Hélène fût de l'abbé de P*** « Non, répondit-il, je ne le pense pas. De P*** (1), continuat-il, mérite qu'on lui donne le nom d'une fille de joie

(1) L'abbé de Pradt.

286 MÉMORIAL DE SAIME-HÉlÈNE

qui prêle son corps à tout le monde pour de l'argent, Un jour qu'il dérésonnait, comme à son ordinaire, en' ma présence, et qu'il parlait de ses projets extravagants, je me contentai de fredonner une partie de ce couplet si connu :

Où allez-TOus, monsieur l'abbc ?

Vous allez vous casser le nez ; ce qui le déconcerta si fort, qu'il ne put ajouter une parole de plus. »

Napoléon, en parlant du délabrement de la maison qu'il occupe, et de l'offre que l'on disait avoir été faite par sir Hudson Lowe d'en construire une nouvelle, fit observer qu'il ne s'est opposé qu'au projet qu'on avait manifesté de faire de nouveaux changements et des augmentations à la vieille et misérable habitation de Longwood, ainsi qu'à la proposition d'en rebâtir uae autre sur le même plan, qui est détestable en lui-même. « Le gouverneur, ajouta-t-il, m'a demandé un jour si j'étais instruit qu'il était arrivé du bois pour construire une nouvelle maison, en m'invitant toutefois k ne pas croire qu'on eût envoyé une maison tout entière, comme il pourrait m'en venir l'idée, d'après ce que j'avais pu lire dans les journaux ; qu'on s'était contenté de faire arriver quelques matériaux. Je lui ai répondu que j'étais loin de croire tout ce que je lisais dans les feuilles publiques, encore moins les choses qui me concernent. Il m'a dit ensuite qu'il dépendrait de moi de choisir un emplacement pour une maison, mais à la condition que je soumettrais mon choix à son approbation, sans laquelle on ne

MÉMOUIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 287

pourrait bâtir sur le lieu désigné. Cela me parut tout simple, et je n'y vis pas le plus léger inconvénient. Il m'offrit après d'augmenter mon habitation actuelle, en construisant de nouveaux bâtiments; cette proposition me parut faite d'assez mauvaise grâce.

(c Je lui répondis que je ne me souciais pas de m'assujettir à l'inconvénient d'avoir des ouvriers autour de moi, pour m'étourdir par leur bruit ; que le gouvernement anglais devait me fournir une maison toute faite, et non un logement h faire. Il écrivit à ce sujet une lettre à Montholon. Celui-ci répondit, d'après mes ordres, que s'il était dans l'intention de faire bâtir pour nous une nouvelle maison, il le priait de choisir un lieu où il y eût de l'eau et de l'ombrage. Rien ne pouvait être plus clair. Le gouverneur est logé dans un lieu certainement très bien situé. Avec toute l'activité de Cockburn, la construction d'une maison exigerait au moins trois années ; et avec cet homme-ci, je suis sûr qu'il en faudrait six; et pour qu'elle fût habitable, il serait nécessaire de laisser écouler dix-huit mois après quelle serait entièrement terminée. Alors je serais mort depuis longtemps. C'est aussi ce que je lui ai dit. Plantation-House est le seul lieu dans l'île qui puisse me convenir. Le gouverneur a en ville une maison qui lui appartient. Qui l'empêche de l'habiter pendant six mois jusqu'à ce qu'on ait réparé celle-ci? Et comme il dispose de tout et n'a que des ordres à donner, il pourrait facilement rendre cette maison logeable pour quel-

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ques mois de Tannée seulement, ce qui est tout ce qu'on en peut faire. Pendant l'hiver il se retirerait dans la ville. »

Napoléon a remarqué que les domestiques anglais de la maison se moquent des domestiques français, parce que ceux-ci mangent des lentilles, dont on se sert en Angleterre, disent-ils, pour nourrir les chevaux. Il en a ri de bon cœur, ainsi que d'une anecdote que je lui ai rapportée, du docteur Johnson, qui avait défini l'avoine, dans la première édition de son Dictionaire anglais^ « une nourriture pour les chevaux en Angleterre, et pour les hommes en Ecosse. »

Le comte Montholon nous a appelés aujourd'hui, le capitaine Blackney et moi, pour reconnaître l'état de ses appartements (1). Les chambres, surtout la chambre à coucher de la comtesse, celle des enfants et la salle de bain, sont dans un état affreux, à cause de l'extrême humidité du lieu. Les murailles sont couvertes d'une couche de moisissure de couleur verdâtre, humides et froides au toucher, quoiqu'on y fît du feu presque continuellement. Je n'avais jamais vu aucune habitation humaine dans un tel état d'humidité et de moisissure ; l'officier d'ordonnance partagea la surprise que j'éprouvais.

8 Septembre. — J'ai vu Napoléon; il m'a dit qu'après que je l'eus quitté la veille, il s'était trouvé incommodé, par suite d'un mal de tète et d'un

. (1) Le capitaine Blackney avait remplacé le capitaine Poppleton comme officier d'ordonnance au départ de Sainte-Hélène du régiment du capitaine Poppleton.

(Note de O'Meara.)

malaise général dans les membres ; mais qu'ayant pris un bain chaud, il s'était senti beaucoup mieux.

Il était très gai; il a parlé longtemps encore sur le Manuscrit de Sainte-Hélène, qu'il pense écrit par quelqu'un qui a dû l'entendre souvent causer, et qui connait quelles ont été ses idées et ses vues. Il croit que l'auteur ne lui est pas inconnu, et présume que c'est un homme actuellement retiré des affaires, mais qui a figuré dans la Révolution.

Il a fait plusieurs questions sur la quantité de bouteilles de vin que nous avons bues dans notre dîner de l'avant-veille. Il a blâmé la conduite de M. Boys, qui a prêché d'une manière à faire allusion à la conduite de l'amiral (1). Il a dit que l'on ne peut traduire la conscience d'un homme à aucun tribunal, et qu'aucune personne n'est comptable de ses opinions religieuses envers une puissance terrestre. « Si vous n'eussiez pas persécuté les catholiques en Irlande, ajouta-t-il, il est probable que le plus grand nombre d'entre eux serait devenu protestant ; mais la persécution les a confirmés dans leurs dogmes. Pitt lui-même était persuadé de la nécessité de donner aux catholiques des privilèges égaux à ceux des protestants. »

9 septembre, — Courses de chevaux à Deadwood. Les commissaires y ont tous assisté; mais aucun

(1) M.^ Boys avait cru de son devoir de faire entendre, de la chairt^» nne espèce de censure contre un homme en place, qui a donné un exemple d'immoralité à une petite colonie, en vivant publiquement avec une femme qu'il n'avait pas épousée, et en s'abstenant de fréquenter les lieux saints.

(Note de 0*Meara.)

des Français de Longwood n'y était, excepté les enfants et quelques domestiques.

Pendsint Tintervalle entre les battements, sir Hudson Lowe m'envoya chercher pour me demander si quelques-uns de chevaux de Bonaparte n'étaient pas sur le lieu de la course. Je répondis que oui ; que j'en avais emprunté deux du général Gourgaud : l'un pour miss Eliza Balcombe, et l'autre pour le chirurgien du Conquérant, Le gouverneur s'emporta alors, se servit d'expressions les plus violentes, et sa colère fut telle, quelle éclata par des gestes qui attirèrent l'attention d'une partie des spectateurs. Avoir osé emprunter les chevaux de Bonaparte, sans que le gouverneur en eût accordé la permission, était de ma part une témérité sans exemple. Il fallait, lui dis-je, que je vinsse a Sainte- Hélène pour y apprendre qu'emprunter un cheval pour une jeune dame, est un crime impardonnable; que sans cela j'aurais toujours ignoré qu'il fallût une permission du gouverneur pour se servir d'une monture appartenant à la maisonde Longwood. Sir Hudson répliqua que je ne devais point me mêler d'émettre mon opinion sur ce qu'il jugeait convenable de permettre on de défendre.

Tout ceci n'était évidemment qu'un prétexte pour donner un libre cours à sa mauvaise humeur; car jusqu'alors il ne s'était pas passé de semaine qu'on n'eût envoyé des chevaux à la ville, et souvent chez sir Thomas Reade, pour le docteur Livingston ou d'autres personnes, afin de les amener à cheval à Longwood, et jamais il n'avait été question de s'a-

dresser à sir Hudson Lowe pour obtenir son agrément. En outre, le général Gourgaud avait donné ordre qu'il y eût toujours à l'écurie un cheval à ma disposition.

Un peu avant la fin des courses, les trois commissaires, madame Sturmer et le capitaine Gor, vinrent jusqu'à la porte intérieure de Longwood, où ils restèrent quelque temps ;: le gouverneur s'approcha de la première porte, et regarda ce qui se passait dans l'intérieur. Ensuite les comtes Bertrand et MoAtholon, leurs épouses et le général Gourgaud, sortirent pour se promener. Ils rencontrèrent les commissaires, en dehors de la porte, et eurent une longue conversation avec eux; après quoi ils se rendirent tous ensemble à Hut's-Gate. Il était presque nuit quand ils rentrèrent.

Napoléon, de très bonne humeur, regardait par une fenêtre les courses de chevaux, qui lui causaient un gratid plaisir. Il m'a dit qu'il avait fait tout son possible pour en établir en France.

12 septembre, • — Je me suis rendu à Plantation- Hoa^éy d'après les ordres qui me furent communiqués' par le capitaine Blackney.

Après quelques instants de conversation sur les deriiièt'es discussions relativement a la quantité de bois allouée pour Longwood, sir Hudson Lowe revint encore sur la fauté énorme que j'avais commise en empruntant un des chevaux de la maison de Long* wood pour une jeune dame. Il me demanda ensuite, en s'interrompant, s'il ne m'avait pas été envoyé quelques livres du docteur WaTden. Je lui répon-

292 MÉMORIAL DB SAINTB-HBLÈNE

dis que j'avais reçu sept à huit publications mensueiies, contenant des revues de son ouvrage. « X'avez-vous pas reçu, monsieur, avec ces livres ou brochures une vue de Longwood (1) ? » Je répondis que oui. « Il est bien extraordinaire, continua sir lludson, que vous ne m'en ayez pas parlé. » Je lui dis que j'avais l'habitude de faire venir d'Angleterre, ou de me procurer d'ailleurs, des ouvrages littéraires ou politiques; mais que je ne me croyais nullement obligé de lui faire connaître le nombre ou le genre des livres, pamphlets, brochures ou opuscules que je pouvais avoir. Sir Hudson prétendait toutefois que j'aurais dû le faire, et il m'a demandé si j'en avais prêté aux Français ou s'ils les avaient vus.

J'ai répondu, autant que je puis me le rappeler^ que les Français n'avaient pas même pu les voir, et qu'ils étaient restés jusqu'à présent dans Tintérieur de mon appartement. Il m'a dit qu'il était fort extraordinaire que j'eusse depuis deux mois ces brochures sans pouvoir assurer si le» Français les avaient lues ou non ; que j'ai peut être chez moi tels ouvrages dont il ne convient pas qu'ils aient connaissance, et qu'ils auraient pu lire pendant que j'étais absent. Ensuite il me dit qu'il présumait que je ne ferais aucune difficulté de les lui prêter. Je promis de les lui envoyer à mon retour. Ces brochures consistaient dans le Monthly Rewiew, le Magasin du

(1) Quelques jours auparavant, j'avais prêté cette brochure à un officier de Fétat-major.

(NoU de (yMeara.)

Gentleman^ la Revue Eclectique j le Magasin des Dames anglaisesy \e Magasin de F Europe et \tNew Monthly,

Le gouverneur, changeant d'entretien, dit alors que le comte Las Cases avait donné assez clairement à entendre, par la lettre qu'il avait écrite du Cap à Longwood, que l'argent qu'il avait prêté aux habitants de Longwood lui devenait nécessaire, mais que ceux-ci ne paraissaient pas disposés à le lui rendre. Après quoi il fit, contre Bonaparte et son caractère, une sortie longue et virulente, qu'il avait tirée sans doute du Quaterly Rewiew. Son Excellence paraissait considérer ce morceau comme une sorte de profession de foi politique.

i4 septembre, — Napoléon était de très bonne humeur. Il m'a fait plusieurs questions sur les chevaux qui ont remporté les prix aux courses, ainsi que sur les dames qui y ont assisté, etc.

« Vous avez fait une grande partie hier, ajoutat-il. Combien y a-t-on vidé de bouteilles de vin? Vos yeux disent que vous ne vous êtes pas épargné [Drinh your eyes look like drink) ; » il dit ces mots en anglais. « Quelles sont les personnes qui ont dîné avec vous? » Je nommai entre autres le capitaine Wallis. « — Quoi! ce lieutenant qui était avec Wright? — Lui-même. — Que dit-il relativement à la mort de Wright? — Il pense que Wright a été assassiné par ordre de F*** (1), qui voulait faire quelque chose pour rentrer en grâce auprès de vous ; que six ou sept semaines avant, Wright lui avait

(1) Fouché.

294 MKIfOBIAL DE SAINTE-HBLENE

dît qu'il s'altendaît à avmr le même sprt que Pichegru, et lui avait recommandé de ne pas croire au bruit qu'on répandrait sans doute qu'il se serait suicidé; qu'enfin, environ un mois avant sa mort, il en avait reçu une lettre qui le prévenait qu'on le traitait beaucoup mieux, qu'on, lui avait même permis de prendre un abonnement dans u/ie bibliothèque et de recevoir les journaux. — Je ne croirai Jamais que Wright ait été assassiné par ordre de F***,. dit Napoléon ; pour qu'il fût mis à mort secrët^me^at, il aurait fallu mes ordres et non pas ceux d/^\F***, H me connaissait trop bien, et il savait que je l'auras fait pendre sur-le-champ s'il eût eu cette bardiçsse. D'après le rapport même dje.icet officier^ qui, dites.vous, l'a vu quelques semaines avant sa mort»* Wright n'était pas au secret, puisqu'on lui permettait d'avoir des livres et des journaux. Jl .est clair que si l'on avait formé le projet de se défaire de lui, on aurait fait comme je pense que ce *** avait l'intention de faire à mon égard dans le mois de novembre dernier.: on l'aurait mis au secret plusieurs mois auparavant, afin que l'on perdît l'habitude de Je voir. Pourquoi n'interrogert-on pas les geôlierse* les porte-clefs de ce temps-lk? Les Bourbons ont tous les moyens d'éclaircir ce fait ; vos ministres eux-mêmes tu'y ajoutent pas foi. Je ne conserve qu'une idée confuse de cette affaire ; mais, autant que je puisse me la rappeler; je crois que j'étais déterminé à faire passer Wright devant une commission militaire, pour avoir débarqué des espions et des assassins sur les côtes de France, et à faire exécuter, dans les qua-

rante-huit heures, la sentence qui eût été prononcée. Je ne sais plus ce qui me fit alors changer de réso« lution. Si j'étais en ce moment en France, et qu'un semblable événement arrivât, je me conduirais de la même manière. J'écrirais ensuite au gouvernement anglais : Un officier nommé ***, de votre armée, a été arrêté pour avoir débarqué des faussaires et des traîtres sur mon territoire ; je l'ai fait juger par une commission militaire, il a été condamné à mort et exécuté. Si quelque officier français, coupable du même délit, tombe entre vos mains, je vous donne la permission pleine et entière de faire exécuter sa sentence. Cette affaire de Wright, continua Napoléon, fit si peu d'impression sur moi, que quand lord Ebrington m'en parla à l'île d'Elbe, je ne me la rappelais pas. Mon esprit était alors si fort occupé de grands objets, que j'avais trop peu de temps pour penser à un pauvre capitaine anglais. Si les Bourbons, si Moreau, si quelques chefs vendéens, fussent morts inopinément, on m'aurait également soupçonné. J'aurais pu faire juger et condamner a mort des chefs vendéens qui ont porté les armes contre leur patrie, ils sont cependant tous vivants. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si j'avais su que Wright était un des officiers de Sydney Smith, et qu'il avait combattu contre moi à Saint- Jean-d'Acre, je l'aurais fait venir pour avoir quelques détails sur le siège de cette place, et l'aurais fait mettre en liberté après.

« Je me rappelle parfaitement bien avoir vu un officier blessé et emporté ensuite à ce siège; j'ad-

mirai sa bravoure, et je l'aurais renvoyé s'il eût été fait prisonnier de guerre. Wright s'est tué luimême au moment où il allait être relâché, car je me rappelle que la Cour d*Espagne avait intercédé pour lui. Quand vous m'avez parlé pour la première fois de cette affaire, je crus d'abord que ce Wright s'était suicidé pour se mettre dans l'impossibilité de nuire k vos ministres par ses révélations, et je voyais dans cet acte une sorte d'héroïsme; mais j'ai reconnu ensuite que sa mort avait une tout autre date que celle que je pensais, et qu'elle devait être rapportée à l'époque où j'étais à Ulm à la tête de cent cinquante mille hommes, et à trois cent lieues de Paris. Vos Anglais n'ont pas besoin de grands motifs pour se décider à mettre fin à leur existence. »,

Napoléon m'a raillé sur la cour qu'il supposait que je faisais à miss***^ et il a dit que je devrais l'épouser. J'ai répondu que je n'étais ni assez riche ni assez jeune pour élever des prétentions à la main d'une aussi jolie femme. Il a ensuite raconté quelques-unes de ses aventures amoureuses. « La plus belle femme que j'ai jamais vue en ma vie, me ditil, était mademoiselle G**s, née en Irlande, ou appartenante à une famille de ce pays-là. C'était du temps de Joséphine, et avant que j'épousasse Marie- Louise. Un jour que j'étais à la chasse dans la forêt de Saint-Germain, quelques intrigantes de la Cour la placèrent sur mon passage, et l'engagèrent k s'offrir à mes regards, une pétition à la main. Chacun se rangea lorsqu'on sut qu'elle avait un

papier à me remettre, parce que j'avais ordonné qu'on laissât approcher tous ceux qui auraient des pétitions à me présenter. Elle tomba k mes pieds, en tendant la sienne. Elle était couverte d'un voile léger, au travers duquel on pouvait voir sa figure, qui était réellement céleste. Je fus ébloui à la vue de tant de charmes , et quoique je soupçonnasse que cette circonstance cachait une intrigue, je ne m'en fâchai pas. Je la vis trois ou quatre fois depuis, et je causai avec elle. J'avais l'habitude de prendre de petites libertés, comme de lui frapper doucement sur les joues, et autres caresses semblables. Un jour, on m'apporta une lettre du bureau secret des postes. Elle était de sa mère, vieille intrigante, qui lui donnait des conseils sur la conduite qu'elle devait tenir avec moi dans diverses circonstances qu'elle lui citait. Je fus alors convaincu qu'il n'était pas convenable de continuer cette intrigue ; et, quoique vivement épris de cette jeune personne, car elle était belle comme un ange, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût désormais arriver jusqu'à moi. Depuis lors, j'ai appris qu'elle avait vraiment du penchant pour moi, et qu'elle m'eût été fidèle. Elle a épousé l'opulent M***, mais je suis encore porté a croire qu'elle me conserve de l'affection.

« La veille du jour où je quittai Paris pour me rendre à Waterloo, dans la soirée, continua Napoléon, une belle Anglaise vint au palais, et demanda à me voir. Elle trouva Marchand, qui lui dit que cela était impossible. Elle se donna pour être une

298 MEMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

amie de mademoîselie G**s, que je connaissais bien, et dit qu'elle était persuadée que je la laisserais entrer à ce titre, et que je ne refuserais pas de voir une jeune dame qui m'aimait et qui admirait mon caractère. Marchand lui dit que je quittais Paris le lendemain et que je n'étais visible pour personne. Elle en parut affligée, et eut beaucoup de peine à se retirer. Peut être était-ce simplement une charmante intrigante, peut être aussi était-ce une dame qui avait quelque penchant pour moi ; car lorsqu'une femme a l'imagination montée, rien ne saurait la détourner du dessein de subjuguer Thomme à qui elle s'intéresse. Quelques temps après que j'eus pris Vienne, la princesse autrichienne*** se monta la tête sur mon compte en entendant parler de moi. C'était une de ces princesses comme il y en a tant en Allemagne ; rien ne*** (1). Elle vint dans cette intention à Schœnbrunn et demanda instamment à me voir. Murât, qui était un très beau garçon, essaya de gagner son affection, mais elle le repoussa avec dédain. J'ordonnai qu'on la laissât entrer, et je me présentai comme étant le maréchal Duroc. Elle ne savait que que très peu le français et l'italien, et, de mon côté, je n'entendais pas Tallemand. Je lui dis de ne point parler si haut, parce que l'empereur l'entendrait, et je montrais Duroc, que je voulais faire passer pour moi; mais

(1) La citatioB suivante de Douglas suffira à faire connaître les des* seins do cette princesse :

« As ladies wish to be who love their lords. •

(Note de (TMeara.)

elle m'avait vu et elle s'écria : iVb/i, /lo/i, çouSj çons^ Empereur : elle était très jolie et très naïve dans ses aveux. »

Napoléon m'entretint sur la supposition qu*on prétendait que lord Castlereagh avait faite dans la Chambre des communes, qu'il avait formé une liste des plus riches héritières de France, qu'il mariait de gré ou de force à tels ou tels de ses générau^t qu'il lui plaisait de désigner, et que ces derniers, qui ne pouvaient se marier sans sa permission, étaient obligés d'accepter de sa main les demoiselles ou femmes veuves qu'il lui plaisait de leur donner. Il déclara que ces assertions étaient entièrement fausses. « Loin d'être vraies, continua Napoléon, je n'ai pu parvenir à faire marier Caulaincourt à une dame avec qui je désirais l'unir. Elle était la fille de***, président de la Chambre, banquier immensément riche, et qui avait acquis, à ce que l'on supposait, sa fortune par une****. C'était une superbe personne, et son père avait l'intention de la doter richement. Je lui demandai moi-même, comme une faveur, la main de sa fille pour Caulaincourt ; il me refusa positivement. Dans ce temps, Caulaincourt était un de mes plus grands favoris. En voilà assez pour prouver la véracité de lord Castlereagh. »

Je me suis rendu à Plantaiion-House pour obéir aux ordres que j'ai reçus de sir Hudson Lowe par le capitaine Blacknèy. J'avais en outre été prié de lui donner un état circonstancié de la santé de Napoléon. Je remis à sir Hudson Lowe le bulletin

qu'il m'avait demandé, et qui portait qu'à Texcep* tion de quelques légères attaques de catarrhe, sa santé était assez bonne. Sir Hudson Lowe a voulu savoir si ces attaques avaient été sérieuses. Je lui ai répondu négativement. Le gouverneur me dit que d'autres personnes avaient fait aussi des rapports sur la santé du général Bonaparte ; que madame Bertrand avait dit aux commissaires qu'il était extrêmement indisposé ; que, quoiqu'ils le vissent debout dans la galerie vitrée, ils ne devaient pas croire pour cela qu'il fût bien portant. J'assurai de nouveau qu'il avait été indisposé, mais non pas de manière à causer de l'inquiétude. Sir Hudson Lowe dit alors qu'on lui avait rapporté une grande partie de la conversation qui avait eu lieu entre les Français et les commissaires ; que les premiers, à l'exception d'un seul, avaient abusé de l'occasion qui s'était alors offerte de converser avec eux ; que chaque fois que le comte Bertrand avait trouvé moyen de les entretenir, il en avait également abusé ; que cette fois-ci c'était le comte Montholon qui leur avait parlé, et qui avait profité de cette circonstance pour faire des plaintes exagérées.

20 septembre. — J'ai vu Napoléon dans son bain. Il était abattu et silencieux. Il s'est plaint d'une douleur dans la joue droite, qui provenait de sa dent malade. Ses gencives étaient spongieuses et saignaient au plus léger attouchement. Les chevilles du pied et les jambes étaient un peu enflées. Une insommie cruelle l'avait tourmenté. Il est entré dans plusieurs détails, qui m'ont convaincu que

Corvisart avait eu raison de lui prescrire l'exercice du cheval ; je le lui recommandai moi-même de la manière la plus positive. Napoléon a répondu que, d'après les restrictions apportées à ses promenades, exposé aux insultes d'une sentinelle s'il s'écartait de la route, il ne pouvait pas sortir, et qu'il ne croyait pas que ni moi, ni aucun autre Anglais, placé dans la même position, voulût profiter d'une liberté ainsi limitée. Je ne fis point de réponse à cette observation ; car, si j'eusse exprimé mes sentiments réels en homme, et non en chirurgien, j'aurais été forcé de dire que je pensais comme lui ; je me contentai de lui recommander les légumes et les plantes antiscorbutiques, etc.

ce Di qua inpocOy me dit l'empereur, non mi cedrete pià^ dottore ; çorrei che fossa questa sera^ una maniera rf'**** aussi certaine, mais bien plus barbare que le stylet. Sento che la macchina sene \>a giornalmente. Mais c'est pour cela que l'on m'a envoyé ici. On a envoyé un homme, diront les siècles (uturs, sur le rocher le plus affreux du monde^ pour lui imposer des conditions dont on n'a jamais eu d'idée, même sous Marat. Du temps des tribunaux révolutionnaires, du moins on permettait aux condamnés de se procurer les journaux et des livres. Ils n'expiraient pas dans l'agonie la plus douloureuse, et prolongée assez longtemps pour qu'elle ressemble à une mort naturelle. Ce raffinement de cruauté était inconnu aux Billaud de Varennes, aux CoUot'd'Herbois,

« Je vous le demande, pouvez-vôus me prêter un

journal ou un livre ? pouvez- vous même me prêter un ouvrage scientifique ? »

Je fis quelques observations sur P...e, qui avait vendu sa femme (1). Il dit que cela ferait peu d'honneur au gouverneur, et que, si pareil fait avait eu lieu en France, le procureur général n'eût pas manqué de poursuivre les parties ; qu'il regardait cela comme contraire aux lois de la morale, et que cette affaire était d'autant plus scandaleuse, qu'elle avait eu lieu par Tentremise de deux agents civil et militaire dépendant du gouverneur.

Napoléon ne pouvait concevoir comment le rédacteur of the Edimburg Resfiew a pu obtenir des renseignements aussi exacts sur son compte. « Cette circonstance, dit-il, du déjeuner des trois amis, je n'en ai jamais parlé à personne. Il est vrai que j'en fus Fauteur, et que cela produisit un assez grand effet en France, mais je ne me rappelle pas m'en être entretenu avec qui que ce soit. Il y a cependant quelques erreurs dans le Reçiew. Je n'ai jamais connu Barras à Toulon ; ma première connaissance avec lui a commencé à Paris, après le siège de Toulon.

« Mon mariage avec Marie-Louise, ajouta Napoléon, n'a produit en moi aucun changement. J'étais entièrement le même qu'auparavant. Jamais femme ne fut plus étonnée que Marie-Louise, quand elle vit le peu de précautions que je prenais pour me garantir contre les tentatives qu'on pourrait faire

(1) Cet événement eut alors lieu à Sainte-Hélène.

(Note de 0*Meara.)

pour m'assassiner.- Quand elle vit qu'il n'y avait de sentinelles qu'aux portes extérieures du palais, qu'il n'y avait point de lords qui couchassent devant les portes des appartements, qui n'étaient pas même fermées; qu'il n'y avait ni fusils ni pistolets dans ma chambre ; quoi, disait«*elle, vous ne prenez pas la moitié des précautions que prend mon père, qui n'a rien à craindre ? Je suis, continua Napoléon, trop fataliste pour employer aucun moyen de me préserver d'un assassinat. Quand j'étais à Paris, j'avais coutume de me mêler sans gardes ni escorte au milieu de la populace, de recevoir les pétitions, etc., et j'étais souvent si étroitement entouré par le peuple, que je ne pouvais remuer. »

J'ai demandé à l'empereur dans quelle affaire, ou dans quelles affaires, il croyait avoir couru les plus grands dangers. Il répondit : « Ce fut dans le commencement de mes campagnes, à Toulon, mais surtout à Arcole. A Arcole, j'eus un cheval percé d'une balle sous moi; l'animal, devenu furieux par sa blessure, prit le mors aux dents et galoppa vers l'ennemi, puis s'enfonça dans |un marais où il expira, me laissant plongé presque jusqu'au cou dans la fange. Je pensai un moment que les Autrichiens allaient venir me couper la tête, que j'avais hors de l'eau et de la boue ; ce qu'ils auraient pu faire, sans que je pusse me défendre. Mais la difficulté d'approcher de moi, et l'arrivée de mes troupes les en empêchèrent, et j'échappai ainsi à ce péril (1). » Je lui

(1) Un sergent de grenadiers de la 4» demi-brigade, nommé Boulay, aida, ayec Louis Bonaparte et Marmont, à tirer le général en chef da

ai demandé s'il n'avait pas été souvent blessé légèrement. II m'a répondu : « Oui, sans doute, mais je n'ai guère eu besoin de chirurgien ; une seule fois, ma blessure fut assez considérable pour me donner la fièvre. A Marengo, un boulet emporta un morceau de botte de ma jambe gauche et un peu de la peau ^il m'en montra la marque) ; je ne fis usage que d'un petit morceau de linge imprégné d'eau salée. » Je voulus avoir quelques détails sur une blessure dont j'ai vu la trace profonde dans l'intérieur de la cuisse gauche, un peu au*dessus du genou. Il me répondit que c'était un coup de baïonnette. Je lui ai demandé s'il n'avait pas eu fréquemment des chevaux tués sous lui. « Dix-huit ou dix-neuf pendant le cours de ma vie, » dit -il ; et il continua ainsi :

« Le régiment de la Fère, dans lequel j'avais commencé ma carrière militaire, se comporta si mal avec les habitants de Turin, que je fus obligé de le dissoudre. Je le fis venir à Paris, où je le passai en revue, après quoi ses drapeaux lui furent enlevés et déposés, couverts d un crêpe funèbre, au dôme des Invalides. Je plaçai ensuite dans d'autres régiments les officiers dont la conduite n'avait pas été par trop mauvaise, et qui n'étaient pas moteurs de l'insubordination. Au bout de quatre mois, je reformai entièrement le régiment, officiers et soldats. Les drapeaux que j'envoyai prendre avec une grande pompe militaire, à l'hôtel des Invalides, furent la-

marais où il allait périr. Plus tard. Boulay avant rappelé ce fait au Premier Consul, en demandant une pension *de*^ retraite, Bonaparte voulut qu'il entrât comme sous-licutenant dans la Garde consulaire.

MÉMORIAL DB SAINTE-HÉlÈNE 305

cérés, brûlés, et remplacés par de nouveaux, que je fis donner avec le même appareil.

« A l'âge d'environ dix-sept ans, je faillis me noyer dans la Seine, continua Napoléon ; une crampe me prit pendant que je nageais, et après avoir fait quelques efforts inutiles, je coulai au fond de Teau. J'éprouvai d'abord toutes les angoisses d'un moribond ; et je perdis toute connaissance ; mais le courant me jeta sur le bord, où je restai étendu je ne sais combien de temps. Je fus enfin rappelé à la vie par quelques-uns de mes camarades, qui me trouvèrent ainsi, par une sorte de hasard, car m'ayant vu disparaître au milieu de la rivière, ils me croyaient perdu sans ressource. »

Tandis que Napoléon parcourait quelques journaux, principalement ceux de Portsmouth, il remarqua dans un article que *** avait fait de grands achats dans le nord de l'Irlande. « Ah ! ah ! dit-il, ces propriétés ont été payées avec mon argent. Après que j'eus abdiqué à Fontainebleau, on saisit, à Orléans, entre les mains de mon trésorier, enviviron quarante millions de ma fortune privée. Il y en eut vingt-cinq de partagés entre T***, M***, H***, C***; cet argent formait la dot de l'impératrice Marie-Louise, qui m'avait été payée, en souverains d'or, vieille monnaie d'Allemagne. On versa, je crois, le reste dans le Trésor. La propriété de ces sommes m'avait été garantie par le traité de Fontainebleau. La part que C*** en a eue est très considérable, et le montant exact m'en est connu. »

306 MÉMORIAL DE SAINTE-HELfiNE

II parla ensuite des talents nécessaires pour faire un bon général. « L'esprit d'un bon général, dit-il, devrait ressembler, pour la clarté, au verre d'un télescope, verre qui, ayant passé sur la meule, ne présente point de tableau k Tceil. De tous les généraux qui m'ont précédé, et peut-être qui me suivront, le plus grand de tous est Turenne. Le maréchal de Saxe n'était que général, mais il n'avait pas d'esprit; Luxembourg en avait beaucoup : le grand Frédéric extrêmement y et il voyait promptement et parfaitement bien les choses ; votre Mariborough était nonseulement grand général, mais avait aussi beaucoup d'esprit. Si je juge des actions de Wellington par ses dépèches et surtout par sa conduite envers Ney, je serai tenté de dire que c'est un homme de peu d'esprit^ sans générosité et sans grandeur d'âme. Je sais que l'opinion de Benjamin Constant et de M°^^ de Staël est qu'abstraction faite de ses talents militaires, il ne saurait lier deux idées ensemble. Comme général, cependant, il faudrait remonter au temps de Mariborough pour trouver son pareil dans votre nation. Je crois que l'histoire le regardera comme un homme borné. »

21 septembre, — On a ressenti à Longwood, à environ dix heures moins six minutes, trois secousses successives, occasionnées par un tremblement de terre. Toute la maison a été ébranlée avec un bruit sourd et violent, comme si on eût traîné quelque corps pesant dans les appartements supérieurs. Ce bruit fut suivi d'un mouvement oscillatoire et sensible du terrain; les verres tremblèrent sur la

table, et les tableaux semblaient s'écarter de ia muraille. La durée totale de se mouvement peut avoir été de seize à vingt secondes, puisque le capitaine Blackney et moi, qui étions assis dans la même chambre, dans le moment même, nous eûmes le temps de nous demander d'où provenaient ce bruit et ce mouvement ; et nous en découvrîmes la cause presque simultanément avant que les effets en eussent cessé. Il n'y eut aucun accident ni dommage (1). Les généraux Montholon et Gourgaud, leur suite et les domestiques anglais sortirent et ne parurent point alarnïés. Le général Montholon me dit que son fils Tristan, qui était endormi, réveillé par la secousse, s'écria que quelqu'un voulait le jeter hors de son lit. Le général Gourgaud a aussi remarqué trois secousses distinctes. Sur les demandes faites aux sentinelles placées autour de la maison, elles ont déclaré n'avoir rien éprouvé d'extraordinaire : ce qui peut facilement se concevoir, parce que le vent était très violent, et qu'elles étaient obligées d'employer tous leurs efforts pour lui résister. La sensation en fut très fortement remarquée dans notre cuisine, à quarante verges environ de la maison, et dans le corps de garde situé un peu plus loin, surtout par ceux qui étaient couchés par terre.

Cet événement produisit très peu de dommage dans rile. Il paraît que la direction des secousses fut

(1) Quoique Napoléon fût couché pendant les secousses, qu'il no quittât pas le lit) une personne digne de foi, comme on le pense b^en, écrivit en Angleterre que Bonaparte avait cherché à s'échapper de la maison, mais qu'il ava-t été arrêté par les sentinelles ; mensonge qui fut soigneusement recueilli et inséré dans les feuilles ministérielles.

(Note de O'Meara.)

308 MBMOBIAL DE SÀINTB-HÉlÈNB

verticale. Si elle eût été latérale, James-Town eût été engloutie sous des masses de rochers*

22 septembre. — J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher. Quand j'entrai, il était occupé à faire des calculs, il leva les yeux, me regarda, et dit en souriant : « Hé bien, M. ledocteur, tremblement déterre, hier soir. » Je lui dis que j'avais ressenti trois secousses distinctes. Il continua pendant un peu de temps ses calculs, se leva, et dit qu'il était couché dans le moment où le tremblement de terre avait eu lieu. « A la première secousse, continua-t-il, je m'imaginai qu'il était arrivé quelque accident au Con^ quérant ;'jeine dis : il aura pris feu et sauté en l'air (1), ou bien c'est quelque magasin à poudre de l'île qui a fait explosion. A la seconde secousse, je reconnus sans peine que c'était un tremblement de terre. » Je lui demandai s'il avait entendu le bruit sourd qui l'avait accompagné, et lui dis que je pensais que le tremblement de terre aurait duré de seize à dixhuit secondes. Napoléon m'a répondu qu'il pensait qu'il n'avait duré en tout que douze secondes. Il m'a dit avoir ressenti un tremblement de terre à Ferrare auparavant. Nous continuâmes à parler sur le même sujet, et je dis qu'on avait ressenti un tremblement de terre, en 1756, à Sainte-Hélène, et un autre en 1782; que, probablement, les fanatiques et les superstitieux de l'île attribueraient celui-ci à sa présence, comme les Portugais prétendaient qu'il

(1) Quand on fit mention, quelque temps après, de cette observation de Napoléon à l'amiral, il fit cette réponse : « Ah ! le damné faquin a supposé cela parce qu'il le désire. »

(Note de O'Meara.)

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLENB 309

avait amené le fort et destructif vent d'est qui se fit sentir a Madère, en 1815, quand le Norihumber^ land dLrriwdL a la hauteur de Funchal. Il en rit beaucoup, et observa que, pour faire un conte semblable, il faudrait que ce tremblement de terre eût eu lieu immédiatement après son arrivée, ou du moins quelques jours après.

Napoléon m'a dit ensuite qu'il avait appris que lord Moira demandait que les troupes européennes fussent augmentées dans l'Inde de vingt mille hommes, ce Je ne le crois pas, a-t-il ajouté; mais s'il est nécessaire d'envoyer des renforts dans l'Inde, on le doit attribuer à l'imbécillité de vos ministres^ qui ont donné à la France une possession au-delà du Cap. Si cela est vrai, c'est que vraisemblablement quelques aventuriers français, intrigants et sans emploi, comme il y en a par millions actuellement, poussés par la nécessité et par la haine qu'ils vous portent, auront soulevé les Marattes contre vous. Au lieu de donner Pondichéry et l'île Bourbon aux Français, vous auriez dû agir comme l'ont fait les Romains envers les Catharginois, et dire : Vous n'irez pas au-delà de telle latitude ; non pour toujours, mais pour dix ans ou plus longtemps ; enfin, jusqu'à ce que vos craintes pour l'Inde fussent calmées. Je pense qu'après avoir donné Pondichéry et l'île Bourbon à la France, vous serez obligés d'entretenir dix mille hommes de troupe européenne de plus dans l'Inde. Lorsque j*avais le pouvoir, je n'aurais pas donné un yi/atrino (un liard) pour ces possessions que vous

310 MÉMORIAL DB SÀINTE-HÉLÈNB

avez rendues à la France, si ce n'est par l'espoir que je conservais toujours de vous chasser de rinde, ce qui rendait Tile de France ou celle de Bourbon un point important pour arriver à ce résultat. Je recevais tous les ans, des Nababs et des autres princes de l'Inde, surtout des Marattes, des ambassadeurs qui me suppliaient de venir à leur secours, et qui s'offraient à vous chasser de l'Inde, pourvu que je leur envoyasse quatorze à seize mille hommes d'infanterie, de l'artillerie et des officiers. Ils s'engageaient à lever toute la cavalerie qui serait nécessaire, pourvu que je fournisse des officiers pour l'instruire. La haine qu'ils vous portent est extrême. Chaque année, de semblables propositions m'arrivaient par diverses voies. J'en recevais par l'île de France ; c'étaient de petits marchands [mevcantuzzi) qui m'apportaient souvent des lettres qu'ils avaient cachées sur eux, et qui venaient par terre ou sur des bâtiments danois.

» Peut-être avez-vous eu quelques vues intéressées en rendant Pondichéry : vous avez pu croire que vous pourriez importer quelques-unes de vos marchandises de l'Inde, au moyen des contrebandiers français. Mais cette idée n'est pas assez prépondérante pour contrebalancer le tort que le voisinage d'une nation rivale, telle que la France, peut causer à vos possessions dans l'Inde. Par les restitutions que vous avez faites aux Français, vous excitez leur envie et enflammez leur désir de recouvrer tout ce qu'ils possédaient autrefois. S'ils n'eussent rien obtenu, à peine se souviendraient-ils,

d'avoir eu autrefois des établissements dans Tlnde. Vous n'auriez dû permettre ni aux Français, ni à aucune autre nation, de mettre leur nez [mettere il naso) au-delà du Cap. Vous auriez dû faire exclusivement tout le commerce de la Chine. Au lieu de déclarer la guerre aux Chinois, vous auriez dû la faire aux nations qui veulent trafiquer avec eux. Vous auriez dû empêcher les Américains d'envoyer un seul bâtiment dans ces parages. Vous avez rendu Batavia aux Hollandais, qu'il était nécessaire, autant que les Français, d'exclure de l'Inde.

« Les Hollandais consomment une grande quantité de thé que vous leur auriez vendu. Les intérêts personnels d'une nation sont les premiers et seuls mobiles qui doivent la diriger dans ses traités. Après ma chute, vous auriez pu obtenir tout ce qu'il vous eût plu de demander ; mais tandis que d'autres nations agrandissaient leur territoire, vous vous êtes endormis sur vos vrais intérêts, et vous avez même négligé de faire un traité favorable a votre commerce. Vous souffrez maintenant, vous souffrirez davantage par la suite, et les expédients dont vous vous êtes servis, ne feront que reculer le jour de la catastrophe. »

25 septembre. — Napoléon m'a fait appeler le soir, vers les huit heures. Je l'ai trouvé dans sa chambre à coucher. Il se plaignait de légères douleurs de tête, et d'une autre au côté droit de la figure ; il a déclaré avoir ressenti cette douleur aussitôt qu'il s'est rendu dans le jardin, par un vent violent qui ne lui a pas permis d'y rester plus d'un quart d'heure.

Il a eu aussi quelque envie de vomir et a peu mangé à diner. Après lui avoir recommandé ce que je jugeais devoir lui être nécessaire, il m'a demandé, comme il Favait fait quelquefois auparavant, quelle est la nature de son tempérament, et quel régime il doit suivre pour se maintenir dans un état de santé désirable. Je lui ai répondu que son tempérament demande beaucoup d'activité; qu'il est nécessaire qu'il fasse un usage presque continuel de ses facultés physiques et morales, et que, sans ce double exercice de l'esprit et du corps, il ne se. porterait jamais très bien. «Vous avez raison, dit Napoléon, c'est ce qui m'a été recommandé depuis que j'existe, c'est ce qui est nécessaire actuellement, et ce qui le sera tant que durera la machine. Je prends, tant en écrivant qu'autrement, un exercice de tête presque tous les jours, et je prendrais de l'exercice corporel, même dans cette île, si je n'étais pas entre les mains d'un boja ; mais d'après le système actuel, je me mettrais dans le cas dêtre insulté par des sentinelles, ou de recevoir uu coup de fusil, si par hasard je m^écartais un peu de la route qui m'est tracée. »

26 septembre, — J'ai vu Napoléon à neuf heures ; il s'est plaint d'une sensation douloureuse dans les extrémités. Ses jambes, surtout la gauche, étaient enflées, et les chevilles formaient des cavités quand on les pressait du doigt. Son appétit n'était pas bon. Quelques envies de vomir se manifestaient de temps en temps ; les gencives étaient spongieuses. Outre l'exercice que je continuai à lui prescrire, je lui

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLÈNB 313

ordonnai de faire plus fréquemment usage des plantes anti-scorbutiques. Il refusa une médecine que je lui conseillais, non pas parce qu'elle lui ré-> pugnait, mais parce qu'il prétend que plus l'on prend de médecines et plus on a besoin d'en prendre. « Prenez une médecine, dit-il, et probablement vous serez obligé d'en prendre cent autres après cela. »

Il déjeuna ensuite devant moi : son déjeuner consistait en deux ou trois radis, une petite tartine de pain et de beurre, et une petite tasse de café au lait.

18 septembre. — J'ai vu Napoléon à onze heures du matin. Il m'a paru presque dans le même état qu'hier, les chevilles œdémateuses, l'appétit mauvais Il n'a rien mangé depuis hier à déjeuner. Il est devenu si sensible aux impressions extérieures, que le vent le plus léger ou le froid sont dans le cas de produire un catarrhe ou une affection rhumatismale. Je. luî ai proposé d'appeler M. Baxter, en lui disant que quand un personnage de son importance et dans des circonstances semblables, était même légèrement indisposé^^ il était à propos de faire une consultation. Napoléon m'a répondu : « Cela n'est pas nécessaire ; tous les médecins de France s'assembleraient, qu'ils seraient tous de votre avis et me recommanderaient l'exercice du cheval. Je sais moimême, aussi bien que quelque médecin que ce soit, ce qui m'est nécessaire. C'est le mouvement, la fatigue, Texercice. Si Ton appelait Baxter, ce serait envoyer un médecin a un homme qui meurt de faim au lieu de lui donner un morceau de pain. Je ne m'op-

314 MÉMORIAL DE SÀINTB-HÉLÈNB

pose pas à ce qae vous lui fassiez, si vous le voulez, connaître mon état. Je sais bien qu'ildlra : de V exercice. Tant que le système actuel sera en vigueur, je ne sortirai pas.

Quoi qu'en ait dit Napoléon, j'insistai pour qu'il sortit. « Quoi ! voudriez- vous que je m'exposasse à être arrêté et insulté par une sentinelle, comme Ta été, il y a quelque jours, madame, Bertrand, à six heures dix minutes du soir, et lorsqu'il faisait encore jour? a sa place, la même chose me fut arrivée, attendu que la sentinelle avait les ordres d'arrêter tout le monde. Cela aurait fourni une belle occasion au gouverneur d'écrire à Londres, d'afficher une caricature dans les boutiques de nouveautés, représentant Napoléon Bonaparte arrêté à la porte par une sentinelle qui croiserait la baïonnette sur lui. Cela aurait été fort amusant pour ce ***, et les habitants de Londres en auraient bien ri. Jusqu'à ce que les choses aient été remises sur le pied où elles étaient du temps de Cockburn, et approuvées par les ministres, ou qu'on ait établi quelque chose d'approchant, je ne bougerai pas. Le bill est positif; et il n'aurait pas dû y avoir le moindre changement sans un ordre du régent et de son Conseil privé, signé par le prince ou par lord Liverpool, et non par lord Bathurst. Je considère comme nulles toutes les restrictions qui n'ont pas été faites par eux. On peut certainement tout exécuter en employant la force ; et afin d'éviter d'être insulté, je me suis volontairement renfermé chez moi ; et: jusqu'à ce que j'aie acquis une entière connaissance des mesures

prises pour m'enlever le reste de la liberté qui m'avait été laissée, je ne me hasarderai pas à sortir, ni ne m'exposerai pas au caprice de mon geôlier.

« En m'empêchant de parler aux personnes que je puis rencontrer, cet homme m'a fait le plus grand affront que Ton puisse faire. II est vrai qu'il a retiré cet ordre ; mais s'il a le pouvoir d'imposer des restrictions à sa fantaisie, il peut les renouveler demain sous un prétexte quelconque. Les prétextes ne manquent jamais à celui qui aie pouvoir de faire ce qu'il lui plaît. Vous pouvez lui rapporter ce que je viens de dire, et ajouter que je crois que les intentions de *** et de *** ont été et sont d'abréger mon existence, en me renfermant dans une prison, où une maladie peut facilement se déclarer ; et que ce ne sont pas là celles du prince régent, de lord Liverpool, ni de lord Sidmouth ; car les restrictions imposées sur le moral d'un homme tel que moi, produisent le même effet que la prison, les chaînes et les fers que l'on met aux jambes des condamnés sur les galères. On impose aux voleurs et aux galériens des privations physiques, on en impose de morales aux gens éclairés. Il n'y a pas de petit lieutenant, dans un régiment, qui voulût sortir, s'il était assujetti aux mêmes mesures.

« J'ai demandé à l'ambassadeur : voudriez-vous sortir, sous la condition de ne parler à aucune des personnes que vous rencontreriez, de ne dire que bonjour^ comment s>ous portez-vous ? à moins que cela ne soit en présence d'un officier ? (Il est vrai

316 MÉMORIAL DE SAINTB-hÉlÈNE

qu'il a retiré cet ordre, mais il peut le donner de nouveau, à son caprice.) Voudriez- vous sortir avec la défense de vous écarter à droite ou à gauche de la route ? Voudriez-vous sortir sous robligation de rentrer à six heures du soir, ou de courir le danger d'être arrêté par les sentinelles qui sont aux portes ? Il répondit aussitôt : « Non, je ferais comme vous, je resterais chez moi. » Il y a différentes manières de tuer un homme : par le pistolet, par l'épée, par le poison ou par l'assassinat moral, comme le font, envers moi *** et ***. C'est la même chose quant au résultat, excepté que ce dernier moyen est le plus cruel. Quand l'amiral, qui est un homme dur, était ici, vous vous rappelez combien était différent le genre de vie que je menais. Je sortais à cheval quatre à cinq fois par semaine, je voyais de la société, et j'invitais à diner même des officiers, des dames anglaises et d'autres personnes. J'avais confiance en cet amiral, et jamais le moindre soupçon d'un dessein criminel ne s'est présenté à mon esprit y parce qu'il a^ait la marche droite et sincère ; rien de tortueux ni de tracassier ; quoiqu'il me déplût et que je le trouvasse sévère, j'avais néanmoins confiance à son caractère et à son intégrité. Si j'avais eu l'intention de commettre un suicide, comme l'insinue ce geôlier, je l'eusse exécuté au commencement ; n'étant pas encore accoutumé à cette contrainte, je devais la trouver plus oppressive. Si j'en avais eu l'idée, un pistolet aurait bientôt fait l'affaire. Je n* aime pas la longue guerre. Quel inconvénient est-il résulté de mes promenades à cheval pendant

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNB 317

le temps que Cockburn a commandé ici ? Les intentions de*** sont de m'imposer des restrictions d*unc telle nature, que je sois obligé de m'emprisonner moi-même ou de dégrader mon caractère, et me rendre un objet méprisable aux yeux du monde ; par Va de m'occasionner une maladie qui, dans un corps affaibli par la détention et l'altération des organes, doit être mortelle, afin que j'expire ainsi dans une agonie prolongée qui puisse paraître une mort naturelle. Tel est le plan qui a été formé, et dont l'exécution, ainsi ménagée, est une espèce d'as^ sassinat aussi sûr, mais plus cruel et plus criminel que celui que l'on exécuterait avec le poison ou le pistolet.

« Le seul d'entre nous, ajouta-t-il, qui jouisse d'une apparence de liberté, est Gourgaud ; encore a-t-il été arrêté plus de cinquante fois. Si j'eusse été à sa place, la même chose me serait arrivée. Une fois pourtant, dans le temps que l'amiral commandait, je fus arrêté ; mais il en témoigna son mécontentement, et peu s'en fallut metteça l'isola sotto sopra (qu'il ne mît l'île sens dessus dessous) pour cette circonstance. Je vis clairement qu'il en était réellement fâché, et il prit toutes les précautions nécessaires pour qu'à l'avenir pareille chose n'arrivât plus ; mais cette brute, au contraire, en serait aussi charmée que de tout autre chose qui aurait pour but d'abaisser ou de dégrader mon caractère.

a Je suis bien convaincu, ajouta Napoléon, que la manière barbare dont on me traite sera vengée par la mort de plusieurs Anglais innocents. On peut jus*

318 MÉMORIAL 0E SÀINTE-HBLENE

iiiier les actes les plus atroces en faisant usage des arguments et des doctrines que vos ministres emploient pour prouver qu'il est utile de me retenir ici. N'aurait-il pas été r/fi7e d'assassiner Nelson ou Wellington ? Ne serait-il pas utile k la nation française de se débarrasser des troupes alliées en empoisonnant le pain, et l'eau ? Ce n'est pas V utilité qu'on doit considérer dans un acte, c'est sa justice et sa convenance ; car, selon le premier principe, tout espèce de crime pourrait se justifier par son utilité. C'est Jà la doctrine de T***. »

Bientôt après, sir Hudson Lowe vint k Longwood, et après m'avoir fait diverses questions sur la santé de Napoléon, il me demanda si j'avais eu avec lui quelque conversation particulière au sujet de sa maladie. Je lui fis part de l'entretien qui avait en lieu précédemment entre l'empereur et moi, évitant toutefois de répéter l'expression de bourreau^ dont il s'était servi potir le désigner. Son Excellence lit venir le major Gorrequer pour être présent à une partie de ma réponse, surtout pour entendre celle de lord Amôherst, qu'il dit ne pouvoir croire. Relativement aux intentions que Napoléonjattribuait à certaines personnes, il m'a demandé si j'avais fait quelque réponse. Je lui dis que non. Il a observé que j'aurais pu facilement en faire une, si j'y eusse été disposé ; mais qu'il paraissait que j'avais la même manière de penser que celle que le général Bonaparte attribuait k lord Amsherst, et il me demanda si cela était vrai. J'ai répondu qu'en ma qualité de médecin, j'ai fortement recommandé à

MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 319

Napoléon Texerclce du cheval. Cela ne fit pas plaisir à sîr Hudson Lowe, qui, avec un air d'humeur qui se faisait remarquer par son ton et par ses manières, me réitéra sa question. Je crus devoir lui demander alors la permission de ne point répondre d'uiie manière positive à ses questions, pour m*éviter le désagrément de le voir s'indisposer contre moi, comme cela avait eu lieu dernièrement, à moins qu'elles ne fussent relatives à ma profession ; que, d'ailleurs, mon opinion était de peu d'importance ; que, comme médecin, j'avais fortement recommandé l'exercice.

Sir Hudson Lowe observa qu'il était inutile d'attendre rien de bon d'une personne qui professait des sentiments semblables aux miens ; qu'il n'avait point de confiance en ceux qui entouraient le général Bonaparte. Après une harangue assez longue, dans laquelle il accusa Napoléon de l'avoir calomnié auprès de l'ambassadeur, et d'avoir à dessein attendu la veille de son départ pour le voir, afin que lui, sir Hudson, ne pût réfuter ce qu'il avait avancé, il finit par dire : « Ne pensez-vous pas. Monsieur, que le général Bonaparte m'a traité d'une manière bien inconvenante dans cette affaire ? » Je répondis que l'indisposition de Napoléon l'avait réellement mis hors d'état de recevoir des étrangers, et que même, jusqu'au dernier moment, il avait balancé à recevoir Sa Seigneurie ; que lord Amsherst était resté plusieurs jours à son logement (celui de sir Hudson), et que, pendant ce temps, il devait avoir eu de fréquentes occasions de lui faire connaître toutes les

circonstances de cette aflFaire ; que, sî j'étais bien informé, lord Amsherst l'avait vu, et s'était entretenu longtemps avec lui, après son entrevue avec Napoléon, qui n'avait duré qu'environ deux heures. Cette réponse excita la colère de Son Excellence, qui, me regardant avec une expression que je n'oublierai jamais, me dit : « Si ce n'était pour éviter qu'on en fit un nouveau sujet de plainte, je vous renverrais sur-le-champ de l'île, sans même attendre les ordres du gouvernement. Je n'ai reçu rien d'officiel relativement à vos appointements ; vous n'êtes pas de mon choix ; vous avez seulement la permission de rendre visite au général Bonaparte en qualité de médecin. »

J'ai répondu que j'agissais selon ses propres instructions, en me renfermant dans les sujets relatifs à la médecine. Il me réitéra sa menace de me renvoyer de Sainte-Hélène ; j'y répondis en disant que si l'on prenait ce parti à mon égard, je n'éprouverais pas le plus léger mécontentement.

Après ces explications, sir Hudson se rendit chez le comte Bertrand, où il resta environ une demiheure. A son retour, il m'envoya chercher, et après m'avoir dit que le comte Bertrand avait représenté l'état de la santé du général Bonaparte comme plus inquiétant que je ne l'avais dit moi-même, il m'ordonna de lui en faire un rapport par écrit.

Vers les quatre heures environ, le comte Balmaine, le baron et la baronne Sturmer, sont venus jusqu'à la porte intérieure de Longwood ; ils ont

rencontré monsieur et madame Bertrand, qui, avec le petit Arthur et une bonne, allaient à la promenade. Ils restèrent près d'une heure ensemble à se promener entre le poste de Vigie et la porte intérieure. C'était quelque chose de curieux de voir, pendant tout ce temps, la contenance de sir Thomas Reade. Il se tenait debout devant la porte du capitaine Blackney : tout son corps était en mouvement; il avait à la main un télescope dont il faisait usage. Lorsqu'un brouillard épais venait les dérober à sa vue, ce qui arrivait fréquemment, on le voyait s'épuiser en efforts inutiles pour percer l'intensité de la vapeur.

La visite de sir Hudson Lowe avait pour but, à ce que j'ai appris, d'offrir qu'il fût élevé une baraque sous laquelle Napoléon pût se promener et trouver de l'ombre.

J'ai vu Napoléon le soir. Je l'ai trouvé à peu près dans le même état que le matin. Il m'a dit qu'il avait vu madame Sturmer au moyen de sa lunette d'approche, et il a fait l'éloge de la beauté de son teint et de ses couleurs.

29 septembre, — On a fait un signal pour que le capitaine Blackney se rendît à Plantation-House, J'ai profité de cette occasion pour expédier au gouverneur mon rapport sur la santé de Napoléon, et j'ai demandé de l'eau de mer pour un bain que je veux lui faire prendre.

J'ai vu Napoléon ; il était beaucoup plus gai et plus dispos. Il avait mangé des anti-scorbutiques ;. ses gencives sont en meilleur état. Les extrémités

basses sont les mêmes pour Tenflure, mais elles ne sont pas si douloureuses.

Nous causâmes quelques instants.. II m'a demandé quel saint était mon patron, quel était mon nom de baptême. J'ai répondu que mon premier nom était un nom de famille ; qu'on m'avait nommé Barry, du nom de lord Avonmore, pair d'Irlande. « Mais, dit-il en riant, il faut que vous ayez quelque patron pour plaider votre cause dans l'autre monde. » Je citai mon second nom de baptême. « Ah ! dit-il, dans ce cas il plaidera pour vous. Saint Napoléon devrait bien avoir de la reconnaissance pour moi, et employer, dans l'autre monde, son pouvoir en ma faveur. Personne ne connaissait ce pauvre saint ; il n'avait pas même dans le calendrier de jour désigné pour chômer sa fête. Je le tirai de l'obscurité, et j'engageai le Pape à lui assigner le 15 du mois d'août, qui est l'anniversaire de ma naissance (1).

« Je me rappelle, continua-t-il, avoir entendu, en Italie, un prêtre qui prêchait îiU sujet d'un pauvre pécheur qui avait quitté cette vie. Il racontait que son ame parut devant Dieu, et qu'elle fut obligée de rendre compte de ses actions. Le bien et le mal furent jetés dans les bassins de la divine balance. Le bassin qui renfermait le bien se trouva être

(1) Lorsque, le 15 mai 1785, Mgr de Juigné,archevéqae de Paris, conféra le sacrement de la confirmation à Bonaparte^ il lui demanda son nom de baptême. — Napoléon y dit le futur empereur d'une voix claire et nette. — Mais le prélat fit l'observation que ce saint ne figure pas dans le calendrier. — Il n'y figure pas, Monseigneur, reprit vivement le jeune Bonaparte, par la raison qu il y a plus de saints que de jours dans l'année.

beaucoup plus léger et monta tout à coup. L'âme du pécheur fut donc condamnée à descendre dans le» régions infernales ; elle fut conduite par les anges dans l'abîme sans fond, et remise entre les mains des esprits infernaux, qui la. précipitèrent dans les flammes. Déjà l'élément dévorateur avait saisi ses pieds et ses jambes, il s'élevait jusqu'à ses entrailles. Enfin, mes chers frères, dit le prédicateur, il était plongé jusqu'au fond ; sa tète seule s'élevait encore au-dessus des vagues enflammées, lorsqu'il s'avisa de s'adresser d'abord à Dieu, comme de raison, puis à son saint protecteur : 0 patron! dit-il, jette un regard de bienveillance sur ma pauvre âme, et prends pitié de moi du haut du céleste séjour. Mets dans la balance, du côté ou sont mes bonnes actions, toute la chaux et la pierre que j'ai données pour réparer le couvent de S***. Soii saint exauça sa prière. Il ramassa toute la chaux et les pierres, les jeta dans la balance ; le bien obtint la prépondérance, et l'âme du pécheur prit son vol à l'instant vers le paradis. Vous voyez, par ce que je viens de vous dire, mes chers frères, combien il est utile de faire réparer les couvents ; car sans la chaux et les pierres dont ce pauvre pécheur avait fait présent pour rétablir le monastère, son âme, mes enfants, brûlerait encore dans l'enfer. Et cependant vous êtes assez aveugles pour laisser tomber en ruine le couvent et l'église que vos ancêtres ont bâtis.

(( Dans ce temps-là, continua Napoléon en riant, les moines avaient besoin de faire rebâtir leur couvent, et ils eurent recours à cet expédient pour

se procurer de l'argent, qui après cela leur arriva de tous les côtés. »

Napoléon a ensuite commencé à me* railler sur ma profession. « Vous autres médecins, vous avez il répondre de la vie de tous ceux que vous avez expédiés pour l'autre monde, comme les généraux d'armée.

« Que direz-vous quand on vous demandera compte de la vie des pauvres matelots dont vous avez envoyé les âmes au séjour éternel? Que pourra alléguer en votre faveur le bienheureux chargé de vous protéger, quand l'ange accusateur ^proclamera que vous avez tué telle ou telle personne, en lui administrant des échauffants quand il eût fallu la rafraîchir, et vice versa ; et tant d'autres, morts entre vos mains, parce que vous vous êtes trompé sur la cause de leurs maladies, parce que vous leur avez fait des saignées trop ou trop peu abondantes ; un grand nombre peut-être, que vous considérez comme faisant partie de ce qu'on nomme le bas peuple, et il la guérison desquels vous n'attachiez pas la même importance que s'il eût été question de la santé d'un capitaine ou d'un amiral, ou parce que vous étiez occupé d'une bouteille de vin ou des beaux yeux d'une jolie fille ; ou enfin, parce que vous n'aimiez pas à être dérangé après le drink (ce qu'il dit en anglais) ; aussi distribuiez-vous des drogues, a dritto e a torto (à tort ou à droit); un grand nombre, parce que vous n'étiez pas présent dans le moment où le changement de maladie s'opérait, et où une médecine donnée à temps

MÉMORIAL DB SAINTB-HÉLENB 325

les eût sauvés; combien d'autres, parce que les vivres ne valaient rien et que vous ne vouliez pas vous plaindre y dans la crainte d'offenser les fournisseurs ! »

Je répliquai que consciencieusement j'étais parfaitement en paix avec ma conscience ; que l'homme est sujet à l'erreur, que vraisemblablement je pouvais avoir fait des fautes, mais non pas avec intention; que je n'avais point k me reprocher d'avoir donné morns d'attention aux matelots ou k d'autres qu'aux officiers ; et je m'efforçai autant que possible, voyant que ses discours étaient un peu sérieux, de défendre l'honneur de ma profession. Je lui expliquai ensuite que, dans notre service, les chirurgiens n'avaient rien k craindre des fournisseurs ; et Napoléon a répondu que certainement on devait toujours juger un homme par ses intentions ; mais qu'il y avait des abus dans toutes les parties, et qu'ils provenaient principalement de ce que les personnes étaient intéressées k les maintenir ou incapables de les déraciner, qu'il en avait fait disparaître beaucoup, mais qu'il n'avait pu réussir k les extirper entièrement.

» Je suis d'avis, continua-t-il, que les médecins tuent autant que nous autres généraux. Lorsqu'ils envoient dans l'autre monde, soit par ignorance, soit par méprise, ou pour n'avoir pas bien examiné la nature de leurs maladies, un grand nombre de personnes, il le font avec un aussi grand sangfroid et un calme aussi profond qu'un général que je connais, qui perdit trois mille hommes pour II. 19

s'emparer d*une certaine hauteur qu'il croyait devoir lui être très utile. Ayant réussi dans cette entreprise après plusieurs attaques réitérées, il s'aperçut qu'il s'était trompé et dit froidement : Oh ! ce n était pas cette hauteur que je devais prendre c'est une autre; celle-ci ne peut rnêtre d'aucune utilité; et il revint occuper sa première position. » Je lui dis qu'il semblait penser que les médecins étaient aussi dépourvus de bon sens et de connaissances que Molière et Lesage les avaient représentés. '

Il rit, et dit : « Je crois qu'il y a beaucoup de médecins comme ceux de Molière. J'ai une toute antre opinion de la chirurgie, parce que là vous ne travaillez pas dans les ténèbres ; vous avez au moins la clarté du jour et vos sens pour vous guider et vous prêter assistance. Vous vous rappelez de Sieyès, et vous en avez entendu parler? » Je répondis affirmativement. « Sieyès, continua-t-il, était, avant la Révolution, aumônier d'une des princesses. Un jour qu'il disait la messe, un accident obligea la princesse à se retirer. Son exemple fut suivi par les dames de la Cour, par toute la noblesse, les officiers et les autres personnes, qui y assistaient plus par complaisance que par un véritable sentiment de religion.

Sieyès était très occupé à lire son missel, et pendant quelque temps il ne s'aperçut pas qu'il était resté seul. Cependant, en levant lesyeux de dessus son livre, il remarqua alors que la princesse, les grands et tous les gens dits comA72(? il faut, avaient disparu:

avec un air de mécontentement etde mépris il ferma son livre, quittai' autel, en s'écriant ; je ne dis pas la messe pour la canaille ^ et sortit de la chapelle, laissant le service àTendroit où il se trouvait. Eh bien ! maintenant, dit-il, vous autres médecins, vous laisseriez presque tous un malade à moitié guéri seulement, par la raison que c'est un homme du peuple, »

Il parla ensuite de Larrey, « Larrey, dit-il, est le plus honnête homme et le meilleur ami du soldat que j'ai jamais vu ; vigilant et infatigable dans l'exercice de sa profession, on a vu Larrey sur le champ de bataille, après une action, accompagné d'une troupe de jeunes chirurgiens, s'efforçant de découvrir quelques signes de vie dans les corps étendus sur la terre. On trouvait Larrey dans la saison la plus dure, à toutes les heures du jour et de la nuit, au milieu des blessés ; il permettait à peine un moment de repos à ses aides, et il les tenait continuellement à leur poste. Il tourmentait les généraux, et allait les éveiller pendant la nuit, toutes les fois qu'il avait besoin de fournitures ou de secours pour les blessés ou les malades. Tout le monde le craignait, parce qu'on savait qu'il viendrait sur-lechamp se plaindre à moi ; il ne faisait la cour à personne, et il était l'ennemi implacable des/bwrnisseurs » (1).

En parlant du service à bord des bâtiments de

(1) Napoléon, dans son testament daté de LongAvood le 16 avril 1821, a consacré de sa main au baron Larrey ce souvenir si glorieux : « Je lègue au chirurgie» en chef Larrey 100,000 francs. C'est l'homme le plus vertueux que j'aie connu. »

guerre, en mer et pendant Thiver, je remarquai que les matelots étaient plus a portée de se chauffer que les officiers. « Pourquoi cela ? dit Napoléon. — Parce qu'ils jouissent de Tavantage de profiter du feu de la cuisine (galley), où ils peuvent se chauffer et se sécher. — Et pourquoi les officiers n'ont-ils pas le même privilège ? — Parce qu'il serait inconvenant que les officiers se mêlassent familièrement avec les simples matelots. — Ah! voyez la morgue aristocratique! s'écria Napoléon. Eh bien, dans mes campagnes, j'avais coutume d'aller sur les lignes, dans les bivouacs ; je m'assayais auprès du simple soldat, je causais, je riais et je plaisantais avec lui. Je me suis toujours fait gloire d'être l'homme du peuple. — Permettez-moi de vous faire observer qu'un homme, dans la position élevée où vous étiez, pouvait faire, sans inconvénient, ce qu'un officier subalterne ne ferait pas, surtout k bord d'un bâtiment. Cette familiarité produirait un mauvais effet etpourrait contribuer au relâchement de la discipline — La morgue aristocratique ! toujours la morgue aristocratique ! Votre nation est bien la plus aristocratique du monde. Si j'eusse été un de ces princi- /?io«/ d'Allemagne, votre oligarchie ne m'aurait jamais envoyé ici. Mais parce que j'étais ITiomme du peuple, parce que je me suis élevé du dernier rang au plus grand pouvoir, sans l'aide de l'aristocratie ou des droits héréditaires ; parce que je n'ai pas été précédé par une suite d'aïeux ou de petits princes; parce qu'enfin je n'étais pas un des leurs, ils ont pris le parti de m'opprimer et de m'humilier autant qu'il

a été en leur pouvoir. Les lords Bathurst et Castlereagh, placés au bas deT échelle aristocratique, sont ceux qui ont fait prendre toutes les mesures relatives à ma détention ici. John Bull comprendra un jour que je suis opprimé parce que je sors du peuple, et afin d'empêcher qu'aucun ne tente de s'élever au niveau de l'aristocratie. »

Il finit par observer que le gouverneur se fait toujours accompagner d'une personne quand il se rend chez Bertrand, dans le dessein, à ce qu'il suppose, de faire attester par un témoin tout ce qu'il jugera à propos d'affirmer ; que probablement il dresse, de chacune de ses visites, une sorte de procès-verbal qu'il fait signer ensuite par celui qui l'accompagne ; que pour éviter toute communication avec lui, il avait ordonné à Bertrand de lui écrire officiellement, et de faire mention dans ses lettres des motifs de plaintes qu'on pourrait avoir, comme des choses qui seraient nécessaires.

30 septembre. — Napoléon était a peu près dans le même état. Je suis allé à Plantation-House faire mon rapport : sir Hudson Lowe était sorti ; à mon retour, je l'ai rencontré a Longwood. Je lui ai donné des nouvelles de la santé de Napoléon, et, en réponse à plusieurs de ses observations, je lui ai dit qu'il n'y avait rien de vraiment dangereux ; mais que les enflures œdémateuses aux extrémités, quand elles avaient lieu chez un homme de l'âge et du tempérament de Napoléon, donnaient matière k des craintes, et qu'elles étaient souvent des avantcoureurs dé l'hydropisie.

Son Excellence m'a dit que le principal objet de sa course à Longwood avait été d'obtenir une réponse du comte Bertrand à une offre qu'il avait faite le 22 du mois, de construire une baraque, longue de soixante-dix pieds, qui formerait une galerie provisoire pour s'y promener, jusqu'à ce qu'il arrivât une réponse d'Angleterre relativement à la construction d'une nouvelle maison ; que, pour toute réponse, le comte Bertrand s'était contenté de hausser les épaules; que, d'ailleurs, il avait montré peu de modération dans ses discours, et n'avait pas demandé une ou deux choses seulement ; mais qu'il avait insisté pour que toute chose fût remise sur le même pied que du temps de sir George Cockburn ; que, si l'on n'accordait pas à Napoléon la liberté de recevoir les personnes qui viendraient à Longwood, il était décidé à ne point sortir de l'intérieur de son appartement; qu'il voulait jouir de la faculté d'aller et de venir librement dans l'île, d'entrer dans toutes les maisons qu'il lui jugerait convenable; enfin, d'écrire et de recevoir des lettres sans que personne pût y mettre obstacle. Il me demanda ensuite si j'avais entendu tout ou partie de la conversation que Napoléon et Bertrand avaient eue avec les commissaires. Je répondis que non. Son Excellence a dit que cela était très extraordinaire, attendu que le général Bonaparte avait fait quelques remarques très importantes a M. Balcombe au ^ujet de ces commissaires.

J'ai revu Napoléon le soir. Il s'est plaint d'avoir mal aux dents et aux joues ; il attribuait cette dou-

leur à une promenade d'environ dix minutes qu'il avait faite dans le jardin. Je lui ai proposé de consentir k ce qu'on construisît la baraque. Il m'a répondu qu'il avait besoin d'exercice en plein air et non sous une galerie ; qu'il en avait fait faire une, longue d'environ une lieue, en France, mais que cela n'avait pas répondu a son attente; d'ailleurs, qu'en été la salle de billard était tellement échauffée par les rayons du soleil, qu'a cinq heures il était impossible d'y rester ; qu'une baraque en bois serait encore pire ; qu'en conséquence il était absolument inutile de la construire, attendu qu'il ne désirait point d'autre ombrage que celui des arbres.

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