‹ Napoléon en ItalieChapitre 393 sur 423 · Cf. Sorel, VII · texte numérisé non relu

Cf. Sorel, VII

Napoléon a arrêté peut-être à jamais la marche si rapide auparavant des Russes sur le chemin de Byzance; il a ruiné leur fameux « projet grec » ; ils n^ont pas fait de progrès dans celte voie depuis la mort de Catherine II en 1796, c'est-à-dire depuis le moment même où le nom de Bonaparte s'imposa à TaUenlion de l'Europe. Une autre politique de la part de Napoléon eût été un contresens; elle eût prouvé qu'il ne comprenait pas le caractère historique de la fonction impériale ; or il en avait la conception la plus nette.

Par l'Italie et nUyrie, il se mettait en position d'exercer une action directe et prépondérante sur les destinées de Tempire ottoman; il était aussi près de Gonstantinople que les Russes eux-mêmes. Tout de suite l'influence de ce voisinage se fit sentir.

Les Russes depuis l'avènement d'Alexandre 1" encourageaient l'insurrection de la Serbie, sous Czerni-Georges, dans l'espcraiice de commencer le démembrement de la Turquie. C'était la suite de la politique de Catherine II. Us poussaient leurs intrigues au delà de la Serbie, par le Monténégro, jusqu'à Cattaro, quils avaient un moment occupé, jusqu'à Raguse et aux îles Ioniennes. Czerni-Georges entretenait en 1805 avec le sénat de Ragui^e une correspondance régulière; les liens de race et de religion qui unissaient tous ces pays donnaient de l'unité à cette politique. A ce point de vue l'occupation de Raguse par Marmont fut une réplique directe aux inquiétantes prétentions de la Russie'.

Napoléon affirma désormais sa volonté d'éloigner les Russes de la Méditerranée. En 1806, Talleyrand le disait dans ses instructions au chargé d'affaires à Raguse, Raymond : c La Russie a ses ports sur la mer Noire; c'est là que doit être le terme de ses possessions. » II le disait encore aux plénipotentiaires russes pendant les négociations de Tilsitt pour leur arracher Corfou ; « Ce n'est pas la situation de l'Albanie, du Monténégro, de toute la Turquie occidentale qui doit attirer l'attention de la Russie; les provinces contiguês à ses domaines auront toujours pour elle un intérêt plus direct. La mer Noire est bordée des possessions russes, l'Adriatique des possessions françaises. Ces différences de posvitiau permettent qu'en exerçant de concert leur influence, les deux

1. Gavrilovitch, Actes et fragments pour sei*vir à l'histoire de la pn^mière révolution serbes ti es des Archives de Paris, p. 8, 14.

656 LE ROI DE ROME (j 809-1812)

puissances n'aient jamais de conflits d'intérêts entre elles. » David fut nommé consul général en Bosnie à Traunik dans la même intention*.

Pour les mêmes raisons, Talleyrand disait encore à Sébastiaoi, lors de son départ pour l'ambassade de Gonstantinople : c La France est déterminée à ne prêter l'oreille à aucune des réclamations qui pourront lui être adressées par les Serviens. » La France ne voulait alors que consolider ses relations commerciales avec la Turquie, par la Dalmatie et l'Albanie; elle avait la volonté ferme de veiller à la conservation de la Sublime Porte. On s^effrayait sérieusement à Paris de la grande puissance numérique de la race slave. On lit dans des notes qui furent rédigées au ministère des relations extérieures lors de la formation des Provinces Ulyriennes : c La'race slave est intermédiaire entre les peuples asiatiques et celle des Gallo-Francs ainsi que des Franco- Germains qui occupent le reste de l'Europe. Elle compte plus.de soixant'e millions d'individus et sa langue est parlée depuis la dernière extrémité du Kamtchatka jusqu'aux bords de l'Adriatique. Cette race formidable reconnaît en plus grande partie l'empire russe comme sa métropole, et si cette réunion n'est pas devenue générale, ce n'est pas faute du désir des peuples qui aspirent toujours à cette réunion, mais par l'ineptie du cabinet de Saint- Pétersbourg. Ge moment de réunion qu'il faudrait lâcher de prévenir sera l'époque où l'équilibre entre le Midi et le Nord sera indubitablement rompu en faveur du dernier*. »

Mais alors Napoléon put espérer contrebalancer rinfluence russe, même dans ces pays slaves. Après Wagram, Czerni- Georges lui envoya à Vienne un de ses officiers, le capitaine Rado Wucsenics, pour solliciter sa protection; il avait moins de confiance dans la Russie qui depuis Tilsitt ne le soutenait plus; il aurait voulu faire la paix avec le sultan, grâce à la médiation de la France maintenant presque voisine de la Serbie. Napoléon ne lui donna alors que de bonnes paroles. Czerni-Georges et le Sénat

i. Aiï. Etr., Iles Ioniennes, n"7, f* 10-11, note de Talleyrand du 3 juillet 1807.

— Gavrilovitch, p. 26, Instructions à Raymond. — Cf. aussi Driault, Politique orientale de Napoléon,

2. AIT. Etr., Corr. de Vienne, Supplém. pour 1809, n'* 384, T- 451-452 : Quelques idées sur les nouvelles acquisitions slaves faites par le. royaume d'Italie.

— Gavrilovitch, 481-488.

serbe recommencèrent celle tenlalive en janvier 1810. Le capitaine Rado Wucsenics vint trouver Tadjudant-commandant Mériage à Laibacb; il lui remil une note officielle demandant rinlervention de la France auprès du sultan, et, en atlendant Teffcl de celle intervention, des munitions et des vivres pour se défendre contre les Turcs. Gzerni-Georges l'avait en même temps chargé d acheter le Code Napoléon. Mériage envoya Wucsenics à Paris, où il arriva en mai 1810; il y renouvela avec plus d'instances son appel au gouvernement français; quelques termes en sont intéressants : « Les provinces de Servie, Bosnie, grand-duché d'Herzégovine, Dalmatie, Illyrie, Raguse , Dardanie, Rascie, Tricalie, Missie, Albanie, Épire, Bulgarie, sans y comprendre les autres provinces conquises, formaient autrefois l'empire des Servions, sous Etienne dit le Grand... C'est la France, c'est le Grand. Napoléon seul qui peut rendre les Servions heureux, lui qui regarde comme ses enfants tous les peuples, quelle que soit leur religion. Le nom^ de Napoléon est déjà gravé dans le cœur de cette nation et des nations circonvoisines qui n'attendent que la détermination de la Servie pour suivre son exemple. Le nom seul d'illyrie que l'Empereur des Français a ressuscité pour les peuples les a tellement flaltés que tous les yeux se tournent déjà vers son auguste personne comme vers le restaurateur de leur antique gloire,.. C'est la Divinité qui a suscité Napoléon pour changer la face de l'Empire; par lui les débris de la nation servienne dispersée seront réunis en corps, et sous un tel souverain, au premier signal, ils briseront la tyrannie, s'illustreront et deviendront dignes de leurs ancêtres et d*un tel protecteur*. »

Ces humbles et ardentes prières firent l'objet d'un rapport du ministre des relations extérieures à l'Empereur. Napoléon retint Wucsenics à Paris, et, pour lui permettre d'y vivre, lui lit donner 6000 francs par an. Le député serbe exprima sa joie à l'occasion de la naissance du roi de Rome et demanda une réponse aux demandes du Sénat de Belgrade. Napoléon ne répondit point et le retint; Wucsenics était encore à Paris pendant la campagne de Russie; on refusait de le laisser partir; on le gardait comme une réserve d'avenir, comme un élément de combinaisons possibles;

i, Gavrilovitch, 548-550, 357-559, 566.

Driault. — Italie. i^

en attendant, on écartait ainsi la Serbie de Tinfluence russe, et cela même était un résultat appréciable. L'Empereur ne pouvait pas aller plus loin, ne pouvait pas accorder ouvertement sa protection aux Serbes dans le temps où il faisait les plus grands efforts pour renouer son alliance avec la Porte. On voit du moins rétonnante pénétration de son action, par lltalie, par la Dalmatie, par la Serbie, sur le chemin de' Byzance.

Dès le commencement de 1811, dès le moment où il avait pu prévoir une prochaine rupture avec la Russie, Napoléon avait pensé à un rapprochement avec le sultan ; il voulait se remettre dans la situation de 1806 et 1807, lorsque son ambassadeur Sébastiani faisait de Tarmée turque Taile droite de l'armée française. Les liens alors noués avaient été rompus par la révolution qui avait renversé Sélim III, et par le rapprochement de la France et de la Russie ; les Turcs avaient considéré le traité de Tilsitt comme une trahison de Napoléon à leur égard ; il n'avait même pas répondu à la lettre où le sultan Mahmoud lui avait notifié son avènement *.

Ayant de nouveau besoin de la Porte, il manifesta d'autres sentiments. Latour-Maubourg, son chargé d'affaires à Gonstantinople, dut expliquer au gouvernement ottoman qu'il avait été tellement affecté de la mort du sultan Sélim que ses ministres avaient dû craindre longtemps de lui rappeler un souvenir trop pénible en présentant à sa signature une lettre destinée au nouveau sultan; on raconta ensuite, ce qui était pure invention, que l'Empereur avait écrit à Mahmoud de Vienne le 16 octobre 1809, et que, par un accident regrettable, la lettre s'était perdue en route *.

Tout cela était pour engager la négociation d'un renouvellement d'alliance; on demanda d'abord l'envoi d'un ambassadeur turc à Paris, puis, pour aller plus vite, au commencement de 1812, on envoya à Latour-Maubourg des pouvoirs spéciaux pour traiter. On faisait remarquer au sultan que les armements français en

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