AIT. Elr., Turquie, 222, 1^.147-149; 224, f
Pologne avaient déjà obligé les Russes à y poster leurs meilleures troupes, et que cela procurait aux Turcs « une diversion réelle et puissante ». — « L'attachement que Sa Majesté a pour son ancien allié, écrivait Maret, est entré pour beaucoup dans les dispositions qu'EUe a prises à l'égard de la Russie. Sa Majesté ne pouvait voir avec indifférence les dangers de Tempire ottoman et, quelle que fût la conduite du Grand Seigneur à son égard, il était dans ses sentiments de venir à son secours par une diversion dont Tefficacité est démontrée par ses résultats. »
Donc, en ces circonstances, la Porte commettrait une grave erreur en consentant à traiter avec la Russie : c Nous avons lieu de penser, continuait Maret, que la Porte ne voudra pas, par une paix désavantageuse que la Russie, si fortement compromise avec Sa Majesté, ne se sent point en état de lui dicter, faire le sacrifice d*une partie de ses États et renoncer à Tespoir que lui donnent des événements à venir, qui ne sont pas dénués de probabilités, de recouvrer un jour tout ce qu'elle a perdu depuis qua»rante ans. » On ne devait pas, en effet, oublier à Gonstantinople qu*un arrangement avec les Russes ne serait qu'une trêve qu'ils dénonceraient aux premières circonstances favorables : « Leur ancien projet contre Ryzance, dont on montrait la route à Gathe^ fine sous l'arc de triomphe de Kherson, n'est point abandonné,. ils ont toujours compté sur leurs intelligences avec les Grecs, sur la communauté de religion des deux peuples, sur les mouvements, (jui pourraient éclater dans les provinces. Les Russes ne veulenit pas seulement des conquêtes en Turquie ; ils voudraient arborer leur étendard et leur croix dans Gonstantinople et jusqu'au fond de la Grèce; ils changeraient la religion de l'Empire; ils force^* raient à s'expatrier une partie de la population, comme on a vu denombreux habitants de la Grimée et depuis quelques années de la Besssarabie, ne pouvant supporter les persécutions des Russes^ venir chercher pour leurs personnes et leur croyance un asile dans les possessions ottomanes. »
Il ne fallait plus songer aux événements de 1807, où l'allianae de Napoléon avec Sélim navait pas pu produire les résultâtes espérés. Alors « le but principal de l'Empereur avait été rempli par la destruction de la Prusse devenue victime de son agression; on ne combattait plus ensuite la Russie que comme partie secoor-
daire, et il était naturel qu'on lui eût accordé la paix, aussitôt qu'elle en avait fait la demande, d autant plus que l'Empereur ne se trouvait obligé par aucun traité à contiuuer la guerre. Mais ici la Porte se trouvait partie principale et unie dans la lutte ; la France et ses alliés n'auraient qu'un seul but, celui d'abaisser et de réduire la Russie ; l'Europe savait assez si l'Empereur avait Tusage de manquer le but de ses guerres, et à en juger par Timmensité et la perfection des préparatifs qui étaient faits pour celle-ci, on devait s'attendre qu'elle aurait des résultats plus grands encore que ceux des guerres précédentes. »
En conséquence le sultan ne pouvait se refuser à renouer l'ancienne alliance; il se porterait lui-même sur le Danube à la tète de 100 000 hommes ; &0 000 hommes de sa cavalerie courraient au Dniestr pour faire leur jonction avec l'aile droite de la Grande Armée, et ensemble les troupes franco-turques s'étendraient invincibles de la mer Baltique à la mer Noire et balayeraient les Russes devant elles très loin vers le nord *.
La Porte entendit bien un peu ce séduisant langage; elle fit quelques promesses de ne pas traiter avec la Russie, elle nomma un ambassadeur à Paris, elle annonça de nouveaux armements. Au fond elle manquait d'enthousiasme; elle ne voulait pas être trompée comme en 1807 ; elle douta longtemps de la réalité de la rupture franco-russe, car elle avait cru plutôt à un partage de son empire entre la France et la Russie ; elle craignait au moins que la guerre imminente ne se terminât bientôt par quelque nouvel arrangement à ses dépens. D'autre côté, l'internonce d*Autriche à Gonstantinople, le baron de Stiimer, en apparence allié de la France, jouait un rôle assez ambigu. L'Angleterre déclara, le 27 avril 1812, que si la Turquie s'alliait avec la France, elle romprait aussitôt tous rapports avec elle et commencerait les hostilités, en sorte que le sultan aurait deux guerres à soutenir à la fois, contre la Russie et l'Angleterre. Enfin le gouvernement ottoman éprouvait une vague terreur à l'endroit des secrets desseins de l'Empereur; il le soupçonnait de faire la guerre aux Russes pour lui et non pour la Turquie, il eût redouté même sa victoire sur le
1. A(T. Elr., Turquie, 224, 1^ 49-55, 86-88, 126-128, 130-132 (projeU de traité (l*alliance et de convention militaire), 283-292, 343 : dépêches de Maret et de Latour-Mau bourg.
tsar. En somme, la neutralité entre les belligérants répondait mieux à ses intérêts et à ses dispositions : il trouvait sa sûreté dans les conflits entre les puissances chrétiennes^ il satisfaisait sa vanité à être sollicité de toutes parts; la guerre qui durait depuis 1806 était trop longue pour sa mollesse : « L'homme qui a soif ne refuse pas Teau qu'on lui présente », disait le reis-effendi^ et il écoutait les propositions de la Russie ^
Napoléon craignit que Latour-Maubourg ne fût pas k la hauteur des circonstances; il expédia à Constantinople son ancien ambassadeur à Vienne, le général Andréossy; il devait hâter la conclusion de Talliance, se mettre en correspondance avec le schah de Perse et le prince Abbas-Mirza comme autrefois Sébastiaui, accompagner le sultan à la tête de ses troupes pour coordonner ses opérations avec celle de laGrande Armée. Napoléon ne doutait pas du succès.
Andréossy partit par Laibacb. Gomme il était en route^ on apprit la signature du traité de Bucharest entre la Porte et la Russie. Il continua son voyage, en courrier. Il arriva à Constantinople le 25 juillet. Il demanda au sultan de ne pas ralitier le traité; on lui fit espérer que la chose était possible : <t Quand même l'œuvre de la paix serait consommée, lui dit-on, elle ne tiendrait dans les circonstances actuelles qu'à un fil de coton, » Les images en Turquie tiennent souvent lieu d'engagements» Évidemment cela dépendait des chances de la guerre. En attendant, la Porte ne se compromettait pas.
Puis on connut les premières victoires de TEmpereur; le bruit courut un moment que la Grande Armée était à 30 lieues d'Odessa et marchait vers la Grimée. On ne s'en réjouit pas. « Après la Russie, ce sera nous », disait-on. Andréossy écrivait en octobre : c Les Grecs sont tout à fait portés pour les Russes, ils sont désespérés de la prise de Moscou; ils croient que les armes de la France victorieuse seront tournées contre la Turquie pour l'asservir. » A ce moment-là même, une mission spéciale, confiée à UD consul général, M. de Nerciat, étudiait en Syrie le moyen d'y faire passer une armée de 200 000 Français et Turcs dans la direction de TÉgyple '.