CONCLUSION
I. — La naissance et le litre du roi de Rome. — La Vierge de âmoïensk ei le roi de Rome. — Napoléon au Kremlin.
IL — La situation de l'Italie en 1812. — Napoléon et la Révolution. — Les empereurs catholiques et Napoléon. — La doctrine de TÉglise et la doctrine de la Révolution. — Évolution des idées politiques de TEmpereur. — La
- barbarie russe •. — L'unité impériale.
IIL — Après la défaite du tsar. — Le couronnement de Saint-Pierre de Home.
— La fin du rêve.
Lorsque naquit le roi de Rome, TEmpereur éprouva, semblet-il, le plus intense sentiment d'orgueil de toute sa vie; il ne pouvait se contenir, de grosses larmes roulaient de ses yeux comme il embrassait l'enfant, et sans doute un éclair d'ambition satisfaite lui traversa l'esprit : que ne ferait-il pas pour ce fils lanl désiré? « J'ai l'espoir, écrivait-il à Joséphine, qu'il remplira sa destinée. » Il parlait de même aux sénateurs qui apportaient leurs félicilations, et il ordonnait aux évoques un Te Deum pour remercier Dieu de lui avoir donné un fils « qui allait fixer les destinées de TEmpire ' ». Effrayé lui-même de la rapidité de sa course, pris de vertige, il songea à s'arrêter, à considérer son œuvre, à lui assurer la durée. Le père en lui était capable d'assagir l'Empereur ; et de ce jour il est possible d'apercevoir le terme où il tixait son
i. Corr., XXI, 17499, — Welschinger, Le Roi de Romej p. 15.
regard. Il ne pouvait pas voir l'avenir réservé à ce fils tant aimé : son cœur ne connaissait alors que Tespérance, presque la certitude du lendemain.
Le titre de roi de Rome avait été réservé au fils de l'Empereur dès le moment du mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise; il en était comme la marque. L'empereur d'Autriche avait seul autorité pour abdiquer l'ancien titre de roi des Romains, et Napoléon avait seul la puissance d'en renouveler la valeur historique : plus grand que quiconque depuis l'empire romain, plus grand que Charlemagne, il était le maître de Rome, maître d'en donner à son fils la couronne; nul titre ne pouvait mieux convenir à cet enfant; en vérité, dès qu'il fut né, il parut qu'il héritait d'un titre séculaire. Titre unique : il est seul à l'avoir porté, jusqu'à l'âge de trois ans.
Lorsque les Français arrivèrent à Smolensk, au mois d'août 1812, ils crurent y surprendre Tarmée russe, mais elle leur échappa encore en brûlant la ville derrière elle. L'incendie fut terrible; la plupart des maisons, même des églises, furent détruites; de l'une d'elles, presque entièrement consumée, il ne resta qu un pan de muraille qui portait à son sommet une image de la Vierge, et les Russes y virent un miracle; à quelque temps de là, l'icône fut enlevée mystérieusement de sa place et portée à l'armée russe, à laquelle on était assuré qu'elle donnerait la victoire. La veille de la bataille de Borodino, les popes la portèrent parmi les soldats, qui se serrèrent autour d'elle, et l'adorèrent comme la libératrice attendue. Le même jour, dans l'autre camp, Napoléon venait de recevoir de Paris le portrait du roi de Rome; il en fut ému, et ne put se tenir de le montrer à son armée ; il le fit porter parmi les tentes, et tous les soldats se levèrent pleins d'enthousiasme, et firent à Timage de l'enfant un cortège déjà triomphal; Napoléon dut se souvenir de la veille d'Âusterlitz.
Il y avait là en vérité deux religions en présence. Les Russes avaient foi dans leurs icônes; la guerre qu'ils soutenaient était une guerre sainte; Napoléon pour eux était une sorte d'Antéchrist, la Révolution une impiété, et ils défendaient leurs croyances autant que leur patrie. Les grenadiers de Napoléon avaient pour lui et pour le roi de Rome un culte aussi dévot; ils y confondaient leur admiration pour TEmpereur invincible et leur vieu^t
dévouemenl à la cause de la Révolution, pour laquelle ils se battaient depuis vingt ans. En servant Napoléon, beaucoup, dit M. Sorel, « estimaient moins servir un maître qu'ils ne servaient cette Révolution dont il sortait comme eux et qu'ils identifiaient comme lui avec leurs propres personnes *. » La force de Napoléon était toujours dans Faction révolutionnaire qui le portait dans les capitales des rois, jusqu'à Moscou.
Il entra dans la cité sainte de la Russie le 15 septembre, au milieu des acclamations de ses soldats; il alla droit au Kremlin; sacrilège, il pénétra, sans la permission du tsar, dans les sanctuaires les plus vénérés; il monta à l'Escalier Rouge, d'où les tsars se montrent au peuple, le jour de leur sacre; il jouit de sa conquête, il en prit lentement possession, la parcourut pendant des heures, et le soir il s'établit au palais de Catherine II. Il n'avait pas encore connu une gloire pareille ; si haut porté par la victoire, il considéra sa puissance.
L'alliance russe n'existait plus; en vérité, il ne s'y était jamais attaché sincèrement, elle n'avait été pour lui qu'une combinaison passagère, pour vaincre l'Angleterre et en même temps écarter le tsar de la Méditerranée. Elle aurait pu cependant être solide* et durable; Napoléon était le seul homme qui fût capable alors d'ouvrir à la Russie le « chemin de Byzance » ; il avait en Orient le moyen de l'attacher à sa propre fortune; toute l'Europe ensemble n'eût pas été capable alors de menacer les frontières naturelles de la France, ni même de reprendre à Napoléon l'Italie, ou l'Espagne, ou la présidence de la Confédération. C'eût été vraiment le partage de l'Europe entre un empire d'Orient et un empire d'Occident. Mais Napoléon ne voulut partager avec personne l'empire de la Méditerranée, ni abandonner à un autre une des capitales de l'empire romain, Constantinople ; il eût cru de la sorte abdiquer son propre bien ; il eût craint de se barrer l'avenir. Il fut moins occupé de garantir la sécurité de la France dans ses