‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 20 sur 27 · II. — J'ai rapporté à sir Hudson Lowe, ce que · texte numérisé non relu

II. — J'ai rapporté à sir Hudson Lowe, ce que

JOME n. ifj

Mai. ( 242 ) 1817.

Napoléon avait dit de la gène imposée aux Français, des commissaires , etc. Son excellence me demanda pourquoi je ne lui avais pas dit cela auparavant ? Je répliquai que la conversation n'avait eu lieu qu'hier; et que, comme je lui avais déjà fait des communications de ce genre, je n'avais pas regardé cela comme très -important. 11 m'objecta que ce rapport était d'une grande importance, parce que la conversation avait eu lieu depuis qu'il avait envoyé sa réponse aux observations relatives à cette contrainte. Il observa alors, que la principale cause de toutes les difficultés qu'il éprouvait avec les Français, provenait de ce que sir Georges Cockburn avait , de son autorité privée et contre ses instructions , pris sur lui d'accorder beaucoup plus de liberté et un bien plus grand espace pour se promener , sans l'escorte d'un officier anglais, qu'il n'avait droit de le faire; que non -seulement il n'en avait pas le droit, mais que c'était contraire à ses instructions; et qu'à son arrivée , il avait été étonné de la conduite de sir Georges Cockburn. 11 parla alors, pendant quelque temps, de la lettre écrite par madame Bertrand , au marquis de Montclienu, lettre qu'il paraissait regarder comme une offense très-grave. J'observai que le comte Bertrand avait dit que, dans le temps où la lettre avait été écrite , il n'existait point encore de défense relative aux correspondances avec des personnes domiciliées dans l'île, comme l'était le marquis de Montclienu 3 et que depuis que cette lettre

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avait été écrite par madame Bertrand , elle avait reçu six lettres caclietées , parmi lesquelles il y en avait une de M. Georges Bingliam. Son excellence ne parut pas très - satisfaite de l'observation du comte Bertrand.

Comme la quantité de bois et de charbon allouée était insuffisante, le comte Montliolon m'avait prié de représenter au gouverneur , que du temps de l'amiral, où il n'y avait pas, à beaucoup près, autant de feux qu'à présent , on avait alloué plus du double de la quantité de bois de chauffage; que, depuis quelque temps, ils avaient été obligés de brûler des tonneaux. Il m'invitait donc à engager sir Hudson à permettre, s'il ne voulait pas augmenter la quantité fournie par le gouvernement, qu'on donnât des ordres au pourvoyeur pour y suppléer, et qu'alors ils paieraient de leurs deniers. Je me rendis à Plantation-House y et je fis connaître cette réclamation au gouverneur, en lui rendant compte du nombre des feux. Le gouverneur , après une assez longue discussion, répondit qu'il donnerait des ordres pour qu'on fournît une plus grande quantité de combustibles.

12. — Napoléon, étant dans son bain, s'est entretenu avec moi sur le compte du gouverneur « Si, m'a-t-il dit, le gouverneur, à son arrivée ici, avait dit à Bertrand que, par suite des ordres qu'il avait reçus de son gouvernement , il était forcé d'imposer aux Français de nouvelles restrictions, et qu'il

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en eût indiqué la nature, en nous déclarant qu'à l'avenir nous eussions à nous y conformer, au lieu d'agir en -dessous main, comme il l'a fait, alors j'aurais dit : voilà un liomme qui fait son devoir franchement et ouvertement, sans ruses ni détours. Il est nécessaire qu'il y ait dans ce monde des geôliers, des balayeurs, des bouchers et des bourreaux; mais on n'aime pas à accepter aucune de ces fonctions. Si j'étais dans la tour de Londres , j'aurais peut-être une bonne opinion du geôlier, par la manière dont il ferait son devoir; mais je ne voudrais ni accepter sa place, ni en faire mon camarade. Le capitaine H*** a dit à madame Bertrand , que dans tous les états anglais on ne pouvait choisir pour gouverneur un homme pire que ce geôlier, et que nous apprendrions sous peu à connaître la vérité de ce qu'il disait. Enfin il l'a dépeint précisément tel que nous l'avons trouvé. Mais comme nous pensions qu'il voulait engager madame Bertrand à quitter l'île avec sa famille , nous supposâmes qu'il avait exagéré les mauvaises qualités de cet homme , quoique déjà nous reconnaissions quelque vérité dans ce qu'il avait dit. »

Après une assez longue conversation sur le même sujet. Napoléon dit : a Quand j'étais à l'île d'Elbe, la princesse de Galles m'envoya prévenir de l'intention qu'elle avait de me rendre visite. Cependant, par égard pour elle-même , je répondis que je la priais d'ajourner l'exécution de ce projet jusqu'à ce

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que je fusse à même de voir comment tourneraient les choses ; que , dans quelques mois , j'aurais le plaisir de la recevoir.

» Je savais qu'à cette époque, cette démarche ne pouvait manquer de nuire à la princesse, et c'est pour cela que je l'engageai à remettre cette entrevue. 11 est étonnant qu'elle m'ait fait une pareille demande , car elle n'avait aucun motif de m'aimer, puisque son frère et son père avaient été tués en combattant contre moi. Elle fut, de-là, voir Marie-Louise à***, et je crois qu'elles sont grandes amies ensemble.

» Le prince Leopold était un des plus beaux hommes de Paris, au moment où il s'y trouva. Leopold a joué, dans un bal masqué, donné par la reine de Naples, un rôle brillant et plein d'élégance. La princesse Charlotte doit le trouver fort de son goût et l'aimer beaucoup. Il a été sur le point de me servir d'aide -de-camp ; il avait cherché à le devenir ; il m'a même fait des demandes à cet égard; mais par quelque motif dont je ne me souviens guère, et très-heureusement pour lui, il n'obtint pas celte place; car s'il l'eût obtenue , il est probable qu'on ne l'eût pas désigné comme le futur roi d'Angleterre. Beaucoup de jeunes princes d'Allemagne, continua-t-il, ont sollicité la place d'aide-de-camp auprès de moi, et Leopold avait alors environ dix-huit à dix-neuf ans. »

Napoléon parla ensuite de la machine infernale et des complots formés à différentes époques pour l'assassiner, (c Beaucoup de complots, tramés par Jes

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Bourbon et vos ***, dit-il, m'ont été découverts par des Français employés et bien payés par l'étranger, et jouissant de toute sa confiance, mais qui n'étaient en elîet que des agens de la police française. Par leur moyen , je connaissais tous les plans et les noms de ceux qui les avaient tracés. Un d'eux était le comte d'***. Louis, le roi actuel, refusa toujours d'y consentir. Ces agens avaient des conférences avec les autres princes et avec quelques-uns de vos ministres , et principalement avec M. H***, sous-secrétairc d'état, et faisaient le rapport de tout ce qui se passait, à la police de France. Quoique le roi d'Angleterre fût tout-à-fait étranger à ces odieuses intrigues , j'aurais dii lui écrire que , puisque ces infâmes projets se tramaient en Angleterre , je suivrais dorénavant l'exemple de Cromwell , qui, ayant découvert un complot ayant pour but de l'assassiner, complot qui avait été formé en France , fit signifier au roi de France, que si jamais il entendait parler de rien de semblable , il userait de représailles et paierait des assassins pour le faire périr lui et les Stuart. Alors j'aurais dû faire signifier qu'à la première tentative d'assassinat, j'aurais usé de représailles sur le roi *** et les princes de la maison de Bourbon , tentative qu'à la vérité il m'était facile de faire réussir ; je n'avais qu'à dire que je ne punirais pas ceux qui en avaient fait le projet. »

i3. — Je me suis adressé au major Gorrequer, de la part du maître d'bôLei, pour demander que le gou-

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verneur donnât ordre à M. Breame, fermier de la compagnie, de fournir à la maison deux veaux par mois, attendu que Napoléon aime beaucoup le veau, et que M. Breame avait refusé d'en faire fournir, sans avoir auparavant obtenu la permission du gouverneur.

Sir Hudson Lovv^e a accordé, en conséquence, la permission de délivrer aux Français deux veaux par mois, qu'ils paieraient de leur bourse.

14. — Napoléon a été de très-bonne liumeur toute la journée : il m'a demandé pourquoi j'avais dîné hier dans le camp? je lui ai répondu que c'était parce qu'il n'y avait rien à manger à Longwood. Il a ri de bon cœur de cette réponse, en disant que c'était certainement là la meilleure raison du monde.

Il a parlé ensuite pendant quelque temps de Moreau : il dit qu'il n'était nullement l'homme d'un talent supérieur que les Anglais voulaient voir en lui; que c'était un bon général de division ; mais qu'il n'était pas propre à commander une grande armée; ce Moreau était brave, indolent et bon vivant.

)) Il ne faisait autre chose à son quartier-général, que de s'étendre sur un sofa, ou se promener dehors, la pipe à la bouche. Il lisait rarement. Sou caractère était naturellement bon; mais il se laissait influencer par sa femme et par sa belle-mère, qui aimaient trop à intriguer. Ce fut moi qui engageai Moreau à se marier, sur la prière de Joséphine, qui aimait sa femme parce qu'elle était créole. La

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conduite de Moreavi envers Picliegru lui a hcaucoup fait perdre dans l'estime piihlique (i).

» xiprès le traité de Léoben, le sénat de Venise fut

(1) Pendant que Napole'on e'tait à Moscou , le comte Daru reçut de madame Moreau une lettre par laquelle elle le priait de demander pour elle a l'empereur la permission de venir passer quelques mois en France , pour des affaires particulières de la plus grande urgence. Daru, qui savait que le meilleur moyen d'obtenir quelque chose de Napole'on e'tait d'etre franc et ouvert , lui montra la lettre. Oui, dit l'empereur , elle doit être venue et devrait de'ja être repartie. Daru observa qu'une femme ne pouvait être dangereuse. Elle vient intriguer , re'pondit Napole'on. Vous êtes peut-être un de ceux qui pensent que Moreau est un bon citoyen ? « Sire , reprit Daru , je crois que , sous le rapport du civisme » et du patriotisme , le caractère de Moreau est inattaqua- » ble. » Eh bien, vous vous trompez , dit Napole'on -, et la conversation en resta là. A Dresde, en 181 3 , Napole'on e'tait à de'jeûner avec le mare'chal Victor et Daru, lorsqu'on annonça un officier russe porteur d'un e'tendard en signe de trêve. Après que cet officier eut rempli sa mission , Napole'on lui fit quelques questions relatives au de'soi'dre qu'il avait remarque'la veille dans les avant-postes de l'arme'e ennemie, et lui demanda si les Russes n'avaient pas perdu quelqu'officier de marque ? L'officier re'pondit que non. « Cependant, dit Na- » pole'on , il y a eu du de'sordre à tel poste; on a emporte' u quelqu'un qui e'tait blesse ou tue'. Je ne sache pas , re'pon- » dit Vofficier, que nous ayons perdu personne, à moins que y> votre majesté' ne veuille parler du ge'ne'ral Moreau qui a » e'të blesse' mortellement aux avant-postes. Le ge'ne'ral Mo- » reau ! re'pe'ta Napole'on ; puis faisant un signe de tête à » Daru: eh bien! lui dit-il. » Daru se rappela tout à coup la conyersation qui avait eu lieu à Moscou j il avait cru , à

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assez fou pour exciter une révolte contre les armées françaises, sans avoir des forces suflisantes et sans pouvoir compter assez sur le secours des autres puissances pour espérer le moindre succès; en conséquence , je fis occuper Venise par les troupes françaises. Un agent des Bourbon, le comte d'Entraigues, dont je suppose que vous avez entendu parler en Angleterre, se trouvait alors à Venise. Redoutant les suites de cette insurrection, il s'enfuit; mais, dans sa route, pour se rendre, à ce qu'il dit, je crois, à Vienne, il fut arrêté sur la Brenta, par Bernadotte, qui le prit avec tous ses papiers. Aussitôt qu'on sut qui il était, on me l'envoya, parce qu'on jugea que c'était un homme dequelqu'importance. Nous trouvâmes parmi ses papiers ses plans et la correspondance de Picliegru avec les Bourbon. Je les fis parapher par Berthier et par deux autres personnes, cacheter, et envoyer au directoire comme pièces de la plus grande importance. Je questionnai alors moimême d'Entraigues : dès qu'il vit que le contenu de ses papiers était connu, il sentit qu'il ne servirait à rien de dissimuler plus long-temps, et avoua tout. Il m'en dit même plus que je ne pouvais espérer en apprendre, me fit connaître les plans secrets des Bourbon, avec les noms de leurs partisans en Ancette e'poque , que l'opinion de ISapole'on avait etc influencée par des raotils personnels; mais il avoua alors quil e'tait force' de reconnaître qu'il avait eu raison, et que Moreai^ n'était rien moins qu'un bon citojcn.

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gleterre; enfin, les renseignemens que j'obtins de lui, furent si complets et si imporlans, qu'ils me servirent de règle de conduite pour le moment, et furent les principales causes des mesures que je pris alors, et de la proclamation que j'adressai à l'armée, et dans laquelle je la prévenais qu'elle pourrait être appelée à repasser les Alpes et à rentrer dans son pays, pour écraser les traîtres qui conspiraient contre la république. Dans ce temps-là, Pichegru était président du corps législatif. Le comte d'Entraigues fut si fianc avec moi, que je crus devoir lui en savoir gré, et je puis dire qu'il parvint presque à me gagner. C'était un bomme adroit et plein de talens, intelligent et d'une conversation agréable, quoique la suite ait prouvé que c'était un mauvais sujet. Au lieu de le retenir en prison, je lui permis d'aller où il voudrait dans Milan ; je lui donnai pleine liberté et je ne le fis pas même mettre en surveillance.

)) Quelques jours après, je reçus des ordres du directoire pour le faire fusiller; on m'enjoignait de le faire juger par une commission militaire, et de faire exécuter sur-le-cbamp la sentence de mort qui serait portée contre lui. J'écrivis au directoire, que cet bomme avait donné des renseignemens très-utiles, et ne méritait pas qu'on l'en récompensât ainsi ; qu'enfin je ne pouvais exécuter un tel ordre, et que, s'ils insistaient pour qu'il fût fusillé, ils eussent à s'en cbarger eux-mêmes. Peu de temps après, d'Entraigues se sauva en Suisse, d'où le coquin eut l'im-

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piideiice d'écrire un libelle, dans lequel il m'accusait de l'avoir traité de la manière la plus barbare, et même de l'avoir fait mettre aux fers -, tandis que je lui avais accordé tant de liberté, que ce ne fut que quelques jours après qu'il se fut échappé, qu'on s'aperçut de sa fuite, et seulement même parce qu'on lut dans les journaux de Suisse, que le comte d'Entraigues y était arrivé. On regarda d'abord la chose comme impossible; mais quand ou eut fait visiter son logement, on fut convaincu de la vérité. Cette conduite de d'Entraigues déplut beaucoup à tous ceux qui avaient été témoins , à Milan , de Textrême indulgence avec laquelle je l'avais traité. Entre autres personnes, quelques ambassadeurs et diplomates en furent si outrés, qu'ils signèrent une déclaration contraire à ses accusations. Par suite des renseignemcns obtenus par d'Entraigues, Picliegru fut exilé à Cayenne.

» Immédiatement après l'arrestation de d'Entraigues, Desaix vint me voir. En parlant avec lui de Pichegru, je remarquai combien nous avions été trompés, et je témoignai mon étonnement que sa trahison n'eut pas été découverte plus tôt. — Mais, dit Desaix , nous le savions, il y a environ trois mois. — Comment cela se peut-il? répondis-je. Desaix me raconta alors comment Moreau, avec qui il était dans ce temps-là, avait trouvé dans les bagages du général autrichien KHngspor, une correspondance de Pichegru, dans laquelle il détaillait ses plans en faveur

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des Bourbon et les fausses manœuvres qu'il avait riuteiilion de mettre en pratique. Je demandai à Desaix si l'on eu avait donné communication au directoire? 11 répondit que non; que Moreau ne voulait pas être l'auteur de la perte de Picliegru, et l'avait prié de n'en rien dire. »

Je dis à Desaix qu'il avait eu très-grand tort, qu'il aurait dû envoyer sur-le-champ tous les papiers au directoire, comme je l'avais fait; que c'était se rendre coupable d'une connivence tacite pour la ruine de son pays. Aussitôt que Moreau fut informé que Picliegru avait été découvert, il le dénonça à l'armée comme un traître, et envoya au directoire les papiers qu'il avait depuis plusieurs mois entre ses mains; lui qui avait souffert que Picliegru fut choisi pour président du corps législatif, quoiqu'il sût qu'il conspirait contre la république. On accusa cette fois Moreau, avec justice, d'une double trahison. Tu as, lui disait-on, tralii ton pays, en cacliant la trahison de Picliegru; et ensuite tu as inutilement trahi ton ami, en découvrant ce que tu aurais dû faire connaître plus tôt. Puisque tu avais tenu secret ce qui a été découvert par d'autres moyens, tu aurais dû garder un éternel silence. Moreau ne put jamais, depuis, regagner l'estime publique. »

En parlant à Napoléon de la retraite de Moreau ^ je lui demandai s'il n'avait pas, dans cette circonsliince, déployé de grands talens militaires? a Cette retraite, répliqua Napoléon, au lieu d'être une

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preuve de talens, était la plus grande faute que Moreau ait jamais pu commettre. Si , au lieu de se retirer , il eût tourné l'ennemi et marché sur les derrières du prince Charles, il aurait écrasé ou pris l'armée autrichienne. » Je pense que ce fut ainsi qu'il s'exprima.

« Le directoire me portait envie; il avait besoin de faire partager par d'autres la gloire militaire que j'avais acquise. Ne pouvant accréditer Moreau par une victoire, il le vanta pour sa retraite, et le fit louer dans les termes les plus pompeux, quoique les généraux autrichiens eux-mêmes blâmassent la retraite de Moreau. Vous aurez sans doute par la suite, ajouta Napoléon, l'occasion d'entendre l'opinion qu'en portent les généraux français qui ont partagé cette action, et vous la trouverez conforme à la mienne. Au lieu d'éloges, Moreau méritait la plus sévère censure et la plus complète disgrace. Comme général, Pichegru avait beaucoup plus de talens que Moreau.

)) Moreau se moquait de l'institution de la légion! d'honneur. Quelqu'un lui disait qu'on avait dessein de donner la croix non-seulement à ceux qui se seraient distingués par la gloire des armes, mais encore à ceux qui se seraient fait remarquer par leur mérite et par leur savoir. Il s'écria : Eh bien! je vais demander la croix de commandeur de l'ordre pour mon cuisinier; car il a un mérite supérieur dans l'art de la cuisine. »

En réponse rà quelques arguœens, par lesquels je

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voulais convaincre Napoléon que *** et le *** anglais ne connaissaient pas la partie du complot de Piciiegru relative à l'assassinat , Napoléon nie dit : « Je ne suppose pas que **'*' ni qui que ce soit des *** anglais, aient positivement dit à Georges, ou à Pichegru, vous tuerez le premier consul; mais ils savaient bien que cet assassinat formait la principale et même l'unique base du succès. Dans ce but seul , ils ont fourni de l'argent et équipé des bàlimens pour les débarquer en France, ce qui, de toutes manières et en tous points , les rendait leurs complices; et si *** eût été jugé par un jury anglais, il eût été condamné comme tel. Lord '^*** s'est donné beaucoup de peine pour persuader aux cours étrangères, que le gouvernement anglais n'était pas instruit du projet d'assassinat; il a écrit plusieurs lettres, dans lesquelles il reconnaissait que les Anglais avaient débarqué des bomraes dans le dessein de renverser le gouvernement français, mais il niait le reste. Cette protestation n'eut pas un grand crédit, et aucun des gouvernemens du continent n'y ajouta foi. Sa conduite fut naturellement condamnée^ parce que, d'après la loi du talion, aucun des souverains, ni de leurs ministres n'était plus en sûreté. C'était dans ce temps que je méditais une descente en Angleterre. Votre *** n'avait pas besoin de se débarrasser de Napoléon Bonaparte, mais du premier consul! Fox eut quelques pourparlers avec moi au sujet du 3 nivôse, U nia, comme vous, que les Anglais

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fussent initiés dans le projet d'assassinat; mais il les en défendit faiblement lorsqu'il eut entendu ce que j'avais à dire , et condamna toute cette menée. En elfet, ses intentions étaient tout- à- fait ojDposées à ce plan. La conduite de l'empereur d'Allemagne fut Lien diflcrente de celle-ci; lorsque je fus en possession de sa capitale , il défendit , par des motifs religieux , positivement et sincèrement , toute tentative de ce genre, qu'on aurait pu faire journellement , car je me promenais souvent seul et sans le moindre soupçon. »

Pendant cette conférence, j'ai dit à Napoléon qu'on soupçonnait fortement Bernadotle d'être peu attaché à la cause des alliés , si même il ne jouait pas deux rôles à la fois; qu'on lui donnait le nom de Charles-Jean le charlatan , et qu'on pensait qu'il se joindrait probablement à Napoléon , s'il arrivait quelqu'échec aux alliés. Napoléon répliqua , que .probablement on l'appelait charlatan parce qu'il était Gascon , et un peu enclin à la forfanterie.

)> Quant à ce qui est de se joindre à moi en cas de succès , il n'aurait agi en cela que comme tous les autres. Les Saxons, les Wurtembergeois, les Bavarois, et tous ceux qui m'ont abandonné quand j'ai éprouvé des revers, se seraient joints à moi dans le succès.

» Après l'affaire de Dresde , l'empereur d'Autriche se mit à genoux devant moi, m'appela son cher fils , et me demanda, pour l'amour de sa très-chère

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fille à qui j'étais marié , de ne pas profiter de mes succès, et de me réconcilier avec lui (i).

» Si les Saxons n'eussent pas déserté aVec leur artillerie, j'aurais remporté la victoire à Leipsick, etla position des alliés eût été Lien diflercnte. »

1 6. — J'ai vu Napoléondans sa chambre à coucher ; il s'est plaint du mal de tête, et il a pris un bain de pieds. D'abord il était un peu mélancolique, mais^ ensuite il est devenu assez enjoué et cominunicatif. Il a parlé de l'Egypte, et m'a fait beaucoup de questions; entre autres, il m'a demandé si vin vaisseau à trois ponts pourrait entrer dans le port d'Alexandrie , sans être débarrassé de son lest. J'ai répondu que je croyais qu'oui , mais que dans tous les cas il était très-facile d'alléger un vaisseau (2).

Napoléon me fit observer qu'il avait envoyé du Caire un officier nommé Julien, porteur d'ordres positifs pour Brueys , d'après lesquels celui-ci devait entrer dans le port d'Alexandrie, mais que mal-

(i) Je donne ici une traduction littérale des expressions ■de Napole'on; mais il est e'vident qu'on ne doit pas les prendre dans leur sens litteVal, mais simplement les considérer comme une manière énergique de me faire comprendre avec combien d'instance l'empereur d'Autriche fit cette demande. Napole'on se servait de cette expression dans des cas semblables. (Note de l'auteur.)

(2) Étant a Alexandrie , j'ai vu le Tigre et le Cnnopc entrer dans le port. Ces deux bâtimens e'taient de qualre-vini;ts canons et de la plus grande dimension , ils faisaient autant d'eau qu'un vaisseau à trois ponts.

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heureusement il avait été tué en chemin par les Arahes. (( J'ai donné son nom à un fort que j'ai bâti à Rosette ; connaissez-vous ce fort ? )) Je répondis aflirmativement.

« 11 est surprenant , conlinua-t-il , que Brueys ait pu songer à se mettre àl'ancre, sans avoir commencé par fortifier l'île de vingt ou trente pièces de canon, et avant d'avoir réuni autour de lui un vaisseau vénitien de soixante -quatre et quelques frégates qui étaient dans le port d'Alexandrie. Dans une conversation que j'avais eue avec Brueys quelques semaines avant, à bord de V Orient, il m'avait démontré lui-même qu'une flotte ne devait pas engager une action étant à Tancre; au moins qu'une flotte qui en agirait ainsi , serait toujours battue à cause de la facilité qu'amaient les vaisseaux chargés de l'attaque de prendre position , et qu'il existait un ordre (i) qui défendait d'en agir ainsi; et ce fut cependant ce qu'il fit ensuite. Brueys, contlnua-t-il, croyait toujours que si Nelson l'allaquait , ce serait par sa dipoite ; il regardait sa gauclie comme inattaquable, à. cause. de lile, et il avait fait tous ses préparatifs en conséquence. Je m'efforçai de le convainvre qu'un ou deux batimens de sa gauclie pourraient être pris par une force supérieure , et qu'alors cela fournirait à la flotte ennemie le moyen de pénétrer. »

(i) Je n'ai pu comprendre si c'e'tait de Bruyes ou non. to:me n. 17

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Je fis observer à Napoléon que si Brueys eût jelé l'ancre poupe et proue, il aurait pu se rapprocher davantage du rivage, ne laissant aucun intervalle pour le balancement des bâtimens , et que de cette manière Nelson n'aurait pas pu passer entre la flotte française et la terre. Napoléon parut être de mon avis sur ce point , et me dit qu'il prendrait à ce sujet des renseigneraens auprès de l'amiral. Il ajouta qu'avant le départ de Julien on avait envoyé des ordres à Brueys , afin qu'il ne quittât pas les côtes d'Egypte, avant de s'être assuré qu'il était impossible que la flotte entrât dans le port d'Alexandrie. Dans le cas de possibilité , il avait ordre d'exécuter ce mouvement , et dans le cas contraire de se rendre à Corfou avec sa flotte. « Brueys , continua-t-il , n'approfondit pas assez le fait , malgré que Barré assurât que l'entrée était praticable, ce qui m'a paru tel à moi-même : quoi qu'il en soit , Brueys ne se crut pas d'une part suffisamment autorisé à se retirer, et craignait de l'autre d'entrer dans le port quand cela serait possible , jugeant que cette mesure était hasardeuse, avant de s'être assuré d'abord que nous étions en pleine possession du pays. Il ignorait ma réussite au Caire ; il n'en eut connaissance que vingt-quatre heures avant d'être attaqué par Nelson. De cette manière , il resta incertain , et négligea sa sûreté. D'ailleurs il était loin de s'attendre à ce que Nelson l'attaquât avec des forces inférieures. S'il eût fait sortir ses frégates et bien fortifier l'île, ou Nelson

ne l'eût pas attaqué , ou il aurait été hattu. Ce fut avec bien de la peine que je décidai Brueys à sortir de Toulon. Après avoir mis à la voile , il voulait envoyer quatre bâtimens pour attaquer Nelson qui

était en rade avec trois bâtimens démâtés à ;

mais je ne voulus pas le permettre , attendu que le succès de mon entreprise était trop important pour pouvoir être mis en balance avec la prise de deux ou trois bâtimens. Il voulut ensuite séparer la flotte , ce que je ne voulus pas permettre. Brueys était , sans doute , un liomme d'un grand talent ; mais il lui manquait cette résolution qui , dans un moment décisif, fait qu'on profite de l'occasion favorable ; et cette qualité est, je crois, essentielle dans un général comme dans un amiral. Il est probable que le défaut d'expérience faisait qu'il n'avait pas dans ses talens et dans la bonté de ses plans, cette confiance que rien ne peut donner quand on ne la puise pas dans son caractère. J'ai commandé une armée à vingt -deux ans, mais la nature m'avait formé différent de bien d'autres. Si Nelson eût rencontré la flotte de Brueys pendant son voyage pour l'Egypte, je ne sais pas trop ce qui serait arrivé , parce que j'avais placé sur cbaque bâtiment trois cent cinquante à quatre cents vétérans accoutumés à faire l'exercice à feu deux fois par jour. J'avais donné des ordres pour que cbacun de nos bâtimens attaquât un des vôtres; vos vaisseaux sont petits et, je crois, mal équipés, et j'avais donné ces ordres pour empêcher

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que vous n'obtinssiez l'avantage par votre supériorité dans la manœuvre. »

Ici s'éleva une discussion sur le mérite comparatif des marins anglais et français. J'avançai que les matelots anglais se battaient avec plus de confiance ; que s'il arrivait des accidens au bâtiment dans l'action, ils y remédiaient bien plus promptement , et combattaient plus long-temps que les matelots français. Napoléon me répondit qu'il convenait de tout , excepté du dernier point. « Signor doltore , me dit- il ^ il marinaro francese è brcwo qiianto Vinglese. Les soldats français avaient au commencement de la guerre un grand mépris pour les troupes anglaises j ce mépris venait peut-être du peu de réussite des expéditions du duc d'Yorck , du grand défaut de vigilance et d'activité de vos avant-postes, et des désastres qui ontfrappé vos armées. Néanmoins nos soldats avaient tort 5 car on savait bien que les Anglais étaient braves. Ce fut , sans doute , cette opinion erronée qui fut cause que Régnier fut battu par le général Stuart ; les Français s'imaginaient alors que vous fuiriez et que vous vous jetteriez dans la mer. Régnier était un bomrae de talent , mais plus propre à diriger une armée de vingt à trente mille bommes qu'à en commander une de cinq à six mille. Vos troupes étaient ce jour-là presque toutes composées d'Anglais , et Régnier n'avait en grande partie que des Polonais.

y) Il est diflicile de s'imaginer quelle mauvaise idée

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les soldats français avaient des vôtres , jusqu'à ca qu'ils eussent été convaincus de leur bravoure. Ils ont toujours parlé de vos matelots avec respect ; mais ils avouaient seulement qu'ils étaient plus experts et plus prompts , mais non pas plus braves que les nôtres.

» Quand j'étais à Tilsit , continua Napoléon après un instant de silence , quand j'étais à Tilsit a\ ce l'empereur Alexandre et le roi de Prusse , j'étais le plus ignorant des trois en affaires militaires. Ces deux souverains, sur-tout le roi de Prusse, étaient parfaitement au fait du nombre déboutons que devait avoir un babit , combien devant et derrière , et comment on devait tailler les revers. Pas un tailleur de l'armée ne savait mieux que le roi de Prusse combien il fallait de drap pour faire un gilet rond. Enlin, continua-t-il en riant, je ne pouvais lutter avec eux. On me tourmentait continuellement de questions auxquelles je n'entendais pas un mot , quoique, pour ne pas offenser, je répondisse auss^i gravement que si le sort d'une armée eût dépendu de la coupe d'une veste. Quand j'allai voir le roi de Prusse, je trouvai qu'aulieu debibliotbèque, il avait une arande cbambre comme un arsenal , garnie de tablettes et de clie villes auxquelles étaient pendus cinquante à soixante babits de diverses façons ; cbaque jour il cbangeait de mode , et mettait un babit diflérent de celui de la veille. C'est un arand liomme sec , dont la tournure et la pbysionomie peuvent don-

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ner une idée de celle de Don Quichotte. II paraissait allacjjer autant de prix à la coupe de l'uniforme d'un dragon ou d'un hussard , qu'il n'en eût mis au salut de son royaume.

» A léna , l'armée prussienne exécuta les plus belles et les plus brillantes manœuvres du monde ; mais je mis bientôt lin à ces coglionerie , et fis connaître la différence qu'il y a entre exécuter de belles manœuvres, porter de riches uniformes et savoir se battre. Si ^ ajouta -t- il, l'armée française eut été commandée ce jour- là par un tailleur , l'armée prussienne aurait certainement remporté la victoire, à cause de la supériorité des connaissances de ses chefs dans cet art ; mais comme les victoires dépendent plus de l'habileté du général qui commande les troupes , que du talent du tailleur qui fait leurs vestes , elle n'a pas pu réussir. »

L'empereur observa ensuite que nous souffrions, à la suite de notre armée , trop de femmes et de bagages. « Les femmes , quand elles sont méchantes , dit-il, sont plus méchantes que les hommes , et plus disposées à commettre le crime. Quand le sexe , qui a la douceur en partage , se dégrade une fois , il tombe dans de plus grands excès que le nôtre. Les femmes sont toutes ou beaucoup meilleures ou bien pires que les hommes. Nous en avons la preuve dans les tricoteuses de Paris pendant la révolution.

» Quand je commandais au Col de Tende , pays très-montagneux et très-difficile , et dans lequel; pour

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entrer, l'armée était obligée de passer sur un pont étroit, j'avais donné des ordres pour qu'il ne fût permis à aucune femme de la suivre, parce que le service était très-difficile et exigeait que Jes troupes fussent continuellement en alerte. Pour l'exécution de cet ordre , je plaçai deux capitaines sur le pont , avec ordre de ne pas laisser passer une seule femme sous peine de mort. Je me rendis moi-même au pont pour m'assurer qu'on m'avait obéi ; j'y trouvai une foule de femmes réunies. Aussitôt qu'elles m'aperçurent, elles commencèrent àm'invectiver, en criant : C'est donc yous^petit caporal, qui avez donné l'ordre dene pas nous laisser passer? Car on m'appelait alors petit caporal dans toute l'armée. A quelques lieues de là , je fus étonné de voir un nombre considérable de femmes avec les troupes. J'ordonnai aussitôt qu'on fît arrêter les deux capitaines et qu'on les amenât devant moi , résolu de les faire juger sur-lecliamp. Ils protestèrent de leur innocence, et m'assurèrent qu'aucune femme n'avait traversé le pont. Je fis venir quelques-unes de ces dames, et , à mon grand étonnement , elles avouèrent qu'elles avaient jeté hors de quelques tonneaux , les vivres et les provisions qu'ils renfermaient pour l'armée, qu'elles s'y étaient cachées , et étaient passées de cette manière sans être aperçues. »

Napoléon observa qu'il ne croyait pas que la cavalerie anglaise fût en rien comparable à l'infanteriejque les cavaliers, par un défautquelconque, ne

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pouvaient retenir leurs chevaux, et étaient exposés à être taillés en pièces, si, dans la charge, il devenait nécessaire de faire lialte ou de battre en retraite: que les chevaux étaient accoutumés à être trop Lien nourris , tenus trop chaudement , quoique d^jprès ce qu'il avait entendu dire , ils fussent grandement négligés par leurs cavaliers.

Je lui donnai quelques explications sur la quantité de bagage que permettait lord Wellinolon; c'està-dire , un petit porte- manteau par officier, et cinq femmes par cent hommes qui s^embarquaient pour servir à l'étranger. Je lui dis qu'on avait fait de nouveaux réglemens pour empêcher qu'on ne tînt pas les chevaux de cavalerie trop chaudement ou qu'on en eût trop de soin. Napoléon répondit que des olliciei's français lui avaient assuré que le bagage d'un officier anglais , en France ou en Belgique , était plus considérable que celui de dix Français.

18. — Le major Fehrzen est venu à Longwood ; on lui a demandé pourquoi il ne visitait pas de temps en temps la famille Bertrand ; il a répondu que le gouverneur avait fait savoir qu'il désirait qu'on s'abstînt de toute communication autre qu'un salut réciproque , de la part des officiers du 53^ régiment à l'égard des prisonniers de Sainte-Hélène. Il est convenu que la conduite sombre et mystérieuse , que l'on tenait envers les Français, était de nature à exciter le soupçon , mais il les assura que l'on ne trouverait pas d'assassins dans le 53*^ régiment.

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22. — Napoléon étant dans son bain, etsouJQfrant d'an violent mal de tète , a parlé, pendant quelque temps, de Montchenu, qui , a-t-il dit, répondait facilement à l'idée que les AnL>lais avaient anciennement des Français, c'est-à-dire , que c'était une nation de maîtres de danse : opinion dans laquelle ils doivent avoir été affermis , durant la révolution , en voyant arriver , parmi eux , une foule d'inutiles baguenaudiers qu'on avait chassés de leur pays à cause de leur arrogance et de leur tyrannie. « Cette idée , ajouta Napoléon , était si fortement gravée dans l'esprit des xinglais , que , quand j'envoyai Duroc comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg , lord St-Helens , envoyé anglais dans cette ville , étant curieux de voir quelle était sa tournure, clierclia l'occasion de l'observer soigneusement à son entrée dans la capitale; et quand on lui demanda son opinion sur son compte, il répondit : — Ma foi , au moins il n'a pas l'air d'un sauteur : voulant dire par là, que Duroc étaitje seul Français qu'il eût vu qui n'eût pas l'air d'un maître de danse ; et je suis assez porté à le croire, car vraisemblablement il n'avait pas vu jusqu'alors d'autres Français qvie des imbécilles comme Montchenu qui inondaient l'Angleterre. P^raiment , c'est trop fort d' envoyer une telle bête ici pour représenter la France, dans l'établissement d'une nation rivale ; c'est un vrai moyen pour faire de son propre pays un objet de risée , et pour conlirmcr les Anglais dans leurs anciens préjugés.

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» Est-ce que Montchenu, contioua-t-il, ne répond pas à l'idée que vous vous formiez anciennement de la nation française?»

En sortant du bain, Napoléon parla de la Russie, et dit que les nations européennes trouveraient un jour qu'il avait adopté Japlus saine politique en cherchant à rétablir le royaume de Pologne ; que c'était le seul moyen efficace d'arrêter les progrès de la puissance delà Russie; que c'était mettre une barrière , une digue à ce formidable empire, qui probablement allait bientôt envabir l'Europe, a Je ne pense pas vivre assez pour en être témoin, mais vous le verrez peutêtre. Vous êtes à la fleur de votre âge , et vous pouvez vous attendre à vivre encore trente-cinq ans. Je pense que vous verrez les Russes envabir et prendre l'Inde, ou entrer en Europe avec quatre cent mille Cosaques et autres babitans des déserts, et deux cent mille véritables Russes. Lorsque Paul était si fort irrité contre vous, il me demanda un plan pour prendre l'Inde. Je lui en envoyai un avec des instructions détaillées. » ( Ici Napoléon me montra une carte et les différens points d'où, l'armée aurait dû partir. ) <( Il aurait fallu partir d'un port de la mer Caspienne pour se rendre dans l'Inde. La Russie, continuat-il, doit ou tomber ou s'agrandir, et il est naturel de supposer que le dernier cas aura lieu. En envahissant d'autres pays, la Russie en retirera deux avantages : les progrès de sa civilisation, et ce poli que lui donnera le frottement avec d'autres puis-

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sances (i), ensuite de l'argent , et les rapprochemens qu'elle établira par-là entre elle et les habitans des déserts avec lesquels elle était en guerre il y a quelques années. Les Cosaques, les Calmoucks et les autres tarbares qui ont suivi les Russes en France et dans d'autres parties de l'Europe, ayant une fois pris le goût du luxe du midi , rapporteront dans leurs déserts le souvenir des lieux où ils avaient de si belles femmes, une si bonne nourriture; et non-seuJement ils ne seront plus eux-mêmes en état de vivre dans leurs pays barbares et stériles, mais encore ils communiqueront à leurs voisins le désir de conquérir ces délicieuses contrées. Il est de toute probabilité qu'Alexandre sera obligé ou de vous prendre l'Inde , afin d'acquérir des richesses et de leur fournir de l'occupation, et par-là de prévenir une révolution en Russie, ou qu'il fera une irruption en Europe à la tète de quelques cent mille barbares à cheval , et de deux cent mille hommes d'infanterie, et chassera tout devant lui. Ce que je viens de vous dire est confirmé par l'histoire de tous les âges, et l'on a toujours remarqué que toutes les fois que ces barbares avaient pris du goût pour le midi de l'Europe, ils revenaient à la charge pour chercher à faire de nouvelles conquêtes et de nouveaux ravages, et qu'ils avaient fini par réussir à se rendre les maîtres du pays. 11 est naturel à l'homme de désirer d'améhorer

(i) Ce sont ici les propres expressions de Napoleon.

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sa condition; et ces canailles ^ en comparant leurs déserts avec les belles provinces qu'ils ont laissées, auront toujours le désir d'acquérir ces dernières, sachant bien qu'aucune nation n'usera de représailles et n'essaiera à leur enlever leurs déserts. Ces canailles, continua-t-il, ont tout ce qu'il faut pour la conquête. Ils sont braves, actifs, supportent la fatigue avec patience, vivent de peu, sont pauvres et ne demandent pas mieux que de s'enrichir. Je pense cependant que tout dépend de la Pologne. Si Alexandre réussit à incorporer la Pologne à la Russie, je veux dire en réconciliant les Polonais avec le gouvernement, et non pas simplement en subjuguant le pays, il aura fait le plus grand pas vers la conquête des Indes. Mon opinion est qu'il cherchera à exécuter l'un ou l'autre des deux projets dont je viens de parler, et je pense cependant que ce sera probablement plutôt le dernier. »

J'observai que la distance était grande, et que les Russes n'avaient par l'argent nécessaire à une aussi grande entreprise. «La distance n'est rien, répliqua l'empereur, on peut aisément transporter des vivres sur des chameaux, et les Cosaques pourront toujours s'en procurer un assez grand nombre. Us trouveront de l'argent en arrivant. L'espérance de la conquête réunirait sans frais des armées de Cosaques et de Calmoucks. Promettez-leur le pillage de quelques villes riches, et des milliers se réuniront sous les mêmes bannières. L'Europe, continua-t-il, et l'Angleterre

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en particulier , auraient dû s'opposer à la réunion de la Pologne à la Russie,

y) Le grand Lut de l'Angleterre, ajouta Napoléon , c'est de tenir la Belgique toujours sépaiée de la France, parce que la France, possédant la Belgique, peut se regarder comme maîtresse de Hambouig, en cas de guerre avec l'Angleterre, etc. 11 aurait cependant mieux valu, pour l'Angleterre , que l'Aulrielie la conservât plutôt que de la laisser à la Hollande, parce que l'Autriche est plus forte, et que quand la France sortira de son état de nullité actuel , la 1 ioilande étant trop faible pour résister seule, sera toujours obligée de se soumettre.

)) Si j'avais réussi dans mon expédition contre la Russie, dit-il, j'aurais contraint Alexandred'accéder au système continental contre l'Angleterre , et par-là j'aurais forcé cette dernière à la paix. J'aurais fait de la Pologne un royaume séparé et indépendant.)) Je lui demandai quelles conditions il nous aurait accordées? « De très-bonnes, répliqua JNapoléon; j'aurais seulement insisté pour que vous missiez un terme à vos vexations maritimes. )) Je lui demandai s'il nous eût laissé Malte; il répondit aflirmotivement à cette question , ajoutant qu'il était las de la guerre, et qu'il était propre à la paix conjme à la guerre; qu'il se serait occupé d'améliorer et d'embellir la France, d'élever son fds et d'écrire son histoire, a Au moins , tlitil , les puissances alliées ne pourront pas m'olcr la gloire des grands travaux publics que j'ai lait

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f xéculer : les routes que j'ai fait faire pour traverser les Alpes, et les mers que j'ai su réunir. Ils ne peuvent mettre le pied nulle part pour faire des améliorations, saps y trouver la trace du mien. Ils ne peuvent m'ôter ce code de lois que j'ai créé, et qui passera à la postérité la plus reculée. Dieu merci, ils ne peuvent me priver de ces avantages. »

Je lui ai dit que j'avais fait une recherche sur le nombre de Lâlimens que les Anglais avaient saisis avant sa proclamation relative à la détention des Anglais en France, et que je n'avais rien pu découvrir , excepté deux chasse-marées qui avaient été pris dans la baie de Quiberon. « Deux chasse-marées? dit Napoléon , eh quoi! il y a eu pour soixante-dix millions de marchandises, et environ deux cents bâtimens de retenus, avant que je ne fisse cette proclamation; mais c'est ce que l'Angleterre a toujours fait. Dans la guerre de 1773, vous en avez agi de même en nous donnant pour raison que c'était votre usage. La grande cause de querelle entre vous et nous , c'est que je ne voulais pas vous permettre d'agir à votre guise en mer, ou au moins que je prétendais^ dans ce cas, faire ce qu'il me plairait sur terre. Enfin parce que je ne voulais pas recevoir la loi de vous, mais bien vous la donner. Peut-être en cela ai -je poussé les choses trop loin : l'homme est sujet à errer. Quand vous avez bloqué la France , j'ai bloqué l'Angleterre , et ce n'était pas un blocus sur le papier , puisque je vous ai forcés à envoyer vos marchan-

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dises autour de la Baltique , et à occuper une petite île dans la mer du Nord, afin de faire la contrebande. Vous avez dit que vous vouliez me fermer les mers, et moi j'ai dit que je vous fermerais la terre. Vous avez réussi; mais vous n'avez dû cette réussite qu'à des accidens. Votre pays ne s'en trouve pas mieux pour cela , par la sottise de vos ministres qui ont agrandi la Russie, au lieu d'agrandir leur propre pays. »

J'ai encore demandé à Napoléon, parce que j'étais désireux d'approfondir cette affaire, si, dans le cas où Talleyrand lui aurait remis à temps la lettre du duc d'Engliien, il eût laissé vivre l'auteur de cette lettre. 11 me répondit : ce II est probable qu'oui, car il me faisait, dans cette lettre, l'offre de ses services; il était le meilleur de sa famille. Il s'est conduit avec beaucoup d'intrépidité et la plus mâle dignité devant le conseil de guerre , et il n'a rien nié. Il est vrai que je voulais, comme la nation elle-même, faire un exemple sur (quelqu'un de cette famille, cela était contre lui. Cependant je pense que je l'aurais laissé vivre. »

' Je lui demandai s'il aurait pardonné à Picliegru? ce Picliegru, dit-il, était tombé dans un grand mépris, et il n'était pas probable qu'il pût me nuire. Il eût été possible que je lui pardonnasse à cause de sa conquête de la Hollande; mais sous la condition du bannissement en Amérique.

:»^ Si , dit-il , lord Castlereagli m'eût oflfert de me

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replacer sur le trône de France , aux mêmes conditions que Louis, j'aurais préféré rester où je suis. Il n'y a personne plus à plaindre que Louis. La nation l'a reçu comme son roi par la force; en place de pouvoir se rendre cher au peuple, ks alliés lui font adopter des mesures qui renforcent sa haine, au lieu de lui concilier son affection. La royauté est avilie par ce qu'on lui a forcé de faire. On le rend si sale et si méprisable , que la honte en rejaillit sur le trône d'Angleterre même. On devait le rendre respectahle et on l'a couvert d'ordure.

y> Les Français, continua-t-il , ne consentiront jamais volontairement à avoir les Bourbon pour rois; parce que les alliés le veulent; ils désireront mon retour parce que les alliés y sont contraires. Mais en me mettant hors de question, les Français souhaitent de voir sur le trône un roi choisi par le peuple, et dans le choix duquel leurs ennemis et les puissances étrangères n'auront pas intervenu; interrogez-vous vous-mêmes. Anglais, quels seraient ■vos sentimens dans une occasion semblable? Le désir de vos ministres de rétablir le despotisme et la superstition en France, ne saurait être agréable aux' Anglais. Un peuple libre, à moins qu'il ne laisse prévaloir le désir d'humilier et de faire injure, ne peut souhaiter de voir une autre nation dans l'esclavage. Maltraité comme je l'ai été, et privé de tout ce qui peut m'être cher, ajouta-t-il, je préfère 'mon séjour sur cet exécrable rocher, à être assis

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sur le trône de France comme Louis, sacliant que la postérité me rendra justice. Un au ou deux sufîiront, sans doute, pour terminer ma carrière dans ce monde; mais ce que j'ai fait ne périra jamais.

)) Dans douze cents ans on citera mon nom avec respect; tandis que celui de mes oppresseurs sera oublié , ou ne sera connu que pour être chargé d'infamie et d'opprobre.

» Je suis porté, continua Napoléon, à douter beaucoup de ce que Ton a dit de Cromwell. On a assuré qu'il portait toujours une cuirasse, et changeait continuellement de demeure, de peur d'être assassiné. On a avancé ces deux assertions contre moi , et elles sont entièrement fausses , comme très-probablement elles l'étaient à l'égard de Cromwell.

» La conduite de votre gouvernement, ses tentatives pour détruire la liberté et mettre les Anglais dans l'esclavage m'étonnent , continua Napoléon. Que les Russes , les Prussiens et les Autrichiens le fassent,' je n'en suis pas surpris; parce que ces nations ne méritent pas le nom de nations libérales et libres. Chez eux la volonté du souverain a toujours tenu lieu de loi. 11 faut que les esclaves obéissent; mais que l'Angleterre agisse ainsi, cela me surprend j à moins que, comme je vous l'ai déjà dit dans une autre occasion , des motifs de politique et de jalousie, et le désir d'humilier et d'abaisser ceux qui se sont enrichis par le commerce, ne prévalent sur Tefiprit de votre prince et de votre oligarchie. »

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