LA PREMIÈRE ÉPREUVE DE L ALLIANCE FRANCO-RUSSE
vrai que le gouvernement de Saint-Pétersbourg n'avail rien gagné aux traités de Tilsit, rien qui pût l'attacher lui-même à l'alliance française.
Les dépêches de Savary informèrent l'Empereur de l'état de l'opinion russe ; elles traitèrent aussi de questions moins graves, de tableaux, de toilettes, de la nécessité de « polir les mœurs » de la société pétersbourgeoise, en y envoyant, par exemple, des acteurs et des actrices de Paris. Il eut au reste les rapports personnels les plus cordiaux avec le tsar Alexandre qui se plut à continuer avec lui « l'air de Tilsit ». Lorsqu'après le bombardement de Copenhague, on put redouter un semblable attentat sur Cronstadt, Alexandre l'y emmena pour inspecter les défenses et lui demanda des conseils : ce qui rappelle un peu le rôle de Sébastiani à Constantinople. Et le tsar lui disait son grand désir de « nationaliser » l'alliance française en Russie; il en cherchait les moyens ; il proposait de multiplier le nombre des personnes qui en défendraient le principe et en célébreraient les avantages ; par exemple, l'Empereur pourrait se faire représenter à Saint-Pétersbourg par un ministre particulier comme roi d Italie ; ce royaume ainsi, disait-il, « cesserait d'être circonstanciel ». N'y faut-il pas voir l'arrière-pensée de marquer la séparation entre l'Italie et la France? Ce n'était pas pour plaire extrêmement à Napoléon.
Mais l'Empereur ne se payait pas de phrases ni de sentiments; il poussait son action diplomatique.
Le i4 septembre et le 9 octobre, Champagny adressa d'importantes dépêches à Savary : — Il y rappelait les engagements pris par les deux puissances à Tilsit, et il en tirait dans les termts les plus précis les conséquences suivantes : La médiation française s'est exercée entre la Russie et la Porte ; elle a déjà abouti à l'armistice de Slobodzié entre leurs armées, et la Porte se déclare prête à traiter ; il faut donc que la cour de Saint-Pétersbourg donne des pleins pouvoirs pour
a3i L ALLEMAGNE ET L OCCIDENT APRES TILSIT
cela à son ambassadeur à Paris, M. de Tolstoï : « En attendant, il est à désirer que Tévacuation de la Yalachie et de la Moldavie ait lieu conformément au traité de Tilsit et à Tarmistice » ; on a été étonné d'apprendre, par les dernières nouvelles reçues de la Yalachie, que Tévacuation commencée par les Russes a été suspendue.
D'autre part l'Angleterre refuse de traiter ; donc il faut sans tarder lui déclarer la guerre ; cette nécessité est devenue pressante depuis les événements de Copenhague ; il faut aussi agir sur la Suède, comme la France agit sur le Portugal, pour l'obliger à se prononcer contre l'Angleterre et à entrer dans le système continental \
La Russie eût sans doute de beaucoup préféré le contraire, c'est-à-dire que la Turquie refusât de traiter et que l'Angleterre y consentit.
Mais la position ainsi prise par Napoléon était très forte ; elle était solidement appuyée sur les traités; c'était l'air de Tilsit, mais « l'air noté ». N'admettant pas un moment la pensée que le gouvernement russe pût ne pas tenir ses promesses, Napoléon indiquait la manière d'agir contre l'Angleterre sur la Suède : si la Suède cédait aux sommations qui allaient lui être adressées et qu'elle se décidât à traiter, il suffisait d'y spécifier son adhésion au blocus continental et au principe de la liberté de la Baltique ; Napoléon ratifierait tout, il n'avait même pas besoin qu'elle le reconnût comme empereur ; il lui était inditférent qu'elle y consentît comme il lui avait été indifférent qu'elle s'y refusât. — Si au contraire, elle restait alliée à l'Angleterre, il fallait qu'une armée russe entrât en Finlande, pendant qu'une armée française passerait en Scanie par le Danemark : car désormais il ne fallait « plus de neutres sur le continent ».
La Russie s'exécuta ; elle adressa une note à la Suède le