‹ Napoléon en exilChapitre 2 sur 6 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

i"** octobre 1817, — J'ai vu Napoléon, à huit heures du matin, dans sa chambre a coucher. Il s'est plaint d'une douleur sourde {do/ore sordo) dans la région hypocondriaque droite, immédiatement au-dessous des cartilages des côtes ; il ma dit avoir éprouvé, hier matin, pour la première fois, dans l'épaule droite, une sensation pénible, qui ressemblait plutôt à un engourdissement qu'à une douleur ; une légère disposition à tousser, un défaut de repos la nuit. Il a dit qu'il sentait comme un besoin d'appuyer ou de presser son côté contre quelque chose {^orrei appoggiarmi sopra o contra qualche casa) ; les gencives spongieuses et les jambes un peu enflées; pulsations, 68; l'appétit assez bon; il a dit sentir, du côté droit, quelque chose qu'il ne sentait pas auparavant. Je lui ai dit que je croyais cet effet produit par une rétention dans les régions infé-

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Heures de Fabdomen, et qu'il me paraîtrait convenable qu'il prît une médecine ; que si le foie était attaqué, maladie très commune dans Tîle, et que le mal fit des progrès, il serait accompagné d'autres symptômes, et qu'alors on pourrait douter que ce ne fût une hépatitis; que, dans ce cas, il serait nécessaire d'avoir recours à des remèdes convenables; que je lui prescrivais, au préalable, la diète et l'abstinence du vin. Il secoua la tête lorsqu'il entendit parler de médecine. Je lui ai dit que s'il était menacé de Yhépatitisy il ne devait pas négliger de prendre médecine, parce que s'il n'en faisait pas usage à temps, cela pourrait mal tourner pour lui. Il répondit : « Almeno ai^ro questa consolazione che la mia morte sara un disonore elerno alla nazione ing/esCy qui m'a envoyé ici dans ce climat pour mourir sous les mains d'un***. » J'ai observé qu'il ne devait pas hâter sa mort en refusant de prendre les remèdes nécessaires. Il a répondu : « Ce qui est écrit est écrit, » Jetant ses regards vers le ciel: a Nos journées sont comptées, » J'ai répondu que, d'après cette doctrine, tous les secours de la médecine seraient inutiles. Il n'a fait aucune réponse.

Quant à la diète et à l'abstinence du vin, il a observé qu'il n'avait jamais de sa vie commis d'excès dans le boire ni dans le manger ; qu'il ne buvait que très peu de vin, mais que ce peu lui était absolument nécessaire, attendu qu'il se trouvait toujours mieux après l'avoir pris, et qu'il était convaincu que, s'il renonçait à cet usage, il dépérirait rapide-

ment. Il prit ensuite un bain d'eau salée, et s'entretint avec moi de sujets de médecine.

2 octobre. — Napoléon s'est senti soulagé par le bain d'eau salée d'hier soir. Il n'a pas reposé; je lui ai recommandé l'exercice à cheval.

J'ai vu Napoléon à dix heures dans son lit ; ses jambes étaient un peu plus enflées que le matin. Il aurait pris un autre bain, mais il n'y avait point d'eau. Il n'avait presque rien mangé, et il souffrait d'un léger mal de tête.

3 octobre, — J'ai examiné le côté droit du malade, et je me suis aperçu qu'il était, au toucher, plus dur que le gauche. Il y avait aussi une enflure évidente et visible, qui, sous la pression, lui causait une certaine douleur. Napoléon a dit qu'il avait fait cette observation depuis deux mois, qu'il n'y avait pas pris garde, et qu'il avait attribué cette enflure à l'obésité, mais que maintenant cette grosseur étant accompagnée de douleurs, il imaginait qu'elle pouvait avoir quelque rapport avec un engorgementdu foie (1).

J'ai recommandé le calomel, les frictions aux extrémités, l'usage fréquent de la brosse aux frictions, un bain chaud d'eau salée, la continuation d'antiscorbutiques, un gargarisme, l'exercice du cheval, etc. Napoléon m'a dit que le gouverneur avait écrit hier au comte Bertrand, pour le prévenir que Napoléon était le maître de s'écarter de la route, et de se promener dans la vallée, mais que la même

(1) Comme ce n'est pas rintention de l'auteur de fatiguer le lecteur par un journal médical, on ne continuera à détailler les symptômes que lorsque cette remarque deviendra absolument nécessaire.

faculté ne s'étendrait pas à ses officiers, s'ils nétaient avec lui. « C'est une pure tracasserie, me dit-il lorsque je l'engageai à profiter de cette permission ; cela ne ferait que m'exposer à des insultes plus sérieuses, car les sentinelles ne me connaissent pas personnellement, et tout bon soldat qui voudrait, pour ne pas être responsable de ce qui pourrait arriver, remplir son devoir avec exactitude, dirait : Halte-là ! Le général Bonaparte estil parmi vous? Vétes-vous ifoiis-mémep Si cous Têtes, s^ous poussez passer. Ainsi du reste. Vous voyez que j'aurais le désagrément d'être obligé de rendre compte de moi-même à chaque factionnaire que je trouverais sur mon chemin, pour peu qu'il voulût exécuter sa consigne à la rigueur. D'ailleurs le gouverneur n'a pas plus de droit d'exercer ses actes arbitraires sur questi signori que sur moi. L'espèce de convention qu'ils ont signée, ne les assujettit qu'aux mesures qui peuvent être prises à mon égard, et ils ne partagent ma captivité qu'à ces conditions. D'un autre côté, je lui conteste, à moins qu'il ne produise des ordres positifs, signés du prince régent ou de ses ministres, le droit qu'il s'arroge d'étendre le cercle des mesures de sécurité et de précautions que l'amiral Cockburn a jugé à propos de prendre, et qui ont été approuvées par son gouvernement ; car enfin, s'il se croit suffisamment autorisé à en agir selon son caprice ou sa mauvaise humeur, à changer a chaque instant de conduite, à augmenter, sous le plus léger prétexte, ses moyens de rigueur et de surveillance, qui me

répondra qu'il ne fasse à l'avenir pis qu'il n'a (ait par le passé ?

« C'est là une des raisons qui m'ont empêché de prendre l'exercice de la promenade. Je ne veux donner, par ce moyen, aucune nouvelle prise sur moi, et ôter ainsi l'occasion d'exercer un pouvoir despotique à mes dépens. Je ne veux pas me soumettre aux fantaisies d'un homme qui ne jouit pas de ma confiance et qui est mon ennemi personnel ; sans compter que si je me déterminais à sortir, je ne voudrais pas le faire sans avoir envoyé, au préalable, Gourgaud s'assurer s'il n'y aurait aucun danger d'être arrêté et insulté par les sentinelles. »

Je lui ai demandé la permission de faire venir M. Baxter pour le voir. Il m'a répondu que si les symptômes de sa maladie devenaient plus alarmants, comme il y avait tout apparence, il y consentirait volontiers, pourvu que sir Hudson Lowe n'y entrât pour rien ; Che non sene mischia mai.

4 octobre, — Je suis allé à Plantation- House porter le bulletin de la santé de Napoléon, comme j'ai ordre de le faire. Après l'avoir lu , le gouverneur me dit que j'entrais dans trop de détails, et que j'eusse à en faire un autre qu'il pût rendre public. Ensuite il a ajouté qu'il avait reçu du comte Bertrand une longue lettre contenant des arguments semblables à ceux que j'avais coutume d'employer, et parmi lesquels il y avait une allusion à lord Liverpool ; ce qui, joint aux circonstances qui avaient eu lieu depuis quelque temps, avait Tair de se ràppor-

ter à quelque correspondance secrète. J'ai dit que Napoléon avait toujours déclaré qu'il croyait les lords Liverpool et Sidmouth plus favorablement disposés à son égard que la plupart des ministres anglais, que, dans le fait, je ne Tavais jamais entendu se plaindre d'aucun des ministres anglais nominativement, excepté des lords Bathurst et Castlereagh.

5 octobre. — J'ai vu ce matin Napoléon, qui était à peu près dans le même état que les jours précédents. Le comte Montholon, le comte Balmaine et le capitaine Gor ont eu ensemble une longue conversation.

6 octobre, — Napoléon était dans le même état. Je lui ai de nouveau recommandé très fortement l'exercice, et je lui ai dit que, s'il différait davantage, l'enflure des jambes pourrait augmenter au point de le rendre incapable de sortir ; que, s'il montait à cheval et se donnait du mouvement, j'étais convaincu que ce gonflement, qui se faisait remarquer aux extrémités inférieures, disparaîtrait bientôt. II en convint ; mais il déclara que jusqu'à ce que les choses fussent remises sur le pied où elles étaient du temps de sir George Cockburn, ou à peu près, il ne sortirait pas ; qu'il était résolu à ne laisser aucune prise à un homme qui pouvait, à son gré, ordonner qu'on lui bandât les yeux pour l'empêcher de voir; que la contrainte qu'on lui imposait avait plutôt pour objet de l'affecter au moral qu'au physique, qu'il ne pouvait aller se promener dans le bois lorsqu'il le voulait, et que, considérant l'homme auquel

il avait affaire, il était convaincu que s'il s'y hasardait le gouverneur trouverait bientôt un prétexte pour lui causer de nouvelle vexations, et qu'il ne voulait pas se mettre dans le cas d'en éprouver ; qu'enfin il ne voulait pas sortir que les choses ne fussent remises sur le pied où elles étaient auparavant, parce qu'autrement ce serait consacrer en quelque sorte la tyrannie du gouverneur.

J'ai pris la liberté de lui représenter qu'il ressemblait à up homme qui tombe dans le iond d'un précipice, et qui refuse de se saisir d'une corde qu'on lui tend et qui peut le sauver d'une mort inévitable (1). Il se mit à rire de cette comparaison, et dit : Que les destins s* accomplissent y nos journées sont comptées.

7 octobre. — Napoléon, toujours dans la même situation sous le rapport de la santé, disait que le gouverneur semble croire et peut-être veut persuader aux autres qu'il a envie de se détruire. « Si j'avais eu cette intention, a-t-il continué, je me serais jeté depuis longtemps sur la pointe d'une épée, et je serais mort en soldat; je ne suis pas assez fou pour détruire moi-même ma santé graduellement, et expirer ensuite après une longue et douloureuse agonie. Je nai jamais aimé la longue guerre. Il n'est pas de mort, sous quelque aspect qu'elle puisse se présenter, que je ne préférasse ii la honte de dés-

(1) Le lecteur conviendra avec moi qu'en ma qualité de médecin consul* tant j'étais obligé d'emplover tous les moyens que je croyais convenables

Ï»ottr déterminer mon malade à faire usage des remèdes c{ui pouvaient e soulager ; et c'était sous ce rapport seulement que j'insistais pour qu'il prit l'exercice qui lui était nécessaire.

honorer et avilir mon caractère. Un homme qui a été capable d'établir les mesures restrictives du 9 octobre et du 14 mars pour gêner ma liberié, peut bien les remettre en vigueur, même faire pis encore par la suite, selon son caprice ou ses craintes imaginaires. Si je me déterminais à sortir et que je fusse insulté par une sentinelle, cela produirait sur moi et sur ma santé un ravage pire que les six mois de contrainte que je m'impose. Mais cet homme n'est point susceptible d'apprécier les souffrances morales, parce qu'il est incapable de les ressentir lui-même ; son ame n'a pas le degré de sensibilité convenable. Il croit tenir quelque déserteur ou caporal corse. C'est un mélange d'imbécillité et d'astuce. Si je me décidais à sortir, il ne se passerait pas une semaine peut-être que, par des voies obliques et tortueuses, il n'insinuât aux commissaires que j'abuse de la permission qui m'a été accordée. »

Le comte Bertrand a remis au capitaine Blackney un gros paquet cacheté à l'adresse du comte de Liverpool, et c'est fait donner un reçu.

J'ai communiqué à sir Hudson Lowe la substance de ce que Napoléon m'a dit; j'ai répété que toutes les fois que sir George Cockburn faisait des règlements relatifs aux Français, il avait l'habitude de les discuter avec les comtes Montholon et Bertrand, et que, par ce moyen, l'exécution des mesures qu'il se croyait obligé de prendre n'éprouvait aucune difficulté. Sir Hudson me répondit que ses propres mesures avaient été approuvées par le gouverne-

ment anglais, et que la plupart des lettres qu'il en avait reçue portaient que le prince régent trouvait bon que telle ou telle mesure eût été prise.

8 octobre. — Napoléon s'est promené pendant un court espace de temps dans le jardin. Comme il avait perdu depuis quelque temps l'habitude de faire de l'exercice, il s'est trouvé si fatigué, qu'il a été obligé de s'asseoir sur les degrés en face de la galerie vitrée. Il était cependant plus gai et mieux disposé qu'hier, et il a éprouvé un mieux sensible, qu'il faut attribuer aux bains d'eau salée qu'il a pris et aux autres remèdes dont il a bien voulu faire usage.

9 octobre, — Napoléon n'était pas aussi bien portant. 11 s'est plaint de ressentir aux extrémités inférieures des douleursque j'attribue au froid qu'il a éprouvé hier. La nuit ne s'était pas écoulé tranquillement. <( J'étais dans l'intention de vous envoyer chercher ce matin de bonne heure, m'a-t-il dit ; mais ensuite je me suis dit à moi-même : Ce pauvre diable de docteur a été toute la nuit au bal et a besoin de dormir. Si je le trouble dans son soinmeil, il aura les yeux si pesant et les idées si confuses, qu'il ne sera en état de bien juger mon état. Bientôt après, j'ai transpiré abondamment, et je me suis senti soulagé. »

Lorsque je l'eus quitté, il se recoucha et resta au lit pendant quelques heures.

iO octobre, — Napoléon m'a paru aujourd'hui assez mal disposé; ses jambes étaient pourtant un peu moins enflées, etc. «Le gouverneur, m'a-t-il dit, est

allé hier chez Bertrand, et a témoigné le désir d'accommoder les choses; mais il a si souvent agi ainsi, sans en venir à aucune conclusion, qu'il en sera sans doute de même cette fois-ci. J'ai ordonné k Bertrand d'envoyer chercher le petit major (Gorrequer, de lui expliquer l'affaire et de lui dire ce que nous voulons ; je suis d'avis que la seule garantie que je puisse avoir pour ma vie, consiste à établir des relations journalières avec les officiers de l'armée, de la marine, et avec les habitants ; car si ces rapports eussent existé auparavant, le gouverneur n'aurait pas pu, sans compromettre gravement sa responsabilité morale, continuer pendant si longtemps ses vexations, quoique le lieu où nous sommes renfermés soit petit et misérable, et que les habitants puissent être considérés comme autant d'esclaves du pouvoir arbitraire ; néanmoins l'opinion publique aurait été encore de quelque poids, le bruit s'en serait répandu en Angleterre, et John Bull n'eût pas souffert une conduite si déshonorante pour son pays. Ce que je veux, c'est qu'on ne fasse relativement à ma personne, ni mystère, ni secret; partout ou il y a du mystère, il y a de mauvaises intentions. Si chaque chose se faisait de manière à pouvoir être publiée, tout serait tellement en régie, qu'on n'aurait plus besoin de publicité. Il me serait indifférent que la maison où je suis fût de verre. Les procédés qu'on a envers moi devraient être de nature k pouvoir être connus de tout le monde.

« Vous vous rappelez que du temps où l'amiral commandait ici, ou n'a jamais pensé à envoyer en

Angleterre aucune réclamation, parce que notre situation était supportable et qu'on pouvait s'y accoutumer. J'ai témoigné à Bertrand le désir de recevoir des visites, et je lui ai dit de faire connaître au gouverneur qu'il peut aisément arranger cette affaire, en envoyant lui-même la liste des personnes auxquelles il permettra de venir à Longwood, et de lui demander qu'on ne fasse point d'insinuations pour les empêcher de venir, comme on l'a fait jusqu'à présent. Nous pouvons envoyer tout ce qu'il nous plaît en Europe, et nous Tavons toujours pu. Quant aux commissaires, comme c'est une affaire de police, je lui en laisse la disposition. Je lui ai déjà dit que je recevrais avec plaisir celui d'Autriche avec sa femme, de même que le commissaire russe, tous deux comme simples particuliers, si cependant des raisons politiques ne s'y opposent pas ; je n'y attache aucune importance, quoiqu'il n'y ait rien de plus ridicule que de voir ces envoyés ne pouvoir passer la porte intérieure de Longwood, quand, toutefois, on leur permet d'aller jusque là, et qu'on les empêche d'avoir avec nous des conférences aussi longues et aussi fréquentes qu'il leur plaît, ce qui doit attirer sur l'auteur de cette absurdité le ridicule et le mépris de tous ceux qui en sont témoins. Tout mon désir est qu'on explique bien clairement, et qu'on fasse bien comprendre à ces commissaires, que des raisons politiques seules empêchent qu'ils ne soient reçus à Longwood, et qu'on ne leur en impose pas par un amas de mensonges, comme ceux qu'on leur a faits jusqu'à ce jour. On

assure que le gouverneur leur a dit que tout provenait de ma faute, et que j'avais refusé de les voir; qu'il ne se passe pas une semaine sans que cet homme ne leur fasse des insinuations, et avec tant de mystère, qu^ils se croient à Vepise ou à Raguse, et non pas dans une colonie anglaise. Chaque semaine on remarque qu'ils ont abusé de tel ou tel privilège. Rien n'est plus capable de faire naître la haine parmi des hommes quece système perfide d'incrimination, surtout lorsque les accusations partent de quelqu'un de puissant, parce qu'on ne peut les repousser, ni y répondre. A l'égard des étrangers, je souhaite que toutes les fois qu'un bâtiment arrivera, il forme une liste de ceux à qui il permettra de venir ici ; mais que cette liste soit nombreuse, et non pas composée seulement de quelques-uns des favoris. Que si, parmi les personnes qui paraîtraient vouloir me visiter, il s'en trouvait dont il soupçonnât la droiture et les intentions, qu'il le dise franchement, et qu'il ne les porte point sur la note. Si je consens k voir des étrangers, ce sera de mon propre mouvement, et non parce qu'il le voudra. Qu'il en agisse ainsi, qu'il cesse de faire ses insinuations, et surtout de tenir une conduite mystérieuse, et je serai satisfait.» J'ai eu ensuite une conversation avec l'empereur sur Talleyrand. « Quand je suis revenu d'Italie, me dit-il, j'allai demeurer dans une petite maison de la rue Chantereine (ace que je crois). Quelques jours après, la municipalité de Paris ordonna qu'on la nommat me de la Victoire. Chacun s'empressait de pie témoigner combien la nation était reconnaissante des

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efforts que j'avais faits pour vaincre ses ennemis et lui acquérir de la gloire. On proposa de me donner un magnifique hôtel à Paris, et une superbe terre. Quoique j'eusse trouvé les moyens de payer Tarmée pendant l'espace de deux ans, payé même l'arriéré de la solde, et envoyé plus de trente millions au bon trésor de France, le fait est que ma fortune s'élevait à peine à trois cent mille francs. Le Directoire, déterminé sans doute par un sentiment de jalousie, ne voulut pas consentir au don qu'on se proposait de me faire, sous le prétexte que mes services n'étaient pas de nature à être récompensés par de l'argent (1). Chacun cherchait à me voir. L'enthousiasme était à son comble. Cependant je fréquentais peu de personnes, excepté Kléber, Desaix, Caffarelli et quelques savants. Le Directoire me donna une fête splendide. Talleyrand m'en donna une autre. Je ne restai que peu de temps à l'une et à l'autre de ces fêtes. On me donna ensuite le commandement de l'armée d'Angleterre, qu'on ne nomma ainsi quepour tromper vos ministres sur sa destination réelle, qui était l'Egypte.

(1^ Au numéro 60 delà rue Chaiitereiac,à rextrémité d'une large et belle avenue, s'élevait, au milieu d'un grand jardin, un hôtel bâti par l'architecte Ledoux, pour le marquis de Condorcct. En 1791, cet hôtel était la propriété de Julie Carreau lorsqu'elle épousa Talma. Cet hôtel fut cédé ensuite à Joséphine de Beauharnais, et c est là que le général Bonaparte vint habiter après son mariage, et c'est de là aussi qu'A partit pour aller se mettre à la tête de l'armée d'Italie. Lorsqu'il revint du" congrès de Rastadt, le 4 décembre 1797, le corps municipal, l'administration du département, les Conseils, cherchèrent à l'envi a lui donner des preuves de la reconnaissance nationale. Un comité du Conseil des Anciens rédigea l'acte pour lui faire don de la terre de Chambord ; mais le Directoire, on ne sait pourquoi, s'alarma de cette proposition et la délibération fut écartée. C'est alors que la municipalité de Paris, plus indépendante que les Conseils, prit un arrêté en date du 28 décembre 1797, qui donnait le nom de la Rue de la Victoire à la rue Chantereine.

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« Talleyrand fut envoyé ensuite en Angleterre ; mais comme, dans le temps des excès de la Révolution, on le suspecta, il s'enfuit en Amérique, où il resta jusqu'après le 12 vendémiaire, époque à laquelle il fut rayé de la liste des émigrés. Il s'insinua dans la confiance du Directoire. Il eut une correspondance fort étendue avec moi. C'était alors la coutume de célébrer l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à laquelle Talleyrand souhaitait quej'assistasse; je répondis que je n'avais pas de fonction publique, que je n'aimais pas les cérémonies; qu'on célébrait les victoires par des fêtes, mais qu'on versait des larmes sur les victimes demeurées sur le champ de bataille; que la célébration de la mort d'un homme ne pouvait ètreque la politique d'une faction, mais non pas celle du gouvernement. Talleyrand soutint cette odieuse opinion, que tout action était juste lorsqu'elle avait un but politique ; que tous les pays du monde s'étaient toujours réjouis de la mort des tyrans; et il ajouta qu'on espérait que j'y serais présent. Après une longue discussion, on convint que l'Institut s'y rendrait en corps, et que j'en ferais partie, comme membre de la classe des Sciences à laquelle j'appartenais. Quoique j'évitasse de me rendre l'objet d'une attention trop marquée de la part du public, la multitude, qui paraissait ne pasre* marquer le Directoire, mais qui avait attendu pour me voir sortir, remplit l'air des cris de ifiçe le général de r armée (T Italie! Jamais il n'y eut de général plus aimé de ses troupes que je ne Tai été.

« Pour vous montrer la confiance que j'avais dans

les sentiments de Tarméc, dît-il, je n'ai besoin que de vous raconter un événement qui sera recueilli par l'histoire. Cinq k six jours après mon débarquement à Cannes, l'avant-garde de ma petite armée rencontra les postes avancés d'une division qui marchait de Grenoble contre moi. Cambronne, qui commandait mes troupes (1), voulut leur parler; mais ils ne voulurent pas l'entendre. Ils refusèrent aussi de recevoir Raoul, (2) que j'envoyai ensuite. Quand on m'en eut fait le rapport, j'y allai moi-même avec quelques soldatsde ma Garde, les fusils renversés, et je criai : Que le premier d'entre i^ous qui çeut tuer son empereur s'approche; le {^oilà. Ce peu de mots produisit l'effet d'une commotion électrique, et le cri de i^içe V empereur ! retentit parmi les rangs ; la division et mes Gardes fraternisèrent, tous vinrent me rejoindre, et nous marchâmes ensemble sur Grenoble. Quand nous fûmes auprès de cette ville, La Bédoyère, jeune colonel, vint me rejoindre avec son régiment. Je trouvai à Grenoble le régiment dans lequel, vingtcinq ans auparavant, j'avais été capitaine, et quelques autres rangés en bataille, pour s'opposer à ce que je pénétrasse dans la place. Ils ne m'eurent pas plus tôt aperçu qu'on entendit de toutes parts les cris de \fi{>e r empereur ! qui furent répétés non-seulement par les troupes, mais par la totalité de la garde nationale et de la population : les portes fu-

(1) Cambronne avait accompagne l'Empereur à l'Ile d'Elbe avec environ trois cents hommes.

(2) Le capitaine d'artillerie Raoul qui faisait partie de la petite troupe revenue de l'Ile d'Elbe.

rent abattues, et j'entrai en triomphe. J'avançai vers Lyon, où les troupes chargées de défendre cette ville contre moi se rangèrent sous mes étendards. »

Tandis que Napoléon était assis sur les degrés de la galerie vitrée, il aperçut M. Stokoe, qui se promenait avec moi dans le jardin. Il le fit venir auprès lui, et lui fit quelques questions en italien.

Sir Hudson Lowe et le major Gorrequer sont allés aujourd'hui chez le comte Bertrand et y sont restés quelque temps.

Sir Thomas Reade m'a dit que sir Hudson Lowe avait reçu de Bertrand un paquet cacheté adressé à lord Liverpool, qu'il était dans l'intention d'expédier, quoiqu'il fût certain qu'il renfermait des plaintes contre lui; mais qu'il ne s'en inquiétait guère; que les choses en iraient beaucoup mieux sans ces damnés de commissaires, etc. Il m'a ensuite demandé si j'avais eu une longue conversation avec eux. Je lui ai répondu que la conversation avait été très courte; que j'avais observé, depuis quelque temps, un changement marqué dans leur conduite envers moi ; qu'au lieu de me faire un grand nombre de questions comme auparavant, ils ne parlaient qu'avec beaucoup de réserve, et que leurs discours ne roulaient que sur des lieux communs. Il m'a dit qu'il était très vraisemblable que les commissaires faisaient connaître aux Français ce que contenait un bulletin de la santé du prisonnier, puisqu'ils avaient assuré que Napoléon était beaucoup plus mal que je ne le prétendais d'après mes rapports.

Le major Gorrequer est venu à Longwood après

le signal donné, et a eu une longue conférence avec le comte Bertrand.

11 octobre, — J'ai vu Napoléon dans son Ht, à sept heures du matin. Il s'est plaint de n'avoir pu reposer pendant la nuit, et de soufTrir d'uhe augmentation de douleur dans le côté et dans l'épaule. Les palpitations étaient revenues, etc. ; ce qu'il attribuait et probablement avec raison, à ce qu'il était resté assis au soleil pendant quelque temps, la veille. Je lui ordonnai les remèdes convenables ; il en mit quelques-uns en pratique.

Je l'ai vu de nouveau k trois heures. Il avait pris un bain chaud, et s'en était trouvé très soulagé; son appétit était considérablement diminué.

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood, et paraissait très occupé a mesurer les distances qui existaient d'une sentinelle à une autre.

Un bâtiment est arrivé du Cap avec des provisions et une malle de l'Angleterre.

12 octobre. — J'ai vu Napoléon, qui avait les pieds dans un seau d'eau chaude. Il m'a dit qu'il se sentait mal à son aise et qu'il était de mauvaise humeur.

Sir Hudson Lowe a eu une longue conférence avec le comte Bertrand. Ce dernier s'est plaint de l'obligation dans laquelle on se trouvait de n'envoyer aucune lettre aux personnes demeurant à Sainte- Hélène, sans qu'au préalable elle ne lui fût remise décachetée ; que cette contrainte était un acte véritablement humiliant et parfaitement inutile. En effet, si Napoléon voulait expédier secrètement une lettre pour l'Angleterre, ou entretenir une correspondance

suspecte avec un ou plusieurs habitants de Tile, qui rempécllenit de se servir du moyen qui lui était offert, puisque hû, Bertrand, avait la faculté d'inviter à Longwood un eertain nombre de personnes, et de les garder là pendant i|«elques heures, comme le gouverneur disait qu'il était âmm& Tintention de le lui permettre? qu'alors il serait facile de saisir le moment de cette réunion pour remettre des Retires ou des renseignements à ceux qu'il croirait incapeUes de le trahir, ou au moins de le compromettre ; qu^Userait ridicule d'expédier par TofScier d'ordonnance une lettre cachetée contenant des renseignements suspects, par la raison que cette lettre, au moindre soupçon, pouvait être retenue et décachetée, et que ce serait causer du désagrément à la personne à qui on l'aurait adressée. Cependant, sir Hudson Lowe ne voulut pas entendre ce raisonnement. Le comte Bertrand lui fit aussi part que l'empereur considérait comme la seule garantie qu'il pût avoir de sa vie, une libre communication avec les habitants. Quand le major Gorrequer se fut rendu, le 10, chez le comte Bertrand, ce dernier lui dit que les procédés du gouvernement avaient été si extraordinaires, enveloppés de tant de mystères et d'obscurités que quelques-uns des officiers du 53* régiment, s'imaginant qu'il pouvait être question d'un projet criminel, leur avaient fait entendre qu'ils ne devaient rien craindre, parce que, dans ce corps honorable, on ne trouverait ni assassin, ni exécuteur des hautes œuvres; que sir Georges Cockburn avait dit, presque aussitôt après l'arrivée de Napoléon : « Si je

place des sentinelles partout, et que je prenne telles ou telles mesures, cet homme va s'enfermer et ne sortira plus de sa maison : il ne vivra pas dans six mois. Je ne veux pas être l'assassin de qui que ce soit ; je veux arranger les choses de manière à ce qu'il jouisse d'une certaine liberté, et prendre en même temps les précautions convenables pour qu'il ne puisse pas s'échapper de Tîle. Voilà tout ce que je puis faire pour concilier les devoirs de ma place avec le désir que j'ai de rendre moins désagréable au prisonnier le séjour de Tile. »

i4 octobre, — Ce matin, lorsque je me présentai, comme à l'ordinaire, pour rendre visite à Napoléon, on me dit qu'il était endormi, et qu'il avait fait dire que je descendisse chez le comte Bertrand. J'ai eu un entretien avec ce dernier ; il m'a dit que l'empereur avait été instruit que j'avais l'habitude d'écrire le bulletin de sa santé chaque jour, ou quelquefois à des dates antérieures; qu'il exigeait qu'on le lui montrât avant de l'envoyer à sa destination; que toute personne placée auprès de lui en qualité de médecin, devait nécessairement avoir une partie de sa confiance ; et qu'il ne consentirait pas qu'on le désignât, dans les bulletins faits par son médecin, sous le simple titre de général Bonaparte, attendu qu'on croirait dans toute l'Europe, que lui-même aurait consenti à ce qu'on employât cette dénomination; qu'il aimerait mieux mourir que d'y donner son assentiment; que je devais faire usage de la qualification à^empereur, et que j'aurais dû en faire part au gouverneur. Je répondis que je savais

qu'on n'admettrait pas le titre de V empereur.

J'ai vu ensuite Napoléon, qui m'a dit qu'il avait toujours pensé qu'on pourrait exiger que je fisse des bulletins sur l'état de sa santé, surtout en cas de maladie; que cependant, comme c'était un rapport seulement, il n'y avait pas fait attention ; mais que^ depuis quelques jours, les généraux Montholon et Gourgaud avaient été questionnés sur la nature de certains symptômes qui s'étaient manifestés (les palpitations) . Comme ils ignoraient entièrement que Napoléon, qui ne s'en était ouvert qu'à moi, eût éprouvé ce malaise général, ces évanouissements, ces défaillances dont j'ai parlé, ils en avaient témoigné leur surprise ; et on leur avait répondu que ces symptômes étaient détaillés dans les bulletins de santé envoyés au gouverneur. J'ai dit à Napoléon que j'avais fait plusieurs rapports sur l'état de sa santé. II demanda à en voir un. Je lui montrai sur-le-champ celui du 10.

En le regardant, il remarqua l'expression ^^'/lera/ Bonaparte^ et il dit qu'il ne consentirait jamais à être appelé ainsi, ni par moi ni par personne ayant auprès de lui le titre de son médecin ; que, comme tel, je devais posséder une partie de sa confiance, sans laquelle je ne connaîtrais pas les symptômes de sa maladie ; qu'un médecin était pour le corps ce que le confesseur était pour l'âme, et qu'il était forcé de tenirtels aveux aussi secrets les uns que les autres, à moins qu'il n'eût reçu la permission de les divulguer; qu'à l'avenir il prétendait que je lui soumisse, avant dé les envoyer au gouverneur, tous les rapports

que je ferais sur sa santé ,* qu'il ne prétendait pas m'influencer en rien relativement à leur rédaction ; qu'au contraire, si je pensais que les observations qu'il ferait ne fussent pas justes, je devais m'abstenir de les rapporter ; mais qu'il ne fallait pas non plus rendre compte des détails que la délicatesse ou d'autres motifs pourraientl'engagerà tenir secrets; qu'après cet avertissement de sa part, si je continuais à envoyer d'autres bulletins sans les lui avoir préalablement montrés, ce serait jouer auprès de lui le rôle d'un espion et non celui d'un médecin, ce qui était, ajouta-t-il, ce que voulait le geôlier de Sainte- Hélène, et ce qu'il s'était d'abord efforcé de faire de moi; que mes rapports étaient transmis aux commissaires, et, par ceux-ci, aux différentes Cours; qu'ainsi îl ne pouvait consentir a ce qu'une personne placée auprès de lui comme je l'étais, se permît de l'appeler ^^^'/leVa/ dans des rapports qui pourraient être envoyés en France, où il avait été autrefois souverain, à la Cour de Vienne et à celle de Saint-Pétersbourg ; parce que, venant de moi, ils paraîtraient une espèce de consentement de sa part à prendre un tel titre, et qu'il aimait mieux mourir que d'y consentir ; qu'ainsi, il exigeait que je lui donnasse ma parole d'honneur de né faire aucun rapport à l'avenir sans acquiescer à ce qu'il exigeait de moi, ni sans laisser l'original entre les mains de Bertrand; il finit en disant que, si je ne consentais pas à cet] arrangement, je ne devais pas continuer à faire des bulletins, et que, si j'en faisais, il ne me reverrait jamais en quar lité de médecin.

Je lui ai repondu qu'on ne m'accorderait jamais la permission de lui donner le titre à' empereur^ et je proposai de faire usage de celui de Napoléon ou Napoléon Bonaparte \ que, quand à lui montrer les bulletins, je devais d'abord faire part de cet ordre au gouverneur, ce à quoi il consentit; mais nous ne fûmes pas d'accord sur le titre que je lui donnerais, ajoutant que toutefois il s'inquiétait fort peu que, dans mes rapports faits de vive voix, je l'appelasse général y boj<iy ou tiranno Bonaparte,

J'ai fait part à sir Hudson Lowe de l'entretien que je viens d'avoir. Comme je l'avais prévu, il refusa absolument de consentir a ce qu'on employât le titre demandé, mais permit de désigner le prisonnier sous le nom àe Napoléon Bonaparte , Quant à montrer les rapports à Napoléon avant de les lui envoyer, il ne s'y refusait pas pour le moment actuel ; que, cependant, c'était un objet sur lequel il ne pouvait se prononcer de suite, et qu'il méritait qu'on y pensât a loisir, etc.

J'ai rapporté a Napoléon, dans la soirée, la réponse du gouverneur. 11 m'a dit qu'il ne pouvait se faire à l'idée d'être insulté par son médecin, et qu'il ne le souffrirait jamais; qu'après avoir fait au gouvernement anglais la proposition de prendre l'incognito, proposition a laquelle il n'avait pas fait de réponse, c'était le dernier degré de l'insulte que de vouloir lui donner une dénomination à sa fantaisie; que plus on ferait d'efforts pour l'humilier, plus il persisterait obstinément h conserver son titre, «/fo perduto il tronOy dit-il, per un punto àConore, eper-

MEMORIAL DE SAINTE-HELENE 6ro

derei la s^ita cento çolte^ etc. J'ai perdu mon trône pour un point d'honneur, et j'aimerais mieux perdre cent fois la vie que de consentir à me dégrader, en consentant à être nommé k la fantaisie de mes oppresseurs. »

Au bout de quelque temps, j'ai proposé de laisser là tous les titres et de me servir du mot/?er«o/i/ifl^e ; ce qui, à ce que je pensais, écarterait toutes les difficultés. 11 approuva mon idée; mais il crut que les mots le malade seraient plus convenables encore, et ajouta qu'ils lui plairaient mieux, pourvu qu*on lui montrât les bulletins et qu'on ne les envoyât que d'après son consentement. Sir Hudson Lowe a fait entendre aujourd'hui au comte Bertrand que sir George Cockburn avait coutume de se faire présenter les notes et les papiers que lesFrançais envoyaient k la ville, avant que de permettre qu'ils fussent remis aux personnes k qui ils étaient adressés.

15 octobre, — J'ai communiqué la proposition d'hierk sir Hudson Lowe, qui a refusé d'y acquiescer ; il m'a dit qu'on doit lui donner le titre de Napoléon Bonaparte, ou du général Bonaparte, dans tous les bulletins faits sur l'état de sa santé.

16 octobre. — J'ai eu une conversation avec Napoléon au sujet du refus que le gouverneur a prononcé d'acquiescer k la proposition de l'appeler, dans les bulletins, le malade. Il a dit que l'intention manifeste du gouverneur était de détruire la confiance qui existe entre lui (Napoléon) et moi, comme son médecin.

• « Quand un homme, a-t-il dit, n'a pas de con-

356 MÉMORIAL DE SAINTB-HÉlÈNE

fiance en son médecin, il est inutile qu'il en ait un. La confiance ne peut être condamnée ; vous devriez vous considérer comme n'étant d'aucune nation. Un médecin et un prêtre ne doivent avoir dans rexercice de leurs fonctions aucune idée de patriotisme ; il faut qu'ils se dépouillent de toute opinion politique. Traitez-moi comme si j'étais un Anglais. Le hasard m'a remis entre vos mains, et voilà pourquoi je vous ai donné ma confiance; il n'y a pas eu d'autre raison. Si je ne vous eusse pas choisi, j'aurais eu, vous le savez, un médecin français, qui n'eût pas fait de bulletins sans ma permission, J'insiste donc pour que vous agissiez de même. Si vous traitiez lord Bathurst, écririez-vous sur l'état de sa maladie des bulletins destinés à être imprimés ou envoyés à des personnes autres que les membres dé sa famille, sans avoir préalablement obtenu son consentement ? Qu'il en soit de même à mon égard, et faites sur ce que je suis aujourd'hui, comme sur ce que j'étais auparavant, abstraction de toutes considérations politiques. »

11 octobre. — Napoléon était étendu sur un sofa : il m'a paru abattu et mélancolique. Marchand m'a dit qu'il avait été très incommodé le matin, et qu'il avait fallu lui frotter les tempes et le front avec de l'eau de Cologne. Napoléon ne voulut pas répondre aux questions que je lui faisais sur les douleurs qu'il ressentait.

Le sloop le Griffon est arrivé aujourd'hui, et a apporté la nouvelle de la perte de la Julie, corvette armée en guerre, échouée sur les côtes de l'île de Tristan d'Acunha, le 2 du mois : le navire a péri

corps et biens ; le capitaine Jones et deux contremaîtres seuls ont été assez heureux pour se sauver.

18 octobre, — Napoléon était dans son bain. Il a continué à refuser mes consultations au sujet de ses souffrances. Il m'a dit qu'on avait remarqué que je vais régulièrement le mardi et le samedi à Plantation-Housey et que s'il n'avait pas beaucoup de confiance en moi, il aurait refusé mes services le premier jour où l'on s'en était aperçu, attendu que, d'après la régularité des époques, il était clair que je suivais les ordres du gouverneur. « Tout cela, continua-t-il, n'est qu'un artifice pour me priver des secours de la médecine, et pour arriver plus promptement à la fin(e d' arrware piu presto alla fine). Cet homme n'a ni morale ni sentiment. Il a toujours été accoutumé à conduire des déserteurs et des galériens, et la nature ne l'a pas formé pour un poste plus élevé.

« Je ne veux pas réjouir son cœur par un tableau de ma maladie, et satisfaire son inimitié par le calcul qu'il ferait de toutes les souffrances que j'ai encore à supporter avant d'arriver au terme de ma carrière. Vous pouvez lui dire que je sais que son intention est de me priver de tous les secours que je puis obtenir de l'art médical, et, par ce moyen, d'atteindre plus tôt le but qu'il se propose ; que je n'estime pas . assez la vie pour souffrir sciemment que l'on fasse un espion de mon médecin. Dites-lui que je pense que ses vues ont pour but de diminuer la confiance que j'ai en vous, et de vous faire jouer lé rôle de son émissaire ; du moins il a agi de ma-

niëre à vous faire soupçonner de l'être. En effet, continua Napoléon, sans cette confiance que j'ai dû nécessairement placer en vous, d'après les recommandations du capitaine Maitland, et la bonne opinion que cet officier m'a donnée de votre caractère, que, d'ailleurs, votre conduite à mon égard a parfaitement justifiée, les mesures que ce gouverneur a jugé à propos de prendre, m'auraient forcé depuis longtemps à vous prévenir qjae vos services avaient cessé de me convenir. »

J'ai communiqué à sir Hudson Lowe une partie de ce que Napoléon m*avait dit et des sentiments qu'il avait exprimés. Après quelques instants d'hésitation, il a fini par m'autoriser à lui dire qu'a l'avenir il n'exigerait plus de bulletins, sans prévenir Napoléon qu'on les avait fait demander.

Nous avons eu ensuite un moment 4e conversation relativement à la permission autrefois accordée par sir George Cockburn aux Français, d'envoyer des lettres cachetées aux personnes demeurant dans l'île. Son Excellence a soutenu que sir George Cockburn n'avait jamais pu autoriser cela ; qu'il l'avait toléré peut-être, ce qui est tout à fait différent ; ajoutant que, sur plusieurs points essentiels, l'amiral avait excédé ses pouvoirs.

19 octobre, — J'ai communiqué à Napoléon cette réponse du gouverneur. Lorsque je lui eus assuré que je n'enverrais désormais aucun bulletin sans les lui avoir montrés, il consentit à me donner, comme à l'ordinaire, des détails sur sa maladie. Il n'avait jamais été entièrement délivré d'une douleur sourde

OU d'une sensation de malaise au côté droit ; son appétit était diminué, ses jambes étaient un peu enflées, et cette enflure augmentait toujours vers le soir ; il avait aussi des envies passagères de vomir, une grande insomnie, etc. On apercevait dans sa physionomie un certain caractère d'inquiétude et d'anxiété, et son regard était celui d'un homme abattu ou découragé. J'attribuai cet état à la nouvelle contenue dans le dernier journal que lui avait envoyé sir Hudson Lowe : que les puissances alliées étaient contenues entre elles que son fils ne snccédc" rait pas au duché de Parme, etc.

22 octobre. — Napoléon a été très indisposé la nuit dernière, et il a eu des attaques nerveuses. Il m'a demandé si l'entretien que j'étais obligé d'avoir, deux fois par semaine, avec le gouverneur se passait devant témoin. Je lui répondis que oui. « Eh ! bien, docteivr> il vous fait parler à sa fantaisie. Je parierais presque qu'il fait dresser un procès-verbal toutes les fois que vous allez chez lui, et que les conversations qui eonviennent le mieux à ses vues sont rapportées et signées par le témoin, afin de servir ensuite d'arme contre vous ; et je ne serais pas du tout étonné qi*e les matériaux de cette conversation ne fussent préparés avant votre arrivée, ce qui vous place dans une très fausse position. )>

28 octobre, — J'ai été à Plantation^House, Là, sir Hudson Lowe, après avoir fait quelques questions sur la santé de Napoléon, m'a demandé si j'avais eu quelques conversations remarquables avec lui, combien de temps ces conversations avaient duré, et sur

360 MÉMORIAL DB SAINTB-HBLÈNB

quels objets elles avaient roulé. Cela nous conduisit tout naturellement à une nouvelle discussion aussi vive que les précédentes, et dans laquelle Son Excellence ne montra aucune espèce de modération. Il a été au contraire plus violent que jamais. Il a fait usage de termes aussi bizarres que mal choisis; entre autres, il m'a dit que je courais de tous côtés, comme un singe, pour attraper des nouvelles, afin d'en régaler ensuite le général Bonaparte.

Cette expression était humiliante ; elle me choqua. Je lui répondis que je ne voulais servir ni de singe, ni d'espion pour lui, pas plus que pour qui que ce fût. « Qu'entendez-vous, monsieur, dit-il, par un espion? — J'entends, ai-je ajouté, que si je suivais vos instructions qui m'enjoignent de vous faire connaître les sujets qui se traitent dans les conversations que j'ai avec Napoléon, je me croirais l'un et l'autre. » Dans une sorte de paroxysme de fureur, il jne dit que je devais me souvenir qu'il m'était défendu d'avoir d'autres communications avec Napoléon Bonaparte que celles qui ont pour objet l'exercice de ma profession ; que je ne dois avoir aucun rapport avec lui sur aucun autre sujet. Je lui ai demandé de me donner cet ordre par écrit, ce qu'il a refusé ; et après d'autres divagations entremêlées d'injures, il m'a dit d'attendre pendant quelque temps hors de la chambre où nous étions pour lors. Après un quart d'heure, il m'a fait rentrer, et m'a dit que je dois me conduire comme par le passé, en me faisant observer toutefois que, quant k lui, il ne m'autorisait en aucune manière à

parler avec le général Bonaparte sur d'autres sujets que ceux qui concernaient sa santé, et que si je le faisais, la responsabilité en pèserait personnellement sur moi (1) ; que je ne devais point refuser de répondre à toutes les questions que le prisonnier pourrait m'adresser sur d'autres matières, mais que je. ne devais lui adresser la parole qu'en ma qualité de médecin, et pour ce qui aurait rapport à ma profession.

Après cela, il me demanda quels étaient les dis- . cours que je me croyais permis de faire connaître. Je fis la réponse que j'avais déjà faite quand on m'avait adressa les mêmes interpellations. Il m'a également demandé si je ne me croyais pas dans l'obligation de lui rendre compte de toutes les paroles offensantes dont pouvait se servir le général Bonaparte envers lui. « Assurément non, à moins que je n'en reçoive l'ordre positif de Napoléon lui-même. — Et pourquoi cela, monsieur ? — Parce que je ne veux pas être un boute-feu. — Mais je ne vous ai jamais prié de me rendre mot à mot toutes les conversations qui pouvaient avoir lieu entre le général Bonaparte et vous. — Veuillez rappeler à votre souvenir, s'il vous plaît, que vous avez voulu m'en charger à Longwood et ailleurs, en me disant qu'il est nécessaire que vous soyez instruit de tout ce qui se dit, pour que vous puissiez en déduire les consé-

(t) Il sora peut-être nécessaire de faire observer au lecteur que le gouverneur, dans une de ces proclamations, qu'on trouvera dans l'Appendice, avait déclaré que l'on ne pouvait avoir aucune communication avec le général Bonaparte sans autorisation spéciale^ sous peine de se rendre coupable de lélonie.

(Note de O'Meara.)

quences et connaître par là d'où peut provenir telle ou telle opposition à Texécution de vos ordres. »

J^ai demandé ensuite à sir Hudson Lowe la per mission de prendre par écrit les dernières instructions qu'il m'avait données. Il s'y refusa, et me pré vint qu'à l'avenir il me dispensait de venir le voir deux fois par semaine, mais qu'il comptait que je m'entendrais avec M. Baxter sur Tétat de la santé de Napoléon Bonaparte. J'y consentis, parce que je savais que l'empereur ne faisait aucune objection contre les communications de vive voix ; il est, je croîs, inutile d'ajouter que j'étais très content d'être dispensé de me présenter à Plantation-House

2 novembre — J'ai trouvé Napoléon couché sur son sofa, et tenant sa tabatière à la main (1) ; quelques journaux étaient épars auprès de lui, et il paraissait très mélancolique et très abattu.

Après les questions ordinaires concernant sa santé, je lui donnai mon avis, en insistant avec force, comme de coutume, pour qu'il prît enfin la détermination de se promener à cheval. 11 m'a répondu qu'il ne pouvait pas avoir confiance en sir Hudson Lowe, qui, assurait-il, trouverait quelque prétexte de l'insulter ou de faire quelques insinuations, et qui, s'il pouvait se résoudre à agréer la proposition qu'on lui faisait, n'attendrait pas pour cela sa troi-

(1) On a prétendu que Napoléon prenait une si grande quantité de tabaC;, qu'il avait coutume d'en empbr entièrement la poche de sa yeste, attendu qu'aucune boîte ne pouvait contenir ce dont il avait besoin personnellement pour son usage. Le lecteur peut se faire une idée de la fausseté de cette assertion, quand il apprendra que douze livres de tabac^ de la qualité dont il faisait ordinairement usage, furent apportées de Paris, par Marchand^ en juUlet 1815, et qu'il en était resté plus de la moitié quand je quittai Sainte*Hélène, en juiUet 1818.

(Note de (/Meara.)

sième ou quatrième sortie. « Cette lettre, a-t-il continué, que vous avez vue l'autre jour chez Bertrand, venait de lui ; elle contenait un journal, dans lequel on rapporte que mon fils est déclaré déchu de ses droits à la succession des duchés de Parme, etc. Si cette nouvelle m'était parvenue par une autre voie, j'y aurais attaché moins d'importance ; mais comme il cache avec soin toutes celles qui pourraient m'ètre agréables, il se fait un malin plaisir, au contraire, de faire parvenir à ma connaissance celles qui peuvent blesser mon amour-propre, ou attaquer ma sensibilité. Il est aisé de reconnaître quels sont les motifs qui l'ont fait agir dans cette occasion.

« Vous voyez, ajouta-t-il d'un ton plus élevé, qu'il n'a pas perdu de temps pour m'envoyer cette nouvelle. Au surplus, je me suis depuis longtemps préparé a toute nouvelle fâcheuse, et celle-Jà ne m'étonne pas ; rien ne peut me surprendre de la part des hommes injustes et partiaux qui composent le congrès. Ils redoutent un prince qui a gouverné un grand peuple. Quant à moi, on peut me regarder comme mort et déjà descendu dans la tombe. Je suis certain que sous peu ce corps n'existera plus. Sento che la macchina lot ta, ma che non puo durarCy je sens que la machine lutte, mais qu'elle ne peut durer longtemps.

« Je pourrais, ajouta-t-il, sans changer de visage, apprendre la mort de ma femme, de mon fils et de toute ma famille ; on n'apercevrait sur ma figure ni émotion ni altération, tout y paraîtrait calme et in-

différent : mais c'est quand je suis seul dans ma chambre et livré à moi-même, que je souffre et que mes sensations redeviennent celles d'un homme qui succombe sous le poids de ses maux. Que dit Montholon de voir ma santé se délabrer ainsi ? Par quel canal fait-il passer ses lettres en France ?» — Il les envoie par le gouverneur et par lord Bathurst. (c Dans ce cas, il peut compter qu'avant de parvenir à leur destination, elles sont ouvertes et lues par vos ministres à Londres. — J'ignore s'ils ont recours à de pareilles manœuvres. — Vous l'ignorez, parce que vous n'avez jamais été dans une position à le savoir. Croyez-le, les dépêches de tous les ambassadeurs et autres agents diplomatiques qui passent par la voie de la poste sont ouvertes. Otto (1) m'a dit que pendant son séjour à Londres, il avait acquis la certitude de ce fait. — On m'a assuré, il est vrai, que dans tous les Etats du continent on ouvrait les lettres officielles. — Certainement on les ouvre, mais on n'a pas l'impudence de le nier, comme le font vos ministres, quoique cela se pratique plus généralement chez vous qu'en tout autre pays. En France, on avait pris des mesures pour que toutes les lettres et dépêches des ambassadeurs ou autres diplomates, celles des personnes attachées aux différentes légations, et les lettres des simples domestiques, fussent envoyées, dans quelque partie de la France qu'on les mît, à un département secret de la poste, à Paris. Toutes les lettres et dépêches, également, pour les Cours ou ministres

(1) Chargé d'affaires français.

étrangers, étaient adressées au même bureau, où on les ouvrait et déchiffrait. Ceux qui étaient chargés de cette correspondance faisaient quelquefois usage de différents chiffres dans la même dépèche, ne se servant pas du même pendant plus de dix lignes de suites ; mais cela ne suffisait pas encore, parce que, pour déchiffrer ce qu'il y avait de plus difficile et de plus ingénieusement inventé, il suffisait d'avoir cinquante pages du même chiffre, ce que Ton pouvait aisément se procurer depuis le commencement de la correspondance. Les agents étaient si adroits, et ils venaient si promptement à bout de deviner, qu'on ne payait pas plus de cinquante louis pour découvrir le sens d'un nouveau chiffre. La police du bureau de poste connaissait les correspondants avec lesquels on s'en servait ; et on procédait de même pour le reste de la correspondance.

« Les ambassadeurs soupçonnaient bien qu'il y avait quelque supercherie en usage pour découvrir les secrets de leurs dépêches, et, pour l'empêcher, ils changeaient de chiffres tous les trois mois ; mais cela ne servait qu'à donner un peu plus de peine. Ils croyaient agir de finesse, en envoyant leur paquet à un bureau de poste d'une ville éloignée de quelques milles de leur résidence, parce qu'ils ignoraient l'arrangement dont je vous ai parlé. Les ambassadeurs des puissances du second ordre, telles que le Danemarck, la Suède et même la Prusse, par avarice, et pour épargner la dépense des courriers, avaient coutume d'envoyer leurs dépêches

en chiffres par la poste : on les ouvrait et déchiffrait dans ces bureaux, on en copiait la partie la plus importante pour me la communiquer directement ; mais jamais on n*en donnait connaissance aux ministres. Par ce moyen, je connaissais la correspondance de Bernstorff et d'autres, avant qu'elle fût arrivée à sa destination ; car on recachetait toujours ses lettres, et on les expédiait dès que cette affaire était terminée.

« Plusieurs de ces dépêches, surtout celles de Bernstorff, étaient pleines d'observations injurieuses sur mon compte, de censures amères de ma conduite, et de prétendues conversations avec moi, de pure invention. Combien de fois n'ai-je pas rien moi-même après avoir lu, le matin, les sottises qu'ils avaient écrites sur mon compte à leur souverain, de les voir lécher la poussière de mes pieds à mon lever ! 11 nous arrivait souvent aussi de faire Jes découvertes précieuses et de recueillir des détails importants qui leur avaient été communiqués en confidence par les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et d'Angleterre, lorsque vous aviez un ambassadeur à Paris ; car, comme ces grandes puissances envoyaient des courriers de leur nation, cela m'empêchait de connaître la nature de leursdépêches. Ainsi, par la correspondance des agents des petites puissances, je parvenais a découvrir la façon de penser des plus grandes. L'adresse de ceux qui conduisaient ces manœuvres était étonnante. Il n'y avait pas de sorte d'écriture qu'ils ne pussent imiter parfaitement, et l'on gardait, dans les bu-

reaux des postes, des sceaux semblables à ceux dont faisaient usage les ambassadeurs de tous les potentats de l'Europe, outre un nombre considérable appartenant aux premières familles de divers pays. Si l'on rencontrait un sceau dont on n'eût pas le fac-similé, on se le procurait dans vingt-quatre heures, en le faisant faire. Ces choses n'étaient pas de mon invention. On avait commencé à en faire usage sous Louis XIV, et quelques-uns des petits* fils des agents qu'il avait employés lui-même remplissaient, de mon temps, les places qu'avaient occupées leurs grands-pères. Mais, ajouta-t-il, Castlereagh en fait de même à Londres ; toutes les lettres que les diplomates écrivent et reçoivent, et qui passent par le bureau de poste, sont ouvertes, et on en communique le contenu à lui ou à quelques autres de vos ministres. Ils savent, en outre, qu'on suit le même usage en France. »

Je lui ai demandé si c'était une règle générale en France d'ouvrir, à la poste, les lettres adressées aux personnes étrangères aux différentes légations. a Cela n'avait lieu que rarement, m'a-t-il dit, et seulement lorsqu'un homme était fortement soupçonné d'entretenirune correspondance nuisible aux intérêts du gouvernement. Dans ce cas, la première chose à faire est d'ouvrir toutes les lettres qu'on lui adresse ; par ce moyen, on connaît les personnes qui correspondent avec lui. On visite ensuite toutes les lettres que reçoivent ces mêmes personnes ; mais c'est une mesure odieuse dont on ne fait guère usage envers des Français. » Quant aux étrangers ennemis de la

368 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLENB

France, Napoléon ajouta qu'il était nécessaire et permis d'employer tous les moyens de découvrir toutes leurs machinations secrètes.

Napoléon m'a dit alors avoir pris la résolution de ne faire à l'avenir qu^un repas par jour, à deux ou trois heures environ. Depuis quelque temps il est devenu extrêmement sobre.

3 noi^embre. — Napoléon est presque dans le même état. Selon l'habitude qu'il a contractée, quand il lit les journaux et autres feuilles périodiques, il m'a demandé de temps en temps le sens des mots qu'il ne comprenait pas. Il a vivement blâmé la conduite que les puissances alliées ont tenue envers son frère Lucien, qu'elles ont persécuté malgré son titre d'homme de lettres, et l'éloignement dans lequel il s'est constamment tenu des affaires politiques. « C'est, ajouta-t-il, par un sentiment de leur propre tyrannie, et par la terreur qu'elles éprouvent d'avoir violé les droits des nations et agi en sens inverse de l'esprit du siècle et contre le vœu des peuples.

« Ces puissances pourraient alléguer, pour justifier les persécutions dont je suis l'objet, que j'ai été revêtu de la puissance suprême ; que ma conduite a été celle d'un monarque absolu, et dire que la leur a pour but le repos du monde. Mais rien ne peut motiver les actes d'oppression et de barbarie dirigés contre mon frère. En prenant pour prétexte le prétendu principe de l'utilité générale. Dieu sait jusqu'où on peut aller ! Avec un semblable prétexte, les Français pourraient légitimer l'assassinat de

Wellington et de son armée entière. C'est un principe qui ébranle les trônes et qui peut perdre les rois. »

II a ensuite été question de lord Cochrane et de la tentative faite par Sa Seigneurie pour prendre ou détruire les bâtiments qui se trouvaient dans la Charente. J'ai dit à Napoléon qu'un ofBcier distingué de la marine, que je nommai, avait assuré que si Cochrane eût été convenablement soutenu, il aurait détruit la totalité des bâtiments français.

Non seulement il l'aurait pu, m' a-t-il répondu; mais si votre amiral l'avait secondé comme il le devait, il lui eût été facile de s'emparer de tous les navires qui étaient en ce lieu, car l'Allemand ayant fait le signal de saui^e qui peut (si j'ai bien compris), et dit aux bâtiments menacés de se tirer d'affaire comme ils le pourraient, tous les capitaines furent frappés d'épouvante et coupèrent les câbles. La terreur qu'ils avaient des brûlots était si grande, qu'ils jetèrent précipitamment leur poudre à l'eau, de sorte qu'ils n'auraient pu faire qu'une faible résistance.

« L'amiral français était un imbécile ; mais le vôtre était un homme tout aussi médiocre. Ces bâtiments n'auraient pas dû redouter ainsi vos brûlots ; mais la crainte les priva de tout jugement, et ils ne surent plus que faire pour se défendre. »

Après avoir fait à l'empereur quelques questions relatives à sa santé, il m'a raconté l'anecdote suivante : « Il y a environ sept ans que l'ambassadeur de Perse tomba malade à Paris, et envoya chercher un médecin. La personne chargée de cette commîs-

370 MÉMORIAL DB SAINTB-HÉLENB

sion ne Tayant pas bien compris, s'imagina, je ne sais sur quel fondement, qu'il voulait voir le ministre du Trésor, et alla, en conséquence, prévenir ce dernier que Tambassadeur de Perse demandait à lui parler. Le ministre, surpris de cette démarche, dit: Voilà qui est singulier, mais il faut excuser cet homme à demi civilisé ; ces barbares ne connaissent pas notre étiquette: allons voir cet ambassadeur, qui a peut-être quelque importante communication à me faire, A son arrivée, l'ambassadeur lui présenta le bras pour qu'il lui tatât le pouls, tandis qu'un grand drôle, coiffé d'un turban, lui apporta un pot de chambre sous le nez, pour qu'il en fit Tinspection Vous pouvez penser quel fut l'étonnement du minis- .tre, et combien il fut mortifié de s'être exposé k une pareille réception. »

5 novembre, — Napoléon est resté couché très tard, parce qu'il n'avait pas reposé de la nuit. Je l'ai trouvé encore dans son lit k onze heures.

Je l'ai vu pour la seconde fois dans le courant de la journée, et j'ai eu un entretien avec lui au sujet de son frère Lucien. Il a de nouveau répété qu'il y avait de la cruauté et de l'injustice k persécuter un homme qui cultivait les lettres sans s'occuper de politique, et qui même s'était trouvé en opposition directe avec lui, et dont on n'avait rien à redouter deux ans après l'exil de son frère k Sainte-Hélène. En paraissant redouter ainsi un simple particulier,, les puissances prouvent combien elles sont convaincues qu'elles agissent contre le vœu général. » Il fit en cet endroit tm^ çitsi^tioft »ur Plutaa qui

craignait que la terre ne s'entr'ouvrît et n'exposât aux regards toutes les horreurs des régions infernales (1). « Quelle dégradation, ajouta-t-il, de voir l'ambassadeur d'une des plus grandes puissances de l'Europe persécuter un particulier qui n'a jamais été ni voulu être souverain ! Quando io saro mortOy e forse il giorno non è lontano John Bull mi {>endicherà. Quand je serai mort, et peut-être le jour n'en est-il pas bien éloigné, John Bull me vengera . »

Napoléon m'a ensuite raconté quelques anecdotes relatives à Lucien.

Il m'a dit aussi qu'un certain Ignace Lorri (si je me rappelle bien le nom), Corse de nation, et son frère de lait, s'était de bonne heure enrôlé dans la marine anglaise. « Quoique excellent marin et très honnête homme, bras^issimo uomo, il était fort ignorant. Il commandait un bâtiment pourvoyeur anglais, et débarqua auprès de *** (2), où il se rendit, déguisé en paysan, pour voir le consul français. Arrivé en sa présence, il ôta sa capote, montra l'uniforme anglais, et se fit connaître pour ce qu'il était. Le consul ne le crut pas, et écrivit à Paris qu'un imposteur s'était présenté à lui et se disait frère de l'empereur. Il fut très surpris de voir que je reconnaissais la vérité de cette assertion. Il est fort étonnant que, pendant que j'étais au faîte de la puissance, cet homme ne m'ait jamais demandé aucune

(1) Ce sont sans doute ces vers de Boiloau :

L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie..., etc.

(Note de O'Meara) (S) Le nom du lieu est illisible sur mon Journal.

faveur y quoique, dans son enfance, il m'eût aimé, et qu'il sût que, depuis mon élévation, j'avais comblé sa mère de bienfaits. »

6 novembre. — J'ai trouvé Napoléon un peu plus gai qu'à l'ordinaire, mais à peu près dans le même état quant au physique. Il m'a parlé d'un article de journal, qui disait que Talma avait payé pour lui dans une auberge, où, à défaut d'argent, il voulait laisser son épée en gage. Il a déclaré que ce fait est faux, et qu^il ne croit pas que Talma ait jamais pu dire cela. « Je n'ai connu Talma personnellement, continua- t-il, qu'à l'époque où je devins Premier consul. Dans ce temps-là, je le favorisais et le traitais avec une sorte de distinction, comme un homme d'un talent supérieur et le premier de sa profession. Je l'envoyais quelquefois chercher le matin pour causer avec lui pendant mon déjeuner. Les faiseurs de libelles ont prétendu que c'était Talma qui m'avait appris à jouer le rôle de roi. Quand je fus de retour de l'île d'Elbe, je dis à Talma, un matin qu'il assistait à mon déjeuner avec plusieurs savants : Eh bien ! Talma, on dit que c'est vous qui m'avez appris à me tenir sur mon trône; c^est une preu{>e que je m'y tiens bien, »

Le comte Balmaine et le baron Sturmer ont eu une longue entrevue hier avec le général Montholon. Ils sont venus à cheval jusqu'à la porte intérieure, où ils se sont arrêtés pendant quelque temps. On fait des signaux à P/antation-Housej toutes les fois qu'ils approchent de Longwood, et on envoie ordinairement, sur leurs traces, un es-

pion chargé de les suivre. Mais on ne fait point de tentatives pour les empêcher de correspondre avec les habitants de Longwood.

8 noi^embre, — Napoléon a remarqué que je boitais, et m'a demandé si j'avais la goutte. Je lui ai dit que non, et que cela provenait de ce que j'avais mis la veille une botte trop. étroite ; que je n'étais point attaqué de la goutte, et que je n'avais de ma vie été réduit a garder le lit pour cause de maladie. Il m'a ensuite demandé si mon père avait été atteint de la goutte, et me dit qu'il serait mon médecin pour la maladie actuelle, et qu'il me prescrirait de boire de l'eau d'orge, d'observer la diète, et de tenir, pendant le jour, ma jambe sur un sofa. Ensuite il a fait quelques remarques relatives h son fils, et il a dit qu'il n'éprouvait que peu ou même point d'inquiétude de ce qu'on l'avait privé de son droit a la succession du duché de Parme. « Je préférerais le v^oir simple gentleman avec les moyens de tenir dans le monde un rang honorable, plutôt que souverain d'une de ces petites principautés dltalie. Peut-être l'impératrice a-t-elle du chagrin de ce qu'il ne peut pas lui succéder ; mais cela ne m'en cause aucun.

« L'empereur François, qui attache le plus haut prix à l'ancienneté de la naissance, désirait vivement pouvoir prouver que je descendais en ligne directe de l'un des anciens tyrans de Trévise ; et, après mon mariage avec Marie-Louise, il employa diverses personnes pour compulser de vieux titres de noblesse, dans lesquels il pensait trouver la

preuve de ce qu'il désirait avec tant d'ardeur. Il crut avoir réussi, et il m'écrivit pour me demander si je voulais laisser publier le résultat de ses importantes recherches, revêtu de toutes les formes officielles ; je refusai. Il avait tellement cette affaire à cœur, qu'il m'écrivit de nouveau, et me dit: laissez^moi fairCy en ajoutant que je n'avais nul besoin de paraître prendre part à la chose.

« Je répondis qu'il était impossible de faire croire qu'un document qui avait pour objet de prouver l'ancienneté de ma famille et une descendance masculine d'une souche souveraine, pût être recueilli et publié sans ma participation ; que j'aimais mieux passer pour le fils d'un honnête homme, que pour l'arrière-petit-neveu d'un obscur tyran de l'antique Italie ; que j'étais le Rodolphe de ma famille.

(c II y avait jadis, a ajouté Napoléon, un Bonaventure Bonaparte, qui vécut et mourut dans un cloître. Le pauvre homme reposait tranquillement dans sa tombe, et on n'y songeait plus, lorsque je montai sur le trône de France. Alors on s'avisa de se rappeler qu'il possédait, de son vivant, des vertus et des qualités auxquelles jamais personne n'avait pensé auparavant, et on me proposa de le faire canoniser. Pour l'amour de Dieu, répondis-je, épargnez-moi ce ridicule. Comme le souverain pontife était en mon pouvoir, on n'aurait pas manqué de dire que je l'avais forcé à faire un saint d'un des membres de ma famille. »

25 noi^embre^ — Uji signal a été fait pour que je

me rendisse à Plantation-House, où je trouvai sir Hudson Lowe, qui m'interrogea sur diverses choses qui s'étaient passées a Longwood, et sur les conversations que j'avais eues avec Napoléon. J'ai répondu que j'avais pris la résolution de ne pas me mêler davantage de ce qui ne me regardait pas, et que je ne m'occupais que de ma profession de médecin. Il m'a dit que je devais avoir eu quelque entretien avec lui sur d'autres sujets que la médecine, et il me demanda quel avait été celui de notre conversation. Je lui répondis que premièrement ces conversations n'avaient rien d'important ; qu'ensuite je ne me croyais pas obligé de les lui rapporter, à moins que Napoléon ne m'en donnât la permission lui-même, promettant, toutefois, de déclarer les choses venues a ma connaissance qui pourraient compromettre les intérêts de mon gouvernement ou alarmer ma conscience, d'après le serment que j'ai prêté. Sir Hudson m'a répondu ; « Vous n'êtes pas juge, monsieur, de l'importance des conversations que vous pouvez avoir avec le général Bonaparte. Nous ne sommes pas placés pour voir de la même manière. Ce qui peut vous paraître fort ordinaire peut-être pour moi du plus haut intérêt. » Je lui ai fait observer que si je n'ai pas la liberté de faire usage de mon jugement, et que si jedois répéter toutce quej'entends,je tiendrai une conduite aussi humiliante que désagréable. Le gouverneur m'a répondu qu'il était de mon des^oir de l'instruire de tout ce qui vient à ma connaissance et fait la matière de mes entretiens avec le général Bonaparte ; que si je ne le fais pas, il lui sera

facile de me défendre d'avoir avec lui aucun autre rapport que celui qu'exige ma profession, et même de me présenter seulement quand on m'appellera pour exercer mes fonctions ; que ce qu'il exige de moi, je le dois au gouvernement anglais. Je lui ai répondu que ce serait jouer le rôle d'un espion, d'un rapporteur et d'un mouton.

J'avais toujours pensé, lui dis-je, qu'en me plaçant auprès de la personne de Napoléon, le gouvernement n'avait eu égard qu'à ma qualité de médecin, et que certainement il n'avait pas eu l'intention de me faire jouer un rôle odieux ; que mon devoir ne pouvait pas consister à commettre des actions déshonorantes, etque je n'en ferais jamais pour qui que ce fût. Sir Hudson m'a considéré pendant quelque temps en silence, en jetant sur moi des regards courroucés ; puis il m'a demandé ce que signifiait le terme de mouton dont je m'étais servi. Je lui ai répondu que l'on désigne ainsi une personne qui tâche de gagner la confiance d'une autre, pour la trahir ensuite. Il entra alors dans un accès de fureur ; il me dit que je lui avais fait là l'insulte la plus grave qu'il soit possible de faire à un homme de son rang, et dans les fonctions de sa charge; et il finit par m'ordonnerde quitter la chambre, en disant qu'il ne souffrirait pas en sa présence celui qui venait de tenir un pareil langage. Je lui ai dit que je n'étais jamais venu de mon plein gré dans sa maison, et queje n'y entrerais jamais que de force. Il se promenait en fureur, et répétait d'un ton bruyant : Sortez de la chambre,; sortez de la chambre ; ce qu'il criait encore

quelques instants après que j'en étais sorti.

L'anecdote suivante pourra servir à donner une idée de la manière dont le lieutenant général sir Hudson Lowe, K. C. B., etc., etc., fut pris pour dupe quand il avait le commandement d'une forteresse importante. Ces détails me furent communiqués à Longwood par le maître d'hôtel Cipriani, dont le nom était Franceschi, nom qu'il ne prit jamais à Sainte-Hélène, pour des raisons que nous verrons bientôt après.

En 1806, sir Hudson, alors le lieuteiaant-colonel Lowe, reçut le commandement de l'île de Capri, située dans la baie de Naples, et fut chargé du service secret, ou, pour parler plus clairement, de l'espionnage du continent, au moins pour ce qui regardait la Méditerranée. Il recevait habituellement ses renseignements de la ville de Naples, qui n'en est éloignée que de quelques milles. On les lui apportait ordinairement au moyen d'un bateau pécheur, qui sortait de nuit sous prétexte de pêcher, et que commandait un nommé Antonio. Sir Hudson employait comme espion un Corse nommé Antoine Suzzarelli, homme d'esprit, et qui avait exercé la fonction d'avoué, profession que, dans sajeunesse, il avait étudiée avecPozzo di Borgo, et Saliceti, alors ministre de la police du royaume de Naples. Suzzarelli avait été précédemment officier au service d'Angleterre, Maresca et Criscuolo, tous deux Napolitains, étaient aussi employés de la même manière, et Cassetti, lieutenant-colonel de dragons napolitains, était l'espion de Caroline, reine de Sicile. Suzzarelli resta

378 MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE

fidèle a sir Hudson Lowe pendant environ vingt jours; savoir y depuis le 19 ou 20 janvier, jusqu'au 10 de février, époque où Ton saisit quelques-unes de ses dépêches, dans un bateau qui allait à Capri.

Suzzarelli rencontra dans une auberge Cipriani Franceschi, connu sous le seul nom de Franceschi, qui était alors au service confidentiel de Saliceti, dont on supposait qu*il était le fils naturel. En qualité de compatriote et de connaissance, Suzzarelli confia à Franceschi la nature de son emploi, et lui avoua aussi qu'il mettait en réserve une petite somme par mois, sur celle qu'il recevait du gouvernement anglais... Cipriani lui proposa de continuer en apparence à fournir des informations au gouverneur de Capri, de recevoir son salaire, mais en [même temps de tout communiquer à Saliceti et de suivre ses instructions, ajoutant que, dans ce cas, il obtiendrait un salaire double de celui qu'il recevait des Anglais ; et il lui fit entendre que s'il refusait d'acquiescer à ces propositions, très probablement il serait découvert et fusillé dans deux ou trois semaines. Suzzarelli, qui n'était pas novice, profita aussitôt de l'avis, agréa la proposition et fut amené devant Saliceti. Les affaires furent réglées de mapière que toutes les fois que Suzzarelli recevait une dépèche de sir Hudson Lowe, elle était immédiatement portée a Salicetidans l'état où elle se trouvait; et celui-ci, après l'avoir lue, dictait les réponses qu'il jugeait convenable d'y faire.

On permettait quelquefois à Suzzarelli de dire la vérité. Par exemple, lorsqu'il y avait beaucoup de troupes françaises à Naples, on lui donnait l'iu-

jonction de faire connaître a sir Hudson quel en était le nombre. Toutes les fois qu'il était question d'une affaire à laquelle Salicetinevoulaitpas qu'il répondît, il faisait arrêter le bateau, mettre les hommes en prison pendant quelques jours ; et, après leur avoir fait subir une espèce d'interrogatoire , on les relâchait. Cela donnait aussi à Suzzarelli un moyen d'exercer ses talents et d'obtenir de sir Hudson beaucoup plus d'argent, parce que celui-ci croyait bonnement tout ce que son agent lui racontait des peines qu'il avait eues, des cadeaux et des démarches qu'il avait été obligé de faire pour sauver la vie de ces pauvres diables de pêcheurs, qui, sans cela, auraient été fusillés. De cette manière, tous les renseignements qu'on fournissait au gouvernement anglais n'étaient que pour mieux atteindre le but de Saliceti et de Napoléon, excepté les nouvelles insignifiantes que sir Hudson Lowe pouvait tirer du maître de la barque et de ses fils, qui lui étaient fidèles, mais qui ignoraient tout ce qu'il y avait d'un peu important. Sir Hudson Lowe chargeait souvent Suzzarelli d'exécuter des commissions de la nature la plus didficile, et Saliceti ordonnait qu'il s'en acquittât avec la plus grande exactitude et célérité. Parmi les commissions dont Suzzarelli fut chargé, il s'agit un jour de se procurer quelques montres françaises, d'un prix élevé, pour la reine Caroline, des livres rares pour sir Hudson, et tous les ouvrages nouveaux, particulièrement une copie de l'atlas de Las Cases (alors appelé de Le Sage), qu'il désirait beaucoup avoir.

Cela fournissait à l'honnête Suzzarelli un autre

380 MÉMORIAL DE f AINTE-HÉLENB

moyen de gagner Targent de sir Hudson ; car, quoiqu'il reçût de Saliceti Tordre de fournir les articles de premier prix avec des frais raisonnables, afin d*éloigner tout soupçon, il ne manquait jamais de prendre cinquante et même cent pour cent déplus, sous divers prétextes. Il faisait enfin la contrebande très en grand ; car sir Hudson payait souvent les articles qu'il recevait en marchandises anglaises ou en denrées coloniales, que Suzzarelli avait ensuite coutume de vendre à Naples avec un grand bénéfice.

Sir Hudson, dans sa finesse, avait recours à une manière singulière d'envoyer à Suzzarelli à Criscuolo et à Maresca, les appointements qu'il leur payait. Il avait coutume de nommer ce dernier dans la franchise de son cœur [suo campione). Il faisait cuire, dans sa propre maison, de gros pains, dans lesquels il n^ettait lui-même l'argent, de peur que ses agents secrets ne fussent découverts par les espions de la police napolitaine. Ces pains paraissaient destinés k l'usage des bateliers, quand ils péchaient la nuit. Aussitôt qu'on les avait débarqués, Suzzarelli les apportait à Saliceti, parce que ce dernier avait ordonné que toute espèce de correspondance lui fût d'abord communiquée. Au moyen de Suzzarelli, le gouvernement français apprit la destination réelle de l'armée commandée par le général M. Kensie Fraser et de la flotté de sir Duckworth.

Suzzarelli s'offrit même à procurer a sir Hudson quelques soldats pour recruter le régiment corse qui était à Capri, et on lui en expédia réellement plusieurs, chargés de corrompre les étrangers sous ses

ordres. Tandis qu'on méditait l'attaque de Caprî, Suzzarelli eut l'art de persuader a sir Hudson Lowe que le but de l'expédition était la petite île de Ponza, pour la défense de laquelle on envoya la frégate ^nglsàseT Embuscade, et la plus grande partie des chaloupes canonnières . Ainsi, le passage qui mène à Capri n'était défendu que par une force peu considérable. Pour donner à cette idée plus de probabilité, on mit un e mbargo sur tous les bâtiments qui étaient a Naples ; mais quelques barques de pécheurs, montées par des hommes au service de Saliceti, furent envoyées pendant la nuit, afin de rencontrer quelques-uns des bateaux de sir Hudson, et leur apprendre que l'expédition devait avoir lieu sur Ponza. Afin de brouiller le gouvernement anglais et sir Hudson avec la reine Caroline, un Napolitain nommé don Antonio était chargé de fabriquer des lettres, comme si elles venaient d'elle à Cassetti ; tandis que d'autres lettres supposées de sir Hudson, forgées par un maître d'école anglais, qui demeurait alors a Naples, rapportaient confidentiellement que le but des Anglais était de faire sortir la famille royale de Sicile, et de l'envoyer, avec une pension, en Angleterre, afin de demeurer entièrement en possession de cette île ; les premières contenaient des plaintes portées par la reine contre . sir Hudson et des invectives contre lui et les Anglais. Ces intrigants, pour amuser Saliceti et se créer un passe temps a eux-mêmes, avaient coutume de faire naître des différends entre sir Hudson et le prince de Canosa, qui commandait à Ponza, au moyen de ' lettres supposées, dans lesquelles ils étaient mal-

traités tous les deux, et qu^ils faisaient tomber dans les mains l'un de Tautre. Ils s'assemblaient ordinairement la nuit pour se réjouir, boire et se moquer de leur dupe, sir Hudson, dont ils portaient la santé par dérision, tandis qu'au milieu de leur débauche, ils inventaient de nouveaux moyens de le tromper. Souvent Saliceti lui-même allait entendre leurs plans et en rire.

Dans le courant de 1807 ou 1808, Suzzarelli devait aller h Vienne pour une mission dont l'avait chargé Saliceti, et il résolut de faire payer à sir Hudson Lowe les frais de son voyage. Le principal objet de cette mission était de sonder l'ambassadeur anglais et PozzodiBorgo, qui étaient alors k Vienne. Suzzarelli alla trouver sir Hudson Lowe, à qui il persuada qu'il pourrait se procurer à Vienne des renseignements de la plus grande importance . Il en obtint six mille francs pour ses frais de route et des lettres de recommandation très pressantes. Il se rendit ensuite k Vienne chez l'ambassadeur anglais, duquel il tira des renseignements très importants. Il reçut aussi de lui des ordres qui furent donnés k d'autres agents et k d'autres officiers qui demeuraient sur le continent. Il ne réussit pas auprès de Pozzo di Borgo. Le rusé Corse ne put croire qui lui fût possible de tromper Saliceti comme il prétendait le faire. Suzzarelli, afin de gagner la confiance de Pozzo di Borgo, se vantait de son influence sur Saliceti, en disant: lo facio intendere a Saliceti tutto cio che çoglio (1), je fais croire à

(1) L'italien, dans cette histoire, est d^nné dans le style de Cipriani, qui généralement ne parlait pas la langue la plus pure et la plus correcte.

Salîceti tout ce que je veux. — A me tu conti questo ? Est-ce bien a mol que tu contes cela ? répliqua Pozzo di Borgo. Toute la ruse de Suzzarelli ne put tirer de lui un seul secret, quoique la lettre de recommandation que lui avait donnée sir Hudson Lowe le représentât comme un homme en qui on pouvait placer son entière confiance, et que, dans le passeport qu'il reçut ensuite de l'ambassadeur anglais, on le nommât M. le baron Suzzarelli. A son retour à Naples, Saliceti lui demanda : Ebbene ! cosa hai tirato da Pozzo di Borgo ? — Ah ! répliqua Suzzarelli en levant les épaules : Due birbi insieme non si guadagna niente (deux rusés ensemble ne peuvent rien l'un contre l'autre). Il dit ensuite à Saliceti que Pozzo di Borgo lui faisait ses compliments. Saliceti répondit ; « Suzzarelli, je sais que tu m'as déjà fait bien des mensonges ; mais voila le plus grand qui soit jamais sorti de ta bouche accoutumée k mentir. Je connais bien Pozzo di Borgo; c'est moi qui l'ai fait chasser et proscrire de son pays ; en sorte que, si on l'eût pris en France, comme c'était mon intention, on l'aurait fusillé. Penses-tu donc qu'un homme aussi fier que Pozzo di Borgo, et un Corse par-dessus le marché, voulût faire faire des compliments a celui qui a envers lui des torts aussi grands? Personne, à moins d'être le plus bas etleplus vil des hommes, ne serait capable d'un tel procédé, et je connais trop bien Pozzo di Borgo, qui est le plus fier des hommes. » Dans le fait, Suzzarelli avoua ensuite que cette politesse était de son invention (1).

(1) Après la mort de Saliceti, Suzzarelli avoua qu'il n'était parvenu' à

384 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

Suzzarelli avait un jour persuadé à sir Hudson Lowe de veniràNaples, et lui avait dit qu'il le trouverait dans une petite maison appartenante à Maresca et située sur la baie. Saliceti devait s'y rendre déguisé ; mais il était résohi de ne pas le faire arrêter parce qu'il pensait qu'il leur serait difficile de trouver un autre gouverneur aussi aisé à tromper que celuici, et que d'ailleurs ceci l'aurait empêché de tirer de nouveaux services de Suzzarelli. Vorreivederequesto colonello tuo, dit Saliceti,^ melo f^edere. Un uomo puo lasciarsi ingannareper qualche mesiy ma di lasciarsi coglionare a questo segno per tanti anniy bisogna essere ben bestia, (Je voudrais bien voir ton colonel; fais-le moi voir. Un homme peut bien se laisser tromper quelques mois; mais il faut être d'une grande stupidité pour l'être ainsi pendant tant d'années.) — Oh ! répliqua Suzzarelli avec un air de gravité : Non è tanto bestia, è talento mio, (Il n'est pas si sot ; c'est mon habileté qui fait cela.) Cependant Lowe changea d'intention.

Murât désirait s'emparer de toutes les marchandises anglaises, qui étaient en assez grande quantité à Naples, où elles passaient pour venir de l'Amérique ; mais ne voulant pas, en même temps, se brouiller avec les Américains, il se servit de Suzzarelli pour trouver un moyen de distinguer les marchandises vraiment américaines de celles qui ne l'étaient pas.

le tromjper qu'une seule fois, et cela pas même entièrement j car Saliceti, en lui donnant de l'argent pour les frais de son voyage de Vienne, lui . dit qu'il ne le donnait pas pour les services qu'U avait rendus au public, parce qu'il croyait que la plus grande partie des choses qu'il lui avait dites étaient matériellement fausses^ mais par la raison qu'il savait qu'il fallait bien qu'il employât quelque moyen pour gagner de l'arirent, afin de faire exister sa famille. ^ f o o e i

Suzzarelli alla trouver sir Hudson Lowe, à qui il persuada qu'il serait dans le cas de rendre des services essentiels au gouvernement anglais s'il possédait le moyen de distinguer des passeports américains les faux passeports anglais . Sir Hudson lui en donna deux, Tun vraiment américain, et l'autre anglais, et contrefait. Il lui fit voir que la différence existait dans le timbre. Dans le passeport américain, les lettres initiales, quoique les mêmes, étaient placées un peu au dessous. Muni de ces renseignements, Suzzarelli revint à Naples, et dans le commencement de 1810 on fit une saisie généraledes bâtiments par ordre de Murat ; tous ceux que^ Ton trouva munis des passeports anglais dont nous venons de parler, furent confisqués. Tant que Saliceti vécut, on en confisqua peu, parce que celui-ci voulait maintenir Suzzarelli dans la faveur de Lowe. Ce fut au moyen de l'argent que produisirent ces confiscations de marchandises et de navires, que le roi Joachim équipa et paya l'expédition dirigée en 1811 contre la Sicile. Saliceti, au moyen de la duchesse de C***, avec laquelle il avait des relations, était instruit de presque tout ce qui se passait à la Cour de Palerme. La duchesse était fille delà princesse C***, épouse de l'ambassadeur de Sicile à***, et placée près de la reine Caroline, dont elle avait la confiance. Son mari lui écrivait tout ce qui se passait à la Cour de***. Elle haïssait les Français, et Saliceti prétendait être républicain et détester le parti français. Elle établit une correspondance avec sa mère, qui l'instruisait de tout ce qui se passait, et elle recevait de Saliceti mille écus par

mois pour les communications qu'elle lui faisait. En 1807 ou 1808, un capitaine napolitain, nommé Mosca, fut envoyé de Capri par***, pour assassiner Joseph, frère de Napoléon, alors roi de Naples. Afin de l'exciter à cet acte,*** lui donna une boucle de ses cheveux et une lettre écrite de sa main, par laquelle on lui promettait de le faire colonel aussitôt qu'il aurait mis son projet à exécution. Outre cela, il reçut de la princesse V** T*** une lettre dans laqu^elle on lui spécifiait tout ce qu'il avait a faire pour débarrasser le pays de l'usurpateur, et on lui donnait l'assurance qu'on remplirait scrupuleusement tous les engagements qui avaient été pris avec lui (1). Muni de tous les passeports nécessaires, il quitta donc Capri dans une felouque. L'un de ces passeports, qui était signé par un officier anglais, contenait des instructions, par lesquelles on requérait toutes les autorités de cette nation de donner secours et assistance au porteur, qui allait en mission secrète. Il débarqua à Motino, près d'une maison de campagne de Joseph, et son intention était de l'assassiner pendant qu'il serait à se promener dans le jardin. Tandis qu'il était à épier le moment favorable de frapper, il rencontra une jeune fille dont la vue lui causa une vive impression, et à laquelle il offrit quelques pièces d'or pour qu'elle consentît à l'écouter. Comme il vit qu'il ne pouvait pas réussir par cette voie-là, il chercha à la séduire par des moyens plus élevés, commit l'imprudence de lui dire qu'il

(1) J'ai vu CCS deux lettres et les passeports en oriinaaax depuis mon retour de Sainte-Hélène. *^ *^ (iVcfé de O^JIfettm)

était chargé d'un grand projet, et que, si elle voulait consentir ace qu'il désirait, il en ferait une dame du plus haut parage. La jeune fille fut alarmée ; ni la vue de Tor, ni les promesses qu'on lui faisait, ne purent la rassurer et la déterminer à rien accorder de ce qu'on lui demandait.

On donna des avisa la police ; plusieurs agents se rendirent aussitôt sur les lieux. Deux des associés de Mosca furent tués, et lui-même fut arrêté, après avoir fait une résistance désespérée. On produisit devant la commission militaire les lettres, la boucle de cheveux et les armes qu'on avait trouvées sur lui ; la jeune tille vint aussi en témoignage. Mosca dit, pour sa défense, qu'il n'était venu que dans l'intention de se jeter aux pieds du roi Joseph, de solliciter son pardon et la permission de rentrer à Naples. Cependant, après sa condamnation, il avoua ses véritables projets : il mourut avec beaucoup de fermeté, et refusa de découvrir les noms de ses complices. Quelque temps après, on envoya un apothicaire napolitain, uommé Gherardi ouViscontî, et ses deux fils, pour assassiner Saliceti. Cet homme vint d'abord à Ponza, d'où il se rendit à Capri, et de Capri à Naples, où il débarqua pendant la nuit, portant avec lui une espèce de catamaran (un pétard), de la forme d'une bouée. II fit si bien qu'on lui permit l'entrée de la maison de Saliceti, et même qu'on lui loua, sous les escaliers, une chambre, dont il fit une petite boutique d'apothicaire, dans laquelle il plaça une machine infernale. Saliceti, qui était allé à une partie de plaisir chez la princesse***, ne revint dans son palais qu'à

minuit ou une heure du matin. Il descendit lestement de voiture y et, selon sa coutume, il monta les escaliers avec une grande vitesse : cela lui sauva la vie ; car la machine de Tincendiaire, à laquelle le feu avait été mis quelques secondes trop tard, n^éclata que lorsqu'il eut traversé quatre pièces de son appartement : Cipriani était avec lui au moment de l'explosion. Environ trente chambres s'écroulèrent entièrement, ou furent très endommagées, et le palais n^offrait presque plus qu'un monceau de décombres. Une des filles de Saliceti, la duchesse actuelle de***(l), fut ensevelie sous les ruines de Tédifice, où elle demeura pendant quelques heures : ce fut Cipriani qui, par les gémissements qu'il entendit, découvrit qu'elle n'était pas morte. Tandis qu'il suivait la direction de la voix, le plancher s'enfonça sous ses pieds, et il tomba dans la chambre au-dessous, mais heureusement sans éprouver aucun mal, et par là il se trouva près de la personne souffrante. On appela, et, après bien des peines, on parvint à tirer de dessous les ruines cette jeune dame à demi morte : quelqnes-uns des soliveaux s'étaient formés en croix audessus de sa tête, ce qui fut cause qu'elle conserva la vie. Gherardi et ses fils furent arrêtés et jugés ; les fils furent fusillés; mais le père, à cause de son grand âge, fut condamné à un emprisonnement perpétuel. Immédiatement après cet événement, sir Hudson Lowe écrivit une lettre à Saliceti, pour l'assurer qu'il était tout à fait étranger à cet attentat, et qu'il

(1) Cette dame est encore vivante, et demeure à Naples. Je l'ai vue en 1819, et j'ai conversé avec sa sœur à Rome.

(Note de (TMeara.)

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 389

le détestait sincèrement, quel qu'en fût Fauteur. Saliceti soupçonnait le tambour-major du régiment de Yajro, alors à Naples, d'être un agent de la reine Caroline, et il employa Suzzarelli pour s'en assurer. En conséquence, Suzarelli, qui connaissait très bien le tambour-major, saisit une occasion de lui parler, un jour qu'il se promenait et paraissait très mécontent. Il commença par se déchaîner contre la tyrannie sous laquelle gémissaient les Napolitains, et à dire que ce serait un grand bonheur pour lui de pouvoir sortir d'un lieu où personne n'était sur de sa vie, et lui fit entendre que son intention était de s'échapper aussitôt qu'il pourrait le faire sans courir le risque d'être arrêté par la police, qui pourrait fort bien le faire fusiller, chose qu'il redoutait infiniment. Le pauvre tambour-major fit bientôt chorus avec lui, professa son dégoût pour le gouvernement actuel, son attachement a celui de Caro Une, et finit par déclarer qu'il voulait aussi s'en aller le plus promptement possible. Sur cela, Suzzarelli lui proposa d'engager vingt ou trente soldats de son régiment à entrer, soit au service de Caroline, soit k celui de la Grande-Bretagne, et lui dit de leur faire signer une déclaration formelle de leur intention ; ensuite il lui fit un don de deux cents écus pour réussir dans son plan, lui promettant que, dès qu'il aurait pu réunir ce nombre d'hommes, il leur procurerait à tous un moyen de transport pour l'île de Capri. Le tambour-major sonda ses amis du régiment, et employa tous ses efforts pour les engager à entrer dans son projet, mais il ne put en déterminer

que dix ou douze, encore étaient-ils si ignorants, qu'ils ne savaient ni lire ni écrire, et qu'il fut obligé d'écrire leurs noms lui-même avec ceux de ses deux fils. Il alla ensuite trouver Suzzarelli, comme ils en étaient convenus, lui apprit quelle avait été sa réussite, et lui fit voir la liste des noms. Suzzarelli en fit part à Saliceti, et le pria d'attendre qu'il eût réuni un plus grand nombre de victimes. Saliceti s'y refusa, en disant que la police devait employer toutes sortes de moyens pour découvrir les traîtres, mais non pas encourager ni déterminer personne à le devenir ; que son devoir, au contraire, était d'étouffer dans son origine toute tentative semblable. Le tambour-major et ses associés furent arrêtés sur le champ. On trouva sui^ lui le fatal papier, et peu de temps après il fut pendu avec ses deux fils et quelques autres.

Suzzarelli se tint caché pendant quelques jours, puis il alla voir la veuve du malheureux tambourmajor, a qui il dit que son mari avait été près d'occasionner sa ruine ; qu'il était venu auprès de lui pour aviser au moyen de sortir de Naples, et qu'il lui avait promis, par pure amitié, de lui procurer les moyens de passer à Capri ; mais que tout avait été découvert ; qu'on l'avait pris, jeté dans un cachot, et qu'il aurait été pendu comme les autres, si, heureusement pour lui, il ne s'était trouvé dans les bureaux de Saliceti un de ses compatriotes qui s'était intéressé en sa laveur et avait travaillé à lui sauver la vie. Il dit cela avec tant d'apparence de vérité, que la pauvre femme le crut bonnement, le

regarda comme un bienfaiteur, et par la suite, quand elle se trouvait dans la peine , elle avait coutume de s'adresser à lui et de lui demander de temps en temps quelques écus. Deux ou trois jours après cette abominable scène, Cipriani dit à Suzzarelli : « Quel scélérat (mécréant) es-tu, Suzzarelli ! Comment peux-tu apaiser les cris de ta conscience qui te reproche la mort de ces malheureux, pendus par suite de ton astuce? — Bah, répliqua Suzzarelli, sono porci napolitanacci (ce sont de vilains pourceaux napolitains). »

En 1809, Saliceti, désirant savoir quand arriverait en Sicile le paquebot anglais, employa Suzzarelli. En conséquence, Suzzarelli écrivit au colonel Lowe, et lui dit que comme les dernières nouvelles qu'on avait reçues d'Angleterre étaient très fâcheuses et avaient jeté le découragement parmi les partisans des Anglais, qui y ajoutaient foi ; que même ceux qui n'y croyaient pas entièrement, craignaient qu'il ne fût arrivé quelque événement sinistre, il l'engageait à lui communiquer sur-le-champ ce qu'il pourrait avoir appris de nouveau, afin de relever le courage abattu de leur parti. Sir Hudson Lowe répondit qu'il était très porté à employer tous les moyens possibles pour soutenir les sentiments loyaux des fidèles sujets du roi Ferdinand, mais que dans ce moment il n'avait pas de nouvelles authentiques ; que cependant il était certain que, sous peu de jours, il arriverait un paquebot d'Angleterre, et qu'alors il aurait soin de lui faire parvenir tout ce qui pourrait être favorable. Aussitôt

392 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

que ^uzzarelli eut reçu ces renseignements et les eut transmis à Saliceti, on expédia le corsaire YArditOy avec la commission de croiser sur les côtes de la Sardaigne. Après quelques jours d'attente, il attaqua et prit le paquebot anglais, qui se nommait, à ce que je crois, le Succès, La malle fut jetée pardessus le bord du navire ; mais, dans la précipitation, elle resta suspendue à une amarre, et les hommes du corsaire français firent un tel feu de mousqueterie,que l'équipage du paquebot n'osa pas en approcher pour la couper, et de cette manière elle tomba dans leurs mains. On trouva parmi les dépèches des ordres relatifs à une attaque projetée contre Corfou, avec quelques lettres de l'amirauté, relatives au blocus de cette île. Cipriani dit que ce paquebot était commandé par un jeune homme d'environ vingt ans, et monté par à peu près quatorze hommes.

Suzzarelli extorquait de grosses sommes d'argent du colonel Lowe, sous divers prétextes, tels que pour indemniser ses agents de leur emprisonnement, pour des présents qu'il prétendait avoir faits à la police pour empêcher qu'il ne fût lui-même arrêté. C'était un homme immoral et vicieux, mais rempli de talents, et imposant par ses dehors et par ses manières. Quelquefois il essayait de tromper Saliceti par des contes merveilleux et par des projets de nouvelle invention, dont le but était de se faire donner de l'argent. Saliceti avait coutume de dire dans ces sortes d'occasions : Va a far credere questo al colonello tuo, che è un coglione;a me non puoi,

cheticonosco (1). Ne peux-tu pas dire tout de suite que tu as besoin d'argent ?

Suzzarelliy dans le but de brouiller le gouvernement anglais avec le gouvernement sicilien, fabriqua une lettre dans laquelle il imita Técriture de Hudson Lowe. Dans le cours d'une conversation avec Cassetti, Suzzarelli lui dit que la reine Caroline faisait le diable en Sicile, et qu'elle cherchait à détruire tous les Anglais. Cela excita la curiosité de Cassetti, qui fit plusieurs questions à Suzzarelli. Celui-ci, après bien des difficultés, répliqua qu'il avait une lettre du colonel, qui contenait ces détails. Cassetti demanda, avec beaucoup d'empressement, k la voir. Suzzarelli se fit encore longtemps prier, et lui permit enfin d'en prendre lecture. Dans cette lettre, on traitait les Napolitains de misérables, sans foi et sans honneur ; on conseillait à Suzzarelli de s'en méfier : on assurait que la reine Caroline avait formé un complot d'assassiner tous les Anglais en Sicile ; que les barons étaient tout prêts à courir, les armes à la main, et à les massacrer ou k les chasser de l'île. Il termina par déclarer qu'en conséquence de cette découverte, le gouvernement anglais avait résolu de s'emparer de la personne de la reine, et de placer la Sicile sous sa protection. Cassetti demanda instamment la permission de garder la lettre, ce que Suzzarelli refusa ; mais il lui en donna copie, en promettant qu'il réfléchirait s'il n'y avait pas d'inconvénient k lui laisser l'original.

(1) « Va faire croire cela à ton imbécile de colonel ; cela no passera pas avec moi, qui te connais. »

Il alla ensuite trouver Saliceti, auquel il rapporta que Cassetti avait mordu à riiameçon. Afin de ne négliger aucune précaution, Saliceti pria Suzzarelli d'envoyer chercher le maître d'école anglais k leur service, qui contrefaisait parfaitement les écritures, afin d'examiner si celle du colonel avait été bien imitée par Suzzarelli. Après l'avoir examinée, celui-ci déclara qu'il croyait qu'on découvrirait la fraude. On lui ordonna donc de copier la lettre, et il imita si parfaitement l'écriture de sir Hudson Lowe, que ce dernier y fut par la suite trompé lui-même.

Le lendemain, Suzzarelli la donna à Cassetti, en l'exhortant de ne la montrer ni la perdre, et en assurant que sa vie en dépendait. Cassetti s'empressa aussitôt de se rendre à Palerme, et la présenta à la reine. Cette princesse, furieuse, envoya chercher John Stuart, qui était alors k Palerme, lui présenta la lettre contrefaite, et insista pour que l'on infligeât une punition exemplaire au colonel Lowe, qui avait osé compromettre son nom de cette manière. Sir John Stuart envoya sur-le-champ, pour éclaircir cette affaire, chercher le colonel Lowe. Lorsqu'on lui fit voir la lettre, il fut obligé de reconnaître que c'était son écriture, tant elle était bien imitée ; mais il déclara qu'il ne croyait pas avoir jamais écrit rien de semblable, et qu'il ne pouvait pas non plus trouver aucune trace de cette lettre dans son registre de correspondance. Dans le temps que Suzzarelli forgeait cette lettre, la police envoya k dessein quelques bateaux qui s'empa-

rèrent de celui du colonel, venant de Capri. Le lendemain, Suzzarelli écrivit au colonel, pour lui apprendre que son bateau avait été saisi ; et qu'il ignorait quelles dépèches il lui avait envoyées, puisqu'elles étaient toutes tombées dans les mains de la police.

On employait ordinairement Maresca pour se rendre auprès du colonel dans le bateau d'Antonio. Sir Hudson appelait ordinairement Suzzarelli et Maresca siii campioni {ses champions). Maresca avait deux fils, qui, avec Antonio, le batelier et ses fils, étaient fidèles à sir Hudson Lowe. Vers le milieu de 1809, sir Hudson Low^e commença à soupçonner SuzzareHi : celui-ci se rendit effrontément à Capri, où il employa son éloquence avec tant d'efficacité, qu'il convainquit sir Hudson de sa droiture, le persuada qu'il était l'homme auquel il devait avoir le plus de confiance, et qu'il était entièrement dévoué k son service. A son retour, Suzzarelli alla trouver Saliceti, et lui rapporta toute la conversation qui avait eu lieu entre eux, en l'assaisonnant de plusieurs traits satiriques dirigés contre le pauvre colonel. Quand Saliceti, voulait se soulager du tracas des affaires et s'amuser un moment, il avait coutume de faire venir Suzzarelli; celui-ci. qui avait beaucoup d'esprit, l'égayait aux dépens de la bonhomie du colonel, qui se laissait tromper aussi grossièrement.

On forma divers plans pour décider le prince de Canosa à débarquer sur la côte de Naples ; mais heureusement pour lui, il ne voulut acquiescer à aucun ; car, s'il l'eût fait, les mesures étaient si bien prises^

qu'il eût été arrêté et fusillé dans les vingt-quatre heures. Tandis que Suzzarelli continuait ainsi ses opérations, il arriva de la police de Paris une lettre qui contenait, en substance, qu'on avait appris qu'un certain Suzzarelli, émigré corse, aux gages de l'Angleterre, était employé à Naples comme espion pour les Anglais ; et l'on priait Saliceti de le faire arrêter et juger par une commission militaire, et faire exécuter la sentence dans les vingt-quatre heures. Saliceti envoya chercher Suzzarelli, lui remit la lettre en main propre, en l'engageant à la lire. Puis, il écrivit à la police de Paris, pour lui faire connaître la nature des relations de Suzzarelli avec sir Hudson Lowe, affirmant qu'un tel homme était un trésor pour lui. Suzzarelli était trop adroit pour ne pas profiter de l'avantage que lui donnait cet incident. Il s'en servit pour soutirer de nouvelles sommes de sir Hudson Lowe, sous le prétexte qu'il avait été forcé de faire de grands cadeaux à quelques membres de la police ; et, ajoutant que si ce n'eût été à cause de Franceschl(l), son ami et son compatriote, au service de Saliceti, qui avait beaucoup d'influence, il aurait été infailliblement arrêté et fusillé.

On fit prévenir Saliceti que Cas setti avait l'intention de le poignarder. Quoique Saliceti n'ajoutât pas foi à cette assertion, il résolut cependant de prendre quelques précautions. En conséquence, un soir que Cassetti se présenta, on se saisit de lui et on le fouilla soigneusement. Cependant on ne putrien trouver qui

(1) Ce fut la raison pour laquelle Cipriani n'avait jamais pris le nom de Franchcschi à Sainte-Hélène.

pût justifier une telle mesure. Après l'avoir soumis » cette épreuve, on lui donna la permission d'entrer, et alors il se plaignit hautement de Tindigne traitement qu'on lui avait fait. Saliceti fit semblant d'être dans une entière ignorance de ce fiaiit, et affecta le plus grand étonnement. Il fit venir l'officier dé la gendarmerie, et, d'un air fôché, lui demanda comment il avait osé se conduire ainsi envers un homme d'honneur comme Cassetti.

L'officier, qui savait à quoi s'en tenir, prétendit qu'il y avait une méprise, et, par ordre de Saliceti, il fit beaucoup d'excuses à Vhomme éChonneur, — Je vis, dit Cassetti, qui, tout roué qu'il était, fut cependant pris pour dupe, le feu sortir des yeux de Saliceti,' tant il était irrité de l'indigne traitement auquel j'avais été exposé.

Suzzarelli, pendant qu'il était en Sicile, eut un entretien avec un des Ronco, capitaine de brigands, sous les ordres d'un certain Piccioli, natif de Cheti, et qui était au service de ***. Ces partisans avaient l'habitude de débarquer dans la Calabre et d'y commettre des déprédations. Piccioli, ennuyé d'être au service de ***, et désirant faire quelque chose d'assez important pour lui mériter son pardon et obtenir du service de Murât, offrit, par l'entremise de Ronco, de faire débarquer sa troupe, de nuit, et sur un point de la Calabre dont on conviendrait, et de la livrer entre les mains de la justice napolitaine. Suzzarelli en parla à Saliceti, et proposa d'envoyer un bâtiment pour la passer de Sicile en Calabre, sous prétexte de débarquer sur quelque point où elle trouverait II. 23

398 MBMOttlAL de' SAI>'TÉ-HéLÊNI^

Toccasion de faire quelque riche batin. Il espérait, au moyen deRôneo^ dé faire réussir ce plan', mais Saliceti, qui doutait du courage' personnel de SuzzarelK,'lui dît qu'il était plus habile à faire des prpposittobs et former des projets, que propre à en exé'-. oute^.uo dé la nature dé celui dont il était questû>n ; et il le rfenvoya'. Un certain Spadaccini était présent lorsque cette proposition fut faite; c'était un Napolitain, avoué de profession et espion secret de Tintérieur, au .service de Sàlicetî. 11 était, en apparelice, attaché à l^incien ordre de choses ; et afin de mieux tromper les partisans de la famille exilée, il se fit arrêter et jeter en prison par ordre de Saliceti. Il y&t retenu, comme suspect, pendant quatre mois, et traité en apparence avec beaucoup de rigueur; mais le fait est qu'on lui permettait de faire ce qu'il voulait, et que toutes les nuits il était libre de sortir, déguisé, de sa prisoUjCt d'aller se divertir avec d'autres agents secrets, ses confrères. C'était un homme hardi,- résolu, et que son courage rendait capable d'exécuter toute espèce d'entreprise hasardeuse. Il revint che:î Saliceti, a qui il dit que le projet proposé par Suzzarelli était un projet de. paillcy et qu'il était la seule personne qui pût le faire réussir, étant intimement lié avecPiccioli, puisqu'ils avaient été élevés ensemble au collège, et qu'ils demeuraient à côté l'un de l'autre. Saliceti lui pro*mit six mille écus en cas de succès ; mais il déclara que, s'il ne réunissait pas, non seulement il ne donnerait rien, mais encore qu'il lui retirerait la per*. mission dont il jouissait alors, ajoutant qu'il ne lui

MÉMORIAL DB SAINTK-HÉLÈNB 399

avancerait pas d'argent, mais qu'il ferait mettre six compagnies de gendarmerie corse sous ses ordres. Spadaccini accepta sur-le-champ cette offre et se rendit à Pescara d'où il envoya un messager à Piccioli, qui était alors à Rocoli.

A l'arrivée de Piccioli, ils eurent ensemble une longue conférence, dans laquelle ils arrangèrent leurs plans diaboliques. Quelques jours après, Piccioli débarqua dans le golfe de Tarente, avec sa troupe, consistant en soixante-dix a quatre-vingts vagabonds, tous gente di riputazione^ qui s'étaient signalés par leurs vols et leurs assassinats le long des côtes, et qui étaient la terreur du royaume de Naples. Ces misérables s'avancèrent dans les mon-> tagnes, et, dans leur route, ils enlevèrent une escorte et le montant de trois mois des contributions du district, qu'elle conduisait au trésor royal. Dans les Abbruzes, Piccioli les engagea, de nuit, dans un défilé, et, sous prétexte de reconnaître la route, ce traître se porta en avant. Les gendarmes étaient en embuscade le long des arbres; et aussitôt que Piccioli fut arrivé k une certaine distance, il se joignit k eux. Alors ils commencèrent k faire feu sur les brigands trompés, et les massacrèrent tous jusqu'au dernier. Certainement ils avaient mérité la mort; mais la conduite de leur chef n'en est pas moins infâme. Après cet exploit, Spadaccini et Piccioli revinrent k Naplés, où le premier reçut la récom* pense de son entreprise, et le dernier son pardon. Cependant Saliceti regarda l'action que venait de commettre ce Piccioli comme étant d'une nature

si noire et si atroce, qu'il ne voulut ni le voir, vi permettre qu'on l'employât.

Vers la fin d'octobre 1808, le roi Joachim, trouvant que l'occupation de Capri par les Anglais causait un très grand dommage au commerce de sa capitale, et alarmé des projets d'assassinat formés par des personnes qui venaient de cette ile et qui étaient soudoyées par C***; considérant en outre qu'on pouvait le blâmer de permettre que les Anglais restassent en possession d'une ile si près de Naples, résolut de s'en emparer par un coup de main. Les préparatifs se firent avec vigueur. Ce fut alors que Suzzarelli et ses associés trouvèrent le secret de persuader à sir Hudson Lowe qu'ils étaient destinés contre l'ile de Ponza.

Tout étant préparé, on tint un conseil de ministres peu de temps avant l'attaque. Quelques personnes désiraient que Suzzarelli continuât à tromper sir Hudson jusqu'à la fin (I). Mais l'un d'eux fut d'un avis contraire ; il fit observer que la réussite de cette attaque était incertaine, et que si elle venait à échouer, le colonel Lowe s'apercevrait qu'il avait été trompé par Suzzarelli, et lui retirerait sa confiance. Il pensa donc qu'on ferait bien, pour prévenir cet inconvénient, de permettre à Suzzarelli d'avertir sir Hudson Lowe de la destination réelle de l'expédition, quelques heures avant qu'elle mît à la voile ; que, jusqu'à ce moment, Suzzarelli devait

(l) Ce fait me fut rapporté, en 1819, par le ministre lui-même : mais je m'abstiendrai de citer son nom, pour des raisons qu'on peut aisémjnt deviner.

(Note de O'Meara.)

continuer à le persuader qu'on en voulait k Ponza ; en sorte que, quel que fût Tévénement, il ne pût être compromis. On avait besoin d'un grand nombre d'échelles pour l'assaut, et il paraissait didficile de les faire confectionner sans que sir Hudson Lowe en eût connaissance; que s'il en était averti, on tomberait dans le double inconvénient de compromettre Suzzarelli et d'indiquer tout d'un coup le vrai but de l'expédition. Cela parut d'abord une difficulté insurmontable. Cependant la personne dont nous avons déjà parlé, suggéra un expédient ingénieux qui atteignit parfaitement le but. Le jour qui précéda celui indiqué pour l'attaque, la police ordonna à tous les hommes chargés d'allumer les réverbères de la ville de se réunir le jour suivant, à une certaine heure, avec leurs échelles. Pendant la même nuit, Suzzarelli prévint à la hâte Lowe que Tîle serait attaquée le lendemain, et il joignit même une copie de la proclamation qui serait faite aux troupes. On pensa que ce renseignement tardif ne servirait qu'à augmenter la confusion parmi la garnison. L'expédition, consistant en seize à dix-huit cents hommes, sous les ordres du général Lamarque, mit à la voile de la baie de Naples, le 4 ou 5 octobre, et arriva sous les rocs de Capri, sans avoir été inquiétée par l'escadre anglaise, qui, supposant que c'était contre Ponza qu'était dirigée l'attaque, veillait à la défense de cette île. Capri avait une garnison composée du régiment royal corse, du régiment royal de Malte, et de quelque artillerie anglaise. Il n'est peut-être pas dans le monde une

lie qui présente plus d'èbstaclçs naturels k surmonter pour être emportée d'emblée. Les neufs dixièmes de sa circonférence consistent en rocs escarpés et perpendiculaires, qui s'élèvent à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la mer. Tous les lieux abordables sont fortifiés, et on avait mis en batterie quarante pièces de canon dans les forts.

Les Français débarquèrent, malgré tous ces obstacles de la nature et de l'art.. Dans quelques endroits, ils furent obligés de franchir les précipices à Taide d'échelles posées sur des bateaux vacillants. Le régiment royal de Malte, soit par lâcheté, soit qu'il eût été corrompu par le champion Suzzarelli, posa les armes et refusa de combattre. Les soldats furent faits prisonniers malgré les efforts de leurs officiers, dont plusieurs périrent avec le commandant du régiment. De cette, manière, on enleva les forts Sainte-Barbe et Ana Capri, qui forment la sommité de Tile. Le seul chemin de communication qui existe entre Capri et la citadelle, et les forts oii étaient sir Hudson et la garnison, consiste en un escalier de quatre k cinq cents marches, sur lequel, en plusieurs endroits, une personne seulement peut monter ou descendre. Cet escalier était défendu par plusieurs pièces de canon. Malgré cela, les troupes françaises firent l'attaque, réussirent et investirent la ville. On attela cinquante hommes k quelques pièces de vingt-quatre, et en une nuit on les hissa sur le haut du moiit Solaro, le point le plus élevé d'Ana Capri, et qui commande la citadelle. Pendant toute la durée de son commande-

ment, $ir Hudson Lowe avait négligé de; fortifier ce jcôté^ croyant bien qu'il était impossible de £aire pasi$er des pièces de gros» calibre sur les côtés es^ carpes de la montagne. On élçya des batteries en face de la citadelle pour la foudroyer ; et d'autres, qu'on garnit'de fourneaux pou rchaufier les boulets, furent placées le long de la baie, afin de se défendre contre l'escadre et contre la flotille anglaise, xju'on voyait s'approcher du côté de Ponza. On envoya aussi de Naples* quelques renforts que Ton débarqua près de TiberiusVBath (les bains de Tibère)r en sorte qu'en peu de jours sir Hudson Lowe capitula et rendit aux Français l'île, les forts, l'arr tillerie, les munitions et les magasins. ".

On appelait ordinairement Capri le Gilbratar de Naples^ et lejs obstacles qui semblaient s'opposer i^ ce que l'on s'en emparât, et même il ce qu'on pût y débarquer, étaient tels, que Saliceti, lorsqu'il visita l'ile après sa prise, ne pût s'empêcher de s'écrier : « Ty ai trouvé hs Françai'iy mais je ne puis pas croire qui/s y soient entrés, =»

Quand l'expédition, commandée par le lieutenant* général sir John Stuart et par l'amiral Freemantle, composée d'environ dix-huit à dix-neuf mille hommes, quitta la Sicile en 1809, l'avis de l'amiral était d'abord que l'on débarquât entre Portici et Castellamare, et qu'on attaquât immédiatement la ville de Naples. ,

Sir Hudson l.owe était avec l'armée. On consulta Suzzarelli. Son opinion fut que les Anglais devaient, au préalable, en s'emparant des îles d'Ischia et de

Procida^ s'assurer un point d'appui qui facilitât toute retraite en cas d'événement, après quoi ils débarqueraient kBaja, dont la garnison, disait-il, était commandée par un colonel corse de ses parents, qui pour une certaine somme, et avec l'assurance d'obtenir le même rang dans l'armée anglaise livrerait la place après avoir fait une feinte résistance. Il ajoutait que, pendant ce temps-là, le parti anglais et celui de Ferdinand, combineraient leurs plans pour les aider à rassembler les partisans. On suivit malheureusement ce conseil. Il n'y avait alors que quatre mille hommes ]dans la ville de Naples ; comme la plupart des troupes françaises étaient en marche vers l'Allemagne (c'était un peu avant la bataille de Wagram), on avait ordonné aux troupes qui étaient dans la ville, si les Anglais tentaient un débarquement, de la quitter et de se retirer au fort Saint-Elme, pour y rester jusqu'à ce qu'elles fussent secourues. Elles avaient également reçu l'ordre de ne pas tirer sur la ville de Naples, si les Anglais s'en emparaient. Le trésor, tout le bagage du roi et de la reine, les bijoux de la Couronne, beaucoup d'objets précieux, étaient empaquetés, ainsi que d'autres effets appartenant aux principaux personnages de la Cour, et tout était prêt à partir au moment où les Anglais effectueraient leur débarquement. On n'aurait fait que peu ou point de résistance. Il y avait diverses frégates et un vaisseau de soixante-quatorze sur le chantier, d'immenses magasins, deux à trois cents bâtiments marchands, et une flottille considérable : tout cela serait devenu la proie des Anglais, at-

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 405

tendu que Murât ne voulait pas compromettre la ville, en essayant une défense inutile. Salieeti était k Rome a la première apparition des Anglais. Murât perdait la tête, ne pensait qu'à sauver ses trésors. Mais la reine, qui avait plus de fermeté et de talent que son mari, envoya Cipriani avec une note à Salicetij le priant de revenir à Naples sans perdre de temps; que le roi n'était pas en état de donner des ordres ; qu*enfintout dépendait de sa présence. Cipriani cacha cette lettre dans la semelle de sa botte, et après avoir éprouvé quelques difficultés et n'être échappé que par hasard aux brigands qui se trouvaient près de Terracina, il parvint h Rome. S'il réudsî'ssait à ramener Salieeti, il devait revenir avec la plus grande promptitude à Naples, et, dans un lieu convenu, près de l'entrée de la ville, tirer son mouchoir et paraître s'essuyer le front ; sinon il devait continuer sa routes II vit Salieeti vers les deux heures du matin, et lui communiqua toute l'affaire. Salieeti, après avoir lu la lettre de la reine, demanda ce que faisaient Suzzarelli et Maresca. Cipriani répondit « qu'ils étaient a Naples et s'efforçaient de persuader aux généraux anglais de ne point débarquer entre Portici et Castellamare, mais d'attaquer Ischia. — Bravo, Suzzarelli ! s'écria Salieeti, ils sont perdus; mais s'ils débarquent entre Portici et Castellamare, c'est nous qui le sommes. » Salieeti envoya en avant Cipriani, qui revint à Naples avec une célérité dont on n'avait pas encore eu d'exemple et qui fii le signal convenu. Il fut bientôt suivi par Salieeti, qui, à son arri-

vée, trouva les chevaux sellés, le roi lui-même dans la rue, et sur le point d'abandonner la ville à sa destinée. Saliceti, d'un ton brusque, dit à Murât qu'il ne méritait pas d'être roi s'il ne défendait pas son peuple, et finit par l'assurer qu'il allait tout .diriger au nom de Napoléon s'il n'adoptait pas dc^ mesures de défense. Murât, confus, rentra dans ^a palais, et sur-le-champ on rappela les troupes. de l'intérieur et celles qui étaient en marche pour l'Allemagne.

On fit venir le quatrième régiment de dragons de l'Abbruzze, et l'on prit toutes les mesures nécessaires. On plaça du canon dans les rues. Les artilleurs, la mèche allumée, reçurent publiquèmfenjt l'ordre de faire feu sur tout rassemblement du peuple. Saliceti envoya chercher ceux qu'il regardait comme suspects, et leur dit qu'il ne pouvait se fier à leur simple parole de rester tranquilles et de ne se mêler en rien de ce qui allait avoir lieu. Il finit en leur demandant, d'un ton grave, quelle garantie ils pouvaient lui donner de leur conduite. Etonnés de cette façon d'agir, ils demandèrent, après quelques instants d'hésitation, qu'on les mît dans un fort jusqu'à ce que tout fût terminé, ce qui fut exécuté surle-champ. Tandis que Saliceti agissait publiquement de cette manière, et qu'il ordonnait qu'on fît usage de tous les moyens de défense pour encourager ceux qui étaient fidèles et effrayer les mécontents, il avait en même temps renouvelé l'ordre que si les Anglais débarquaient, les troupes eussent à évacuer la ville et à se retirer dans les forts, jusqu'à ce que des forces

MÉMOItlAL DE SAINTE-HELENE 407

suffisantes fussent revenues de rintérîeur; et que la chance offrît quelque apparence de succès. On parvint en trois jours à réunir une force respectable, et toutes craintes cessèrent.

Saliceti était républicain par principes, et il aurait concouru à rétablissement de ce gouvernement en Italie, s'il y eût eu quelque probabilité iqu'il s'y ipaintint. Il mourut quelques heures apr^s ^voir diné.ayec un de ses ennemis, avec qui ils s'était réconcilié, ce qui donna lieu, de supposer qu'il avait été empoisonné.

Cependant les opinions furent, à cette époque, partagées à cet égard. Les médecins français attestèrent le fait, tandis que les italiens le nièrent : on ne découvrit aucune trace de poison à l'ouverture du corps. Quand Napoléon apprit la mort de Sali^ ceti, il s'écria : Seul^ il valait une armée de cent mille hommes (1)/

Les détails que l'on vient de lire ont été confirmés par l'un des ministres qui étaient alors auprès du roi

(1) Saliceti avait été nommée en 1806, ministre de la police g^fjnérale à Naples, auprès de Joseph Napoléon ; puis, il eut presque en même temps le. portefeuille do la guerre : concentra ainsi entre ses mains toute la force du pouvoir. 11 montra dans ces fonctions de grandes qua- .lités et ce caractèjre ferme qui ne l'abandonna jamais. Cet état de choses subsista jusqu'à l'arrivée de Murât, qui, craignant l'influence de sa femme Caroline, à laquelle Saliceti s'était uni dans l'intention de le dirigor, enleva à celui-ci le portefeuille de la guerre pour le donner au général 'Rcvnier. Puis, bientôt après, le roi ayant décrété qu'il excluait du service de Naples tous les Français non naturalisés, Saliceti fut forcé de revenir à Paris, d'où l'empereur l'envoya, en 1809, faire partie de Ifi Consulte qui devait prendre possession de Rome. Il était dans cette ville lorsqu'une

I ^arde

générale. Quelque temps après, le roi Murât donna à Magrellf le ^orte- ■feoille de la police, et Saliceti mourut subitement 1q 23 décembre 1809,

au sortir d'un dîner que lui avait . donné le nouveau ministre. Le bruit .courut qa'il avait été empoisonné, et Içs personnes intéressées à détruine

ce bruit n'y sont point parvenues. Napoléon dit en apprenant cette nouivelle: « L'Europe vient de perdre une de ses têtes.' les plus fortes. ». ;

Murât, et l'existence des lettres de sir HudsonLowe à Suzzarelli est prouvée. Napoléon, à qui je fis part de quelques-unes de ces circonstances, me dit, en outre, qu'il était instruit de la manière dont nous étions trahis par nos espions à Naples ; et il ajouta que Cipriani, qui avait été un des principaux agents, me fournirait, si je désirais, de plus amples renseignements. Il a fait la remarque que les Français, étant catholiques romains, avaient un avantage sur nous, qu'ils puisaient dans leur religion même, parce que les espions italiens étaient tentés de croire que non seulement il était inutile de remplir leur engagement avec des hérétiques, mais encore qu'ils croyaient faire un acte méritoire en leur manquant de parole. 4 décembre. — Mademoiselle V***, jolie fille et femme de chambre de Mme. Lowe, est venue aujourd'hui de Plantation-House à Longwood, montée sur un des chevaux du gouverneur, et munie d'une lettre du major Gorrequer, qui portait que sir Hudson Lowe avait oublié de laisser une passe pour elle avant d'aller en ville, et qui engageait le capitaine Blackeney à le recevoir : elle resta près de deux heures à Longwood. Pendant ce temps, elle traversa presque toutes les chambres de la maison ; les domestiques français étaient si enchantés de l'apparition d'une jeune et jolie fille, que leur galanterie ne leur permit pas de lui rien refuser. Elle désirait beaucoup qu'on lui permît de pénétrer auprès de Napoléon, et elle avait même ouvert à moitié la porte de la chambre où il était, dans le dessein d'y entrer; mais elle fut retenue par Saint-Denis. Elle persuada

cependant aux domestiques qu'ils pouvaient lui permettre de le regarder pendant quelque temps à travers la serrure, ce qu'elle fit réellement (1).

7 décembre. — J'ai dit à Baxter que Napoléon a enfin consenti a prendre une médecine, que je lui ai administrée moi-même, et qui lui a facilité quelque soulagement. M. Baxter pensa, comme moi, qu'il serait convenable de .lui procurer une demeure autre que celle de Longwood, dont la triste et rigoureuse exposition ne peut lui être favorable, et où le vent froid du sud-est, qui règne constamment, lui occasionne des affections catarrhales toutes les fois qu'il sort.

9 décembre. On a fait un signal de Plantation^ Hoitse pour que j'eusse à m'y rendre ; bientôt après mon arrivée, sir Hudson Lowe m'a dit, d'un ton sérieux, qu'il m'avait envoyé chercher pour une affaire étrangère h ma profession, ajoutant qu'il avait un grand sujet de blâmer ma conduite. Ensuite il me demanda si je n'avais point entretenu de correspondance ou si je n'avais pas servi d'intermédiaire à une communication des Français avec quelques personnes de l'ile. Je fus surpris de cette interpellation, et je répondis que je ne savais ce dont il voulait parler: Il renouvela plusieurs fois ses interrogations, et ajouta qu'il n'entendait pas dire que

(1) Peu do temps après la jeane^ personne quitta Sainte-Hélène : on fit courir le bruit qu'elle était enceinte. Elle fut accompagnée, à bord du bâtiment, par sir Thomas Ileade, et le jgouverneur lui témoigna tous les égards imaginables. On fit diverses conjectures à Longwood relativement à la cause de la visite de cette jeune femme dans de telles circonstances. Le lecteur ne manquera pas d'en deviner quelques-unes.

(Note de O'Meara.)

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j'eusse favorisé des intelligences pour, aider k la fuite du général Bonaparte, mais qu'il voulait parler de communications d'une autre nature. Je lui ai répondu que si Ton me regardait comme ayant favorisé des communications ou des correspondances en faveur des Français, pour avoir été dans les boutiques acheter divers articles pour les comtesses Bertrand et Montholon et pour d'autres personnes de Longwood, je me reconnaissais coupable. Il a ensuite demandé si je n'avais pas écrit en ville à une personne de lui envoyer quelques articles pour Mme Bertrand. J'ai répondu que oui; que j'avais écrit a M. Durling d'envoyer quelques balais, quelques petits meubles et autres articles de ménage. Le gouverneur a prétendu que c'était une infraction à ses ordres, puisqu'il m'avait défendu de me mêler d'autre chose que de ce qui ayait rapport à mes fonctions de médecin. «Quel besoin aviezvous de faire cela? Si Mme Bertrand manque de quelque chose de ce genre, qu'elle s'adresse k l'officier d'ordonnance. Pourquoi donc ne l'a-t-elle pas fait?» J'ai répondu d'abord que la propreté était nécessaire pour empêcher la maladie, et qu'ainsi tout ce qui y était relatif entrait dans les attributions de la médecine ; que d'ailleurs l'officier d'ordonnance se trouvait absent de Longvvood quand on m'a f;ait la demande de ces bagatelles; que même, s'il eût été présent, la décence eût empêché une dame de s'adresser k lui pour se pourvoir de certains articles nécessaires aux femmes, et dont elle pouvait sans inconvénients parler a son chirurgien ; et

MÉfAfORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE 411

qu'il m'était ia^possible de considérer comme un crime l'action .toute simple de charger un marchand d'acheter des ustensiles de ménage (que je nommai), jou de semblables articles, pour Mme Bertrand ou |)Qurmoi-même.,Son Excellence, comme de coutume, se fâcha extrêmement, et dit qu'il ne permettait pas de l'insulter en sa qualité de gouverneur. Il me demanda ensuite avec emportement comment j'avais osé commander, sans le consulter, des articles qui ne devaient pas être fournis par les magasins du roi, et les porter.au cpmpt^ de ces magasins. Je lui ai répondu que je n'avais pas parlé de les porter au compte des magasins du roi. On examina là-dessus ^a lettre à M. Durling,que le gouverneur avait en son pouvoir, et qui confirma mon rapport. Malgré cela, le gouverneur continua ses injures, et ilfitquelques remarques assez grossières sur la délicatesse des dames françaises.

J'ai demandé dçs ordres par écrit, afin d'éviter à l'avenir ces erreurs, et ces incouv^énients ; mais il a refusé de m*en donner. J'ai alors demandé, dans ]e cas où les dames me chargeraient d'acheter quelques articles pour elles, quelle réponse j'avais à leur faire. Après quelques moments d'hésitation, il a dit que « si elles me priaient d'acheter moi-mêm^ quelque chose pour elles, je pourrais le faire, mais que, si elles me demandaient de charger une autre personne de leur rendre le même service, je devais m'y refuser nettement. »

Il conserva sa très grande colère pendant quelque temps,, et j'eus toutes les peines du monde a m'em-

412 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

pécher de sourire de la manière sérieuse avec laquelle il traitait un sujet d'une si mince importance.

Aucun changement remarquable n'a eu lieu dans Tétatde Napoléon, ni dans les symptômes de sa maladie. J'ai eu avec lui quelques moments d'entretien, au sujet des libelles publiés contre sa personne.

« De tous ces libelles ou pamphlets qui ont été vomis contre moi, a-t-il dit, et dont vos ministres ont inondé l'Europe, pas un n'arrivera à la postérité. Pendant le règne de Louis XIV^ et même celui de Henri IV, la presse a enfanté un grand nombre de ces écrits, dont il serait impossible aujourd'hui de trouver un seul. Les productions des misérables payés par vos ministres (1) pour danser sur les ruines de leur propre pays, seront anéanties de la même manière. Quand on m'a demandé d'écrire ou de faire écrire, en réponse à ces libelles, j'ai répondu : une victoire y un monument de plus,' est la véritable réponse,D'oilleurs, on n'aurait pas manqué de dire que je payais pour faire faire ces réfu*;ations, ce qui en eût ôté tout le mérite. La postérité jugera sur les faits. La calomnie a épuisé tout son poison sur ma personne; je vais désormais, gagner tous les jours dans l'opinion du siècle. Là première fureur une

Cl) La haine qui déversait ses poisons contre la personne de Napoléon existe encore dans presque toute sa force même après son décès. On en trouve un exemple dans la réponse qui eôt échappée, à ce qa'on assure, de la bouche d'un secrétaire d'Etat, et que voici : quand on lui apprit que, peu de temps avant sa mort. Napoléon avait ordonné qu'on ouvrit son corps, qu'on en retirât son cœur, pour le mettre dans l'esprit de vin, et l'envoyer à l'impératrice Marie-Louise, ce ministre dit aussitôt : « On aurait dû, le jeter dans de la chaux vive. »

{Note de 0*Mcùra.)

fois passée, je ne conserverai plus pour ennemis que les sots ou les méchants. Quand on ne pourra plus trouver de traces de tous ces libelles, les grands ouvrages composés sous mon règne, les monuments que j'ai fait construire, et le code des lois que j'ai créées passeront aux siècles futurs, et les historiens à venir me vengeront des injustices auxquelles j'ai été en butte de mon temps. »

Napoléon me dit que Talleyrand avait été le pre- / \ mier à lui suggérer l'idée d'une invasion en Espagne, ^^ ^ ou de l'invasion d'Espagne.

Dans l'entretien qu'il a eu avec moi relativement à la politique des ministres anglais, Napoléon m'a dit qu'il eût mieux valu pour l'Angleterre qu'on l'eût laissé sur le trône, attendu que la Russie, l'Autriche et la Prusse, par un motif de jalousie> auraient lait alors à la Grande-Bretagne des avantages commerciaux. Rien actuellement ne s'oppose à ce que ces puissances ne prennent des mesures rigoureuses pour faire leur propre commerce au détriment de celui de l'Angleterre. Que, d'un autre côté, ayant une grande influence sur la nation française, et en étant aimé, il aurait pu signer avec les Anglais un traité de commerce avantageux, qui ne peut avoir lieu aujourd'hui sur les bases qu'il aurait établies; qu'on n'avait rien à redouter de la France sur mer. « La France n'est redoutable, a-t-il ajouté, que lorsqu'elle a sur pied une armée de cinq cent mille hommes. Les alliés, d'ailleurs, ont toujours été en position de faire la paix avec moi quand ils l'auraient voulu La France

était fatiguée de la guerre et effrayée de la seule idée d'entreprendre de nouvelles conquêtes. J'ai réussi à battre les alliés, parce que je lés ai attaqués en détail et que j^ai détruit un« puissance avaat que l'armée de l'autre pût arriver à sen secours. H se passera probablement des siècles avant qu'il se présente de semblables circonstances, qui concentrent une masse de forces égale à celle que j'avais réunie. Je le répète, il n'y avait rien à redouter de ma part ; car, si j'avais tenté de nouvelles conquêtes, l'opinion qui m'a envoyé à l'île d'Elbe m'aurait renversé de nouveau.

» Masséna, a observé Napoléon dans une autre occasion, a perdu sa réputation dans la campâgnede Portugal, ce qu'il attribuait cependant au mauvais ^tatde sa santé, qui ne lui permettait pas de monter à cheval et de voir par lui-même ce qui se passait. Un général qui voit par les yeux des autres, dit-il, ne commandera jamais une armée coinim.é elle devrait l'être. Masséna était alors si indisposé, qu'il était obligé de s'en rapporter à ceux qni l'entouraient, et il dut nécessairement échouer 4ans quelques-unes de ses entreprises. Par exemple, à Busaco, il essaya d'emporter Une position presque inexpugnable ; il était ai peu près impossible qu'il réussit de la manièl'e dont il l'attaqua, au lieu quç; s'il eût commencé par la tourner, il l'aurait prise. Cela venait de ce qu'il ne pouvait pas reconnaître personnellement l'état des choses. Si 'Masséna eût encore été ce qu'il était" autrefois, il aurait suivi Wellington pied à pied, et se fût mis en mesurede

râttaquer(l) lorsqu'il entrait dans les lignes devant Lisbonne, et avant qu'il eût pris une position avantageuse et convenable .

i4 décembre, — Sir Hudson Lowe étant venu à Longwood,'m!a fait plusieurs questions concernant la santé de Napoléon. Il a dit qu'il était très extraordi- -naire qa il né prit point d'exercice; que s'il espérait, en se renfermant ainsi de lui-même, obtenir du relâchement dans le système adopté, il se trompait. Il a ensuite demandé si son insomnie était causée par une maladie morale ou physique. Je lui ai dit que je la crx>yais là suite du défaut d'exercice; qu'aucun homme, menant une vie comme le faisait Napoléon, ne pouvait longtemps conserver sa santé. Le gouverneur ajouta, avec un sourire moqueur, que la paresse était sans doute la raison pour. laquelle il ne sortait pas. Je lui ai fait observer que, dans les •premiers temps de son séjour dans l'ile, il avait pris beaucoup plus d'exercice. Il m'a dit alors qu'il désirait avoir plus souvent des nouvelles de sa santé, et priait de faire connaître au capitaine Blackney ce qu'il pourrait y avoir de nouveau à cet égard. Je lui ai dit qu'il serait facile d'arranger les choses en lui envoyant des bulletins dans lesquels on nommerait Napoléon-, en se servant du terme le malade^ et en donnant en même temps au comte Bertrand des copies de ces bulletins.. Il refusa de le permettre, en

(1) En parlant du duc de Wclling^n, dana une autre occasion, Napoléon a dit que tous -les généraux étaient susceptibles de se tromper, et que celui qui commettait le moins de fautes (levait être estimé le plus g^and et le plus habile, et que Wellington en avait commis tout autant que beaucoup d'autres.

(Note de O'Meara.)

disant qu'aussi longtemps qu'on pourrait avoir des rapports verbaux, il ne jugeait pas nécessaire d'en avoir d'écrits. II a fait aussi quelques observations sur ce quMI n'avait pas vu M. Baxter.

Dans le cours de la conversation d'aujourd'hui, Napoléon a témoigne qu'il désapprouvait notre usage de faire fermer les boutiques et d'empêcher les ouvriers de travailler les jours de fête. En réponse à mes objections, il a ajouté : « Pour ceux qui sont h leur aise, il se peut qu'il soit très juste et très convenable qu'ils discontinuent leur ouvrage le septième jour; mais c'est le comble de la barbarie que de forcer un homme à interrompre son travail journalier, lorsqu'il n'a pas d'autre moyen de pourvoir à l'existence d'une famille quelquefois nombreuse. Si une telle loi est exécutée à la rigueur, votre gouvernement devrait faire distribuer des provisions pour nourrir ceux qui n'ont pas de quoi manger, et qui pourraient s'en procurer si on leur permettait de travailler ; ou bien il faut que vos prêtres à gros ventre, panciutti {çentrus)^ consentent à céder une portion de leur diner de ce jour-là aux pauvres affamés auxquels ils ne permettent pas de gagner le leur; ils en auraient de moins quelques indigestions ou quelques attaques d'apoplexie. Personne n'ignore que le vice naît presque toujours de l'oisiveté, et je ferais volontiers le pari qu'on voit plus de gens ivres et qu'il se commet plus d'actions contraires à la morale, en Angleterre, le dimanche, que tout autre jour de la semaine. ».

Dans une discussion qui s'est élevée sur les moyens de réunir sincèrement les nègres avec les blancs, Napoléon a fait observer « qu'il lui avait paru que le seul moyen efficace pour y parvenir, serait de tolérer la polygamie dans les colonies; qu'on devrait, permettre à tout homme noir ou blanc de prendre une femme de chaque couleur; qu'il pensait qu'avec cette tolérance, dans la génération qui suivrait, les enfants seraient presque tous de même couleur, et que par la la jalousie et la haine* auraient cessé. Il a ajouté « qu'il aurait été facile d'obtenir, pour cela, une autorisation du Pape. » II a ensuite dit « qu'il considérait les nègres comme une race inférieure aux blancs. »

J'ai vu de nouveau Napoléon ce soir. Il a fait quelquies observations relativement au gouverneur, qui, a ce qu'il a remarqué, est passé sous ses fen^êtres,' « Je ne vois jamais ce gouverneur, a-t-il dit, sans penser à Vhomme chauffant la barre de fer^ pour votre Edouard II, au château de^Berkley. La nature ni a préç>enu contre lui le premier jour que je l'ai vu. Comme Caïn^ la nature l'a marqué du sceau de la réprobation. Si j'étais h Londres, et que l'on me présentât Hudson Lowe, vêtu en bourgeois, et qu'on me dît : Qui croyez-vous que soit cet homme-là? Je répondrais : C'est le bourreau. Vousne pouvez pas dire que cela provienne d'un préjugé contre votre nation, attendu que je n'ai jamais eu cette façon de penser de Cockburn. Vous savez bien que je n'ai jamais eu un instant de défiance, même la plus légère^ à son égard. J'aurais

volontiers reçu de ses mains un chirurgien et fôut ce qu'il m'aurait présenté. J avais l'a plus grande confiance en lui, même après que nos différends eurent éclaté, L'autre voulait garnir tout le tour de la maison de grilles en fer y afin de faire la ' secondé cage de Bajazet; il a fait sùppoirter à son gouvernement Tinutile dépense d'un bâtiment chargé de barres de fer, afin de construire sa cage.

Je lui ai recommandé de voir M. Baxter, ' en ajoutant que ce serait pour moi une satisfaction d'être aidé des avis et des talents d'^ùn autre médecin. Il a répondu : « Il governatôre sen è mischiato; è vero che la sua fisionomia è biiona^ ma è troppo attacatoa quel boja. y> Le gouverneur rend odieux tout ce qui passe par ses mains. M. Baxter m'a été recommandé par lui, et cette seule circonstance est suffisante pour m 'empêcher de le voir.

« Si, malheureusement, ajoiita-t-^il, J'avais une telle physionomie, tout le mondé ajouterait foi aux libelles. Voyez, diraient-ils, oh ! vbyez la figure de ce scélérat ! Regardez les meurtres de WrigtK, de Pichegru et de mille autres, gravés sur son affreux visage. »

18 décembre, — J'ai reçu du major Gorrequer une lettre qui renfermait une injonction de'me rendre a Plantation-House , Comme le lecteur doit être déjà dégoûté de la manière dont le gouverneur profitait de l'avantage de sa position pour insulter et opprimer un officier d'un rang inférieur qui se refusait d'être son espion, je me contenterai de dire^ que mes réponses et mes refus de lui faire part des

MÉMORIAL DE SAIMTE-HÉlÈNK 419

sujets traités djinsles conversations entre Napoléon et nîoî,' lui donnèrent le prétexte de me traiter d'une manière encore plus outrageante que le 18 du mois dernier. Il me suivit hors dé la chambre, en vociférant après moi comme aurait pu le faire un véri-* table frénétique, et il poussa l'indécence jusqu'à me menacer d'une violence personnelle.

Après cela, il me donna ordre de me rendre deux fois par semaine a Plantation-House pour y subir des interrogatoires.

' 21 décembre, — Le major Gorrequer m'a envoyé une lettre pour m'informer qu'on m'avait attendu hier à Plantation-House ^ et contenant Tordre de my rendre aujourd'hui.

A mon arrivée, j'ai -vu M. Baxter, auquel, après avoir discouru quelque temps sur la maladie de Napoléon, j'ai communiqué la résolution absolue dahs laquelle je suis de ne jamais retourner auprès du gouverneur à Plantation-Housey ni même de jamais le voir en aucun autre lieu, si j'essuyais encore une fois un traitement aussi scandaleux que celui que j'avais éprouvé le 18; que telle était ma résolution, quelles que pussent en être les conséquences, i "*■ ya/if ler 1818* — Napoléon était à peu près dahs lé même état qu'hier.

. Il a été question dû livre de M. Hobhbuse (1), qui, comme on Ta déjà dit, avait été envoyé par l'auteur, et retenu par sir Hudson Low-è. J'ai dit que la périt) M. HolihrMise, écrivain anglais, auteur d'un ouvrage sur les Cent-* Jo,Mrf, avait adresse, çn juillet 1816, un expmpluirc ^ l'Empereur, .çvec eeî^e inscription on lettrés dH>r : A. Napoléon Le Grandi

sonne qui avait informé Napoléon de cette dernière circonstance l'avait vu dans le bibliothèque de sir Hudson. « C'est une étourderie de la part du gouverneur, a-t-il dit ; après avoir injustement retenu ce livre, de le laisser dans un lieu où on peut le remarquer. Du temps du cardinal Richelieu, un gentilhomme, venu chez lui pour solliciter quelque faveur de la Cour, fut introduit dans son cabinet particulier. Tandis qu'ils conversaient ensemble, on annonça un grand personnage, qui entra dans la chambre. Après quelque temps de conversation avec le cardinal de Richelieu, le grand personnage prit congé, et le cardinal Taccompagna jusqu'à sa voiture pour lui faire les honneurs de chez lui, et oublia qu'il eût laissé l'autre dans son cabinet.

A son retour, il sonna : un de ses secrétaires, a qui il accordait sa confiance, entra; il lui dit quelques mots à l'oreille, et continua ensuite à parler tranquillement avec le gentilhomme, parut s'intéresser à ses affaires, l'entretint encore pendant quelque temps, le reconduisit jusqu'à la porte, lui secoua la main et prit congé de lui de la manière la plus amicale, en l'assurant que son intention était de lui être utile. Ce pauvre homme s'en alla très satisfait et le cœur rempli des sentiments de la plus vive reconnaissance. Comme il sortait, on l'arrêta, sans lui permettre de parler à personne, et on le conduisit en voiture à la Bastille, où il demeura au secret pendant dix ans. Ce temps écoulé, le cardinal l'envoya chercher, et lui témoigna le regret qu'il éprouvait d'avoir été forcé d'adopter une telle

MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 421

mesure à son égard, lui assurant qu'il le croyait un fidèle sujet de Sa Majesté, mais qu'il avait laissé sur sa table, dix ans auparavant, en quittant la chambre, un papier qui renfermait des secrets d'Etat d'une grande importance ; que la sûreté du royaume exigeait qu'ils ne fussent pas connus, et que par conséquent il avait été obligé de recourir à ce moyen pour empêcher qu'ils ne fussent divulgués ; qu'aussitôt que l'intérêt du pays avait permis qu'on lui rendit sa liberté, il l'avait fait, et qu'il serait heureux de pouvoir réparer le tort que cet acte d'une prudence rigoureuse avait pu lui causer.

Napoléon énonça quelques opinions personnelles relatives a la Révolution française.

« La république , a-t-il dit, avait des ambassadeurs chez toutes les puissances de l'Europe, et elle en recevait de toutes. Elle a été sanctionnée par la religion et par l'assentiment de toutes les nations européennes. La Révolution française fut une attaque générale de la masse de la nation contre la classe privilégiée. Les nobles occupaient toutes les places de la haute et basse justice, et jouissaient encore, sous diverses formes, de plusieurs droits féodaux; ils étaient exempts des charges de l'État, et en possédaient tous les avantages, par la jouissance exclusive de tous les emplois honorables et lucratifs. Le principal but de la Révolution a été d'abolir ces privilèges, de faire disparaître ces abus, de détruire ce qui restait encore de l'ancien édifice féodal, de briser les derniers chaînons de l'esclavage du peuple, et d'assujettir également tous les citoyens

k supporter les dépenses de TEtat. Elle a établi Tégalîté des droits : tout citoyen peut, selon ses talents, parrenir à tous les emplois. Avant la Révolution, la France était composée de provinces divisées d'une manière, îrrégulière et jamais Tétendue ni la population n'étaient égales entre elles. Ces; provinces avaient un grand nombre de lois partica- Hères pour l'administration de la justice civile et criminelle. C'était un assemblage de divers. Etats qui n'étaient point encore fondus ensemble. La Révolution a détruit toutes ces petites nations, pour en former une nouvelle. Elle a créé une France dont la division territoriale est homogène ; elle a rendu les lois civiles et criminelles les mêmes dans tous les lieux, et assujetti la France entière aux mêmes règlements et aux mêmes taxes.

« Par elle ont été effacées les traces des anciens* privilèges des provinces et de leurs anciens Parlements. La moitié de ce pays a changé de propriétaires. La Fraioifee a enfin présenté le spectacle de trente millions d'habitants, circonscrits dans leurs limites naturelles, composés d'une seule classe de' citoyens, et gouvernés par les mêmes lois, par les* mêmes règlements et par le même ordre de choses. L'Angleterre a reconnu la république et a envoyé des ambassadeurs au Premier consul avant d'avoir violé la paix d'Amiens. Si Fox avait vécu, l'Angleterre eût fait la paix avec moi. Lord Castlereagh, en signant V Ultimatum à Chaumont, a reconnu l'existence de l'empire. y>:

2jahf^ier.^^ Je me rendis à Plantation-House par

ordre du gouverneur, que je vis dans la bibliothèque. Il m'a fait plusieurs questions concernant jpes appointements en qualité de chirurgien dé Napoléon^ et finit par assurer que je ne suis pas son médecin, mais qu'on me permettait seulement de lui rendre des visites. Je lui fis observer que les lettres de change que je tirais pour mon paiement, sur le conseil de marine, et dont la forme m'avait été prescrite par sir George Cockburn, me donnaient le titre de chirurgien de Napoléon et de sa suite. Je pris la liberté de le supplier de me dire pour quel sujet alors j'étais à Sainte-Hélène.

Il m'a demandé si je me croyais indépendant de lui et du gouvernement sous les ordres duquel j 'exerçais mes (onctions. Je répondis qu'aucun officier anglais ne peut être indépendant du gouvernement de son pays. Il demanda de nouveau si je me croyais indépendant de lui, et si, en sa qualité de gouverneur chargé de Napoléon Bonaparte, dans le cas où il croirait que ma conduite ne fût pas conforme aux règlements, il n'était pas en son pouvoir de me renvoyer quand il lui plairait. Je lui dis alors qu'il lui était facile de se faire à lui-même cette réponse, attendu qu'il savait mieux que moi jusqu'où allait l'étendue de ses pouvoirs.

Ces paroles ne lui plurent pas, et après s'être promené quelque temps autour de la chambre, en se récriant contre ma conduite, il s'arrêta, croisa les bras, et, après m'avoir regardé avec des yeux dont je n'oublierai jamais l'expression, il me dit : a C'est la mon bureau, Monsieur, et voilà la porte pour y

424 MÉMORIAL DB SAINTB-HBLÈNB

entrer. Quand je vous enverrai chercher pour affaire de service, vous irez à cette porte, mais ne mettez le pied dans aucune autre partie de mon appartement et ne vous présentez à aucune autre porte. »

Je lui répondis avec calme que ce n'était pas pour mon plaisir, ni de mon plein gré, que je venais voir sa chambre ou d'autres parties de sa maison ; et, après avoir souffert cet abus d'autorité, je me retirai.

J'ai vu ensuite Napoléon, qui était presque dans le même état que la veille. J'ai eu quelque entretien avec lui sur la prise de Rome par les Français. K Après le traité que j'avais conclu à Tolentino, dit Napoléon, les Romains firent tous leurs efforts et employèrent tous les moyens en leur pouvoir pour assister les Autrichiens ; ils placèrent même un général allemand à la tête de leurs troupes. On employait toutes les ressources de la] bigoterie et de la superstition pour pousser la populace à massacrer les Français. Le général Duphot, qui demeurait à Rome comme particulier, fut assassiné à la porte de mon frère Joseph, qui y était envoyé en ambassade. Cependant, malgré ces événements, et considérant qu'une rupture avec Rome en. amènerait nécessairement une avec les Napolitains, je fus d'avis qu'on devait se contenter de châtier cette ville sans la détruire ; que nous devions exiger qu'on fit un exemple des coupables ;que Provera, général autrichien, quittât la ville, et qu'un ambassadeur fût envoyé à Paris pour demander pardon. Cependant le Directoire décida qu'il fallait marcher contre le Souverain Pontife. On envoya Berthier avec une

armée pour faire une révolution a Rome et y établir une république, ce qui eut lieu. D'abord. le peuple fut transporté de joie à l'idée du rétablissement de la république romaine ; on célébra des fêtes, et on chanta en grande pompe un Te Deum, auquel assistèrent un grand nombre de cardinaux, quoique l'acte du rétablissement de cette ancienne forme de gouvernement portât l'annulation du pouvoir temporel du pape. Mais la joie des Romains ne fut que de courte durée ; car les troupes, faiblement retenues par les généraux, excitées d'ailleurs par vos agents et par ceux des Autrichiens, commencèrent h exercer un véritable brigandage. Ces furieux pillèrent le Vatican et les palais des nobles, les dépouillèrent des tableaux et des objets précieux en tous genres dont ils étaient ornés, et finirent par se mutiner contre. les imbéciles, qui, voyant trop tard leurerreur, s'efforcèrent en vain de mettre des bornes à leurs excès. .

« Lorsque les Vénitiens, continua Napoléon, trompés par les faux bruits qui couraient que l'armée de Joubert avait été défaite et taillée en pièces, et induits en erreur par la politique perfide et machiavélique d'une Cour voisine, eurent armé un grand nombre dé paysans et de Slavons, les prêtres prêchèrent de nouvelles Vêpres siciliennes et la destruction des Français. Tous les Français furent massacrés à Vérone, et leurs corps jetés dans l'Adige. Quatre cents d'entre eux, tant malades que blessés dans les hôpitaux, furent inhumainement égorgés ; on exerça de semblables cruautés dans.d'au-

426 MBBIORIAL DE SAIKTE-HÉLENE

Ires viUes du territoire vénitien. Mais lorsqu'ils apprirent qne l'armée de Joubert n'avait pas été vaincue, qu'Augereau marchait contre eux, et -qu'ils virent lès Autrichiens battus sur tous les points, ils me demandèrent humblement la paix ; leur frayeur n'eut plus de bornes. Une députation me fut envoyée: elle était chargée de me faire les plus humbles propositions, d'acquiescer à tout ce que j'exigerais, et finit par m'ofTrir des miflions, si je me laissais fléchir il leurs prières. Voyant cette déniarche inutile, ils envoyèrent à leur ministre, à Phris, l'ordre de corrompre le Directoire. Ils y réussirent, car on enjoignit de prendre des mesures qui étaient d'accorvi avec ce qu'ils demandaient.

« Cependant on saisit les dépêchés de leur ambassadeur : elles me furent apportées, et par ce moyen toute l'intrigue fut découverte, et Ton connut la valeur des présents qu'ils avaient faits pour acheter l'impunité et corrompre les gouvernants d'alors. J'ordonnai au ministre français de quitter leur territoire dans les vingt-quatre heures, et je leur déclarai la guerre. Baraguay-d'Hillicrs entra chez eux avec sa division, renversa l'oligarchie, et tous les États vénitiens furent bientôt républicanisés. »

6 janvier, — Interrogé par sir Hudson Lowe si Napoléon Bonaparte m'avait engagé ou ordonné de faire une communication que je lui avais faite, savoir: que Napoléon avait dit nu lord Àmsherst : Ni Vune ni Vautre de i^os chambres parlementaires ne peut me forcer à s>oir mon bourreau, etc., ou si je l'avais répété de mon chef et sans en avoir re^u l'autori-

MËMOniAL DE SAINTE-HÉLEKB 427

sation, j'ai répondu que Napoléon avait dit que « si ron me faisait des questions sur les conversations que j'avais avec lui, il me permettait d'y répondre », Cela ne satisfit pas sir Hudson Lowe, qui me pria de m'expliquer d'une manière plus convenable à ses vues. Comme je persistai dans la même réponse, il entra dans un violent accès de colère, et il ordonna au major Gorrequer d'écrire : M. O'Meara refusa de répondre k la question : Bonaparte vous a-t-il, ou non, chargé de communiquer les expressions susmentionnées au gouverneur ? Je répondis que quelques personnes considéraient la manière dont Napoléon s'exprimait comme une demande, d'autres seulement comme une permission ; que par conséquent il valait mieux rapporter ses paroles telles qu'il les avait prononcées; mais Son Excellence ne voulut pas le permettre.

1 janvier, — Sir Hudson Lowe m'eûvoya chercher à six heures du soir, et, après avoir fait quelques demandes relativement à la santé de Napoléon, que je lui dis n'être pas aussi bonne que lors de mon dernier rapport, il m'a répondu que, si le général Bonaparte pensait obtenir, en se reléguant chez lui, comme il le faisait, quelque relâchement dans les restrictions, il se trompait, attendu que lui (sir Hudson) ne changerait rien, sans ordre du gouvernement, à ce qui a été établi, quand même sa santé serait encore plus mauvaise. Je lui ai demandé s'il voulait que cela fût communiqué k Napoléon. Il m'a dit qu'il ne m'en chargeait pas, mais que. cela devait être rendu public.

428 MEMORIAL DE SAlNTE-HÉf.ENE

yjançier. — Plusieurs autres questions m'ont été faites aP/antation-House; une partie <;oncernait lord Amsherst : le gouverneur dit que le général Bonaparte n'aurait pas osé faire usage des expressions insultantes dont il s'était servi, s'il s'était trouvé en présence de tout autre personne que lord Amsherst et moi ; qu'il s'était ainsi exprimé parce qu'il savait que ce lord avait reçuj du gouverneur la permission d'écouter toutes les plaintes qu'il pourrait faire ; que l'écoutant ne valait pas mieux que celui qui répétait, et que le comte Bertrand lui avait dit, le dernier jour d'octobre , que le général Bonaparte se laissait influencer par ceux qui l'entouraient, et que j'étais une de ces personnes-là. J'eus beaucoup de peine à m'empêcher de rire, en voyant qu'on me supposait capable d'exercer une influence quelconque sur un personnage tel que Napoléon ; je répliquai aussitôt qu'autant que je le connaissais, il n'était pas homme a se laisser guider par l'opinion des autres. Sir Hudson insista pourtant, et prétendit que le comte Bertrand le lui avait avoué, et ajouta que je serais responsable d'une grande partie de ce qui arriverait, etc.

13 janvier. — Suite des interrogatoires à Plantation-Hoiise, Sir Hudson a tiré de sa poche le Morning- Chronicle du 17 septembre 1817 (à ce que je pense), et me lut une conversation qu'on disait avoir eu lieu entre Napoléon et quelques Anglais; et il désirait, m'a-t-il dit, savoir de moi si une semblable conversation avait jamais été tenue entre le général Bonaparte et moi, et si je l'avais rapportée à quelqu'un ; qu'il concluait du commencement de l'article ainsi

conçu, Après les salutations ordinaires^ que la conversation avait eu lieu entre le général Bonaparte et une personne qui le voyait assez souvent ; que l'amiral Malcolm et moi, nous étions les seules personnes qui eussions des entretiens tête à tête avec lui ; qu'ainsi cette communication devait îivoir eu lieu eii présence de l'un de nous. Je lui répondis que je îi'avaisjamais ni écritni fait mention verbalementderien de semblable, et je lui rappelai qu'il y avait d'autres personnes que l'amiral et moi qui communiquaient avec Napoléon. Son Excellence paraissait désirer beaucoup que je l'aidasse à mettre cela sur le compte de l'amiral ; mais il ne réussit porntdans sa tentative: En effet, au premier aperçu, je vis que cela venait de M. Ellis; cependant on remarquait des erreurs.

15 Janvier. — J'ai vu le gouverneur à Plantation- House. Je l'ai prévenu que l'indisposition de Napoléon avait fait des progrès ; que j'avais été forcé ce matin de lui donner une médecine, et que j'avais parlé à M. Baxter de sa situation.

IQjansfier, — J'ai vu Napoléon, qui s'est senti un peu soulagé par l'effet de la médecine administrée hier. J'ai eu une conversation avec lui sur les premières années de sa vie et sur la manière dont il avait obtenu le commandement des troupes de la Convention, lors de l'insurrection de Paris. « Quand Menou, a-t-il dit, après avoir inutilement essayé de disperser les sections, fut repoussé par suite de la faiblesse des Représentants qui étaient avec lui, et de sa propre incapacité, la Convention était dans les plus grandes alarmes. Le comité de la section s'était dé-

claré en permanence et souverain dans Texerclce de ses fonctions : il refusait d'obéir aux ordres de la .Convention. Les sections armées avaient envoyé des Réputations aux autres sections pour. les. engager à )es assister. Le nombre des assaillants s'élevait à environ quarante mille. J'étais dans une loge du théâtre Feydeau quand on m'appritcela,efjemé rendis à rassemblée.La Convention était dans le plus grand trouble. On accusait Menbu de trahison ; le danger était imminent, chaque membre de rassemblée proposait le général dans lequel il avait confiance. Les membres du Comité de Salut public, et quelques-uns de ceux qui m'avaient connu à Toulon, me proposèrent comme celui qui, par son énergie, était le plus propre à les sauver dans la crise actuelle. On m'envoya une députation pour m'offrir le commandement. Je balançai avant de Taccèpter : c'était un service que je n'aimais pas ; niais quand je considérai que, si la Convention était renversée, les étrangers allaient trîomphv r, et que h\ destruction de ce corps mettrait Je sceau h l'esclavage de là patrie, ces réflexions et ma propre destinée furent cause que je cédai. Je me rendis au Comité ; je fis voir aux membres qui le composaient rinconvénient d'avoir à la tête des troupes trois Représentants, qui ne servaient qu'à entraver les opérations du général. Le Comité, sentant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, proprosa h la Convention Barras, comme général en chef, et me donna le commandement des troupes qui devaient protéger l'assemblée. Les mesures que j'adoptai, et dont je vous ai déjà parlé, sauvèrent la Convention.

MÉMORIAt DE SAINTE-HÉlÈNE' 43t

La pértê en hommes (1) a été très peut considérable de part et d'autre .

20 jàns^ièr. — Je suis allé à Plantation- Hoiise y d'après les ordres que j'en avais reçus. Tandis que je parlais à M. Baxter, dans la bibliothèque, le gouverneur entra. Il paraissait fort en colère, et il me demanda brusquement et avec grossièreté quelles communications j'avais k faire concernant la santé du général Bonaparte. Je répondis qu'il n'y avait pas chez lui de mieux constant. « — Est-il sorti de la maison? — Non, monsieur. — Est-il allé dans la salle de billard? — Il y passe tous les jours une grande partie de son temps. — Comment Temploiet-il dans ce lieu ? — Je ne saurais le dire. Monsieur. — Pardonnez-moi, vous le savez etvousdevezle dire, repartit le gouverneur me regardant à sa manière ordinaire ; vous n'ignorez pas ce qu'il y fait, et vous ne remplissez pas vos devoirs envers le gouverneiTient. »

(1) Le duc de Bov^go et plusieurs autres officiers qui ont servi avec- Napoléon, m'ont rapporté qu'il était, en toute occasion^ d'une humanité exemplaire avec ses soldats ; <iue son habitude était de parcourir le champ de bataille après une action,ncconipagné d'une partie de son état< major et de plusieurs personnes qui portaient des fortifiants de tous les' genres, pour rappeler à la vie ceux des blessés qui donnaient encore quelque espérance de guérîson ; que Napoléon passait souvent des' heures entières à remplir, ces pieux devoirs. Parmi plusieurs exemples à. Tappui, le duc.de Rovigofait mention qu'après la bataille de Wagram, Napoléon, accompÎEigné de diverses personnes, parcourut le champ de bataille ^t indiqua beaucoup de blessés encore vivants, pour qu'on leurportât des secours. Tandis qu'il était occupé de cette manière, il aperçut, un colonel, nominéPepin, qui s'était attiré son mécontentement quelques' années auparavant, et qui n'avait été mis en activité ^ue peu de temps avant la bataille de Wagram. 11 le reconnut, diioiqu il ne l'eftt pas vu depuis un grand nqmbre d'années. Il ^>tait étendu sur le dos, une balle lui- avait traversé la tète, et la vie n'ét .it pas encore tout à fait éteinte : c Ah ! pauvre Pépin, dit Napoléon avec sensibilité, je suis fâché de te revoir ici et dans une si cruelle position : que n'îii-je pu te faire savoir que je t'ai pardonné et ne pense plus à tes premières fautes !» - "■ • {Note de O'Mcara.)

432 MÉMORIAL DE SAINTE-HfiLBNB

' Son Excellence se promena alors autour de lachambre, s^arrètant de temps en temps, me regardant, avec les bras croisés, d'une manière qu'il serait difficile de décrire, et exhalant sa mauvaise humeur en exclamations furibondes. Je tirai froidement ma montre pour voir combien de temps il me contemplerait de cette manière. Je pensai plus d'une fois qu'il méditait quelque acte de violence. Le calme et le silence ne paraissaient pas être ce qu'il eût désiré ; et il commença, de la manière accoutumée, une autre série d'interrogations concernant le nom de la personne qui m'avait donné, un an auparavant, l'avis que lord Liverpool s'était opposé à ce que je fusse éloigné de Sainte-Hélène. J'ai répondu que je le lui avait dit à lui-même sur la fin de juillet, et que j'avais offert de montrer à une tierce personne la partie de la lettre qui faisait mention qu'on s'était adressé à lord Liverpool pour que Sa Seigneurie empêchât mon éloignement. Il renouvela sa demande d'un ton emporté, et me dit qu'il fallait que je lui nommasse sur-le-champ la personne qui m'avait donné ce renseignement, en ajoutant que l'offre de montrer la lettre à un tiers était une insulte pour lui ; il s'avança sur moi d'un air menaçant, évidemment dans l'intention de m'intimider et de me forcer à souscrire à ce qu'il exigeait. Je répondis comme auparavant. Il renouvela sa demande avec plus de violence encore. Je lui dis alors que, puisque mes réponses ne servaient qu'a m'attirerdes traitements injurieux, je refusais absolument de répondre davantage sur ce sujet. « Écrivez, dit-il, major Gorrequer, que M. O'Meara refuse de répon-

dre.» Et. après avoîr entendu une longue et outrageante phîlippîque sur Tinconvenance de ma conduite, depuis qu'il m'avait réprimandé relativement à un journal (c'est-à-dire depuis que j'avai« refusé de servir d'instrument.àses calomnies contre l'amiral Malcolm), je reçus la. permission de me retirer.

28 jançiet\ — J'ai vu Napoléon, qui était iin peu mieux que le jour précédent. J'ai eu quelque conversation avec lui.surC****. <c C***"* m'a-tildit, est un ancien émigré, qui fut nomme secrétaire de F**% quand ce dernier était ambassadeur à laGour de.*..:^, où il parvintàse faire haïr, malgré le galimatias qu'il avait publié sur le christianisme. Pendant son séjour dans cette ville, il s'efforça de persuader au vieux roi de .... , qui avait abdiqué et qui ^'était fait religieux, ^è revendiquer ses droits au trône de S****. Le roi, le soupçonnant d'être un mouton, le mit à la porte, et me porta plainte de sa conduite ; ce qui fut cause que je le disgraciai. Tant que j'ai eu le pouvoir en main^ il a été un de mes plus vils flatteurs. C'est un fanfaron sans caractèrey qui d la fureur défaire des libres, » »

J'ai fait à Napoléon quelques questions sur lacon*

duite de Bernadotte. ?« Bernaddtté, a-t-il dit, s'est

montré ingrat envers moi, l'auteur de son élévation,;

mais je ne puis dire qu'il m*ait trahi. Il dévint Sué>-

dois en. quelque manière, et lie me promit jamais

•que ce qu'il avait l'intention :de tenir. Je puis l'ac-

'«user d'ingratitude, mais non pas de 'trahison. Ni

-Murât ni lui né se fussent déclàrésr<contiie moi, s'ils

%34 MEMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈNB

eussent cru que je serais détrôné. Ils désiraient voir mon pouvoir abaissé, mais non pas détruit. La bravoure de Muriat était si grande que les Cosaques avaient coutume d^exprimer leur admiration par des cris. Ils ne pouvaient s'empêcher d'éprouver un sentiment de respect en voyant cet homme, d'une figure si noble et distinguée, s'avancer comme un . ancien chevalier, pour exécuter des prodiges de valeur.

« La Bédoyère, a-t-il dit, était un jeune homme rempli des plus nobles sentiments. Son attachement pour moi allait jusqu'à Tenthousiasme ; il se déclara .en ma faveur au moment du plus grand danger. »

Il peignit Drouot comme un des hommes les plus vertueux et les plus modestes, quoique possédant de très grands talents. « Drouot, dit-il, est un homme qui vivait aussi satisfait, pour ce qui lé concerne personnellement, avec quarante sous par jour, qu'avec les revenus d'un souverain. Plein de charité et de religion, sa morale, sa probité et sa simplicité lui .eussent fait honneur dans les plus beaux jours de là république romaine. »

30 janvier. — J'ai été k Plantation-House, Après quelques questions relatives à la santé de Napoléon^ sir Hudson Lowe a dit avoir appris d'une manière .indirecte, que l'état du général Bonaparte était bien .plus alarmant que je ne lui avais dit ; qu'en conséquence, il me priait défaire connaître, toutes les fois que j'irais en ville, à M. Baxter ou à M. Thomas Reade, J'état de la santé de Napoléon, ce qui me . dispenserait de venir à Plantation- House aux jours .fixés pour. le rapport; que je pourrais doticprésen-

tcment laire savoir au major Gorrequer ce que j'avais a dire relativement à la santé de mon malade. En conséquence j'ai dit au major que, depuis le 26,

-Napoléon n'avait pas autant souffert du mal de tète, attendu que je lui avais arraché une dent mâcheliëre ;

^que l'enflure était considérablement diminuée; qu'il était très échauffé et avait quelques symptômes de dyspepsie, tels que des envies de vomir et des

• flactuosités ; que sa douleur de coté était la même ; que ses jambes n'avaient point diminué de grosseur ; que, généralement parlant, quoique sa douleur à la

'joue fût moins forte, l'état de sa santé ne s'était

-point amélioré. J'ai fait aussi la demande d'un petit

alambic^ afin de distiller un peu d'eau de fleur d'o-

- ranger, ce qui aurait été très agréable et même très nécessaire pour Napoléon (1).

. 2t février, — Le bâtiment chargé de provisions, le Cambridge:^ est arrivé et a apporté la triste nouvelle

• de la mort de la princesse Charlotte (2).

J'ai communiqué cette nouvelle à Napoléon, qui

a paru affligé de cet événement malheureux ; indé-

■ pendamment des sentiments que devait exciter le

sort d'une princesse enlevée à la fleur de Tâge, dans

- tout l'éclat de sa beauté et dans le moment où l'avenir lui offrait la plus brillante perspective, Napoléon avait conçu quelques espérances de la voir concourir a faire prendre des mesures plus libérales à son

(1) L'alambic n'a jamais été accordé, quoiqu'on ait réitéré souvent cette demande.

(2) J'ai supprimé quelques remarques de Napoléon sur cet événement.

. {Noie de O'Meara.)

égard. Il s'emporta contre les accoucheurs et exprima sa surprise que la populace ne les eût pas lapidés. Il dit que toute cette affaire lui paraissait étrange, et qu'il semblait qu'on eût pris des mesures de précaution pour priver la princesse de tout ce qui lui était nécessaire pour la soutenir et la consoler dans un premier accouchement. Il s'étonna qu'on n'eût pas au moins placé auprès d'elle une femme mariée, d'un âge raisonnable, qui, ayant eu plusieurs enfants, aurait pu l'encourager. Si elle avait eu une personne de la sorte, elle se serait aperçue que l'accouchement ne se présentait pas très bien, et on aurait réclamé l'assistance d'autres chirurgiens ac» coucheurs. Il ajouta que l'on ne pouvait pardonner à la vieille reine de n'avoir pas été sur les lieux. « Où était donc le prince Léopold ? Un homme ne devait-il pas savoir ce qu'il y avait à faire? Si je n'eusse pas été présent lors de l'accouchement de Marie-Louise, cette princesse serait morte de la même manière. Pendant qu'elle était en travail d'enfant, je me tenais dans un appartement voisin, d'où je me rendais à chaque instant dans sa chambre. Après quelques heures de souffrance, l'accoucheur Dubois, tandis que j'étais sur un sofa, vint à moi, la frayeur peinte sur sa figure, et il me dit que l'impératrice était dans un état alarmant, que l'enfant se présentait de travers. Je lui demandai s'il n'avait jamais rien vu de semblable. Dubois me répondit

(1 ) Le prince Léopold (plus tard roi des Belges) avait épousé le 16 mars 816 la princesse Charlotte, fille unique de (jeorges IV. La princesse aourut le 6 novembre 1817, après être accouchée d'un enfant mort

qu'il avait vu quelques accouchements de ce genre, mais très rares, peut-être pas un sur mille, et qu'il était bien affligeant pour lui qu'un tel cas se présentât lorsqu'il était question de l'impératrice ! Oubliez, lui dis-je, qu'elle est impératrice, et traitez-la comme vous traiteriez la femme d'un petit marchand de la rue Saint-Denis. Dubois me demanda ensuite, si cela devenait tout a fait indispensable, lequel des deux il faudrait sacrifier pour sauver l'autre, la mère ou l'enfant. Sauvez la mère, répondis-je; il n'y a pas à hésiter, et cela est de droit. J'accompagnai ensuite Dubois auprès du lit, j'encourageai et tranquillisai de mon mieux l'impératrice, et je la soutins pendant qu'on l'opérait avec les pinces {forceps). L'enfant était mort en apparence quand il sortit du seiri de sa mère ; mais les frictions et d'autres moyens qu'on employa le firent revenir à la vie. Au premier coup de canon qui annonça ce grand événement, la population de Paris tout entière se mit en mouvement ; elle courait dans les rues, dans les places publiques, garnissait les quais pour compter le nombre des coups. On devait en tirer vingt et un pour la naissance d'une princesse, et cent et un pour celle d'un prince. Au bruit du vingt-deuxième, les Parisiens firent retentir les airs de leurs acclamations. Presque toutes les puissances de l'Europe m'envoyèrent complimenter sur cet heureux événement. L'empereur d'Autriche se fit représenter, en qualité de parrain de l'enfant, par son frère le duc de Wurtzbourg; et l'empereur Alexandre envoya son ministre du département de l'intérieur, pour

438 MKMOniAL DE SAINTE*HËLÈNE

inc témoigner sa satisfaction dans cette circoûs-^ tance (1).

. a Si la pauvre princesse Charlotte > ajouta-t-il,. avait eu auprès d'elle quelqu'un qui eût agi avec courage et discernement, comme je l'ai fait, on serait parvenu à la sauver. Maintenant, par la négligence et rimbécillité de cejs misérables accoucheurs, il est impossible dédire quels malheurs vont, fondre sur l'Angleterre! On n'eut pas plus tôt su, continua Napoléon, que les intérêts de la France m'avaient engagé à rompre mon premier mariage, que les plus grands souverains de l'Europe cherchèrent à former une alliance avec moi. Aussitôt que l'empereur d'Autriche eut appris qu'il était question d'un nouveau mariage, il envoya chercher Narbonne et témoigna son étonnement qu'on n'eût pas songé à

{1) Bientôt après la naissance du jeune Napoléon, son porc eut l'idée de bâtir, presque vis-à-vis le pont d'Iéna, un superbe palais qui devait être appelé le palais du roi' de Rome ; le gouvernement fit l'achat de toutes les maisons situées sur l'emplacement qu'on avait choisi. Sur le terrain qui, d'après le plan, devait lormcr l'extrcuie droite de la façade,, se trouvait une petite maison qui, avec le sol sur lequel elle était bâtie, n'était estimée c|u'environ mille francs, et appartenait à un pauvre tonnelier. Le propriétaire en demanda dix mille ; on en parla à Napoléon, qui ordonna qu'ils lui fussent comptés. Quand les personnes chargées de conclure cet arrangement vinrent pour tenniner, le propriétaire dit que, toute réflexion faite, il ne pouvait vendre sa maison, moins <Ic trente mille francs. Cela fut rapporté à Napoléon, qui ordonna qu'on lui pavât cette somme. Quand on vint de nouveau pour conclure l'affaire, le ton» iielier porta sa demande à auarante mille francs. L'architecte fut très embarrassé ; il ne savait plus que faire ; il n'osait plus ennuyer Napoléon de ce sujet, en même temps qu'il savait qu'on ne pouvait rien lui cacher. 11 s'adressa donc de nouveau à lui à ce sujet : « Ce drôle^tà abtise, dit-il ,: pourtant il n'y a pas d'autre mo^en ; allons, il faut le pa^rer. » L'architecte revint chez le tonnelier, qui porta le prix de' sa maison à cinquante mille francs. Quand Napoléon en fut informé, il en fut indigné et dit : « Cet homme-là est un misérable ; eh bien ! je n'achèterai pas la maison, elle restera comme un monument de mon respect pour les lois.

On a, depuis, rasé les fondations du palais futur. La baraque du tonnelier tomba en ruines, et son propriétaire B... traîna une misérable existence^ du travail de ses mains.

{mte de O'Mea'ra.)

MBMOniAL DE SAINTE-HELENE 439

sa famille : on pensait alors à une union avec une princesse de Russie ou de Saxe. Le Cabinetde Vienne expédia des instructions au prince de Schwartzenberg, alors ambassadeur à Paris : on reçut aussi de l'ambassadeur de Russie des dépêches qui faisaient mention que l'empereur Alexandre proposait sa sœur, la grande-duchesse Anne. Il y eut cependant quelques difficultés relativement à une chapelle du rite grec qu'il s'agissait d'établir aux Tuileries pour cette princesse. On tint à ce sujet un conseil privé, et les votes de la majorité se prononcèrent pour une princesse autrichienne. J'autorisai, en conséquence, le prince Eugène à faire des ouvertures au prince de Schwartzenberg, et l'on signa des articles de mariage semblables a ceux qui avaient été signés entre Louis XVI et Marie-Antoinette. L'empereur Alexandre ne fut pas satisfait, et il crut qu'on l'avait joué en entamant en même temps deux négociations à la fois. Ce fut une erreur de sa part.

« On a dit que le mariage de Marie-Louise était une des conditions secrètes du traité de Vienne, qui avait été signé quelques mois auparavant : cela est entièrement faux. On n'avait pas même conçu l'idée d'une alliance avec l'Autriche avant la dépêche de Narbonne, qui rapportait des insinuations qui lui avaient été faites. Enfin, le mariage qui fût conclu avec l'impératrice Marie-Louise, fut proposé, discuté, décidé et signé dans les vingt-quatre heures, ce que bien des membres du conseil, qui existent encore, peuvent attester. Plusieurs furent d'avis que

j'aurais dû épouser une Française, et les arguments en faveur de cette proposition furent si forts, que pendant un moment je fus porté à m'y rendre ; mais un ministre de la Cour d'Autriche fit la remarque que si je refusais de m'allier à une des princesses des Maisons régnantes de l'Europe, ce serait faire une déclaration tacite que j'avais l'intention de les renverser quand l'occasion s'en présenterait. »

iO février, — La santé de Napoléon ne s'est pas améliorée. J'ai eu quelques entretiens avec lui, relativement au mariage de la princesse Elisabeth avec le prince de Hesse-Hombourg.

ne Quand je marchai contre Ulm, en 1805, je passai, avec mon armée, à Stuttgart, où je vis la reine de Wurtemberg (1), avec laquelle je m'entretins plusieurs fois, et qui me plut beaucoup. Elle perdit bientôt tous les préjugés qu'elle avait conçus contre moi. J'eus le plaisir de m'entremettre en sa faveur auprès de son mari, homme un peu violent, mais rempli de mérite, et qui l'avait maltraitée : elle fut très reconnaissante de ce service. Elle a ensuite contribué très efficacement au mariage qui eut lieu entre mon frère Jérôme et la princesse Catherine, fille du roi, son époux, mais d'un premier lit.

Idfésfrier, — Pendant mon séjour à James-Town, M. Barber, du Cambridge (vaisseau), qui a ouvert une boutique en ville, me demanda comment Bona-

(1) Oa m'a assuré, et la personne dont je tiens ceci mérite toute confiance, que la reine de Wurtemberg écrivit à la reine Charlotte, sa mère. le détail de son entrevue avec Napoléon. Il contenait des opinions très flatteuses pour lui, et, en parlant de sa personne, elle terminait en disant: « Il a un sourire si prévenant, si enchanteur I !... »

(Note de O'Meara.)

parte avait trouvé les portraits. Ignorant ce qu'il voulait me dire, je le priai de s'expliquer. Il me dit que je devais certainement savoir de quoi il était question, et, en continuant la conversation, il m'apprit qu'il avait exposé en vente deux gravures du jeune Napoléon, pensant que cela pourrait plaire aux Français et les engager à lui donner leur pratique; qu'a son arrivée il en avait fait mention, et que les deux portraits avaient été pris par le gouverneur et par sir Thomas Reade, et que sir Hudson Lowe avait dit qu'il était bien aise de les envoyer à Bonaparte. M. Barber parut très surpris et très désappointé en apprenant par moi que ces gravures n'avaient pas paru à Longwood(l).

18 fésfrier, — Napoléon était un peu plus gai que les jours précédents.

Il a eu avec moi quelques conversations sur la mort de la princesse Charlotte, et a dit que si elle eût été la femme d'un pauvre artisan, on l'aurait sauvée, et qu'une des femmes de la halle de Paris aurait été mieux soignée et eût été comblée de plus d'attentions par ses parents et ses amis, que n'en avait revu de sa famille l'héritière du plus grand trône de l'Europe.

Il a ensuite parlé des plans qu'il avait formés contre l'Angleterre.

(( Si j'eusse réussi à opérer mon débarquement, a-t-il dit, je ne doute pas que le résultat n'en eût été

(1) A mon départ de Sainte-Hélène, en août 1818, ni l'une ni l'autre n'avaient été envoyées à Napoléon.

442 MÉMORIAL DE SAINTE-HëLÈXC

satisfaisant. J'avais à ma disposition trois mille bateaux, qui pouvaient porter chacun, avec une artillerie proportionnée, vingt hommes et un cheval. Quand votre flotte aurait été attirée sur un autre point de la manière dont je vous l'ai expliqué, je serais resté maître du canal. Sans cela je n'aurais pas fait de tentative.

« Dans quatre jours, j'aurais été à Londres. Dans un pays comme l'Angleterre, abondant en plaines, il est très difficile de sç défendre. Je ne doute pas que vos troupes n'eussent fait leur devoir ; mai« une seule victoire me rendait maître de la capitale ; il vous aurait été difficile de réunir des forces suffisantes pour, me combattre en bataille rangée. Vos idées de brûler et de détruire les villes et la capitale même, sont très spécieuse pour l'argument, mais sont inexécutables dans le fait. Vous auriez livré et perdu la bataille. Dans cette hypothèse, vous auriez dit : Nous avons été battus, mais nous n'avons pas perdu l'honneur ; essayons maintenant de tirer le meilleur parti possible de notre désastre. Nous voulons faîre^ des conditions. Je vous eusse donné une constitution de votre choix, et je vous eusse dit : Assemblez k Londres les députés du peuple, pour former une constitution. Jaurais appelé Burdett et d'autres chefs populaires, pour en organiser une selon les vœux de la nation , j'aurais déclaré la Maison de Brunswick déchue du trône ; j'aurais aboli la noblesse, proclamé la liberté, l'égalité et la destruction des privilèges. Pensez-vous que, pour conserver la maison de Brunsw^ick sur le trône,vos riches citoyens, marchands et.

MÉMOniAL DE SAINTE-HBLËNE 443

autres habitants de Londres, eussent consenti à sacrifier leur fortune,, leurs maisons, leurs familles et leurs plus chers intérêts, surtout quand je leur aurais fait comprendre que je ne venais que pour leur donner un gouvernement républicain et les rendre a la libertéPNon, cela est contraire aux vérités historiques et h la nature humaine. Vous êtes trop riches pour opposer une longue résistance; vos principaux habitants ont trop à perdre, et votre bas peuple a trop a gagner à un changement.

« Si, en effet, on se fiU persuadé -que ma volonté était de faire de TAngleterre une province de la France, alors Y esprit national aurait enfanté des merveilles. Mais j'aurais créé une république d'après vos propres vœux, j'aurais exigé une contribution modérée, suffisante seulement pour rembourser la France de ses frais, et peut-être moins encore. Le peuple eût été pour moi. // animait su que je suis r homme du peuphy que je sors du peuple moi-même y et que toutes les fois que je rencontrais un homme de mérite et de talent, je Télevais sans lui demander combien il avait de degrés de noblesse ; il aurait su qu*en prenant mon parti, il s'affranchissait du joug de l'aristocratie, sous lequel il gémit. Il n'y a pas dans le monde de populace, pas même chez les Prussiens, qui soit plus maltraitée que celle de votre pays. La basse classe des Allemands , sinon qu'elle est forcée de servir comme soldat, est dans une meilleure condition que la vôtre. Vous n'avez pas plus d'égards pour {^os genSy que si c'étaient autant d'ilotes, et vous les traitez en conséquence. Quant auxmilords,

aux miladySy à Taristocratie et aux gentlemen, vous avez pour eux des égards et des attentions k n'en plus finir. Rien ne saurait être trop bon pour eux; mais pour votre peuple, bah! ce sont autant de chiens, comme disaient vos fournisseurs chargés de donner les provisions aux prisonniers français : Cest trop bon pour ces chiens de Français. Vous avez vous-même un grsind/bnds de morgue aristocratique dans la tête. Tout homme qui a le malheur d'appartenir à la populace, dont. on peut s'emparer, s'il ne peut prouver qu'il est gentleman , on l'embarque à bord d'un de vos bâtiments, pour servir comme matelot dans toutes les parties du glob?; et cependant vous avez eu l'impudence de blâmer la conscription, en France : elle blesse votre orgueil, parce qu'elle ne fait pas de distinction de rangs. Oh! qu'il est affreux qu'un fils de gentleman soit obligé de défendre son pays, comme s'il faisait partie du peuple,, et soit forcé d'exposer sa vie ou de se mettre au niveau d'un \\\ plébéien ! Cependant Dieu a fait tous les hommes, égaux. Qui compose la nation? Ce ne sont point vos lords, ni vos gros prélats (panciuti), ni vos hommes d'église, ni vos gentlemen^ ni votre oligarchie. Oh! un jour votre peuple se vengera, et on. verra de terribles scènes.

« Cette conscription,, continua Napoléon, qui offensait tant sfotre morgue aristocratique^ était conforme aux principes de l'égalité des droits. Chaque homme né dans un même pays est obligé de le défendre. La conscription n'écrase pas une classe particulière, comme votre pressgang (ordre pour

enlever des matelots); c'est le mode le plus juste pour lever des troupes, parce qu'il est le plus également réparti. C'est par là que l'armée française était la mieux composée du monde. La conscription serait devenue une institution nationale, au lieu d'être considérée comme une punition ou une servitude. On se serait fait un point d'honneur d'avoir servi son pays, et le temps serait venu où une fille n'eût pas voulu épouser un jeune homme qui n'aurait pas acquitté sa dette envers sa patrie. L'amour de la gloire est l'héritage d'un Français.

« Si vous étiez une nation de demi-sauvages, de bergers féroces ou d'agrestes montagnards, vous eussiez pu, en effet, détruire votre capitale et désoler vos contrées, pour arrêter les progrès d'une armée ennemie; ou même si vous étiez aussi ignorants, aussi superstitieux, aussi peu civilisés que les Espagnols, peut-être auriez-vous pu incendier quelques-unes de vos villes et de vos habitations ; mais vous êtes et trop riches et trop égoïstes. Où trouver parmi vous quelqu'un qui eût dit : Je veux détruire ma maison, abandonner mes propriétés au pillage, livrer ma femme et mes filles au viol, et mes fils à la mort? et pourquoi? pour maintenir lord Bathurst et l'archevêque de Cantorbery dans leurs emplois de vingt mille livres sterling par an? Je veux consommer tous ces sacrifices pour résister à un homme qui vient nous donner une constitution conforme aux vœux de la nation? Non, non, ce serait plus qu'on ne peut en attendre de la nature

440 MÉMOKIAL DE SAINTE-HëLÈNB

humaine. Pitt lui-même le savait bien; et un des moyens qu'il prit pour former la coalition contre moi, fut d^assurer qu'une descente en Angleterre était possible; que, si elle avait lieu, le royaume serait conquis avant un an, et qu'alors le continent serait à ma merci ; que l'Angleterre une fois tombée, tout était perdu. C'est ce que m'a répété depuis le roi de Prusse. »

Napoléon m'a répété ce qu'il avait déjà dit rerativementaux habitants de Moscou ; qu'ils n'avaient pa» eux-mêmes mis le feu a leur, ville, mais qu'au contraire ils avaient fait tout leur possible pour l'éteindre, et il continua en ces termes :

«Les Anglais, après une bataille, voyant que nous ne venions ni pour piller ni pour les anéantir, que nous ne faisions ni injure ni dommage aux habitants, que l'on ne violait ni leurs femmes ni leurs filles (car je n'aurais pas permis qu'il fut fait le moindre outrage, une mort certaine eût été la peine de tout homme qui eût osé entreprendre rien de semblable), auraient été convaincus que le pillage et la ruine dé leur pays ne nous avaient point amenés; mais que nous avions pour but de.... Si, en effet, la guerre eût été faite comme autrefois, si on avait massacré les prisonniers mâles, ou si on en eût fait des esclaves, et si les femmes fussent devenues la proie des vainqueurs, alors la conquête de. la nation eût été impossible. Mais non : vous nous eussiez vu triompher de vos troupes et moins molester la population que vos propres soldats n'ont coutume de le faire. Nous eussions tout

MËxMORIAL DE SAIXTB-HÉLÈNE 447

(ait pour concilier tous les intérêts et pour vivre en bonne harmonie avec vous. »

J'ai alors fait quelques observations à Napoléon sur le gouvernement qu il avaitétablien France. « Le système du gouvernement, a-t-il dit, doit être adopté au génie de la nation et aux circonstances du moment. La France avait besoin d'un gouvernement vigoureux. Tant que je suis resté à la tête des affaires, la France a été dans le même état que Rome lorsqu'on déclarait qu'il fallait un dictateur pour sauver la république. Toutes les nations puissantes de l'Europe ont été, par l'appât de votre or, excitées à formerdes coalitions successives contre ma puissance. Il était nécessaire que le chef d'un état ainsi menacé disposât de toute la force et de toutes les ressources du pays, pour résister avec quelque succès. Je n'ai jamais fait de conquêtes que pour ma propre défense. L'Europe n'a jamais cessé de combattre la France et ses principes. Il nous fallut abattre sous peine cCétre abattus. Pendant longtemps je me suis trouvé placé entre les partis qui agitaient ma patrie, comme un cavalier sur un cheval fougueux qui veut toujours se cabrer et se jeter d'un côté ou de l'autre, et que, pour faire marcher droit, il est obligé de tenir en bride. Il faut de toute nécessité qu'un gouvernement qui succède à des révolutions, qui est menacé par les ennemis du dehors, et troublé intérieurement par des intrigues, soit un peu dur. Dans des temps pluscalmes, j'auraiscessé d'être dictateur, et mon règne constitutionnel eût commencé. Mon gouvernement, tel qu'il était, avec une coalition qui

me menaçait sans cesse, soit d'une manière ostensible, soit à Tombre du mystère, était encore le plus libéral qu'il y eût en Europe.

« Un des objets principaux que j'avais en vue, était que l'instruction étendît ses progrès parmi toutes les classes de la population. Je fis en sorte que tous les établissements publics fussent formés de manière à donner une éducation gratuite au peuple, ou à ce que du moins les frais d'une instruction ordinaire fussent si modérés, que le simple cultivateur pût les faire. Les musées étaient ouverts à tout le monde. Le bas peuple français aurait été le plus instruit de l'univers. Tous mes efforts tendaient plutôt a éclairer la mas^e de la nation qu'à l'abrutir par l'ignorance et la superstition. )>

J'ai raconté a Napoléon le traitement que j'avais éprouvé hier a Plantation^House, « Je ne crois pas, a-t-il dit, qu'on puisse trouver, dans toutes les armées de l'Europe, un homme d'un caractère aussi ignoble. C'est le comble de la bassesse, dans un supé rieur, que d'insulter un officier subalterne. Le tempérament de sir Hudson Lowe le rend semblable à un homme afSigé d'une galle invétérée ; il a toujours besoin de se frotter contre quelque chose. Mais indépendamment de son malaise naturel, ses intentions sont de vous provoquer, par de mauvais traitements et des paroles outrageantes, à lui manquer de respect en sa qualité de gouverneur, et de lui fournir l'occasion de procéder contre vous avec l'autorité dont il est investi, comme si vous vous fussiez rendu coupable d'un attentat. Vous vous trouvez dans une

situation périlleuse. Il a un témoin qui est sa créature, qui signera tout ce qu'il voudra, et n'aura d'autre conscience ni d'autre volonté que la sienne. Vous n'aurez que vous pour vous défendre ; et la conduite de cet homme, ses eflTorts k faire de vous un espion, par les mauvais traitements et les injures, sont si extraordinaires, que les personnes qui ne le connaîtront pas, auront de la peine k y croire. Je ne vois pour vous d'autre parti k prendre que de garder un silence abolu, d'écouter ce qu'il a k dire et ne pas répondre, k moins qu'il ne vous fasse des questions qui auront votre profession pour objet. Il a le droit d'exiger une réponse k des questions de cette nature; mais k toute autre, ne répondez que ces mots : Je ne sais pas, ou Ce nest pas mon affaire, »

22féi^rier. — J'ai subi quelques interrogations de la part de sirHudson, et j'ai eu le bonheur de quitter la maison sans avoir essuyé de propos outrageants. 23 fésfrier. — Cipriani s'est plaint aujourd'hui d'une inflammation d'entrailles qui, dès le moment où il m'en donna connaissance, présenta des symptômes de la nature la plus effrayante.

On le saigna copieusement, on le mit dans un bain d'eau chaude, et enfin l'on eut recours aux remèdes qu'on administre ordinairement dans de pareils cas. On n'a cependant pu obtenir qu'un soulagement passager, et les symptômes fâcheux sont revenus avec plus de violence qu'auparavant. On vit bientôt que sa vie était en danger, et l'on eut recours k une assemblée de médecins; néanmoins tout fut inutile,

et la maladie rentraîna bientôt à la dernière extrémité. Cipriani y quoique connaissant par lui-même le danger où il se trouvait, conserva le calme le plus profond et le plus grand sang-froid. Napoléon, qui Taimait comme son compatriote et comme un homme qui était entièrement dévoué à son service, était extrêmement inquiet et demandait souvent de ses nouvelles.

25 février, — Cipriani s'est trouvé dans Tétatoù l'on voit quelquefois les personnes attaquées de sa maladie. Il avait éprouvé quelque soulagement, mais il était douteux que ce mieux fût l'effet de lacessation du mal, ou fût cette espèce d'anéantissement de forces physiques, qu'on peut considérer comme les précurseurs d'une dissolution prochaine. J'étais d'avis qu'il se trouvait dans le dernier cas, mais cependant sans en être certain. Il était dans iin^tat d'extrême faiblesse; on lui administra de la nourriture, à des intervalles rapprochés, et son estomac conserva les aliments. Tandis que j'étais dans cet état d'incertitude. Napoléon, auprès duquel j'étais allé différentes fois dans le cours de la journée, pour lui rendre compte de l'état du malade, m'envoya chercher k minuit. Je lui disque le malade était dans une sorte d'anéantissement. « Je pense, a-t-il dit, que si je me montrais au pauvre Cipriani, ma présence pourrait servir de stimulant à la nature, qui dort chez lui, et lui donnerait des forces pour lutter. contre le mal, et peut-être même le surmonter. » Il s'est efforcé de rendre cet exemple plus frappant, en décrivant les effets électriques que sa présence, sur le champ de

MÉMOniAL DE SÀINTE'HSLENE 451

bataille, avait produits dans plusieurs circonstances critiques. J'ai répondu que Cipriani avait encore sa connaissance, et que j'étais persuadé que l'attachement et le respect qu'il portait à son maître étaient tels, qu'en le voyant, il ferait un effort pour se lever sur son séant, et que, dans l'état de faiblesse où il se trouvait, cette émotion occasionnerait une crise, pendant laquelle son ame, qui était déjktra si e no, pourrait bien passer dans la céleste demeure (1). Après plusieurs explications données sur le même sujet, Napoléon se rangea de mon avis, et résolut de ne point faire d'épreuve, remarquant que, dans de tels cas, les hommes de l'art sont toujours les meilleurs juges.

A dix heures, des symptômes décidément mortels se déclarèrent, et le pauvre Cipriani était, à quatre heures, au nombre des morts.

Cipriani était un homme qui avait de l'esprit, quelque talent, mais point d'éducation. Quoique artificieux, il était en apparence ouvert et franc, et possédait de bonnes qualités. Comme la plupart de ses compatriotes, il était généreux et charitable, mais ennemi implacable autant qu'ami dévoué. Républicain par principes, il manifesta plus d'attachement pour Napoléon dans ses revers, qu'il ne lui en avait témoigné pendant son élévation. Son maître avait une extrême confiance en lui. S'il eût reçu une bonne éducation, il aurait probablement joué

(1) Les personnes qui exercent la médecine savent bien que. dans une grande faiblesse, en soulevant le moins du monde la tète d'un malade de dessus son oreiller, on lui a souvent donné la mort.

(Note de O'Meara.)

un rôle dans la Révolution. Il fut indisposé plu' sieurs jours avant de se plaindre, et il est probable que, pendant cet intervalle, une inflammation cachée fit des progrès

Les comtes Bertrand, Montholon et moi, ainsi que toute la Maison, accompagnèrent son corps jusqu'au lieu où il fut enterré. Il jouissait d'une telle estime à Sainte-Hélène, que la plus grande partie des habitants recommandables de cette île et quelques ofBciers du 66* régiment accompagnèrent volontairement son enterrement. S'il eût été enterré dans les limites, Napoléon lui aurait rendu lui-même les derniers honneurs.

Immédiatement après sa mort, j'en fis mon rapport à Napoléon, qui me dit : « Où est son ame? Peut-être est-elle allée voir sa femme et ses enfants à Rome, avant que d'entreprendre le grand voyage. »

Quelques jours avant sa mort, Cipriani m'avait dit que, lorsque le gouverneur eut commencé à mettre à exécution les mesures de rigueur dont il fit usage envers les habitants deLongwood, Santini^qui était naturellement gai, changea tout à coup et parut triste et rêveur. Il vint un jour dans la chambre de Cipriani, et il lui découvrit qu'il était dans l'intention de brûler la cervelle à sir Hudson LoA^^e, la première fois qu'il viendrait à Longwood. Cipriani lui demanda s'il était fou, et s'efforça, en employant tous les arguments en son pouvoir, de le dissuader d'une pareille tentative. Quoique Cipriani eût beaucoup d'influence sur Santini, ce dernier demeura

cependant inébranlable, et accompagna sa déclaration de plusieurs serments en usage chez les Italiens de la classe inférieure. Il avait un fusil à deuxcoups, chargé à balles, avec lequel il était résolu de mettre son desseinà exécution et de se tuer ensuite . Cipriani, voyant tous ses raisonnements inutiles, alla trouver Napoléon, à qui il fit part de ce qui se passait. L'empereur envoya sur-le-champ chercher Santini, le questionna, et lui fit avouer ses intentions. Napoléon, lui commanda alors, en qualité de son empereur, de renoncer a toute idée de ressentiment et de vengeance; et il réussit, non sans quelque résistance de la part de Santini, à lui faire abandonner le projet qu'il avait conçu.

Santini était d'un caractère très entreprenant et d'une bravoure a toute épreuve. Il maniait fort bien Tépée ou le sabre, et manquait rarement son homme au pistolet; et on doit croire que, sans la défense qui lui en fut faite, il aurait exécuté son dessein.

6 mars, — La maladie de Napoléon fait peu à peu des progrès, quoique très lents. Je l'ai trouvé occupé à lire Corneille. Il en fit l'éloge. Il remarqua que la France lui était redevable, par les sentiments qu'il lui avait inspirés, de quelques-unes de ses belles actions ; et il ajouta que, si Corneille eût vécu de son temps, il l'aurait élevé à la dignité de prince.

Il m'a ensuite entretenu de lui-même. Il m'a dit qu'il croyait que la nature l'avait créé pour les grands revers ; qu'il avait une âme que rien ne pouvait ébranler.. Après cela, il fit quelques comparaisons

de sa conduite personnelle avec celle qu'avaient tenue ses ennemis envers lui.

(( Maitland, a dit Napoléon, ne fut pas complice du piège que me tendaient vos ministres, quand ils lui donnèrent l'ordre de me recevoir sur son bâtiment. C^est un braire homme ^ et il est incapable d'avoir participé à la transaction infâme qui eut lieu. 11 fut abusé ainsi que moi ^ et probablement qu'en me conduisant en Angleterre, il crut qu'on me permettrait d'y passer ma vie, avec les restrictions qu'on avait imposées à mon frère Lucien. »

Avant de m'embarquer sur le Bellérophoriy continua-t-il, quelques débats eurent lieu sur les résultats que pouvait avoir cette démarche. Quelques officiers de la marine française, auxquels on en parla, dirent fortement que je devais bien me garder de me livrer ainsi. Ils dirent, en parlant des anglais: l'intérêt est leur dieu, et ils calculeront les suites que pourront avoir les bons ou les mauvais traitements envers vous. S'ils pensent y gagner quelque chose, ils vous feront partir et vous enseveliront dans une de leur colonie, où vous éprouverez tous les mauvais traitements que puisse suggérer la haine. Ils avaient raison. Quelques-uns d'entre eux avaient été sur les pontons, et ils vous connaissaient mieux que moi. Je ne croyais pas qu'il fut possible qu'une grande nation persécutât un homme qui, après avoir été son ennemi pendant vingt-cinq ans, se jetait entre ses bras. »

Il a ensuite donné les explications suivantes relativement aux causes qui ont amené sa chute. Sans

la fatale suspension d'armes de 1813, a laquelle je fus forcé par l'Autriche, mes succès eussent été assurés^ Les victoires de Lutzen et de Wurzen avaient rendu la confiance aux armées françaises. On ramena le roi de Saxe en triomphe dans sa capitale ; un des corps de l'armée française était aux portes de Berlin, et l'ennemi avait été chassé de Hambourg. Les armées russe et prussienne se préparaient à passer la Vistule, quand le Cabinet d'Autriche, agissant avec cette adresse qui le caractérise, fut d'avis qu'on suspendît les hostilités, dans un moment où il avait déjà fait des arrangements avec la Russie et la Prusse. L'armistice n'était qu'une ruse pour gagner le temps nécessaire et faire des préparatifs ; car cette puissance avait résolu de se déclarer contre la France dans le mois de mai. Mes succès la forcèrent d'agir avec plus de circonspection. Il était nécessaire de gagner du temps, et des négociations s'entamèrent à Prague. Metternich insista pour que l'Autriche eût la moitié de l'Italie, et proposa d'autres conditions onéreuses, dans la certitude qu'il serait refusé. Dès que l'Autriche eut réuni son armée, elle déclara la guerre à la France. Après la victoire de Dresde, je me trouvais supérieur à mes ennemis, et j'avais formé le projet de les tromper en marchant du côté de Magdéburg, de passer l'Elbe a Wittemberg, et de m'avancer sur Berlin. Plusieurs divisions de mon arniée étaient employées a exécuter cette manoeuvre, quand on apporta, de la part du roi de 'Wurtemberg, une lettre dans laquelle il m'annonçait •que l'armée bavaroise s'était jointe aux Autrichiens,

et que, forte de quatre-vingt mille hommes, elle s'avançait vers le Rhin sous les ordres de de Wrede; que lui-même, forcé par la présence de cette armée, y avait réuni son contingent, et que Mayence se trouverait bientôt investie par une armée de cent mille hommes.

« Cette défection inattendue renversa entièrement mon plan de campagne, et tous les préparatifs que j'avais faits pour fixer le théâtre de la guerre entre TElbe et l'Oder devinrent inutiles.

« Plus tard, à Leipzig, je remportai la victoire dans la journée du 16, et j'aurais également réussi l"e 18 si toute l'armée saxonne, qui occupait une des plus importantes positions, n'eût passé à l'ennemi avec un train de soixante pièces de canon, qui furent à l'instant tournées contre moi. Malgré cela, le champ de bataille resta en mon pouvoir, et les alliés firent, le même jour, un mouvement rétrograde. Je donnai, pendant la nuit, l'ordre à mon armée de se reployer sur nos corps de réserve derrière l'Elster .La défection de quelques autres corps allemands, et l'accident arrivé au pont de Leipzig, qu'on fit sauter trop tôt, eurent les suites les plus funestes. Quand l'armée eut passé la Saale, elle devait faire halte pour se remettre de ses fatigues et tirer d'Erfurt des munitions de guerre et de bouche. Mais on vint m'apprendre que l'armée austro-bavaroise, commandé par de Wrede, était arrivée k marches forcées sur le Mein, et qu'il fallait se diriger de ce côté. De Wrede fut, à Hanau, »chassé de sa position, complètement battu, et blessé lui-môme. On eut ensuite des Conférences à France

fort, et on y mit pour condition de paix que je renoncerais au protectorat de la Confédération du Rhin, à la Pologne et aux départements de TElbe, et que la France aurait pour limites le Rhin et les Alpes. Ces conditions furent acceptées comme bases. Mais ce congrès fut aussi illusoire que les autres, car dans le moment même où se faisaient ces propositions pacifiques, les alliés violaient la neutralité de la Suisse, où ils entrèrent avec de grandes forces. Ils présentèrent ensuite a Châtillon leur ultimatum y dans lequel ils demandèrent que la France fût renfermée dans les limites qu'elle avait en 1792, ce que je rejetai. Sans les trahisons consécutives de. T***, de M*** et d'A*** (1), les alliés auraient succombé. »

28 mars, — Sir Hudson Lowe a envoyé à Longwood, le 12 de ce mois, vingt-sept volumes, et aujourd'hui sept, avec quelques numéros des Lettres Normandes et Champenoises, C'était là toute la fourniture de livres et de pamphlets envoyés par les ministres (2) de Sa Majesté ou par leurs ordres, depuis l'arrivée du Phaéton en 1816. Cest une petitesse dont je ne croyais pas même que lord Bathurst fut capable y a observé Napoléon.

(1^ Talleyrand, Marmont, Augereau.

(2} M. Gonlburn avait promis au comte Las Cases, lorsque ce dernier revint en Europe, que chaque livre intéressant et chaque publication curieuse seraient envoyés à Lonffwood, avec une livraison copieuse et régulière de journaux anglais, et français de divers genres. Je ne saurais dire si le digne secrétaire a rempli sa promesse ou non : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à l'exception de quelques numéros incomplets du Times, du Courrier et de l'Observer, et quelques journaux français sans ordre, très vieux, rien n'est parvenu à Longwood pendant aue j'y séjournais. Par exemple, en 1817, je crois que le gouverneur m accorda la permission de prenare le Mornin^-Chronicle de. quelques semaines^ faveur insigne qui ne fut plus réitérée.

[Note de O'Meara.)

4o8 MBMOmAL DE SAINTE-HELENE

Pendant quelque temps il a été de règle que tous les capitaines de bâtiments marchands qui arrivent, soient obligés de présenter une liste de leurs livres, de leurs journaux, etc., à sir Hudson Lowe, qiiidemande surtout ceux qui traitent de politique, sous le prétexte qu'il désire les envoyer à Longwood, tandis que pourtant on ne reçoit dans cette endroit ni livres jii journaux, à Texception d'un très petit nombre de •ces derniers. Son Excellence et son état-major sont particulièrement curieux de VEdimburg-Res^iew.

IkavriL — Il y a quelques jours qu'il arriva une circonstance qui fit connaître les motifs qu'avait le gouverneur pour m'obliger à venir deux fois par semaine à Plantation^House. Un des étrangers qui habitaient passagèrement dans Tilè, a fait savoir au comte. Montholon que les commisaires avaient lu, dans le bulletin de ce jour, un rapport sur l'état de la santé de Napoléon. Le comte Montholon, sachant que ces bulletins n'étaient pas exacts, demanda des explications, qu'on lui donna, et qui démontrèrent qu'une personne qui ne voyait jamais Napoléon, s'a- ' visait de faire ces rapports factices, qui étaient envoyés aux commissaires et transmis par eux àlejirs Cours respectives. Je crois que tout lecteur consciencieux sera d'avis que ces bulletins auraient dû in'être montrés, puisque j'étais le seul médecin qui vît le . malade, et conséquemment la seule personne capable de juger de leur exactitude (1).

(1) Sir Hudson Lowe, ne pouvant s'empêcher de donner quelque détail sur cette affaire, s'efforça de lai donner une autre couleur, en disant flu coint» Bertrand que ces bulletins faux n'étaient qu'une répétition de mes

MË3ÏORIAL DE SAINTE-HBLENQ 459

iO açrîL — Sir Hudson Lowe n'ayant pas réussi dans la démarche qu'il avait faite a Londres pour m'éloigner de Tile de Sainte-Hélène , eut recours à un expédient qui assura son succès. Il me fit écrire ce jour^là, par sir Reade, une Jettre dans laquelle il me faisait savoir que je ne devais pas sortir de Longwood, s^ns me donner aucune raison d'une mesure par laquelle il paraissait que le gouverneur m'avait imposé des restrictions plus arbitraires et plus vexantçs que celles ^u'il avait i mposées aux Français. Cfir, euiHie confinant à Longwood, dans l'enceinte duquel il ne permettait à personne de pénétrer sansùn laiçsez*passer> il me privait da la société anglaise ; tandis que, jjansle mén^e. temps, il me défendait d'avoir avec lesFrançais aucune autre société, excepté ,cellQ relative à ma profession (1), Aussitôt que'j 'eus j'eçy, cette lettre, je me rendis aux Briars, avec l'infention. de soumettre Tafr^ire devant l'ami-' rai Pla^njpin, qui ni'envoya dir^ par son secrétaire qu'il ne voulait paç me voir^ J'écrivis .ensuite à sir Hudscxn Lowe une lettre lui donnant m;ï démission^ et une au cbmjp Bertrand, dans laquelle j'expliquais la démarche que j'avais été obligé de faire, et les motifs qui m'y avaient déterminé.

i4 avril, — Napoléon m'envoya chercher pour me donner, avant mon départ, une audience, durant laquelle il refusa de recevoir de moi aucun avis mé-

èonversations avec Baxter ; si cela était ainsi, pourquoi se cacher de moi ?

(Note de O'Mcara.)

^ '(1). Il est presque inutile pour moi d'expliquer au lecteur que je ne pouvais ni n étais porté à obéir a ce mandat arbitraire.

dirai ; et il m'adressa la parole en ces termes : « Eh bien, docteur, vous allez nous quitter ? Le monde concevra-t-il qu'on ait eu la lâcheté d'attenter k mon médecin ? Puisque vous êtes un simple lieutenant, soumis à tout l'arbitraire et à la discipline militaire, vous n'avez plus l'indépendance nécessaire pour que vos secours me soient utiles ; je vous remercie de vos soins. Quittez, le plus tôt possible, ce séjour de ténèbres et de crimes. Je mourrai sur ce grabat, rongé de maladie et sans secours ; mais votre nation en sera déshonorée à jamais. » Puis il me dit adieu (1).

9 mai. — Sir Hudsoh Lowe voyant qu'il ne pouvait réussir dans le plan qu'il avait formé de faire recevoir un autre chirurgien et de le placer près de Napoléon, et ayant été informé par les commissaires (2), que si Napoléon venait à mourir pendant qu'il me tenait aux arrêts (sans me faire juger ni même porter aucune accusation contre moi), ou si Napoléon mourait dans les mains d'un officier de santé qu^il l'eût forcé de recevoir, ou dont on lui eût imposé l'obligation de se servir, on ferait, en Angle-

(1) n ne sera pas inutile d'apprendre au lecteur que, quoique Napoléon parlAt presque toujours italien avec moi, vu que je parlais cette langue très courammment, étant resté plusieurs années dans cette terre classique, toutes les fois ou'il parlait avec sentiment il retournait à la langue française, et c'était la même chose toutes les fois qu'il lui arrivait do ne pas trouver un mot italien.

(2) J ai appris qu'il y eut à ce sujet, à Plantation-HousCj des discussions très vives, dans l'une desquelles le gouverneur, dans ses débats avec le baron Sturmer, tomba dans un de ces paroxysmes de colère qui lui prenaient si souvent quand il avait avec moi les conversations que j'ai rapportées dans le cours de cet ouvrage. Le baron fit placer Son Excellence vis-à-vis une glace, dans la chambre où ils étaient, et le pria, avec grand sang-froid, de vouloir bien contempler ses traits, ajoutant qu'il ne pourrait donner à sa Cour un tableau plus frappant de ce qui se passait à Sainte-Hélène qu'en lui faisant voir la physionomie qui était actuellement réfléchie par -cette glace.

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 461

terre et en Europe, d'étranges conjectures sur la mort de ce dernier, dont ils seraient eux-mêmes hors d'état de donner des explications satisfaisantes, il résolut de me mettre en liberté, après m'avoir tenu aux arrêts vingt-sept jours, pendant lequel temps je fus successivement assailli d'une correspondance que son état-major entretenait avec moi et dans le cours de laquelle, afin de me faire tomber dans des pièges, je recevais fréquemment l'injonction de renvoyer par un dragon^ porteur de la lettre, une réponse à des épîtres composées après plusieurs jours de réflexion, et qui n'étaient rien moins que le résidu de la sagesse réunie jle sir Hudson Lowe et de son état-major.

Dans la lettre contenant l'ordre de ma mise en liberté, Son Excellence se vit elle-même forcée de reconnaître ma qualité d'officier de santé particulier de Napoléon, ce qui était un point qu'elle avait contesté auparavant.

L'état delà santé de Napoléon s'était empiré depuis le mois dernier ; la douleur était plus continue, plus grande.

On ressentit une grande indignation, dans l'ile, de la conduite qu'on avait tenue envers Napoléon.

16 mai. — Proclamation faite par sir Hudson et placardée dans les lieux les plus apparents, interdisant à tous officiers, habitants et autres personnes quelconques, d'entretenir aucune correspondance ou d'avoir aucune communication avec les étrangers détenus. »

18 mat. — Le capitaine Blackney assembla tous

462 MÉMORIAL DE SAl^îTE-HÉLKNE

les domestiques anglais de Longwood, lut la proclamation du 16. Ce fut fait sans que leurs maîtres en fussent instruits. Napoléon, quand il en fut informé, donna ordre qu'on renvoyât les domestiques anglais employés à Longwood à la place de Santini et des autresk, que sir Hudson Lowe avait fait partir.

28 mai. — J'eus une conversation avec Napoléon au sujet dé Fouvrage publié par M. Ellis, sur l'ambassade en Chine, et sur la conversation à Longwood, que ce gentleman aidait publiée. Napoléon â fait la remarque qu'ayant appris que M. Ëllis.avait été secrétaire d'une mission en Perse, peu de temps après que le général Gardàne (1) eut quitté Ispalian, il l'avait questionné relativement «ux progrès que la Russie avait faits du côté de la Perse.

« Je lui ai dit, ajouta Napoléon, que si la Russie réussissait a s'attacher là braVe nation polonaise, elle n'aurait dès ce moment plus de rivale, parce qu'elle arrêterait l'Angleterre en menaçant ses pos-. sessions dans l'Inde, et l'Autriche par la gra'nde supériorité morale de ses troupes, et l'assistance des partisans de l'église grecque, en si grand ntombre en Hongrie et en Galiciè, et que, selon toute apparence, un patriarche grec officierait un jour à

• (t) Gardane, qu'il ne faut- pas confondre avicc le ffénéral O/irdanne, était gouverneur des psfg^es et aide, de cainp de l'Linpercur. II était général de brigade depuis le 13 mai isOO. . .

L'Empereur de Perse ayant réclamé l'assistance de Napoléon contre la Russie et l'Angleterre, Gardante Cut i^ommé le 10 mai 1807^ ministre ]>lénipotentiaire en Perse, et il partit pour Téhéran, où il arriva le 4 déc;embre. Parfaitement accueilli par l^s Persans^ le schah lui- cpiiféra lelilre militaire de Khan et lui accoi^a la décoration de l'Ordre du Soleil, créé exprès |>our lui. Mais parait- il, « sa mission exigeait plus -d'habilétth et de connaissance des usages du pay^ qu'il n'en possédait j aaftsi ^ eut-elle point les résultats impqrtants t^u'on pouvait-an espérer.»

MÛMOIUAL DE SAIXTE-HÉLÈNE 463^

Saînte-3ophie. Je lui ai aussi fait robservation que, si l'Angleterre cherchait à établir sa puissance sur ses forces de terre et à maintenir des armées sur le continent, ces armées masqueraient se» forces réelles, et qu'elle. commettrait la même faute dont François P' se rendit coupable à la bataille de Pavie, en se. plaçant en personne, a la tête de l'élite de sa cavalerie, devant une batterie formidable, qui lui eût assuré la.victoire, s'il n'eût pas, en la masquant, empêché cette batterie de faire feu. Je lui ai dit que vos querelles en Angleterre ne signifiaient rien, et qu'il suffisait de vos; constables pour "rétablir l'ordre, si, dans le même temps, vos ministres dirigeaient toute leur attention et tous leurs soins vers l'amélioration de l'administration publique et vers^ la prospérité de vos manufactures et dé votre commerce f que, surtout, vous ne devez pas être humiliés de votre qualité de marchands, puisque c'est du négoce, que provient votre puissance ; mais que si la misère était réelle, comme l'assurait Wellesley, elle était causée par les trop grands efforts de l'Angleterre pendant vingt ans, et. les mesures trop violentes employées pour y remédier ; que ces efforts et ces mesures '^pesaient sur la masse du peuple, et faisaient l'effet d'un topique appliqué mal à propos à un malade, et qui le conduisait à la frénésie.* J'ai dit aussi que vous nviez parmi vous des hommes trop sages pout* ne pas faire usage, afin de faire disparaître la misère sans compromettre la sûreté de l'état, de moyens plus en harmonie avec* la situatipn actuelle de la nation.

« Pendant l'entretien que j'eus avec M. Ellis, qui ne dura qu'environ une demi-heure, on ne dit pas un mot de Sainte-Hélène. Le comte Montholon n'a pas eu d'entretien à ce sujet avec lui, ni avec aucune autre personne de la légation. M. Ëllis n'a fait aucune recherche sur la nature du terrain ; il n'a pas non plus parcouru et examiné l'intérieur de l'établissement ; il n'a rien su, rien vu, rien entendu, au moins de la part des Français; et pourtant, dans son ouvrage, il a eu l'imprudence de jouer le rôle d'un juge qui aurait entendu sur le lieu même les plaintes de ceux qui se croient en droit d'en faire. Mais ce passage n'a pas été écrit de sa main ; il est de l'invention de quelque commis de lord Bathurst, qui l'a inséré dans l'ouvrage et l'a attribué à M. EUis. Une telle prostitution de son nom fait peu d'honneur à ce diplomate (1). )>

11 a fait quelques observations sur la contradiction qui existe entre la proclamation du gouverneur, sa conduite et les dépêches envoyées par lord Bathurst. Il a ajouté que la dépêche était purement destinée à paraître vouloir améliorer sa situation, tandis que dans le fait elle ne sert à rien.

Dans le cours de la conversation. Napoléon a observé qu'on ne doit pas s'en rapporter aux écrits d'un homme pour se former une idée juste de son caractère et de sa conduite privée ; et il m'en donna la preuve en me disant que Bernardin de Saint- Ci) M. Ellis a été> ensuite nommé à une place lucrative au cap de Bonne-Espérance, place qui, à ce que je crois, est un don du lord Bathurst.

{IfoCe de O'Meara.)

Pierre, dont les écrits sont si beaux, si pleins de sentiments, et respirent à chaque page les principes d'humanité et de bonheur social, était un homme d'un très mauvais caractère.

Ijuin. — Le Mangle, bâtiment approvisionneur, est arrivé.

11 juin, — A l'exception de l'affection inflammatoire des joues, dont le retour fréquent avait été arrêté par l'extraction de deux dents, l'état de la santé de Napoléon a beaucoup empiré. Il a consenti, en conséquence, aujourd'hui, à adopter la pratique qiie je lui avais recommandée, et qui a été commencée ce jour même. Il y avait presque six semaines qu'il ne quittait plus ses appartements.

21 juin. — Napoléon est très fatigué d'une affection catarrhale d'une nature fâcheuse, et causée par l'extrême humidité de ses appartements. J'ai cessé dé lui adrninistrer quelques-uns des remèdes qu'il prenait habituellement, et j'ai fait au gouverneur le rapport de l'état de sa santé.

15 juillet, — Plusieurs caisses de vin, envoyées par la princesse Borghèse et par lady Holland, sont arrivées le mois dernier. Quelques-unes ont été envoyées à Longwood, et lé reste est déposé, par ordre de sir Hudson Lowe, dans les magasins du gouvernement. Napoléon a exprimé dans cette occasion, comme dans plusieurs autres, des sentiments d'une grande affection envers la princesse Pauline, et a déclaré qu'il était convaincu qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui rendre service, et qu'elle chercherait à obtenir la permission de venir à Sainte-

46G MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLkXE

Hélène (1). Il parla aussi de la princesse Hortense avec beaucoup d'éloges, et il dit que c'est une dame qui possède de très grands talents ; il en dit autant de la princesse Elisa(2),.et il exprinia, en employant des tournures de phrases très spirituelles, combien le flattaient, dans un moment où il est abandonné par tant de personnes de qui il était en droit d'attendre de la reconnaissance, l'attention et la bonté de lady Holland. Il ajouta que. les membres dé la famille de l'immortel Fox abondaient en sentiments libéraux et généreux.

^ 20 juiltet — Je suis allé en ville, et j'ai essayé de me procurer une copie des. observations sur le dis-r cours de lord Bathurst,dont il était arrivé, m'avait-on dit, quelques . exemplaires dans l'île. Le capitaine Bunn, du vaisseau le Mangle, que je priai de m'aidér dans meis recherches, me témoigna combien il était surpris de ma demande, ajoutant qu'aussitôt après soui arrivée, sir Hudspn Lowe et sir Thomas Reada avaient pris cinq copies de ce pamphlet, pour en envoyer, :disaieut-nls, deux ou trois a Longwood, et qu'il les leur avait remises lui même. Il di£ que ces messieurs avaientdemandé avec beaucoup d'empresn sèment un dé^il exact des livres qu'il avait apportés, et s'étaient emparés de tous les ouvrages modernes qui traitaient de politique, et de tous les exemplaires de là Rei>ue d* Edimbourg, .

(1) Pauline Bonaparte, s«eur de Na{>oléon, qui épousa le |)rince Borghèsc. Plus tard;'ollé 'demanda la permission de se rendre au heu :d'exil de son frère.

(2; Hortense, femme do Louis Bonaparte.

- (3) Elisa Bacelochi; sœur de Napoléon,'

25 Juillet . -^ Apres Vivoir fait une visite î» Napoléon, dont l'état n'a éprouvé aucune amélioration, en entrant dans ma chambre, vers les quatre heures et demie, le capitaine Blackney me remit la lettre suivante :

Plantatîon-House, 25 juillet 1818.

Monsieur,

« Le lieutenant-général sir Hudson Lowe. m'a chargé de vous informer que, d'après une instruction reçue du comt^ Bathurst, en date' du 14 mai 1818, on lui enjoint de vous oter la place que vous occupez auprès du général Bonaparte, et de vous interdire toutes entrevues ultérieures avec les habi-^ tants deLongwood.

/)Le contre-amiral Plampin a reçu des instrùc^ tions des lords commissaires de l'an^irauté, quant à .votre destination, lorsque vous partirez de cette île».

» Vous voudrez bien, en conséquence, immédiar tement après la réception de cette lettre, quitter Longwood, sans avoir aucune autre communication avec les personnes qui restent ici, >) J'ai l'honneur, etc. »

' ' Edouard WYNYARD,

Lieutenant-Colonel, secrétaire.

L'humanité, les devoirs de ma profession et l'état actuel de la santé de Napoléon me défendaient d'obéir a cet ordre barbare, d'autant plus que ma place n'était pas dans les attributions militaires, comme celles des officiers de la marine. Je pris dans le même

moment la résolution de m'y refuser, quelles que pussent être les suites de ma désobéissance. La santé de Napoléon exigeait que je lui prescrivisse un régime, et que. je lui préparasse les médicaments qu'il devait prendre pendant mon absence, attendu que j'étais parfaitement sûr qu'il ne prendrait aucun médecin qui fût recommandé par sir Hudson Lowe. Je me rendis donc à l'instant à l'appartement de Napoléon. Ayant été introduit, je lui communiquai l'ordre que j'avais reçu. « J'ai vécu trop longtemps pour lui, me dit-il. Votre ministère est bien hardi! Quand le Pape était en France, je me serais plutôt coupé le bras que de signer un ordre pour faire éloigner son chirurgien. »

Après que la conversation eut duré encore quelque temps, etque j'eus donné à Napoléon des instructions relatives à sa santé pour le moment actuel, il me dit : « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vousmême trouver mon frère Joseph, et vous lui ferez savoir que je désire qu'il vous donne le paquet contenant les lettres privées et confidentielles (1) des empereurs et des autres souverains de l'Europe qui m'ont écrit, et que je lui ai remises à Rochefort. Vous les publierez Je vous prie de prendre cette me-

(1) A mon retour en Europe, j'employai tous mes soins à obtenir les lettres importantes dont il s'agit. Malheureusement pour la postérité, mes efforts ne furent pas couronnés de succès. Avant que le comte de S urvilliers (c'était le nom qu'avait pris le roi Joseph après la chute de l'Empire) eût quitté Rochefort pour se rendre on Amérique, craignant d'être arrête par les puissances alliées, il crut prudent de remettre le précieux dépôt qu'il avait, entre les mains d'une personne sur l'intégrité de laquelle il croyait pouvoir compter, mais par qui il fut trahi, à ce qu'il parait, puisqu'il y a quelques mois une autre personne apporta ces lettres à Londres pour les vendre, et en demanda trente' mille livres. Cela fut

sdre ; et si vous entendez publier des calomnies sur ce qui a eu lieu pendant le temps que vous avez été avec moi, et que vous puissiez dire, «J'ai vu de mes propres yeux, cela n'est pas vrai», contredisez-les.»

Il dicta ensuite au comte Bertrand la lettre suivante :

« Je prie mes parents et amis de croire tout ce (( que le docteur O'Meara leur dira relativement (( à la position où je me trouve et aux sentiments (( que je conserve ! ! !

Il la signa, ajoutant ce post-scriptum de sa propre écriture : « S'il voit ma bonne Louise, je la prie de permettre qu'il lui baise la main. ))(1) et en m'assurant que ce peu de mots en disait plus pour moi à l'Impératrice, que des pages in-quarto entières, lime présenta ensuite une superbe tabatière, et une statue qui le représentait. Il me pria de faire, à mon arrivée en Europe, des recherches sur sa famille, et de communiquer k ses membres qu'il ne désirait pas qu'aucun d'eux vint à Sainte-Hélène être témoin de la misère et des humiliations qu'il souffrait. « Vous leur exprimerez les sentiments que je conserve pour eux, ajouta-t-il. Vous assurerez de mon affection ma bonne Louise, mon excel-

aussitôt communiqué à quelques ministres de Sa Majesté et aux ambas> sadeurs étrangers, et j'ai appris, de quelqu'un digne de foi, que l'ambassadeur russe avait payé dix mille livres sterling celles appartenant à son maître. Entre autres passages curieux qui me furent rapportés par ceux à qui Von a communiqué leur contenu, en voici un qui mérite d'être rapporté j il est relatif au Hanovre : il porte en substance « que le roi de Prusse déclarait q^'il avait toujours un intérêt paternel pour ce pays » ; et il paraissait que les souverains, en général, avaient fait à Napoléoi* des demandes pour obtenir des agrandissements de territoire.

[Note de O'Meara) (1) Voir le fac simile en tête du 1" vol.

lente mère, et Pauline. Si vous voyez mon fils, embrassez-le pour moi ; qu^il n'oublie jamais qu'il est né Français! Témoignez à lady Holland (1) le sentiment que je conserve de sa bonté, et l'estime que j'ai pour elle. » Il me prit ensuite la main, la serra, et m'embrassa en me disant : » Adieu, O'Meara, nous ne nous reverrons pi us ; soyez heureux ! »

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