‹ Napoléon en ItalieChapitre 397 sur 423 · Sorel, VI, p · texte numérisé non relu

Sorel, VI, p

frontières naturelles que de conquérir pour lui-même TEmpire; et il avait attaqué la Russie pour pouvoir ensuite disposer de l'Orient : il touchait au but; Moscou lui appartenait, gage dont il prendrait ailleurs le prix.

L'Empire était fait. Tous les peuples de l'Europe continentale avaient versé leur contingent dans la Grande Armée, même la Prusse et rAutriche, moins alliées que vassales. Vainqueur du Isar, Napoléon donnerait à l'Europe qu'il avait bouleversée une organisation définitive; il envoyait désormais le centre en Italie; de là seulement il pouvait finir son œuvre impériale.

11 en pouvait disposer ; elle ^tait toute à lui, toute prête à prendre la forme qu'il lui voudrait imposer, dans l'attente de ses décrets. L'empire français s'étendait le long de la mer Tyrrhénienne jusqu'au sud du Tibre, aux confins du royaume de Naples. 11 y avait encore parmi ces départements réunis à la France des débris de la première organisation qu'il avait donnée à Pltalie; il y avait des fiefs dans le pays vénitien, mais ils n'étaient qu'un moyen de payer de bons services et ne retenaient pas même une petite part de l'autorité impériale; leurs noms de duchés étaient vides de sens. Il y avait de même, un grand-duché de Toscane, où Élisa s'agitait comme si elle avait eu quelque chose à faire ; mais ce n'était qu'un vain titre d'honneur abandonné par l'Empereur à une sœur vaniteuse, comme le duché de Guastalla à Pauline Borghèse, et Tadmiaistration impériale n'y était pas différente de ce qu'elle était dans le département de la Seine. Ces vieux noms étaient comme le souvenir de l'Empire fédéral qu'il avait constitué vers 1806 avec ses frères, lorsqu'il n'avait pas de fils : rien n'était plus facile que de les faire disparaître tout à fait.

Napoléon avait gardé pour lui-même la couronne d'Italie. Il avait adopté Eugène Beauharnais, comme faisaient les empereurs romains, pour assurer la succession au trône, et Eugène avait espéré en effet succéder à la couronne d'Italie. Espérance permise par l'Empereur au temps où le roi de Rome n'était pas né, détruite par le divorce : Eugène n'était plus destiné qu'à la succession du grand-duché de Francfort. Napoléon avait laissé Joseph, puis Murât, régner à Naples; il concevait alors le Grand Empire comme un système de royaumes vassaux autour de la

France; mais Murât ne se prêtait pas à cette vassalité ; et surtout le temps de ce système fédératif était passé. L'Empereur, devenu père, voulait faire l'unité impériale ;^ Murât était menacé; il serait le roi hautement empanaché de la vaillante Pologne; lui aussi il ferait place au roi de Rome. Et enfin il n y avait plus de pape à Rome. Rome était depuis plus de deux ans ville impériale, la seconde ville de l'Empire, la seule capitale qui pût être digne du fils de l'Empereur.

Il faut plaindre ceux qui avaient conservé jusque-là l'illusion qu'un jour TEmpereur séparerait les couronnes d'Italie et de France; vieilles promesses faites à l'Autriche et dont elle avait dégagé l'Empereur lorsqu'elle avait proclamé son fils roi de Rome. Napoléon voulait garder pour lui toute l'Italie. Elle était aussi nécessaire que la France à la constitution de l'Empire; les empereurs romains aussi avaient régné essentiellement sur Tltalia et la Gallia. La chaîne des temps était renouée; par delà le moyen âge, par delà Gharlemagne, voici que l'Empire romain était refait : n'a4*on pas dit que Napoléon avait retrouvé Rome enfouie sous les décombres de l'ancien régime *?

A Rome aussi l'Empire était d'origine populaire, d'institution démocratique; comme Napoléon, les Césars étaient les élus du peuple, au point qu'ils n'osèrent point établir l'hérédité de leur pouvoir; par delà les dynasties royales, de droit divin, sacrées par les évèques, il retrouvait la notion antique de la suprématie du pouvoir civil, it sécularisait l'autorité politique et liait les enseignements de la Révolution à ceux de la Rome des empereurs.

Par ces lointaines traditions, d'ailleurs conservées dans le Code qu'il restaurait, il donnait une force un moment plus grande à l'action révolutionnaire qui l'avait porté au trône et à la gloire.

Car il fut partout, quelquefois sans le vouloir, l'agent de la Révolution. Lorsqu'il promulguait la Constitution de Tan VIII, il disait : c Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée. Elle est finie. » Finie pour la France, sans doute; mais non pas finie, à peine commencée pour l'Europe. Les victoires de Napoléon furent des victoires révolutionnaires; en écrasant les rois, en renversant notamment l'édifice vermoulu du Saint-

Page 1