AIT. Etr., Corr. d'Allemayne, vol. 784, f
L ALLEMAGNE NAPOLÉONIENNE a45
Faute de mieux, on tâchait de deviner les intentions de Napoléon ; on les cherchait dans les institutions du grandduché de Berg, et surtout du royaume de Westphalie.
Le grand-duché de Berg n'éprouva pas particulièrement les suites du traité de Tilsit. Il fut agrandi des territoires d'Elten, Essen, Werden, autrefois disputés par Murât au roi de Prusse'. Par contre, en janvier 1808, un traité secret en détacha l'importante forteresse de Wesel, qui fut annexée directement à l'empire français, tête de pont commandant le passage du Rhin. D'ailleurs, le grand-duché de Berg luimême n'était guère autre chose qu'une marche du Grand Empire de l'autre côté du fleuve. Les Allemands n'y pouvaient pas trouver de remarquables lumières sur les desseins de r Empereur à leur égard.
Le royaume de Westphalie était plus intéressant à observer.
Le décret impérial du 18 août 1807 lui avait donné naissance en indiquant les territoires dont il serait composé^. Le Hanovre en resta séparé jusqu'en 18 10, disponible pour le cas de la paix avec l'Angleterre.
Le royaume fut divisé en huit départements : de l'Elbe, chef-lieu Magdebourg; de la Fulda, chef-lieu Cassel; du Harz, chef-lieu Heiligenstadt ; de la Leine, chef-lieu Gôttingue ; de lOcker, chef-lieu Brunswick ; de la Saale, chef- lieu Halberstadt ; de la Werra, chef-lieu Marbourg ; du Weser, chef-lieu Osnabriik. Ils furent administrés par des préfets, des conseils de préfecture et des conseils généraux, des sous-préfets et des conseils de districts, des maires et des conseils municipaux ; le tout à l'image de la France.
La constitution qui fut donnée à la Westphalie témoigne de la volonté où était l'Empereur de garder le royaume dans l'Empire, et par là elle jette une nouvelle lumière sur ses
I. Ch. Schmidt, Le grand-duché de Berg, p. 21-32. •2. Voir ci-dessus, p. 211-212.
246 LALLEMAGÎJE ET l'oCCIDENT APRÈS TILSIT
desseins. La couronne était héréditaire dans la descendance de Jérôme, à défaut dans celle de Napoléon, puis dans celles de Joseph, de Louis ou de Joachim. Le roi de Westphalie et sa famille restaient soumis aux dispositions du pacte de la famille impériale. En cas de minorité, le Régent devait être désigné par l'Empereur.
Le régime politique établi par cette constitution avait bien la marque napoléonienne : un conseil d Etat de seize membres au moins, de vingt-cinq au plus, divisés en trois sections, justice, guerre, commerce et finances; — des États composés de loo membres nommés par les collèges de département, ^o parmi les propriétaires, 1 5 parmi les négociants et fabricants, 1 5 parmi les savants et autres citoyens méritants ; — des collèges de départements nommés par le roi, à raison d'un membre par i.ooo habitants, 4/6 parmi les 6oo plus imposés, 1/6 parmi les riches négociants et fabricants, i/6 parmi les savants, les artistes distingués et les citoyens les plus méritants.
On rapprochera avec utilité ces termes delà conslitution du grand-duché de Varsovie ou de celle du royaume d Italie ; sauf des différences elles-mêmes instructives, on y retrouvera la même inspiration générale.
Mais surtout la Westphalie, qui fut dès le i""" janvier i8o8 dotée du code ÏNapoléon, reçut immédiatement le bénéfice des grands principes de 1789, légalité de tous devant la loi, l'abolition de tous les privilèges individuels, de tout servage « sous quelque dénomination qu'il puisse être », l'admissibilité de tous aux fonctions publiques \
Et c'est ce nouveau régime social qui la transforma le plus et fut le mieux accueilli, envié même des Etats voisins.
I. Corr. de Napoléon, XVI, 167. — AËf. Ètr., Corr. de Westphalie, vol. 2, f*5s 10 et s., 57 et s. — La correspondance de Reinhard, qui fut ministre plénipotentiaire auprès du roi de VVeslptialie, présente le plus grand intérêt.
l'allemagne napoléonienne 247
Jean de Miiller écrivait à son frère : « Dans tout, dans les institutions, on aperçoit les germes d'une transformation complète, d'un développement tout à fait nouveau du caractère allemand, et vraiment, pourquoi tout ne deviendrait-il pas plus grand et plus vivant ? ^ »
Il convient de saisir, au moins par quelques traits, ce moment de Fhistoire de l'Allemagne, qui ne devait avoir que quelques années de durée.
Les princes allemands en étaient encore à se réjouir d'être affranchis de la domination des Habsbourg. Ils n'avaient naturellement pas le sentiment de Tunité nationale, qui ne pouvait qu'être contraire à leurs intérêts ; leurs revenus avaient été sensiblement améliorés par les sécularisations, et ils se complaisaient dans leur fortune nouvelle. Ils imitaient parfois avec zèle l'administration de la France, faisaient des efforts pour être dignes de leur illustre protecteur : ainsi le prince d'Anhalt-Kœthen, souverain d'un Etat de 28.000 habitants, y introduisait les constitutions de l'empire français, avec conseil d Etat, cour de cassation, préfets et sous-préfets. Frédéric de Wurtemberg resta un vrai tyran ; mais le grandduché de Bade, à l'imitation de la France, eut une administration très éclairée. Maximilien-Joseph et son ministre Montgelas, introduisirent dans le gouvernement de la Bavière des réformes qui furent très populaires. Sans doute elles étaient la suite de la tradition du despotisme éclairé qui avait commencé avec Frédéric II et Joseph II de changer la condition sociale de l'Allemagne ; mais justement ces maximes s'accordaient fort bien avec celles de la Révolution Française. Il n'était pas davantage impossible de concilier les enseignements de l'Ecole de Weimar avec ceux de la Constituante et de toute la philosophie française du xviii" siècle. Et l'on pouvait beaucoup espérer d'une telle harmonie.