CHAPITRE PREMIER L'EMPIRE
Après Wagram, ayant vaincu, écrasé l'Autriche, comme auparavant la Prusse, Napoléon était presque « l'Empereur » de TEurope. Il avait réalisé, non pas complètement encore, mais en grande partie, la conception qu'il pouvait se faire de la puissance impériale ; il était bien en voie d'achever l'unité politique du continent.
Il est difficile, impossible peut-être, de reconstituer toute sa pensée. Car la vérité historique ne nous est accessible que pour une petite part ; elle nous échappe en efîet en ce qui concerne les conversations, à plus forte raison les méditations où dut s'exalter cette imagination extraordinaire. Nous n'avons même pas les ordres verbaux où s'exprima d'heure en heure, pour ainsi dire, l'action du maître. Il faut nous résigner à ne le point connaître en toute assurance.
Nous n'avons que des écritures : à quoi les hommes ne se confient guère, surtout les hommes d'action ; ils préfèrent les paroles qui volent. Et puis beaucoup de ces écritures ont
Driault. — Grand Empire. i
été détruites et naturellement les plus précieuses, sans doute les décisives. Il paraît que Talleyrand a pratiqué dans les Archives de nos Affaires Etrangères des exécutions sommaires ou des soustractions prudentes. Napoléon a fait brûler dans la retraite de Russie les importants documents qu'il avait avec lui, et ce fut une perte proprement irréparable. L'histoire n'a pas toutes ses armes dans la bataille qu'elle mène contre le mensonge ou contre la légende.
Parce que les papiers des archives, privées ou publiques, ne renferment qu'une part médiocre de la vérité, l'histoire ne peut pas s'en contenter, ne peut pas ne consulter que les documents ; misérable besogne que de moisir sur des textes aussi insuffisants et de s'interdire toute interprétation. Ce serait lui enlever toute sa vertu de science morale que de la réduire à déchiffrer des grimoires ; elle a le droit, le devoir, d'analyser le caractère de ses personnages, de reconstituer par analyse ou synthèse psychologique et morale, toute leur pensée, toutes leurs ambitions.
Les sciences naturelles elles-mêmes se permettent, non pas des hypothèses en l'air, mais des interprétations, des explications, aussi solides que des constatations, des hypothèses qui ensuite se vérifient. Guvier, mis en possession de quelques ossements inconnus, retrouve par la merveilleuse puissance de son génie, les espèces disparues.
Le géologue, considérant les plis des terrains d'âges divers, leur inclinaison sur les flancs des montagnes, tenant compte de l'érosion qu'ils ont subie par suite des influences atmosphériques et fluviales, prolonge géométriquement la direction de la poussée qui les a dressés jusqu'à leur hauteur initiale, et il dit : étant donné la disposition des couches de terrains dans les massifs des Alpes, ces montagnes, avant que l'érosion, surtout glaciaire, ne les ait à moitié renversées dans les vallées, ont été portées à lo.ooo mètres. Et pourtant nous ne les voyons plus qu'à 4 ou a.ooo mètres.