‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 93 sur 225 · SITUATION TERRITORIALE ET POLITIQUE EN 181O · texte numérisé non relu

SITUATION TERRITORIALE ET POLITIQUE EN 181O

Il est de règle, en faisant le tableau de l'Allemagne à celle date, d'y faire ressortir le poids de la domination française, ses charges accablantes, et la réaction qu'elle provoquait ainsi contre elle ^ On y voit, ce qui est relativement aisé, l'origine et la cause de la chute ; les signes de décadence y sont en efiFet manifestés par la ruine qui suivit. Ce serait un mauvais point de vue pour étudier la politique napoléonienne, qui est notre objet, et qui ne fut pas conduite en vue de la décadence.

Et puis nous estimons que l'impression est fausse. Le spectacle donné en 1 8 1 o- 1 8 1 1 par le « Grand Empire » n'est pas celui d'une ruine prochaine, mais d'un édifice grandiose, aux assises inébranlables, en voie de construction et de développement. Regardons-y en faisant efiFort pour ne pas voir trop loin, pour ne voir que ce qui est alors, et non ce qui allait être et qui fut d'ailleurs déterminé par une catastrophe indépendante de cette situation, la catastrophe de Russie.

En un mot, essayons le tableau du Grand Empire en 1 8 1 1 ,

I. Ainsi Sorel, dans les quelques pages qui] y consacre, en son tome Vn. Le cas est d'ailleurs général parmi les historiens français, non pas autant parmi les étrangers, et notamment, la chose est piquante, parmi les Anglais.

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sans songer à la Bérésina, ni à Waterloo, en retrouvant, si possible, les tendances que montrait l'Empire et selon lesquelles il devait continuer à croître, s'il n'avait pas été vaincu en 1812.

Est-ce arbitraire ? — Non pas : ce qui est arbitraire, c'est d'éclairer, ou plutôt de prétendre éclairer la situation de 181 1 avec des événements postérieurs dont nul alors ne pouvait prévoir le sens.

Que dire d'un historien qui ferait le tableau de l'Empire allemand selon le désastre d'hier, qui n'était pas inévitable si l'Allemagne avait gardé la paix ? Il est difficile en histoire de se dégager de l'impression des événements postérieurs ; et pourtant il le faut si Ton veut exactement reconstituer le passé. Nous étudierons donc l'Empire de Napoléon tel qu'il était en 181 1, sans nous préoccuper de ce qu'il devait être ensuite. C'est peut-être en ce qui concerne l'Allemagne qu'il est le plus indispensable de s'y tenir.

On sait ce qu'était la vieille Allemagne du Saint-Empire avant la Révolution \ Depuis vingt ans elle avait subi de profondes modifications. La conquête française portée au Rhin en avait bouleversé toute l'économie territoriale ; elle avait eu pour conséquence une sécularisation à peu près universelle des terres de l'Eglise catholique, et ainsi une refonte politique qui, inscrite au Recès de i8o3, préparait, comme écrivait Seeley, toute la Révolution allemande du xix'' siècle. Depuis, le Saint-Empire avait été détruit par le traité de Presbourg ; la Confédération du Rhin avait été fondée ; elle s'était agrandie après Tilsit, encore un peu après Wagram, par quelques rectifications de frontières en Bavière, en Wurtemberg, dans le grand-duché de Wurzbourg.

Ainsi l'Allemagne vivait ou végétait depuis 1792 dans une instabilité dont beaucoup étaient las, aspirant à un change-

I. Voir le chapitre premier de notre tome II, intitulé le Saint-Empire.

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ment suprême, fùt-il dans un sens radicalement français, L Empereur ne fit rien pour donner satisfaction à cet état desprit ; il n'était pas prêt; même les modifications nées du sénatus-consulte de décembre 1810 gardèrent un caractère provisoire. Sans doute, le temps n'était pas encore venu de fixer les destinées de l'Allemagne.

Le seul événement important de cette date, mais d une importance en quelque manière négative, achevant Fœuvre commencée de la destruction de la vieille Allemagne, ce fut la fin de l'Etat ecclésiastique de Ratisbonne où avait survécu un reste de suprématie catholique, et en même temps la fin de la liberté de Francfort, devenue un grand-duché pour Dalberg : l'ancien primat de Germanie, instrument lui-même de la déchéance de l'ancienne capitale du Saint-Empire. C'était bien la fin de l'ancien régime, table rase devant l'Allemagne nouvelle.

Donc, le primat de Germanie n'est plus que grand-duc de Francfort, et il aura pour successeur, à titre héréditaire, Eugène Beauharnais, un prince français : « S. M. l'Empereur et Roi ne pouvait donner aux peuples du grand-duché une marque plus signalée de sa protection et de sa bienveillance. Sa Majesté a voulu en même temps multiplier et rendre encore plus étroits les liens qui attachent à Elle les membres de la Confédération du Rhin en leur associant un prince qu'Elle a nommé son fils ^ » . Il est sûr que le fait avait une signification remarquable.

Pourtant Dalberg n'avait pas cessé de méditer des projets de réforme du corps germanique. A l'occasion de la revision du Concordat, toujours instante, il avait espéré réaliser l'autonomie religieuse de l'Allemagne, rester ainsi le patriarche des Germains, une sorte de pape allemand". Il avait cru y

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