TOME TI. l
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et pendant le cours de cette visite , il a eu une longue conversation avec moi. Il m'a dit que, dans la journée, il avait rencontré le général Gourgaud près de la maison d'aJarme, et qu'il avait dit au général que sa position était très-embarrassante, attendu qu'il paraissait que lui (Balmaine) était un objet de soupçon pour le gouverneur; que, par conséquent, il était forcé de le prier de ne se permettre aucun entretien particulier avec lui , excepté les politesses ordinaires , quelque désagréable qu'il fût d'en agir ainsi dans un lieu où il y avait si peu de société française*, que cette réserve durerait jusqu'à l'arrivée du Conquérant , parce qu'il attendait par ce bâtiment, des instructions importantes , et telles qu'elles lui indiquassent clairement la conduite qu'il aurait à tenir à l'avenir. Qu'en agissant comme il faisait, il dépassait ses instructions actuelles, qui ne portaient pas d'éviter ces messieurs, mais de les traiter absolument comme les babitans et les autres personnes de l'île. li ne pouvait se rendre raison du soupçon que manifestait le gouverneur, puisque l'on ne pouvait supposer qu'on l'eut envoyé de si loin pour traliir.
Cipriani a été en ville. A son retour, il nous a dit quelles obligations il avait à sir Tbomas Reade, qui avait fait tous ses efforts pour l'aider à avoir quelques jambons et d'autres provisions des magasins de la compagnie.
3o. — Napoléon a été occupé depuis quelques
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jours à dicter et à écrire des observations sur les ouvrages du grand Frédéric. Il m'a dit que lorsque son manuscrit serait à sa fin, il formerait probablement cinq à six volumes in-8°, et qu'il ne consisterait qu'en observations et réflexions militaires, avec autant de détails qu'il en fallait pour expliquer les opérations qu'il a commentées. Depuis plusieurs jours, il s'est levé à trois lieures du matin. J'ai vu diverses pages de son écriture, qui étaient beaucoup plus lisibles que tout ce que j'ai encore vu de sa main.
Il me dit qu'autrefois il avait l'babitude de n'écrire que la moitié ou les trois quarts de chaque mot, et de les serrer les uns contre les autres, ce qui n'avait pas beaucoup d'inconvénient , attendu que les secrétaires s'y étaient si bien accoutumés , qu'ils pouvaient le lire avec presqu'autant de facilité que s il eut écrit correctement ; cependant personne ne pouvait lire cette écriture sans avoir pris connaissance de sa manière d'écrire. Enfin il me dit qu'il avait éci-it plus lisiblement, parce qu'il était moins pressé.
Napoléon trouve que j'ai fait de grands progrès dans la langue française, depuis qu il m'a vu pour la première fois, « quoique, ajouta-t-il, vous ayez un très-mauvais accent. Quelques Anglais ont prétendu que je savais mieux l'italien que le français , cela est faux. Quoique je parle Titalien très-couramment, mon langage n'est pas correct. Non parlo
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ioscana (i); je ne pourrais écrire un livre en italien , et je ne parle pas cette langue de préférence au français. »
En parlant des attaques dirigées contre lui par (Chateaubriand, il luc dit : « C'est un de ces laclics qui crachent sur un cadavre, comme Pichon et d'autres , c'est un de ces insectes qui font leur pâture des corps dont ils n'eussent pas osé approcher pendant qu'ils vivaient. » Après une assez longue conversation, je lui demandai, si, dans le cas où son armée se fût trouvée suffisamment pourvue de vivres pendant la retraite de Moscou, elle n'aurait pas essuyé une perte moins considérable en hommes. Napoléon me répondit que non. « Le froid les aurait fait périr quand même ils auraient eu des vivres en abondance. Ceux qui étaient dans ce dernier cas mouraient par centaines. Les Russes eux-mêmes mouraient comme des mouches. »
-z mai. — Le général Montholon est très-malade. Napoléon témoigne beaucoup d'inquiétude sur son compte.
4. — Le baron Sturmer est venu à Longwood, et a eu une conversation avec l'officier d'ordonnance , au sujet de Napoléon.
6. — J^ai vu Napoléon; je lui ai donné un livre intitulé : Mœurs et coutumes des Corses; il l'a parcouru en riant souvent, de très -bon cœur, de di-
(i) Je ne parle pas toscan.
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verses anecdotes. « L'auteur, me dit-il enfin , est unignorantaccioj et il ignore beaucoup de circonstances relatives à l'histoire, aux manufactures, etc. de la Corse; c'est ou un aventurier, ou un liommo qui a été ben bastonato par les Corses. » Il ajouta que beaucoup d'anecdotes qu'il citait relativement à divers assassinats qui avaient eu lieu dans ce pays étaient véritables , mais que les Corses n'avaient pas l'habitude d'assassiner les étrangers, qu'ils étaient les meilleurs amis et les ennemis les plus à craindre du monde; que ceux qui embrassaient un parti , y demeuraient invariablement attachés.
(( Moi-même , continua-t-il , lorsque j'étais au comble de ma puissance, je n'ai jamais pu engager ceux qui tenaient aux Anglais, à changer de parti, quoique je leur eusse proposé de les prendre tous à mon service.
» L'amiral , dit-il, a eu, il y a deux jours , une longue conversation avec moi. Il donnait des éloges au gouverneur , et me disait que je me trompais à son égard; que c'était un homme très-instruit et dont au fond le cœur était bon. Il désirait vivement que je me trouvasse avec lui dans une occasion que présenterait bientôt l'arrivée de l'ambassadeur, et qu'il souhaitait que cette rencontre eût lieu comme si rien de désagréable ne se fût passé entre nous. J'ai répondu à l'amiral qu'il ne connaissait pas le gouverneur; qu'à moins qu'il ne changeât de conduite, je ne le verrais que quand j'y serais contraint par
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la force. Qu'il pouvait , sans entrer en discussion , mettre des bornes à ses vexations et me traiter comme je traiterais moi-même un homme qni se trouverait dans ma position. Enfin j'ai ajouté qu'il pouvait, en un mot , mettre les choses sur le même pied , ou à peu près , comme il les avait trouvées ; mais qu'il ne servirait à rien que nous eussions une entrevue. Quand je me plains du mauvais traitement que je recois, il me dit : Je suis mes instructions. C'est toujours là son excuse. Et quoique je sois convaincu que ses instructions ne s'étendent pas plus loin qu'à prendre toutes les précautions nécessaires pour que je ne puisse pas m'échapper , et qu'elles lui commandent de me Lien traiter en faisant le moins de dépense possible , cependant je ne pouvais lui dire qu'il en imposait. Tout ce que je pouvais faire, c'était de répondre par une comparaison qui , comme toutes les comparaisons possibles , porte avec elle un peu d'exagération ; c'est qu'il joue le rôle d'un bourreau qui n'exécute que les ordres qu'on lui a donnés , en vous mettant la corde au cou pour vous envoyer dans l'autre monde ; mais ce n'est pas un motif pour qu'on soit forcé à en faire sa société ou à le recevoir , jusqu'au moment de l'exécution.
)) Voilà tout ce que je pus dire ; j'ajoutai seulement , que si tels étaient ses ordres , il s'était dégradé luimême en acceptant un emploi aussi déshonorant; que s'il en était autrement, il en était encore plus coupable d'inventer de pareilles choses. Aussi long-
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temps qu'il me traitera à la Botany-Bay , je ne le verrai pas.
» J'ai dit encore à l'amiral , continua Napoléon , que j'espérais que le prince - régent serait instruit du traitement que j'éprouvais ici. L'amiral m'a répondu que si je me croyais lésé , je devais me plaindre au régent ou à ses ministres. Je pense qu'il serait dégradant pour moi de me plaindre aux ministres qui m'ont si mal traités, et qui agissent par des motifs d'animosité personnelle. L'amiral s'efforça d'excuser le gouverneur, et dit qu'il savait que l'intention du gouvernement anglais était que je fusse bien traité , et qu'il fallait nécessairement qu'il y eût quelque méprise ou quelque mal-entendu qui s'éclaircirait. Je lui ai dit que vous autres. Anglais, vous étiez de grands égoïstes, très-jaloux de vous excuser les uns les autres et de louer votre pays et vous-mêmes ; mais que tout vous paraissait permis envers des étrangers. Je lui parlai de la détention des prisonniers français , et de la réception des prisonniers qui avaient enfreint leur parole , ce qui faisait un sujet d'accusation porté contre moi ; je lui expliquai que les Anglais avaient commencé les premiers. » Ici Napoléon donna une explication semblable à celle qui a paru dans le premier volume de cet ouvrage; il continua :
<( Je lis publier alors par le Moniteur , continuat-il , les noms de divers Anglais qui avaient violé leur parole et avaient pris la fuite avant qu'aucun
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Français n'eût tenté d'en agir ainsi ; car il est beaucoup plus aisé de s'évader en France qu'en Angleterre , parce qu'on accordait aux prisonniers anglais Lien plus de liberté, et qu'on leur donnait un espace bien plus gi-and , qu'aux Français en Angleterre. Mais le fait est que vos ministres me baissent parce que j'ai agi avec vigueur , que je leur ai toujours rendu ce qu'ils me faisaient. Quand ils bloquaient la France , je bloquais l'Angleterre , et parce que j'ai toujours usé envers eux de représailles auxquelles ils n'étaient pas accoutumés sous le gouvernement faible des Bourbon , qu'ils insultaient à plaisir. Les Anglais se repentiront un jour d'avoir poursuivi la guerre contre moi avec tant d'acharnement. S'ils m'eussent laissé en France après mon retour de l'île d'Elbe, toute l'Europe eût été tranquille. La France eût été contente, il n'y aurait point eu de commotions intérieures , ni de liaine contre les Anglais , pour avoir forcé la nation à recevoir un roi qu'elle déteste. L'esprit révolutionnaire qui existe contre le gouvernement actuel de France , pourra dans la suite pénétrer en Angleterre, et , dans ce cas, Dieu sait où il s'arrêtera.
y) Je lui dis aussi , continua Napoléon , que je fus très-content de la prise de Gopenliague, parce que les Danois étaient par-là devenus ennemis déclarés des Anglais , sans que cela m'eût fait tort ; car je ne manquais pas de bâtimens , mais d'ofliciers de marine et de matelots j et les Anglais m'en laissaient
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en arrière dont je pouvais me servir. La prise des frégates espagnoles m'avait fait aussi grand plaisir , parce qu'elle vous faisait haïr en Espagne , où vous aviez acquis une popularité que vous auriez pu conserver ; et parce que d'ailleurs ce procédé était indigne d'une grande nation.
)) Je lui dis que jamais je ne reçus directement d'argent de l'Espagne ; on m'envoyait des lettres de change sur Vera-Cruz ; divers agens les envoyaient par de longs circuits , par Amsterdam , Hambourg et autres lieux , à Londres , n'ayant pas de communication directe. Les lettres de change étaient soldées par les marchands de Londres , auxquels on payait dix pour cent , et quelquefois des primes. Alors ils donnaient des lettres de change sur divers banquiers de l'Europe pour la plus grande partie et acquittaient le reste en or , qui était transporté en France par des contrebandiers. Une grande partie de l'argent , qui servit à ma dernière expédition , avait même été levée à Londres.
Je demandai à Napoléon s'il entendait , par-là , celle qui avait eu lieu après son retour de l'île d'Elbe^ il me dit qu'oui.
Il ajouta qu'il avait encore dit à l'amiral: c( C'est vous autres qui avez été les premiers à violer le traité d'Amiens; vos ministres, qui se vantent tant de ne pas m'avoir reconnu comme empereur, savaient si bien qu'ils avaient violé le traité , qu'ils offrirent , par l'entremise de lord Whitworth , de
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donner trente millions de francs et de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour me faire roi de France, si je voulais consentir à ce que les Anglais gardassent Malte. » Je pris la liberté de demander à Napoléon à qui cette proposition avait été faite ? Napoléon me répondit : « A Malouet , qui , depuis, est devenu ministre de Louis. Ma réponse à cette offre fut : Dites à lord Wliitwortli que je ne veux rien devoir aux étrangers ni à leur entremise. Si la nation française ne m'élit pas de son propre mouvement, je n'userai jamais de l'influence étrangère pour le devenir. Le fait est que vos ministres ont toujours trompé le peuple par des apparences fausses et artificieuses, et qu'ils ont conservé l'opinion de l'illustre lord Chatham : que si l'Angleterre agissait envers la France avec justice , pendant seulement vingtquatre heures, elle serait ruinée.
)) L'amiral, continua Napoléon , est bien instruit de l'histoire des dernières années , c'est un véritable Anglais qui soutient son pays dans toutes les occasions possibles; mais, malgré cela, il n'a pu contredire quelques-unes de mes assertions , parce qu'il s'agissait de faits avérés. » Napoléon revint fréquemment sur l'entrevue proposée avec l'ambassadeur , que ce dernier désirait beaucoup. «Je suis convaincu, dit-il, que cette entrevue ne peut avoir aucun résultat avantageux. Je voudrais qu'il connût ma façon de penser à cet égard. »
Je fis observer à Napoléon , que peut-être en re-
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fusant de voir l'ambassadeur, il s'exposait à ce qu'on considérât son refus comme une insulte faite au gouvernement anglais et à la nation qu'il représentait. JNapoléon répondit : « On ne peut lui donner cette interprétation. Il n'est pas considéré comme un ambassadeur envoyé à Sainte-Hélène; il était ambassadeur à la Cbine, et à Sainte-Hélène il ne put être envisagé que comme particulier. 11 n'est donc pas nécessaire qu'il soit introduit par le gouverneur. S'il a besoin de me voir , qu'il aille trouver Bertrand sans être accompagné d'aucun des gens de sir Hudson ;
alors nous verrons Cependant , je pense qu'il
vaut mieux, pour tous deux, que cette entrevue n'ait pas lieu ; car, si je le reçois, je suis obligé de prendre un air de gaieté et de mettre le sourire sur ma ligure; il est contre mon usage de recevoir personne d'une autre manière; ou je suis forcé de me plaindre à un étranger du barbare traitement que j'essuie ici , ce qui est contraire à la dignité et au caractère d'un liomme tel que moi ; ou bien je donne l'occasion au gouverneur de remplir la tête de l'ambassadeur de mensonges, et de lui faire croire que je suis si bien traité que je n'ai pu faire de plaintes , qu'il ne me manque rien , qu'on a pour moi tous les égards possibles , et ce serait le mettre dans le cas d'adresser à son gouvernement un bulletin mensonger et d'en appeler à l'ambassadeur de la vérité de ce qu'il avance. Je me placerais , par-là, dans une fausse position, ce qu'il vaut beaucoup mieux éviter. >^
Napoléon était très-empressé dans les questions qu'il faisait sur le capitaine Meynell , qui Cot dangereusement malade. Le général MonllioJon est beaucoup mieux.
J'ai montré à Napoléon le Napcd- Chronicle ^ dans lequel se trouvait un long article sur la mort du capitaine Wright, (c Personne, dit Napoléon , n'afllrme positivement l'avoir vu assassiner : et le principal témoin , sur la déclaration duquel s^est fondée cette supposition, était lui-même en prison. Qu'on lui demande pourquoi il a été en prison. Ce n'est pas là Ja place d'un honnête homme , ni de ceux sur le témoignage desquels on peut se fier. Si j'eusse agi dans les formes, j'aurais fait juger Wiight comme espion, par une commission militaire , et je l'eusse fait fusiller dans les vingt-quatre heures ; j'en avais le droit d'après les lois militaires. Qu'aurait fait votre ministère ou même votre parlement , à un capitaine français qu'on aurait arrêté, débarquant des scélérats pour assassiner le roi Georges, si, par représailles de l'assassinat médité sur ma personne, j'avais envoyé d'autres assassins pour massacrer *** et les princes de la maison de Bourbon ; qu'aurait-on fait au capitaine du vaisseau qui les aurait débarqués en Angleterre , s'il eût été pris? On n'aurait pas usé de tant de dou • ceur que j'en ai employé avec Wright. On l'aurait jugé et exécuté sur-le-champ.
y. — Napoléon a demandé, avec beaucoup d'intérêt , des nouvelles du capitaine Meynell. Il a ajouté
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que sa mort lui ferait de la peine, parce qu'il avait l'air d'un brave homme. J'ai eu une conversation avec lui au sujet des prisonniers faits au commencement de la guerre. Je lui ai dit que je croyais qu'il avait demandé que les vaisseaux, ainsi que les prisonniers qui montaient ces vaisseaux, fussent échangés contre ceux qui étaient retenus en France. Il m'a répondu , qu'il ne se rappelait pas avoir demandé les vaisseaux.
(( La seule raison , a-t-il ajouté, que donnait votre gouvernement pour se justifier de retenir ces prisonniers , c'est qu'on en avait toujours agi ainsi dans les guerres précédentes, et que ce serait porter atteinte à la dignité du gouvernement que de les rendre, ou de considérer comme prisonniers de guerre ceux que j'avais retenus en France. Je répondis à cela qu'ils eu avaient toujours agi ainsi , parce qu'ils avaient toujours eu aiî'aire à des imbécilles, et à des gens qui ne savaient pas agir avec vigueur, et qui craignaient d'user de représailles. Quant à l'échange des prisonniers, j'offris de l'effectuer de la manière suivante : d'envoyer trois mille hommes , savoir : deux mille Espagnols et Portugais , et mille Anglais , à un lieu marqué, pour les y échanger contre trois mille Français , et ainsi de suite jusqu'à l'échange total,
)) Votre gouvernement ne voulut pas y consentir, mais demanda que tous les Anglais fussent échangés d'abord , quoique les autres fussent vos alliés et eussent été pris en combattant à vos côtés. Aussitôt que
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les prisonniers français en Angleterre eurent entendu parler de cette proposition , ils écrivirent les lettres les plus énergiques dans lesquelles ils protestaient et me priaient de ne pas consentir à de pareilles conditions , alléguant qu'aussitôt que vos ministres auraient en leur pouvoir tous les prisonniers anglais dont le nombre était, je crois, d'environ dix mille, ils prendraient quelque prétexte pour rompre l'échange (i), et qu'eux ( prisonniers français) qui étaient déjà assez maltraités , seraient alors exposés à toute espèce d'injures et de mauvais traitemens, attendu que les Anglais ne craindraient plus les représailles. Ce que j'ai lieu de regretter, ajoutat-il , et on a le droit de me blâmer en cela , c'est que durant mon règne je n'aie pas fait mettre les prisonniers anglais sur des pontons, et que je ne les aie pas traités exactement comme vous avez traité les miens en Angleterre. J'avais à la vérité donné des ordres pour que cela fût exécuté et qu'on les mît sur des bâtimens sur l'Escaut. Decrès, ministre de la marine, quoiqu'il eût autant de haine contre vous qu'aucun homme du monde , s'y opposa par le motif
(i) Je me rappelle , quoique Je ne puisse le trouver sur mon journal, que Napoie'on m'a dit qu'il avait propose' aux ministres anglais que les deux puissances de'barquassent simultanément leurs prisonniers dans des ports d'Angleterre et de France , dont on conviendrait d'avance ; mais que cette proposition ne fut pas agréée par le ministère anglais.
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de la grande dépense qu'entraînerait cette mesure , sur la dilïiculté d'efi'ectuer ce projet et d'après diverses autres raisons. II nous arrivait aussi un «land nombre de rapports envoyés par votre commission de transport , dans lesquels on certifiait que les prisonniers jouissaient d'un bon traitement , ce qui m'en imposa pendant quelque temps ; mais j'appris ensuite des prisonniers eux-mêmes que ces rapports , comme tous ceux que l'on envoyait de cette île , étaient pleins de mensonges ; j'étais d'ailleurs tellement occupé d'afl'aires plus importantes que je n'y pensai plus, yy Ayant pris la liberté de faire observer à Napoléon que j'espérais qu'il n'ajoutait pas foi à ce qu'il avait lu dans le libelle de Pillet : (( JNon, non, répondit-il , je ne crois pas à des rapports aussi exagérés. Je raisonne d'après les témoignages des prisoimiers eux-mêmes et d'après les circonstances. D'abord c'était le comble de la barbarie, de mettre des prisonniers et sur-tout des soldats sur des pontons. Les matelots eux-mêmes aiment à être à terre. Je vois que l'amiral aime à vivre à terre aussi bien que tout officier ou matelot , lorsqu'il le peut.
)) L'homme est né sur la terre et il est naturel qu'il l'aime. Vos ministres disaient qu'ils n'avaient pas de forteresses où ils pussent les mettre. Eli bien , pourquoi ne les ont-ils pas écliangés ou envoyés eu Ecosse , au lieu de les faire mourir de misère sur les pontons. Je suis très-fâclié de n'avoir pas fait exécuter mes intentions en cette circonstance, parce
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que dans cinquante ou soixante ans, en cas de guerre entre les deux puissances, on dira que même Napoléon a soufl'ert que les Anglais missent les prisonniers français sur des pontons sans user de représailles. J'avais l'intention de mettre tous les milords et les principaux prisonniers sur des pontons , et de leur faire subir exactement le même traitement qu'enduraient mes prisonniers en Angleterre. Cela aurait produit un bon effet et eût été fort utile pour les deux partis; car les plaintes des milords j auxquelles j'aurais donné toute publicité , auraient produit une telle sensation parmi vous autres Anglais , qui êtes égoïstes, en vous faisant sentir à vousmêmes la peine que vous infligiez aux autres , que votre oligarchie eût été obligée de retirer les prisonniers français de dessus les pontons , ce que je n'aurais pas manqué de faire aussi. J'aurais laissé la canaille dans les forteresses, parce que les mesures de vos ministres ne regardaient en rien ces pauvres diables , et que l'on s'embarrassait peu de ce qu'ils souffraient. Je ne demande point , continua Napoléon , de meilleur témoignage en ma faveur, que celui des prisonniers des diverses nations qui ont été en France. Beaucoup de vos matelots anglais ne demandaient pas à être échangés. Ils ne désiraient pas être envoyés à bord de leurs prisons flottantes. Les Russes disaient hautement qu'ils étaient mieux en France que dans leur pays , quand ils virent qu'on ne leur tranchait pas la tête, comme on leur avait d'abord
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persuadé; et les Autrichiens refusaient de s'évader , même quand l'occasion leur en était offerte.
)) Un autre acte révoltant de vos ministres, dit Napoléon, c'est l'abandon de quelques centaines de soldats blessés et invalides, nés dans des pays qui m'étaient soumis, et qui avaient été mutilés en combattant pour vous contre moi. Vous les avez exposés sur les côtes de Hollande, où , d'après les lois du pays , ils étaient justiciables et devaient être fusillés dans les vingt-qiiatre heures, pour avoir porté les atmes contre leur pays. Quand on me rapporta cette atrocité et qu'on voulut les juger , je dis : Laissez-les , qu'ils débarquent tant qu'ils voudront. Ils diront le traitement qu'ils ont essuyé et empêcheront mes soP dats de déserter et d'aller se joindre aux Anglais. A part l'inhumanité de cette action , continua Napoléon, en levant les mains au ciel avec émotion , c'était une mauvaise politique de la part de vos ministres , parce que ces malheureux mutilés l'ont racontée par-tout • et moi-même j'ai fait publier les noms de plusieurs d'entre eux avec indication des pays où ils avaient été blessés. »
Je m'efforçai de répliquer à plusieurs de ses assertions; mais je n'étais pas assez instruit des diverses circonstances; et, sans parler de la difliculté de tenir tête à un tel antagoniste , je ne pouvais faire que de faibles objections à un homme qui était maître de son sujet.