Voir plus haut, ch. xix
Boniface, doctrine destructive de la religion de Jésus-Christ et qui portait les papes à s'ingérer dans les affaires temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de Gharlemagne fut, à Tinstigation des papes, privé de son trône, de son honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu et soutenu par Tamour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un empire temporel sur une influence spirituelle. Il protégera rÉglise ; il en suivra les dogmes ; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre Tindépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein de TÉglise, si ceux qui seront appelés à Texercer ne contractent l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à la vraie religion de Jésus- Christ*. »
Napoléon croyait être Conslantin, l'empereur protecteur de l'Église, garant du dogme, l'empereur-sacerdote. L'Église ne voyait en lui qu'un Dioclétien, un persécuteur. Ceci était plus exact. Napoléon, Empereur de la Révolution, ne ressemblait pas, mais s'opposait à Charlemagne Empereur de TÉglise; il n'avait pas reçu sa couronne à Rome, des mains du pape. Lorsqu'il reprenait la tradition gallicane, il se contredisait même; il s'appuyait sur une tradition nationale pour légitimer ses prétentions à la domination universelle, catholique, pourrait-on dire, à Tunité impériale. C'était pour lui un argument, mais très médiocre, contre la monarchie pontificale, un moyen, mais tout à fait insuffisant, de détruire une rivalité qu'il avait rendue lui-même plus redoutable. Et lorsqu'à la fin il généralisait la doctrine gallicane, lorsqu'il l'étendait à tout l'Empire et pensait ainsi en faire une doctrine catholique, il en élargissait abusivement la portée, comme il élargissait abusivement la doctrine des frontières naturelles dans les incertaines limites du Grand Empire. Il les faussait toutes deux et les ruinait.
Celle puissante conception impériale, d'unité à la fois politique et religieuse. Napoléon ne l'avait pas définie dans son esprit dès le début de sa carrière. Elle s'était élargie d'année en année à
1. Anr. Elr., AF, ÎV, 1483. — Welschinger, Le roi de Rome, p. 16. — Cf. aussi Gorr., XXli, 17813.
mesure que les circonstances la favorisaient. Au lendemain de Marengo, Bonaparle ne songeait sans doute qu*à exploiter sa victoire le plus fructueusement possible, à garder le Milanais, à écarter TAutriche, à préparer quelque nouvelle entreprise sur rOrient, sur TÉgypte. Après le sacre et Austerlitz, il se contentait d'être un nouveau Charlemagne, quoique alors déjà il refusât de se laisser couronner par le pape. Il y avait encore du trouble en sa pensée quand il organisait son empire en un système fédéral, d'apparence équivoque, romain et féodal à la fois, quand il songeait à mettre la couronne de fer sur la tète de Joseph, ou de Louis, ou d'un autre Napoléon II que le roi de Rome, quand il instituait des royaumes vassaux, des fiefs, duchés et grandsduchés. Mais, après le divorce, par son mariage aulrichien, par la naissance du roi de Rome, ses idées politiques s'éclairaient de la plus vive lumière; il renonçait à une fédération où ses frères n'étaient pas suffisamment dociles; il leur reprenait peu à peu le pouvoir, il concentrait toutes ses affections et ses ambitions sur son fils unique; il concevait l'unité impériale, Tunilé romaine; il était vraiment l'Empereur, il définissait enfin et gravait les traits de sa physionomie en une impérissable médaille, au net profil antique.
Ce moment capital de la formation de son caractère historique, de l'achèvement de son génie, correspond à l'expédition de Russie. Il y fut inspiré par toutes les forces qui avaient fait jusque-là sa grandeur, exaltées par la pensée d'une victoire suprême : la propagande révolutionnaire, la conception impériale, et le sentiment paternel.
A la tète des contingents militaires de toute l'Europe, il portait la Révolution aux extrémités du continent; il prétendait défendre la civilisation et l'ordre social contre la barbarie russe. M. d'Hauterive comparait les Russes aux Wisigolhs, « leurs ancêtres, qui après être sortis des Palus-MaBOtides passèrent le Danube, après avoir obtenu des enipereurs de Conslantinople de s'établir dans la Thrace, et exterminèrent d'abord l'empereur Valens et son armée, ensuite sous la conduite d'Alaric désolèrent l'illyrie, passèrent de là en Italie, pillèrent Rome, s'établirent dans la Gaule et finirent par conquérir l'Espagne et une partie de l'Afrique. La progression des conquêtes de la Russie, ajoutait-il, se projette exactement
Driault. — Italie. 43
aujourd'hui sur la même ligne géographique. » C'est le lieu de rappeler ce message de "Napoléon au Sénat : « Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre des campagnes qu*il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de Tempire de Conslantinople, si lamour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares*. » C'est tout le souvenir classique du rôle des empereurs romains. Par là aussi, il lui était impossible d'admettre le partage de l'empire ; il voulait la Méditerranée etTOrienl; après en avoir écarté la Russie à Tilsitt, il fallait la rejeter décidément vers le Nord, en Asie. Et le sentiment paternel échauffait ces idées abstraites en une passion dévorante : il voulait achever enQn, à Moscou, pour son fils unique et pour les générations prochaines, l'unité politique de l'Europe révolutionnaire.
C'est dans le sens de ces considérations que l'on peut admettre que Tœuvre de Napoléon a été déterminée par des antécédents historiques qu'il faut rechercher dans la politique des gouvernements révolutionnaires, elle-même déterminée par la politique des rois. Il est vrai que Napoléon a été le continuateur de traditions françaises plus anciennes que lui, la tradition des frontières naturelles par exemple, qu'il a développé, non pas malgré lui, mais très résolument, l'évolution commencée par la Convention et le Directoire, elle-même indiquée par la royauté. Mais il est vrai aussi que Napoléon n'a pas été l'esclave de ces traditions, qu'il y a introduit une marque très personnelle; que, s'il est certain que sa force a été faite de la force révolutionnaire, il n'est pas certain qu'un autre que lui aurait été aussi fort ou se fût servi de celte force pour la même œuvre; qu'il faut tenir grand compte, quand il s'agit de lui, du rôle que peut jouer un individu dans l'évolution normale des traditions pour les modifier ou les accélérer, qu'il faut donc parfois corriger le déterminisme des traditions par la puissance d'action de quelques hommes extraordinaires qu'on pourrait
1. AfT. Elr., Turquie, Mém. et Doc, 1800-1813, f- 275-300. — Corr. XIV, — 11 722. — E. Driault, Politique orientale de Napoléon, p. 387, 393.
appeler les héros de l'histoire, et dont la légende fait des demi* dieux. La pari personnelle, par laquelle Napoléon modifia, arrêta peut-être le développement naturel des traditions françaises, apparaît avec éclat en cette année 1812, à Moscou, quand il prétend barrer aux Isars le chemin de Byzance et garder pour lui la Méditerranée tout entière, et quand il cherche dans l'ardeur de son amour pour son fils la force suprême de fixer pour lui les destinées de l'Empire.
Vainqueur de toule l'Europe continentale, maître de Moscou, il voit enfin avec précision la réalisation toute proche de son rêve. La Russie sera obligée bientôt de traiter et de renoncer à toute prétention sur la péninsule des Balkans; une barrière polonaise, turque et suédoise l'enfermera, comme jadis au temps des rois, dans ses forêts du Nord. Qui alors pourra empêcher Napoléon de décider du sort de la Turquie? Les Turcs se rendent compte qu'après les Russes, ce sera leur tour; ils s'y résignent déjà; il leur faudra au moins admettre avec le Grand Empire une alliance étroite qui cachera mal leur vassalité. Dès 1797, Bonaparte disait à Talleyrand : « C'est en vain que nous voudrions soutenir l'Empire de Turquie; il tombera de nos jours ». Il n'a pas changé d'avis depuis; au contraire, les révolutions qui ont récemment bouleversé la Turquie l'inclinent encore davantage à la ruine ; et il se rappelle sans doute ce rapport de Sébastiani, revenant de l'ambassade de Gonstantinople, en 1808 : « Sultan Mustapha régnant n'a point la lumière de son prédécesseur et en a toute la faiblesse. Son règne me paraît devoir amener la fin de cette dynastie; car, si un mouvement populaire le renversait lui-même et plaçait sur le trône Sultan Mahmoud son frère, — c'est justement ce qui est arrivé quelques semaines après, — la Turquie serait gouvernée par un prince faible, doux et valétudinaire, atteint d'une épilepsie incurable. La famille des Ottomans est menacée de s'éteindre tout naturellement *. »
1. Cf. E. Driault, La politique orientale de Napoléon , p. 391.
Il sera plus facile encore d'en finir avec l'insurreclion d'Espape, lorsque toute la Grande Armée, revenue de Moscou, se retournera sur elle. Dès lors, de Gibraltar au Bosphore, Napoléon disposera de toutes les côtes de la Méditerranée ; elle sera une raer française, comme elle était autrefois une mer romaine.
De ritalie au centre de celte mer, de Rome au centre de l'Italie. l'Empereur enfin pourra « fixer les destinées de TEmpire ». Il a l'intention de laisser à Eugène le gouvernement de l'Italie pendant une vingtaine d'années *, c'est-à-dire jusqu'à ce que le roi de Rome soit arrivé à l'âge d'homme ; alors sans doute le jeune prince y fera l'apprentissage du gouvernement de l'Empire. En attendant, il vivra à Paris, près de son père, qui lui construira au bas de l'Arc de Triomphe, sur les coteaux qui descendent à la Seine, au bout de la Voie Glorieuse que Ton tracera de l'est à l'ouest de la capitale, un palais digne de sa grandeur future. Mais il faudra marquer, par une cérémonie capable de retenir l'admiration des hommes et de la postérité, cette organisation suprême du Grand Empire. Cela est prévu. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély disait au Sénat, en lui présentant le sénatus-consulte du 17 février 1810 : « Rome remontera plus haut qu'elle n'a jamais été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître en vainqueur. 11 se réserve d'y paraître en père! ^ » En père du roi de Rome!
Mais ce sénatus-consulte lui-même est plus précis. Il déclare en son litre premier qu'après avoir été couronnés dans l'église Notre-Dame de Paris, les Empereurs seront couronnés dans l'église Saint-Pierre de Rome, « avant la dixième année de leur règne' » : cela correspond pour Napoléon à Tannée 181i au plus tard. Dès le retour de Russie, il faudra s'en occuper.
L'Empereur et le roi de Rome au Capitole! Quel spectacle! Us y annonceront au monde la grande paix française, féconde en prospérités séculaires, comme la pax romana des empereurs d'autrefois....
Du fond du Kremlin, au palais de Catherine II, l'Empereur poursuit son rêve. Même ce n'est pas un rêve, c'est la réalité de