I. Aff. Etr., Correspondance de Russie, vol. i î6, f
l'Inde, Napoléon par Constantinople, Alexandre par le Caucase et Téhéran , pour obliger enfin l'Angleterre à se mettre « aux genoux du continent ». Alors seulement on eût réglé les destinées du monde, et si Alexandre n'y avait pas obtenu Constantinople et le Bosphore, il aurait eu en compensation quelque autre chose, quelque part, fût-ce dans la lune.
Après huit mois d'application, on peut sans doute mesurer la portée de Tilsit.
Il n'y avait véritablement plus de coalition ; de gré ou de force les puissances du continent étaient entrées dans le système français. Cela marque, à cet égard, l'apogée de la politique napoléonienne, et comme une division fondamentale dans l'histoire extérieure du premier Empire : jusque-là Xapoléon avait eu devant lui une coalition, mal liée d'ailleurs, des puissances continentales et de l'Angleterre. Plus tard, à partir d'Erfurt, une autre coalition se préparera, aux éléments encore difficiles à concilier, qui ne sera complètement achevée, et non sans réserves, qu'en i8i3 et 1814. Entre ces deux moments de coalition, Tilsit constituait une rupture profonde, par les espérances que l'empereur de Russie pouvait fonder sur l'alliance française : il lui fallut une année pour se convaincre qu'elle était vide de profit pour lui.
En attendant, l'Angleterre se trouva isolée comme après Lunéville, au temps de l'alliance entre le tsar Paul et le Premier Consul, Elle était jusque-là unie au continent contre la France, maintenant le continent faisait bloc contre elle autour de la France. C'est le sens profond du « système continental », qu'il soit considéré au point de vue politique ou au point de vue économique.
Et Napoléon eut loisir ainsi d'établir sa domination sur la plus grande partie de l'Europe, du moins sur l'Europe occidentale.
Dri.\uit. — Tilsit. jg
a go L ITALIE ET L ORIE>T APRES TILSIT
L'empire bâti à Austerlitz sur les ruines du Saint-Empire Romain Germanique s'acheva en Allemagne, par l'extension de la Confédération du Rhin et FétabUssement du royaume de Westphalie, et en Italie, par l'occupation de l'Etrurie, de la Marche d'Ancône et de Rome : empire encore enveloppé de formes fédérales comme par souvenir du Saint-Empire, fait de royaumes frères ou confédérés, de principautés plus ou moins souveraines, entouré d'une noblesse brillante de ducs , de comtes et de barons ; et pourtant d'une grande unité politique et morale, assurée par la vigueur de l'autorité impériale, par des institutions fortement liées, par la diffusion du Code, substantifique moelle de la Révolution française.
Mais cet empire ne se finissait pas en Occident ; Tilsit lui ouvrait des vues sur l'Orient : la Russie était écartée de la Méditerranée, et même, en principe, delaMoldo-Valachie. du chemin de Byzance. Elle était contenue dans ses velléités parfois nerveuses d'y poursuivre sa politique traditionnelle, par le grand-duché de Varsovie et par Davout qui y fondait une organisation militaire redoutable ; par la Grande-Armée laissée en Prusse, en Silésie ; par les inquiétudes de l'Autriche sollicitée par Napoléon de devenir une puissance balkanique ; par la crainte de ne pas recueillir, si elle n'était pas fidèle à l'alliance, les « fantasmagoriques » promesses de l'allié ; par la menace d'une entente franco-anglaise toujours possible ; en un mot par les clauses mêmes de Tilsit et par la lettre du 2 février qui n'en était qu'un rafraîchissement.
Cependant la France avait Zara, Cattaro, Corfou, c'est-àdire les places mêmes que la Russie avait dû lui laisser ; elle prenait pied en Dalmatie, en Albanie. Elle gardait l'amitié de la Turquie, dont la conduite était irréprochable et la sauvait des plus inquiétantes formules de l'alliance franco-russe.
Au delà, la mission Gardane était arrivée en Perse, en dé-
LA RUSSIE CONTENUE ET CONTEXTE agi
cembre 1807. Elle y fut chaudement accueillie; le traité de Finkenslein fut ratifié ; on signa aussitôt une convention militaire, la France devant notamment vendre à la Perse vingt mille fusils, une convention commerciale, réservant à la France l'île de Kharek dans le Golfe Persique : « Grâce au Dieu sublime et très saint, écrivait le schah à Napoléon, toutes les affaires de la Perse coulent au gré des souhaits de notre cœur affectueux, et la coupe des intentions de l'amitié contient à pleins bords le nectar du succès. »
En hâte, les compagnons de Gardane, les capitaines Merdier et Lamy, organisaient et instruisaient les troupes persanes ; des canons étaient fondus. On étudiait les routes ; Gardane dressait lui-même toute une ligne d'étapes, jour par jour, d'Alep à Bagdad, puis Hamadan, Hérat, où l'on serait rejoint par les Russes ; puis à Caboul, Peichaver, sur rindus; les Hindous, qui détestaient les Anglais, se lèveraient au premier appel; les Sykhs ne fourniraient pas moins de 00. 000 cavaliers. « L'expédition de llnde est dans toutes les têtes » écrivait Gardane, le 4 ^^^^ 1808. Devant Napoléon, s'ouvrait la voie triomphale d'Alexandre le Grande L'Europe et le monde étaient à la veille des plus grands événements et des plus grands changements.
L'affaire d'Espagne retarda Napoléon plus longtemps qu'il ne l'avait pensé ; mais ses entreprises n'en furent pas changées, et nous le retrouverons sur le chemin de Gonstantinople et de l'Inde.
1. Cf. Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, ch. viu : la mission Gardane en Perse.