I. Corr. de Napoléon, XXI
Maret, duc de Bassano. En voici les formules essentielles :
— L'oukase commercial, qui viole le traité de Tilsit, doitil être un « motif de rupture » ? Non. Il faudrait plaindre les États qui se battraient pour des intérêts particuliers de commerce; les avantages des relations commerciales de la France et de la Russie pendant une longue suite d'années n'équivaudraient pas aux chances et aux dépenses d'une ffuerre... Mais cet oukase du moins met en évidence les dispositions et le nouveau système de la Russie. Ces dispositions prouvent une tendance nette à un rapprochement avec l'Angleterre : Sa Majesté ne peut le permettre.
Cela posé, les deux points du débat sont Varsovie et le Danube.
— Sous prétexte d'une indemnité pour l'Oldenbourg, la Russie veut quelque chose de contigu à ses frontières, soit Danzig ou 600.000 habitants du Duché de Varsovie. C'est la preuve qu'elle veut détruire le Duché. Car le mutiler ce serait le détruire. Si Sa Majesté cédait 600.000 habitants du Duché, les Polonais en seraient si animés qu'ils se jetteraient tous dans les bras de la Russie.
Conviendrait-il donc à la France d'agrandir la Russie du Duché tout entier? « Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et sur les Hmites de la Silésie, Cette puissance, que l'Europe pendant un siècle s'est vainement attachée à contenir dans le Nord et qui s'est déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, deviendrait puissance du Midi de l'Allemagne ; elle entrerait avec le reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas permettre ; et, en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en peu d'années par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de population et un accroissement de forces qui détruirait toute pro-
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portion entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une révolution qui menacerait tous les Etats du Midi, que l'Europe entière n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait peut-être accomplie.
« Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du Duché de Varsovie qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe l'exigent ; la politique le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement un devoir à Sa Majesté, »
— Et voici enfin ce qui concerne le Danube et ses Principautés : — 11 faut ouvrir des négociations avec l'Autriche et avec la Prusse afin que si d'ici à six semaines la Russie persiste dans son système ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa Majesté puisse établir un nouveau système d'alliance par des traités qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme.
Que dès à présent les armées soient mises sur pied de guerre afin que, le mois de juin arrivant, époque où la saison devient favorable aux opérations militaires dans le pays où Sa Majesté devrait porter ses armes, Elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre le Duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à sa puissance.
« Si le bruit des armements que Sa Majesté reconnaît qu'Elle ne peut plus différer d'ordonner, et si quelques occasions inattendues font rentrer la Russie dans les sentiments de l'alliance et la portent à des arrangements convenables, Sa Majesté s'attend à retirer du moins des dépenses et des sacrifices qu'Elle va faire l'avantage de revenir sur la concession qui assurait à la Russie la possession de la Valachie et de la Moldavie, soit que les préparatifs de la France obhgent la Russie à restituer ces provinces à la Porte, soit que leur res-
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titution résulte des négociations par une stipulation qui fasse revivre celle de Tilsit. Cette condition est essentielle à obtenir. Elle importe éminemment à l'Autriche, et elle doit résulter du traité à négocier avec cette puissance. Elle importe aussi à la France qui a un si grand intérêt à soutenir un État dont les ressorts intérieurs sont affaiblis, qu'un ennemi extérieur et puissant menace de ruiner, et que la France doit garantir de tout envahissement de la part de la Russie, sous peine de Texposer aux conséquences les plus fâcheuses pour ses propres intérêts et pour sa politique.
« Sa Majesté, en ordonnant des armements, se conforme à cette maxime vulgaire qui est de tous les siècles et qui s'applique à toutes les circonstances : Elle se prépare à la guerre parce qu'elle veut la paix. »
Le plan est complet et d'une vigueur et d'une netteté toute napoléonienne :
Armer et faire alliance avec l'Autriche et la Prusse.
Défendre et agrandir le Duché de Varsovie.
Reprendre à la Russie, par les armes ou autrement, les Principautés de Moldavie et de Valachie.
C'est le plan de la guerre de Russie, pour juin 1812 :
S'agit-il de défendre la frontière du Rhin ? — Il faut renverser de part en part la thèse d'Albert Sorel, retourner la politique napoléonienne de la défensive où on prétendit la réduire, à la plus formidable, à la plus grandiose des offensives : de Varsovie à Gonstantinople, l'enjeu des combats, c'est l'Orient, c'est-à-dire pour Napoléon l'étape suprême vers l'Empire du monde.