‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 141 sur 235 · I. Archives Nationales, AF. IV · texte numérisé non relu

I. Archives Nationales, AF. IV

•i. Aff. Étr., Corr. de Russie, \o\. 146, f^ 78 6is et s.— S. Tatistcheff, Alexandre I^^ et Napole'on, 388-391.

« L'Angleterre a refusé la médiation de la Russie et a incendié Copenhague ; la Russie lui fait la guerre ; elle a exécuté le traité. La Turquie a tenu une conduite opposée ; elle a accepté la médiation de la France ; elle a signé un armistice avec la Russie tel que Ta désiré le plénipotentiaire russe ; elle s'est montrée sourde aux insinuations de l'Angleterre. On ne peut disconvenir qu'elle ne soit tout à fait dans le cas de l'application de l'article du traité qui garantit l'indépendance de l'empire ottoman.

« Voilà, Monsieur, les obligations réciproques qui résultent des traités conclus à Tilsit ; lEmpereur ne les viole pas ; il ne viole aucun de ses engagements lorsqu'il parle de la Valachie et de la Moldavie comme n'appartenant pas plus à la Russie que la Silésie à la France. Quelque conversations qu'on allègue et quelque interprétation qu'on donne à ses discours, on ne peut méconnaître les droits que lui donnent les traités de Tilsit, traités qu'il a exécutés jusqu'à ce jour avec autant d'exactitude qu'aucune des parties contractantes.

« Veut-on maintenant que ces traités ne soient pas exécutés ? L'Empereur pourra y consentir par déférence pour les vœux de son allié. Mais il est évident qu'on doit s'entendre sur les altérations qui de part et d'autre pourront y être apportées, et il faut qu'elles conviennent également aux deux puissances.

« Ces arguments sont incontestables. L'évidence du droit qu'ils soutiennent est sentie par toute l'Europe, par la cour de Vienne, par M. de Tolstoï lui-même qui dans son début trouvait tout naturel que la Valachie et la Moldavie fussent évacuées, et cela serait bien autrement senti si les dispositions secrètes du traité de Tilsit étaient connues. Voudrait-on que la Turquie n'acceptât la médiation de la France que pour être plus promptement dépouillée ? L'Empereur n'aime pas les Turcs; il a en aversion leurs mœurs, leur gouvernement, leurs préjugés ; il les trouve des barbares. Mais que font à

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la politique ses sentiments et ses goûts? L'intérêt public doit passer avant ses afifections et il serait de son devoir de soutenir les Turcs si les Turcs étaient la seule barrière à opposer à l'agrandissement immense d'un empire déjà sans bornes../ L'Empereur peut-il ne faire aucune attention à des considérations de cette importance ? Son afiFection pour l'empereur Alexandre doit-elle l'entraîner à servir aveuglément ses vues, sans consulter ce que lui prescrivent l'intérêt de la France et l'intérêt de l'Europe, qui seraient justement effrayées de ce colosse de puissance que la Russie cherche à élever, si le génie et la prévoyance de l'Empereur ne les rassuraient. L'Empereur a donc pour lui ces pressantes considérations qui justifient sa conduite. Il a de plus l'esprit et la lettre du traité de Tilsit.

«... Cela ne veut pas dire qu'on rejette toutes les vues de la Russie sur l'empire turc ou qu'on refuse d'y coopérer, mais seulement qu'on examine les conséquences de leur exécution, qu'on les trouve d'une extrême importance, et que lorsque la France ne peut se prêter à cette exécution qu'en violant les traités par lesquels elle s'est liée, elle ne doit pas le faire légèrement et est fondée à demander pour elle des avantages proportionnés à ceux auxquels elle consent. Ce ne peut donc être l'objet d'une détermination soudaine, mais c'est le matin d'une importante négociation. L'Empereur donnera beaucoup d'attention à toutes les ouvertures qui lui seront faites par la Russie et sera principalement dirigé par le désir de complaire à l'empereur Alexandre et de faire tout ce qui sera personnellement avantageux à ce prince. »

Talleyrand, après avoir connu toute cette négociation de Saint-Pétersbourg, disait : « Les projets de guerre dans

1 . Il y avait d'abord sur la minute : «■ Il est de son devoir de soutenir Les Turcs si les Turcs sont la seule barrière... »

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rinde, les projets de partage de Tempire ottoman, semblent des fantômes produits sur la scène pour occuper l'attention de la Russie \ » Il semble bien que ce soit la seule conclusion à en retenir.

Et lorsque M. de Saint-Aignan arriva de Saint-Pétersbourg, avec les importants documents dont il était porteur, Napoléon n'eut pas le temps de s'en occuper. Il refusa plus fermement encore de s'écarter des traités : « L'Empereur voit toujours avec peine, écrivait Champagny, qu'on s'attache plus à de prétendus propos quà la lettre du traité de Tilsit, qu'il appelle, en donnant suite à la métaphore de M. de RomanzofF, lair noté, par conséquent l'air véritable de Tilsit. » D'ailleurs, expliquait le ministre, la Porte est de plus en plus fidèle à l'alliance française ; il est impossible de la faire consentir à céder la Moldavie et la Valachie ; la seule pensée de ce démembrement risque de ressusciter le vieux fanatisme musulman, ce qui pourrait avoir les plus graves conséquences au moment où le continent doit avant tout s'organiser pour la lutte contre l'Angleterre.

« Le Divan fera connaître plus tard ses décisions, écrivait en effet Sébastiani. Ce sera sans doute la guerre avec la Russie, l'opinion publique très exaltée n'acceptera pas un traité onéreux, un démembrement de l'empire... Les ministres seront obligés de préférer une guerre étrangère, même funeste, à une guerre intestine et à une révolte dont ils seraient les premières victimes. Or la Russie est puissante, surtout avec l'appui des Serviens. Les Turcs feront des efforts inouïs. L'Asie accourra sur le Danube. Une population immense prendra les armes, et cette population, plus brave, plus exaltée qu'instruite et disciplinée, sera vaincue. Sa défaite entraînera véritablement la chute de cet empire. Au fanatisme religieux, au zèle patriotique, à l'exaltation de tous

1. Mémoires du prince de Talleyrand, I, 399-400. — A. Sorel, VII, 3oi.

les sentiments succéderont rabattement et la consternation, et, si Sa Majesté n'est pas préparée à tous les événements, les Russes seront à Constantinople avant que les troupes françaises aient franchi les montagnes de la Bosnie. L'armée russe se grossira de toute la population grecque et arménienne schismatique, et veuille le ciel que la France ne regrette point la chute prématurée d'un empire dont la possession donnerait à la Russie un si grand accroissement de forces et de si grands moyens de puissance. La Russie est à douze marches de Constantinople par ses possessions de la Moldavie et de la Yalachie; la Crimée lui offre la facilité d'envoyer en quarante-huit heures une armée de débarquement dans le Bosphore, et la France, sans moyens maritimes qui lui permettent d'opérer de ses côtes d'Italie, obligée de suivre la route littorale de la Dalmatie (route que l'Autriche peut rendre difficile et précaire), ayant devant elle un pays montagneux et la population la plus belliqueuse de la Romélie, ne peut se promettre des succès semblables à ceux de sa rivale. Car je ne puis appeler autrement la Russie ^ »

Bref, le i avril, Champagny écrivait à Caulaincourt afin de faire connaître au gouvernement de Saint-Pétersbourg le refus catégorique de la Porte de céder les provinces danubiennes.

Ainsi le traité de Tilsit, qui avait excité les plus vastes espérances de l'empereur iVlexandre, était maintenant la barrière même avec laquelle Napoléon l'enfermait dans les plus modestes réalités.

Ce même 2 avril. Napoléon partait pour Bayonne; l'insurrection d'Aranjuez avait donné aux affaires d'Espagne une gravité exceptionnelle. Dès lors, il ne fallait plus « aucun mouvement » en Europe.

I. Cf. Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, 3oo-3oi.

Sébastian! avait été rappelé le 17 mars; ce n'aurait pas été le moment, si vraiment l'Empereur avait voulu chercher une solution à la question de Turquie. Il partit de Constantinople le 27 avril, et revint par Bucharest.

Corfou était alors fortement occupé, ainsi que la Dalmatie. Cela permettait au moins de voir venir les Russes. Ainsi les empereurs romains d'autrefois, par l'IUyrie et la Macédoine, arrêtaient les Goths en avant de Byzance.

En attendant mieux, les Russes se décidèrent à entrer en Finlande et à commencer contre la Suède les opérations 011 Napoléon les avait poussés. L'expédition leur valut d'abord quelques succès ; l'opinion y prit de l'intérêt* ; on s'avisa que la conquête delà Finlande serait la réalisation du rêve de Pierre le Grand ; on prit patience au sujet de celui de Catherine II.

A l'heure où s'ouvre cet entr'acte dans le développement du grand drame oriental, on peut se demander ce qui serait advenu si les affaires d'Espagne n'avaient pas quelque temps détourné l'attention de Napoléon. Le principe d'une entrevue nouvelle avec l'empereur Alexandre avait été établi d'un commun accord ; Napoléon était prêt, avait-il dit, à faire la moitié du chemin, en en fixantlendroit par le compas ; et l'empereur de Russie eût volontiers été jusqu'à Paris..., pour y gagner Constantinople.

Si l'entrevue avait eu lieu. Napoléon aurait-il été obligé de se prononcer? Il serait oiseux de le rechercher. En se fondant sur les circonstances que nous venons d'établir, on peut supposer un autre accord sur l'air de Tilsit : Napoléon avait assez de ressources dans l'esprit pour continuer cette chanson : le premier soin devant être d'écraser « l'ennemi du continent », et la Turquie étant complètement dévouée à la cause commune, on eût remis à plus tard le partage turc ; on eût avant toute chose préparé la marche sur

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