CHAPITRE PREMIER
i- — L'Italie sous le Directoire : les Républiques Cisalpine, Romaine, Partbénopéenne. — La réaction en 1799; les Sanfédistes, les Arrétins; la Tictoire des Austro-Russes.
il. — Retour de Bonaparte. — Restauration de la République Cisalpine. — Bonaparte et le clergé catholique.
III. — Marengo (14 juin 1800). L'occupation française en Cisalpine : charges militaires et flnanciëres. — Francesco Melzi. ■— Le traité de Lunéville. — Les premiers desseins de Boûaparte sur Tltalie.
IV. — Les Italiens avaient-ils déjà un esprit national? — Opinions de Rulhière, de Melzi.
Pendant que Bonaparte était en Egypte, t*Italie fut singulièremenl troublée^ et tout l'avenir qui y était préparé sembla compromis. Ce fut l'effet de la politique envahissante du Directoire et de la réaction générale contre l'influence révolutionnaire.
La Cisalpine sous la domination française ne connut, pour ainsi dire, pas un moment de repos. Le 31 janvier 1798, Talleyrand lui présenta un traité d'alliance par lequel elle devait prendre part i toutes les guerres de la France et payer un subside annuel de 30 millions pour l'entretien d'une armée d'occupation de 25 000 hommes : double faurdeau ! A deux reprises les senion
repoussèrent celte convention : il fallut destituer deux membres du Directoire et quatre seniori, parmi lesquels Aldini de Bologne.
Les élections suivantes furent pour cela très c patriotes », les Cisalpins se prononcèrent très résolument pour l'indépendance de leur patrie, contre Tinfluence étrangère. Le Directoire estima ces dispositions dangereuses ; le ministre français à Milan, Trouvé, soumit au gouvernement cisalpin une modification de la Constitution : le nombre des électeurs était diminué par des exigences fiscales, les pouvoirs du Directoire exécutif étaient augmentés, la liberté de la presse était restreinte. L'opposition fut brisée ; le 31 août 1798, ladbésion des deux conseils fut forcée par un coup d'Élat qui les mutila; deux Directeurs patriotes furent destitués, des députés furent bannis. Mais Trouvé fut remplacé par Fouché, et Brune fut nommé commandant du corps d'occupation : Fouché et Brune se montrèrent amis des « patriotes » et rappelèrent les victimes de Trouvé. Mais Fouché fut remplacé par Rivaud, Brune par Joubert : Rivaud et Jouberl rétablirent la constitution Trouvé, gouvernèrent contre les patriotes. Quelle affection ou même quelle autorité cela pouvail-il laisser à l'influence de la France ! C'était comme si l'on avait voulu entretenir en Italie l'état d'esprit qui s'était manifesté en 1796 par l'émeute de Pavie.
Le Piémont, monarchie entourée de républiques, ne pouvait manquer d'en subir la contagion. L'agitation grandissait de jour en jour; le gouvernement sévit, emprisonna les agitateurs, ou les força à se réfugier en France, Ils en revinrent en nombre; le Directoire ne s'y opposa pas; ils essayèrent de soulever le pays; le désordre grandit. Le Directoire intervint, fit occuper Turin par une division française le 3 juillet 1798. La révolution démocratique de frimaire an Vil (décembre 1798) força le roi à partir et à se retirer en Sardaigne. Le Directoire annexa le Piémont à la France; il avait déjà comme une politique impériale.
L'annexion des Légations à la République Cisalpine contribua au développement des idées nouvelles même dans les États restés pontificaux. Car, si le peuple romain était toujours profondément pénétré des idées religieuses et par suite farouchement hostile aux nouveautés françaises, les classes cultivées de la société, c'est-àdire une partie de la noblesse, le monde des artistes et des poètes,
voulaient des réformes, sinon une révolution. Les libéraux, comme oo peut les appeler, se groupaient naturellement autour de l'ambassade de France, où fut alors envoyé Joseph Bonaparte.
Il y avait, dans cette opposition entre les idées révolutionnaires et Fautorité pontiflcale d'ancien régime, entre Tinfluence de la France et le Saint-Siège, les germes des querelles civiles. Des désordres se produisirent à Rome, les passions surexcitées se heurtèrent violemment. Dès la fin de décembre 1797, un soulèyement démocratique éclata contre le pape; il fut bientôt écrasé par les troupes pontificales et par le peuple desTranslévérins. Les insurgés vaincus cherchèrent un asile à Tambassade de France ; Joseph Bonaparte essaya de les sauver; les dragons pontificaux, sans respect pour son titre et pour la dignité de la France, tuèrent à ses côtés le général Duphot (27 décembre).
Celait, avec aggravation, le renouvellement du crime où avait péri Bassville cinq ans auparavant. C'était comme le symbole de la lutte violente engagée désormais entre TÉglise et la Révolution et qui allait produire dans les années suivantes d'autres scènes dramatiques.
Le Directoire crut pouvoir en finir aussitôt avec la papauté. Joseph Bonaparte, dès le meurtre de Duphot, avait aussitôt quitté Rome. Alexandre Berthiery fut envoyé avec une petite armée. Rome fut occupée sans coup férir. Le] gouvernement pontifical fat détruit (15 février 1798). Masséna, qui succéda à Berthier parti pour TÉgypte, donna à la République romaine une constitution imitée de celle de la France, où les Directeurs furent appelés consuls, où les conseils législatifs furent appelés Tribunat et Sénat. Ces noms ne tardèrent pas à passer de Rome à Paris. Cependant le pape Pie VI avait été emmené prisonnier à la Chartreuse de Florence, puis à Turin, enfin à Valence. Il y devait mourir au mois d'août 1799.
Le gouvernement napolitain vit dans ces événements une occasion d'intervenir, sinon pour rétablir à Rome le pouvoir du Saint- Siège, du moins pour en chasser les Français. Bonaparte et Cacault avaient déjà pénétré les secrets desseins des Bourbons de Naples sur les terres de l'Église. 11 convient peut-être de les expliquer par les circonstances du temps, de rappeler que la papauté avait perdu an xvii* et surtout au xviu'' siècle beaucoup de son prestige
passé, que l'empereur Joseph II, le frère de Marie-Caroline de Naples, avait récemment conduit contre TËglise un Kulturkampf assez vigoureux. Il faut aussi considérer que, depuis Elisabeth Famèse, les Bourbons d'Espagne avaient obtenu en Italie Aés avantages territoriaux capables d encourager d'autres ambitions. Ils avaient eu Naples et la Sicile, puis les Présides de Toscane, puis Parme et Plaisance. Ils enveloppaient de toutes parts le domaine de la papauté ; ils étaient les plus puissants souverains de l'Italie, puisqu'ils y régnaient du Pô à la mer Ionienne. Si l'unité italienne devait se faire un jour, il semblait que ce dût être à leur profit. Marie-Caroline avait assez d'ambition pour faire ce beau rêve et tenter de réaliser la pensée d'Elisabeth Famèse ; quelques patriotes italiens mettaient en elle leurs espérances ^ Les grands bouleversements de la fin du xviii* siècle autorisaient de telles entreprises.
Lorsque le Directoire eut fondé la République romaine, le gouvernement napolitain saisit donc le pieux prétexte d'une intervention en faveur du Saint-Père. Sans hésitation, avec la joie fiévreuse d'entrer dans le grand dessein rêvé, il s'accorda avec l'Angleterre. Nelson, cherchant sur les mers la flotte qui portait Bonaparte en Egypte, passa à Naples, y ravitailla ses vaisseaux, y connut la belle Emma Hamilton, femme de l'ambassadeur d'Angleterre, la plus intime amie de la reine*, emporta d ardents vœux de victoire et de prompt retour. Il attaqua la flotte française à Aboukir et la détruisit. Il revint aussitôt à Naples; on lui fit un triomphe ; la cour se porta au-devant de lui, fut reçue sur son vaisseau ; Emma Hamilton trop émue s'évanouit dans les bras de l'illustre amiral. On le garda quelque temps à Naples.
Cependant le ministre du roi Ferdinand, un autre Anglais, Âcton, servait de son mieux les projets de la reine'. Malgré les médiocres ressources du budget napolitain, il consacra de grandes dépenses à la réorganisation de l'armée ; il y fut aidé par le général autrichien Mack dont la réputation était considérable. Naples fut,
1. Gh. Auriol, La France, l'Angleterre et Naples, de 1803 à 180B, I, 7.
2. Palumbo, Maria-Carolina, regina délie due Sicilie; suo carteggio con lady Hamilton. — A. Bonnefons, Marie-Caroline, reine des Deux Siciles, p. 15! . — Comte Fédor Golovkine, La cour et le règne de Paul /•', p. 165. — Gh. Auriolf La France, V Angleterre et Naples de iSOS à 1806, I, 10, 20.
3. Gaffarel , Bonaparte et les Républiques Italiennes, p. 25 1 , 267 ( Paris, F. Alcan ).
dans Tautomne de 1798, comme le quartier général de la nouTelle coalition qui se formait contre la France.
Le royaume solidement protégé sur toutes ses côtes par la flotte anglaise, iO 000 hommes partirent de Naples, sous le commandement de Mack. On ne doutait point qu'ils fussent capables de conquérir ritalie. Ils entrèrent sans coup férir sur le territoire romain ; les Français abandonnèrent même Rome sans se battre et se retirèrent au nord. Le roi de Naples Ferdinand y Qt son entrée, s'y installa en son palais Farnèse, et écrivit au pape Pie VI, prisonnier des Français à la Chartreuse de Florence : € Les impies qui occupaient Rome ont fui épouvantés devant la croix du Christ et mes armes. Laissez donc votre modeste asile de la Chartreuse, et, sur les ailes des anges, comme la Vierge de Lorelte, venez et descendez au Vatican pour le purifier par votre sainte présence. » Ne fut-il point secrètement satisfait que le pape fût emmené par les Français à Valence?
Hais Mack fut déjà malheureux. Championnet le battit à Civita- Castellana et dispersa son armée. Il rétablit la République Romaine ; il entra dans le royaume napolitain. Pendant que les lazzaroni, tout le bas peuple, faisaient dans Naples une résistance acharnée, la famille royale, Acton, l'ambassadeur Hamilton et sa femme, s'embarquaient sur le Vanguard^ vaisseau-amiral de Nelson, et se réfugiaient en Sicile. L'occupation française fut soutenue dans Naples par la plupart des nobles et parles c savants », comme on disait en Italie pour désigner les classes cultivées ; Championnet fonda la République Parthénopéenne.
Ce ne fut aussi qu'un court moment. Championnet ne plut pas au Directoire et fut remplacé par Macdonald'. La seconde coalition acheva de se former. Des troupes anglo-russes débarquèrent dans le royaume de Naples. Macdonald fut rappelé au nord pour contribuer à la défense de la vallée du Pô contre Souvarof. Le cardinal Ruffo forma contre les républicains l'armée des Sanfédistes ou de la Sainte-Foi. Une formidable explosion de fanatisme enveloppa Naples. Les républicains étaient résolus à vendre chèrement leur vie et leur liberté. Ruffo leur accorda une capitulation hono-
1. Sor Championnet, sur ses démêlés avec le commissaire Faypoult et le Directoire, voir Maurice Faure, Souvenirs du général Championnet (1905). — A. Bonnefons, p. 181.
râble. Mars la reine Marie-Caroline refusa de la reconnaître, et, sous les regards complaisants de Nelson, les familles les plus nobles e( les ptus distinguées de Naples furent décimées par les plus abominables vengeances; les lazzaroni furent excités aux pires crimes. L'amiral Caracciolo fut pendu aux vergues de son vaisseau ; ime dame de haute naissance fut fouettée et livrée à la foule; la marquise de San Felice fut décapitée*. On peut juger du reste* Mùme parmi les alliés, ces scènes excitèrent la plus vive indignation, Sheridan el Fox à la Chambre des communes flétrirent ce roi insensé et Tamiral anglais qui s'était institué son exécuteur; ils étaient liop sévères: Nelson, en ces circonstances où il laissa une part de son honneur, fui coupable de faiblesse plutôt que de cruauté.
D'ailleurs le gouvernement napolitain ne s'émut pas beaucoup de ces cris. Le chemin de Rome lui était ouvert de nouveau. Pie VI mort à Valence, le Saint-Siège était vacant. Les troupes du roi Ferdinand occupèrent encore une fois les terres de TÉglise, et la reine disait en parlant de son mari : « Il est assez fort pour s assurer les États de Rome et devenir roi d'Italie * ». L'Autriche, qui avait maintes fois au xviii* siècle reculé en Italie devant la fortune grandissante des Bourbons, se hâta de réunir un conclave ii Venise; elle espérait Télection d'un pape qui lui serait dévoué, et qui lui céderait peut-être les Légations : car toutes ces pieuses puissances convoitaient à Tenvi les biens de l'Église.
La grande croisade des Sanfédistes balaya en quelques semaines devant elle toutes les républiques italiennes. Le Directoire avait en vain fait occuper la Toscane; il fallut l'abandonner. Arezzo fut le quartier général de la réaction; les Arrélins donnèrent la chasse aux Jacobins et jouirent de la vengeance. Les Austro-Russes chassèrent les Français de la vallée du Pô, et toute l'œuvre de Bonaparte fut défaite.
Ce fui potir quelques mois seulement. Marengo le remit d'un coup dans la situation oIj il était après la prise de Mantoue, au commencement de 1797.
1. On a dèllniUTément détruit la dramatique légende de la marquise de San Felice dôcapitée après la naissance de son enfant. La vérité est celle-ci : torsq libelle eut èié nnéiÙGj les médecins la déclarèrent enceinte, pour la ËUiuver en retardant son supplice. Ce pieux mensonge fut inutile; il fut trahi; la frauder fut découverte, et la marquise fut exécutée.