‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 44 sur 225 · I. Aff. Étr., Pologne, suppl. 17, f · texte numérisé non relu

I. Aff. Étr., Pologne, suppl. 17, f

En tout cas, la question polonaise était posée et vivante. Il semblait que Napoléon n'eût qu'un mot à dire pour la résoudre.

La Russie ne pouvait le permettre sous cette forme. Si les morceaux russes de l'ancienne Pologne étaient réunis à la Pologne nouvelle, que deviendrait la Russie ? Voit-on une Pologne napoléonienne à Vilna, aux portes de Smolensk, à Smolensk même? — C'était la Russie rejetée à l'Est, en une Moscovie sans horizon et sans avenir.

La Russie n'avait pas perdu, n'a pas perdu le souvenir de la crise de 1611, du temps où la poussée polonaise l'avait réduite aux dernières extrémités, l'avènement des Romanoff devenu alors le signe de son salut. Pour elle la question de Pologne était et est toujours une question de vie ou de mort : — d'où ses inquiétudes pendant la guerre de 1809, ses précautions contre le développement de l'agitation polonaise dans ses propres provinces, et les garanties qu'elle exigeait de Napoléon, avec' quelque amertume déjà, en juillet 1809. Il y avait là, plus qu'à Gonstantinople même, la pierre de touche de l'alliance \

Le tsar ne fut pas satisfait, il fut inquiet du traité de Vienne, qui, pour un léger et assez méprisant pourboire, le district de Tarnopol, agrandissait si dangereusement la Pologne.

Jadis, à Tilsit, s'il avait pu laisser refaire, sous la tutelle de Napoléon, une promesse de Pologne, c'est qu'il comptait sur les vertus de l'alliance franco-russe ; c'est qu'il regardait vers Gonstantinople, c'est qu'il espérait toute satisfaction en ce sens : qui a Gonstantinople peut renoncer à Varsovie. Mais, depuis, il avait été arrêté devant Gonstantinople ; il était sûr désormais que Napoléon ne se prêterait pas au partage turc. Il avait compris la politique de son « allié », qui

I. Voir au volume précédent, le chapitre x : le Traité de Vienne.

84 LE co?<FLrr fraisco-russe (i8io)

le repoussait de Gonstantinople, comme de Varsovie, vers les steppes de l'Asie.

C'était, dit M. Sorel, « la fin de Tilsit ». On dirait, tout aussi bien, la suite de Tilsit; car il y avait tout cela en germe dans Tilsit.

Alexandre ne cacha donc point à Caulaincourt 1 irritation que lui inspirait le traité de Vienne. D amers propos furent échangés.

Écoutons-les un moment ; ils nous donneront 1 atmosphère où se développèrent désormais jusqu à la catastrophe les relations de la France et de la Russie \

La fermentation fut grande à Saint-Pétersbourg pendant les opérations de la campagne de i8iig à cause de toutes « ces histoires polonaises », comme disait le tsar. — « J'avais prévu ces tracasseries polonaises, ajoutait-il ; depuis longtemps on annonce hautement le projet du rétablissement de la Pologne... Doit on agiter nos provinces? Faut-il. pendant que nous marchons pour vous joindre, que notre armée s'arrête à chaque pas dans la crainte de mouvements intérieurs? » — Et Caulaincourt observe : « Les paroles, le ton, tout est amical comme précédemment; mais on ne cache pas que l'on croit que l'Empereur Napoléon ne veut plus de l'alliance et qu'elle le gêne pour ses projets sur la Pologne... Le grand-duc Constantin est des plus animés ; il répète que Votre Majesté va faire la guerre à la Russie pour la forcer à consentir au rétablissement de la Pologne: lEmpereur lui impose silence... Je n'ai pas encore vu la fermentation à ce point et aussi générale...; l'inquiétude et la fermentation sont ici à leur comble. »

Autres propos du tsar : « L'Empereur Napoléon a dit que le monde était assez grand pour s'arranger ; l'Empereur Napo-

I. Grand-Duc Nicolas Mikhailowitch. Les relations diplomatiques de la Russie et de la France, d après les rapports des ambassadeurs d Alexandre et de Napoléon, 1808-1812, t. IV.

LA QUKSTIOî DE POLOGNE 85

léon se trompe sur cela ; s'il est question du rétablissement de la Pologne, le monde n'est pas assez grand pour nous arranger, car encore une fois je ne veux rien. — Tout le monde serait pour le système, pour l'alliance, pour la France, sans ces affaires de Pologne... Vous faites la guerre à T Autriche, et nous aussi pour vous; eh bien, vous liez à cette guerre ce qui est le plus contraire à mes intérêts. »

Puis, lorsque, la campagne terminée par Wagram, il fut question de réunir la Galicie au duché de Varsovie, les protestations se firent aussitôt très vives : « C'est un point, dit Alexandre, sur lequel on ne peut s'entendre ». Le chancelier Roumiantzoff entra alors ofEciellement dans lacllon : « Tout ce qui peut tendre à augmenter la puissance du grand-duché de Varsovie est un acheminement vers le rétablissement de la Pologne et conséquemment la chose la plus contraire à nos intérêts... Les Polonais sont ivres ; il faut les dégriser ; il faut qu'une convention entre vous et moi annonce d'une manière positive que la France n'a aucun projet de rétablissement de la Pologne ; il faut qu'on sache que l'intention de l'Empereur Napoléon est conforme à cette déclaration ; alors tout le monde se lassera, chacun restera tranquille. — \ euton le rétablissement de la Pologne ? Mots ni alliance ni convention ne nous imposent d'obligation : on nous attaque au cœur, et dans ce cas je serai le premier à dire à l'Empereur que nous avons commis une erreur en suivant le système actuel, il faudrait en convenir dès aujourd'hui et sacrifier jusqu'à notre dernier homme, o

On répèle à CaulaincourLces déclarations du chancelier à un intime, « qu'il semblerait que nous prissions depuis quelque temps à tâche de défaire l'alliance, de sacrifier un avantage i^éel et immense, dans le besoin général de la paix avec l'Angleterre et dans le nôtre de fixer nos affaires d Espagne, pour faire prévaloir des rêves polonais : c'est sacrifier le certain à l'incertain... On ne fera jamais tolérer cette ques-

tion ici, et ce n'est pas en vérité le moment de sacrifier Madrid et Londres à \ arsovie » .

Lorsque, le 3 novembre, Caulaincourt donna connaissance du traité de Vienne, le tsar ne fut pas content; il parla aussitôt d'autre chose pour ne pas laisser échapper son opinion et les sentiments qu'il éprouvait. Puis il réclama des sûretés dans le sens de sa note de juillet, et il en fit « l'ultimatum de son amitié ' » .

Il y avait quelque naïveté chez le tsar à demander de telles garanties, qui sans doute, quelles qu'elles fussent, ne l'auraient pas absolument rassuré. Il y voyait surtout le moyen de pénétrer les secrets desseins de Napoléon, comme Napoléon Tannée précédente, lors des « Entretiens de Saint-Pétersbourg » avait pu pénétrer ses ambitions sur Constantinople. Et ce lui pouvait être utile à déterminer sa propre politique, en le fixant sur ce qu'il devait penser et espérer ou redouter de l'alliance. Les deux alliés et amis allaient apprendre à se connaître, mais non pas à s'aimer.

Ghampagny avait écrit à Roumiantzofi" que son gouvernement était prêt à donner toutes les garanties désirables contre le rétablissement de la Pologne. Le ^ novembre, la Russie demanda la signature d'une convention fondée justement sur ces assurances du gouvernement français, et elle en indiquait les bases : Engagement qu'il ne sera jamais question du rétablissement de la Pologne et garantie du partage dans l'état actuel ; — suppression des noms de Pologne et de Polonais dans tous les actes publics et privés ; — engagement qu'aucun sujet russe ne sera admis au service du roi de Saxe, et vice versa ; — suppression de toute dénomination, de toute institution tendant à classer le grand-duché de Varsovie autrement que comme une province du royaume de Saxe.

I. Grand-Duc Nicolas, Relations..., IV, i6i. — Sorel, VII, 4oi-4o3.

Roumiantzoff observait à ce sujet « que la Russie ne serait pas difficile à contenter ; que pourvu que nous ne voulussions pas placer dans les conséquences de la paix actuelle les germes d'une nouvelle guerre, elle nous ferait bon marché^ qu'elle ne nous inquiéterait nullement sur tous les avantages que nous pourrions désirer » . Et le tsar ajoutait qu'on ne pouvait se refuser à cette convention si on était aussi franc avec lui qu'il aimait à le penser, puisqu'il ne faisait que demander dans une forme officielle ce qu on lui offrait.

La position diplomatique de la Russie était donc nettement établie, et il faut la reconnaître pour forte.

Il faut aussi noter quelques circonstances autour de ce point central. Le roi de Saxe fit un séjour prolongé à Paris : « Je ne suis pas de ces gens qui s'effarouchent », dit alors le tsar, ce qui prouve justement qu'il en était, et Champagny dit son espoir que le bon esprit du cabinet russe ne lui permettrait pas d'en concevoir la moindre alarme \ — Un emprunt russe négocié à Paris s arrangea mal, et sans doute ce ne fut pas la faute du gouvernement ; mais ce devait être avantageux au prochain emprunt autrichien. — Les gazettes de Saint-Pétersbourg s'intéressèrent beaucoup à Tindépendance de la Hollande quand on y connut les démêlés du roi Louis avec l'Empereur, — Elles firent alors courir le bruit que Joseph Poniatowski épouserait la fille du roi de Saxe et recevrait la couronne de Pologne.

Petits nuages qui parurent définitivement dissipés par les dépêches françaises du 22 et du 24 novembre 1809 : — le 22, c'est la fameuse dépêche à Caulaincourt, chiffrée par Champagny lui-même, pour la demande en mariage de la grande-duchesse Anne. — Le 24, Caulaincourt est autorisé à donner d'une manière franche et ouverte les assurances écrites qu'on lui a demandées au sujet de la Pologne : « Il

Page 1