CHAPITRE VII
I. — Le cardinal Chiaramonti pape sous le nom de Pie VII (14 mars 1800). — Son voyage de Venise à Rome.
II. — Ses premières relations avec le Premier Consul : l'afTaire des biens nationaux.
III. — La négociation du Concordat. — Les intentions du Consul : Bernier el Spina; les scrupules d'Hauterive et de Talleyrand. — La résistance de TEglise de Rome : cardinaux et congrégations.
IV. — L'ultimatum de Gacault. — Consalvi à Paris. — Bernier et Consalvi. — Le 14 juillet 1801. — La signature (16 juillet).
V. — La joie à Rome; cadeaux; promotions de cardinaux. — Destitution d'évèques par le pape; ruine des libertés gallicanes. — Le 'ossesso (Noël 1801).
L'élection du pape Pie VII, le 14 mars 1800, par le conclave de Venise, fut agréable au Premier Consul. Comme évêque d'imola, le cardinal Chiaramonti n'avait pas manifesté contre les Français l'indignation ordinaire alors aux princes de TÉglise; parmi les évêques des Légations, il avait été seul à ne pas fuir devant eux; il avait ensuite ouvertement adhéré à la constitution de la République Cisalpine dont son diocèse faisait partie, et son homélie aux fêtes de Noël 1797 avait eu un grand retentissement. Il y disait que Tobéissance aux autorités constituées est recommandée par la religion catholique : « Résister aux puissances temporelles, c'est résister à Dieu. La forme du gouvernement démocratique adoptée chez nous n'est pas en opposition avec les maximes que je viens d'exposer; elle ne répugne pas à l'évangile; elle exige au
contraire ces vertus sublimes qui ne s'acquièrent qu'à Técole de Jésus-Christ. Si vous les pratiquez religieusement, elles seront le gage de votre bonheur, de votre gloire et de la splendeur de notre république. » 11 y faisait même Téloge de Tantique république romaine, c de ses illustres citoyens, Mucius Scevola, Curtius, les deux Scipions, Torquatus, Camille, et tant d'autres qui fleurirent à ces époques mémorables; leurs éloges sont encore Tinstruction de la postérité ». Et il terminait : • Avec moi, mes chers frères, humiliez-vous et baissez respectueusement les regards devant les inscrutables desseins de la divine Providence. Que la religion catholique soit Tobjet le plus cher de votre cœur, de votre piété, de toutes vos affections. Ne croyez pas qu'elle choque la forme du gouvernement démocratique... Mes chers frères, soyez tous chrétiens et vous serez d'excellents démocrates. » Puis s'adressant à ses prêtres : < Mes bien-aimés coopérateurs, déployez toutes vos forces pour que les disciples de Jésus-Christ soient saintement fidèles aux autorités et à la République. Chargés par le Ciel de veiller aux intérêts spirituels du peuple, dirigeons-le non seulement vers la gloire de Dieu, mais encore à l'avantage de l'ordre public... Par là s'accompliront vos désirs de voir s'enraciner, se fortitier les vertus chrétiennes et morales dans les âmes confiées à vos soins, qui doivent faire la gloire de votre République et la prospérité des citoyens qui la composent*. »
Ces bonnes dispositions à l'égard du gouvernement démocratique furent sans doute modifiées par l'élévation du cardinal Chiaramonti au trône pontiQcal ; du moins il est probable qu'il ne conserva pas une admiration sans réserve pour la République romaine qui justement venait de renverser pendant quelque temps le Saint-Siège. Son secrétaire d'État, le cardinal Consaivi, avait vu de plus près l'agitation démocratique; il était < monsignor sulfarmi », c'est-à-dire chargé de la direction des troupes pontificales, lors de l'émeute qui avait coûté la vie au général Duphot, et il avait été loué de l'énergie de la répression. Il avait vu ensuite l'établissement de la République romaine et toutes les exactions qui avaient suivi pendant quelques mois.
Hais il était souple et habile ; dans la société romaine on Tap-
1. D'Haussonville, L'Eglise romaine et le pi^emier Empire, I, 385-403.
pelait la c sirène >, et il allait exercer une influence considérable sur le nouveau pape Pie VII; conseiller toujours très écouté, comme une sorte de Richelieu, il allait refaire l'organisation intérieure du gouvernement romain et préparer à la monarchie pontificale une autorité toute nouvelle et des moyens d'action plus puissants que jamais. Car il fut, avec Pie VII et plus que lui peutêtre, l'un des grands ouvriers de la puissance de l'Église au XIX* siècle.
Lors de son avènement Pie VII n'avait plus d'États. Les troupes autrichiennes occupaient les Légations, Ferrare, Bologne et Ravenne, et le gouvernement de Vienne paraissait mal disposé à les rendre au Saint-Siège. Le cardinal Consaivi croyait même que l'aigle germanique prétendait étendre bientôt son vol au delà du Capitole*. D'autre côté le drapeau napolitain flottait sur le Château Saint- Ange; les portes fermées du Quirinal et du Vatican étaient scellées aux armes du roi des Deux-Siciles ; le prince d'Aragon, au nom de son souverain Ferdinand IV, gouvernait la ville et l'État sans souci des droits du pontife. Toute l'administration romaine avait été mise à néant et refondue sur le modèle de celle de Naples *.
C'est pourquoi le nouveau pape eut hâte de retourner à Rome. Il refusa l'invitation qui lui fut adressée par le gouvernement autrichien de se rendre d'abord à Vienne. Il refusa toute discussion au sujet de la cession des Légations à l'Autriche. Il ne voulut que partir aussitôt pour sa capitale. Le gouvernement autrichien ne voulut point le laisser passer à travers les Légations, par crainte des manifestations de dévouement qui ne pouvaient manquer de se produire sur la route; il décida de lui faire faire le voyage par mer de Venise à Pesaro ; on l'embarqua sur une mauvaise frégate, qui mal bâtie et mal conduite fut jetée d abord sur la plage opposée, à Porto-Fino, et mit douze jours à faire une traversée qui dure ordinairement vingt-quatre heures (6-18 juin 1800).
Il n'y a pas lieu de supposer que les Autrichiens désiraient en leur cœur quelque accident déplorable où se fût produite une nouvelle vacance du Saint-Siège, avec la perspective consolante de