Voir ci-dessus, p
2. A. Lefebvre, Histoire des cabinets de l Europe, III. 394. — G. de Grandmaison, op. cit., 83.
AKANJLEZ 3o3
pour lui demander la main d'une princesse de la famille impériale, à son choix. Il n'eut pas de réponse. L'Empereur commençait d'observer avec curiosité la famille royale d'Espagne, et sans prendre encore en ce sens aucune résolution, il se réjouissait d'avoir le prince des Âsturies, l'héritier de la couronne, à sa disposition. Que ne s'en est-il contenté ?
En attendant, il employa la bonne volonté de Godoy contre le Portugal. Une savante intrigue conduite à Fontainebleau par Champagny, Lacépède et l'agent de Godoy, don Eugenio Izquierdo, aboutit au traité du 27 octobre, qui organisa la conquête et le démembrement du Portugal. Mais l'affaire de Portugal ne traîna pas. et, par les circonstances, elle se trouva n'être que le préambule de l'affaire d'Espagne.
Il suffit de voir, au Musée du Prado, le tableau si réaliste 011 Goya a groupé tous les membres de la famille royale d'Espagne, pour comprendre que Napoléon ait eu l'idée de renverser cette dynastie décrépite , comme eût dit Bossuet, et de régénérer l'Espagne avec sa jeune et vigoureuse maison. Ce n'est pas qu'il s'agisse d'extraire pour lui de ce spectacle un droit quelconque ou même une excuse à ses attentats, mais seulement de considérer qu'il n'est pas très étonnant qu'il ait succombé à la tentation.
La lutte dramatique engagée entre le prince des Asturies et le prince de la Paix arrivait à son point culminant. Les amis de Ferdinand, le ducde llnfantado, le chanoine Escoïquiz, les ducs d'Ayerbe, de San Carlos, soutenus par l'opinion publique, cherchaient les moyens de sauver ses droits dynastiques, de lui garder contre Godoy la succession à la couronne; mieux encore, ils sentaient la nécessité de sauver l'Espagne du désordre, de la misère, du scandale où elle périssait et s'avilissait.
La santé du roi étant inquiétante, ils furent bien obligés de prévoir le cas où il tomberait plus malade et même celui où le trône serait vacant. Ils préparèrent tout pour assurer le
3o4 L AFFAIRE D ESPAGNE
pouvoir au prince des Asturies, tout en ménageant la reine le plus qu'il serait possible. Ils se préoccupèrent de choisir les titulaires des principales fonctions de TEtat ; ils songèrent à Florida Blanca pour en faire le chef du gouvernement; il avait près de quatre-vingts ans, mais son nom rappelait les réformes qui, au temps de Charles III, avaient commencé de refaire la prospérité de l'Espagne. Pour ne pas avoir l'air de conspirer, ils essayèrent de faire connaître la situation au roi, de démasquer le favori, mais il n'était pas possible d'ouvrir les yeux de Charles IV .
Le 27 octobre 18017, en l'absence du prince des Asturies, la reine, évidemment d'accord avec Godoy, fit faire une perquisition dans ses appartements et saisir tous ses papiers. La moisson fut fructueuse ; on y trouva tout le plan des dispo sitions prises éventuellement par le prince et par ses amis. Ferdinand fut retenu comme prisonnier à l'Escurial; ses conseillers furent enfermés '. Cependant pour ne pas paraître Tauteur de ce coup de force, Godoy était à Madrid. Il semble même qu'il y prit un peu trop de distractions.
« La maladie du généralissime, écrivait Beauharnais, qu n'était occasionnée que par suite de quelques nuits passées avec la propre sœur de M"® Tudo, sa femme ou sa maîtresse, a secondé merveilleusement les vues et les projets du grand amiral, en ce qu'il n'a pas eu l'air de commander cette mesure vis-à-vis de l'héritier du trône. » Et il ajoutait : « Le pays est dans la stupeur : le mépris pour le prince de la Paix — et j'adoucis le mot, — est au comble ; la pitié est dans tous les cœurs en faveur du jeune prince et tous les regards se portent vers Napoléon" ».
Le jeune prince en effet n'était digne que de pitié. Il fut effrayé de ce qu'il avait fait. Il demanda pardon : « Sire,